CHRONIQUES

Karina SAINZ BORGO

VENEZUELA

SAINZ BORGO, Karina

 

Née à Caracas en 1982, Karina Sainz Borgo vit à Madrid depuis 2006. Elle y est journaliste pour divers médias. La fille d l’Espagnole  est sa première œuvre de fiction.

 

 

La fille de l’Espagnole 

2019 / 2020

 

Caracas, époque actuelle. Dans les magasins tout manque, même l’essentiel. Dans les rues, la tension monte. Les « personnes ordinaires » continuent de vivre, font semblant de pouvoir le faire, alors que des coups de feu résonnent de plus en plus souvent, alors qu’une autre « personne ordinaire » qui vous ressemble ne répond plus à une question banale, simplement par peur. C’est le cadre de ce roman composé par une journaliste vénézuelienne réfugiée à Madrid.

Adelaida, la narratrice, voit mourir sa mère qui l’a élevée seule et avec laquelle elle faisait une très belle équipe. Peu après, un commando de femmes portant l’uniforme des milices révolutionnaires « réquisitionne » son appartement.

On devine chez Adelaida les regrets d’avoir perdu, en plus de tout bien être matériel et de tout nécessaire vital, une certaine supériorité sociale dont elle a  ‒ un peu ‒ bénéficié dans les temps anciens et qui, parfois, peut faire penser à un mépris de classe : ces femmes révolutionnaires ne sont pas de son monde et ne l’ont jamais été. C’est un de ces éléments qui rendent quasiment impossible de parler sereinement du Venezuela actuel. Si l’on n’est pas vénézuelien, on constate la ruine épouvantable de tout un pays, on comprend la colère de ceux qui vivaient correctement « avant ». Mais on peut aussi admettre que ceux qui, « avant » n’avaient rien, gardent une nostalgie des espoirs déçus, ce qui n’excuse pas la violence.

C’est bien une société fracturée, et peut-être sans remède, que montre bien Karina Sainz Borgo : la violence partout, la faim quotidienne, la peur pour tous, la solitude puisque aucune confiance n’est désormais possible. Plus rien d’ailleurs n’est possible, Adelaida est consciente d’être arrivée au bout de tout, c’est cette dépression absolue que l’auteure nous fait partager et elle y parvient très bien : se débarrasser d’un cadavre devient un accouchement, vie et mort ne sont plus que la même notion.

La nostalgie des années perdues où l’on vivait en paix, où l’on mangeait à sa faim, est étouffée par la violence que la jeune femme a constamment  sous les yeux et dans les oreilles. Ce que l’auteure veut communiquer est parfois un peu brouillé par la multiplicité des points de vue (le chaos qu’affronte la population, l’intimité des rapports mère-fille, l’engagement militant des étudiants, l’adaptation, autrefois, des familles espagnoles sur le nouveau continent et quelques autres). Le lecteur fera le tri et rejoindra celui qui lui convient le mieux.

Il y a de toute évidence le souhait de soigner une forme originale, un choc de mots et de formules pour créer des sensations fortes chez le lecteur. Malheureusement d’assez nombreuses erreurs formelles dans la traduction empêchent souvent le lecteur d’apprécier vraiment cette volonté  de l’auteure.

Plusieurs romans sur les énormes difficultés actuelles que connait le Venezuela ont été publiés ces derniers temps. La fille de l’Espagnole apporte une vision très personnelle d’un pays en très grande détresse.

La fille de l’Espagnole, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, éd. Gallimard, 239 p., 20 €.

Karina Sainz Borgo en espagnol : La hija de la española, ed. Lumen.

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

 

SAINZ BORGO, Karina La filel de l'Espagnole

V.O.

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

 

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

El vals de Amoreira

2019

Ça commence avec un bestiaire un peu surréaliste, des animaux aux aventures inattendues, d’autres qui deviennent des personnages d’une humanité pleine de charme. L’humour est souvent le moteur de ces courts textes, parfois très courts qui, à l’occasion, deviennent fables dont la morale est aussi solide que celle d’Ésope ou de La Fontaine, mais plus directement en rapport avec notre vie à nous. Le lecteur des romans de Juan Carlos Méndez Guédez découvrira ici une autre facette de son talent, la drôlerie farceuse.

