CHRONIQUES

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

ACTUALITE, CHRONIQUES

10 décembre 2020 : il y a 100 ans naissait Clarice Lispector

Le centenaire de la naissance de Clarice Lispector

Le 10 décembre 1920, naissait en Ukraine Clarice Lispector. Fuyant les persécutions contre les juifs, sa famille s’installe au Brésil dès 1922 et se fixe d’abord à Recife, où Clarice commence ses études, puis à Rio, qui deviendra sa ville. Elle épouse Maury Gurgel Valente en 1943. Il est diplomate et elle le suit dans ses différentes résidences, Italie, Suisse puis États-Unis. Ils ont deux fils, Pedro et Paulo qui entretient avec énergie la mémoire de sa mère.

Dominant plusieurs langues, elle traduit, de l’anglais et du français et publie son premier roman en 1944 (Perto do corazão selvagem / Près du cœur sauvage).

Elle se sépare de son mari en 1959 et retourne vivre à Rio. Désormais elle se consacre à l’écriture : littérature pour enfants et adolescents, nouvelles, romans (une dizaine) et de nombreuses chroniques pour des journaux.

Trop peu connue en France, elle est pourtant considérée à juste titre, au Brésil, mais aussi sur tout le continent américain, au Nord comme au Sud, comme une des figures majeures de la création littéraire mondiale au XXème siècle. Ses sujets sont souvent intimistes, représentatifs de la condition humaine universelle. Des petits riens significatifs, les sensations qui prennent le dessus sur l’action sont une des constantes de l’œuvre romanesque de Clarice Lispector. On l’a souvent comparée à Virginia Woolf, et il est vrai que des éléments de ces deux auteures sont assez proches, mais Clarice Lispector n’avait lu aucun texte de l’Anglaise quand elle a publié son premier roman.

Son style se caractérise par deux mots, la précision et la délicatesse, notions qui, loin de s’opposer chez elle, se complètent, de même que la subtilité n’empêche jamais la profondeur, bien au contraire, elle la fait ressortir. On est à l’opposé de la préciosité tout en baignant dans l’élégance discrète.

Dans ses récits, comme dans ses chroniques (environ 120, écrites entre 1946 et 1977 ont paru récemment en français), elle part de petits riens significatifs et avance des pensées qui naissent d’eux. Le plus souvent les sensations prennent le pas sur les actes. Une autre grande caractéristique de l’œuvre écrite de Clarice Lispector est la liberté qu’elle s’est en permanence appliquée à elle-même et à ce qu’elle écrivait : pas question d’entrer dans un système, d’imiter, de reprendre qui ou quoi que ce soit. Elle écrit, elle propose, si l’éditeur, si le lecteur n’en veut pas, qu’il s’éloigne, la créatrice continue sur cette voie qu’elle ne s’est probablement pas fixée, mais qui est sa voie – et sa voix −.

C’est tout aussi naturellement qu’elle est féministe, c’est bien un féminisme naturel qu’elle pratique : aucune grande théorie, la simple affirmation, qui devrait sembler évidente à tous, hommes et femmes, qu’un être humain n’est qu’un être humain et que, s’il est femme, il – elle – a exactement les mêmes « droits » (que le mot est laid !), les mêmes raisons d’exister dans la liberté (encore !), la dignité, d’exister, c’est tout : les difficultés font partie de la vie, elles peuvent être graves, elles le sont souvent plus pour les femmes, alors n’en rajoutons pas à une moitié de l’humanité sous le prétexte qu’elle vit au féminin.

Pour découvrir l’œuvre de Clarice Lispector, on peut se demander par où commencer. Si on hésite à choisir un roman, parmi la dizaine publiée en France, on peut se lancer soit dans les chroniques (ce serait mon conseil) : ouvrir au hasard, entamer les premières lignes, je garantis qu’on continue, et qu’on ne s’en tient pas à une seule chronique. Si on préfère la narration, les nouvelles seraient une très bonne introduction au charme des écrits de notre auteure. Les prendre au hasard, comme pour les chroniques me semble la meilleure possibilité, c’est-à-dire, respecter de notre côté cette liberté qu’elle pratiquait en écrivant. Pour les romans, je proposerais de commencer soit par le premier (Perto do corazão selvagem / Près du cœur sauvage), soit par le dernier (Um sopro de vida / Un souffle de vie), puis se laisser guider, encore, par le hasard. Je serais étonné qu’après une première lecture, d’une chronique, d’une nouvelle ou d’un roman, on ne continue pas la découverte.

