CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES

Alan PAULS

ARGENTINE

Alan Pauls est né à Buenos Aires en 1959. Il est critique littéraire et de cinéma, scénariste, enseignant et écrivain. Son roman El pasado (Le passé) a reçu le Prix Herralde. La vie pieds nus est la réédition en format de poche du livre publié en français en 2006.

La vie pieds nus

2006 / 2006 / 2021

La plage, le sable, l’hiver et surtout l’été… De quoi rêver, se souvenir, penser, étendu au soleil en n’ayant que le bruit régulier des vagues. Alan Pauls, enfant blond, passait le mois de février, le plus chaud de l’été, tous les ans avec son père à Villa Gesell, entre Buenos Aires et Mar del Plata et menait la vie de tout estivant d’Europe ou d’Amérique, dégustation de crustacés ou de glaces, sorties au cinéma et longues stations sur la plage de sable fin. Au milieu de sa vie (il avait 47 ans quand il a publié ce texte pour la première fois), il revient sur ces étés en les englobant dans une suite de pensées qui lui viennent, l’une en entraînant une autre, parsemées de photos du petit garçon en maillot de bain, un peu nostalgiques, un peu floues qui, si elles appartiennent à la vie de l’auteur, deviennent universelles dans ces écrin.

On se laisse porter par ce flot  de notations, de références, de descriptions souvent drôles par leur hyperréalisme de ces espaces surpeuplés deux ou trois mois de l’année, déserts et presque hostiles le reste du temps, ces espaces qui ont leurs rituels, leurs petits et leurs grands côtés, sociétés éphémères, artificielles et indispensables.

La plage est au centre de beaucoup de créations aussi, qu’Alan Pauls se régale de partager, de mêler, réunissant Marcel Proust et un navet nord-américain projeté sur le drive-in de la station balnéaire. La plage peut être un échantillon sociologique ou une caricature des strates sociales.

Avec une totale liberté et beaucoup d’humour, Alan Pauls vogue parmi ses jeux d’enfant et ses pensées d’adulte et fait défiler, sans jamais paraître artificiel, les romans, les anecdotes, les films, les évocations familiales, les déceptions aussi.

En ce début d’été, prenons donc la Fiat 600 du père, feuilletons Camus (forcément) ou Patricia Highsmith, allons visionner à nouveau François Ozon, un James Bond ou Éric Rohmer, n’oublions pas les migrants sur leurs radeaux de misère ou les balseros cubains, sourions des tenues invraisemblables de certains baigneurs et réjouissons-nous du bonheur profond d’un petit garçon jouissant de sa liberté sur les plages de ses 6 ou 8 ans.

La vie pieds nus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, éd. Christian Bourgois (Coll. Titres), 142 p., 7,80 €.

Alan Pauls en espagnol : la vida descalzo, ed. Sudamericana, Buenos Aires / Wasabi / El pasado / Historia del llanto / Historia el pelo / Historia del dinero, ed. Anagrama.

Alan Pauls en français : Wasabi / Le facteur Borges : Histoire de l‘argent / Histoire des cheveux / Le passé, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / CINEMA / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 Une lecture qui complète bien cette Vie pieds nus serait celle de Basse saison de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), qui raconte, de façon assez cruelle, la vie d’une station balnéaire qui ressemble beaucoup à Villa Gesell (clin d’œil, le titre original est… Camara Gesell, nom d’un système de caméras de surveillance). Voici le lien vers mon commentaire de Basse saison :

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Esquisses musicales

2019 : 2021

Esquisses musicales, dites-vous ? Avec ce diable et ce génie qu’est César Aira, qu’allons-nous prendre, l’art plastique ou la musique ? Et d’ailleurs, est-ce si différent ? Est-ce différent de la littérature : c’est tout de même d’un livre qu’il s’agit (vous me suivez ?) Non ? Tant mieux, mieux vaut ouvrir ces Esquisses musicales (que vous ne pourrez pas refermer avant la page 118) et vivre la vie de chaque jour de Pringles, la petite ville natale de l’auteur, qui, comme toutes les petites villes natales de n’importe qui, peut se définir par un seul mot : banalité.

Bien sûr, à Pringles, il y a l’hôtel de ville, espèce de « piano démembré en ciment », avatar un peu abâtardi de l’Art  Nouveau pourtant appelé communément le Palais par les Pringlésiens. Dans le Palais, cinquante ans après sa construction, reste à décorer la salle de réception. Or dans Pringles vit un peintre.