Puis les cuentos,  cinq nouvelles se succèdent, variées dans leurs thèmes et dans leur forme : un très brillant pastiche de roman picaresque modernisé dans lequel le lecteur, s’il en a envie, peut partir à la chasse des allusions littéraires glissées tout au long du texte (mais il n’est pas du tout sûr qu’il les trouve toutes !), un récit poignant sur les peines d’un père divorcé qui ne sait plus bien comment agir face à sa fille qui, peut-être, est en train de lui échapper, la nostalgie envers un pays qu’on a quitté mais qui est resté en nous, ou envers un temps révolu.

Les thèmes, mais encore plus les atmosphères, à chaque fois prenantes dans des genres très différents, tout cela fait un ensemble à la fois très varié et solide qui emmène le lecteur vers des univers fascinants pourtant proches de nous.

El vals de Amoreira82 p., ed. El Taller Blanco, Bogotá, 2019.

 

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / CUENTO-NOUVELLE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR.

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Souvenir : 

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Saint-Étienne, octobre 2018.
CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Rodrigo BLANCO CALDERÓN

VENEZUELA

BLANCO CALDERON, Rodrigo

Rodrigo Blanco Calderón est né en 1981 à Caracas. Après des études littéraires à Paris, il se consacre à la littérature. Son roman The Night a reçu en mai 2019 le Prix Bienal de novela Mario Vargas Llosa.

 

The Night.

2015/2016

 

En plein XXIème siècle, est-il temps de passer du réalisme magique à une autre forme romanesque, une forme qui « trouverait la beauté en mettant tout à nu », une forme qui pourrait se nommer réalisme gothique ? Une forme à laquelle il faudrait trouver un nom plus précis pour la définir ? C’est une des nombreuses questions que se posent les personnages principaux de ce roman d’un jeune Vénézuelien, Rodrigo Blanco Calderón dont c’est le premier livre traduit en France.

 

Entre deux coupures de courant, un écrivain en devenir, Matías Rye, discute avec Miguel Ardiles, son ami psychiatre, d’un patient, auteur trente ans plus tôt d’une nouvelle qui avait créé une polémique locale. Miguel Ardiles commente aussi, pour un auditeur anonyme, l’« affaire Montesinos », le Monstre de los Palos Grandes, un ancien confrère qui se présenta à l’élection présidentielle et qui assassina plusieurs patientes après avoir abusé d’elles.   La nouvelle publiée en 1982, avait été au départ une espèce de canular, son auteur lui-même avouant ne plus la comprendre à la relecture, mais elle avait été primée par un jury compétent, ce qui donne à Rodrigo Blanco Calderón l’occasion de réfléchir sur le langage, le sens des mots, sur ce que doit ou peut être un récit. Il faut dire aussi que l’auteur de la nouvelle, Pedro Álamo, est obsédé par les mots, leurs combinaisons, tous les jeux auxquels ils donnent lieu.

Un va-et-vient constant entre le psychiatre et le romancier s’installe, l’un étant le patient de l’autre qui devient son élève à l’atelier d’écriture qu’il anime. Va-et-vient, allers-retours entre les mots menteurs et les maux mentaux : on plonge en permanence dans un bain de littératures et de réactions simplement humaines quoique parfois monstrueuses. Une preuve ? La présence, indirecte mais fréquente, d’Hannibal Lecter.

Dans cette atmosphère, qui passe du jeu au drame, on est obligé de penser à Roberto Bolaño et, pour un lecteur français, à Georges Perec (existe-t-il d’ailleurs une étude universitaire ou autre, sur les parentés entre ces deux géants ?) et on doit saluer le travail du traducteur qui a dû faire à plusieurs reprises un vrai travail de création.

La simple musique des sons nés des mots étrangers (persans en l’occurrence) peut-elle permettre à celui qui les a cités en langue originale dans un de ses poèmes (Louis Aragon), d’en comprendre le sens ? En présence de Eduardo Galeano, de Roque Dalton et bien sûr d’Elsa Triolet, Aragon se livre à cette « magie » et fascine son auditoire comme il avait fasciné ses lecteurs : voilà, parmi bien d’autres, une scène qui reflète la façon de faire de Rodrigo Blanco Calderón : scène inventée ? véridique ? fantasmée ?  Peu importe : ce sont les mots qui comptent, qui, en se succédant les uns aux autres, dans ce roman comme dans la scène contée, créent une atmosphère elle-même magique.

