ROMAN ARGENTIN, V.O.

Andrés NEUMAN

ARGENTINE – ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Umbilical

2022

Cent textes de quelques lignes, deux, six, huit chacun. Si ce roman  raconte quelque chose, c’est l’attente pleine de lumières et d’hésitations, puis l’arrivée d’un enfant dans un couple soudé depuis longtemps auquel, ne semble-t-il, il ne manquait que lui, l’enfant.

Le réalisme (inquiétudes du futur père, échographies, achats du nécessaire, choix du prénom) s’efface sous la poésie naturelle à Andrés Neuman : « À présent, elle a deux cœurs : un à elle et rebelle ; celui-là, tout petit et à nous ».

L’attente, des mois durant dont aucun ne ressemble à celui qui l’a précédé, ce sont surtout les questions paternelles, le rapport de l’enfant avec la mère est direct, physique et le père en est réduit à imaginer, à trouver des mots pour dire et pour se dire l’indicible.

Umbilical, pur récit, est un poème à la vie, à la beauté sublime de la création. Andrés Neuman, qui a tant créé, et si joliment, dans ses poèmes, ses récits et ses immenses romans, découvre une autre forme de création, qui n’effacera pas les autres, ne les occultera pas, sera leur équivalent, qui apportera une autre forme de vie.

Mais cette poésie serait vaine, ne serait que de jolis mots sur du papier sans l’émerveillement d’un homme face à cet inconnu, sans la tendresse née dès avant la naissance, qui inonde chaque page et que le futur père sait nous offrir. Une tendresse qui devient amour et qui se partage avec la mère, « artisane de la lumière » et avec la vie.

Umbilical, ed. Alfaguara, Barcelona, 125 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (avec sa traductrice en français, Alexandra Carrasco), Saint-Etienne, octobre 2021 :

Quelques autres chroniques sur les romans d’Andrés Neuman parues sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Une somme humaine

2022

Le métro parisien. Une femme se jette sur les rails. Elle meurt. Elle est la narratrice de ce vaste roman dans lequel interviennent deux hommes, Orcel et Makenzy, l’un des deux n’a pas été à ses yeux des plus tendres et des plus attentionnés.

Les débuts dans la vie de la narratrice ont été moroses : une enfance dans un village perdu de la province française profonde, très profonde, entre des parents (appelés géniteurs), « égoïstes, méchants, insignifiants », une adolescence pesante, aussi renfermée que la jeune file qui subit sa famille, dont l’oncle prédateur qui a réussi, lui, tout le contraire du père et les camarades de collège qui n’ont rien, dans leur attitude de ce que devrait signifier le mot camarade. Une grand-mère aimante tempère un peu l’ambiance mortifère et malsaine, une grand-mère discrète qui a su conserver de saines bouffées de liberté et refuse toute nostalgie.

Pour la jeune femme, il ne reste qu’une solution, la fuite. Paris. Délivrée du poids insupportable de la famille et des souvenirs cruels, elle doit affronter la précarité et la solitude.

Une somme humaine, le titre est ambitieux. Makenzy Orcel assume cette ambition et réussit dans la description d’une société française, qui n’est pas celle de ses origines et dont il connaît les failles. La femme humiliée, les migrants repoussés, la jeunesse ignorée, le tableau est gris mais réaliste. Il alterne très habilement les points de vue en jouant par exemple avec les techniques cinématographiques : l’acteur qui joue le rôle d’un des personnages n’a pas forcément le même point de vue que le scénariste… ou que le romancier. Il alterne aussi les styles, les ambiances, pure poésie parfois, hyperréalisme à d’autres moments. Le style de Makenzy Orcel est inclassable, si l’on peut parler de style pour ce long texte aux tonalités multiples dans lequel le seul objectif est d’adapter un généreux talent, celui de l’auteur, à ce qu’il souhaite transmettre à son lecteur qui, lui, doit se soumettre à cet éclatement de mots, de phrases, d’images, de sensations.

Admirable, ce panorama d’une société, celle de la province et celle de la capitale, qui part à vau-l’eau dans les deux cas. Admirable, le choix des thèmes qui motivent la narratrice, les violences subies par toute fille, puis toute femme étant celui qui revient le plus souvent, avec la dérive de la plupart des personnages qui manquent d’un objectif et glissent vers des néants jamais comblés par l’alcool, les drogues ou le sexe mal maîtrisé. Admirable, oui, admirable, cette noirceur sans remède qui imprègne l’existence de la narratrice coupable de ne pas avoir su lutter contre ses démons et victime de les avoir subis sans trêve jusqu’au non-retour.