Grâce aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, le lecteur français a accès à l’intégralité des écrits de Clarice Lispector, avec, en prime, à l’occasion du centenaire, un coffret de trois jolis petits volumes, deux romans et un livret (chronologie et photos personnelles de l’auteure).

Cinq romans ont paru sous forme de livres-audio, avec les voix  de Sterenn Guirriex, Fanny Ardant, Chiara Mastroianni, Hélène Fillières et Anouk Aimée.

On peut lire également, en français : N. Setti-M-G. Besse (éditrices)  Clarice Lispector : une pensée en écriture pour notre temps, Paris, l’Harmattan « Créations au féminin », 2013 (273 p.).

Et, aux éditions des femmes-Antoinette Fouque :

Vous pouvez lire sur AnnA plusieurs chroniques sur l’œuvre de Clarice Lispector.

ACTUALITE

Une invitation des éditions des femmes – Antoinette Fouque

 
Chères amies, chers amis,
 
Les éditions des femmes-Antoinette Fouquevous invitent à assister à deux rencontres organisées avec le Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple 75003 Paris 
Dimanche 4 octobre 2020 autour de Clarice Lispector (1920-1977) à l’occasion du Centenaire de sa naissance. *****Clarice Lispector, un souffle de viede 15h à 16h30 Rencontre avec Didier Lamaison, traducteur, Christine Villeneuve, éditrice, et Izabella Borges, traductrice et essayiste. Animée par Pierre Benetti. Arrivée toute jeune enfant au Brésil avec ses parents qui fuyaient l’Ukraine et ses pogroms, Clarice Lispector deviendra une figure majeure de la littérature brésilienne et sud-américaine. Son œuvre fait entendre une voix unique et profonde, cernée par une écriture d’une précision implacable. En France, les éditions des femmes-Antoinette Fouque ont œuvré à la faire connaître dès les années 1980 en publiant ses romans, nouvelles et correspondances.

***** Clarice Lispector, nouvelles de 17h30 à 18h30 Anna Mouglalis prête sa voix à deux nouvelles de Clarice Lispector, accompagnée par la pianiste brésilienne Sonia Rubinsky. Lecture enregistrée en public et diffusée sur France Culture dans « L’Atelier fiction ».Direction artistique : Francesca Isidori
© Benoit Peverelli© Isabela Senatore 
À paraître aux éditions des femmes-Antoinette Fouque
Un coffret Clarice Lispector paraîtra le 22 octobre prochain et sera en vente en avant-première à l’occasion de l’événement. Il contiendra, en édition de poche :- La Passion selon G. H. dans une nouvelle traductionde Paulina Roitman et Didier Lamaison- L’Heure de l’étoile traduit par Marguerite Wünscheret Sylvie Durastanti, suivi d’une postface de Paulo Gurgel Valente- Un livret inédit de 32 pages avec une note des éditrices, une chronologie et des illustrations inédites.À très bientôt, 
L’équipe des éditions des femmes-Antoinette Fouque Billetterie
 Réservation en ligne surwww.mahj.org/fr/programme/clarice-lispector-centenaire-75784ou sur place du mardi au samedi de 15h à 17h. Musée d’Art et d’Histoire du judaïsmeHôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple 75003 Parisdes femmes-Antoinette Fouque01 42 22 60 74 • www.desfemmes.fr

CHRONIQUES

Conceição EVARISTO

BRÉSIL

 

EVARISTO, Conceiçao

Née à Belo Horizonte en 1946 dans une famille très modeste, elle s’est battue pour poursuivre des études secondaires, puis universitaires, jusqu’au doctorat. Elle n’a commencé à écrire que dans les années 1990. Elle est aussi une militante active contre racisme et la misogynie.

 

Ses yeux d’eau

 2014 / 2020

 

On commence à connaître Conceição Evaristo depuis quelques années en France. Née dans une favela de Belo Horizonte, ayant dû lutter pour devenir institutrice, puis professeure, elle a publié depuis les années 1990 des œuvres, poèmes ou narrations, dans lesquelles cohabitent expérience personnelle et même intime et expérience  collective : Conceição Evaristo se considère comme un simple membre parmi les centaines de milliers d’Afro-Brésiliens qui n’ont pas ou très peu la parole dans leur pays.