Sur le fond chaotique de l’histoire du Venezuela depuis les années 60 se déroulent quatre destins qui se croisent ou s’ignorent, avec pour point commun les mots qui sont la littérature. À condition d’avoir une idée assez précise de ce qu’a été le Venezuela pendant la seconde moitié du XXème siècle (Internet peut nous y aider), on profitera pleinement de la richesse du propos, avec l’alternance de passages proprement historiques, des « tranches de vie » de plusieurs personnages ramènent le lecteur à un niveau plus humain, plus quotidien, avant de le faire repartir sur un épisode philosophique. Cette sorte de kaléidoscope met en évidence la profondeur des sujets abordés.

 

The Night, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Robert Amutio, éd. Gallimard, 398 p., 24 €.

Rodrigo Blanco Calderón en espagnol : The Night, Alfaguara / En la hora sin sombra, Arrobabooks, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / SOCIETE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD

BLANCO CALDERON, Rodrigo The Night

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

ACTUALITE, ROMAN VENEZUELIEN

Rodrigo BLANCO CALDERÓN gagne le Prix Bienal de Novela Mario Vargas Llosa

L’écrivain vénézuélien a reçu le 31 mai le Prix Bienal de Novela Mario Vargas Llosa à Guadalaja, au Mexique. Son roman, The Night, évoque la dictature dans son pays, mais il insiste sur le fait que son roman est « une enquête sur une zone d’ombre ».

Dans la rubrique CHRONIQUES, vous pourrez trouver mon opinion sur le roman.

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ROMAN VENEZUELIEN

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

 

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

Les valises.

2018/2018

Le Venezuela et ce qui s’y passe quotidiennement est devenu un sujet aussi délicat que Cuba dans les années 90. On s’enflamme dans un camp et dans l’autre et il est bien difficile, depuis l’Europe, de se faire une opinion. Juan Carlos Méndez Guédez, qui vit à Madrid depuis 1996, a une vision tranchée de l’actualité vénézuelienne et ne la cache pas. Il la partage avec humour dans ce roman publié en Espagne en 2014.

Même le prénom du malheureux héros est un ratage : son père a voulu appeler son fils Donizetti en hommage à un air d’opéra qui lui avait tellement plu, mais il a confondu, l’air était de Puccini… Donizetti est un piètre amant, sa « liaison », si l’on peut dire, avec une autre paumée, Marjorie, est une succession quasi homérique d’échecs, que cela se passe dans une miteuse chambre d’hôtel ou sur un parking, ses mérites en tant qu’époux ou que père restent à prouver, mais dans l’ensemble c’est un brave homme.

Il est rédacteur dans une agence de presse de Caracas. En fait il y a été parachuté, tout comme son chef, un colonel qui n’a rien oublié de ses belles années militaires (il continue de convoquer les réunions de rédaction par de tonitruants RÉÉÉ DAAAC TEUURS AU RAAA PPOORT !) et n’a pour fonction que de vérifier que la ligne éditoriale est toujours bien parallèle à la politique de l’État.

L’activité secondaire mais rémunératrice de Donizetti consiste à livrer des  valises dont il ignore le contenu dans un endroit ou un autre du monde qu’on lui indique par des instructions sibyllines : il les récupère dans des lieux divers de Caracas et les remet à Genève ou à Rome, obéissant aveuglément et sans rien savoir ni comprendre à des ordres donnés par on ne sait qui.

C’est un pays bien malade que décrit Juan Carlos Méndez Guédez, un pays dominé par une violence gratuite et omniprésente, la surveillance généralisée de chacun, la présence inquiétante de quelques Cubains influents et, plus grave encore, l’acceptation au moins apparente de tous, la soumission à ce poids nommé le Processus, qui écrase le citoyen au point que les écoles primaires ont prévu une caisse de solidarité interne pour financer les rançons éventuellement demandées par un preneur d’otage, l’otage étant un enfant.