En sortant de son pays d’origine, Haïti, Makenzy Orcel fait un pas en avant dans sa trajectoire déjà brillante d’écrivain. Une somme humaine sera sans aucun doute une étape importante dans une œuvre originale et forte qui fait honneur à la francophonie.

Une somme humaine, éd. Rivages, 624 p., 22 €.

MOTS CLES : FRANCE / HAÏTI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / FAMILLE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

Autres chroniques sur les oeuvres de Makenzy Orcel à lire sur AnnA :

Maître Minuit :

L’empereur :

Pur sang (poésie) :

CHRONIQUES

Gervasio TROCHE

URUGUAY

Gervasio Troche est né en Argentine, ses parents uruguayens ayant fui la dictature durent une deuxième fois s’exiler, en France cette fois, au moment de la prise de pouvoir par les militaires argentins. D’abord dessinateur de presse, il expose ses oeuvres dans plusieurs pays d’Amérique latine.

  Équipage.

2015 / 2017

La première impression, quand on feuillette ce recueil de dessins est la légèreté du trait et, souvent, des sujets. Le décor est réduit à l’essentiel, uniquement ce qui compte pour créer une atmosphère, par exemple l’automne, souvent évoqué, qui devient un arbre dont les feuilles volent en tombant. Les feuilles peuvent être missives, la fantaisie du créateur est reine.

Un autre thème récurrent, traité dans une grande variété, est la liberté, celle des femmes et des hommes, liberté souveraine malgré les réalités matérielles, comme la ville moderne, étouffante, la nature elle-même (il pleut beaucoup dans les dessins de Troche !), cette liberté si chère aux surréalistes « historiques ». On pense parfois à Magritte, mais souvent il s’agit plus d’un surréalisme poétique, comme ce dessin dans lequel les vagues de la mer, au-dessus de la ligne d’horizon, deviennent les oiseaux volant dans le ciel.

L’amour est très souvent évoqué lui aussi, dans des étreintes impossibles mais si belles. Ces dessins poussent au rêve ceux qui s’arrêtent quelques minutes pour les contempler. Car, après avoir feuilleté le livre, on ne peut que revenir sur certains dessins, un choix personnel,  la variété d’inspiration est telle qu’on reviendra forcément sur l’un ou l’autre de ces dessins dont la pure beauté, ou l’humour, ou l’idée feront qu’il nous obligera, d’une certaine façon, à nous plonger sur la pureté de son trait, comme cette « famille » faite d’un seul trait :

Ou ce père avec son fils sur la plage. Passé et avenir. Peut-on dire de façon plus épurée le destin humain ?

L’humour, subtil, souvent décalé, désabusé aussi, contribue pour beaucoup à rajouter encore du charme à cet ouvrage que l’on peut sans exagérer qualifier d’indispensable.

Équipage de Troche, éd. Insula, 128 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / DESSIN /POESIE / EDITIONS INSULA.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, V.O.

Luis BUÑUEL

ESPAGNE / MEXIQUE

Luis Buñuel est né en Aragon en 1900. Il est un des cinéastes majeurs, scénariste et metteur en scène de plus de quarante films. Il a été proche du surréalisme en France. Il s’est exilé au Mexique pour se mettre à l’abri du franquisme et a pris la nationalité mexicaine en 1951. Il est mort à Mexico en 1983.

Le chien andalou

1982 / 1995 / 2022

Trichons un peu pour faire entrer ce petit bijou dans la création latino-américaine, et ne passons pas à côté d’une riche curiosité. Luis Buñuel, Aragonais, a pris la nationalité mexicaine en 1951 et ces textes datent de bien avant. Vers ses vingt ans, il se trouve dans le même établissement d’éducation madrilène que Federico García Lorca puis de Salvador Dalí : trois génies naissants, trois génies multiples (Lorca, avant d’écrire ses chefs d’œuvre a été concertiste et compositeur et a dessiné et Buñuel, on le verra, a écrit de très belles choses) qui se côtoient et vivent, un temps, une profonde amitié.

