CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel LINK

ARGENTINE

Daniel Link est né en 1959 à Córdoba. Il enseigne la littérature dans plusieurs universités argentines. Il a publié, outre des poèmes et des pièces de théâtre, une quarantaine d’essais autour el la littérature.

Autobiographie d’un lecteur argentin

2016 / 2022

Oui, Daniel Link, enseignant, poète, essayiste, bref intellectuel argentin, écrit bien son autobiographie. Mais c’est une autobiographie très originale, centrée sur la lecture, le livre, les textes, lus, étudiés  ou écrits. Il a passé son enfance dans un quartier un peu perdu de Córdoba avant de résider à Buenos Aires, un quartier où, paradoxalement si l’on pense à l’avenir du petit garçon, les rues n’ont pas de nom, mais des numéros !

Des digressions philosophiques, autour de Michel Foucault par exemple, coupent l’histoire de l’évolution du jeune Daniel Link en l’enrichissant de considérations plus universelles. Ainsi est analysé le rapport d’hostilité entre l’école et les medias de masse : peut-on à la fois lire Sabato et regarder les feuilletons télé, qui ne s’appelaient pas encore séries ? Daniel le faisait bien, et nous ?

Le cheminement d’un adolescent vers la lecture est curieusement un acte intime que chacun partage pourtant, ce n’est pas une ligne droite, mais une ligne qui devient réseau, qui peut se retourner sur elle-même, dont on ne comprend la logique que bien plus tard, si on la comprend un jour.

En grandissant, en découvrant de nouveaux auteurs (Borges, au centre), le garçon donne à l’adulte l’occasion de revenir sur ces textes fondateurs pour lui et de les analyser. Et l’analyse de Daniel Link est éblouissante. C’est l’époque où l’Université argentine s’ouvre aux grands thèmes venus d’Europe. Ces passages de l’Autobiographie d’un lecteur argentin, qui ne sont pas destinés au « grand public » satisferont amplement les lecteurs, enseignants et étudiants ouverts à cette évolution des études littéraires.

Vient ensuite un moment de la vie de l’auteur, encore étudiant, où la lecture devient dangereuse : la dictature militaire sévit, des proches « disparaissent » et être pris en possession d’un livre « subversif » peut coûter la liberté ou la vie.

Une question revient, préoccupation de beaucoup d’intellectuels latino-américains : se considèrent-ils colonisés par les courants venus d’Europe, puis d’Amérique du Nord, ou est-il possible pour eux, après s’en être libérés, d’avoir une autonomie de pensée, d’analyse ? La réponse (affirmative) se trouve dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux.

C’est bien évident, Daniel Link se trouve au centre de ce livre, mais autour de lui, de ses idées sur la littérature, c’est tout l’univers culturel de Buenos Aires entre les années 70 et maintenant qu’il fait revivre pour nous, l’omniprésence de la dictature et de ses répressions, les luttes culturelles avec des rapports de force démesurés entre les différentes influences, les courants culturels qui faisaient tout pour exister et qui souvent y parvenaient tant bien que mal.

Un bilan général, sans fausse modestie, bilan d’une vie de lecteur, de penseur, d’intellectuel.

Autobiographie d’un lecteur argentin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Charlotte Lemoine, éd. Gallimard (coll. Arcades), 296 p., 18,50 €.

Daniel Link en espagnol : La lectura : una vida…, ed. Ampersand, Buenos Aires / Madrid.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / ESSAI / HISTOIRE / SOCIETE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Un doute et une certitude

2022

Trente années d’amitié sans faille, d’une amitié créatrice, les deux hommes ayant « travaillé » (est-ce le bon terme ?) ensemble et publié ensemble à plusieurs reprises. Aux deux hommes, j’ajouterai une femme qui a vécu cette si belle amitié en publiant leurs livres. Luis Sepúlvera, Daniel Mordzinski et Anne-Marie Métailié réunis dans cet ouvrage, poignant hommage à l’écrivain disparu victime du covid en 2020, que je vois, moi, comme un hommage à rendre aussi au trio.

