CHRONIQUES

Andrés NEUMAN

ARGENTINE / ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Fracture

2018 / 2021

Le 6 août 1945, Enola Gay lâche froidement sa bombe sur Hiroshima, le 9, ce sera Nagasaki qui sera bombardé. Le 11 mars 2011, un tsunami consécutif à un séisme recouvre la centrale nucléaire de Fukushima. En 1945 Yoshie Watanabe, élève en primaire, est miraculeusement protégé par un mur et par ses vêtements blancs. Les cicatrices sur son dos ne s’effaceront pas. En 2011, M. Watanabe constate les dégâts dans son appartement de Tokyo. Mais, entre les deux dates ?

Fracture, en suivant les émotions de M. Watanabe qui, le soir du 11 mars ne peut échapper à ses souvenirs, revoit les étapes qui ont jalonné sa vie. Les études, puis son métier dans une entreprise qui fabrique des téléviseurs l’ont conduit successivement en France, aux États-Unis, en Argentine et en Espagne.

On sait depuis longtemps qu’Andrés Neuman est aussi doué pour le récit court et même très court (El equilibrista  ou les haïkus Gotas negras, non traduits en français) que pour le roman ample Le voyageur du siècle). C’est cette face que présentent ces 500 pages qui, sans la moindre prétention mais avec acuité et puissance, composent un tableau réaliste de 70 années de notre Terre. Rien de plus, rien de moins. M. Watanabe, dit une de ses relations, « faisait connaître son histoire avec un calme absolu », tout comme le narrateur, les narratrices, le romancier. Sans jamais renchérir, il va au plus profond. Ce qu’il décrit, ce qu’il raconte est saisissant quoique tout simple : c’est bien ainsi qu’on vit en France dans les années 60, à Londres, à New York, à Buenos Aires et à Madrid vers 1990, plus tard, à Tokyo en 2011. Et c’est ainsi qu’une Française, une Britannique, une Nord-Américaine, une Argentine et une Espagnole voient un Japonais et qu’elles voient leur propre pays.

Car, au-delà des étapes de la vie professionnelle de M. Watanabe, qui correspondent à des étapes de sa vie personnelle, Andrés Neuman projette une vision impressionnante de chacun des pays dans lesquels le Japonais s’installe pour son métier, pour sa progression à l’intérieur de sa société de télévision. Chacun des quatre pays est comme scanné, avec des comparaisons judicieuses entre eux : une véritable découverte sociopolitique, sur 60 ans. Le plus impressionnant est la lucidité : il ne s’agit pas de prendre parti (ce qui n’empêche pas de bien voir certaines absurdités de certain système économique qui s’est imposé depuis les années 70 du XXème siècle). Et malgré ce qui pourrait sembler un froid constat technique, on reste en permanence dans un roman humain, sensible. On voit par exemple notre héros japonais découvrir par lui-même qu’en apprenant une nouvelle langue à chaque changement de pays, il devient un autre individu.

Dans chacune des vies personnelles qu’il partage un temps se glissent des événements nationaux du pays, les étudiants français dont la colère et l’aspiration vitale commencent à se faire sentir un peu avant 1968, le racisme multiple aux États-Unis, éprouvé plutôt indirectement par un Japonais qui a lui-même vécu le bombardement, la dictature qui vient tout juste en Argentine d’être renversée, puis la dette abyssale de tout le pays, et en Espagne l’après-franquisme et la brève embellie malgré les attentats de l’ETA puis des islamistes.

M. Watanabe est un vrai héros de roman, un héros discret, toujours en scène, mais comme au second plan, dans une brume qui le laisse se deviner plus que se découvrir (la pudeur japonaise), par crainte de déranger, dirait-on. Il avance en âge seulement accompagné de ses banjos et d’un vieux tapis. On reste de la même façon toujours en marge du quotidien des personnages, lui  plongé dans le développement de son entreprise et de sa carrière, elles dans leurs activités, les amours successives (si c’est bien d’amour qu’il s’agit) étant un lien fort qui ne perd jamais une certaine distance.