Dans les années 20, encore en Espagne, avec déjà une solide culture classique (et scientifique, ses premières passions sont pour l’entomologie, aucun de ses films postérieurs ne manquera de la présence d’insectes divers !) s’amuse à écrire des poèmes ou de courts textes qui ressemblent à des nouvelles mais qui sont plutôt des textes surréalistes. Ils sont longtemps restés dans l’ombre, les films ayant évidemment pris toute la lumière, une première édition (Heraldo de Aragón), par Agustín Sánchez Vidal, est publiée à  Saragosse en 1982. C’est la traduction de certains de ces écrits et d’un certain nombre d’autres, tous traduits par Jean-Marie Saint-Lu, publiée en France en 1995, qui fait son retour chez Folio, enrichie d’une préface de Philippe Lançon. Je le répète, un véritable bijou.

Ne jouons pas trop les analystes pédants, il vaut bien mieux se glisser dans un poème, au hasard, et se remplir des émotions qu’il fait naître, il y a bien sûr du dadaïsme, ou du surréalisme, même si le nom « officiel » n’est pas encore défini dans ces éclairs d’absurde, dans une description qui semble classique. On est obligé de penser à Lorca, aucun des deux n’a copié l’autre, mais un même esprit en marge les habite. On pense aussi à Ramón Gómez de la Serna et à sa liberté d’aligner des mots qui prennent un sens inouï jusque là.

Il faut ensuite (ou avant) s’amuser avec les fausses nouvelles en provenance d’Hollywood, qui évoquent des ragots passionnants et indispensables, la vedette bien connue (Clarita Bow) qui fait scandale en démissionnant d’un studio hollywoodien ou le dentifrice de Mary Pickford qui ne lui plaît plus.

On peut imaginer une mise en scène des dialogues d’Hamlet – Tragédie comique) environnés de didascalies absolument farfelues.

Et on ne pourra se passer de la lecture d’une partie du scénario du film Un chien andalou (ne pas confondre, le livre que nous avons entre les mains s’intitule Le chien andalou !) et de quelques autres malheureusement jamais tournés.

Alors, prenons et gardons, conservons cette édition bilingue, puisons de temps en temps un poème, un sketch (sainete en espagnol), lisons un délire surréaliste après avoir revu Viridiana  ou Belle de jour. Le plaisir fou sera bien au rendez-vous, en éditions bilingue, plaisir supplémentaire..

Le chien andalou et autres textes poétiques, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, préface de Philippe Lançon, ed. Folio (coll. Poésie/Gallimard n° 570), 416 p., 10,60 €.

MOTS CLES : SURREALISME / HUMOUR / CREATION / POESIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES

Philippe PRATX

FRANCE – COLOMBIE

Philippe Pratx est né en 1960 à Albi. Il a voyagé à travers le monde. Il est l’auteur de romans et recueils de nouvelles, ainsi que de poèmes, comme Canto humilde / Humble chant qui se situe en Colombie.

Canto humilde – Humble chant et autres chansons

2022

Colombie : des images à l’état brut, sans ornements inutiles : une silhouette dans une rue inondée de soleil, les produits à vendre dans une boutique, des animaux maigres qui errent. Et, à travers ces sensations, une ambiance. Les vers de ces poèmes, coupés par des blancs, comme cisaillés, donnent le rythme.

Les voix se succèdent. Toutes sont modestes. La forme est variée, la liberté du poète adapte les mots à l’image ou à l’idée. L’image, ce sont les arbres, très présents, les gens ; l’idée c’est l’histoire violente de la Colombie, c’est la lutte des gens pour tenter de vivre et y arriver malgré tout.

Et aussi, toujours là sous les vers, dans les vers, dans les mots des poèmes, se trouve la vérité de vivre en Colombie au XXIème siècle, avec les migrants venus du Venezuela, plutôt mal vus, la misère quotidienne, et les dominants jaloux de leur situation.

Dans un langage moderne, Philippe Pratx reprend des thèmes très classiques ou même romantiques : les ravages du temps qui passe, la nostalgie, inutile mais qui ressort souvent, les amis perdus, le tout en prise directe avec le présent, la souffrance des humbles et la nature violée.

La dernière partie de ce Canto humilde est une longue liste de victimes de la violence du pays, elle fait penser à celle des féminicides du nord du Mexique dans 2666 de Roberto Bolaño. Un sommet de l’émotion.

Ce recueil sensible, original, est un bel hommage à la fierté, à la dignité des humbles.