La naissance de cette amitié entre les deux hommes a été professionnelle : des articles illustrés, calibrés (un certain nombre de signes, un certain nombre de photos, etc.), mais pour des hommes comme nos deux socios le cadre est trop étroit. Luis publie en 1992 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Daniel se met à photographier une foule d’écrivains latinos et dans les deux cas le génie créatif se manifeste, dans la description de la vie en pleine forêt vierge ou dans une originalité, parfois une folie qui révèle la personnalité profonde des modèles photographiés, « le moment précis que seul Daniel est capable de voir à force de désir », écrit Luis.

Daniel Mordzinski a choisi textes et photos et a trouvé l’équilibre exact entre écrits et images, qui se répondent, entre les genres littéraires pratiqués par Luis : récits, pensées, la biographie d’un gringo, souvenirs, confessions plus intimes, l’éventail du talent de l’écrivain est là, on le reconnaît si on l’a déjà lu, si ce n’est pas le cas on découvre toute la richesse d’une œuvre majeure dans laquelle reviennent sous des formes variées les pouvoirs du rêve, l’amitié bien sûr, le bonheur que fait naître un bon repas ou une bonne bouteille, l’orgueil de la paternité, l’écologie sincère et tant d’autres images qui, toutes sont au fond un simple et multiple hymne à la vie.

Un doute et une certitude, textes rares et inédits, sélection et photos de Daniel Mordzinski, traduits de l’espagnol par François Gaudry, Bertille Hausberg, René Solis et Anne-Marie Métailié, éd Métailié, 192 p., 19,80 €.

MOTS CLES : CHILI / LITTERATURE / ARTS / AMITIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Une autre chronique sur Luis Sepúlveda, sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN MEXICAIN

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Budapest

2003 / 2005

La plupart du temps, on achète un roman si on a envie de lire une histoire, « avec un début, un milieu et une fin ». La démarche du lecteur est alors de s’attacher aux personnages et de suivre, avec plus ou moins d’enthousiasme, le déroulement de l’intrigue jusqu’au mot fin. Avec Chico Buarque, il vaut mieux procéder autrement. Peut-être parce que dans beaucoup de ses chansons ou dans ses comédie musicales, il raconte des histoires, lorsqu’il écrit des livres, il renonce à une trame narrative classique. Le personnage de Embrouille (publié en français en 1992) est peut-être poursuivi par un homme mystérieux (on ne saura jamais si sa crainte est fondée et, si elle l’est, pour quelles raisons on le pourchasse) et le récit nous montre des moments, parfois oniriques, parfois bien réels, de cette fuite. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas quand même une narration, c’est la continuité de l’action (ou le manque de continuité) qui peut surprendre. Même chose pour Court circuit (édition française, 1997), dans lequel l’ambiance est assez semblable, les personnages et les événements étant différents.

La grande nouveauté de Budapest par rapport aux deux premières œuvres, ce sont d’une part une grande profondeur des thèmes abordés et l’irruption du comique dans l’univers de Chico Buarque. L’humour était déjà là, mais discret, fugace. Il est ici partout. José Costa, le narrateur, nègre de profession, autrement dit écrivain anonyme, l’est aussi, indirectement, dans sa vie de tous les jours : il a par exemple un fils, qui est bien à lui, mais dont il est dépossédé par son épouse, avec laquelle il entretient des relations plutôt distantes. Toute son existence n’est pas vraiment à lui, à l’image des livres qu’il écrit sous le nom des autres. A l’occasion d’une étape imprévue en Hongrie à cause d’un problème technique, il est immobilisé quelques heures à Budapest et cet arrêt inopiné déclenche un enchaînement de révélations pour notre Brésilien qui, jusque là, avait une fâcheuse tendance à se complaire dans la banalité. Et la première de ces révélations est la langue, le hongrois, réputé comme l’une des langues les plus difficiles, qu’il va se faire un devoir d’apprivoiser, et finalement de dominer. Ce banal incident, la panne d’avion, va finir de dédoubler sa vie : une moitié en Europe, une moitié à Rio, les deux moitiés étant rigoureusement symétriques.