Tout est raconté non comme un puzzle, mais comme une mosaïque, plusieurs morceaux aux différentes couleurs en dégradé qui finissent par être un imposant tableau vivant dans lequel n’affleure jamais la plus petite caricature. Aussi discret et omniprésent que M. Watanabe, le spectre des ravages du nucléaire se fait sentir en permanence. Il a rythmé l’existence de Yoshie Watanabe, il est difficile de ne pas penser que nous partageons tous cet obscur danger invisible et donc que, malgré les différences si évidentes, nous sommes tous au moins un peu Yoshie Watanabe, victime et héros. L’apparente simplicité des témoignages successifs n’affaiblit pas l’ampleur du panorama mondial qu’est ce Fracture, le roman devient fresque et Andrés Neuman prouve une fois encore, avec sa puissance de romancier, sa lucidité sans concession non dépourvue de sensibilité. Une œuvre qui marquera.

Fracture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 528 p., 25 €.

Andrés Neuman en espagnol : Fractura / Bariloche / Una vez Argentina / La vida en las ventanas / Como viajar sin ver / Hablar solos / El viajero del siglo,ed. Alfaguara.

Andrés Neuman en français : Le voyageur du siècle, éd. Fayard et Libretto (édition de poche) / Parler seul / Bariloche, éd. Buchet-Chastel.

MOTS CLES : MONDE / ARGENTINE / FRANCE / ETATS-UNIS / ESPAGNE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE. EDITIONS BUCHET-CHASTEL

Voir mes chroniques sur Bariloche, Le voyageur du siècle et Parler seul, disponibles sur AnnA.

Souvenir :

Villefranche-sur-Saône, octobre 2018.

CHRONIQUES

Diego VECCHIO

Diego Vecchio est né à Buenos Aires en 1969. Outre ses romans, il a publié de nombreuses traduction et des essais. Il enseigne à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

L’extinction des espèces

2017 : 2021

La création par Zacharias Spear du musée d’histoire naturelle de Washington, ainsi commence cette mini-épopée qui mêle allègrement histoire de l’évolution de la vie sur terre et muséographie au XIXème aux États-Unis. Notre guide à travers l’histoire des bâtiments d’exposition, celle des États-Unis d’il y a deux siècles et celle des mutations des êtres vivants, ne se prive pas de glisser anecdotes et indiscrétions, grande histoire et pures mesquineries, tout être humain n’étant que le roseau de Pascal, si fort et si minuscule.

 Quand il réfléchit à l’organisation des salles futures de son musée, Zacharias Spears, cela donne lieu à une histoire générale de l’évolution des espèces vivantes, à la fois à peu près scientifique, quoique très raccourcie, et hilarante. On y rencontre des poissons pas encore prêts psychologiquement à aller se balader sur terre ou une « pègre animale » qui serait capable de s’attaquer à ses congénères migrants ! On découvrira ainsi, entre autres, comment l’œuf a révolutionné l’histoire de la sexualité.

Annabeth Murphy Atwood prend le relai. Elle est responsable de la section Peinture du complexe muséal, atterrée par les dégradations de « ses » œuvres qui pâtissent du manque de subventions. La rivalité entre Spears et Atwood se mue en guerre souterraine, puis publique, d’autant que les goûts du public portent aux nues ou plongent dans l’oubli ptérodactyles ou primitifs flamands, selon l’époque.

Les escroqueries ne font pas défaut, qui ont pour responsables petits malfrats locaux soucieux de s’enrichir en troquant quelques poteries qui peuvent passer pour des antiquités, ou archéologues diplômés, européens ou américains qui, eux cherchent à enrichir discrètement leur propre musée. L’ironie de la chose, c’est que ce tout nouveau continent officiellement dépourvu d’histoire, devient en quelques années le nœud d’un trafic d’« antiquités ».

