ACTUALITE

Le poète chilien Raúl Zurita Prix Reina Sofía 2020

Né en 1950 à Santiago, Raúl Zurita est considéré comme un créateur essentiel au Chili et dans les pays de langue espagnole. Après le Prix national de Littérature en 2010 et le Prix ibéro-américain Pablo Neruda en 2016, c’est le Prix Reina Sofía (Madrid), la récompense la plus importante dans le domaine de la poésie en espagnol et en portugais, qui lui est décerné.

Depuis Purgatorio (1979) il a publié plusieurs dizaines de recueils de poèmes et des recueils de textes narratifs courts. Depuis toujours il a été également un artiste engagé, victime de la dictature militaire et créateur novateur.

On peut trouver plusieurs recueils et des anthologies édités au Chili et aussi en Europe.

En traduction française on se procurera Canto a su amor desaparecido / Chant à son amour disparu (bilingue), éd. L’Harmattan, 2015 (traduit par Patricio Garcia et Carole Risler) et Antéparadis , éd. Classiques Garnier, 2018 (traduit par Laëticia Boussard et Benoît Santini).

Souvenir d’une rencontre, en 2015, en compagnie de Januario et d’Olga Espinosa (Espaces latinos), à Santiago.

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Naufrages

2020

Parallèlement à la sortie du nouveau roman de Miguel Bonnefoy, Héritage, les éditions Rivages ont la bonne idée de proposer à ses lecteurs sept nouvelles, qui montrent un autre aspect du talent de l’auteur du Voyage d’Octavio et de Sucre noir.

Ces sept récits qui plongent leurs racines dans la mythologie antique et dans notre actualité éclairent de façon la plus originale des personnages que l’on croyait connaître, qu’ils soient dieux, monstres ou simples humains.

Il paraît que les Français ne sont pas amateurs de nouvelles. Il serait très dommage qu’ils passent à côté de ces petits bijoux.

Naufrages, éditions Rivages poche, 96 p., 6,50 €.

MOTS CLES : FRANCE /  VENEZUELA / CHILI / CULTURE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

 

BONNEFOY, Miguel Naufrages

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Saint-Étienne, mars 2018) :

Miguel BONNEFOY

 

 

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 Héritage

2020

Après un Venezuela un peu magique, voici le Chili réaliste – jusqu’à un certain point, Dieu soit loué – de Miguel Bonnefoy, qu’on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Lazare, originaire du Jura, fuit la France pour la Californie où il n’arrivera jamais : une quasi mort en passant le détroit de Magellan, une deuxième naissance dans la souffrance, et il est débarqué à Valparaíso. C’est le premier des hasards qui font un homme, Lazare devient chilien, le premier de sa dynastie. On est en plein XIXème siècle et il s’agit déjà de ce qu’on appelle à présent l’intégration. Les enfants de Lazare et de Delphine, Bordelaise arrivée tout autant pas hasard au Chili, sans la moindre goutte de sang latino-américain, se sentent français, mais d’une France folklorique, tout en étant chiliens. Français au point de traverser l’Atlantique dans l’autre sens pour se battre contre l’ennemi héréditaire quelque part, dans les tranchées de la paraît-il Grande guerre. Chilien au point de fraterniser avec… n’en disons pas plus.

Ne disons rien de plus de cette saga qui s’étale sur tout le siècle passé. Les personnages savoureux, touchants, dynamiques se succèdent, tous animés par un bel élan vital. Tout n’est pas rose dans leur monde, on doit lutter, on ne reste pas éternellement jeunes, mais si on fait appel au surnaturel, il arrive qu’on ait des résultats, un guérisseur mapuche est là pour le démontrer.

Miguel Bonnefoy, après deux romans pleins de poésie, poursuit son cheminement littéraire dans la même veine, mais en ajoutant une dose de profondeur supplémentaire. Les périodes dramatiques dans Héritage sont des périodes historiques et les épreuves que traversent Lazare et ses proches ont leur origine dans l’histoire connue de tous.

Et puis, encore une fois, on se régale d’un bout à l’autre de ce roman, de la qualité du style de Miguel Bonnefoy. Il a un talent particulier à mêler simplicité et raffinement, à glisser ici ou là un de ces mots un peu mystérieux pour le lecteur en plein milieu d’une phrase tout à fait prosaïque, à lancer des élans de pur lyrisme puis à ramener ses personnages au niveau du quotidien. Le lecteur vole, plane, en permanence entre reconnaissance d’un monde connu et élan vers des territoires poétiques inattendus.