Pas de récit à proprement parler, mais une succession de scènes dont l’ensemble baigne dans une atmosphère à la fois assez mystérieuse et hyper-réaliste, qui est pour beaucoup à l’origine du charme émanant du roman. A travers ses allers-retours entre deux villes, deux femmes, deux pays, mais surtout deux langues, le personnage va progresser sur tous les plans, même si la fin laisse planer un doute sur l’optimisme de la morale.

Le lecteur n’a qu’à se laisser porter par ces images, ces changements de lieux et de moments et surtout par cet humour très subtil et toujours porteur de sens. Rien en effet n’est inutile dans ces 150 pages et l’auteur aborde en profondeur un bon nombre de sujets de réflexion autour du double, de la création, de l’identité collective et individuelle, des relations hommes-femmes ou parent-enfants. Encore mieux que dans ses deux premiers romans Chico Buarque maîtrise parfaitement ses effets et réussit exactement ce qu’il voulait faire : déconcerter tout en amusant et en donnant à réfléchir. Que demander de plus à un roman, en 2022 ?

Budapest, traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot, éd. Gallimard, 154 p., 13,90 €. et Folio, 8,90 €.

Chico Buarque en portugais : Budapeste, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

À un peu plus de soixante-dix ans, Chico Buarque, toujours très populaire au Brésil où sa dernière tournée a été un triomphe en 2014, est peut-être un peu moins connu en France des jeunes générations. Pourtant depuis les années 60 il s’est imposé comme un très grand auteur-compositeur et interprète, mais aussi comme un homme engagé reconnu pour la solidité de ses prises de position, comme un créateur d’œuvres à mi-chemin entre la comédie musicale populaire et l’opéra. Dans les années 90 il a rajouté à cette panoplie ses romans, tous de grande qualité. Un honnête homme, à tous les sens du terme.

Francisco Buarque de Holanda, qui deviendra Chico n’est pas le seul personnage connu de sa famille : son père, Sérgio (1902-1982), a été l’un des plus grands historiens brésiliens, co-auteur en particulier d’une imposante Histoire  de la civilisation brésilienne. La plupart de ses livres sont encore réédités, ses sœurs Cristina et Heloisa Maria (Miúcha) sont elles aussi chanteuses et Ana a été Ministre de la Culture d’un des gouvernements de Dilma Rousseff. C’est grâce à la situation de son père que le jeune Francisco fait la connaissance de Vinicius de Moraes, diplomate en poste à Rome quand la famille de Holanda s’y trouve pour suivre Sérgio qui enseigne à l’Université. Chico est né en 1944, on est en 1953. En 1961 paraît la première photo de Chico dans un journal de São Paulo, mais à la rubrique des faits divers : avec un copain il a « emprunté » une voiture pour une balade dans les rues de São Paulo où vit la nombreuse famille (ils sont sept enfants). Il entame en 1963 des études d’Architecture et d’Urbanisme et il compose et chante pour ses camarades. En 1964 commence l’une des plus longues périodes de dictature militaire qu’a connues le Brésil. Précisément quand il fait ses premiers pas dans la chanson.

