CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN, ROMAN FRANCAIS

Blaise CENDRARS

SUISSE – FRANCE – BRÉSIL

Frédéric Louis Sauser est né à La Chaux de Fonds, en Suisse, en 1887. Dès l’âge de 17 ans, il voyage, un peu partout dans le monde. Il prend le pseudonyme de Blaise Cendrars en 1911. Journaliste, il s’intéresse aux autres civilisations et à l’évolution du monde. Il est l’auteur d’ouvres autobiographiques, de poèmes, de pièces radiophoniques, de romans et d’une abondante correspondance. Il est mort à Paris en 1961.

Trop c’est trop

1957 / 2022

L’infatigable voyageur manchot (il avait perdu un bras pendant la guerre de 1914) Blaise Cendrars a bien connu une bonne partie de l’Amérique latine, tout comme la Chine, le Kenya, la Nouvelle Zélande et tant d’autres pays. Folio propose une réédition d’un recueil publié en 1957 qui a deux grands mérites : donner une idée de l’étonnante variété des talents du bourlingueur : nouvelles, souvenirs personnels, articles de presse, récits de voyage, chroniques, et aussi de montrer ce qu’étaient des lieux (le Brésil pour ce qui nous concerne plus directement) à une époque pas si lointaine mais qui n’a plus grand-chose à voir avec le pays malmené que nous avons sous les yeux.

Parmi la quinzaine de textes présents dans Trop c’est trop, plusieurs nous intéressent en particulier, nous, les amateurs d’Amérique latine. Ils nous emmènent dans des endroits connus (Rio de Janeiro par exemple) mais si différents de l’idée que s’en fait un Européen aujourd’hui.

Un exemple : sur les douze articles intitulés Noël aux quatre coins du monde, trois concernent notre Amérique. Dans Chez les Indiens du Nouveau Mexique, on découvre une coutume à la fois jolie et très amère : un arc en ciel multicolore en papier de soie qu’ils éclairent de l’intérieur tout en mâchant du peyotl, « en exil dans leur propre pays ». Mais, tout près, de l’autre côté de la frontière, les boîtes de nuit brillent de tous leurs feux, miroirs aux alouettes. On est à Ojos Calientes. À Bahia, la « Rome des Noirs », le petit Jésus de la crèche vivante n’est pas blond du tout, et même il est souvent une petite fille, noire, forcément.

Dans un autre texte, le dernier descendant d’une famille aristocratique parisienne, les de la Rancheraie, devenu chercheur d’or au beau milieu du plateau désertique quelque part au Brésil intéresse particulièrement Blaise Cendrars. L’accès est difficile, on n’a que de vagues nouvelles de l’homme prénommé Tigre, de sa femme et de leurs innombrables enfants. Mais l’histoire entamée dévie brusquement, et c’est le Brésil hors des métropoles qu’a envie de faire connaître l’auteur, un Brésil débordant de lumières, de sons, de rythmes (la samba est un peu partout), de métissages, de vie. Un Brésil qu’il a voulu, vers 1920, mettre en images pour le faire découvrir aux Européens.

Le modernisme des idées surprend : dans les années 50 du XXème siècle, Blaise Cendrars se plaint, par la bouche d’une vieille Russe vivant à Rio de l’abondance excessive des avions qui occupent « son » ciel et de leur inutilité. Il annonce dès ces années 50 les risques écologiques (qu’on ne nommait pas encore ainsi) que faisaient planer les projets « modernes ». On est aussi surpris par la liberté que se donne le narrateur : ce qui était censé décrire un Noël à Rio de Janeiro devient le récit d’un terrible naufrage.

Il ressort aussi un immense respect pour les gens qu’il croise et dont il parle, les plus pauvres surtout, pour la vie qu’ils mènent, pour leurs coutumes, leurs civilisations si méprisées par une majorité d’Européens. Aucun colonialisme chez lui, même si une lecture actuelle fera ressortir quelques vocables qu’on n’utiliserait plus de nos jours, dans la crainte ridicule de réactions plus ou moins justifiées : oui on devrait pouvoir utiliser le mot Nègre sans mépris !

Blaise Cendrars, c’est l’acceptation de l’autre quel qu’il soit.