Dans ces quinze nouvelles le Brésil des gens pauvres et dignes existe sous nos yeux. La ville, les quartiers pauvres, des intérieurs surpeuplés sont le décor de ces histoires de femmes, d’hommes, d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas eu le temps ou la possibilité de savoir qu’ils étaient enfants.

Ce que montre Conceição Evaristo est d’une grande cruauté et d’une grande beauté : les femmes souffrent et résistent, les enfants aussi et les hommes, souvent, pas toujours.

Les histoires racontées sont dures, cruelles, elles décrivent des réalités parfois insoutenables mais qui doivent être vécues au quotidien par ces personnes qui n’en auront pas connu d’autres, enchaînées à perpétuité. Elles peuvent aussi être tendres. La narratrice est tellement proche de ces êtres cassés. Il y a toujours des lueurs de bonté, d’espoir quelque part en eux. Dans ce Brésil de la misère, l’espoir et la bonté ne durent guère mais sont capables de renaître après une éclipse. Rien n’est vraiment stable, le moment de fragile bonheur ne durera probablement pas, mais l’effondrement qui le suit non plus, la vie est ainsi pour ces « petites » gens dont on découvre qu’ils ne sont pas aussi « petits »   que cela, qu’ils peuvent être admirables ou méprisables, qu’au fond ils nous ressemblent.

Et puis il y a les mots, les phrases de Conceição Evaristo. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes, quand elle écrit en prose, des récits, c’est encore de la poésie. Il suffit de lire le premier des textes de ce livre, qui lui a donné son titre. D’emblée, on est plongés dans cette beauté pleine de tendresse, de douceur, de cet amour profond et éloigné de tout effet spectaculaire, la discrétion étant une autre des qualités principales de cette écriture. Pourquoi des effets quand on est totalement sincère ?

On referme ce livre, tonifié d’avoir vu avec des mots de toute beauté tous ces courages modestes qui malgré tout sont vainqueurs des adversités, avec un seul désir, tenter de ressembler à ces femmes et à ces hommes bien plus à plaindre que nous qui pourtant nous donnent des leçons de vie.

Ses yeux d’eau de  Conceição Evaristo, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 192 p., 15 €.

Conceição Evaristo en portugais : Olhos d’água, ed. Pallas, Rios de Janeiro

Conceição Evaristo en français : L’histoire de Poncia / Banzo, mémoires de la favela / Insoumises, éd. Anacaona / Poèmes de la mémoire et autres mouvements, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS DES FEMMES.

EVARISTO, Conceicao Ses yeux d'eau

CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Un souffle de vie –  Água Viva.

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque depuis très longtemps  ont eu la volonté de faire connaître en France l’œuvre unique d’une des plus grandes voix de la littérature brésilienne du XXème siècle, Clarice Lispector (1920-1977).

La récente réédition de deux de ses derniers écrits permet de revenir vers cette femme, pure intellectuelle mais qui n’a jamais vécu coupée du monde « réel » et de ses inévitables contraintes prosaïques, auteure de textes d’une folle originalité qu’on ne peut plus méconnaître.

Água Viva

Clarice Lispector écrivit ce texte  dans sa maturité, il a été publié en 1973 (et une première fois en français dès 1981). La femme qui écrit s’adresse à un homme qui s’est éloigné d’elle. Elle peint, c’est son « métier », mais cette fois elle veut écrire, elle dit et elle répète qu’elle se lance dans l’aventure et elle aligne mots et sensations. Pour nous, lecteurs, ou plus vraisemblablement lectrices, entrer dans ce texte incomparable est une expérience sensorielle.

On n’entre pas dans un roman à lire sur la plage, disons-le tout de suite ! Il faut accepter, sans réagir au début, accepter que les personnages soient flous, que leur situation, leur condition n’apparaissent pas d’emblée, accepter que les cent pages ne présentent pas de coupure autre que celle des paragraphes ; et tout cela s’accepte, parce qu’en peu de temps on se trouve enivré par le charme des mots, par la beauté des images et surtout par l’originalité de l’expression, on a l’impression que la langue de cette femme qui écrit est celle de la virginité : personne avant elle n’avait uni comme elle les mots.