Héritage est une nouvelle preuve de la personnalité unique de Miguel Bonnefoy, fils du Venezuela et du Chili qui écrit en français, de sa capacité à créer des atmosphères bien à lui, à jouer en permanence avec l’essence des mots, avec l’équilibre des phrases pour réussir des romans de portée universelle.

Héritage, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / CHILI / VENEZUELA / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POESIE.

BONNEFOY, Miguel Héritage

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Roanne, octobre 2017) :

BONNEFOY, Miguel

 

V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno

CHRONIQUES

Thierry CLERMONT

FRANCE / CUBA

CLERMONT, Thierry

Né en 1966, Thierry Clermont est poète, journaliste et critique musical.

 

Barroco bordello

2020

Cuba, dans les années 1920 – 1930, est un des points de rencontre favori des créateurs venus du Nord, du Sud de l’Amérique ou d’Europe. Le charme tropical est là, la mode est aux couleurs et aux rythmes venus des Caraïbes, la sensualité ambiante est une des raisons, pas toujours raisonnables, de l’attirance des poètes, des peintres et des musiciens.

On l’a un peu oublié, cet entre-deux guerres a été une période d’échanges intellectuels unique dans l’histoire de la création. Le Russe Stravinsky créait ses ballets à Paris, Federico García Lorca parlait de théâtre et de poésie devant des salles pleines dans une longue tournée entre l’Argentine et les États-Unis et rencontrait Serge Prokofiev pendant sa halte cubaine, on pourrait multiplier les exemples.

Autour des années 2000, Thierry Clermont, journaliste et poète français, amoureux de La Havane, parcourt ses places et ses rues, fait des rencontres pour rechercher, en amateur éclairé, des traces des séjours qu’y fit Robert Desnos en 1928. Au jour le jour, il évoque les figures cubaines inévitables, Alejo Carpentier, José Lezama Lima, Nicolás Guillén, d’autres bien moins connus, comme le peintre Pascin, qui s’est suicidé à Paris en 1930.

Une Havane moribonde, crasseuse, souvent obscène, qui conserve pourtant une réelle beauté, une noblesse blessée, une dignité populaire, existe sous nos yeux, dans nos oreilles aussi (que serait Cuba sans la musique ?), avec partout des odeurs de fleurs tropicales, quand e n’est pas des odeurs corporelles, tout cela vit d’une vie que rien ne peut éteindre. On mange des bananes salées, on boit du rhum, on se frotte contre des inconnus en écoutant des orchestres improvisés : celui dont un seul des cinq sens serait déficient est à plaindre à Cuba !

Thierry Clermont n’offre pas que des informations, un autre de ses cadeaux est sa façon de dire, du réalisme évidemment, et aussi de la pure poésie qui n’imite pas celle de Desnos ou de Lorca mais qui les rappelle parfois, quand il évoque l’humidité mouvante du Malecón ou un jeu de lumière sur une maison coloniale de la ville.

Quelle luxueuse manière d’apprendre une foule de choses autour de la littérature occidentale du XXème siècle, de découvrir des noms et des poèmes, tout en se promenant dans les rues d’une des villes les plus attachantes ! Thierry Clermont donne la sensation que, à La Havane comme dans son livre inclassable, la vie est un roman.

Barroco bordello de Thierry Clermont, éd. Le Seuil (collection Fiction & Cie.), 240 p., 19 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / LITTERATURE / CULTURE / POESIE ° EDITIONS LE SEUIL.

 

CLERMONT, Thierry Barroco bordello

CHRONIQUES

Conceição EVARISTO

BRÉSIL

 

EVARISTO, Conceiçao

Née à Belo Horizonte en 1946 dans une famille très modeste, elle s’est battue pour poursuivre des études secondaires, puis universitaires, jusqu’au doctorat. Elle n’a commencé à écrire que dans les années 1990. Elle est aussi une militante active contre racisme et la misogynie.

 

Ses yeux d’eau

 2014 / 2020

 

On commence à connaître Conceição Evaristo depuis quelques années en France. Née dans une favela de Belo Horizonte, ayant dû lutter pour devenir institutrice, puis professeure, elle a publié depuis les années 1990 des œuvres, poèmes ou narrations, dans lesquelles cohabitent expérience personnelle et même intime et expérience  collective : Conceição Evaristo se considère comme un simple membre parmi les centaines de milliers d’Afro-Brésiliens qui n’ont pas ou très peu la parole dans leur pays.

Dans ces quinze nouvelles le Brésil des gens pauvres et dignes existe sous nos yeux. La ville, les quartiers pauvres, des intérieurs surpeuplés sont le décor de ces histoires de femmes, d’hommes, d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas eu le temps ou la possibilité de savoir qu’ils étaient enfants.