Pendant presque vingt ans il lutte pour offrir une certaine idée de la liberté, celle qui va avec la vie, tout le contraire de ce qu’essayent d’imposer les militaires au pouvoir. Il doit même passer plus d’un an exilé en Italie, après avoir été emprisonné au Brésil pour des raisons politiques. Il retournera en prison en 1978, à cause de sa participation au jury du Prix Casa de las Américas à Cuba. Pendant ces longues années, il fait courageusement entendre sa voix en prenant soin de ne pas le faire seul. Près de lui les plus grands noms de la création musicale de l’époque, la belle époque de la bossa nova, ne cessent de collaborer à des projets dont beaucoup déplaisaient au pouvoir. Leur grande popularité et l’unité du groupe (non formel) qu’ils formaient a causé bien du tourment aux dictateurs et autres censeurs. Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, Caetano Veloso, Gilberto Gil, João Gilberto, Milton Nascimento et beaucoup d’autres ont popularisé ces rythmes nouveaux dans le monde entier, portés par le succès mondial d’un film, Palme d’or à Cannes en 1959, Orfeo negro, une musique qui mêle les mélodies classiques, le jazz et les percussions d’origine africaine, une musique de grande qualité mais qui sait rester populaire. Et, plus que simplement des rythmes et des mélodies, ils parlent aussi de la misère du plus grand nombre et de l’impossibilité de vivre normalement sous un tel régime.

Dès 1965, sur son premier disque, une chanson donne le ton, Pedro Pedreiro. Elle décrit un homme, simple ouvrier du bâtiment saisi en train d’attendre le bus pour aller au travail, mais dont toute la vie n’est qu’une attente, celle du bus, celle de la prochaine paye, celle de l’improbable augmentation, celle de l’enfant à venir… Par la suite, parmi ses plus belles chansons se trouvent celles sur la dictature dont la plupart sont bien sûr censurées (Cálice, peut-être la meilleure sur le sujet, chantée sur scène avec Gilberto Gil et enregistrée avec Milton Nascimento, Meu caro amigo parmi beaucoup d’autres). Parfois aussi il parvient habilement à contourner la censure, c’est le cas de  Apesar de você qui en 1970 se vend à des centaines de milliers d’exemplaires avant que les responsables ne se rendent compte que l’autoritarisme dont se plaint le chanteur ne vient pas de la femme aimée, comme pourrait le laisser croire le texte très ambigu, mais bien du pouvoir politique. Elle sera elle aussi censurée, mais un peu tard !

À côté de ces chansons très politiques, la production de Chico Buarque est extrêmement variée et toujours populaire. En France chacun de nous, toutes générations confondues, connaît (sans forcément savoir qu’il en est l’auteur) plusieurs de ses chansons, en version originale (A banda, son premier succès mondial, il en existe même une version allemande par… France Gall) ou grâce à des adaptations parfois excellentes (O que será, devenu Tu verras de Claude Nougaro), parfois plus discutables quant à la profondeur du texte (le fameux Qui c’est celui-là ? de Pierre Vassiliu, adapté de Partido alto, dont on dit que Vassiliu a cessé de chanter les paroles françaises quand il a su ce que disait le texte original, lui-même censuré au Brésil). L’amour tient aussi une bonne place évidemment, ou l’écologie (Pasarredo), le féminisme (le sublime Mulheres de Atenas) et des thèmes plus philosophiques mais jamais difficiles d’accès (Roda viva, une pure merveille, Partido alto déjà cité, Construção, tragique succession de jeux de mots).

On peut très facilement sur internet voir et entendre la plupart de ses meilleures chansons interprétées par lui ou par de nombreux autres chanteurs brésiliens ou européens.

Plusieurs de ses pièces de théâtre sont jouées avec succès au Brésil, parfois musicales (Roda viva, visée par la censure, malgré son succès public ou Opera do malandro, adapté au cinéma par Ruy Guerra), parfois adaptation de ses romans (Estorvo, Benjamim, Budapeste).

