CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES

Fernanda TORRES

BRÉSIL

Fernanda Torres est née à Rio de Janeiro en 1955. Elle est actrice de télévision et de cinéma (elle a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1986) et romancière.

Shakespeare à Rio

2017 / 2021

« La gloire et son cortège d’horreurs » est le titre original de ce roman brésilien qui évolue parmi les stars plus ou moins durables de la télévision, et qui pourrait se passer dans n’importe quel autre pays.

Mario Cardoso est une vedette qu’on reconnaît et qu’on arrête dans la rue, il est le personnage principal d’un de ces feuilletons latino-américains qui passent à l’heure de meilleure audience. Mais tout a une fin sur cette terre. Sa carrière a suivi, en parallèle, l’évolution de la culture au Brésil : dans les années 60 une volonté sincère d’offrir une culture populaire de qualité en obéissant aux discours bien intentionnés inspirés par le marxisme, puis la dictature militaire qui vient museler ces jeunes gens enthousiastes qui parviennent pourtant à contourner la censure… pour mieux s’écharper dans des luttes intestines. Mario Cardoso finit par s’imposer en tant que star respectée des collègues et adulée des foules. Il n’empêche, une dictature est toujours une dictature, celle du Brésil a été particulièrement longue et féroce, et une simple maladresse peut avoir de graves conséquences pour la personne et sa carrière.

Les coulisses du monde du spectacle sont (comme dans Shakespeare) comiques et tragiques et (comme pour Shakespeare) rendent évident le côté dérisoire de toute action humaine. Les pantins que sont les producteurs, les théoriciens et les acteurs s’agitent, ridicules et attachants, mais (comme dirait Shakespeare), où est la vie, où est le théâtre ?

Fernanda Torres connaît cet univers à la perfection. Elle fréquente les plateaux de télévision, de cinéma et les scènes de théâtre depuis plusieurs dizaines d’années. Elle est à son aise pour faire vivre les coulisse, les répétitions, les triomphes et, plus souvent, les échecs. Son personnage ne cesse de se poser les questions fondamentales auxquelles personne n’a su répondre depuis Eschyle : où se situe la limite, sur scène et en public, entre l’homme, l’acteur et le personnage. La création par Mario Cardoso d’Oncle Vania est un modèle, une leçon à méditer par tout acteur ou tout metteur en scène.

Il est tout aussi difficile de distinguer dans cet environnement fait d’apparences quand cesse la farce et quand elle est déjà devenue tragédie : la mort peut être au bout d’un chemin fait d’actes grotesques et drôles, et surtout si le quotidien de l’acteur (une mère âgée tout près de la fin) occupe les rares intervalles entre deux moments de tension purement théâtrale ou extra-théâtrale (les acteurs ont aussi une vie amoureuse).

Tout à côté des misères d’un rôle bradé contre un modeste cachet, apparaît la noblesse de ce « métier » qui souvent est une vocation : un acteur dans le Brésil du XXIème siècle est-il Charlot ou Don Quichotte ?

Il y a tout, dans ce très grand roman : une histoire qui tient en haleine du début à l’épilogue, des personnages parfaitement dessinés avec, en tant que tête d’affiche, ce Mario Cardoso, le contexte historique brésilien, qui n’occulte pas l’universalité du sujet central, des atmosphères à la fois fortes et pleines de nuances, un tableau complet et lui aussi nuancé de ce que sont les théâtreux. Une réussite absolue.

Shakespeare à Rio, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Gallimard, 227 p., 22,50 €.

Fernanda Torres en portugais : A glória e seu cortejo de horrores / Fim, ed. Companhia das Letras.

Fernanda Torres en français : Fin, éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / THEATRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

Un conseil : éviter absolument de lire la 4ème de couverture, véritable spoiler très gênant, qui raconte ce qui se passe à la page 202 (et suivantes) d’un roman de 225 pages !

ROMAN ARGENTIN, CHRONIQUES

Roberto ARLT

Autodidacte, on l’a opposé à Jorge Luis Borges, chacun défendant un courant de littérature, directe et populaire pour Arlt, raffinée et intellectuelle chez Borges. Il n’a été reconnu par la critique et les universitaires que très tardivement, une cinquantaine d’années après sa mort, en 1942.