Dans le roman, on glisse beaucoup, d’un personnage principal à un autre, d’un sujet à un autre aussi : des animaux préhistoriques, sujet des recherches de Spears vers les portraits en péril qui plaisent tant à Annabeth, puis vers les Indiens des États-Unis, eux aussi en péril, cette fois à cause d’autres humains. La douceur des glissements n’empêche pas un humour omniprésent, subtil : les ethnologues ‒ débutants pour la plupart ‒ qui prennent le train vers les tribus du Sud-Ouest, passent ainsi « de la redingote au pagne, de la neurasthénie des grandes villes à la sérénité de la vie tribale ». La question essentielle (et elle s’applique également au roman en général et à celui-ci en particulier) : étant homme, peut-on comprendre l’homme en ne sortant pas de son bureau ? La mémoire, l’intermédiaire étant de toute évidence l’idée de musée, est également au cœur de cette histoire universelle. C’est une mémoire d’une grande fragilité.

Sous des couches d’un humour féroce, capable d’aller du raffinement à la scatologie, ce qui intéresse l’auteur, ce sont toutes les questions posées par la pédagogie : comment montrer, faire vivre des connaissances abstraites, que privilégier, que laisser de côté devant l’abondance des découvertes, comment rendre attrayant ce qui pourrait (devrait) être rébarbatif ? Et c’est précisément ce que réussit plus que brillamment Diego Vecchio ici : enseigner en amusant : ces vrais problèmes, laissés aux mains de quelques pauvres humains, pourtant titulaires de prestigieux diplômes, quel régal pour le modeste lecteur !

Reste une autre passionnante question, dont le lecteur découvrira (s’il le veut) la réponse : à quelle espèce en extinction l’auteur fait-il allusion dans le titre ?

L’extinction des espèces de Diego Vecchio, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Grasset, 224 p., 19 €.

Diego Vecchio en espagnol : La extinción de las especies, (finalista del Premio Herralde de novela , ed. Anagrama.

Diego Vecchio en français : Microbes / Ours, éd. L’Arbre Vengeur, Talence.

MOTS CLES : ARGENTINE / MONDE / HISTOIRE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES

Mario VARGAS LLOSA

PEROU

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

L’appel de la tribu

2018 / 2021

On ne peut qu’admirer, aimer, le grand romancier qu’a été et que reste souvent Mario Vargas Llosa. On peut avoir des doutes sur ses visions politiques qui, en 1990, ont été à l’origine d’une amertume qu’on ne retrouve heureusement pas dans ses romans mais qu’il a du mal à cacher dans ses interviews.

L’appel de la tribu  se présente sous la forme d’un recueil de sept études sur des penseurs qui ont influencé et même marqué Mario Vargas Llosa. Mais, avant de découvrir ces sept écrivains, il faut accepter un éloge sans nuances de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher (sans tout de même la moindre allusion à sa très grande proximité avec le général Pinochet) et à leur politique, il faut accepter l’idée, naturelle pour lui, qu’aucune égalité sociale ne peut être envisagée entre « studieux et  paresseux »  ou entre « intelligents et sots », ou encore l’idée que le principe de l’égalité des chances est exclusivement libérale. On a du mal, après cela, à comprendre comment il peut donner en exemple (libéral) le système éducatif français et l’instruction publique et gratuite de la IIIème République.

Adam Smith (1723-1790) est le premier modèle étudié, avec La Richesse des nations, titre qui résume une idée motrice : le but premier est s’enrichir. Ensuite, la majorité pourra en profiter.

José Ortega y Gasset (1883-1955). Ce penseur espagnol en marge des courants philosophiques de son époque, la « Génération de 98 » en particulier (Mario Vargas Llosa souligne sans sourciller les « extravagances » de Unamuno) ne choque pas notre auteur péruvien quand il prétend que la colonisation a fait la grandeur de l’Espagne (sans un mot pour les conséquences sur les Amériques). Au passage, et toujours à propos des écrits d’Ortega y Gasset, il est amer de voir Mario Vargas Llosa célébrer le centralisme du général Franco qui a su réduire le régionalisme et il ne semble pas gêné que le philosophe espagnol, quand il parle de culture, rejette en vrac Debussy, Mallarmé, Proust et Gómez de la Serna.

Friedrich August Von Hayek (1899-1992)  dont Mario Vargas Llosa analyse les arguments là aussi pour les défendre, quitte parfois à manquer de clarté et de cohérence (les vrais économistes en manquent souvent, un non professionnel n’échappe pas à ce risque), de réalisme aussi : la corruption générale dont il accuse ses adversaires n’existerait donc pas chez ceux qu’il soutient ?

