CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

images

Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

IOSHUA

ARGENTINE

Josué Marcos Belmonte est né dans la banlieue de Buenos Aires en 1977. Après une enfance de violences subies, il quitte le foyer familial à 14 ans et vit dans la rue en marginal. Prostitution, drogue, souffrances, il provoque en affichant son homosexualité dans un pays très machiste. Sa création est très variée, poésie, chansons, dessins et textes narratifs étaient la base de ses apparitions publiques remarquées. Il est mort en 2015.

Los putos

2021

Le titre le suggère : Los putos (les pédés) n’est sûrement pas à confier à n’importe qui. Ce livre (poèmes, dessins, courts romans) hors normes  est publié chez Terrasses éditions, un éditeur qui s’intéresse aux marges engagées, engagées politiquement, et aussi historiquement (un cycle sur l’Algérie) et dans les sociétés, avant tout un éditeur d’œuvres littéraires.

Ioshua, mort en 2015, à 37 ans, a marqué ceux qui l’ont croisé, à Buenos Aires et dans ses banlieues défavorisées (sans être des bidonvilles), où il est né et a vécu. Homosexuel, prostitué parfois, drogué en permanence, punk, dessinateur, chanteur, il raconte tout cela sans fard, avec la sincérité de celui qui n’a rien à perdre, ayant tout perdu depuis l’origine.

Il se lance alors dans une poésie rageuse et tendre, le désespoir de sa lucidité étant la source des images, des sensations surtout qu’il fait partager sans ménager celui qui écrit et celui qui lira. Cela donne des textes qui ne peuvent qu’impressionner, peut-être  perturber. Il provoque aussi, les dessins sont volontairement explicites, certains les jugeront scabreux, le genre de provocation qui a la vertu de mettre chacun face à soi-même. On peut en dire autant des textes, des poèmes principalement.

Un lecteur français ne peut éviter de penser aux textes de Jean Genet, même si bien sûr Ioshua a sa propre personnalité : le milieu assumé, homo et marginal, voyou et amoureux insatisfait, parfois comblé, trop rarement, tout cela rapproche les deux créateurs, comme la force de leurs écrits.

Isohua situe très précisément ses ambiances dans cette métropole portègne, la laideur des décors et du quotidien du narrateur est transfigurée par ses mots, ses souffrances, ses espoirs, ce qui est, ni plus, ni moins, la raison même de la poésie (si la poésie a besoin d’une raison !).

Hors de toute norme, dans ces textes en vers ou en prose, Ioshua est lui-même, on peut rejeter tout ce qu’il nous propose, on en a le droit, mais c’est passer à côté d’un moment de pure émotion, à côté de pages et de pages d’une souffrance de tous les jours, métamorphosée en un lyrisme qui traduit une farouche volonté de vivre en sachant que la mort n’est pas loin.

Los putos, éditions bilingue (avec une traduction collective de l’espagnol (Argentine)), Terrasses éditions, 287 p., 13,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / SOCIETE / SEXE / VIOLENCE / TERRASSES EDITIONS.

Le terrible et beau roman récent de l’Argentine Camila Sosa Villada, Les Vilaines (éd. Métailié) peut compléter la lecture de Los putos, complément ou contrepoint.

CHRONIQUES

Jean D’Amérique

HAÏTI

Né en 1994 dans le Sud d’Haïti, Jean D’Amérique, après avoir commencé des études de philosophie et de psychologie, il se consacre à la littérature. Poète et slameur, il a publié des recueils de poèmes et une pièce de théâtre a été présentée en 2020. Soleil à coude est son premier roman.

Soleil à coudre

2021

500 mètres de marche pour arriver à la fontaine publique. Une cinquantaine de personnes qui attendent déjà. Se bagarrer, pour enfin se laver, pour « garder au moins le soleil sur tes lèvres ». Même se laver, se laver les dents, devient poétique ici. La poésie n’existe pas seulement pour faire joli, elle peut, on le sait, être une arme contre la laideur, et elle peut se faire agressive.

Tout est ici prosaïquement et pleinement poétique, la misère et la violence haïtiennes, les phrases aériennes. Ce qui pourrait aux yeux d’un lecteur tristement rationnel, passer pour des excès, n’est que sublimation. Un vrai créateur n’est tout de même pas obligé de ne sublimer que le beau, non ? Le beau est bien là aussi, ou alors on ne croit plus à rien : un amour naissant par exemple, et je me garderai bien d’en dire (guère) plus sur l’intrigue, seulement ceci : l’aimée s’appelle Silence, l’amoureuse, on l’appelle Tête Fêlée et elles ont douze ans.