Et nous, en lisant, nous sommes enchaînés, nous nous perdons si nous lâchons un verbe ou un adjectif, il nous faut, lentement, profiter de chacun d’eux et de leur lien.

Comme toujours chez Clarice Lispector, la souffrance a une grande place, elle est même partout, transfigurée par les mots : le réveil, le petit matin qui se montre timidement, les actes, devinés plus que racontés, et surtout ce que ressent, voit et  imagine la femme qui parle ou qui pense. Elle est au centre de tout, elle est le centre de tout, elle est tout dans ces phrases, les mots vont bien au-delà de cet ego absolu, un ego qu’elle transfigure.

Bien sûr cette femme qui parle ou qui pense est un personnage. Mais si on accompagne Clarice Lispector, l’auteure, au bout de ces cent pages, c’est bien elle, par petites touches, par des idées parfois bizarrement enchaînées, par des images parfois fulgurantes, qu’on aura connue.

Un souffle de vie

Un souffle de vie, ouvrage posthume, est une autre rencontre, un peu le double inversé de celle de Água Viva, dans lequel une femme s’adressait à un homme absent. Ici, c’est un auteur qui, lui s’adresse à son futur personnage féminin, Angela, le personnage qu’il est en train de créer. Selon les mots de l’auteur fictif ou ceux de l’auteure réelle, c’est un « livre de non-mémoires » puisque c’est du présent, de sa création qu’il parle.

Angela est l’auteur et son contraire, c’est peut-être aussi l’auteure inversée. Le monde de la fiction se crée peu à peu, souvent à l’insu du créateur qui doit accepter cette création qui se fait en lui et hors de lui. Il se passe la même chose avec Angela qui fuit son créateur autant qu’elle s’offre à lui, finissant presque par être elle-même l’auteur du futur livre. En découvrant la « réalité » de son personnage, il se découvre lui-même et se retrouve dans la position étrange de l’homme qui, se regardant dans un miroir, voit une personne qui n’est pas lui.

Il est difficile d’aller plus loin, plus profond, dans la méditation sur les mystères de la création.

Dès le début, Clarice Lispector nous plonge dans un tourbillon vertigineux qui fait  de nous le troisième comparse, qui n’est en fait qu’un tiers de cette entité unique, auteur-personnage-lecteur. C’est puissant et, je le répète, vertigineux.

Água Viva de Clarice Lispector (édition bilingue), traduit du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 260 p., 17 €.

Un souffle de vie (pulsations) de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, éd. des femmes–Antoinette Fouque, 208 p., 13 €.

L’essentiel de l’œuvre de Clarice Lispector traduite en français est disponible aux éditions des femmes-Antoinette Fouque.

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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Lettres près du cœur : la correspondance entre Clarice Lispector et Fernando Sabino .

 

Deux grands écrivains, deux amis proches éloignés par la vie, pendant plus de vingt ans, Clarice et Fernando échangent des lettres tour à tour amicales et professionnelles. Les éditions des femmes – Antoinette Fouque, qui  ont déjà édité la quasi intégralité des œuvres de Clarice Lispector proposent cette correspondance que Fernando Sabino avait voulu rendre publique.

Fernando Sabino (1923-2004), auteur de plusieurs dizaines de romans et de nouvelles, avait rencontré Clarice en 1945, était née alors, immédiatement, une amitié intellectuelle qui a duré jusqu’à la mort de Clarice. Clarice Lispector (1920-1972), d’origine ukrainienne est l’un des auteurs brésiliens le plus importants du XXème siècle. Au cœur de la vie littéraire brésilienne, elle a suivi son mari diplomate dans diverses villes d’Europe ou aux États-Unis, mais a toujours gardé le contact avec ses amis brésiliens.

De quoi peuvent se parler deux écrivains brésiliens, deux amis proches, quand ils sont séparés par des milliers de kilomètres ? De leurs tracas quotidiens, des soucis ou des joies de leurs connaissances communes, de leur « métier » aussi. Qu’il est difficile d’écrire, d’écrire précisément ce qu’on veut faire ressentir au lecteur : elle lui confesse qu’elle est « malheureuse de nature et un peu détraquée ». Il lui répond par l’image du funambule seul sur sa corde, mort d’angoisse, mais qui imprime sur son visage un « faux sourire de sérénité ».