Ce que montre Conceição Evaristo est d’une grande cruauté et d’une grande beauté : les femmes souffrent et résistent, les enfants aussi et les hommes, souvent, pas toujours.

Les histoires racontées sont dures, cruelles, elles décrivent des réalités parfois insoutenables mais qui doivent être vécues au quotidien par ces personnes qui n’en auront pas connu d’autres, enchaînées à perpétuité. Elles peuvent aussi être tendres. La narratrice est tellement proche de ces êtres cassés. Il y a toujours des lueurs de bonté, d’espoir quelque part en eux. Dans ce Brésil de la misère, l’espoir et la bonté ne durent guère mais sont capables de renaître après une éclipse. Rien n’est vraiment stable, le moment de fragile bonheur ne durera probablement pas, mais l’effondrement qui le suit non plus, la vie est ainsi pour ces « petites » gens dont on découvre qu’ils ne sont pas aussi « petits »   que cela, qu’ils peuvent être admirables ou méprisables, qu’au fond ils nous ressemblent.

Et puis il y a les mots, les phrases de Conceição Evaristo. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes, quand elle écrit en prose, des récits, c’est encore de la poésie. Il suffit de lire le premier des textes de ce livre, qui lui a donné son titre. D’emblée, on est plongés dans cette beauté pleine de tendresse, de douceur, de cet amour profond et éloigné de tout effet spectaculaire, la discrétion étant une autre des qualités principales de cette écriture. Pourquoi des effets quand on est totalement sincère ?

On referme ce livre, tonifié d’avoir vu avec des mots de toute beauté tous ces courages modestes qui malgré tout sont vainqueurs des adversités, avec un seul désir, tenter de ressembler à ces femmes et à ces hommes bien plus à plaindre que nous qui pourtant nous donnent des leçons de vie.

Ses yeux d’eau de  Conceição Evaristo, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 192 p., 15 €.

Conceição Evaristo en portugais : Olhos d’água, ed. Pallas, Rios de Janeiro

Conceição Evaristo en français : L’histoire de Poncia / Banzo, mémoires de la favela / Insoumises, éd. Anacaona / Poèmes de la mémoire et autres mouvements, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS DES FEMMES.

EVARISTO, Conceicao Ses yeux d'eau

CHRONIQUES

Michèle TEYSSEYRE

ARGENTINE / FRANCE

 

TEYSSEYRE, Michèle

Michèle Teysseyre est née à Toulouse où elle habite. Son intérêt pour l’Antiquité ou pour Venise à l’époque baroque l’ont conduite à publier des ouvrages en rapport avec ces sujets et à accompagner la création musicale qui les complète. Elle est également illustratrice.

 

Patagonie 

 

À la mort de son  père, la narratrice, en triant ses papiers, découvre une correspondance qui s’est amorcée au début du XXème siècle et s’est prolongée sur une vingtaine d’années, soigneusement rangée dans un cahier bleu intitulé Patagonie, correspondance signée par un certain Louis Capelle.

Tout commence avec un discret passage de frontière. L’homme, plus très jeune, pas riche du tout mais pas franchement pauvre, ne tient pas, de toute évidence, à être repéré. Il s’installe dans une modeste pension de Puigcerda, en Catalogne espagnole. On est en mars  1905. Louis Capelle s’embarque de Barcelone, pour l’autre bout du monde. Il a une quarantaine d’années, une mystérieuse dette l’a obligé à s‘éloigner de la terre natale, son honneur et celui de sa famille sont en cause.

Pendant des années, les lettres envoyées  d’Argentine sont le lien ente Louis et son frère Lucien. Mais on ne peut pas tout raconter, même à son frère : les humiliations, les misères banales et, pire encore, la misère… la narratrice le fait pour nous, elle bouche les trous, complète ce touchant récit d’une installation qui baigne dans l’espoir et qui cache la désespérance. Il y a aussi des trous que la narratrice ne pourra combler, quand par exemple il manque les lettres pendant une dizaine d’années : qu’imaginer sur l’absence de courrier, sur ce qu’a été la vie de l’exilé ?

Poussé par la misère, Louis tente de gagner la Terre promise, ou au moins la terre d’espoir, la Patagonie. En train, à pied, ce sont sept ans d’errance, d’une quête à demi consciente : il lui faut retrouver l’Italien qui a été le premier à l’accueillir sans rien lui demander à son arrivée à Buenos Aires. Lui, qui ne s’intéresse pas à l’histoire de ce pays qui n’est le sien que provisoirement, et encore moins à la politique, est doucement happé par les conflits sociaux de ces années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, dont l’Argentine profiterait abondamment pour enrichir une partie de sa population.