Trop c’est trop, Folio n° 7128, 357 p.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURES / SOCIETES / ECOLOGIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES

Gerald DURELL

GRANDE BRETAGNE / ARGENTINE / PARAGUAY

Né dans les colonies britanniques de l’Inde en 1925,Gerald Durell s’est très tôt intéressé à la faune et à la flore qu’il a fait connaître largement par ses essais, ses conférences, ses interventions télévisées et par la fondation du Durell Wildlife Conservation Trust et d’un zoo sur l’île de Jersey. Il est mort en 1995. Il était le frère de Lawrence Durell.

La forêt ivre

1956 / 1976 (éd Stock) / 2022

Drôle de naturaliste que ce Gerald Durell. Bon connaisseur de la faune exotique, il n’hésite pas à se moquer d’un oiseau nouveau-né (« Il lui manque une case ») avant d’admettre que la bestiole n’est pas aussi idiote qu’il l’avait cru, il interprète subjectivement un geste ou une attitude : les houip d’un oiseau capturé peuvent être amicaux ou de désapprobation. Lesdits animaux sont destinés à un zoo que Gerald Durell a créé près de Londres.

Les rapports entre le scientifique et la nature ont  bien changé depuis 1954, date de l’expédition réalisée en Argentine et au Paraguay par l’auteur et sa femme Jacquie. Très britannique, notre « aventurier » remarque les relents d’ail chez ses voisins de bateau originaire de pays méridionaux, se réjouit de découvrir que l’estancia où il est reçu possède une décoration très victorienne, de très bon goût donc, même la moustache des gauchos est victorienne (mais hélas tachée de nicotine). Et il ne manque pas de cet humour qu’on reconnait volontiers à nos voisins, celui des happy fews, généreusement il nous invite dans son cercle.

Pour profiter pleinement de ce texte, il faut au lecteur de 2022 laisser de côté les (saines) idées en vogue qui, parfois d’ailleurs, frisent le fondamentalisme. Le respect pour l’animal ne prenait pas la même forme qu’aujourdhui. On acceptera la moquerie très présente sur les chutes répétées d’un animal à pattes démesurées et on pensera à un film de Chaplin. Et on rira aussi, sans penser à mal.

De très belles descriptions d’une nature sauvage émaillent les chapitres, couleurs changeantes des fleurs et des arbres, brises ou vents qui font danser tiges et feuilles, bruits inconnus qui donnent une vie mystérieuse aux forêts. En les lisant de nos jours on ne peut que se demander si on pourrait encore jouir aussi librement de telles merveilles. L’expédition avance avec ses inévitables surprises et ses contretemps, l’étonnement de nos Anglais remplace l’inquiétude des premiers jours, l’enthousiasme ne manque pas, et le petit côté gentil colonisateur pas méchant a son charme, si on le replace dans les années 50. Leur réaction à l’annonce d’une révolution qui secoue le pays est une  manifestation de plus de l’humour (anglais) : « C’est le sport national, ici ».

Les descriptions scientifiques de Gerald Durell sont curieusement coupées par des réflexions qui semblent plus naïves, souvent proches de l’anthropomorphisme, par exemple quand il prétend d’un renard gris de la pampa qu’il vient de recueillir qu’« il était secrètement persuadé d’être un chien » ! Le charme pur d’une vulgarisation, ce qu’il fait efficacement toute sa vie, radio, télévision et livres.

La forêt ivre, traduit de l’anglais par Mariel Sinoir, traduction révisée par Leïla Colombier, éd. La Table Ronde, 256 p., 14,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / PARAGUAY / AVENTURES / NATURE / HUMOUR / EDITIONS LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN MEXICAIN

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

José FALERO

BRÉSIL

José Falero est né à Porto Alegre en 1987. Il a vécu ses premières années dans un bidonville et a pratiqué divers métiers dans la construction, la restauration… et dans un supermarché. Supermarché est son premier roman.