Il vient au roman en 1991 avec Estorvo, traduit sous le titre de Embrouille en 1992. Les critiques, en Europe surtout, accueillent cette sortie avec prudence : un chanteur qui se veut romancier, on a déjà vu ça et souvent le résultat est pour le moins décevant. Mais cette fois ils doivent reconnaître les qualités indéniables de cette découverte. Cela se confirme avec les livres suivants : l’évolution se fait vers un certain dépouillement des intrigues et des situations qui, un peu paradoxalement, s’accompagne d’un enrichissement de la technique et qui atteint son sommet avec Le frère allemand que Gallimard a publié en 2016 dans sa version française.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Pola OLOIXARAC

ARGENTINE

Pola Oloixarac (pseudonyme de Paola Caracciolo) est née à Buenos Aires en 1977, est journaliste, traductrice et l’auteure de trois romans. Elle vit à Barcelone.

Mona

2019 / 2022

Mona? romancière péruvienne résidant aux États-Unis a quelques petits défauts, l’alcool et des antidépresseurs pris en quantité, elle peut être un peu nymphomane quoique frustrée. Elle a aussi de grandes qualités : c’est une observatrice douée et son premier roman vient d’être sélectionné pour un prix renommé en Suède. Elle est née au Pérou, a séjourné dans divers pays et vit en Californie.

Au bord d’un lac de rêve, Meeting réunit des auteurs venus du monde entier qui passent quelques jours en rencontres dites littéraires avant la proclamation du prix prestigieux. Mona écoute et regarde, elle se souvient aussi. Elle écoute les échanges entre ces créateurs, certains qui ont produit des séries de best sellers, d’autres qui sont restés de parfaits inconnus en dehors de leur cercle proche, certains qui sont même apeurés par un peu de lumière sur eux, d’autres qui sont persuadés d’être le centre du monde littéraire… et d’être le futur lauréat.

Mais Mona ne se limite pas à ironiser sur la vanité, bien réelle, de ce spectacle, il lui arrive d’être émue, par un témoignage, par un aveu échappé, même si l’ironie domine. On n’est pas étonné du nombrilisme, discret, caché souvent, du snobisme, du pouvoir de la mode, qu’on rejette violemment ou qu’on admire béatement, on l’est en revanche des fêlures secrètes que Mona débusque, des blessures qui se donnent ou qui se reçoivent, inconsciemment ou pas. Le regard de Mona est implacable mais juste. On n’assiste pas à un jeu de massacre, seulement à la réunion de gens artificiellement confrontés à eux-mêmes et à leur art, à l’art. Implacables aussi sont les phrases de Pola Oloixarac pour caractériser les silhouettes croisées. Quelques mots lui suffisent pour faire connaître celui ou celle qui apparaît devant Mona.

Discret et omniprésent, au centre de tout sans que cela soit une évidence, se trouve le corps, le corps qu’on cache ou qu’on dévoile. Celui de la grosse traductrice un peu aigrie, celui, attirant le plus souvent, de quelques auteurs mâles, celui d’un renard assassiné. Celui de Mona surtout, qui lui réclame ses doses d’alcool et de médicaments, qui souhaiterait attirer mais qui hésite à le faire, qui probablement a souffert, on s’en doute. Malgré les apparences, elle est pudique, Mona.

Le vrai féminisme peut être subtil ! Pola Oloixarac est une battante, son style le montre, ce qu’elle raconte est tout sauf tiède. Sa vision de la femme, Mona et les autres écrivaines, est variée (la femme existe-t-elle ?), elle n’est pas combative, ce qu’elle montre de ces femmes-là est une somme de touches qui dévoilent, pour ceux qui veulent voir, une fragilité cachée qui n’est pas faiblesse, elles ont en elles les ressources qu’elles pourront mettre en œuvre si…

L’humour qui imprègne le roman tient non seulement dans l’ironie des descriptions ou dans l’évidence du rapport direct entre l’art et le spectacle, chacun des auteurs joue un rôle (plus ou moins réussi), certains échappent au ridicule, d’autres s’y complaisent sans toujours en être conscients. Cette réunion de vrais bons écrivains est une farce dont nous sommes les seuls à jouir, avec Mona, eux sont les acteurs inconscients des plaisirs qu’ils nous donnent.

