CHRONIQUES

Luis DO SANTOS

URUGUAY

DO SANTO, Luis

Luis Do Santos est né en 1967 à Calpica, petit village près des frontières brésilienne et argentine. Auteur de chansons et de nouvelles, il publie son premier roman en 2017.

 

L’enfant du fleuve 

2017 / 2020

Un hameau perdu au bout de tout, près d’un grand fleuve qui donne le rythme de la vie des habitants avec, parmi eux, un garçon de sept ans qui découvre la vie. On est en Uruguay, près de la frontière brésilienne, ce joli roman, le premier de son auteur, reflète avec un grand sens de l’humain la vie de chaque jour dans ce coin ignoré de tous.

L’ambiance ressemble beaucoup à celle de plusieurs récits de Horacio Quiroga qui se situent dans le même coin reculé, tout au bout de l’Uruguay, près de la frontière avec le Brésil et l’Argentine. La vie est rude dans ces lieux désolés, le père du jeune narrateur travaille dans des conditions épouvantables : il assemble des tuyaux destinés à l’irrigation, à une profondeur de plusieurs mètres. Grâce à ses capacités exceptionnelles (il peut tenir cinq minutes en apnée), il est devenu une sorte de vedette dans la région, mais une vedette qui à tout moment risque sa santé et même sa vie, une vedette qui termine ses journées couvert d’une boue malsaine, puante.

On n’est pas tendre dans le village près du fleuve, la vie n’est pas tendre, cela ne choque personne si une vieille voisine grincheuse demande à des garçons de sept ans d’aller jeter une portée de chiots dans le fleuve boueux. Méchant garçon, gentil garçon, notre guide à travers cette région à cheval entre les trois pays peut être déchaîné, tendre ou justicier. Il est bien seul, son copain blondinet quitte la région pour suivre sa famille, son chien meurt et c’est le fantôme de son grand-père qui intervient quand l’enfant a besoin de soutien, de consolation.

L’amour, l’amitié existent pourtant dans ce monde sans pitié, la dureté des uns n’est que l’effet de la dureté des choses, elle fait place parfois à des éclats d’humanité, tout comme le réalisme des descriptions fait souvent place à des éclats de poésie. La famille est bien le centre de la vie du jeune garçon, la tendresse de la mère, fatiguée par l’abondance des tâches, la rudesse du père, les sentiments en général sont forcément ponctuels, contradictoires, chacun est soumis à tout ce qui  lui est imposé, qu’il doit bien finir par accepter.

Et puis, réconfort éternel de l’enfant, il y a l’arbre dans lequel il grimpe quand tout va mal, l’arbre au nom prédestiné, le paraíso.

L’enfant du fleuve de Luis Do Santos, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. Yovana, Castelnau-le-Lez, 110 p., 15 €.

Luis Do Santos en espagnol : El zambullidor ed. Fin de Siglo, Montevideo.

MOTS CLES : ROMAN URUGUAYEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POESIE / EDITIONS YOVANA.

DO SANTO, Luis L'enfant du fleuve

 

CHRONIQUES

Pablo NERUDA

CHILI

 

NERUDA, Pablo

Pablo Neruda, pseudonyme de Ricardo Neftalí Reyes Basoalto (1904-1973) est un des grands poètes de langue espagnole. Très engagé politiquement il a été aussi sénateur et ambassadeur de son pays. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1971.

 

 

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse

1974 / 1975 / 2019

Première partie des mémoires de Pablo Neruda publiées pour la première fois en 1974 et traduites en français l’année suivante, ce sont environ les 120 premières pages de ce livre mythique qui nous sont présentées en version bilingue.

Celui qui s’appelle encore Ricardo Neftalí Reyes s’ouvre à la vie, à la nature dans le sud du Chili, région d’immenses forêts, de cris d’oiseaux et d’odeurs d’humus. La vie est calme dans cette famille modeste, l’enfant ressent une éternelle envie de découvrir qui ne le quittera jamais.

Fort est le contraste avec l’étape suivante : à 16 ans, à Santiago, Ricardo est étudiant et poète famélique, terriblement « romantique » avec sa cape noire héritée de son père, avec le rejet répété par les auditeurs auxquels il propose ses vers. Mais il ne se décourage pas, et, au contraire, ses conquêtes féminines le motivent dans la conscience de lui-même. C’est aussi la période, non de la découverte, mais de la confirmation pour le poète, de l’évidence de la lutte politique.