Sir Karl Popper (1902-1994). Né à Vienne mais ayant passé la plus grande partie de sa vie hors d’Autriche, Popper commence très fort : le modèle platonicien est « collectiviste, irrationnel, dictatorial, raciste, antidémocratique ». Ensuite, on s’égare un peu, en sortant du débat central (le libéralisme) pour se pencher sur la fragilité de la vérité, sur la relativité de l’histoire. Ce long chapitre offre un intérêt nouveau : quelques pages personnelles de Mario Vargas Llosa autour de sa conception du roman.

Raymond Aron (1905-1983). Malgré ses excès désormais inévitables (traiter Merleau-Ponty de « crétin de service » ou encore réduire mai 68 à Paris à la « disparition des formes de politesse et à la multiplication des gros mots dans les médias » est un peu court), c’est le chapitre le  plus acceptable, la cible principale étant la conception marxiste de Staline, qui ne fait plus guère débat en 2021. Il y est fait de nombreuses allusions à la religion catholique (on aurait pu attendre d’un Latino-Américain au moins quelques mots sur la Théologie de la Libération, contemporaine des écrits d’Aron… en vain.

Sir Isaiah Berlin (1909-1997) très peu connu hors de la Grande Bretagne, il est né en Lettonie et a enseigné en Grande Bretagne et aux États-Unis. D’une extrême modestie, il n’acceptait qu’avec réticence la réédition de ses œuvres. Une de ses principales théories, les « vérités contradictoires » semble assez pessimiste : les idéaux qui motivent les hommes, pour attirants qu’ils soient, se contredisent et s’annulent l’un l’autre, à l’image de notre devise française : Liberté Égalité Fraternité, qui, donc, ne peut fonctionner, c’est inéluctable. La seule échappatoire est l’obligation de choisir un des trois termes, ou deux à la rigueur.

Jean-François Revel (1924-2006), plus qu’un philosophe, est un journaliste pour Mario Vargas Llosa, bien qu’il ait beaucoup écrit sur la philosophie et les philosophes. L’analyse du pessimisme de Jean-François Revel (qu’on pourrait comparer à l’optimisme dynamique d’un Edgar Morin, jamais cité dans L’appel de la tribu) est judicieuse, mais l’influence de Jean-François Revel, qui aurait dominé et même monopolisé la vie intellectuelle en France après la mort de Sartre et de Raymond Aron, semble bien surestimée.

J’ai personnellement toujours été convaincu des vertus d’une provocation bien maîtrisée, mais cette fois, je dois avouer avoir été perméable à celle qui se manifeste à de multiples reprises dans ce livre, et je le regrette, je n’aurais pas dû : ce genre de contre-vérités devraient rester au niveau qui est le leur : un simple jeu (dangereux) pour faire réagir. Reste, une fois la lecture achevée, un vide, et pas des moindres : quel sens donner aux mots libéral et libéralisme ? Comme si cela était évident, et c’est loin de l’être : Mario Vargas Llosa utilise beaucoup ces termes dans cet ouvrage, mais sans qu’on puisse savoir s’il le prend dans l’acception en cours au XIXème siècle, dans celle de Margaret Thatcher, ce qui semble le cas, vu la dévotion qu’il lui porte, ou celle, plus « moderne », d’un Emmanuel Macron.

À un moment où le néolibéralisme que défend Mario Vargas Llosa semble être fragilisé, il y a un certain courage à offrir au public ce livre très polémique : au moment de la pandémie, est-il encore possible de refuser l’intervention de l’État ou prôner une croissance sans limite ?

Il ne faudrait toutefois pas que L’appel de la tribu fasse passer au second plan le romancier qu’est Mario Vargas Llosa. Il est probable que ses idées politiques seront assez vite noyées. Beaucoup de ses romans lui survivront.

L’appel de la tribu, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd.  Gallimard, 336 p., 22 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol est essentiellement publié aux ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : PEROU / MONDE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD

Simultanément, paraît un dialogue entre l’intellectuel italien Claudio Magris (né en 1939, il est romancier, journaliste et universitaire), autour de la création littéraire face au monde actuel, La littérature est ma veangeance :

La littérature est ma vengeance

2011 / 2021

En 2009, l’Istituto Italiano di Cultura de Lima (l’équivalent du Cervantes des hispanistes) a organisé un dialogue entre le romancier et essayiste italien, Claudio Magris et Mario Vargas Llosa autour de la littérature.