Et, superbe paradoxe, malgré l’ironie, la dérision, qui sont les vainqueurs absolus de cette réunion chaotique, comme souvent dans ce genre de réunions, universitaires ou entre auteurs, c’est la Littérature, avec un grand L, qui triomphe, non une comparaison entre écrivains, qui aurait pu être une émulation, non la gloire de recevoir un prix, non une pseudo reconnaissance internationale, la Littérature, c’est-à-dire, écrire dans son coin, aussi bien que possible, et partager un aboutissement qui plaira peut-être… Mona, qui est bien l’aboutissement qu’on a sous les yeux, pourra surprendre mais plaira forcément à un amoureux de la littérature.

En écrivant ces lignes, j’avoue avoir éprouvé une inquiétude un peu glaçante : ressembler aux participants du roman dans leur pédanterie, leur rigidité, leur supériorité affichée et le ridicule qui en découle !

Mona, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 171 p., 19 €.

Pola Oloixarac en espagnol : Mona / Las constelaciones oscuras, ed. Literatura Random House / Las teorías salvajes, ed. Alpha Decay, Barcelona.

MOTS CLES : PEROU / LITTERATURE / CREATION / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, un roman de César Aira raconte lui aussi la réunion, très loufoque, d’un groupe d’écrivains : Le congrès de littérature. Mon commentaire sur AnnA :

CHRONIQUES

Antón ARRUFAT

CUBA

Antón Arrufat est né à Santiago de Cuba en 1935, il vit à La Havane. Académicien, il est l’auteur de poésie, de théâtre, d’essais et de romans.

Fracture et autres histoires

Fractura y otras historias

2015 / 2022

Celui qui fréquente ou même ne connaît qu’un peu les histoires racontées par des Cubains sera probablement surpris par la retenue, le classicisme de ces nouvelles d’Antón Arrufat. Dans certaines, il se penche sur le sens d’unmot, nuance sa première idée, la compare avec une autre plus ancienne, avec un souvenir (Le coffre et la clé, aux résonances proustiennes).

Un autre étonnement, sûrement, sera la neutralité des narrateurs successifs (de l’auteur ?) par rapport au contexte dans lequel ils se meuvent. Peut-être est-ce la conséquence des relations pas toujours cordiales qu’il a entretenues, comme beaucoup d’autres créateurs cubains, avec le régime, il en parle librement dans l’interview qui suit les textes. Dans certaines nouvelles, on sait qu’on est à La Havane, à Santiago ou à l’île des Pins, une Cuba qui est hors du temps. Les allusions ou les citations ne manquent pas (Le Blanc, par exemple), une femme de lettres suédoise du XIXème siècle, André Gide ou l’Argentin Martínez Estrada (1895 – 1964), elles ne sont pas vraiment contemporaines et Antón Arrufat avoue au passage se sentir « quelque peu anachronique en notre temps ».

Ce qui frappe aussi dans la lecture de ces textes de longueur très variée (entre une demi-page et plus de cinquante), c’est l’extrême sobriété du style qui va parfois jusqu’à la sécheresse. C’est plus que rare à Cuba !

On peut donc souligner ce paradoxe : l’originalité d’Antón Arrufat, à travers ces dix récits réside dans son respect des règles européennes. La sensibilité est bien là, comme une vision distanciée mais critique d’une société encore très ancrée dans des traditions d’avant la Révolution. Antón Arrufat semble être resté en marge, bien qu’il ait été en butte à une certaine censure.

La présentation liminaire et l’interview finale sont un complément indispensable (Antón Arrufat n’est pas connu en France, cette publication corrigera ce manque). L’auteur accepte de se livrer, l’homme aussi, un petit peu dans un dialogue détendu et franc.