On ne ferme pas les yeux sur ce qu’est Haïti, on est plongés dedans, dans un tir constant qui tue, qui blesse et qui est feu d’artifice, un autre tir, semblable et contraire. Tout est dit, avec des mots inattendus, la misère, la promiscuité, le professeur ou les politiciens sans scrupules, les coups de feu qui tuent, la domination violente, la fuite sur des rafiots, « vieux cercueils-ma-douleur » et la promesse d’amour et de tendresse.

«  Tu seras seule dans la grande nuit », Tête Fêlée  a souvent entendu Papa (qui n’est pas son père, mais presque) le lui dire quand elle était petite enfant. Cette prédiction-menace se réalise peu à peu jusqu’à l’adolescence. Tout se dépeuple autour d’elle, la solitude qu’elle a toujours connue par manque de tendresse souvent, pas toujours, devient sa seule réalité. Les mots, les images comblent le vide et c’est nous, lecteurs, qui en bénéficions. La part de lumière, éloignée, c’est le souvenir d’une brève étreinte entre Tête Fêlée et Silence, un jour très particulier et, après le départ de Silence, l’espoir rêvé de la retrouver… Les dernières lignes du roman sont saisissantes.

On sait que les écrivains haïtiens ont un talent particulier pour prendre les mots et en faire de la rêverie, les exemples ne manquent pas. Désormais (Soleil à coudre est son premier roman) Jean D’Amérique est entré dans le niveau supérieur de l’éblouissement.

Soleil à coudre, éd. Actes Sud, 112 p., 15 €, version numérique 10,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ACTES SUD.

On serait bien inspirés en complétant cette lecture et cette découverte et en se retournant vers Mackenzy Orcel (L’Empereur, éd. Rivages) et vers Lyonel Trouillot ( Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud) récemment commentés sur AnnA.

CHRONIQUES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

L’Empereur

2021

L’Empereur, le Berger vénéré du titre est un gourou sorti jadis d’un mystérieux néant. Vénéré par le narrateur abandonné enfant après le passage d’un ouragan, comme des centaines de garçons et de filles que leurs parents ne pouvaient plus nourrir, le Berger–Empereur règne sur son troupeau de moutons qui l’entourent, lui obéissent, lui cèdent. Même le Très Vieux Mouton, un vieil aveugle sage au bord de la mort le craint et préfère parler quand il est sûr que le « Maître » n’est pas à côté. L’ombre de Baron Samedi se devine proche, à certains moments.

L’homme qui raconte l’histoire devine les failles chez l’Empereur, et pourtant il accepte la soumission imposée, jusqu’au moment où il est chassé, devenu parasite.

Vue par un « petit », un « tout petit » de la société, l’oppression générale est ressentie par tous. L’Empereur régnant en tyran sur ses ouailles, donnant des ordres, est-il au fond pire qu’un patron régnant sur ses inférieurs, ses « collaborateurs », comme on dit maintenant ?  La force de l’homme qui raconte est en lui : face à l’Empereur, il a l’Autre intérieur, qui le guide dans ses décisions.

On ne peut qu’être porté par la somptuosité du style de Makenzy Orcel, certains passages touchent par leur réalisme, par leur dureté, L’Empereur est aussi une chronique du quotidien des oubliés, et soudain s’élève une vague de poésie sous la forme d’un hommage à La Femme, celle qui sait où elle va et qui regarde droit devant elle, de ses yeux vairons. La lumière sait s’échapper des laideurs qui ont envahi Haïti, la lumière de l’homme qui raconte, la lumière qu’il va  probablement perdre très bientôt c’est sa liberté, celle qui le fait vivre, celle qui le redresse, au mépris des petits chefs et du pseudo grand Empereur En refusant, en se refusant le malheur, il jouit de son existence ; ce n’est sûrement pas la meilleure, mais c’est la sienne, il ne peut en changer, et c’est pour cela qu’il en jouit.

Dominé, écrasé par son patron, pendant les mois où il gagne pauvrement sa vie, écrasé par l’organisation générale des choses dans un pays comme Haïti (mais qui pourrait être beaucoup d’autres régions du monde), l’homme  qui raconte garde au fond de son être son bien le plus cher : sa liberté intérieure, mais attention : ce beau récit n’est surtout pas une incitation à savoir rester soumis et à s’en accommoder Au contraire, c’est bien une incitation à cultiver, même modestement, même en silence, la flamme que chacun porte en soi Sublime leçon.

