CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Un doute et une certitude

2022

Trente années d’amitié sans faille, d’une amitié créatrice, les deux hommes ayant « travaillé » (est-ce le bon terme ?) ensemble et publié ensemble à plusieurs reprises. Aux deux hommes, j’ajouterai une femme qui a vécu cette si belle amitié en publiant leurs livres. Luis Sepúlvera, Daniel Mordzinski et Anne-Marie Métailié réunis dans cet ouvrage, poignant hommage à l’écrivain disparu victime du covid en 2020, que je vois, moi, comme un hommage à rendre aussi au trio.

La naissance de cette amitié entre les deux hommes a été professionnelle : des articles illustrés, calibrés (un certain nombre de signes, un certain nombre de photos, etc.), mais pour des hommes comme nos deux socios le cadre est trop étroit. Luis publie en 1992 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Daniel se met à photographier une foule d’écrivains latinos et dans les deux cas le génie créatif se manifeste, dans la description de la vie en pleine forêt vierge ou dans une originalité, parfois une folie qui révèle la personnalité profonde des modèles photographiés, « le moment précis que seul Daniel est capable de voir à force de désir », écrit Luis.

Daniel Mordzinski a choisi textes et photos et a trouvé l’équilibre exact entre écrits et images, qui se répondent, entre les genres littéraires pratiqués par Luis : récits, pensées, la biographie d’un gringo, souvenirs, confessions plus intimes, l’éventail du talent de l’écrivain est là, on le reconnaît si on l’a déjà lu, si ce n’est pas le cas on découvre toute la richesse d’une œuvre majeure dans laquelle reviennent sous des formes variées les pouvoirs du rêve, l’amitié bien sûr, le bonheur que fait naître un bon repas ou une bonne bouteille, l’orgueil de la paternité, l’écologie sincère et tant d’autres images qui, toutes sont au fond un simple et multiple hymne à la vie.

Un doute et une certitude, textes rares et inédits, sélection et photos de Daniel Mordzinski, traduits de l’espagnol par François Gaudry, Bertille Hausberg, René Solis et Anne-Marie Métailié, éd Métailié, 192 p., 19,80 €.

MOTS CLES : CHILI / LITTERATURE / ARTS / AMITIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Une autre chronique sur Luis Sepúlveda, sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN BOLIVIEN, ROMAN BRESILIEN

Cesare BATTISTI

ITALIE – BOLIVIE – BRÉSIL

Né en 1954 au sud de Rome, Cesare Battisti est connu pour ses démêlés avec la justice italienne autant que pour son œuvre littéraire (une vingtaine de romans ou d’essais). Condamné pour assassinat, à l’époque des années de plomb, il fuit à l’étranger après son évasion d’une prison italienne. Il passe 8 ans au Mexique, 14 ans en France, 14 ans au Brésil avant de se réfugier en Bolivie (2018 – 2019) où il est arrêté par Interpol, puis transféré dans une prison italienne. En 2019, il reconnaît sa responsabilité dans quatre assassinats.

Le guet-apens

2022

Adriano vient d’être enlevé quelque part en Bolivie, son avion le débarque, il le saura plus tard, en Sardaigne. Ayant quitté le Brésil pour échapper à la police du Capitaine (Jair Bolsonaro), il devait en principe se trouver en sûreté dans une petite ville bolivienne, un petit groupe de sympathisants, proches du gouvernement de La Paz, se demandent comment il a pu être trahi, c’est bien ce qui s’est produit.

Désormais, pour Adriano, il s’agit de survivre : il est, après quarante ans de fuite, dans une prison de haute sécurité, il ne doit pas flancher.

À La Paz, on parle officiellement mais discrètement de « raison d’État », la droite et l’extrême droite progressent sur tout le continent, la Bolivie, pour survivre (elle aussi) a, semble-t-il, dû céder : un terroriste recherché par toutes les polices du monde contre la paix intérieure d’une nation.