Supermarché

2020 : 2022

Deux hommes se partagent la vedette, avec, en arrière plan, deux ou trois comparses dont M. Geraldo, le directeur d’un supermarché dans un quartier un peu bourgeois de Porto Alegre. Deux de ses rayonnistes, autrement dit des hommes à tout faire dans l’établissement, Pedro et Marques que M. Geraldo soupçonne de lui choper diverses marchandises dans la réserve, mais qu’il a du scrupule à mettre à la porte. Il n’a aucune preuve contre euxet, en plus, ce sont les meilleurs professionnels de son équipe. Pedro est un grand lecteur, de Marx en particulier, et Marques est un auditeur consciencieux des discours de son collègue et ami.

La théorie sur le fonctionnement de l’économie moderne et mondiale énoncée par Pedro est un modèle qu’on devrait imposer dans les écoles spécialisées à former ceux qui s’intituleront économistes, qu’on lit dans les revues sérieuses, qu’on entend à la radio, qui se plantent la plupart du temps (et pas qu’un peu) dans leurs prévisions.

Mais une théorie ne suffit pas, il faut passer à la pratique et enfin accéder à la richesse (Marx a-t-il été correctement digéré ?). Or passer à la pratique est facile : ils vendront de la marijuana. Le hic, qui apparaît dès le premier jour de l’entreprise, c’est d’appliquer la belle théorie de Pedro et son concept social, voire carrément socialiste (l’égalité, la confiance, etc.) se révèle d’une complexité inattendue et insoluble.

Sous des aspects de comédie constamment drôle par ses situations et surtout son langage, José Falero dresse très habilement un tableau désabusé de la société brésilienne (pas seulement brésilienne, d’ailleurs), les inégalités sociales, le rapport à l’argent, ce qu’on nomme la réussite, le regard des autres. Si l’auteur semble ne plus se faire aucune illusion sur les réalités économiques mondiales et régionales, il s’en amuse avec une ironie, un humour cynique qui est une des grandes réussites du roman. Un autre mérite est la langue utilisée, celle des jeunes néo-délinquants, brillamment traduite dans un français plein de saveur populaire, la tchatche convaincante de Pedro et la lourdeur sympathique de Marques qui refuse,  proteste, consent, accepte et finit plus enthousiaste encore que son pote : deux hommes, pas des héros, quoique…

Quant aux arguments longuement exposés par Pedro, ils sont déroutants, tordus, mais leur conclusion est finalement d’une évidence confondante. Pedro décidément est un véritable philosophe doublé d’un économiste doué.

Alors, la morale dans tout ça ? Supermarché oblige à rire en la laissant de côté. Il n’est ni amoral, ni immoral, il est extra-moral ! Tout en débordant d’humour, il est aussi purement social, chaque chapitre offre une surprise, les émotions ne manquent pas, l’émotion tout court non plus. Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !

Supermarché, traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 336 p., 22 €.

José Falero en portugais : Os supridores, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / HUMOUR / AVENTURES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMITIE / EDITIONS METAILIE.

En lisant ce Supermarché, on peut penser à un roman argentin dont le thème est voisin, La nuit de l’Usine de Eduardo Sacheri. Voici mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Nélida PIÑON

BRÉSIL / PORTUGAL

Nélida Piñon est née en 1937 à Rio de Janeiro. Auteure de plus de vingt romans, elle est académicienne (elle a été la première femme à la présider). Elle est aussi membre de l’Académie mexicaine. Elle a également été lauréate, enter autres distinctions, du Prix Juan Rulfo et du prestigieux Prix Prince des Asturies en Espagne.

Un jour j’irai à Sagres

2020 / 2022

Mateus, le narrateur âgé, revient sur son enfance, vers 1860, dans un village perdu à l’extrême nord du Portugal. Fils de personne (personne ne sait qui est son père et sa mère l’a rejeté à la naissance comme elle a été rejetée par Vicente, son père à elle), il vit en tant que petit-fils. Vicente lui sert de mère, de père, de frère et lui enseigne la vie. Une vie en communion intime avec une nature amicale : elle nourrit les hommes et les animaux, les aide et les aime dans un amour partagé. En hiver une poule ou même un âne peuvent donner leur chaleur en dormant contre les humains. Ce n’est pas pour autant l’Éden dans cette région au climat ingrat : Mateus souffre de l’absence qu’on ne lui a jamais expliquée de sa mère qui de temps en temps fait de brèves apparitions qui se terminent dans la violence. Il apprend la vie, observe, aime ce qui l’entoure, les silences inexpliqués, les accouplements exempts de sentiments, la nature, humains et animaux, est ainsi faite. Mais la nature, c’est aussi la fragilité des êtres vivants, animaux et humains.

