CHRONIQUES

Leonardo PADURA / Laurent CANTET

CUBA / FRANCE

 

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Laurent Cantet est né en 1961 dans les Deux-Sèvres. Cinéaste reconnu, il a été couronné par la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2008 après avoir été primé à plusieurs reprises pour ses scénarios.

 

Retour à Ithaque 

2016 / 2020

 

Le film Retour à Ithaque est sorti en France en décembre 2014, le roman de Leonardo Padura Le palmier et l’étoile avait été l’inspiration première du scénariste et metteur en scène Laurent Cantet et avait été utilisé pour le scénario d’un court métrage, un des composants de 7 jours à La Havane, film à sketches (2012). Ce livre, signé par les deux compères n’est ni un roman, ni la transcription d’un scénario. C’est une version romancée du synopsis enrichie de leurs interventions à propos de la genèse des deux films et de leurs rapports amicaux.

Seize ans après avoir précipitamment quitté Cuba en y laissant sa femme qui n’allait pas tarder à être emportée par un cancer, Amadeo revient à La Havane. Sur une de ces terrasses si caractéristiques trois hommes et une femme qui furent ses amis les plus proches se retrouvent auteur de lui.

L’amitié est toujours là, mais malmenée par le passage des années sur Cuba plus que par le vieillissement de chacun ou son éloignement, par plusieurs non-dits qui étaient restés inexpliqués au long de ces seize ans. L’amertume des uns par rapport aux autres a pris le pas. Comme a survécu tout de même une forme de confiance mutuelle, ils peuvent échanger des reproches qu’un étranger n’oserait pas formuler. Et cela peut être ravageur.

La question centrale, celle qui poursuit chacun d’eux est : en quoi peut-on continuer à croire ? Ils sont conscients des désillusions qui les habitent, elles sont si évidentes, alors que faire ? Renier son passé ou reconnaitre qu’on se trouve dans une impasse ? Rester ou quitter Cuba ? Et, si on la quitte, ne tombera-t-on pas dans des désillusions  pires  encore ?

La situation propre à Cuba n’est au fond que la représentation (plus marquée, plus contrastée) de toute évolution humaine : même sans avoir vécu la grande aventure de la révolution castriste, toute femme, tout homme arrivé à la cinquantaine, ne se pose-t-il pas ce genre de question ? C’est bien en cela que ce dialogue entre vieux amis est universel et peut toucher profondément tout lecteur.

Leonardo Padura, on le sait, est un des meilleurs témoins des réalités cubaines (même inavouables officiellement). Laurent Cantet, on le sait aussi, est un des cinéastes les plus avisés pour montrer la psychologie humaine. Leur collaboration n’a pas déçu : par le filtre de cinq personnalités, leurs failles, leur volonté de se maintenir debout, ils donnent tous deux une vision générale (où en est l’Île après plus de cinquante ans de castrisme) et personnelle (comment chacun d’eux peut-il faire pour justement rester debout).

Mais ce livre n’est pas que le scénario réécrit. S’y ajoutent, outre un extrait du roman qui a servi de départ au film (Le palmier et l’étoile), des textes de Cantet et de Padura sur leur vision personnelle de la naissance du film et du premier projet de court métrage, dont on a aussi une version. Et, en lisant ce texte de moins de quinze pages, on se rend clairement compte que, malgré sa qualité, il aurait été frustrant de le réaliser tel quel. Laurent Cantet, en 2010, a eu la même réaction, il explique dans un long mail adressé à Leonardo Padura qu’il faut une heure et demie de film pour faire vivre personnages et idées que tous deux souhaitaient.

Le film est visible, en DVD et en streaming, de même que 7 jours à La Havane.

Retour à Ithaque de Leonardo Padura et Laurent Cantet, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 176 p., 18 €.

Leonardo Padura en espagnol : Regreso a Itaca (con Laurent Cantet), ed. Tusquets, comme tous ses autres romans.

Leonardo Padura en français est publié aux éditions Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE.

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent Retour à Ithaque

CHRONIQUES

Óscar et Juan José MARTÍNEZ

SALVADOR

Nés respectivement en 1983 et 1986 à San Salvador et respectivement journaliste et anthropologue, Óscar et Juan José Martínez étudient tous deux la violence en Amérique du Nord et Amérique centrale et les liens qui se sont tissés entre ces deux zones.

 

 

El Niño de Hollywood

2018 / 2020

Fin novembre 2014, dans un village quelque part au Salvador, on enterre un jeune homme de 31 ans qui laisse une « veuve » encore plus jeune et deux fillettes. Miguel Ángel Tobar a été tué de trois balles. Il était l’auteur de  plus de cinquante « exécutions ». Les deux frères Martínez, dont l’un est journaliste et l’autre anthropologue, se sont plongés pendant de longues années dans une enquête aux multiples ramifications pour tenter de clarifier les rapports entre gangs répandus un peu partout, entre États-Unis et Amérique centrale, entre la délinquance et la pure violence.