Canto humilde – Humble chant et autres chansons, éd. L’Harmattan, 92 p., 12 €, version numérique 8,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / POESIE / SOCIETE / ECOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS L’HARMATTAN.

CHRONIQUES

Mateusz JANISZEWSKI

Deux romans très différents, aux antipodes l’un de l’autre cette semaine, avec un point commun : le passage du Cap Horn et deux croisières problématiques dans le Sud de l’Amérique latine, Le saint du Néerlandais Martin Michael Driessen et Un arc de grand cercle du Polonais Mateusz Janiszewski.

ARGENTINE / POLOGNE

Mateusz Janiszewski est né en 1975. Il est chirurgien, traducteur et écrivain. En tant que médecin, il a participé à plusieurs missions humanitaires en Asie. Un grand arc de cercle est le récit d’une expédition dans l’Antarctique partie en 2015 d’Argentine.

Un arc de grand cercle

Patagonie – océan Glacial – Antarctique

2022

Après un séjour peu apprécié dans une Buenos Aires écrasée par la canicule et en proie à une crise économique elle aussi écrasante, Mateusz Janiszewski, un chirurgien polonais, entame la répétition par un équipage polonais d’un voyage fait en 1914 dans les mers antarctiques, celui d’Ernest Shackleton dont on a retrouvé l’épave qui vient très récemment d’être filmée.

C’est à une bien curieuse poésie que nous convie l’auteur – aventurier : le scientifique ne cesse de pointer son nez, les allusions à la géométrie, à la mécanique, ne manquent pas, et pourtant son regard ne s’arrête pas là : il est souvent acéré (c’est peu dire que ce qu’il a vu de Buenos Aires ne lui a pas plu, la pampa découverte à travers les vitres d’un bus pas davantage), mais une couleur, un accident de terrain inattendu provoquent un éclair de beauté soudaine qui fait naître une pensée sur la place de l’être vivant dans un tel décor ou sur un texte lu jadis. La « symphonie de la vie », ce que recherche Mateusz Janiszewski est-elle à sa portée ? À la nôtre ?

Mateusz Janiszewski est un de ces « aventuriers » modernes dont les « aventures » se transforment en livres, dont l’aventure », soigneusement préparée et encadrée (il faut lire les deux pages qui énumèrent les couches de vêtements avec leurs fermetures velcro !) n’a plus que de très lointains rapports avec ce qu’a dû connaître Ernest Shackleton. On est surpris par son pessimisme général (Buenos Aires est invivable, l’Argentine d’une tristesse infinie, le climat en Patagonie intolérable) et il semble surpris qu’en passant le Cap Horn la mer soit démontée. Le froid dont il souffre est un de ses soucis essentiels. Autre surprise pour le lecteur habitué à ce genre de récits : ici, c’est le « je », la première personne, qui prime. En quoi consistait l’équipage, on ne le saura pas, tout juste le prénom du capitaine, Artur, et de brefs adieux de retour à Buenos Aires. Tout se concentre sur le narrateur.

Et, paradoxalement, ce qui peut apparaître comme un défaut fait l’originalité de ce récit qui va à contre-courant des « normes ». Quand généralement les auteurs se donnent le beau rôle, font ressortir leur volonté de vaincre les éléments naturels et partagent la joie de triompher, Mateusz Janiszewski, lui, décrit ses souffrances, le côté dérisoire de l’expédition entreprise. Il y a de belles pages, la description minutieuse d’un iceberg et de ses couleurs, une poésie accompagnée de citations ou d’allusions à des écrivains qui ont partagé ces émotions, avec en tête Herman Melville dont le Moby Dick a fasciné notre guide, certains connus, d’autres dont nous découvrons les noms et qui sont souvent publiés en français.

Comme en négatif ressort l’aventure vécue presque dans la passivité par Mateusz Janiszewski. Il offre un récit à contre-courant, ce qui fait son originalité.

Un arc de grand cercle. Patagonie – océan Glacial – Antarctique, traduit du polonais par Laurence Dyèvre, éd. Noir sur Blanc, 180 p., 18,50 €.

Mateusz Janiszevski en polonais : Ortodroma, ed. Znac.