Mais on sait dès la première ligne que – peut-être, qui sait ? – la fin ne sera pas  une ouverture sur le paradis. Makenzy Orcel, romancier mais aussi poète, est un virtuose de la phrase, des atmosphères, jouant sur les contrastes, sur les ruptures de ton pour toucher son lecteur au cœur.

L’Empereur, éd. Rivages, 186 p, 17,50 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / RELIGIONS / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

On pourra compléter la lecture de L’Empereur avec celle de Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (éd. Actes Sud) et aussi lire ou relire Maître Minuit (éd. Zulma) de Makenzy Orcel. Mes chroniques sur AnnA.

CHRONIQUES

José Antonio RAMOS SUCRE

VENEZUELA

José Antonio Ramos Sucre est né en 1890 à Cumaná. Brillant linguiste (il dominait au moins huit langues), érudit, il fut professeur, poète et diplomate. Il était consul du Venezuela à Genève où il est mort en 1930.

En général, sur AnnA (Americanostra / nos Amériques), nous commentons toute sorte de récits, romans, nouvelles (cuentos) ou documentaires. Pour une fois voici la présentation de poèmes (en prose) venus du Venezuela que viennent de traduire trois universitaires lyonnais :

La substance du rêve

1912-1930 / 2020

« Il n’est pas facile d’écrire un bon jugement sur deux livres aussi profonds et aussi raffinés », écrivait José Antonio Ramos Sucre à  son frère à propos de ses deux premiers ouvrages publiés. Après une telle phrase, que peut dire un malheureux commentateur assez peu versé dans la poésie, un siècle plus tard ?

Ce qui frappe d’emblée le lecteur qui découvre Ramos Sucre, c’est la variété de l’inspiration : une poésie à base de philosophie, de simple beauté, d’éléments venus du quotidien, de regards sur soi-même. Le tout étant sous-tendu par une vaste culture qui va de l’Antiquité gréco-romaine à la lecture de l’actualité internationale de l’époque.

Sur lui-même, sujet de nombreux textes du recueil, c’est l’insatisfaction qui prédomine : ce qui devrait constituer sa vie, son être, lui échappe, n’est pas à sa portée ou s’est éloigné de lui. Il se sent captif, et l’enfermement prend de multiples formes : grotte, temple, nature hostile. Les poèmes peuvent être de courts récits pénétrés d’un certain effet fantastique à racines réalistes, d’une brume désespérée.

La vieillesse, le fantôme de la vieillesse, la menace de son approche, sont un autre thème récurrent chez cet homme qui pourtant mourut à 40 ans.

Il serait hasardeux de vouloir comparer de tels textes avec ceux de poètes antérieurs ou contemporains, même si pour certains on pense à Borges et à Martín Adán, qui en Amérique latine au même moment bousculaient eux aussi les normes.

Les références venant de diverses cultures, Moyen-Âge européen, Extrême Orient ou romantisme, par exemple, sont nombreuses, elles multiplient les éclairages pour un lecteur du XXIème siècle, comme c’était déjà certainement le cas pour un lecteur de 1920.

L’un des buts universels de toute poésie est de permettre à celui qui la lit une évasion vers des univers aussi éloignés du monde réel que possible. Avec ses phrases, ses constructions de mots qui ne sont qu’à lui, José Antonio Ramos Sucre se révèle être un des poètes les plus représentatifs de cette volonté.

Un mot pour finir sur la traduction, très particulière de ces trois recueils. Les trois traducteurs ont travaillé dans une indépendance collaborative : chacun assumant la traduction de sa propre partie, mais en échangeant constamment pour respecter une unité de l’ensemble du livre. Mission brillamment réussie !

La substance du rêve , traduit de l’espagnol (Venezuela) par Philippe Dessommes, Michel Dubuis et François Géal. Préface de Gustavo Guerrero, introduction de François Delprat, éd. PUL, Lyon, 288 p., 15 €.

MOTS CLES : POESIE / VENEZUELA / LITTERATURE / EDITIONS P.U.L.

ACTUALITE

Le poète chilien Raúl Zurita Prix Reina Sofía 2020

Né en 1950 à Santiago, Raúl Zurita est considéré comme un créateur essentiel au Chili et dans les pays de langue espagnole. Après le Prix national de Littérature en 2010 et le Prix ibéro-américain Pablo Neruda en 2016, c’est le Prix Reina Sofía (Madrid), la récompense la plus importante dans le domaine de la poésie en espagnol et en portugais, qui lui est décerné.