Sagres est un village situé exactement à l’autre bout du Portugal, là-bas, tout au sud. Il attire irrésistiblement Mateus (le nom ? l’image qu’il en a ? le souvenir historique ?). Réalisera-t-il cette chimère, titre du roman ? Mateus sait qu’il y a bien longtemps un roi du Portugal y a créé une école de navigation qui ouvrirait les nouveaux horizons aux prestigieux navigateurs portugais, ceux, parmi d’autres, qui installeraient le pouvoir de Lisbonne au Brésil, le pays de Nélida Piñon. Ce qui fut cette école est devenu un fort désormais en ruine, le décor de scènes troublantes dans le roman.

Le texte de ce beau roman est semblable à une broderie : on retrouve le doux mouvement de la main qui pique vers l’avant pour retourner un peu en arrière et former par ce geste un motif qui prend forme. Les couleurs se mêlent, se séparent, font contraste et se complètent et surtout s’harmonisent. À la fin, c’est une tapisserie superbe et grandiose que nous avons sous les yeux.

Cette manière de conter a une autre qualité, à la lecture : elle provoque un agréable enivrement : on est par exemple à Lisbonne, au centre du roman et du parcours de Mateus, on est aussi dans le village natal, le grand-père mort est très présent (vraiment présent ?), un événement qui s’est produit sous nos yeux est à venir. Rien de fantastique dans tout cela, mais une poésie prenante, émouvante toujours.

Dans les différents épisodes, c’est la vie qui est célébrée, une vie ordinaire faite de désillusions et de bonheurs, de beaucoup de recherches, de tâtonnements et aussi d’amours instinctives et d’un amour irréalisable, un ou peut-être deux. Le sexe est pour le jeune homme une des préoccupations les plus vives et les plus douloureuses. L’homme est un animal à qui le salut est peut-être accessible. Et la vie, c’est plus que tout le lieu où on se trouve, un lieu universel, qui se partage entre plantes, animaux et humains, entre la malédiction qu’est à certains moments exister et à d’autres de jouissances débridées ou de contemplation, entre ce que certains appellent le mal et ce que les mêmes prennent pour le bien. L’univers entier tient en Mateus, et le péché « fait partie de notre humanité », comme le souligne l’intellectuel du village.

Un jour j’irai à Sagres, d’une originalité éblouissante, survole et pénètre des domaines aussi différents que la poésie, la philosophie, l’histoire, le corps, l’esprit et l’âme humaine, le désespoir existentiel, les diverses formes de l’amour, tout cela sans que jamais la lecture soit alourdie. Rien n’est ennuyeux, au contraire, c’est à la fois léger et profond. Un très grand roman.

Un jour j’irai à Sagres, traduit du portugais (Brésil) par Didier Voïta et Jane Lessa, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 480 p., 24 €.

Nélida Piñon en portugais : Um dia chegarei a Sagres, ed. Editora Record Ldta, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : BRESIL / PORTUGAL / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / SOCIETE / AVENTURES / EDITIONS DES FEMMES.

CHRONIQUES

FRANZOBEL

AUTRICHE / CUBA / ESPAGNE

Franzobel (Franz Stefan Griebl) est né en Haute Autriche en 1967. Après des études d’allemand et d’histoire, il se consacre à la littérature. Il est l’auteur prolifique d’une quarantaine de romans et de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre. Il vit à Vienne.

Toute une expédition

Ferdinand Desoto, inspiré par les Cortés et autres Pizarro qui l’ont précédé, souhaite trouver la gloire et la fortune en dirigeant une expédition quelque part, peu importe où, sur les territoires encore vierges d’Amérique pas encore latine. L’écrivain autrichien Franzobel reprend cette épopée pas plus glorieuse que ça dans ses détails : on voit de près les membres de l’aventure, leur passé, de brefs épisodes sur la cour de Charles Quint ou sur une Séville bouillonnante.

Franzobel n’a pas voulu présenter un récit historique rigoureux : la forme de puzzle peut paraître souvent un peu confuse, comme les allers-retours entre plusieurs moments de l’action, sans des repères nets, temporels ou géographiques. Il faut aussi accepter les anachronismes assumés (on parle par exemple de convoyeurs de fonds sous le règne de notre Henri III), souvent drôles mais parfois inutiles. C’est une fresque qu’on pourrait presque qualifier de baroque qui se déploie, avec les villes médiévales et leurs voyous, les prêtres, les petits et les grands nobles.

Desoto avait participé avec Pizarro à la conquête de l’empire inca. Il n’a qu’un désir, imiter Pizarro, en mieux si possible, n’importe où il resterait des terres à prendre. Ce sera finalement la Floride et le sud de ce qui est actuellement les États-Unis. Parmi les faits historiques avérés (d’autres sont parfaitement farfelus), on découvre le sérieux avec lequel la Couronne espagnole contrôle le départ des navires pour les Indes : tout est vérifié, gens, provisions de bouche ou contrebande éventuelle. Pour les faits imaginés ou créés par le narrateur, il faut se dire et se répéter que l’auteur a voulu une fiction divertissante et que la réalité historique, les faits, ne sont qu’un élément du roman. Au lecteur d’aller vérifier ensuite, s’il le souhaite, ce qui est bien arrivé et ce qui ne s’est jamais produit, qui aurait pu se produire…

Si l’on accepte la lenteur de l’action (l’expédition elle-même commence vraiment en quittant la Havane, et c’est page 250), si l’on accepte ces chocs temporels et culturels (on croise sur les navires aussi bien Ikea que l’ombre de Marylin Monroe), si l’on veut bien rester sceptiques par rapport aux réalités historiques, on prendra un certain plaisir, un peu adolescent, à rêver d’aventures au soleil, on sourira des portraits souvent ironiques des participants, on se laissera porter par une imagination qui se plaît à sortir des normes traditionnelles.

Toute une expédition, traduit de l’allemand (autrichien) par Olivier Mannoni, éd. Flammarion, 450 p., 22,90 €.

MOTS CLES : AUTRICHE / CUBA / ETATS-UNIS / HISTOIRE / HUMOUR / AVENTURES / EDITIONS FLAMMARION.

CHRONIQUES

Jean-Paul DELFINO

FRANCE / BRÉSIL / ARGENTINE

Jean-Paul Delfino est né à Aix-en-Provence en 1964. Amoureux de l’Amérique latine, en particulier du Brésil, il est l’auteur de romans pour la jeunesse, d’essais, de scénarios pour la radio et d’une vingtaine de romans.

Isla Negra

2022

Disons-le tout de suite, Isla Negra n’a qu’un très lointain rapport avec l’Amérique latine. Mais… Mais, pourquoi se priver d’une lecture agréable ? Et puis, avec Jean-Paul Delfino, amoureux du continent, on suppose qu’il ne pourra s’empêcher d’y faire allusion.

On est dans une Province qui pourrait bien se situer entre Perpignan et Narbonne. Jonas Jonas, un vieil original, refuse de se faire expulser de sa vieille maison construite jadis sur une colline sableuse dominant la mer. Dune et manoir sont connus sous le nom d’Isla Negra. Le promoteur local, Charles Dutilleux, a lancé la procédure (légale) pour récupérer le terrain plus que la maison et ajouter des millions d’euros aux millions d’euros qu’il possède déjà.

La maison n‘est pas de première jeunesse, une tempête une nuit la rapproche dangereusement de l’état de ruine. Le réchauffement climatique y est pour quelque chose aussi. Jonas n’est pas seul, soutenu indirectement par les uns, aidé de près par d’autres. Les belles personnes ne manquent pas, parfois sous des apparences qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant : la bimbo rectifiée par la chirurgie esthétique, la doyenne centenaire spectaculairement peinturlurée du village, l’Argentin de Carcassonne, méritent d’être connus.

Georges, ou Jorge, ou l’Argentin de Carcassonne, est un bon bandonéoniste, on ne sait pas très bien dans quelles conditions il a appris à jouer de cet instrument, Jean-Paul Delfino en profite pour donner de passionnantes précisions sur des aspects peu connus du tango argentin et de son prolongement brésilien. Le nom de la maison, on le saura de la bouche de Jonas, a été directement inspiré par une des demeures de Pablo Neruda au Chili, celle où il est décédé en 1973. Celle du roman lui ressemble d’ailleurs beaucoup.

Cette fable pleine d’idéalisme et d’optimisme, se lit d’un trait, les méchants y sont vraiment méchants, mais en minorité, les malheureux chahutés par la vie débordent de vitalité malgré tout ce qui les accable. Dans un monde si gris, une telle lecture remet du baume au cœur.

Isla Negra, éd. Héloïse d’Ormesson, 242 p., 18 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / CHILI / AVENTURES / ECOLOGIE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS HELOÏSE D’ORMESSON.

Pour prolonger cette lecture, un autre livre de Jean-Paul Delfino à découvrir : sa vision des débuts de la samba brésilienne, Bossa Nova, la grande aventure du Brésil (éd. du Passage). Mon commentaire sur AnnA :

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/4532

CHRONIQUES

João Gilberto NOLL

BRÉSIL

João Gilberto Noll est né à Porto Alegre en 1946. Après des études e Lettres dans sa ville puis à Rio, il a été journaliste avant d’écrire des pièces de théâtre puis des tomans et des nouvelles. Il a enseigné aux États-Unis. Il est décédé à Porto Alegre en 1917.

Hôtel Atlantique

1989 / 2022

Le narrateur a tout juste la quarantaine mais il est dans un sale état, il se sent vieux, ce qui ne l’empêche pas de lutiner allègrement la jeune réceptionniste de l’hôtel miteux où il s’installe sans savoir s’il restera une nuit ou plus. On vient d’ailleurs d’y assassiner un client, c’est un détail.

Ballotté par le hasard, le quadragénaire prend le lendemain un bus sans savoir où il a envie d’aller… mais, en fait, a-t-il des envies ? Après c’est une voiture qui le rapproche du Sud du Brésil, pourquoi pas ?

Le narrateur fait montre d’un grand détachement : les déplacements à travers le Sud brésilien comme les différentes étapes semblent glisser sur sa conscience comme une goutte d’eau sur les plumes d’un canard. Au lecteur de décider si un des événements qui adviennent compte ou pas, c’est un jeu que propose João Gilberto Noll. On peut y jouer volontiers jusqu’au moment où…

Hôtel Atlantique  fait heureusement partie de ces romans absolument inclassables. César Aira est un des inconditionnels de l’œuvre de João Gilberto Noll, cela semble tout à fait normal si l’on connaît un peu ses écrits. Leur liberté de narrateur est leur espace naturel.

Au fur et à mesure que l’état de santé du pauvre anti-héros se dégrade, que son espoir s’affaiblit au même rythme que son corps, sa volonté de bouger, de réagir peut-être (ce n’est pas certain) se développe, il lui est nécessaire de reprendre sa route en ignorant où elle le mènera, mais cette incertitude est secondaire.

Sous ses allures d’histoire qui s’égare, Hôtel Atlantique donne une belle leçon de vie à chacun. Oui, bien sûr, la mort rôde, s’approche parfois pour se retirer, parfois pour s’approcher encore un peu plus, tant qu’elle n’est pas sur nous, tout contre nous, il y a moyen de faire quelque chose. João Gilberto donne cette leçon avec la plus grande maîtrise, sans en avoir l’air.

Hôtel Atlantique, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. Christian Bourgois, 139 p., 18,50 €.

João Gilberto Noll en portugais : Hotel Atlántico, ed. Francisco Alves (1995).

João Gilberto Noll en français : La brave bête du coin, éd. do.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURES / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut (on doit !) lire ou relire tout roman de César Aira, peut-être le plus récemment traduit, Le Président (éd. Christian Bourgois :

CHRONIQUES

Pedro CESARINO

BRÉSIL

Pedro Cesarino est né en 1977. Il est un anthropologue réputé, chercheur et enseignant à São Paulo, il s’est particulièrement intéressé aux peuples indiens vivant au Nord-Ouest du Brésil. Il a participé au scénario du film La fièvre de Maya Da Rin en 2019. L’attrapeur d’oiseaux est son premier roman.

L’attrapeur d’oiseaux

2016 / 2022

Au fin fond de la forêt amazonienne, les frontières entre États existent bien sur le papier. Brésil, Venezuela, Colombie, Pérou ne sont pas très loin (aux proportions américaines). Elles sont invisibles sur le terrain. Les gens qu’on croise, indiens pour la plupart sont de leur village ou de leur peuple avant de se sentir colombiens ou brésiliens. Pedro Cesarino, qui est un anthropologue  reconnu au Brésil, connaît bien la zone d’où il part pour tenter, après plusieurs échecs, de trouver la trace de l’Attrapeur d’oiseaux, de compléter les bribes de la légende connue chez certains peuples mais qu’on garde secrète. Il le sait bien, rien n’est facile. Il faut suffisamment de provisions, de carburant, de diplomatie. La violence entre tous ces humains réunis là par le plus grand des hasards, les peuples indiens errants devant se faire une place, les Blancs aventuriers trafiquants persuadés qu’ils ne peuvent s’imposer que par la violence.

Sur la pirogue d’un Indien ami de longue date et de sa famille, Pedro Cesarino s’intègre peu à peu, malgré les incompréhensions réciproques : « Que fais-tu ici ?, lui demande-t-on » sans que la réponse soit très claire même pour le Blanc. L’anthropologue écoute et note la légende qu’il poursuivait, observe comment va la vie, comment se font les liens d’amitié entre Indiens et parfois, rarement, entre Indiens et Blancs.

Parfois, quand les conditions sont trop dures (et notre écrivain n’est pas un pleurnichard, un timoré), on se demande à quoi bon répéter de telles épreuves, les jours de pluie continue, les fièvres, la fatigue proche de l’épuisement. La réponse est toute simple : il ne peut pas vivre autrement. Il a renoncé à son couple, à l’idée d’avoir un jour des enfants parce que sa vie est là, sur cette pirogue habitée par une famille indienne. Au bout du voyage devrait l’attendre la réalité de cette légende qu’il poursuit depuis des années. Est-elle inatteignable ? Il en existe plusieurs versions et Pedro Cesarino, comme les explorateurs mythiques à la recherche sur les mêmes terres de l’El Dorado, en a fait son but unique. Mais elle le fuit, on lui dit, on lui répète qu’elle est dangereuse, qu’elle n’a jamais été terminée, qu’on ne sait pas, qu’on ne sait plus.

L’ethnologue, qui est déjà familier des lieux et des gens (on le considère comme un fils de plus dans la famille, on lui propose d’être le nouveau chef du village) n’en finit pas de découvrir des nuances jusque là inconnues dans le protocole local (rire ou ne pas rire devant un visiteur, accepter ou non les avances d’une femme mariée au risque de provoquer un conflit dans le village), ou de nouvelles variantes dans la cosmologie des tribus où il réside de temps en temps. Il avoue ne pas tout comprendre, ce qui est rare chez un scientifique de cette trempe.

Un peu à l’inverse de Luis Buñuel qui avait donné la forme d’un documentaire à un film qui avait été mis en scène (Las Hurdes / Terre sans pain), Pedro Cesarino fait un roman d’un sujet parfaitement documenté. Et peu importe la classification, la frontière s’efface souvent. Le roman, c’est l’aventure du narrateur dans la forêt, aux prises avec la nature et les peuples hostiles, le documentaire c’est la vie dans un village indien, les croyances, les légendes et un extraordinaire rite funéraire. Un rite funéraire qui s’accorde avec l’ambiance générale et personnelle d’une fin de séjour où, hors une légende incomplète, la vie semble se dissoudre dans une nature implacable.

L’attrapeur d’oiseaux, traduit du portugais (Brésil) par Hélène Melo, éd. Rivages, 158 p., 16 €.

Pedro Cesarino en portugais : Rio acima, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / ANTHROPOLOGIE / SOCIETES / FORET VIERGE / EDITIONS RIVAGES.