Fracture et autres histoires / Fractura y otras historias, édition et traduction (de l’espagnol (Cuba)) de Marc Sagaert, éd. L’Atinoir, 293 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

L’eau de toutes parts

2019 / 2022

Dès les premières lignes de ce recueil d’essais de Leonardo Padura, on est pris par ce qui est une constante chez lui : la profondeur de la pensée qui n’empêche jamais l’absence de toute grandiloquence de l’expression. J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion – et à chaque fois le plaisir – d’interviewer Leonardo Padura, en public ou dans l’intimité du bureau d’Anne-Marie Métailié, son éditrice, et à chaque fois j’ai été frappé par sa capacité à aller immédiatement au fond des choses. Il fait partie de ces personnalités qui, pour répondre à une question souvent banale, donnent en quelques secondes une réponse qui va à l’essentiel, ces personnalités qui trouvent le mot qui méritait d’être retenu.

Une autre caractéristique de Leonardo Padura est son humanité qu’on retrouve aussi bien dans son rapport à l’autre en ville (il veut en permanence nous faire croire que l’autre est plus important que lui), que par rapport à ses personnages : on peut chercher dans ses œuvres de fiction un homme et encore moins une femme qui soit haïssable, les moins fréquentables conservent une part d’humanité.

Quand on s’éloigne de la fiction pour entrer dans la chronique, ce qui est le cas avec L’eau de toutes parts, Il garde ces qualités qu’on connaît bien, la justesse des idées, l’honnêteté intellectuelle (si rare quand on parle de Cuba), la fluidité des phrases (jamais de jargon pseudo intellectuel ou politisé) et toujours cette humanité déjà évoquée. La Havane vit devant nous avec ses bruits et ses odeurs, ses effondrements et sa grandeur encore présente malgré tout.

Il faut aussi souligner l’indépendance d’esprit qu’a toujours pratiqué Leonardo Padura. On ne trouvera dans toute son œuvre, et ici en particulier, aucune trace de complaisance envers le régime, une forme d’objectivité que lui ont parfois reproché certains commentateurs de mauvaise foi, aveuglés par leur haine du régime : si on est honnête, on peut parfaitement rester lucide, c’est-à-dire remarquer ce qui est positif comme ce qui est négatif. L’eau de toutes parts en est une preuve de plus et une belle leçon pour les porteurs d’œillères.

Plusieurs des chroniques (écrites à l’origine entre 2001 et 2018) révèlent des secrets connus seulement des Cubains, comme par exemple l’importance du baseball dans l’histoire cubaine, il s’est imposé au XIXème siècle par opposition à l’Espagne encore dominante, des secrets plus personnels aussi, sur l’absence de vocation littéraire de Leonardo, au départ. D’autres textes reviennent sur les processus de la création d’un roman. Tous sont passionnants, surtout si l’on a lu les romans en question. Celui intitulé Le roman qui n’a pas été écrit est en cela magistral, il reprend, toujours avec les deux caractéristiques principales chez Padura, la profondeur dans la simplicité et l’honnêteté, la préparation et la rédaction de ce qui est probablement son chef d’œuvre,  L’homme qui aimait les chiens. Ce faisant, c’est un second roman qu’il nous fait lire, une somme de mystères, pas tous résolus, des coïncidences incroyables qui se sont bien manifestées, de l’obscurité, de la générosité de personnes en marge de la vie et de la mort de l’assassin de Trotski.

Ce n’est pas pour nous étonner, Leonardo Padura se révèle ici comme un excellent essayiste. Comme pour sa vision de  Cuba depuis la Révolution, il est capable d’être à la fois impliqué directement et suffisamment extérieur pour communiquer une vision équilibrée de son île ou, ici, de la littérature cubaine.

L’eau de toutes parts, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 400 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : Aguas por todas partes, ed. Tusquets, l’éditeur espagnol des autres œuvres.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETE / LITT2RATURE / CREATION / EDITIONS METAILIE.