Il est vrai qu’on n’a jamais vu un tableau de ce peintre. Cela l’empêche-t-il d’être un artiste ? Le narrateur (César Aira lui-même ?) se met à l’observer. Avec César Aira, on le sait si on le fréquente un peu (et malheureux celui qui jamais ne l’a fait !), on n’en est pas à un paradoxe près. Que l’auteur de plus de cent livres en écrive un de plus sur un peintre sans aucun tableau en est un. Mais les plus prenants sont ses idées, ses mots, ses phrases et quand il démontre, dans une logique implacable que le tableau parfait ne peut, ne doit rien montrer, on sait qu’on ne mettra plus jamais les pieds au Louvre ou au Prado. Et surtout, il faut lire Esquisses musicales  pour voir  de magnifiques tableaux faits de mots.

Dans les romans de César Aira, le plus souvent, on glisse : d’une idée à une autre qui, pour un être normal (nous) n’a rien à voir et qui chez lui devient une suite logique. On glisse ainsi des ragots des Pringlésiens (qui ressemblent à nos voisins) à la sublime beauté d’une nature, celle des impressionnistes. Et jamais, pourtant, il ne se prend au sérieux, ce diable, ce génie. On sourit à chaque page, on se gorge d’une forme d’optimisme : que c’est beau, ce qu’il raconte, ce qu’il décrit, ce qu’il imagine. Et en plus, c’est à notre portée. Il a l’air de nous dire : voyez comme c’est facile, faites comme ce que je vous montre. En refermant le livre (page 118), nous sommes convaincus que nous le pouvons !

Ce livre est une grande respiration d’air pur. Vous voulez voir des tableaux sans aller au musée ? Lisez Esquisses musicales, vous  lirez des tableaux, et des beaux.

Esquisses musicales, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : Pinceladas  musicales, ed. Blatt & Ríos, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / HUMOUR / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Le tilleul

2005 / 2021

Surprenante, cette comparaison entre un artisan électricien modérément doué, semble-t-il, vu les réclamations suite à des courts-circuits consécutifs à son passage, et un écrivain. C’est pourtant très logique pour César Aira : les deux, contraints de manipuler sans mode d’emploi à leur portée des objets auxquels « ils ne comprennent pas grand-chose », fils électriques, douilles et dominos pour l’un, mots, souvenirs et images pour l’autre, se retrouvent exactement dans la même situation. Tout César Aira se trouve dans ce rapprochement apparemment incongru dont la logique saute aux yeux.

Sur la place centrale de Coronel Pringles (appelé familièrement Pringles par notre narrateur, une statue (la toute première installée dans la petite ville qui s’en était bien passé jusque là), hommage à la Mère (la Vierge ?), représentant une femme allaitant. Le sein un peu dénudé a été une grande source (j’ai osé !) d’inspiration pour les garnements à peine pubères, dont le jeune César faisait partie. Plus tôt, César étant encore plus jeune, la petite ville était d’une banalité telle qu’il lui fallait bien un écrivain (et aussi un peintre, comme dans Esquisses musicales) pour la faire connaître au monde !

César grandit entre un père géant tirant sur le noir (la notion n’est pas très tranchée en Argentine, un métis d’Indien et de Blanc est normalement appelé Noir) et une mère presque naine avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient être deux boules de  verre pour l’enfant.

Mais surtout il grandit en plein péronisme, dans sa phase finale (César Aira est né en 1949 et Perón a été chassé du pouvoir en 1955, avant de le reprendre en 1972 pour peu de temps). La façon de gouverner du général dictateur est plutôt difficile à expliquer à un non-Argentin, ces mémoires  démontrent qu’elles le sont autant pour un Argentin contemporain. Aussi ne cherche-t-il pas à expliquer l’inexplicable mais à faire sentir comment on pouvait vivre avec ce gouvernant inspiré par Mussolini et réussissant des réformes très favorables aux plus pauvres.

Ce sont des scènes quotidiennes, teintées de fantaisie, de légèreté et parfois de ce pessimisme que ressent parfois un garçon de 5 ou 6 ans, qui lui tombe dessus sans même qu’il sache ce que c’est.

Il regarde surtout beaucoup autour de lui, son père et ses sautes non d’humeur mais de croyances aveugles, qui passe d’un catholicisme un peu excessif (la communion quotidienne, quand on est l’électricien, père de famille et même peut-être de familles, quand même, à un péronisme du même tabac, sa mère qui semble dépassée aux yeux de l’enfant, qui joue son rôle. Il se regarde aussi, avec le recul de l’adulte qui se rappelle son propre passé, ses jeux, ses découvertes de ce qui l’entoure.