C’est loin d’être une correspondance suivie, il y a souvent des lettres sans réponse, des trous de six mois ou plus entre deux messages. L’amitié entre les deux semble n’en être que plus solide.

L’intérêt d’une telle lecture est double, d’abord bien sûr « universitaire » : quel régal pour un chercheur, que de suivre la création d’un roman, les hésitations, les corrections, le soulagement d’avoir mis le point final ! Mais pour un non-spécialiste, reste le plaisir de découvrir un homme et une femme, tous deux romanciers, dans leur intimité souvent prosaïque et de voir se dessiner peu à peu, indirectement, des failles, des timidités ou des traits d’orgueil, très inconscients, mais qu’une phrase laisse apparaître chez l’un ou chez l’autre.

On assiste par exemple à un long échange d’impressions, des critiques amicales de Fernando, de propositions puis d’explications de Clarice, au moment où elle remet à son éditeur brésilien le manuscrit de ce qui paraîtra en français sous le titre de Le bâtisseur de ruines. Peut-être ardu pour un lecteur extérieur, passionnant pour qui se pose les questions essentielles sur le phénomène de la création littéraire.

Ils se parlent aussi beaucoup de littérature, brésilienne surtout (on a là une véritable encyclopédie des auteurs de ce début de la deuxième moitié du XXème  siècle), mais aussi européenne. On croise même furtivement l’Albertine de Proust, la véritable (enfin, le véritable).

Les traducteurs ayant eu l’excellente idée d’ajouter à cette correspondance le plus souvent déjà riche en elle-même, des notes biographiques d’une bonne quarantaine de figures importantes des lettres brésiliennes.

Lettres près du cœur de Clarice Lispector et Fernando Sabino, traduit du portugais (Brésil), préfacé et annoté par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éditions Des femmes  Antoinette Fouque, 224 p., 16 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
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Clarice LISPECTOR

 

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Nouvelles, édition complète.

 

Un monument ! C’est un monument que les éditions des femmes-Antoinette Fouque nous présentent, 85 nouvelles publiées entre 1939 et sa mort, en 1977, en reprenant la chronologie, ce qui permet de suivre l’évolution de la créatrice brésilienne tout en faisant ressortir la grande continuité de son inspiration. On connaît encore trop mal cette immense écrivaine, certes reconnue par un important noyau d’amateurs, mais qui mérite la reconnaissance d’un plus vaste public.

La femme est au centre de ces récits, peu d’auteurs ont décrit avec autant de finesse la complexité des personnalités humaines, pas seulement féminines. C’est toute une société qui apparaît, une vision acérée mais jamais vraiment cruelle, l’être humain n’est ni plus ni moins qu’un être humain, les femmes de ce concert jouant leur partition, parfois avec davantage de difficulté que les hommes, parfois se lançant dans un solo qui sera d’autant plus remarqué.

Les désirs, le désir, ce vide encore à combler apparaît souvent, habituel dans une société encore corsetée par les traditions et la religion environnante. Et souvent l’assouvissement a pour résultat d’anéantir le désir. Mieux que de raconter, Clarice Lispector fait naître des sensations.

Corolaire de la notion de désir, la liberté : une jeune femme née, comme l’auteure dans les années 20 du XXème siècle (les « années folles » en France), peut-elle vivre comme ses aïeules, ne pas pressentir que la condition féminine est en train d’évoluer. Beaucoup des héroïnes de ces nouvelles sentent la nécessité de faire comprendre à leurs seigneurs et maîtres que cette époque est terminée. Elles le font avec élégance, sans tapage majeur, mais avec une efficacité redoutable et réjouissante.

Clarice Lispector excelle à faire entrer le lecteur dans des états à la limite entre la réalité et l’impalpable, dus à un égarement passager, parfois à l’alcool et nous fait ressentir ce moment où l’esprit, tout en étant encore en partie conscient de ce qui l’entoure, s’évade vers des terrains flous.

On peut, sans jouer les cuistres, parler de la magie des mots. Clarice Lispector sait les enchaîner en faisant naître le trouble de la beauté ou des aspérités. De la poésie ? Plus exactement une façon de suggérer en trouvant précisément le mot qui fallait, qui parlait au lecteur du temps où elle écrivait comme au lecteur actuel.