Un autre livre récent sur une expéditions aventureuse : Un arc de grand cercle de Mateusz Janiszewski :

CHRONIQUES

Mateusz JANISZEWSKI

Deux romans très différents, aux antipodes l’un de l’autre cette semaine, avec un point commun : le passage du Cap Horn et deux croisières problématiques dans le Sud de l’Amérique latine, Le saint du Néerlandais Martin Michael Driessen et Un arc de grand cercle du Polonais Mateusz Janiszewski.

ARGENTINE / POLOGNE

Mateusz Janiszewski est né en 1975. Il est chirurgien, traducteur et écrivain. En tant que médecin, il a participé à plusieurs missions humanitaires en Asie. Un grand arc de cercle est le récit d’une expédition dans l’Antarctique partie en 2015 d’Argentine.

Un arc de grand cercle

Patagonie – océan Glacial – Antarctique

2022

Après un séjour peu apprécié dans une Buenos Aires écrasée par la canicule et en proie à une crise économique elle aussi écrasante, Mateusz Janiszewski, un chirurgien polonais, entame la répétition par un équipage polonais d’un voyage fait en 1914 dans les mers antarctiques, celui d’Ernest Shackleton dont on a retrouvé l’épave qui vient très récemment d’être filmée.

C’est à une bien curieuse poésie que nous convie l’auteur – aventurier : le scientifique ne cesse de pointer son nez, les allusions à la géométrie, à la mécanique, ne manquent pas, et pourtant son regard ne s’arrête pas là : il est souvent acéré (c’est peu dire que ce qu’il a vu de Buenos Aires ne lui a pas plu, la pampa découverte à travers les vitres d’un bus pas davantage), mais une couleur, un accident de terrain inattendu provoquent un éclair de beauté soudaine qui fait naître une pensée sur la place de l’être vivant dans un tel décor ou sur un texte lu jadis. La « symphonie de la vie », ce que recherche Mateusz Janiszewski est-elle à sa portée ? À la nôtre ?

Mateusz Janiszewski est un de ces « aventuriers » modernes dont les « aventures » se transforment en livres, dont l’aventure », soigneusement préparée et encadrée (il faut lire les deux pages qui énumèrent les couches de vêtements avec leurs fermetures velcro !) n’a plus que de très lointains rapports avec ce qu’a dû connaître Ernest Shackleton. On est surpris par son pessimisme général (Buenos Aires est invivable, l’Argentine d’une tristesse infinie, le climat en Patagonie intolérable) et il semble surpris qu’en passant le Cap Horn la mer soit démontée. Le froid dont il souffre est un de ses soucis essentiels. Autre surprise pour le lecteur habitué à ce genre de récits : ici, c’est le « je », la première personne, qui prime. En quoi consistait l’équipage, on ne le saura pas, tout juste le prénom du capitaine, Artur, et de brefs adieux de retour à Buenos Aires. Tout se concentre sur le narrateur.

Et, paradoxalement, ce qui peut apparaître comme un défaut fait l’originalité de ce récit qui va à contre-courant des « normes ». Quand généralement les auteurs se donnent le beau rôle, font ressortir leur volonté de vaincre les éléments naturels et partagent la joie de triompher, Mateusz Janiszewski, lui, décrit ses souffrances, le côté dérisoire de l’expédition entreprise. Il y a de belles pages, la description minutieuse d’un iceberg et de ses couleurs, une poésie accompagnée de citations ou d’allusions à des écrivains qui ont partagé ces émotions, avec en tête Herman Melville dont le Moby Dick a fasciné notre guide, certains connus, d’autres dont nous découvrons les noms et qui sont souvent publiés en français.

Comme en négatif ressort l’aventure vécue presque dans la passivité par Mateusz Janiszewski. Il offre un récit à contre-courant, ce qui fait son originalité.

Un arc de grand cercle. Patagonie – océan Glacial – Antarctique, traduit du polonais par Laurence Dyèvre, éd. Noir sur Blanc, 180 p., 18,50 €.

Mateusz Janiszevski en polonais : Ortodroma, ed. Znac.

MOTS CLES : ARGENTINE / POLOGNE / AVENTURES / POESIE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

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