MOTS CLES : ARGENTINE / POLOGNE / AVENTURES / POESIE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

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Une autre aventure vécue par un jeune écrivain auw prises avec la nature sud-américaine : le récit de Miguel Bonnefoy, Jungle. Mon commentaire sur AnnA le 25 septembre 2018 :

ACTUALITE

Cristina Peri Rossi reçoit le Prix Cervantes

L’autrice uruguayenne Cristina Peri Rossi vient de recevoir le Prix Cervantes 2021. Romancière (La nave de los locos, Solitario de amor), nouvelliste (La tarde del dinosaurio, El museo de los esfuerzos inútiles), essayiste (Fantasías eróticas, Acerca de la escritura), elle est avant tout reconnue comme une des grandes voix de la poésie de langue espagnole (plus de dix recueils publiés). Elle s’est moins exprimée depuis les années 2010. Elle vit à Barcelone.

CHRONIQUES

Juan GÓMEZ BÁRCENA

ESPAGNE / PÉROU

Juan Gómez Bárcena est né à Santander (Espagne) en 1984. El cielo de Lima a obtenu plusieurs prix littéraires en Espagne et a été finaliste du Prix du premier roman à Chambéry.

Le ciel de Lima

2014 / 2020

Carlos Rodríguez et José Gálvez, fils de « bonnes familles » de Lima s’ennuient un peu dans cette ville qui leur semble assoupie en cette année 1904. Tous deux sont riches, la famille de José serait à mettre dans la catégorie des nouvelles fortunes, et celle de Carlos, dominée par don Augusto, le père, aimerait se trouver des quartiers de noblesse parmi ses ancêtres… en vain.

Tous deux sont très attirés par la littérature, la poésie en particulier et ils ont l’idée d’écrire au futur Prix Nobel de Littérature, Juan Ramón Jiménez, en se faisant passer pour une jeune fille timide, Georgina. Ils pensent se donner ainsi plus de chances de toucher le poète et d’obtenir une réponse. Et ça marche ! L’échange de courriers, allongé par les délais de l’acheminement se fait pourtant dense, et ils doivent s’engager de plus en plus dans cette fiction qu’ils ont eux-mêmes créée.

Ce qui constitue un premier pas, le personnage principal étant désormais créé, vers un roman qu’ils écriront à deux d’abord, puis à plusieurs, en incluant des amis amateurs de billard et de boissons corsées et avec l’aide d’un écrivain public installé sous les arcades au centre de Lima.

Pendant que se construit le roman de Georgina dans la tête des deux jeunes gens, se construit aussi Le ciel de Lima, avec des doutes communs : comment faire rebondir l’intrigue ? Comment expliquer le changement de caractère d’un personnage ? « Notre » roman, Le ciel de Lima, se déroule, comme l’autre, avec ses moments d’enthousiasme, avec surtout beaucoup d’humour, un subtile jeu de poupées russes dans lequel les personnages de la vie liménienne sont tout à coup personnages du roman, et qui s’en rendent compte, dans lequel l’auteur (mais qui est-il ? est-il dans ou hors  de son récit ?) intervient pour s’auto-commenter et à qui il arrive de se demander si ce qu’il vient de décrire vaut la peine d’être lu, dans lequel, enfin, plus classiquement, les (vrais) personnages peuvent être tragiques et ridicules au même moment.

La lecture de ce roman est un régal pour un lecteur joueur qui est aussi amené à découvrir une réalité sociale, celle des dockers du Callao, le port de Lima, sous payés dont la grève ne débouche sur rien, à partager le sort peu enviable des jeunes prostituées vendues à une classe dominante qui ne veut pas voir ni savoir, à se plonger dans la vie quotidienne d’une capitale latino-américaine du début du XXème, avec des personnages attachants.

Et il ne faudra pas manquer la postface, surprenante, qui donne une profondeur extraordinaire à ce qui aurait pu passer pour un joli divertissement.

Le ciel de Lima, traduit de l’espagnol par Thomas Evellin, éd. Baromètre (2020), 334 p., 17 €. http://editionsbarometre.fr

Juan Gómez Bárcena en espagnol : El cielo de Lima, ed. Salto de página, Madrid.

MOTS CLES : PEROU / ESPAGNE / LITTERATURE / POESIE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BAROMETRE.

Les éditions Baromètre ont été crées en 2018 sous la forme associative. Elles se proposent de publier des ouvrages sur des thématiques sociales d’une part, et d’autre part un volet littéraire particulièrement axé autour de l’Amérique latine, avec la découverte de nouveaux auteurs. Le ciel de Lima est le premier de ces romans, bientôt suivi par d’autres.

CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

images

Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.