Soumis, Donizetti l’est, il obéit en tout : il obéit quand, à l’autre bout du monde, il doit se rendre dans des endroits bizarres, il obéit quand il rédige ‒ rarement ‒ des articles qui n’ont rien de personnel, puisqu’il doit suivre un modèle qu’on lui a fourni pour s’adapter aux ordres venus de plus haut. Plus haut, c’est un sombre nuage noir, des militaires, des proches du pouvoir, quelques Cubains dont on n’arrive pas à distinguer quelles relations, amicales ou hostiles, ils peuvent avoir entre eux, ce qui rajoute au sentiment de danger perpétuel.

Pourtant, pour Donizetti, le moment arrive où c’est trop…

Juan Carlos Méndez Guédez n’est de toute évidence pas un amoureux du régime chaviste. Ce qu’il montre de son pays et de sa capitale ne donne pas envie d’y aller séjourner. Mais ce qu’il nous décrit est le décor idéal pour des aventures parmi des espions, des mafieux, des truands et des politicards manipulateurs et manipulés, aventures qui permettent à deux hommes vaincus de se révéler à eux-mêmes en résistant.

 

Les valises, traduit de l’espagnol (Venezuela) par René Solis, éd. Métailié, 268 p., 21 €.

 

MENDEZ GUEDES, JC Les valises

Juan Carlos Méndez Guédez en espagnol : Los maletines, ed. Siruela, Madrid / El libro de Ester / Árbol de luna, ed. Lengua de Trapo, Madrid / Chulapos mambo /  Arena negra, ed. Casa de Cartón, Madrid / La ola detenida, ed. Harper & Collins, Madrid.

Juan Carlos Méndez Guédez en français : La ville de sable, éd. Albatros, Genève / La pluie peut-être, éd. Orbis Tertius, Dijon / Les sept fontaines, éd. Jean-Marie Desbois, Les Baux de Provence / Mambo Canaille / Idéogrammes, éd. Zinnia, Lyon.

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / ROMANCIERS VENEZUELIENS / VENEZUELA / SOCIETE / POLITIQUE.

Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

VENEZUELA

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

Sucre noir.

2017

Le premier roman de Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio (2015), a été accueilli avec enthousiasme par la critique et le public. En 2016 sortait un récit, Jungle, passionnant concentré d’aventures, d’ethnologie, de psychologie et d’humour. Et voici Sucre noir, très attendu, qui, disons-le tout de suite, confirme tous les espoirs que l’on pouvait avoir.

L’ouverture (comme dans un opéra) nous transporte directement dans un univers fait de folie et de réalité : « un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt ». Ce navire est à l’origine de la légende éternelle du trésor oublié et caché. Quel est le destin d’un tel trésor, dont on n’est d’ailleurs pas absolument certain qu’il existe vraiment ? On le cherche évidemment !

Certains écrivains ont besoin de centaines et de centaines de pages pour écrire leur roman total et ‒ souvent ‒ ils le réussissent. Miguel Bonnefoy y parvient  en 206 pages, qui concentrent épopée (plutôt modeste, à notre portée), aventure humaine, sublime histoire d’amour, fine analyse de caractères et surtout un amour débridé, jouissif, pour les mots. Il n’aime pas que raconter, Miguel Bonnefoy, il aime le faire en beauté. Chaque phrase mériterait d’être citée.

Il présente un village dans lequel « les montres étaient réglées sur le vol des oiseaux ». L’action est hors du temps, on pourrait dire entre deux époques connues : les traditions matrimoniales, familiales, sociales, sont bien présentes, familières, on pense aux années 20 ou 30 du XXème siècle, mais on y fabrique aussi un alambic avec une cocotte-minute et des seaux en plastique. Les nouveaux réverbères sont utiles « pour combattre la délinquance autant que l’amour ». Quant à l’homme et à la femme, les personnages du récit, jeune ou vieux, ils sont tels que ce que l’homme et la femme ont toujours été.

Ces personnages, dont la banalité de surface cache des trésors qu’on découvre peu à peu, sont tout à fait semblables au trésor bien matériel, lui, qui devrait se trouver quelque part, enterré depuis trois siècles. C’est bien de cela qu’il s’agit : une chasse au trésor que partagent protagonistes et lecteurs, le trésor n’étant pas exactement de même nature dans les deux cas, et sans aucun doute, c’est le lecteur qui en sortira gagnant.