À Rio de Janeiro où Adriano avait vécu longtemps, d’autres militants exilés pour la plupart survivent (eux aussi) dans la nostalgie et dans la sensation d’être parvenus au bout de tout.

En Sardaigne, Adriano pousse les murs de sa cellule en visualisant Rio et ceux qu’il y a laissés, Heléna et leur fils et ce qui peut être leur présent, ce qui pourra être leur avenir et surtout son propre passé puisque toute idée de futur lui est fermée.

C’est évident, il y a une bonne proportion d’autobiographie dans Le guet-apens, mais Cesare Battista, qui l’a écrit dans sa cellule sarde, a tenu à écrire un roman. Les chapitres non numérotés, qui semblent donc extérieurs à l’action et qui concernent directement un Adriano au bout de sa course, sont courts, ont un ton neutre. L’homme emprisonné ne veut jamais avoir l’air de se plaindre, son intérêt est ailleurs, dans ce qu’il n’a pas vécu directement (les coulisses de sa fuite et de son arrestation) et ce que ses pensées lui permettent d’imaginer : c’est bien là le principe de tout roman.

À La Paz, la vie politique est compliquée : Evo Morales, après l’euphorie des premiers mois, doit lutter contre ennemis déclarés et amis qui commencent à douter de ses capacités à garder la ligne originelle.

À Rio et à São Paulo, Bolsonaro est tout juste élu, il commence sans cap très net et sans la moindre compétence à se voir en maître absolu et n’hésite pas à faire taire ses opposants par la violence. Adriano se revoit arpentant des rues, rencontrant amis et sympathisants politiques. Adriano, du fond de sa cellule – et Cesare Battisti dans sa prison sarde – reconstruisent tout un monde secret, le secret que doivent tenir ces groupes parmi lesquels se mêlent le rôle officiel que chacun doit jouer avec ses dangers permanents, le personnel et l’intime, les amours à l’intérieur du groupe, les soupçons qui naissent : qui a trahi ? Par conséquent les côtés politiques, militants, évoluent vers une enquête d’autant plus serrée qu’elle porte sur des très proches. «  Je suis une chose, la lutte à laquelle nous participons en est une autre » dit un personnage, et c’est bien l’expression qui s’applique à ce roman qui hésite un peu entre la lutte politique et la lutte très personnelle, on ne sait pas toujours laquelle privilégier. On atteint toutefois une vraie profondeur quand Adriano revient sur son expérience d’homme traqué qui ne renie pas l’extrême violence de son passé, mais qui a pris le recul que lui ont apporté les années : ce qui a été n’est pas effacé, cela appartient à une réalité différente.

« Dans son pays, il n’y a plus de cause à défendre », cette phrase s’applique aussi bien à Adriano qu’à Cesare Battisti. Nous parlons bien ici d’un roman. Qu’en est-il de la situation personnelle de son auteur ? Peu importe pour le lecteur, il n’a pas la compétence, et encore moins la légitimité, pour porter un jugement : le roman l’intéresse. Rien de plus.

Le guet-apens, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éd. du Seuil, 416 p., 21 €.

MOTS CLES : BOLIVIE / BRÉSIL / POLITIQUE / SOCIETES / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, onpeut se replonger dans le roman précédent de Cesare Battisti, Indio qui se situe au Brtésil et lire mon commentaire sur AnnA…

… et, Jair Bolsonaro étant très présent dans Le guet-apens, prendre ou reprendre le Cauchemar brésilien de Bruno Meyerfeld :

ACTUALITE, CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Bruno MEYERFELD

BRÉSIL – FRANCE

Journaliste franco-brésilien, correspondant au Brésil pour Le Monde, Bruno Meyerfeld vit à São Paulo.