Leonardo Padura évoque à plusieurs reprises le nom d’Antón Arrufat, écrivain connu très peu connu en France. Ça tombe bien, les éditions L’Atinoir publient (en version bilingue) une première traduction en français de cet auteur : Fracture et autres histoires / Fracturas y otras historias. Rendez-vous sur AnnA vendredi prochain pour une chronique !

Et, à propos de Leonardo Padura c’est peut-être l’occasion de lire ou de relire un de ses romans, par exemple :

CHRONIQUES

Mélanie SADLER

FRANCE – ARGENTINE

Née en Alsace en 1990, Mélanie Sadler a parcouru plusieurs régions du monde, dont l’Amérique latine. Elle enseigne la civilisation d’Amérique latine à Paris.

Borges fortissimo

2022

Saviez-vous que Jorge Luis Borges avait écrit deux romans ? On a toujours dit que toutes ses œuvres publiées sont courtes, que ce soit poésie, essais ou récits. Eh bien oui, on vient de découvrir à Buenos Aires deux romans de lui. Qui donc en fait la promo à la télévision ? Rien moins qu’un ancien président de la république à rouflaquettes, le grand, l’inoubliable Cástor Manam (manant ?). Toute la ville s’agite, des studios de la télévision où Beatriz García  García a une solide réputation d’intervieweuse de choc à la cuisine du restaurant italien où travaille Pía, jeune Indienne venue de la province férue de littérature.

Sous l’aspect d’une histoire pleine d’humour, Borges fortissimo est une brillante variation autour de la création littéraire, sur ce qui a été écrit, ce qui aurait pu l’être et sur la réception que l’on a ou qu’on peut avoir des œuvres. Ce malheureux Cástor Manam ne voit dans ce qu’il dit avoir sorti de l’ombre, ces deux romans inédits, que le rapport financier qu’ils peuvent (lui ?) rapporter ou quelques photos de son visage botoxé dans la presse bas de gamme. À l’opposé, la jeune Indienne est une vraie passionnée d’une littérature qui n’a ni dates, ni frontières, la littérature « comme une bourrasque ».

En passant du studio télé de l’interview à la modeste librairie, le Rufián melancólico (Bonjour, Roberto Arlt !), on ne s’éloigne pas du cercle littéraire de Buenos Aires, ville de culture depuis toujours. On a bien les deux aspects, le côté public, mondain, superficiel, et le côté intime dans lequel les discussions souvent enflammées vont à l’essentiel, ce qu’est vraiment la littérature et forcément ce qui pose bien plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Cela n’empêche pas les personnages de vivre dans une Argentine avec une inflation monstrueuse, celle de la lutte des femmes pour faire avancer leurs droits.

Il n’en reste pas moins qu’on sourit tout au long de cette fiction dont on se prend à souhaiter qu’elle raconte un fait réel, un coup de tonnerre (légèrement effrayant tout de même) dans le monde un peu replié sur lui-même que sont la littérature, la télévision et l’édition. Et on peut appliquer à ce roman ce que dit Mélanie Slader de Borges, qu’il ne faisait que « mener sa barque en nous faisant perdre pied dans les lisières que se disputent la fiction et la réalité ».

La réalité, pour Mélanie Slader, c’est un immense amour du livre, de la littérature et de la lecture qui devient un bien universel, libérateur, partagé par la jeune indienne qui en a été privée dans son village et en tombe amoureuse dès que l’occasion lui est offerte, par les jeunes libraires, par la journaliste spécialisée et même par ce pédant de Cástor. Il n’est pas fréquent d’avoir sous les yeux un tel hommage à ce bien pourtant si simple, si quotidien qu’est un bon livre, hommage qu’on est obligé d’appliquer aussi à ce Borges fortissimo, savant et léger, drôle et puissant, fantaisiste et réaliste. Un régal !

Borges fortissimo, éd. Flammarion, 276 p., 19 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CREATION / POLITIQUE / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.