CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Carlos CAILLABET

URUGUAY

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandú. Politiquement engagé, il a passé 13 ans emprisonné sous la dictature militaire. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et de romans, il a été primé à plusieurs reprises

Hôtel Lebac

2017 / 2022

Tomy, 14 ans vit avec sa mère à Montevideo (le père est allé chercher sinon la fortune au moins une vie un peu plus aisée à Buenos Aires et y est resté). Ne pouvant plus payer son loyer, elle a décidé de trouver une pension de famille dans ses prix. Ce sera l’Hôtel Lebac, du nom de son propriétaire qui tient à l’appellation Hôtel malgré la modestie des lieux. On est dans les années 60, une époque où l’Uruguay vivait encore et pour peu de temps une période de paix.

Tomy décrit donc ce déménagement imposé à sa mère Marta par ce qu’on pourrait appeler un revers de fortune si cette mini famille avait été bourgeoise. Quitter une petite maison pleine de souvenirs d’enfance, quitter son quartier et le seul copain qu’il y avait ne lui plaît pas du tout, mais il faut bien suivre sa mère.

Notre adolescent est un garçon timide et très naïf pour son âge. Sa principale source culturelle ce sont les films policiers, les westerns avec leurs héros virils et invincibles qu’il essaie de retrouver en chair et en os dans sa vie terne de garçon pauvre et solitaire, mais ils ne courent pas les rues.

Ce déménagement est pourtant l’occasion de découvrir la vie, en commençant par les gens qui vont désormais cohabiter avec lui. Sa mère lui avait présenté cet hôtel Lebac comme un palace et il est frappé dès leur arrivée par la modestie du bâtiment, des locataires et du patron, cet énorme, ce gigantesque señor Lebac qui est l’homme  à tout faire, la cuisine, le ménage et aussi, plus discrètement, des prêts à taux très exagérés qui lui rapportent plus que les loyers.

Pour Tomy, pendant les mois qu’il passe dans la pension, les différentes facettes de ce que peut vivre un être humain s’imposent à lui : la pension est un petit monde presque clos, un couple de retraités acariâtres, un veuf mélancolique, une infirmière militaire, d’apparence bien plus militaire qu’infirmière, deux jumeaux mutiques, étudiants en médecine, et, pour le garçon, chacun avec un mystère léger mais excitant.

Comme de bien entendu, il découvrira que la société, dans un pays moyen comme l‘était l’Uruguay des années 60 n’était surtout pas un tout uniforme, que des gens qui vivaient juste à côté avaient des conditions de vie radicalement différentes de ce qu’il avait connu jusque là, qu’il y avait une certaine violence dans les rapports sociaux, qu’on pouvait avoir l’occasion, tout timide qu’on était naturellement, de jouer aux durs et de frôler la délinquance, que l’amour était autre chose que les chastes baisers du cinéma américain… et que la performance dans ce domaine n’était pas forcément assurée !

Carlos Caillabet sait maintenir son récit dans une modestie qui reflète parfaitement celle des personnages, de Tomy surtout et l’humour qui accompagne cette atmosphère ajoute un charme indéniable à ce roman qui refuse de se prendre trop au sérieux.

Hôtel Lebac est un vrai roman d’initiation, avec pourtant une différence − de taille – par rapport au modèle traditionnel : l’adolescent du début, qui a vécu, qui a découvert, qui aurait dû apprendre, se retrouve à la fin de son séjour dans la pension, aussi naïf et démuni qu’à son arrivée… à moins que quelques graines aient été semées et qu’elles germent après le mot « FIN ».

Hôtel Lebac, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Thomas Evellin, éd. Baromètre, 192 p., 14 €.

Carlos Caillabet en espagnol : Hotel Lebac, ed. Planeta, Montevideo.

MOTS CLES : URUGUAY / SOCIETE / PSYCHOLOGIE FAMILLE / HUMOUR / ADOLESCENCE / EDITIONS BAROMETRE.

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CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

CHRONIQUES

Gerald DURELL

GRANDE BRETAGNE / ARGENTINE / PARAGUAY

Né dans les colonies britanniques de l’Inde en 1925,Gerald Durell s’est très tôt intéressé à la faune et à la flore qu’il a fait connaître largement par ses essais, ses conférences, ses interventions télévisées et par la fondation du Durell Wildlife Conservation Trust et d’un zoo sur l’île de Jersey. Il est mort en 1995. Il était le frère de Lawrence Durell.