Depuis Purgatorio (1979) il a publié plusieurs dizaines de recueils de poèmes et des recueils de textes narratifs courts. Depuis toujours il a été également un artiste engagé, victime de la dictature militaire et créateur novateur.

On peut trouver plusieurs recueils et des anthologies édités au Chili et aussi en Europe.

En traduction française on se procurera Canto a su amor desaparecido / Chant à son amour disparu (bilingue), éd. L’Harmattan, 2015 (traduit par Patricio Garcia et Carole Risler) et Antéparadis , éd. Classiques Garnier, 2018 (traduit par Laëticia Boussard et Benoît Santini).

Souvenir d’une rencontre, en 2015, en compagnie de Januario et d’Olga Espinosa (Espaces latinos), à Santiago.

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Naufrages

2020

Parallèlement à la sortie du nouveau roman de Miguel Bonnefoy, Héritage, les éditions Rivages ont la bonne idée de proposer à ses lecteurs sept nouvelles, qui montrent un autre aspect du talent de l’auteur du Voyage d’Octavio et de Sucre noir.

Ces sept récits qui plongent leurs racines dans la mythologie antique et dans notre actualité éclairent de façon la plus originale des personnages que l’on croyait connaître, qu’ils soient dieux, monstres ou simples humains.

Il paraît que les Français ne sont pas amateurs de nouvelles. Il serait très dommage qu’ils passent à côté de ces petits bijoux.

Naufrages, éditions Rivages poche, 96 p., 6,50 €.

MOTS CLES : FRANCE /  VENEZUELA / CHILI / CULTURE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

 

BONNEFOY, Miguel Naufrages

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Saint-Étienne, mars 2018) :

Miguel BONNEFOY

 

 

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 Héritage

2020

Après un Venezuela un peu magique, voici le Chili réaliste – jusqu’à un certain point, Dieu soit loué – de Miguel Bonnefoy, qu’on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Lazare, originaire du Jura, fuit la France pour la Californie où il n’arrivera jamais : une quasi mort en passant le détroit de Magellan, une deuxième naissance dans la souffrance, et il est débarqué à Valparaíso. C’est le premier des hasards qui font un homme, Lazare devient chilien, le premier de sa dynastie. On est en plein XIXème siècle et il s’agit déjà de ce qu’on appelle à présent l’intégration. Les enfants de Lazare et de Delphine, Bordelaise arrivée tout autant pas hasard au Chili, sans la moindre goutte de sang latino-américain, se sentent français, mais d’une France folklorique, tout en étant chiliens. Français au point de traverser l’Atlantique dans l’autre sens pour se battre contre l’ennemi héréditaire quelque part, dans les tranchées de la paraît-il Grande guerre. Chilien au point de fraterniser avec… n’en disons pas plus.

Ne disons rien de plus de cette saga qui s’étale sur tout le siècle passé. Les personnages savoureux, touchants, dynamiques se succèdent, tous animés par un bel élan vital. Tout n’est pas rose dans leur monde, on doit lutter, on ne reste pas éternellement jeunes, mais si on fait appel au surnaturel, il arrive qu’on ait des résultats, un guérisseur mapuche est là pour le démontrer.

Miguel Bonnefoy, après deux romans pleins de poésie, poursuit son cheminement littéraire dans la même veine, mais en ajoutant une dose de profondeur supplémentaire. Les périodes dramatiques dans Héritage sont des périodes historiques et les épreuves que traversent Lazare et ses proches ont leur origine dans l’histoire connue de tous.

Et puis, encore une fois, on se régale d’un bout à l’autre de ce roman, de la qualité du style de Miguel Bonnefoy. Il a un talent particulier à mêler simplicité et raffinement, à glisser ici ou là un de ces mots un peu mystérieux pour le lecteur en plein milieu d’une phrase tout à fait prosaïque, à lancer des élans de pur lyrisme puis à ramener ses personnages au niveau du quotidien. Le lecteur vole, plane, en permanence entre reconnaissance d’un monde connu et élan vers des territoires poétiques inattendus.

Héritage est une nouvelle preuve de la personnalité unique de Miguel Bonnefoy, fils du Venezuela et du Chili qui écrit en français, de sa capacité à créer des atmosphères bien à lui, à jouer en permanence avec l’essence des mots, avec l’équilibre des phrases pour réussir des romans de portée universelle.

Héritage, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / CHILI / VENEZUELA / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POESIE.

BONNEFOY, Miguel Héritage

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Roanne, octobre 2017) :

BONNEFOY, Miguel

 

V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno