CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

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ACTUALITE, V.O.

Giovanni RODRíGUEZ

HONDURAS

Giovanni Rodríguez est né en 1980 au Hondura. Il est professeur de Littérature à l’Université Nationale du Honduras. Il a publié des poèmes, un essai et trois romans.

 

Ficción hereje para lectores castos

2019

 

Quatre jeunes gens, bien sous tout rapport, se rencontrent et se réunissent un peu par hasard comme les Copains de Jules Romains auxquels ils ressemblent pas mal, même sens de l’artisanat, même sens de la blague que n’appréciera certainement pas la « bonne société » locale, pour secouer les institutions, une en particulier : Ils se proclament hérétiques.

Jolie fable que cette Fiction ! Giovanni Rodríguez se moque avec beaucoup d’humour et une certaine élégance d’une société corsetée, et surtout de ces Églises, celles venues du grand voisin du Nord, aux intérêts évangélico-financiers. Il sait aussi se moquer de ces jeunes héros qui, eux-mêmes, ne se prennent qu’épisodiquement au sérieux. Le lecteur, lui, qu’il soit chaste ou non, se réjouit de ces aventures. Et l’auteur (ou le narrateur, qui sait ?) intervient directement dans son récit pour enchaîner des n’importe-quoi savoureux qui, mine de rien, sont farfelus mais très utiles.

Autre plaisir : quand on croit que c’est fini, ça recommence et le plaisir se prolonge, ultime(s) fantaisie(s) de notre auteur-narrateur-farceur.

Ficción hereje para lectores castos , éditions Lettres de mon trapiche, 100 p., 10 €.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / RELIGIONS / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS LETTRES DE MON TRAPICHE.

ACTUALITE

Martha Batalha adaptée au cinéma

Le très beau roman de Martha Batalha, Les mille talents d’Eurídice Gusmão, adapté par le metteur en scène brésilien Karim Aïnouz et primé à Cannes cette année (Prix Un certain regard) sort dans les salles ce mercredi 11 décembre sous le titre La vie invisible de Eurídice Gusmão.

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Vous pouvez retrouver sur AnnA mes commentaires sur les deux superbes romans de Martha Batalha Les mille talents d’Eurídice Gusmão et Un château à Ipanema.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS DENOEL

 

V.O.

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

 

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

El vals de Amoreira

2019

Ça commence avec un bestiaire un peu surréaliste, des animaux aux aventures inattendues, d’autres qui deviennent des personnages d’une humanité pleine de charme. L’humour est souvent le moteur de ces courts textes, parfois très courts qui, à l’occasion, deviennent fables dont la morale est aussi solide que celle d’Ésope ou de La Fontaine, mais plus directement en rapport avec notre vie à nous. Le lecteur des romans de Juan Carlos Méndez Guédez découvrira ici une autre facette de son talent, la drôlerie farceuse.

Puis les cuentos,  cinq nouvelles se succèdent, variées dans leurs thèmes et dans leur forme : un très brillant pastiche de roman picaresque modernisé dans lequel le lecteur, s’il en a envie, peut partir à la chasse des allusions littéraires glissées tout au long du texte (mais il n’est pas du tout sûr qu’il les trouve toutes !), un récit poignant sur les peines d’un père divorcé qui ne sait plus bien comment agir face à sa fille qui, peut-être, est en train de lui échapper, la nostalgie envers un pays qu’on a quitté mais qui est resté en nous, ou envers un temps révolu.

Les thèmes, mais encore plus les atmosphères, à chaque fois prenantes dans des genres très différents, tout cela fait un ensemble à la fois très varié et solide qui emmène le lecteur vers des univers fascinants pourtant proches de nous.

El vals de Amoreira82 p., ed. El Taller Blanco, Bogotá, 2019.

 

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / CUENTO-NOUVELLE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR.

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Souvenir : 

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Saint-Étienne, octobre 2018.
CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

 

Kalpa Imperial

1983 / 2017

En 1984, je demandais à une amie argentine, elle-même romancière, ce qui se publiait d’intéressant dans son pays. Elle me donna quelques titres et termina sa lettre en me parlant d’un « roman qui dépasse tous les autres, et de loin », Kalpa Imperial. Je n’ai jamais réussi à me le procurer (sa diffusion a été assez réduite en Europe). Et voilà que trente ans plus tard, miracle !, un éditeur français le propose en traduction !

À la manière de la série télévisée à succès Game of Thrones, mais avec vingt-cinq ans d’avance et bien plus de nuances, Angélica Gorodischer crée un empire d’inspiration médiévale, mais tout est infiniment plus fin, plus intrigant… et plus drôle.

D’abord, il y a le narrateur, tellement omniscient qu’il en est un tant soit peu irritant parfois, surtout quand, condescendant, il nous prend pour des ânes bâtés, et aussi quand il passe à d’autres moments son temps à douter. L’ennui, c’est qu’on est bien obligés de lui céder, il sait tout en effet, et le raconte fort bien.

Défilent devant nous la création, en partant de rien, de cet Empire Infini, les aléas de sa construction, aléas généralement bassement humains et les inévitables erreurs qui le renforceront ou qui conduiront à sa déchéance.

Défilent les personnalités de certains Empereurs ou Impératrices (même s’il sait tout, le narrateur ne peut tous les citer, ils sont si nombreux). D’eux tout dépend, ils sont des symboles, mais de simples humains. On entrevoit quelques manants, des conseillers, parfois même honnêtes, des artistes, agités du bocal ou purs génies.

Peut-on parler de fantasy, de fantastique, de merveilleux ? Oui, mais non. Kalpa Imperial est bien plus ‒ et mieux ‒ que tout cela, une création gigantesque mais à taille humaine, qui fait rêver, penser, sourire (des sourires aux nuances infinies), qui nous sort de notre misérable monde pour mieux nous y replonger : un délicieux vertige.

Sous un aspect souvent absurde (un Empereur ascète qui, dans le but sincère de faire régner le Bien, fait exécuter tous ses fonctionnaires), il ressemble au nôtre, ce monde « imaginaire » ! Pouvoir, censure, gloire et oubli, religions, (in)justice, mais également bon sens, générosité, simplicité, font de cette création unique une source de réflexions qui touchent directement chaque lecteur.

On a souvent du mal à se convaincre que ces pages ont été écrites il y a plus de trente ans, tant elles sont en prise directe avec ce que nous vivons dans l’actualité. Un racisme discret envers les peuplades du sud (tiens donc !) est universellement accepté dans le nord, par tous, puissants et gens du peuple. On finira bien, en accompagnant un des personnages, par découvrir ces contrées du sud, au fond assez semblables à l’Empire officiel, la grande différence est que, dans ce sud défavorisé, personnage et lecteur prennent conscience de l’inutilité du luxe répandu dans le nord.

D’une légende dont la moralité est universelle à l’Histoire recréée de l’Empire, de la chronique impériale à l’anecdote qui accompagne inévitablement les hauts faits du pouvoir, Angélica Gorodischer survole un pays imaginaire plus vrai que ceux dans lesquels nous vivons et fait revivre à son lecteur ce qui ne s’est jamais produit ! Aussi prodigieux que les faits rapportés !

Kalpa Imperial de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. La Volte, 256 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Kalpa Imperial, ed. Martínez Roca, Madrid et ed. Gigalesh, Barcelone / Bajo las jubeas en flor, ed. Ultramar, Barcelone/ Opus Dos, ed. Ultramar / Trafalgar, ed. Orbis, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

 


GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

Trafalgar 

1979 / 2019

 

Chez Angélica Gorodischer, on se rencontre dans un salon de thé avec des tables en vrai bois, des nappes blanches et des services en porcelaine, et notre interlocuteur, entre deux cafés noirs bien serrés et non sucrés, nous raconte son récent séjour sur Veroboar où il vend discrètement de la Cafiaspirine dont on a découvert la vertu locale : pour les Veroboariens la Cafiaspirine est un puissant stupéfiant.

Trafalgar Medrano vit, comme Angélica Gorodischer, notre narratrice, dans la provinciale Rosario, au nord-ouest de Buenos Aires. Elle aime bien écouter en buvant de l’eau minérale son ami Trafalgar lui raconter ses voyages sur des planètes bizarres. Qu’ils sont beaux et inquiétants ces mondes visités par l’infatigable Trafalgar, cet Anandaha-A où, la nuit, rien ne peut briller car « l’obscurité avale tout », où les montagnes sont plates et où les gens ne sont pas tout à fait des gens, mais presque quand même !  Ces mondes ressemblent au nôtre sans l’être tout en l’ayant été !

On n’est parfois pas loin du tout de Jorge Luis Borges, l’étrange se confond avec le rationnel, Angélica Gorodischer joue beaucoup avec l’esprit, mais, bien plus que le Maître, elle garde le plus souvent les pieds bien sur terre et un inépuisable sens de l’humour.

Trafalgar voyage beaucoup d’une planète à l’autre. Il y en a de bien curieuses, Uunu, par exemple, sur laquelle la chronologie est légèrement bousculée : on se réveille non le lendemain, mais à une date indéterminée et pour revenir au cours « normal » du temps, il faudra attendre des jours ou des semaines avant enfin de repartir dans une cohérence qui est la nôtre. En un mot, le temps est constant, simultané, pas successif. C’est probablement le cas pour nous, pauvres mortels, qui avons tendance à l’ignorer (ou à l’oublier), mais sur Uunu ça se voit, ça se vit. Troublant et envoûtant !

Pas « intello », du reste, Angélica Gorodischer s’amuse beaucoup. L’humour est très présent, sur le langage surtout : le Grand Livre officiel qui raconte l’Histoire de la Nation d’Aleiçarga, sur laquelle, malheureusement pour le lecteur, il ne s’est jamais rien passé, ou le portrait que ce très mal embouché de Trafalgar fait d’Isabelle la Catholique qu’il a fréquentée pendant un de ses voyages, sont pure réjouissance.

Angélica Gorodischer, qui jamais ne se prend au sérieux, ne se moque pas pour autant de ses lecteurs, le grands bénéficiaires de ces fantaisies surnaturelles et pourtant si réalistes !

Trafalgar de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. La Volte, 2018 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Trafalgar, ed. El Cid, Buenos Aires, 1979 / Kalpa Imperial, ed. Minotauro, 1983

Angélica Gorodischer en français : Kalpa Imperial, éd. La Volte, Clamart.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE.

GORODISCHER, Angélica Trafalgar