Terrible voyage

1941 / 2021

Peut-on embarquer l’âme sereine sur le Blue Star quand on sait qu’il vient tout juste de changer de nom et que de telles circonstances portent malheur, quand on sait qu’un astrologue (serait-ce celui, diabolique des Sept fous et des Lance-flammes ??), a prédit les pires horreurs pour sa prochaine traversée, quand on sait enfin que le cousin Luciano a dissuadé le jeune narrateur de le faire ? Il embarque quand même… et Luciano aussi.

Les passagers, comme il se doit, sont étranges, parmi eux le fils d’un émir de Damas qui envisage sur le Blue Star de faire croître son harem, un comte espagnol,  Chevalier de Malte et voleur international bien connu, une féministe suédoise, un personnel de bord exclusivement composé de débutants, un capitaine mal embouché.

La folie s’invite aussi à bord, mais on le sait bien si on a lu d’autres romans de Roberto Arlt, qui est fou dans ce monde, celui qui accuse l’autre de folie ou celui qui est accusé de l’être ? Et puis c’est la réalité qui devient folle à son tour, et quand la situation est incontrôlable, il n’y a plus qu’à laisser aller.

Le jeu de massacre est réjouissant, les normes de jadis, qui semblaient bien solides, le vernis de l’éducation bourgeoise par exemple, se renversent et la question se pose : où se trouve l’absurde ? Dans la société que les passagers avaient connue avant (et qu’ils ne respectaient pas forcément), dans le nouvel état, ou, plus probablement, partout ?

Roberto Arlt se révèle ici comme toujours comme un prodigieux inventeur de personnages et de situations qui ne peuvent que troubler le lecteur, il sait mettre le doigt sur ce qui déclenche des frissons qui ne l’empêchent jamais de rire franchement de la malhonnêteté et de la bêtise universelles dont ce même lecteur n’est pas exempt (je parle pour moi mais je sais que je ne suis pas une exception).

Ce génial Terrible voyage n’est pas qu’une perle, c’est aussi une introduction idéale au reste de l’œuvre narrative et aux chroniques de celui qui a été l’initiateur (dans les années 1920) de la modernité latino-américaine en littérature, bien avant Gabriel García Márquez, Manuel Puig ou Mario Vargas Llosa qui, tous, ont revendiqué son influence.

Terrible voyage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 99 p., 12 €.

Roberto Arlt en espagnol : Viaje terrible, ed. Eneida, Madrid. Le reste de la production littéraire de Roberto Arlt est disponible en Espagne sous diverses marques éditoriales.

Roberto Arlt en français : Les sept fous / Les lance-flammes / , éd. Cambourakis / Un crime presque parfait / Le petit bossu : L’éleveur de gorilles, éd. Cent pages / Eaux fortes de Buenos Aires / Dernières nouvelles de Buenos Aires, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

CHRONIQUES

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Alan PAULS

ARGENTINE

Alan Pauls est né à Buenos Aires en 1959. Il est critique littéraire et de cinéma, scénariste, enseignant et écrivain. Son roman El pasado (Le passé) a reçu le Prix Herralde. La vie pieds nus est la réédition en format de poche du livre publié en français en 2006.

La vie pieds nus

2006 / 2006 / 2021

La plage, le sable, l’hiver et surtout l’été… De quoi rêver, se souvenir, penser, étendu au soleil en n’ayant que le bruit régulier des vagues. Alan Pauls, enfant blond, passait le mois de février, le plus chaud de l’été, tous les ans avec son père à Villa Gesell, entre Buenos Aires et Mar del Plata et menait la vie de tout estivant d’Europe ou d’Amérique, dégustation de crustacés ou de glaces, sorties au cinéma et longues stations sur la plage de sable fin. Au milieu de sa vie (il avait 47 ans quand il a publié ce texte pour la première fois), il revient sur ces étés en les englobant dans une suite de pensées qui lui viennent, l’une en entraînant une autre, parsemées de photos du petit garçon en maillot de bain, un peu nostalgiques, un peu floues qui, si elles appartiennent à la vie de l’auteur, deviennent universelles dans ces écrin.

On se laisse porter par ce flot  de notations, de références, de descriptions souvent drôles par leur hyperréalisme de ces espaces surpeuplés deux ou trois mois de l’année, déserts et presque hostiles le reste du temps, ces espaces qui ont leurs rituels, leurs petits et leurs grands côtés, sociétés éphémères, artificielles et indispensables.

La plage est au centre de beaucoup de créations aussi, qu’Alan Pauls se régale de partager, de mêler, réunissant Marcel Proust et un navet nord-américain projeté sur le drive-in de la station balnéaire. La plage peut être un échantillon sociologique ou une caricature des strates sociales.

Avec une totale liberté et beaucoup d’humour, Alan Pauls vogue parmi ses jeux d’enfant et ses pensées d’adulte et fait défiler, sans jamais paraître artificiel, les romans, les anecdotes, les films, les évocations familiales, les déceptions aussi.

En ce début d’été, prenons donc la Fiat 600 du père, feuilletons Camus (forcément) ou Patricia Highsmith, allons visionner à nouveau François Ozon, un James Bond ou Éric Rohmer, n’oublions pas les migrants sur leurs radeaux de misère ou les balseros cubains, sourions des tenues invraisemblables de certains baigneurs et réjouissons-nous du bonheur profond d’un petit garçon jouissant de sa liberté sur les plages de ses 6 ou 8 ans.

La vie pieds nus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, éd. Christian Bourgois (Coll. Titres), 142 p., 7,80 €.

Alan Pauls en espagnol : la vida descalzo, ed. Sudamericana, Buenos Aires / Wasabi / El pasado / Historia del llanto / Historia el pelo / Historia del dinero, ed. Anagrama.

Alan Pauls en français : Wasabi / Le facteur Borges : Histoire de l‘argent / Histoire des cheveux / Le passé, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / CINEMA / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 Une lecture qui complète bien cette Vie pieds nus serait celle de Basse saison de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), qui raconte, de façon assez cruelle, la vie d’une station balnéaire qui ressemble beaucoup à Villa Gesell (clin d’œil, le titre original est… Camara Gesell, nom d’un système de caméras de surveillance). Voici le lien vers mon commentaire de Basse saison :

CHRONIQUES

Eduardo BERTI

FRANCE / ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France. Demain s’annonce plus calme a été écrit (récrit) en français.

Demain s’annonce plus calme

2021

Cher Monsieur Berti,

C’est un lecteur perplexe et enchanté qui vous écrit ces lignes. Enchanté, il sait bien pourquoi, deux pages de votre livre suffisent à comprendre ce pourquoi. Perplexe, car il ne sait comment transmettre à ses propres lecteurs, ceux de son blog, le charme de votre dernier livre, Demain s’annonce plus calme.

Pourra-t-il parler sans risque de les éventer de vos chroniques météo, qui donnent le titre, qui sont fugaces et éternelles. Osera-t-il sans lourdeur évoquer les nombreux lecteurs-personnages (de votre roman), tellement amoureux de l’œuvre de leur idole, un (ou deux) écrivain-personnage, qu’ils sont prêts à tout pour rendre réelles les divagations littéraires de l’idole en question, ou ces autres, lecteurs-personnages eux aussi, qui s’amusent à jouer avec les titres de chefs d’œuvre connus : ça ne se fait pas, cher Eduardo Berti, ce n’est pas raisonnable.

Des lecteurs, oui, il y en a pas mal, qui agissent en bien ou en mal, dans vos courts textes, articles d’un journal assez sérieux pour avoir vérifié ses informations, mais ne montrez-vous pas le bout de votre nez quand vous évoquez un romancier déçu par… ses lecteurs ? J’espère au moins que vos lecteurs à vous sont à la hauteur. Il serait d’ailleurs temps, comme le suggère un des articles du journal sérieux de créer l’ULI (Union des Lecteurs Indépendants) ou l’ULAR (Union des Lecteurs Amateurs de Romans). Mais il faudra, avant, tâcher d’éviter les problèmes juridiques qui abondent dans votre quotidien, les exemples de procès, nombreux dans cette ville, souvent absurdes quoiqu’hyperréalistes, inquiètent le lecteur rangé que je suis. Comme inquiètent les multiples problèmes de santé que crée la lecture d’un certain chef d’œuvre, très réel, lui.

