CHRONIQUES

Arelis URIBE

CHILI

Arelis Uribe est née en 1987 à Santiago. Après des études de journalisme et de communication, elle a participé en tant que journaliste à une ONG militant contre le harcèlement de rue.

Les bâtardes

2016 / 2021

Beaucoup d’Européens pensent que l’Amérique latine est un bloc uniforme où l’on vit de la même façon à La Havane qu’à Buenos Aires, qu’un Mexicain se voit comme le frère jumeau d’un Uruguayen. Rien de plus faux évidemment. Dans la grande diversité des nations, le Chili tient une place un peu à part, en grande partie à cause de sa situation géographique et de sa réalité physique. Très isolé par la barrière andine, tout en longueur, il a été peuplé en nombre plus tard que ses « frères » et voisins, par des vagues successives. Au XXème siècle, le Chili apparaît, un peu comme l’Argentine et l’Uruguay mais avec sa propre originalité, comme le pays latino-américain le plus européen par son mode de vie et par sa vie culturelle, franchement tournée vers le « vieux monde ».

Sa littérature est, c’est vrai, très influencée par celle venue d’Espagne, de France et de Grande Bretagne. Le dernier roman de Jorge Marchant Lazcano, par exemple, De ahí venía el miedo (ed. Tajamar, Santiago, non traduit en français) imaginait une rencontre entre un romancier chilien, Augusto D’Halmar, et deux figures des lettres anglaises au début du XXème siècle. Les sujets le plus souvent abordés par les nombreux écrivains chiliens se situent dans une classe bourgeoise, catholique, aisée et cultivée.

Or Les bâtardes fait figure d’exception. Huit nouvelles, des personnages presque exclusivement féminins, des jeunes filles ou des jeunes femmes élevées dans la classe moyenne, plutôt démunie sans être dans la pauvreté, nous racontent leur quotidien. Ce ne sont pas des héroïnes qui feront changer le monde ni même leur quartier, elles vivent, avec les moyens qui leur sont donnés. Dans ces récits qui partent d’une banalité à laquelle elles souhaitent échapper, sourd une insatisfaction qu’elles font comprendre et partager, une insatisfaction qu’elles espèrent bien fuir bientôt, mais comment ?

Beaucoup de souffrances occultées font surface, sans être spectaculaires, un certain mépris des mieux lotis envers elles, des mâles, en position naturellement supérieure, une hésitation au moment où on doit trouver sa place. Elles se conforment souvent, mais en étant conscientes de l’injustice qu’elles subissent, et aussi de la possibilité de faire changer tout cela. Le style d’Arelis Uribe sert parfaitement cette volonté de montrer très nettement mais sans en rajouter cette infériorité imposée depuis une éternité ce qui n’est plus senti comme la normalité. Tout garde une apparence de calme : les choses sont comme ça, la société fonctionne bien, tout peut durer encore longtemps… Et soudain, un mot, une phrase qui fait jaillir une situation que ces filles ne parviennent plus à accepter… Un espoir de voir qu’il devient possible de se rapprocher d’un certain équilibre, que cet équilibre est à la portée de toutes les femmes chiliennes.

Les bâtardes, à peine 100 pages, est une petite révolution à lui tout seul : par le dépouillement, Arelis Uribe fait mieux que beaucoup de militant(e)s engagé(e)s dans la médiatisation excessive. Elle convainc en gommant tout effet : la vérité est plus forte, ce qui n’empêche pas l’émotion.

Les bâtardes, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon, avec une postface de Gabriela Wiener, éd. Quidam, 128 p., 14 €.

Arelis Uribe en espagnol : Quiltras, ed. Tránsito, Madrid.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS QUIDAM.

On peut lire, sur AnnA, rubrique VO, mon commentaire sur le roman de Jorge Marchant Lazcano cité dans l’article, De ahí venía el miedo.

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