Cauchemar brésilien

2022

Jair Bolsonaro, petit fils d’immigrés italiens installés dans une petite ville, Eldorado (rien que ça !) à la fin du XIXème siècle., militaire de formation mais qui a quitté l’armée depuis fort longtemps, est élu à la tête du Brésil et prend ses fonctions le 1er janvier 2019. Le monde entier le connaît pour ses excès de langage et d’attitudes, le compare à Donald Trump bien qu’il dépasse considérablement les démesures du gringo, mais Bruno Meyerfeld, journaliste franco-brésilien qui vit là-bas a voulu décrypter la personnalité complexe de celui qui est encore le chef de l’État.

Chaque chapitre est rythmé par une description intime du palais présidentiel à Brasília, des appartements hantés les nuits par les déambulations silencieuses d’un homme insomniaque et paranoïaque qui erre et envoie des messages à ses ministres à 3 ou 4 heures du matin. C’est aussi un  homme qui ne connaît aucune forme de la notion d’ouverture : hors de son milieu et de sa famille, il reste étranger à tout, il n’a aucune notion de ce que sont la « bourgeoisie » locale, les grands propriétaires, les intellectuels,  les artistes, et même sa vision des militaires est très incomplète, lui qui a fini capitaine, alors le reste du monde… Il n’est sorti du Brésil que trois fois avant son élection, lui qui se trouve à la tête d’un État pivot, pas seulement en Amérique latine : le Brésil disposait de davantage de représentations dans le monde que la Grande Bretagne avant que le président Jair Bolsonaro en ferme un certain nombre.

Rien n’a échappé au journaliste franco-brésilien qu’est Bruno Meyerfeld, même pas les quelques bons côtés du personnage sulfureux et maladroit, ni ses gaffes invraisemblables (demander à Donald Trump cravaté de rose s’il n’avait rien trouvé pour homme dans sa garde-robe !) ni bien sûr son amateurisme qui devient criminel quand il nie la pandémie avec, pour conséquence, 650 000 morts du Covid sur le territoire. Ni l’influence de sa dernière épouse, pétrie d’une de ces religions douteuses venues des États-Unis. Ni sa propre influence (c’est un euphémisme) sur ses trois fils aînés dont il a fait ses acolytes (ses complices consentants) qui imposent sans douceur le pouvoir de leur père sur ce qui touche à la finance, à la communication et à la « diplomatie » à la sauce Bolsonaro : l’un d’eux était présent dans le cercle très réduit des proches de Trump le jour de l’assaut du Capitole de Washington. La communication, autrement dit la diffusion de fausses nouvelles à une échelle industrielle était l’élément principal du trio.

Aussi insaisissable que Donald Trump ou que Poutine, de quoi sera capable cet homme au lendemain de l’élection des 2 et 30 octobre ? Le livre se termine sur cette question, un livre indispensable si on veut connaître sous tous ses angles un Brésil actuel, divisé mais vivant d’espoir.

Cauchemar brésilien, éd. Grasset, 368 p., 23 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / POLITIQUE / HISTOIRE / SOCIETE / CORRUPTION / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Une rétrospective

2020 / 2022

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Une rétrospective, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 464 p., 23 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Volver la vista atrás , ed. Alfaguara, comme les autres titres de l’auteur.

Juan Gabriel Vásquez est publié en France aux éditions du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / CHINE / HISTOIRE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SEUIL.

* Chronique publiée sur AnnA le 6 juin 2022 dans la rubrique VO.

On peut aussi lire mon commentaire sur les nouvelles de Chansons pour l’incendie :

CHRONIQUES, ROMAN BOLIVIEN

Ander IZAGIRRE

BOLIVIE / ESPAGNE

Ander Izagirre est né à Saint-Sébastien-Donostia en 1976. Il est journaliste (radio et presse écrite). Il a obtenu en 2015 un prix important poru un reportage sur la guérilla colombienne.

Potosí

2017 / 2022

Ander Izagirre est un journaliste espagnol indépendant. Il a effectué plusieurs voyages en Amérique latine et s’est intéressé en particulier à la région de Potosí, en Bolivie, riche en minéraux divers (cuivre, étain, argent) qui est pourtant une des plus pauvres de toute l’Amérique. Exploitée par les colonisateurs espagnols, puis par des compagnies internationales, avec une constante, l’exploitation de ceux qu’on a de tout temps envoyés au fond dans des conditions hors de toute humanité.