On est très loin des Mémoires d’outre-tombe, Pablo Neruda raconte naturellement des épisodes de sa jeunesse, des rencontres, des ambiances, il ne s’agit pas de se faire valoir, mais de partager des petits ou des grands moments vécus dans un pays très original, pas seulement par sa géographie, mais avec une population et des conditions politiques très différentes de celles des États voisins.

Une étape à Buenos Aires, une autre à Lisbonne, une dernière à Madrid, et le voilà, à 23 ans dans  le Montparnasse des artistes, encore des rencontres, des anecdotes. Ce n’est qu’une étape de plus, Paris est petit, comparé au monde. Ce sera l’Extrême Orient, la Chine, le Japon, le terme du voyage de cette première partie.

Voilà une belle idée, d‘offrir la version bilingue et à prix plus qu’abordable !

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse de Pablo Neruda, traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon, éd. Gallimard,  256 p., 9 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETE / POESIE / EDITIONS GALLIMARD.

NERUDA, Pablo J'avoue que j'ai vécu. Jeunesse

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Fabio MORÁBITO

MEXIQUE

 

MORABITO, Fabio

Né en 1955 à Alexandrie, il s’est installé à Mexico avec ses parents en 1970 et a pris la nationalité mexicaine. Il écrit, en espagnol, des poèmes, des essais, des nouvelles et des romans.

 

Le lecteur à domicile 

2018 / 2019

Fabio Morábito est avant tout un poète (Ventanas encendidas, Visor, Madrid,  est une anthologie qui donne une bonne idée de ses vers), un essayiste et il a publié plusieurs recueils de nouvelles et trois romans dont le dernier apporte un souffle d’humour et de subtilité bien venu en ces périodes où domine la noirceur. Né à Alexandrie et italianophone, il vit à Mexico depuis une cinquantaine d’années et écrit exclusivement en espagnol.

On rencontre es gens bizarres dans la Ville de l’Éternel Printemps, ces deux frères largement entrés dans le troisième âge dont l’un est muet et idiot, aux dire du narrateur, mais qui donne ses ordres par la voix de fausset de l’autre qui, lui, est ventriloque. Ou encore cette famille assez nombreuse dont certains sont sourds et muets sans qu’on puisse vraiment savoir qui feint de l’être.

Eduardo nous raconte en détail sa nouvelle vie dans cette petite ville de province : de malheureuses circonstances ont fait qu’il a été condamné à des activités d’intérêt général qui, grâce à un ami prêtre, n’ont pas consisté à nettoyer des latrines à droite et à gauche, mais à faire la lecture à des gens défavorisés ou handicapés. C’est ainsi qu’il rencontre ces familles ou ces individus pour le moins originaux.

L’humour, savoureux, vient d’un très léger décalage de la réalité d’une vie quotidienne grise, banale, comme par exemple la mère du narrateur, commerçant en mobilier, qui tombe littéralement amoureuse d’un buffet vitré et qui oublie sa passion passagère au moment où elle découvre un deuxième exemplaire, rigoureusement identique.

Les problèmes financiers se succèdent les uns aux autres, il y a quelques vols, du narcotrafic, un cancer bien avancé, mais tout cela se vit dans un climat détendu quoique respectueux. Fabio Morábito fait brusquement jaillir de la crasse une étincelle inattendue de drôlerie. Ah, cette comparaison (absolument acceptable au demeurant) entre un livre de recettes de cuisine et un recueil de poésie !

Eduardo n’est pas Superman, ses amours ne sont pas inouïes, ses conversations volent en général au ras du sol, mais, au détour d’un dialogue avec une serveuse de bar, il découvre que sa mère avait tout d’une princesse de conte de fée, qu’elle aurait pu être le modèle d’un recueil de poèmes dont il possède un exemplaire dédicacé à un libraire taciturne.

L’ombre de cette mystérieuse femme poète plane sur le récit, sur la ville, son génie semble immense et personne ne la connait en dehors des trois au quatre protagonistes, tous habitants de la Ville de l’Éternel Printemps. Pourtant tout est loin d’être merveilleux à Cuernavaca, ville jamais nommée directement mais dont tout Mexicain connait le surnom : on se fait racketter, on peut se faire détrousser en achetant un paquet de cigarettes, la mesquinerie est bien présente, même parmi les poètes locaux qui, tout en douceur, pousseront vers la porte et vers l’anonymat le poète concurrent. On est bien dans un Mexique « normal ».