Elle sait aussi pratiquer l’humour et par le rire évoquer rien moins que la valeur d’une vie humaine. Elle est aussi à l’aise dans l’évocation subtile des souffrances des femmes et de leurs modestes luttes que dans la description farcesque et sinistre à la fois d’une fête familiale.

On connaît trop peu encore l’œuvre de la romancière brésilienne. Il faut se précipiter sur cette nouvelle parution pour enfin combler cette lacune : Clarice Lispector est un des auteurs les plus importants du XXème siècle, cela ne fait plus aucun doute quand on referme ces Nouvelles.

Nouvelles. Édition complète, de Clarice Lispector, édition établie pas Benjamin Moser, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Sylvie Durastanti, Claude Farny, Geneviève Leibrich et Nicole Biros, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 482 p., 23 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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Chroniques. Édition complète

Antoinette Fouque, la créatrice des éditions Des Femmes, s’est de tout temps intéressée à l’œuvre de Clarice Lispector, une des plus grandes créatrices du Brésil, dont l’influence ne s’est jamais tarie dans son pays et dans le reste de l’Amérique. En dehors de sa correspondance, qui sera peut-être publiée un jour, Des Femmes peut se glorifier de proposer désormais aux lecteurs français ses œuvres complètes, nouvelles, romans et aujourd’hui ces chroniques publiées dans divers organes de presse entre 1967 et 1977.

Elle parle de tout, ou presque, dans ces chroniques qui fuient systématiquement les règles généralement imposées par le genre. Une chronique doit ‒ devrait ‒ traiter d’un sujet unique qui est la base des réflexions de l’auteur. Elle doit ‒ devrait ‒ entrer dans un cadre, toujours le même d’une semaine, ou d’un jour, à l’autre : tant de lignes, un style reconnaissable, ce qui pousse le lecteur vers un certain confort (il se retrouve facilement dans ses habitudes) qui peut finir par ressembler à une paresse intellectuelle. Or Clarice Lispector brise cela : parfois un seul texte occupe la livraison de la semaine, parfois ils sont trois ou quatre, courts, sans aucun lien entre eux. Elle jouit de la liberté que lui ont donnée les responsables éditoriaux, et qu’ils en soient remerciés ! Comme l’esprit de l’auteure est non seulement libre mais particulièrement ouvert, c’est un régal d’une richesse inouïe qu’elle offre généreusement à ses lecteurs des années 60 ou 70, un régal qui n’a pas pris une ride.

S’il y a un sujet sur lequel elle évite de s’attarder, c’est l’actualité, la politique, à une époque où le Brésil était en grande souffrance. Il lui arrive néanmoins de faire exception si des êtres humains sont concernés, des Indiens d’Amazonie en danger par exemple. Ailleurs elle dit son impossibilité d’écrire sur le Vietcong, non, elle se sent trop hors de ces réalités. Belle honnêteté à une époque où chacun avait son avis sur le sujet ! Ce n’est probablement pas une espèce d’autocensure, cela permet en outre de laisser hors du temps ses considérations sur la littérature, sur la création, sur les petits bonheurs ou malheurs du quotidien. Ainsi, quand elle fait le portrait d’une voisine, d’un chauffeur de taxi, dix ou quinze lignes, quelques phrases, un court dialogue, et cinquante ans plus tard, sur un autre continent (et dans une autre langue) la personne évoquée est vivante sous nos yeux.

Alors, comment lire ces plus de cinq cents chroniques ? Premièrement avoir 24 heures sur 24, nuit comprise, le volume à portée de main. Ensuite, de temps en temps viendra l’envie, le besoin de l’ouvrir au hasard de préférence. Mais la démarche peut s’avérer dangereuse : il est facile de se laisser prendre au piège : on est parti pour lire deux, trois chroniques et on ne  peut arrêter avant la vingtième ! C’est un danger tellement rempli de promesses qu’il faut l’affronter sans retenue !

Chroniques. Édition complète de Clarice Lispector, traduites du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Jacques et Teresa Thériot, avec une préface de Marina Colasanti et une postface de Pedro Karp Vasquez, 473 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / EDITIONS DES FEMMES.