On savait déjà certaines choses que ce document met à jour, on se doutait d’autres informations, sans oser y croire, on en découvre aussi. Ainsi on saura comment Ronald Reagan, l’ancien faux cowboy qui dirigea le pays le plus puissant du monde (à l’époque), a ouvert très imprudemment une boîte de Pandore. On verra l’inanité de toute procédure légale dans un pays aussi corrompu que le Salvador, ce qui n’empêche pas que certains policiers provinciaux y exercent honnêtement leur métier. On assistera à des rixes sans pitié entre garçons partageant la même origine, la même culture et écrasés par le système appelé libéral justement par Reagan. On se promènera sur un Hollywood Boulevard espace des gangs et des  mafias, qui n’a rien à voir avec l’image qu’on nous en a donnée, mais qui est bien réel.

En quittant les États-Unis pour l’Amérique centrale, on verra aussi que tout est lié : les armes achetées au temps de la guerre froide se sont reconverties en outil de domination entre gangs, la guerre idéologique étant devenue obsolète, et c’est cela qui a fait du Salvador le pays le  plus violent du monde. Parfois des adolescents, élèves de collèges réputés, forment un groupe pour sortir de leur routine : un peu d’herbe, de la musique et de la danse, et très vite on passe à la violence contre un groupe rival. L’engrenage est lancé.

Peu à peu, les deux auteurs dressent le portrait de ce jeune homme hyper violent depuis très loin en arrière, son environnement, très peu favorable, son quartier, son pays, et sa chute. Son propre témoignage est le centre du livre, il a été vérifié, croisé par de multiples entretiens avec d’autres membres des gangs, des voisins, des policiers.

Ce livre, essentiel pour découvrir de l’intérieur la violence endémique du Salvador (dont l’autre face sociale, celle de la société du « haut », est  superbement montrée par Horacio Castellanos Moya, dont La mémoire tyrannique vient de paraître, chez Métailié aussi), aurait gagné en clarté en se concentrant sur les gangs locaux, ceux du Salvador. La partie nord-américaine apporte une vision intéressante, mais dont les rapports avec Miguel Ángel Tobar, El Niño sont très lâches. Il n’en est pas moins un document marquant à mettre en parallèle avec le terrible 492 de Klester Cavalcanti (toujours chez Métailié !).

Tueur à de multiples reprises, trahissant plusieurs fois, les uns et les autres, fuyant, n’ayant jamais acquis la gloire ni la fortune, El Niño aura eu la vie la plus misérable, constat que font pour lui les deux auteurs et leurs lecteurs. Pour lui, cela aura été une vie comme une autre, sans plus, dans le Salvador du XIXème siècle, le pays le plus violent au monde.

El Niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd.  Métailié, 336 p., 22 €.

Óscar et Juan José Martínez en espagnol : El niño de Hollywood : una historia personal de la Mara Salvatrucha , ed.  Debate, Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / VIOLENCE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE

MARTINEZ, Oscar Juan José El Niño de Hollywood

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Alain ROUQUIÉ

FRANCE

 

ROUQUIE, Alain

Né en 1939 à Millau, après des études d’espagnol, puis à Sciences-Po, il se penche sur la complexité de la vie politique en Amérique latine. Successivement ambassadeur de France dans plusieurs pays, il est actuellement le Directeur de la Maison de l’Amérique latine.

 L’appel des Amériques

2020

Né en 1939 dans une petite ville, au cœur du Massif Central, Alain Rouquié, ancien ambassadeur de France dans plusieurs pays latino-américains, actuel directeur de la Maison de l’Amérique latine à Paris, a découvert un peu par hasard, dans sa jeunesse, la variété et la richesse des terres, des pays, des habitants de ce territoire qui va du Nord du Mexique à la Terre de Feu, avec la complexité de ces sociétés et des politiques de cet immense espace.

Ce qu’il raconte dans une première partie, avec une simplicité qui crée l’empathie, c’est la construction d’une passion (mais une passion qui sera durable) et, plus encore, la construction d’une personne. S’il ne parle à aucun moment de ses qualités d’individu, elles apparaissent, très indirectement, dans le parcours du jeune homme, agrégé, professeur assistant, puis chercheur dans des institutions de plus en plus prestigieuses.

Le premier voyage, en 1964 (Argentine, Venezuela, Mexique) est une lumineuse entrée en matière. Grâce à quelques recommandations, Alain Rouquié est simultanément le jeune découvreur d’un univers qu’il a entrevu par l’intermédiaire des livres et l’interlocuteur de plusieurs sommités (Victoria Ocampo, Ernesto Sabato) avec, en prime, quelques pétainistes exilés là-bas et un tant soit peu nostalgiques.

Les doutes, les réflexions de cet étranger, d’une admirable honnêteté, sont le fond de ces mémoires : le capitalisme effréné qui deviendra le libéralisme à la Thatcher-Reagan-Pinochet, le rôle important des armées, le rééquilibrage impossible entre les classes dirigeantes et la masse des très pauvres, les effets de la révolution castriste à l’échelle du continent, sont au centre des questions que se pose l’auteur dans la deuxième partie, un auteur qui, joli cadeau pour les lecteurs de romans que nous sommes, ne manque pas de redire l’importance de la littérature pour comprendre la politique et l’histoire.

La complexité (par rapport à notre conception somme toute cartésienne de citoyen européen) de la politique et de l’histoire (argentine, en particulier) est décryptée grâce à des mots à la portée de chacun de nous : le XXème siècle défile, l’implication permanente de l’armée dans les affaires publiques est clairement expliquée, on arrive à comprendre des éléments qui étaient restés jusque là d’une totale obscurité, sur l’économie en particulier, les spectaculaires hauts et bas au Mexique et en Argentine par exemple.

Au-delà de la région géographique étudiée, Alain Rouquié pose des problèmes majeurs, la comparaison de systèmes de gouvernement, le principe de démocratie qui est à l’origine des États américains, si souvent malmené, est toujours au cœur du questionnement de notre guide. L’analyse politique des conditions de la démocratie est particulièrement nuancée et, encore une fois, d’une honnêteté absolue : Alain Rouquié clarifie sans simplifier.

Ce livre s’adresse aussi bien au débutant curieux de découvrir les réalités matérielles, mais surtout l’esprit du continent qu’à un lecteur ayant déjà des connaissances sur le sujet mais désirant les clarifier et les approfondir. En prime, il fera une connaissance qui a conquis notre respect, Alain Rouquié qui, cadeau supplémentaire, garde une bonne dose d’optimisme raisonnable, réconfortant.

L’appel des Amériques, éd. Le Seuil, 279 p., 22 €.

MOTS CLES : SOCIETE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS LE SEUIL

 

ROUQUIE, Alain L'appel des Amériques

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

V.O.

Antonio BARRAL

FRANCE

BARRAL, Antonio

Né dans le sud de la France en 1962, Antonio Barral a passé son enfance et son adolescence en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud. Après trois romans écrits en français, il publie son premier roman en espagnol.

 

 Todo el bien, todo el mal

2019

 

Amour, engagement, musique, voyages et écologie. Ce roman qui se déploie sur plus de trente ans raconte les amours tumultueuses du narrateur et de la fuyante destinataire de ces mémoires qui ne les aura peut-être jamais lues. Ils se rencontrent à treize ans dans leur collège à Quito. On est en 1975, lui arrive d’Afrique où travaillaient ses parents, elle est la fille la plus populaire du collège, il est paralysé par sa timidité, mais le temps, l’amour de la musique et de la politique les rapprochent.

Trois ans de séjour en Équateur, puis le garçon suit ses parents en France, sans qu’il puisse oublier la jolie élève. Pendant des années, ils se retrouveront et se perdront, partageront des moments d’amour torride et de longues périodes d’éloignement, en conservant leur préoccupation pour l’avenir de la planète et leur passion pour l’écologie, en échangeant des découvertes musicales, de nouvelles modes, des groupes originaux et en espérant concrétiser cet amour si durable pour pouvoir enfin vivre l’un près de l’autre. Elle s’est mariée en Équateur, a eu des enfants, a un temps quitté sa famille pour vivre avec un amant. Il s’est marié en France, a divorcé, a eu des aventures, mais ils finissent toujours par se retrouver quelque part dans le monde pour vivre des moments d’une intensité érotique envoûtante.

Pourtant il y a un problème : pourquoi la belle Équatorienne se dérobe-t-elle toujours si le Français lui propose une vie commune ? Elle ne refuse jamais l’idée, mais au moment de la rendre réelle, elle remet à plus tard sa réponse. Qui fait souffrir l’autre ? En un mot, qui est victime du pouvoir de l’autre ?

L’amour entre deux êtres proches et différents à la fois est bien au centre du roman, mais la musique a un rôle important, le texte est parsemé de citations de chansons en espagnol et en français. L’évolution de l’écologie est une autre richesse : Antonio Barral montre la volonté des militants, la déception face aux puissances bien supérieures auxquelles ils s’affrontent et l’impossibilité de changer les choses face à des gouvernements étouffés à la base par ceux qui manipulent l’économie. Il montre très bien aussi les contradictions (très humaines, inévitables), de ces militants sincères mais qui font aussi partie du monde : comment aller au bout du monde pour protester contre les gaspillages sans prendre l’avion ?

Voilà un roman qui ne manque pas d’intérêt, qui donne une vision à la fois très humaine et à bonne distance des réalités contemporaines, qui est aussi une source d’inspiration musicale et politique tout en maintenant un certain suspense : un amour heureux est-il possible?

Todo el bien, todo el mal de Antonio Barral, ed. H, Montevideo, 215 p., 20 € (+ 5 € pour frais de port). Contact : editions.trapiche@yahoo.com

MOTE CLES : ROMAN FRANÇAIS / EQUATEUR / AMOUR / MUSIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

 

BARRAL, Antonio Todo el bien, todo el mal

CHRONIQUES

Karina SAINZ BORGO

VENEZUELA

SAINZ BORGO, Karina

 

Née à Caracas en 1982, Karina Sainz Borgo vit à Madrid depuis 2006. Elle y est journaliste pour divers médias. La fille d l’Espagnole  est sa première œuvre de fiction.

 

 

La fille de l’Espagnole 

2019 / 2020

 

Caracas, époque actuelle. Dans les magasins tout manque, même l’essentiel. Dans les rues, la tension monte. Les « personnes ordinaires » continuent de vivre, font semblant de pouvoir le faire, alors que des coups de feu résonnent de plus en plus souvent, alors qu’une autre « personne ordinaire » qui vous ressemble ne répond plus à une question banale, simplement par peur. C’est le cadre de ce roman composé par une journaliste vénézuelienne réfugiée à Madrid.

Adelaida, la narratrice, voit mourir sa mère qui l’a élevée seule et avec laquelle elle faisait une très belle équipe. Peu après, un commando de femmes portant l’uniforme des milices révolutionnaires « réquisitionne » son appartement.

On devine chez Adelaida les regrets d’avoir perdu, en plus de tout bien être matériel et de tout nécessaire vital, une certaine supériorité sociale dont elle a  ‒ un peu ‒ bénéficié dans les temps anciens et qui, parfois, peut faire penser à un mépris de classe : ces femmes révolutionnaires ne sont pas de son monde et ne l’ont jamais été. C’est un de ces éléments qui rendent quasiment impossible de parler sereinement du Venezuela actuel. Si l’on n’est pas vénézuelien, on constate la ruine épouvantable de tout un pays, on comprend la colère de ceux qui vivaient correctement « avant ». Mais on peut aussi admettre que ceux qui, « avant » n’avaient rien, gardent une nostalgie des espoirs déçus, ce qui n’excuse pas la violence.

C’est bien une société fracturée, et peut-être sans remède, que montre bien Karina Sainz Borgo : la violence partout, la faim quotidienne, la peur pour tous, la solitude puisque aucune confiance n’est désormais possible. Plus rien d’ailleurs n’est possible, Adelaida est consciente d’être arrivée au bout de tout, c’est cette dépression absolue que l’auteure nous fait partager et elle y parvient très bien : se débarrasser d’un cadavre devient un accouchement, vie et mort ne sont plus que la même notion.

La nostalgie des années perdues où l’on vivait en paix, où l’on mangeait à sa faim, est étouffée par la violence que la jeune femme a constamment  sous les yeux et dans les oreilles. Ce que l’auteure veut communiquer est parfois un peu brouillé par la multiplicité des points de vue (le chaos qu’affronte la population, l’intimité des rapports mère-fille, l’engagement militant des étudiants, l’adaptation, autrefois, des familles espagnoles sur le nouveau continent et quelques autres). Le lecteur fera le tri et rejoindra celui qui lui convient le mieux.

Il y a de toute évidence le souhait de soigner une forme originale, un choc de mots et de formules pour créer des sensations fortes chez le lecteur. Malheureusement d’assez nombreuses erreurs formelles dans la traduction empêchent souvent le lecteur d’apprécier vraiment cette volonté  de l’auteure.

Plusieurs romans sur les énormes difficultés actuelles que connait le Venezuela ont été publiés ces derniers temps. La fille de l’Espagnole apporte une vision très personnelle d’un pays en très grande détresse.

La fille de l’Espagnole, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, éd. Gallimard, 239 p., 20 €.

Karina Sainz Borgo en espagnol : La hija de la española, ed. Lumen.

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

 

SAINZ BORGO, Karina La filel de l'Espagnole