V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Historia de un brazo

2019

Le père du narrateur présente une particularité bénigne qu’il ne cache pas systématiquement, mais qu’il n’exhibe pas plus que ça : il bénéficie d’un bras supplémentaire, plutôt discret, mais qui est bien là, attaché à sa poitrine. C’est un fait bien connu de sa famille un peu éparpillée, il arrive au patriarche de faire des farces avec, on n’en parle pas plus que s’il s’agissait d’un léger handicap. Ce n’en est pas un  pour tout le monde, ses nombreuses maîtresses lui trouvent un charme indéniable, dans l’intimité.

Toujours vert, le brave homme, mais les années sont là et il a de plus en plus tendance à délirer, à confondre les personnes, son frère est-il son fils, la petite amie du fils a-t-elle été la sienne, ce doux délire s’introduit peu à peu dans notre récit, ce qui fait qu’on navigue entre deux, entre dix fantasmes qui sont peut-être réalité, peut-être imagination.

C’est léger, quoique vieillesse, maladie, violences diverses, amours contrariées et mort ne soient jamais très loin), c’est drôle, un peu amer tout de même, c’est agréablement bizarre, bizarre comme ce troisième bras.

En contrepoint de l’enquête sur le passé familial et de la fantaisie de ce que nous raconte Ricardo Sumalavia, mine de rien, se tisse un autre récit, subtilement, celui de la relation entre père et fils. Cette relation paraît d’abord assez baroque et elle se révèle être un bel amour entre ces personnages qui se ressemblent beaucoup sans le vouloir, sans même le savoir. Le lecteur est – avec l’auteur – le maître du secret.

Historia de un brazo , ed. Seix Barral, Lima, 96 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / FANTASTIQUE.

CHRONIQUES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

download

Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.

V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno

CHRONIQUES, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans pluriseurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Conférence sur la pluie

Conferencia sobre la lluvia

 2014 / 2014

Un conférencier grisonnant (qui est un acteur) fait une causerie (écrite par un auteur d’œuvres très diverses) devant un public (qui est un vrai public). Le conférencier-conférencier est bibliothécaire, il a passé sa vie à classer les livres et les livres ont perturbé sa vie, voilà ce qu’il prétend. Ce qu’il ne veut surtout pas, c’est être auteur. Jamais !

Le malheureux, qui a égaré ses notes, peut-être oubliées à la maison, ne peut s’empêcher de divaguer, d’oublier le sujet annoncé (ce qui, entre parenthèses, est le cauchemar absolu de tout vrai conférencier, celui qui tente d’être sérieux). Et il revient toujours au sujet annoncé, comme sans le vouloir : le livre et l’eau, sous la forme de pluie, comme le suggère le titre. Ont-ils un rapport ? Des rapports ? Et, au fait, le livre est-il maléfique, profitable ou absolument neutre (pour son auteur, pour son lecteur) ?

Ce qui est certain parmi tous ces doutes, c’est que sont au rendez-vous de ce court essai ludique la légèreté, l’humour, mariés à la richesse des idées et des citations. Autrement dit, tout l’esprit Villoro.

Conférence sur la pluie / Conferencia sobre la lluvia, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy. Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 75 p., 6 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan Conférence sur la pluie

CHRONIQUES

Eduardo BERTI + MONOBLOQUE

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Clemens Helmke, né à Neubrandeburg, et Dorothée Billard, née à Paris, ont fondé en 2004 Monobloque à Berlin, rencontre de design, d’architecture et de graphisme.

 

Inventaire d’inventions (inventées)

2017 / 2017

Si la machine d’environ 750 pièces imaginée par Pierre Dac (réimaginée des années plus tard sous le nom de Schmilblic) et simultanément inventée par un habitant de Los Angeles n’entre pas dans l’Inventaire de Jacques Prévert, elle figure en tête de cet Inventaire d’inventions (inventées) que proposent Eduardo Berti, Dorothée Billard et Clemens Helmke (Monobloque), texte de l’un et illustrations débridées des deux autres.

Où donc va se réfugier le pur génie ? Un peu partout, nous dit Eduardo Berti. Dans l’absurde, souvent (la savonnette qui, cloutée, ne glisse pas entre les mains), dans la pratique parfois (il aurait fallu attendre le milieu du XXème siècle pour qu’on pense à rallonger le manche de certains pinceaux, ce qui aurait enfin permis d’atteindre les angles les plus éloignés). Même le grand Léonard s’est payé le luxe de quelques inventions sans le moindre usage envisageable. En 2008, une machine a été capable d’écrire (en 3 jours) une variante d’Anna Karénine dans le style de Murakami. Génie ou massacre ? Rêve ou réalité ? Au lecteur de décider, s’il le souhaite, surtout s’il devine que, parmi la centaine d’ « inventeurs » présent dans cette vaste récapitulation, certains ont été inventés par Eduardo Berti.

Cet Inventaire, par ailleurs, est inépuisable : allusions littéraires, qui nous font croiser, quelques secondes ‒ une ou deux lignes ‒ ou plusieurs pages l’Argentin J.R. Wilcock, Raymond Queneau et Paul Fournel, frères oulipiens d’Eduardo Berti, ou Edgar Poe, pensées profondes ou loufoques, qui peuvent être profondément loufoques, ou réciproquement, et ces dessins en tout point pareils aux textes. Les dessins, les esquisses, sont parfois proches de l’ésotérisme, souvent pleins de poésie, qui jouent à un autre jeu, les dessins n’étant pas toujours présentés dans un ordre logique, la Marelle du grand maître joueur, Julio Cortázar, n’est pas loin du tout !

Cela prouve en tout cas que Vérité, avec un grand V, et farfelu, toujours plus modeste, à tort, à mon avis, font un remarquable ménage dont le divorce n’est pas pour demain.

En compagnie d’Eduardo Berti et de ses deux compères, on parcourt une espèce de marché aux puces dans lequel le ratage spectaculaire voisine avec le grand luxe. Comme aux puces, on n’est pas obligés de suivre un itinéraire imposé, il est permis de muser d’un dessin à l’autre sans aller retrouver ce à quoi sert l’objet, ou même ce que peut bien représenter le schéma, d’errer, comme dans Marelle, laisser une phrase prise au hasard germer et éclore d’une idée qui ne nous serait jamais venue en tête, voilà le plaisir offert par Inventaire d’inventions (inventées) !

Inventaire d’inventions (inventées) d’Eduardo Berti & Monobloque, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 205 p., 24 €.

Eduardo Berti en espagnol : Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électrique, éd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral.

 MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / CULTURE / LITTERATURE / EDISION LA CONTRE ALLEE

 

BERTI, Eduardo Inventaire d'inventions (inventées)

CHRONIQUES

Diego VECCHIO

ARGENTINE

VECCIO, Diego

 

Né en 1969 à Buenos Aires, il réside depuis 1992 en  France. Il enseigne la littérature à l’Université de Paris 8. Il est l’auteur d’essais, de textes narratifs et de romans.

 

Microbes 

2006 / 2010

 

Diego Vecchio pratique la globalisation (la mondialisation, en meilleur français). Les neuf  nouvelles de ce recueil promènent le lecteur d’Oxford à Moscou, de Comodoro Rivadavia à Bruxelles, avec toutefois un point commun : la santé, bonne, passable ou carrément dégradée, de ses personnages. Pour être plus précis, ce qui se trouve au centre de tout, dans Microbes, c’est la santé en relation directe avec la création littéraire. Étonnant, me direz-vous ? Et je vous répondrai : oui ! Et il y va fort ! Il n’a pas froid aux yeux !

Certains contes pour enfants ne pourraient-ils pas être d’efficaces antibiotiques, sans pour autant que leur auteure soit une sorcière, mais une honnête mère de famille ? Le tabac, accidentellement réintroduit dans un passé futur aurait-il des vertus révolutionnaires ? L’auteur de la fiction qui raconte cet épisode méconnu, lui-même tellement imprégné de nicotine que les manuscrits envoyés aux éditeurs ‒ et immédiatement refusés ‒ puent le tabac froid, sera la victime professionnelle du tabagisme, ce qui nous vaut un conte moralisateur, sinon moral. Une greffe de cerveau ratée ne pourrait-elle pas favoriser l’émergence d’un courant poétique d’avant-garde ? Diego Vecchio, celui qui nous raconte ces histoires débridées, nous fait remarquer que l’appendice, cette petite extension qu’on nous enlève souvent, vexé de ne servir à rien, pourrait bien savoir se venger.

Santé physique et santé mentale se renvoient la balle, jouent à cache-cache. Je ne suis pas absolument certain de la rigueur médicale de certains passages, qu’un ver solitaire aille par exemple se loger dans la prostate d’un homme ordinaire , mais je sais qu’on s’amuse beaucoup en lisant ces tribulations pourtant maladives.

Un lecteur hypocondriaque sera ravi et un lecteur qui ne l’est pas aura peut-être envie de le devenir ! Chacun apprendra en outre une somme de mots nouveaux (« adenomectre rétropubienne », ou « discarides / monosaccharides », peut-être difficiles à placer dans une conversation de salon, mais d’une beauté tellement inquiétante !

Quelle belle machinerie que le corps humain, et quelle belle mécanique que ces neuf récits terribles et hilarants !

 

Microbes, traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis Amutio, éd. L’Arbre vengeur, 208 p., 15 €.

Diego Vecchio en espagnol : Microbios, ed. Beatriz Viterbo, Buenos Aires / Historia calamitatum, ed. Paradiso, Buenos Aires / Osos , ed. Beatriz Viterbo / La extinción de las especies, ed. Anagrama, Barcelona (finaliste du Prix Herralde).

Diego Vecchio en français : Ours, éd. l’Arbre Vengeur, Bordeaux  / L’extinction des espèces, éd. Grasset, 2021.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ARBRE VENGEUR.

VECCHIO, Diego Microbes

V.O.

Guillermo FADANELLI

MEXIQUE

 

FADANELLI, Guillermo

Guillermo Fadanelli est né en 1960 à Mexico. Après une adolescence dans  un collège militaire, il parcourt plusieurs régions du monde, l’Allemagne en particulier. Son œuvre (essais, chroniques, nouvelles, romans) a été primée ( Prix IMPAC, Colima, Grijalbo, chacun pour un roman et le Prix Mazatlá en 2019 pour l’ensemble de son œuvre).

 

 

 El hombre mal vestido

2020

Un certain Blaise Rodríguez est chargé (par qui ?), ou s’est chargé de raconter l’histoire d’Esteban Arévalo, garçon parfaitement ordinaire rencontré par hasard chez un caviste mal embouché du centre de Mexico. Enfant, Esteban rêvait d’être policier. Devenu adulte, il sera réputé pour être tueur en série.

Il y a comme souvent chez Guillermo Fadanelli ce pessimisme désenchanté qui nous fait sainement comprendre la vanité de toute chose ici-bas. Mais ce n’est pas parce que rien n’a de véritable valeur qu’il ne faut pas profiter de ces mini-valeurs que sont boire, aimer, parler. Après tout, est-ce fondamentalement mauvais ?

Avec les années, l’être humain change et Esteban évolue. Comment, pourquoi ? On a les réponses, l’identité est au centre de ce roman flâneur, celle d’Esteban Arévalo, celle de Blaise Rodríguez également. Les évolutions successives n’empêchent pas certaines constantes. La principale, chez le héros, est d’être mal vêtu et donc mal vu a priori par tous ou presque tous ceux qui le croisent. Quand il acceptera d’étrenner un nouveau costume, il sera trop tard.

Guillermo Fadanelli n’est pas, Dieu soit loué, un « romancier classique », il est bien mieux que cela, un rêveur désabusé qui se promène à travers l’histoire qu’il raconte (il y a bien sûr une histoire, des personnages), en pensant, en partageant ses pensées, ses sensations, ses sentiments, en observant tout, autour de lui, les décors, les odeurs, les vivants croisés, aimés, peut-être assassinés. Pessimiste, Guillermo Fadanelli ? C’est possible, pas certain. Nostalgique, oui, non d’un passé personnel révolu (de cela, il se fiche complètement), plutôt d’un état de choses qui n’a peut-être d’ailleurs jamais existé, d’un état de choses idéal et probablement inaccessible. Et ce probablement change tout : et si… si cet état de choses avait une minuscule chance de se réaliser ? Non, Fadanelli n’est pas totalement pessimiste. Esteban non plus : ne possédant rien, n’étant pas grand-chose aux yeux de ses contemporains, il est sincère quand il sait qu’il n’a besoin de rien. On peut en déduire qu’il est heureux ou, au moins pas malheureux. C’est déjà ça !

« Qu’y a-t-il de plus triste que les cernes sous les yeux de Kafka ? Quelqu’un le sait-il ? Peut-être les bajoues et la gueule rouge de Donald Trump pourraient l’être, ou plutôt pa-thé-ti-ques, mais cette caricature grossière est temporaire, elle sera oubliée d’ici peu d’années, quand un type encore plus létal occupera la présidence nord-américaine » : Fadanelli n’est pas tendre pour le monde qui nous entoure (Esteban a-t-il tort de reprocher à l’opticien qu’il tuera peut-être un peu plus tard, de parler de sa boutique comme d’une affaire (negocio) quand il devrait dire qu’il est là pour soigner les myopies ?), mais on est bien obligé de savoir que notre guide, notre auteur a raison sur toute la ligne. Il est même machiavélique, au point de tuer le salaud à notre place : on aimerait tellement faire un sort à cet opticien dévoyé, méprisant, il le fait pour nous, ce qui nous donne en outre bonne conscience, puis des remords causés par notre pseudo bonne conscience. Terrible, tout ça !

Terrible, terriblement drôles, ces deux fillettes jumelles croisées une ou deux fois dans le récit, que le père, fervent socialiste, a éduquées à se contredire sur tout, non pas pour pratiquer un socialisme d’égalité universelle, mais parce qu’il pense que l’affrontement des contraires ne pourra qu’amener le monde meilleur tant espéré !

À notre époque, où tout doit être immédiat, Guillermo Fadanelli, à contre-courant, sait revenir à l’essentiel, à ce qui est et a été, mais surtout à ce qui continuera d’être : le temps est et sera, et son œuvre sera encore dans un mois, dans un an, et bien au-delà, j’en suis convaincu. Peut-on être certain que les gens sans importance n’ont pas une importance, que le succès d’un piètre romancier est vraiment un succès, que l’homme mal vêtu du titre, personnage principal, n’est pas un vrai héros ?

Alors, comment résumer une pareille richesse, celle du roman, puisque Esteban est complètement fauché ! Qu’est-ce que cet Esteban ? Une apparence, qui lui est défavorable : quelle idée de traverser toute une vie en étant mal vêtu ? Qu’est- ce que ce roman ? Une apparence aussi, l’errance d’un pseudo pauvre type dans Mexico. Quels sont ses actes ? Des apparences bien sûr, c’est le lecteur qui les transpercera, toujours aidé par un grand frère ironique et amical : Guillermo Fadanelli, qui nous le dit clairement : « L’imagination fait que les choses existent ».

El hombre mal vestido, ed. Almadía, México.

 À paraître après la crise du coronavirus.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR.

 

SOUVENIRS :

 

Nantes, octobre 2012.

 

V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

 

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

 

 

La furia de Aquiles 

Les tribulations adolescentes d’Aquiles, jeune provincial de Trujillo, catapulté à Lima pour poursuivre des études un peu hésitantes avec son jeune frère et deux autres garçons, amis qui partagent le logement, de brefs chagrins et de mémorables bringues, de celles qu’on ne peut pas qualifier d’inoubliables puisque le lendemain matin on se retrouve avec une fille inconnue sans pouvoir deviner comment on en est arrivé là, dans le placard d’une chambre où l’on n’avait jamais mis les pieds.

Gustavo Rodríguez excelle dans les changements de ton : la légèreté des 17 ans devient soudain question existentielle quand Aquiles se rend brusquement compte qu’il est en train de jouer le reste de sa vie à pile ou face, ce qui ne l’avait jamais effleuré jusque là. Cela ne l’empêchera pas de foncer à nouveau pour faire ‒ ou  subir ‒ une blague pas toujours très fine.

Il y a pas mal de désordre dans le récit (on apprendra à la fin que plusieurs  nouvelles, premiers écrits de Aquiles/Gustavo se sont glissés dans le roman), mais c’est le genre de désordre que tout adolescent a en permanence dans la tête : une marque de baskets a autant d’importance qu’un amour impossible, une méchante escroquerie, toute relative quand même, passe pour un gag qui devrait être oublié l’heure suivante, l’inconscience tient lieu de règle de vie.

Au centre d’une étape cruciale pour tout être humain, les relations d’un garçon avec sa mère se compliquent, avec la société en général, elles sont hésitantes, avec les copains, elles deviennent franchement problématiques, quand on se rend compte qu’au fond on n’est plus sûr du tout de la solidité de cette amitié qui nous avait aidés à vivre. Et le dernier chapitre jette là-dessus une lumière troublante et émouvante.

Pour paraphraser Rimbaud, on n’est pas sérieux à cet âge-là, Gustavo Rodríguez s’amuse bien à le faire ressortir, il y a beaucoup de scènes où il semble être au moins aussi jeune que ses personnages. Ce n’est pas toujours d’une délicatesse extrême, c’est toujours réjouissant. Il s’amuse aussi à prendre de saines libertés avec les codes du roman traditionnel, un narrateur inattendu par exemple, qui fait irruption pour une page ou deux. Tout cela passe très bien, le ton est détendu, il est bien normal que auteur et lecteur le soient aussi.

Mais les blagues genre pipi-caca ne sont qu’une étape (comme aurait dit le bon docteur Freud). Aquiles avance au long des pages et de ces quelques années. Après les hésitations, la timide entrée dans le monde du travail, avec petits échecs et petits succès lui permet de se découvrir lui-même, de lui donner une confiance qui était loin d’être acquise.

La furia de Aquiles offre, en prime, de jolis tableaux vivants d’une Lima plutôt modeste et d’une province qui sait rester populaire, modeste elle aussi, et très vivante avec, souvent, des dangers invisibles et aussi le racisme souterrain qui parfois resurgit brutalement. Tout le Pérou des années 90 est présent, sous l’aspect d’un roman d’apprentissage.

La furia de Aquiles, ed. Alfaguara, 2001, 306 p.

 

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR.

RODRIGUEZ, Gustavo La furia de Aquiles

 

CHRONIQUES

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

 

RODRIGUEZ, Gustavo

 

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité enter la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales.

 

Les matins de Lima

2018 / 2020

 

Des couleurs pleines d’allégresse, des fleurs qui parsèment la robe déployée d’une jeune fille à longues nattes en train de danser et, dominant le tout, une vedette christique face à un micro, la couverture des Matins de Lima est à elle seule une petite œuvre d’art. Qu’annonce-t-elle ? Une comédie, une épopée moderne, une histoire au « réalisme magique » ? On sera surpris de toute manière, ce sixième roman du Péruvien Gustavo Rodríguez, le premier à être traduit en France, a tout pour séduire.

Quand les extrêmes opposés non seulement s’attirent, mais se marient. Ce n’est pas un roman de 270 pages, ce sont cinq ou six romans sur une trame unique et toute simple : une jeune femme, fille illégitime et abandonnée, cherche à trouver son père. Elle est née vingt neuf ans plus tôt en pleine Amazonie péruvienne, elle vit à Lima. Jeune métisse, elle a toute sa courte vie été exploitée. Il est chanteur à cheveux teints (les chevelures reviennent souvent au premier plan), prétend qu’il a eu un certain succès, ce qui reste à prouver ou, du moins, à relativiser.

À partir de cette éventuelle rencontre, Gustavo Rodríguez joue, avec un talent tout à fait unique, à marier l’immariable. S’il fallait définir ce roman, qu’il est impossible de lâcher une fois lu le premier chapitre, on serait bien embarrassé : drame, mélodrame, polar ou comédie ? Roman psychologique, social, sentimental, dénonciateur ? Provocateur ou moraliste ? Aussi incroyable que cela paraisse, Les matins de Lima est tout cela, on passe du vocabulaire le plus cru et de certaine situations qui peuvent choquer à des bouffées de poésie, de l’érotisme à la tendresse la plus pure. C’est un éventail de romans qu’on a entre les mains.

Lima, le Pérou, c’est vrai, sont le cadre idéal pour ces excès, avec leurs propres excès : injustices sociales extrêmes, modernisme et misère étalés l’un et l’autre au grand jour. Tout, sous des allures de normalité, est bancal, à commencer par les « familles » (si on peut appeler familles ces groupes d’individus réunis par des hasards successifs qui forment pourtant des groupes humains soudés malgré tout) et les personnes, c’est bien ce qui les rend humains, monstres d’égoïsme ‒ inconscient, le plus souvent ‒ et capables de générosité spontanée.

Alors on rit beaucoup ‒ parfois avec un peu de scrupule ! ‒ mais l’émotion n’est jamais loin. À chacun ses fêlures, lecteur compris ! Drôle et pathétique, encore deux oppositions qui s’épousent.

Gustavo Rodríguez parvient à faire aimer des personnages qu’on mépriserait probablement, qu’on ne regarderait même pas si on les croisait dans la vie. Il parvient aussi, c’est encore admirable, à introduire une bonne dose de raison dans l’hystérie à la mode que devient souvent une certaine forme de féminisme. Oui, Les matins de Lima est un livre profondément féministe dans lequel les excès revendiqués, de machisme en particulier, servent paradoxalement à l’équilibre nécessaire : ce sont les vraies questions qui sont ici posées. Vive le féminisme, celui de Gustavo Rodríguez ! On découvre la noblesse de la putain, la tendresse du macho, la beauté sublime du ringard. Quelle leçon pour chacun de nous, que nous soyons putain, macho ou ringard ! Chacun est respectable. Bravo et merci, Gustavo Rodríguez !

Les matins de Lima, traduit de l’espagnol (Pérou) par Margot Nguyen Béraud, éd. de l’Observatoire, 269 p., 21 €.

Gustavo Rodríguez en espagnol : Madrugada, ed. Alfaguara, Lima.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / SOCIETE / FEMINISME / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE L’OBSERVATOIRE.

RODRIGUEZ, Gustavo Les matins de Lima