La forêt ivre

1956 / 1976 (éd Stock) / 2022

Drôle de naturaliste que ce Gerald Durell. Bon connaisseur de la faune exotique, il n’hésite pas à se moquer d’un oiseau nouveau-né (« Il lui manque une case ») avant d’admettre que la bestiole n’est pas aussi idiote qu’il l’avait cru, il interprète subjectivement un geste ou une attitude : les houip d’un oiseau capturé peuvent être amicaux ou de désapprobation. Lesdits animaux sont destinés à un zoo que Gerald Durell a créé près de Londres.

Les rapports entre le scientifique et la nature ont  bien changé depuis 1954, date de l’expédition réalisée en Argentine et au Paraguay par l’auteur et sa femme Jacquie. Très britannique, notre « aventurier » remarque les relents d’ail chez ses voisins de bateau originaire de pays méridionaux, se réjouit de découvrir que l’estancia où il est reçu possède une décoration très victorienne, de très bon goût donc, même la moustache des gauchos est victorienne (mais hélas tachée de nicotine). Et il ne manque pas de cet humour qu’on reconnait volontiers à nos voisins, celui des happy fews, généreusement il nous invite dans son cercle.

Pour profiter pleinement de ce texte, il faut au lecteur de 2022 laisser de côté les (saines) idées en vogue qui, parfois d’ailleurs, frisent le fondamentalisme. Le respect pour l’animal ne prenait pas la même forme qu’aujourdhui. On acceptera la moquerie très présente sur les chutes répétées d’un animal à pattes démesurées et on pensera à un film de Chaplin. Et on rira aussi, sans penser à mal.

De très belles descriptions d’une nature sauvage émaillent les chapitres, couleurs changeantes des fleurs et des arbres, brises ou vents qui font danser tiges et feuilles, bruits inconnus qui donnent une vie mystérieuse aux forêts. En les lisant de nos jours on ne peut que se demander si on pourrait encore jouir aussi librement de telles merveilles. L’expédition avance avec ses inévitables surprises et ses contretemps, l’étonnement de nos Anglais remplace l’inquiétude des premiers jours, l’enthousiasme ne manque pas, et le petit côté gentil colonisateur pas méchant a son charme, si on le replace dans les années 50. Leur réaction à l’annonce d’une révolution qui secoue le pays est une  manifestation de plus de l’humour (anglais) : « C’est le sport national, ici ».

Les descriptions scientifiques de Gerald Durell sont curieusement coupées par des réflexions qui semblent plus naïves, souvent proches de l’anthropomorphisme, par exemple quand il prétend d’un renard gris de la pampa qu’il vient de recueillir qu’« il était secrètement persuadé d’être un chien » ! Le charme pur d’une vulgarisation, ce qu’il fait efficacement toute sa vie, radio, télévision et livres.

La forêt ivre, traduit de l’anglais par Mariel Sinoir, traduction révisée par Leïla Colombier, éd. La Table Ronde, 256 p., 14,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / PARAGUAY / AVENTURES / NATURE / HUMOUR / EDITIONS LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN MEXICAIN

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

José FALERO

BRÉSIL

José Falero est né à Porto Alegre en 1987. Il a vécu ses premières années dans un bidonville et a pratiqué divers métiers dans la construction, la restauration… et dans un supermarché. Supermarché est son premier roman.

Supermarché

2020 : 2022

Deux hommes se partagent la vedette, avec, en arrière plan, deux ou trois comparses dont M. Geraldo, le directeur d’un supermarché dans un quartier un peu bourgeois de Porto Alegre. Deux de ses rayonnistes, autrement dit des hommes à tout faire dans l’établissement, Pedro et Marques que M. Geraldo soupçonne de lui choper diverses marchandises dans la réserve, mais qu’il a du scrupule à mettre à la porte. Il n’a aucune preuve contre euxet, en plus, ce sont les meilleurs professionnels de son équipe. Pedro est un grand lecteur, de Marx en particulier, et Marques est un auditeur consciencieux des discours de son collègue et ami.

La théorie sur le fonctionnement de l’économie moderne et mondiale énoncée par Pedro est un modèle qu’on devrait imposer dans les écoles spécialisées à former ceux qui s’intituleront économistes, qu’on lit dans les revues sérieuses, qu’on entend à la radio, qui se plantent la plupart du temps (et pas qu’un peu) dans leurs prévisions.

Mais une théorie ne suffit pas, il faut passer à la pratique et enfin accéder à la richesse (Marx a-t-il été correctement digéré ?). Or passer à la pratique est facile : ils vendront de la marijuana. Le hic, qui apparaît dès le premier jour de l’entreprise, c’est d’appliquer la belle théorie de Pedro et son concept social, voire carrément socialiste (l’égalité, la confiance, etc.) se révèle d’une complexité inattendue et insoluble.