L’amour des deux personnages principaux dans la première partie, est insaisissable (« ni bonheur, ni chagrin ») mais solide et réel. Plus tard la passion, curieusement, le sera moins, devenue presque raisonnable. L’exotisme que peut ressentir le lecteur européen est un masque : l’homme et la femme se ressemblent beaucoup, qu’ils vivent là-bas ou ici, les surprises, qui ne manquent pas, ne viennent pas du décor mais toujours des personnes. D’ailleurs, cet univers lointain, rêvé, comment ne pas le reconnaître, c’est le nôtre aussi. Comment ne pas reconnaître ces grandeurs affichées et ces misères bien réelles, la force et les failles de ces personnages, cela s’applique à chacun d’eux et à chacun d’entre nous.

La réjouissante morale de cette lecture est simple et essentielle : un roman de 200 pages peut donner un vrai bonheur à des milliers de lecteurs ! Qui dit mieux ?

Sucre noir, éd. Rivages, 200 p., 19,50 €.

 

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MOTS CLES : REALISME MAGIQUE / HISTOIRE DU VENEZUELA / AMOUR.

Souvenir :

BONNEFOY, Miguel (2)

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

VENEZUELA

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Jungle

2016

Après avoir publié deux recueils de nouvelles et un roman remarqué, Miguel Bonnefoy, Vénézuelien qui écrit en français (pour le moment), curieux de tout pourvu que cela ait un rapport avec la littérature, s’est témérairement lancé  un défi physique : participer à une expédition en pleine jungle, parcourir durant quinze jours les espaces hostiles, grimper vers la montagne Auyantepuy, une espèce d’île de rochers cernée par la forêt vierge et finir par descendre en rappel, lui qui sait à peine ce que le mot veut dire, la cascade la plus haute du monte, presque mille mètres de dénivelé, avant d’en faire le récit : le voyage de Miguel après Le voyage d’Octavio !

 

Quinze jours de marche dans un milieu inconnu, voilà de quoi exciter l’imagination de Miguel qui, en bon intellectuel urbain, se plonge dans tout ce qu’il peut lire sur la Gran Sabana au milieu de laquelle va se dérouler l’expédition. Arrivé sur place, il est bien obligé d’admettre que ces lectures et se connaissances ne lui seront pas d’une grande utilité. Une sympathique autodérision ne le quittera plus. Ses quatorze compagnons de route, eux, ont une certaine expérience de ce genre de randonnée, Miguel semble être le seul à débuter.

L’émerveillement un peu candide du premier jour fait assez vite place aux difficultés du quotidien : la forêt tropicale n’est pas vraiment accueillante, la géographie peu adaptée à des pieds de citadin, les animaux parfois envahissants. Cela, Miguel le savait, mais c’est une autre chose de le vivre.

Et il le fait vivre dans ses phrases, lui qui assume sa nature d’écrivain : ce qui pourrait être un simple récit d’expédition se double d’une recherche constante d’une expression juste et souvent fort belle, se triple de questions philosophiques sur la manière de dire, se quadruple d’un véritable langage poétique. Il s’agit bien d’une poésie vécue, rien à voir avec un alignement de mots pour faire joli, non, la poésie du réel, c’est-à-dire de mots souvent simples dont l’enchaînement fait naître la sensation, l’impression.

Notre « héros » une fois parti ne peut plus reculer, il s’est entraîné avant de quitter la ville, mais il reste l’intellectuel du groupe, un intellectuel vaillant et volontaire, curieux de tout : les mots de la langue pemon, oiseaux ou insectes, mots de la vie quotidienne, et puis ses propres sensations qu’il nous communique avec la générosité de l’homme qui a vraiment envie de raconter à son ami.

Cela se termine par la descente en rappel de ce Salto Angel qui exige deux jours, donc une nuit au milieu !

La magie, le fantastique ne sont pourtant jamais loin, on est en Amérique du Sud, ne l’oublions pas. Serait-ce le réalisme magique qui pointe son nez ? Heureusement non, ce n’est que la pure réalité, vécue et transmise par un surdoué de la littérature.

 Jungle, éditions Paulsen, 128 p., 19,50€.

MOTS CLES : Aventure / Forêt vierge / Indiens / Nature.

 

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BONNEFOY, Miguel (2)

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org