Bref, je voudrais souligner la variété des sourires ressentis en vous lisant, mais je ne sais comment faire. Si vous existez bien, pourrez-vous me donner un coup de main ? Un coup de plume ? Ce que je souhaite avant tout, Monsieur Berti, c’est que mes lecteurs qui, je le sais, ont un goût très sûr, puisqu’ils lisent mon blog, deviennent ceux de Demain s’annonce plus calme… et que la température annoncée par votre météo remonte un peu aussi.

En espérant vivement que ma missive ne présente aucune coquille, je vous prie de croire, cher Monsieur Berti, en mes sentiments respectueusement hilares.

AnnA

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / HUMOUR / HUMOUR / HUMOUR.

Eduardo Berti en espagnol : Un padre extranjero , ed. Impedimena, Madrid / Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électriqueéd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral / Inventaire d’inventions (inventées) (avec Monobloque), éd. La Contre Allée.

Il est fermement conseillé d’aller lire ma chronique sur le récent roman d’Eduardo Berti, Un père étranger, sur AnnA.

Souvenir :

Lyon, octobre 2020.

CHRONIQUES

Alejandro GARCÍA SCHNETZER

ARGENTINE

Alejandro García Schnetzer est né en 1974 à Buenos Aires. Il est éditeur, traducteur et écrivain. Il vit à Barcelone.

Requena

2007 / 2021

Mais d’où peut venir cet homme étrange qui un jour s’installa à une table de l’Albéniz, le  bar que fréquente le groupe de copains étudiants et poètes  dont fait partie le narrateur ? Il dit se nommer Requena, il intrigue les jeunes gens, les fascine. Il semble vivre un pied dans le réel et un pied dans un monde onirique, le sien, proférant des phrases philosophiques dont le sens échappe parfois mais qui parfois aussi étonnent par leur lucidité.

Dans les années 1930, Buenos Aires était un centre intellectuel de premier plan, le plus riche d’Amérique latine. Parmi les créateurs deux clans s’affrontaient, la rue et son peuple très… populaire et la délicatesse bourgeoise des salons et deux figures se détachaient, Roberto Arlt et Jorge Luis Borges. Eh bien (s’il avait existé), notre Requena aurait eu un pied dans chaque groupe.

Poète, traducteur de Shakespeare, philosophe, il écrit aussi des réclames pour des brosses à chapeaux et pour des semelles chauffantes : pourquoi souhaiter des frontières entre les genres ?

Cette époque, parfaitement recréée par Alejandro García Schnetzer est bien le moment, en Argentine en particulier (mais pas seulement) où bien des frontières mentales se sont diluées, le moment – trop bref – où les frontières géographiques, avant de se redresser, et de quelle manière, sont poreuses, où Victoria Ocampo accueille dans sa revue Sur et chez elle ce que l’Occident intellectuel compte de maîtres (Le Corbusier, Rabindranath Tagore, Drieu La Rochelle encore fréquentable). Bientôt Ramón Gómez de la Serna fuyant le franquisme s’installe à Buenos Aires (j’y reviendrai bientôt sur AnnA à propos de ses mémoires Automoribundia), un Gómez de la Serna auquel on pense en lisant Requena : bien des phrases qu’il prononce rappellent les géniales greguerías.

Quelques belles et grandes vérités parsèment ces courts textes qui mettent souvent le sourire aux lèvres d’un lecteur qui va de l’étonnement à l’admiration.

On croise aussi beaucoup de beau monde, Tirso de Molina (l’auteur du premier Don Juan), Spinoza, Marc Aurèle, Shakespeare, sans compter pas mal d’Argentins un peu oubliés malheureusement par les jeunes générations.

Le surréalisme dans la littérature n’est pas mort, jolie nouvelle que prouve ce Requena, on peut encore, en plein XXIème siècle se livrer à des folies de mots, d’idées, ce qui n’empêche ni de partager toute une culture, ni de faire rire de délires dont on ne sait plus s’ils sont enfantins ou intellectuels ! Un rayon de soleil au cœur d’une littérature souvent très sérieuse, cela fait un bien  fou, oui, fou !!

Requena, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Ponzoda et l’auteur, éd L’Atinoir, 87 p., 12 €.

Alejandro García Schnetzer en espagnol : Requena / Andrade / Quiroga, ed. Entropía, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / SURREALISME / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.