Sous des aspects de comédie constamment drôle par ses situations et surtout son langage, José Falero dresse très habilement un tableau désabusé de la société brésilienne (pas seulement brésilienne, d’ailleurs), les inégalités sociales, le rapport à l’argent, ce qu’on nomme la réussite, le regard des autres. Si l’auteur semble ne plus se faire aucune illusion sur les réalités économiques mondiales et régionales, il s’en amuse avec une ironie, un humour cynique qui est une des grandes réussites du roman. Un autre mérite est la langue utilisée, celle des jeunes néo-délinquants, brillamment traduite dans un français plein de saveur populaire, la tchatche convaincante de Pedro et la lourdeur sympathique de Marques qui refuse,  proteste, consent, accepte et finit plus enthousiaste encore que son pote : deux hommes, pas des héros, quoique…

Quant aux arguments longuement exposés par Pedro, ils sont déroutants, tordus, mais leur conclusion est finalement d’une évidence confondante. Pedro décidément est un véritable philosophe doublé d’un économiste doué.

Alors, la morale dans tout ça ? Supermarché oblige à rire en la laissant de côté. Il n’est ni amoral, ni immoral, il est extra-moral ! Tout en débordant d’humour, il est aussi purement social, chaque chapitre offre une surprise, les émotions ne manquent pas, l’émotion tout court non plus. Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !

Supermarché, traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 336 p., 22 €.

José Falero en portugais : Os supridores, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / HUMOUR / AVENTURES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMITIE / EDITIONS METAILIE.

En lisant ce Supermarché, on peut penser à un roman argentin dont le thème est voisin, La nuit de l’Usine de Eduardo Sacheri. Voici mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. En 2018-2019 il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. Après Héritage, L’inventeur est son quatrième roman.

L’inventeur

2022

« D’après une histoire vraie », lit-on parfois à propos d’un roman ou d’un film, slogan destiné à appâter le lecteur ou le spectateur ou à donner du poids au récit, au scénario. Miguel Bonnefoy n’a pas besoin de ce genre d’artifice pour séduire, pour étonner, pour apprendre, pour divertir aussi et pour émouvoir.

Qui connaît aujourd’hui Augustin Mouchot, né à Semur en Auxois en 1825 ? Bébé puis enfant souffreteux, personne ne lui voit d’avenir. Miguel Bonnefoy lui en donne un ! Plus exactement il le fait revivre, et c’est justice. Modeste professeur de mathématiques dans d’obscurs lycées provinciaux, Mouchot a un jour l’idée lumineuse que le soleil peut posséder une énergie jusque là pas tout à fait inconnue (les navires brûlés d’Archimède, la curieuse marmite solaire d’un certain Horace de Saussure, alpiniste qui cuisait ses soupes sur le Mont Blanc vers la fin du XVIIème siècle, pour le moins méconnu de nous mais qui avait intrigué le jeune homme.

Augustin Mouchot aura passé sa vie à être un survivant. Il survécut à toutes les maladies qui l’accablèrent enfant. Il survécut à ses interminables années d’ennui derrière sa chaire de professeur, enseignant sans enthousiasme. Il survécut à ses échecs répétés quand il s’escrimait à perfectionner les essais de sa machine révolutionnaire dont il sait  qu’elle sera un jour utile à l’humanité mais à laquelle personne ne croit. Il survécut même au succès de son invention, quand il fut l’invité de Napoléon III à Biarritz.

Mais sa réalité n’est pas celle d’un héros romanesque, elle est bien plus complexe, plus nuancée : plutôt qu’un héros, il est un homme peu doué pour en imposer aux autres et par là même bien plus intéressant, plus émouvant aussi. Le lecteur se sent proche de lui, il peut l’admirer ou avoir envie de le conseiller, de le secouer à certains moments, de prévoir ses faux-pas et de regretter de le voir finir par les faire.

Dans L’inventeur, il y a d’abord l’histoire d’une vie, le contexte historique, l’exotisme et, comme toujours chez Miguel Bonnefoy, il y a la façon de raconter, la fantaisie des images, les mots, ceux que l’on redécouvre, qui ont la saveur de la madeleine de Proust. Son style, une fois encore, est raffiné mais pas précieux, avec quelques audaces bienvenues (elle est belle, cette « cordée de dromadaires » dans le désert !), des phrases, des paragraphes entiers remplis de sensations un peu mystérieuses car tout se mêle, le doux et l’amer, le sombre et l’éblouissement. L’auteur rend visibles les machines ou les paysages qu’il décrit, on ne lit pas les descriptions du désert algérien, on le parcourt avec Mouchot, on ressent la chaleur ou l’humidité parisienne, on partage avec le savant-explorateur le goût de la bruyère sauvage qui parfume l’eau qu’il boit.