Contrairement à beaucoup de romans de César Aira, celui-ci est plus « classique », on y retrouve bien cette liberté qu’il a toujours pratiquée (déjà, dans La robe rose, son premier livre traduit en français, c’était en 1988, et il n’a pas pris une ride), une liberté qui se traduit par une légèreté, des moments de pure poésie qui se glissent au milieu d’une description pleine de réalisme, une fantaisie omniprésente, des moments de cette respiration que j’évoque pour Esquisses musicales et qu’on retrouve bien sûr autour de ce tilleul monumental au centre de la place principale de Pringles.

Le tilleul, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : El tilo, ed. Beatriz Viterbo, Rosario.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

Alejandro GARCÍA SCHNETZER

ARGENTINE

Alejandro García Schnetzer est né en 1974 à Buenos Aires. Il est éditeur, traducteur et écrivain. Il vit à Barcelone.

Requena

2007 / 2021

Mais d’où peut venir cet homme étrange qui un jour s’installa à une table de l’Albéniz, le  bar que fréquente le groupe de copains étudiants et poètes  dont fait partie le narrateur ? Il dit se nommer Requena, il intrigue les jeunes gens, les fascine. Il semble vivre un pied dans le réel et un pied dans un monde onirique, le sien, proférant des phrases philosophiques dont le sens échappe parfois mais qui parfois aussi étonnent par leur lucidité.

Dans les années 1930, Buenos Aires était un centre intellectuel de premier plan, le plus riche d’Amérique latine. Parmi les créateurs deux clans s’affrontaient, la rue et son peuple très… populaire et la délicatesse bourgeoise des salons et deux figures se détachaient, Roberto Arlt et Jorge Luis Borges. Eh bien (s’il avait existé), notre Requena aurait eu un pied dans chaque groupe.

Poète, traducteur de Shakespeare, philosophe, il écrit aussi des réclames pour des brosses à chapeaux et pour des semelles chauffantes : pourquoi souhaiter des frontières entre les genres ?

Cette époque, parfaitement recréée par Alejandro García Schnetzer est bien le moment, en Argentine en particulier (mais pas seulement) où bien des frontières mentales se sont diluées, le moment – trop bref – où les frontières géographiques, avant de se redresser, et de quelle manière, sont poreuses, où Victoria Ocampo accueille dans sa revue Sur et chez elle ce que l’Occident intellectuel compte de maîtres (Le Corbusier, Rabindranath Tagore, Drieu La Rochelle encore fréquentable). Bientôt Ramón Gómez de la Serna fuyant le franquisme s’installe à Buenos Aires (j’y reviendrai bientôt sur AnnA à propos de ses mémoires Automoribundia), un Gómez de la Serna auquel on pense en lisant Requena : bien des phrases qu’il prononce rappellent les géniales greguerías.

Quelques belles et grandes vérités parsèment ces courts textes qui mettent souvent le sourire aux lèvres d’un lecteur qui va de l’étonnement à l’admiration.

On croise aussi beaucoup de beau monde, Tirso de Molina (l’auteur du premier Don Juan), Spinoza, Marc Aurèle, Shakespeare, sans compter pas mal d’Argentins un peu oubliés malheureusement par les jeunes générations.

Le surréalisme dans la littérature n’est pas mort, jolie nouvelle que prouve ce Requena, on peut encore, en plein XXIème siècle se livrer à des folies de mots, d’idées, ce qui n’empêche ni de partager toute une culture, ni de faire rire de délires dont on ne sait plus s’ils sont enfantins ou intellectuels ! Un rayon de soleil au cœur d’une littérature souvent très sérieuse, cela fait un bien  fou, oui, fou !!

Requena, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Ponzoda et l’auteur, éd L’Atinoir, 87 p., 12 €.

Alejandro García Schnetzer en espagnol : Requena / Andrade / Quiroga, ed. Entropía, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / SURREALISME / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

ACTUALITE

César Aira lauréat du Prix Formentor en Espagne

César Aira, auteur argentin prolifique (une bonne centaine de romans publiés) vient de recevoir le Prix Formentor qui a précédemment été attribué entre autres à Jorge Semprún, Jorge Luis Borges, Nathalie Sarraute, Ricardo Piglia, Enrique Vila Matas ou Annie Ernaux.

Sur AnnA, vous pouvez lire mes commentaires sur Le congrès de littérature et Le testament du magicien ténor (éd. Christian Bourgois), en attendant Le tilleul et Equisses musicales, sortie le 20 mai toujours chez Christian Bourgois. dont voici les futures couvertures, pour vous donner envie !