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CHRONIQUES

Alicia DUJOVNE ORTIZ

ARGENTINE

 

DUJOVNE ORTIZ, Alicia

Alicia Dujovne Ortiz, fille d’un des dirigeants du Parti communiste argentin et d’une romancière, est journaliste et auteure de romans et de biographies sur des sujets très variés mais dont le point commun est l’Argentine. Elle vit en France depuis son exil en 1978.

 

 

  Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple.

2017

Milagro Sala, la prisonnière politique la plus célèbre d’Argentine, est enfermée de façon arbitraire depuis 2015. L’émotion au niveau international est très grande. Amnesty international, l’ONU, la Commission interaméricaine des droits de l’homme ont réagi. Un peu comme Elena Poniatowska au Mexique, elle aussi romancière et femme engagée, Alicia Dujovne Ortiz, romancière argentine qui réside en France, 78 ans, a décidé au printemps dernier d’aller voir par elle-même ce qui en est.

Milagro Sala, une sorte de sainte Thérèse d’Avila, qui n’hésitait pas à jouer elle-même de la truelle avec ses sœurs religieuses pour leur construire un couvent, est l’activité en personne, elle ne tient pas en place : elle veut que tout avance très vite et sa volonté s’impose à tous, de ses camarades de lutte jusqu’au président Kirchner.

Femme politiquement engagée, elle a une obsession : aider les démunis et les jeunes en danger à émerger autant que possible de leur misère quotidienne. Dans la région de Jujuy, les Indiens sont pauvres et les pauvres sont indiens (indigènes, dit-on là-bas, un mot connoté négativement en France est au contraire le mot politiquement correct en Argentine), la cause indienne s’avère naturellement politique. Une des forces de Milagro Sala, outre sa vitalité, est d’avoir assimilé ces deux aspects de sa lutte sans en privilégier un.

On commence, dans un quartier défavorisé, par nettoyer un terrain vague, on y sert chaque jour un peu de riz au lait, aidé par quelques jeunes délinquants inoccupés, et on finit par construire avec eux sinon une ville, du moins un quartier entier. Devant de telles réalisations, la haine qui se manifeste contre la « meneuse » ne peut s’expliquer que par le racisme envers les Indiens. L’information locale, verrouillée par les autorités locales, rien que des Blancs aisés, n’aide en rien à montrer la réalité, bien au contraire, elle la déforme avec cynisme.

En suivant Alicia, on fait connaissance avec les différents interlocuteurs qu’elle va rencontrer chez eux ou sur leur lieu d’activité, et découvrir, avec des surprises et beaucoup d’émotions, comment s’est tissée l’histoire modeste et imposante de Milagro Sala, de son groupe et de ses réalisations.

Même si un Français reste perplexe devant les nuances, incompréhensibles pour nous, du péronisme et devant celles parfois obscures de la spiritualité indienne, il a accès à ces jeux politiques et religieux grâce au naturel du style d’Alicia Dujovne Ortiz, parfaite dans son rôle de passeuse. D’ailleurs la traductrice a bien su éclairer un public français par ses notes claires et complètes.

Ce n’est pas une hagiographie qui nous est proposée, l’enquêtrice donne la parole aux sceptiques et aux opposants, et elle a raison, on a vraiment l’impression à la fin de connaître personnellement Milagro, avec son autoritarisme probablement inévitable dans sa situation, qui contrebalance son énergie intarissable. Souvent l’auteure compare Milagro à Eva Perón, un même goût de partager, un même amour du pouvoir, une même générosité, un même besoin d’être reconnue, une même énergie.

Qu’est-ce qu’un écrivain engagé ? Il y a le genre primaire, plutôt brut et souvent efficace. Il y a le genre plus subtil, qui prend le temps d’analyser sans mettre de côté ses convictions. Alicia Dujovne Ortiz est de ceux-là : ce qu’elle montre est concret, prosaïque, pourrait-on penser au premier abord, mais elle y ajoute la distance, la hauteur, l’honnêteté, qui font qu’on ne peut qu’être convaincus.

Milagro Sala, l’étincelle d’un peuple de Alicia Dujovne Ortiz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne-Charlotte Chasset, préface de Adolfo Pérez Esquivel, éd. des femmes ­– Antoinette Fouque, 270 p., 12 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS DES FEMMES.

DUJOVNE ORTIZ, Alicia Milagro Sala