En explorant lui-même d’autres chemins (littéraires, ceux-là), Miguel Bonnefoy n’a pas fait fausse route. Il est aussi à l’aise dans ce registre plus classique, semble-t-il que dans ses balades sud-américaines précédentes et il donne le même plaisir sans bornes à ses lecteurs.

L’inventeur, éd. Rivages, 208 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS RIVAGES.

(Il est intéressant de mettre en parallèle cet autre roman, sorti en octobre de cette même année 2022, Vie de Guastavino et Guastavino (éd. Christian Bourgois), même sujet, la biographie non d’un mais de deux (père et fils) ingénieurs célèbres à leur époque (ils ont participé de très près à la construction de la fameuse Gare centrale de New York, entre beaucoup d’autres bâtiments) avant de tomber dans l’oubli, mais façon de raconter, de commenter très différente de celle de Miguel Bonnefoy.

Souvenir :

Roanne 2017.

Voir mes commentaires sur les romans précédents de Miguel Bonnefoy :

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Budapest

2003 / 2005

La plupart du temps, on achète un roman si on a envie de lire une histoire, « avec un début, un milieu et une fin ». La démarche du lecteur est alors de s’attacher aux personnages et de suivre, avec plus ou moins d’enthousiasme, le déroulement de l’intrigue jusqu’au mot fin. Avec Chico Buarque, il vaut mieux procéder autrement. Peut-être parce que dans beaucoup de ses chansons ou dans ses comédie musicales, il raconte des histoires, lorsqu’il écrit des livres, il renonce à une trame narrative classique. Le personnage de Embrouille (publié en français en 1992) est peut-être poursuivi par un homme mystérieux (on ne saura jamais si sa crainte est fondée et, si elle l’est, pour quelles raisons on le pourchasse) et le récit nous montre des moments, parfois oniriques, parfois bien réels, de cette fuite. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas quand même une narration, c’est la continuité de l’action (ou le manque de continuité) qui peut surprendre. Même chose pour Court circuit (édition française, 1997), dans lequel l’ambiance est assez semblable, les personnages et les événements étant différents.

La grande nouveauté de Budapest par rapport aux deux premières œuvres, ce sont d’une part une grande profondeur des thèmes abordés et l’irruption du comique dans l’univers de Chico Buarque. L’humour était déjà là, mais discret, fugace. Il est ici partout. José Costa, le narrateur, nègre de profession, autrement dit écrivain anonyme, l’est aussi, indirectement, dans sa vie de tous les jours : il a par exemple un fils, qui est bien à lui, mais dont il est dépossédé par son épouse, avec laquelle il entretient des relations plutôt distantes. Toute son existence n’est pas vraiment à lui, à l’image des livres qu’il écrit sous le nom des autres. A l’occasion d’une étape imprévue en Hongrie à cause d’un problème technique, il est immobilisé quelques heures à Budapest et cet arrêt inopiné déclenche un enchaînement de révélations pour notre Brésilien qui, jusque là, avait une fâcheuse tendance à se complaire dans la banalité. Et la première de ces révélations est la langue, le hongrois, réputé comme l’une des langues les plus difficiles, qu’il va se faire un devoir d’apprivoiser, et finalement de dominer. Ce banal incident, la panne d’avion, va finir de dédoubler sa vie : une moitié en Europe, une moitié à Rio, les deux moitiés étant rigoureusement symétriques.

Pas de récit à proprement parler, mais une succession de scènes dont l’ensemble baigne dans une atmosphère à la fois assez mystérieuse et hyper-réaliste, qui est pour beaucoup à l’origine du charme émanant du roman. A travers ses allers-retours entre deux villes, deux femmes, deux pays, mais surtout deux langues, le personnage va progresser sur tous les plans, même si la fin laisse planer un doute sur l’optimisme de la morale.

Le lecteur n’a qu’à se laisser porter par ces images, ces changements de lieux et de moments et surtout par cet humour très subtil et toujours porteur de sens. Rien en effet n’est inutile dans ces 150 pages et l’auteur aborde en profondeur un bon nombre de sujets de réflexion autour du double, de la création, de l’identité collective et individuelle, des relations hommes-femmes ou parent-enfants. Encore mieux que dans ses deux premiers romans Chico Buarque maîtrise parfaitement ses effets et réussit exactement ce qu’il voulait faire : déconcerter tout en amusant et en donnant à réfléchir. Que demander de plus à un roman, en 2022 ?

Budapest, traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot, éd. Gallimard, 154 p., 13,90 €. et Folio, 8,90 €.

Chico Buarque en portugais : Budapeste, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org