En alternant les tableaux généraux, avec l’organisation financière, la très relative évolution de cette organisation au long des siècles, les conditions de travail et de survie des mineurs qui n’ont jamais été rétribués suffisamment pour pouvoir vivre correctement et les rencontres personnelles avec des hommes et des femmes (des femmes surtout, les hommes sont souvent déjà morts, trop occupés pour pouvoir parler ou naturellement silencieux, pure pudeur), Ander Izagirre réussit un reportage très complet et surtout à hauteur d’être humain, sans le ton universitaire de celui qui sait tout, qui comprend tout.

Tout est paradoxe dans l’histoire de cette région bolivienne, à commencer par l’abondance inouïe des richesses dans une des zones les plus misérables d’Amérique. À Llallagua, près de Potosí, Simón Patiño, lui-même mineur propriétaire d’un petit champ, découvrit par le plus grand des hasards (un modeste tir de dynamite dans son champ) un gigantesque gisement d’étain. On est en 1900. Après avoir acheté les terrains voisins, il deviendra en quelques décennies le Roi de l’Étain, aidé par les circonstances historiques (la guerre de 1914, un pactole !), une des plus grosses fortunes d’Amérique. Près de l’équivalent de mille millions de dollars gisaient sous ses pieds. Il fut même le 5ème homme le plus riche du monde, devant Rothschild, ayant des possessions dans le monde entier. Ses « employés » boliviens touchaient  au début du XXème  siècle 2 pesos par mois, sur lesquels ils devaient en prélever à peu près la moitié pour s’acheter leur matériel de travail, la dynamite par exemple… On est bien au XXème siècle. Plusieurs mouvements sociaux s’achevèrent dans le sang des mineurs, Indiens pour la plupart.

La Bolivie, « un pays sans infrastructures, sans investissement, sans industrie » qui aurait pu être riche de ses gisements s’ils n’avaient appartenus et s’ils n’avaient été gérés par des multinationales étrangères, est scrutée par Ander Izagirre sous tous ses aspects, l’histoire, la société, les gens modestes et les milliardaires, les politiques, en général corrompus. Elle est le reflet de plusieurs de ses voisins, et le rôle du FMI dans les moments de crise, souvent causés par sa propre politique de libéralisme débridé, pose beaucoup de questions.

Pour les Français, quand on parle de toutes les misères, physiques, sociales et morales qui accompagnent l’image de la mine, des mineurs et de leur famille, on a coutume de dire : « C’est du Zola ». En lisant Potosí on se rend compte que presque un siècle et demi après Germinal la situation en Bolivie (et sûrement ailleurs) est bien pire encore.

Dans le domaine du document, Ander Izagirre a parfaitement réussi, sa présentation est complète, intéressante à lire et surtout reste du début à la fin au niveau de l’humain.

Potosí, traduit de l’espagnol par Alfredo Mallet, éd Baromètre, 240 p., 15 €.

Ander Izagirre en espagnol : Potosí, Libros del KO, Madrid.

MOTS CLES : BOLIVIE / REPORTAGE / SOCIETE / POLITIQUE / EDITIONS BAROMETRE.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

 La distance qui nous sépare

2015 :/ 2017

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a  vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Videla ou de Pinochet qui était avant tout son père. Et il réussit de façon magistrale.

Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux a eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart ces hommes a eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXème siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art.

Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément de que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits  hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui.

Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit, le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : La distancia qu nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

MOTS CLES : HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi sur AnnA mon commentaire sur le deuxième tome du dyptique familal de Renato Cisneros, Tu quitteras la terre.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

Tu quitteras la terre

2017 / 2022

Un troublant secret familial est révélé dès la première page : Nicolasa, l’arrière grand-mère de Renato, qui a eu sept enfants, a été l’amante pendant près de quarante ans d’un prêtre, Gregorio Cartagena. Naît alors chez Renato le désir d’écrire l’histoire de sa famille, ou plutôt de la poursuivre, La distance qui nous sépare, qui revient sur la trouble trajectoire de son père, le Gaucho, ami et conseiller de Pinochet, de Videla et de quelques autres dictateurs peu recommandables étant le premier tome de  ce dyptique.

Le « couple » formé par Nicolasa et Gregorio fait connaissance à Huánaco, petit village andin en 1820, en pleine effervescence historique. C’est la guerre d’indépendance, la région, qui reçoit la visite de Bolívar, se libère du joug espagnol. Pendant que Gregorio et Nicolasa vivent en secret leur longue histoire d’amour, l’histoire de la région vient interférer avec leur vie personnelle, luttes pour l’indépendance, luttes territoriales entre ces pays en formation, Colombie, Pérou, Chili, Bolivie. Gregorio est bientôt député, il occupera un poste important à Lima et les proches de Nicolasa ont un rôle actif dans les conflits entre les futurs pays. Cela permet à Renato Cisneros de jouer sur les deux niveaux, et il le fait brillamment.

Les liens familiaux, quel beau sujet de roman ! Que faire d’un secret dont on ne pressent l’existence que vaguement quand on est enfant, qu’on devine, qu’on refuse avant de l’accepter pour mieux le refouler ? Cette notion de famille s’applique dans le livre aussi bien verticalement, d’une génération à l’autre, qu’horizontalement, à l’intérieur d’une même fratrie. Cela peut aussi se traduire par un sain esprit d’indépendance qui n’empêche pas l’affection.

Je serais d’une grande cruauté si je vous racontais plus que le premier épisode. Je me contenterai de vous inviter à jouir des multiples rebondissements sentimentaux, politiques dramatiques, drolatiques, et j’en passe. Attendons-nous à faire la rencontre de très nombreux enfants illégitimes et d’amours peu « morales » ! Dans la famille de Renato Cisneros, on peut avoir cinq enfants avec sa femme légitime et sept avec sa « seconde famille ». La constatation d’une réalité vécue, aucun jugement moral qui, du reste, serait vain et inutile.

Roman historique, saga familiale, chroniques sociales sur le Pérou, l’Angleterre, l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil et la France de Napoléon III, Tu quitteras la terre est riche de situations humaines souvent émouvantes, l’être humain vu par Renato Cisneros, même triomphant en apparence, est fragile. Les hésitations amoureuses, les lâchetés et les silences, les erreurs non assumées par des hommes qui tiennent avant tout à garder une image « officielle »,  les cruautés souvent inconscientes mais bien réelles pour ceux (celles, le plus souvent) qui les subissent, Renato Cisneros, en refusant tout jugement, dévoile des aspects de sa propre famille qu’il ignorait et qu’il découvre. Les figures qui apparaissent, hommes politiques, écrivains connus et célébrés, sont pour nous des hommes qui, simplement, se battent plus ou moins glorieusement pour exister.

Voilà un roman (est-ce bien le mot ?) qui fait connaître, qui suscite pas mal de réflexions chez l’auteur comme chez le lecteur, qui apprend, qui étonne, qui émeut, qui complète l’autre pan du diptyque, La distance qui  nous sépare, à relire dans  la foulée.

Tu quitteras la terre, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 303 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : Dejarás la tierra / La distancia que nos separa, ed. Planeta / Algún día te mostraré el desierto, ed. Alfaguara.

MOTS CLES : HISTOIRE / SOCIETE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut lire sur AnnA mon commentaire sur La distance qui nous sépare, dans lequel Renato Cisneros revient sur ses relations avec son père, proche de Pinochet, Videla et quelques autres…

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Volver la vista atrás

2021

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Volver la vista atrás, ed. Alfaguara, 477 p., 19,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / ESPAGNE / CHINE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / .

CHRONIQUES

Jean-Christophe RUFIN

FRANCE / MEXIQUE

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Il a été ambassadeur de France, enseignant, président d’une ONG. Il est médecin. Il a publié une trentaine d’ouvrages.

Notre otage à Acapulco

2022

J’avoue ne pas avoir lu les précédentes aventures d’Aurel Timescu, le héros (si l’on peut dire) récurrent de Jean-Christophe Rufin, un vague consul-enquêteur qui n’a qu’un seul but dans la vie, en faire le moins possible.

Cette fois il est envoyé par ses supérieurs du Quai d’Orsay au Mexique : une jeune femme, Martha Laborne a soudain disparu, ou tout au  moins cessé d’envoyer de ses nouvelles. Ce serait un cas assez banal si Martha n’était la fille d’un ex-ministre en pleine campagne électorale pour retrouver son poste de député.

Aurel découvre Acapulco, une ville qui a été la Perle du Pacifique, un des principaux attraits touristiques mexicains dans les années de l’après 2ème guerre mondiale, fréquentée par les vedettes hollywoodiennes et qui depuis a périclité, gangrenée par la guerre entre cartels de la drogue. Il décide d’ailleurs de loger dans un ancien palace qui avait appartenu à Johnny Weissmuller et à John Wayne, lieu idéal pour passer une ou deux semaines de farniente total à regarder les somptueux couchers de soleil sur la mer. On lui a demandé en haut lieu de garder la plus grande discrétion, le sachant peu doué pour l’action.

Hélas, il aime bien parler et de confidence en indiscrétion, il se trouve malgré lui en train de faire avancer, bien involontairement, une enquête qui ne dit pas son nom.

Cette parodie un peu absurde de roman d’espionnage ou/et de polar est savoureuse, on suit avec sympathie Aurel, personnage peu charismatique, peu flatté par la nature mais qui ne se méprise pas pour autant. Il a quelque talent et il est assez bon pianiste pour animer les soirées de week-end de son hôtel avec un réel succès, dû en partie à une bonne dose de mezcal ou de tequila, on ne sait plus très bien. À côté de ça, il en fait le moins possible pour découvrir quoi que ce soit sur Martha Laborne. Et pourtant, bien malgré lui, les renseignements se multiplient. L’ambassadeur de France à Mexico, assez peu diplomate dans son comportement, joue un rôle ambigu, mais c’est aussi le rôle de chacun des comparses, officiels et officieux, qui n’est pas clair, ce qui rajoute un charme à ce roman hors normes.

Un roman dont le côté documentaire n’est pas négligeable. Les deux époques d’Acapulco vivent et revivent par les yeux d’Aurel : faste tape-à-l’œil des stars d’Hollywood, bagarres sanglantes au coin des rues dans l’actualité, avec des personnages douteux, les plages ensoleillées et les échoppes pour touristes (il y en a encore), Jean-Christophe Rufin décrit cela avec un grand talent. Il découvre aussi des aspects moins connus des cartels, par exemple certains contacts qu’ils entretiennent entre eux au-delà de la guerre sans merci qu’on connaît. Il y en a tout de même seize rien qu’à Acapulco. C’est aussi une autre vision des caïds que montre le roman, bien moins manichéen que celle propagée la plupart du temps.

On ne peut qu’être satisfait d’une lecture qui distrait, qui amuse et qui témoigne. C’est le cas de ce Notre otage à Acapulco, une réussite de plus de Jean-Christophe Rufin qu’on avait pu apprécier dans des genres différents.

Notre otage à Acapulco, éd. Flammarion, 382 p., 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / POLAR / HUMOUR / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.

Notre otage à Acapulco peut renvoyer à plusieurs romans déjà commentés sur AnnA : Des châteaux en enfer de Vilma Fuentes, sur le moment où Acapulco glisse du tourisme de luxe vers le narcotrafic, thème souligné dans Notre otage à Acapulco, ou, dans un autre genre, Le conseiller, de Jean-Christophe Potton, sur les coulisses d’une autre ambassade de France (en Uruguay), un roman plein d’humour comme Notre otage à Acapulco.