On a rarement montré avec autant de délicatesse, de justesse aussi, un déracinement forcé : l’eldorado espéré n’existe évidemment pas, ce qui intéresse Michèle Teysseyre ce sont surtout les réactions de cet homme entre deux âges et ses liens à la fois ténus et solides avec son hameau français et ceux qui malgré tout se créent eux-mêmes dans ces nouveaux territoires si durs, si prometteurs.

Elle traite avec la  même délicatesse le mystère autour de la fuite de Louis et celui autour de ses rapports avec le reste de sa famille. Pour montrer l’évolution de Buenos Aires, de son port, de sa population à cette époque où naît la ville que nous connaissons, elle préfère l’évocation au réalisme direct, et elle a bien raison : on ressent ces changements et ils nous apparaissent évidents. La douce poésie de son style est à l’image du personnage principal, pour l’une comme pour lui, il est impossible de ne pas ressentir ce genre d’empathie qu’on peut éprouver pour le passant croisé quelques secondes, dont on sait qu’on partage avec lui l’essentiel.

On est à mille lieues de l’épopée, c’est la vraie Argentine qui vit sous nos yeux, la beauté des gens modestes qui, grâce à une Française, un siècle plus tard, peuvent acquérir le statut de héros de roman. Un héros, oui, parce que, discrètement, il a su tenir sa place, unique, entre la France et l’Argentine.

Patagonie de Michèle Teysseyre, éd. Serge Safran, 208 p., 17,90 €.

On peut commander le livre (e-book) sur le site de Serge Safran : sergesafranediteur.fr

Sa sortie en librairie est prévue le 19 juin.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / POESIE / EDITIONS SERGE SAFRAN.

TEYSSEYRE, Michèle Patagonie

 

ACTUALITE

Roberto BOLAÑO

CHILI – MEXIQUE – ESPAGNE

 

BOLAÑO, Roberto

 

Œuvres complètes tome 1.

Devant l’immensité de l’œuvre de Roberto Bolaño (1953-2003), devant son universalité, comment se positionner ? Au moment où paraît en France le premier tome de ses œuvres complètes, comment dire sans effrayer le futur lecteur ? On est devant un véritable monument à multiples facettes, face à un écrivain, reconnu sur le tard, qui a touché à tout ce qui est littéraire, mais en gardant perpétuellement la volonté de rester amateur (celui qui aime, celui qui ne se prend pas pour…), qui a été ignoré des « professionnels » jusqu’à seulement quelques années de sa mort, avant d’être assez brusquement considéré comme un des écrivains majeurs du XXIème siècle, ce qu’il est. Mais on est devant une œuvre dans laquelle il n’est nul besoin d’être « lettré » pour s’y sentir à l’aise, qui est accessible même si elle impressionne (les 1.200 pages de 2666 et les 11 heures de l’adaptation théâtrale de Julien Gosselin, qui passaient comme un souffle puissant !).

Ce qui peut dérouter, c’est que Bolaño est inclassable, rêve de beaucoup des meilleurs auteurs mais qu’ils ne réalisent que très rarement. Poète, nouvelliste, essayiste, chroniqueur, critique, romancier ? Bolaño est tout cela (et on pourrait ajouter à chacun de ces termes, pour chacun de ces genres, l’adjectif génial), il est tout cela sans se prendre pour un poète, un nouvelliste, etc. Il ne se prend pas pour, il est, tout naturellement.

Au cours de notre très intéressante rencontre en octobre dernier à la Villa Gillet de Lyon, avec Olivier Cohen, Melissa Balcázar et Diego Trelles Paz, Olivier Cohen évoquait la difficulté pour l’éditeur d’organiser cette nouvelle édition, la première des œuvres complètes d’un écrivain multiforme et prolifique : regrouper les œuvres par genre (roman-nouvelles, etc.) ?, par la chronologie ? La solution adoptée a été la solution « transversale », qui donne une vision polyphonique parfaitement en rapport avec le génie de Bolaño et qui présente un autre intérêt, pour le lecteur cette fois : elle lui donne la liberté absolue de naviguer sans la moindre contrainte d’un poème de deux vers à un roman complet.