Cela donne lieu à d’intéressantes « conversations », deux monologues qui se répondent pour être exact.

Roman et société est le titre de la première, au cours de laquelle les deux écrivains dissertent sur les rapports, pour un romancier, entre fiction et politique, sur l’engagement et aussi sur le style, qui doit être différent en fonction du genre choisi.

Le temps de la fiction est un sujet capital pour les deux auteurs. Le temps est par ailleurs le débat suivant, le temps grammatical dans un roman, après d’intéressantes remarques sur Ulysse et l’Odyssée.

Entre utopie et désillusion, le chapitre Culture, société et politique, nos deux créateurs naviguent dans le pessimisme : comment lutter contre cette culture pop qui s’est imposée un peu partout dans le monde ? Comment concilier communautarisme et libertés démocratiques ? Questions qui restent en suspens.

La littérature est ma vengeance, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau et de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 96 p., 12 €.

MOTE CLES : PEROU / MONDE / LITTERATURE / SOCIETES.

CHRONIQUES

Samanta SCHWEBLIN

ARGENTINE

Samanta Schweblin est née à Buenos Aires en 1978. Elle est l’auteure de deux romans et de recueils de nouvelles qui ont reçu plusieurs prix de prestige.

Kentukis

2018 / 2021

Qu’on vive dans un village italien, à Lyon, quelque part au Guatemala ou en Chine, si on souffre de la solitude qui est devenue une réalité mondiale, pourquoi ne pas se payer ce nouveau gadget, pas donné mais si utile : le kentuki, qui peut avoir la forme d’un corbeau, d’un panda ou d’une taupe, devrait être le nouveau compagnon idéal pour sentir une présence.

Le nouveau « jouet », très à la mode, fonctionne très bien dans le monde entier, des milliers d’utilisateurs « jouent » à s’observer, à se donner des ordres et à y obéir ou pas. On oublie un peu de se poser des questions pourtant essentielles : qui commande ? Celui qui obéit, est-il heureux d’obéir ? Le maître  et l’objet sont-ils restés libres de leurs décisions ? Ce « jeu » n’est-il pas un peu pervers quelque part ?

Dans un contexte où bourreaux (éventuels) et victimes (éventuelles) sont tous de bonne foi, où les maîtres sont d’une certaine façon dignes de confiance et où les objets n’auraient qu’à se déconnecter pour échapper à un supplice (très éventuel), le plus sage ne serait-il pas de laisser les choses telles qu’elles sont ?

Samanta Schweblin sait entretenir son lecteur dans un flou permanent, du fonctionnement de ces petits êtres dotés d’une vie qui n’en est pas vraiment une à la psychologie des personnages réels, dont les réactions sont parfois inattendues. Cette façon de faire a l’avantage de permettre un partage à égalité des mystères de cette technologie, les personnes et les  utilisateurs n’en sachant guère plus que nous, et la narratrice ne nous dit pas tout ce qu’elle sait !

L’Argentine a créé une tradition de récits fantastiques dont Felisberto Hernández, Julio Cortázar, Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares sont les représentants les plus connus. Samanta Schweblin se coule dans ce courant devenu classique en adaptant à la modernité ses décors et ses problèmes (cette fausse « communication » dans laquelle chacun est bien seul devant son écran), elle parvient à créer un climat inquiétant fait de réalisme et de mystère, d’inquiétude aussi. En refermant le roman, on est heureux de se retrouver dans notre monde matériel : réaction certainement paradoxale elle aussi.

Kentukis, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Gallimard, 265 p., 20 €

Samanta Schweblin en espagnol : Kentukis / Distancia de rescate, ed. Literatura Random House.

Samanta Schweblin en français : Toxique, éd. Gallimard. / Des oiseaux plein la bouche, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ARGENTINE / MONDE / SOCIETES / SCIENCE FICTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GALLIMARD