Il reste de la  lecture du Lecteur à domicile des effluves très agréables, on a beaucoup souri, on a, en lisant compris les bienfaits de la lecture, de la poésie qui, si à elle seule ne règle pas tout, au moins permet de réunir des gens très dissemblables et de s’élever personnellement et prouve au lecteur du roman qu’il n’a pas  eu tort de s’y plonger.

Le lecteur à domicile de Fabio Morábito, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Million, éd. Corti, 224 p., 20 €.

Fabio Morábito en espagnol : El lector a domicilio, ed. Sexto Piso / Emilio, los chistes y la muerte , ed. Anagrama / Cuando las panteras no eran negras , ed. Siruela / La vida ordenada (cuentos),  ed. Tusquets / Caja de herramientas, ed. Pre-Textos / El idioma materno, ed. Sexto Piso / Ventanas encendidas (antología e poesía), ed. Visor.

Fabio Morábito en français : Les mots croisés / Emilio, les blagues et la mort, éd. Corti.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / POESIE / EDITIONS JOSE CORTI.

MORABITO, Fabio Le lecteur à domicile

 

 

CHRONIQUES, Non classé

Conceição EVARISTO

BRESIL

 

EVARISTO Conceiçao

 

 

Née en 1946 à Belo Horizonte dans une favela, Conceição Evaristo a pu, à force de volonté, obtenir un doctorat en littérature comparée tout en exerçant le métier d’institutrice à Rio de Janeiro. Ses premiers romans ont été publiés au Brésil dans au début du XXIème  siècle et sont très vite traduits en anglais et en français.

 

Poèmes de la mémoire et autres mouvements

2008/2019

 

Depuis des décennies, l’enseignant que j’ai été, le commentateur que je suis, un homme, se pose la question : existe-t-il une littérature purement féminine ? Beaucoup des auteures avec qui j’en ai discuté refusent l’idée. La qualité est là ou pas, c’est tout ce qui compte, et j’ai tendance à aller dans ce sens.

C’est donc l’homme que je suis, plutôt qu’un être neutre et détaché qui va partager ses réactions devant ces soixante et quelques poèmes d’une femme brésilienne. La femme est omniprésente, avec sa part de passé, une femme qui a dû souffrir, peut-être sans toujours le savoir : son sort était celui de toutes ses petites voisines, et devoir travailler pour aider sa famille dès ses huit ans n’était pas rare dans sa favela. Ayant obtenu son doctorat et étant reconnue comme romancière, elle n’a bien sûr pas oublié ce passé de lutte personnelle. Les allusions sont bien présentes, transfigurées par la poésie.

Elle n’est pas militante, encore moins revendicatrice. Le poème Favela ne compte que dix vers, mais tout est dit : décor, violence, espoirs réduits à néant. La misère, souvent évoquée, n’est pas désespérée, elle est même souvent joyeuse : on n’a pas d’or, on a les fruits sauvages ‒ gratuits ! ‒ à partager en riant. Jamais elle n’oublie l’horreur des diverses misères (matérielle, morale, mentale), elle constate, avec des mots superbes, et ce constat est si puissant qu’il n’est pas nécessaire de lui ajouter une morale quelconque.

Un peu de mythologie afro-brésilienne, des allusions à l’histoire du pays, des tranches de vie quotidienne, des évocations de la beauté pure, du temps qui passe pour chacun, les duretés des vies modestes, Conceição Evaristo métamorphose par ses mots le quotidien en profondeur. Ce sont des thèmes qu’on retrouve ailleurs, mais ici, les mots et la forme des vers font que ces sujets banals deviennent émotion et réflexion.

Peut-on parler de « poésie sociale » ? Je me répéterai : « féministe », social », qu’importe ? On est comblé, homme ou femme, par la richesse de cette poésie, c’est tout, et c’est un immense cadeau.

Poèmes de la mémoire et autres mouvements de Conceição Evaristo, édition bilingue, traduit du portugais (Brésil) par  Rose Mary Osorio et Pierre Grouix, avec une préface d’Izabella Borges et une postface de Pierre Grouix, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 208 p., 16 €.

Conceição enportugais : Poemas da recordação e outros movimentos,  Ed. Malé, Rio de Janeiro

Conceição Evaristo en français : les éditions Anacaona ont publié en traduction française les romans Banzo, L’histoire de Poncia et Insoumises.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / POESIE / SOCIETE / EDITIONS DES FEMMES

EVARISTO cConceiàao Poèmes de lamémoire et autres mouvements