La grande définition, la seule peut-être, du génie absolu de Bolaño c’est la liberté, celle que la plupart des écrivains latino-américains ont recherchée  ‒ et ont souvent trouvée ‒, les allusions répétées à Georges Perec et à son œuvre dans ce premier tome ne sont pas un hasard. Aucune autre définition n’est possible, me semble-t-il, ce serait réducteur et inutile. Comment définir un homme né au Chili, qui a passé ses années d’adolescence au Mexique et qui s’est installé en Espagne où il est mort, à tout juste cinquante ans, pour lequel le mot frontière n’avait aucun sens et qui a vécu comme les circonstances ont fait qu’il vive, ici ou ailleurs, dans la gêne ou dans le bonheur, toujours dans l’amitié et la curiosité.

Il nous reste, à nous, de relire (tous ses écrits, prose ou poésie, sont inépuisables), de découvrir ce qui nous a échappé jusque là (les inédits ne manquent pas dans cette nouvelle édition), de nous laisser porter par l’aventure inépuisable qu’est l’œuvre de Roberto Bolaño.

Œuvres complètes, volume 1, de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1248 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

BOLAÑO, Roberto Oeuvres complètes 1

 

 

ACTUALITE

ROBERTO BOLAÑO

Amis parisiens, ne manquez pas la rencontre-lecture autour de la sortie du premier tome des œuvres complètes de Roberto Bolaño aux éditions de l’Olivier

le vendredi 6 mars

Maison de la Poésie

Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris

avec Olivier Cohen, Melina Balcázar Moreno et Véronique Ovaldé, animée par Alexandre Fillon, les lectures seront assurées par Micha Lescot.

 

BOLAÑO L'OLIVIER

 

Sur AnnA, ma chronique sur ce  tome 1 des œuvres complètes sera mise en ligne pour le 6 mars… Á suivre…

 

CHRONIQUES

Luis DO SANTOS

URUGUAY

DO SANTO, Luis

Luis Do Santos est né en 1967 à Calpica, petit village près des frontières brésilienne et argentine. Auteur de chansons et de nouvelles, il publie son premier roman en 2017.

 

L’enfant du fleuve 

2017 / 2020

Un hameau perdu au bout de tout, près d’un grand fleuve qui donne le rythme de la vie des habitants avec, parmi eux, un garçon de sept ans qui découvre la vie. On est en Uruguay, près de la frontière brésilienne, ce joli roman, le premier de son auteur, reflète avec un grand sens de l’humain la vie de chaque jour dans ce coin ignoré de tous.

L’ambiance ressemble beaucoup à celle de plusieurs récits de Horacio Quiroga qui se situent dans le même coin reculé, tout au bout de l’Uruguay, près de la frontière avec le Brésil et l’Argentine. La vie est rude dans ces lieux désolés, le père du jeune narrateur travaille dans des conditions épouvantables : il assemble des tuyaux destinés à l’irrigation, à une profondeur de plusieurs mètres. Grâce à ses capacités exceptionnelles (il peut tenir cinq minutes en apnée), il est devenu une sorte de vedette dans la région, mais une vedette qui à tout moment risque sa santé et même sa vie, une vedette qui termine ses journées couvert d’une boue malsaine, puante.

On n’est pas tendre dans le village près du fleuve, la vie n’est pas tendre, cela ne choque personne si une vieille voisine grincheuse demande à des garçons de sept ans d’aller jeter une portée de chiots dans le fleuve boueux. Méchant garçon, gentil garçon, notre guide à travers cette région à cheval entre les trois pays peut être déchaîné, tendre ou justicier. Il est bien seul, son copain blondinet quitte la région pour suivre sa famille, son chien meurt et c’est le fantôme de son grand-père qui intervient quand l’enfant a besoin de soutien, de consolation.

L’amour, l’amitié existent pourtant dans ce monde sans pitié, la dureté des uns n’est que l’effet de la dureté des choses, elle fait place parfois à des éclats d’humanité, tout comme le réalisme des descriptions fait souvent place à des éclats de poésie. La famille est bien le centre de la vie du jeune garçon, la tendresse de la mère, fatiguée par l’abondance des tâches, la rudesse du père, les sentiments en général sont forcément ponctuels, contradictoires, chacun est soumis à tout ce qui  lui est imposé, qu’il doit bien finir par accepter.

Et puis, réconfort éternel de l’enfant, il y a l’arbre dans lequel il grimpe quand tout va mal, l’arbre au nom prédestiné, le paraíso.

L’enfant du fleuve de Luis Do Santos, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. Yovana, Castelnau-le-Lez, 110 p., 15 €.

Luis Do Santos en espagnol : El zambullidor ed. Fin de Siglo, Montevideo.

MOTS CLES : ROMAN URUGUAYEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POESIE / EDITIONS YOVANA.

DO SANTO, Luis L'enfant du fleuve