CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

ROMAN PERUVIEN, ROMAN VENEZUELIEN, V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène. Après un premier recueil de micro récits bien accueillis par la critique et les lecteurs, voici son premier roman.

El dolor de la sangre

2022

Martha vit à Lima depuis quinze ans. Elle a quitté le Venezuela, son pays natal, pour pratiquer son métier de photographe pour lequel elle est reconnue en Amérique latine. Son agent lui annonce qu’elle est invitée pour une série de photos de la fille d’un ministre vénézuélien qui elle-même veut entrer en politique. Ces photos glamour seraient une jolie introduction dans le milieu en passant par les revues qu’on appelle populaires.

Ses relations avec sa famille qui vit toujours à Caracas (une mère, deux sœurs et un frère, Rodrigo), sont réduites à presque zéro, Martha semble très réticente à se rapprocher d’eux si l’occasion se présentait et elle n’envisage même pas de leur annoncer sa venue pour quelques jours. Elle ne parle jamais de son passé familial avec ses amis et essaie constamment de le refouler. L’évocation de son frère en particulier lui est pénible, comme celle de l’attitude de la mère, dont le fils est celui à qui on pardonne tout, au détriment des trois filles.

À son arrivée à Caracas, elle est surprise d’être accueillie par Rafael, un ancien voisin et ami d’enfance, qui était un petit garçon timide, amoureux en secret de Martha. Il a visiblement réussi, ne se déplace qu’en voitures blindées surveillées par des gardes du corps. Il lui avoue être à l’origine de son invitation pour les séances photos et, plus tard, lui conseille vivement d’aller rendre visite à sa famille.

On reste au plus près des réactions de Martha, partagée entre sa réussite professionnelle qui, sur place, semble ne plus compter pour les collègues vénézueliens, et sa redécouverte d’une ville où elle a passé son enfance et son adolescence et qui, en quinze ans, s’est considérablement dégradée. Kathy Serrano a su rester au plus près de cette femme assez éloignée des conflits politiques pour voir avec un regard qu’on pourrait qualifier de neuf des réalités souvent déformées pour des raison purement idéologiques : elle découvre des pénuries qui touchent directement la vie de chaque jour, une corruption qui, bien que cachée, se révèle un peu partout et une violence qui n’existait pas quinze ans plus tôt : il est devenu impossible de sortir seul(e) dans beaucoup de quartiers, même de jour. On est à mille lieues d’une description militante, et celle-ci n’en est que plus forte, plus crédible. Le féminisme, discret mais efficace, est lui aussi bien présent.

Quant aux silences qui pèsent sur les relations familiales, les mystères se dévoileront peu à peu, un équilibre qui ne peut que se détruire a été établi grâce à des non-dits, là aussi la romancière a très bien réussi à maintenir une sorte de suspense psychologique qui révèle peu à peu, sans trop en dire, ce que même Martha avait tenté de refouler.

Le portrait de cette femme est la grande réussite du roman : le combat entre ses faiblesses et sa force naturelle est le moteur du roman, rien n’est éludé, ce que le lecteur pourrait voir comme des défauts est simplement une partie d’elle, de nature, elle règne sur un récit qui, autour de quelques personnes, est aussi celui d’un pays qui souffre mais qui survit, comme Martha.

El dolor de la sangre, ed. Planeta Perú, 204 p.

MOTS CLES : PEROU / VENEZUELA / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FEMINISME / EDICIONES PLANETA.

Mon commentaire, sur AnnA, en novembre 2019, sur le recueil de nouvelles de Kathy Serrano : Húmedos, sucios y violentos.

CHRONIQUES

Pola OLOIXARAC

ARGENTINE

Pola Oloixarac (pseudonyme de Paola Caracciolo) est née à Buenos Aires en 1977, est journaliste, traductrice et l’auteure de trois romans. Elle vit à Barcelone.

Mona

2019 / 2022

Mona? romancière péruvienne résidant aux États-Unis a quelques petits défauts, l’alcool et des antidépresseurs pris en quantité, elle peut être un peu nymphomane quoique frustrée. Elle a aussi de grandes qualités : c’est une observatrice douée et son premier roman vient d’être sélectionné pour un prix renommé en Suède. Elle est née au Pérou, a séjourné dans divers pays et vit en Californie.

Au bord d’un lac de rêve, Meeting réunit des auteurs venus du monde entier qui passent quelques jours en rencontres dites littéraires avant la proclamation du prix prestigieux. Mona écoute et regarde, elle se souvient aussi. Elle écoute les échanges entre ces créateurs, certains qui ont produit des séries de best sellers, d’autres qui sont restés de parfaits inconnus en dehors de leur cercle proche, certains qui sont même apeurés par un peu de lumière sur eux, d’autres qui sont persuadés d’être le centre du monde littéraire… et d’être le futur lauréat.

Mais Mona ne se limite pas à ironiser sur la vanité, bien réelle, de ce spectacle, il lui arrive d’être émue, par un témoignage, par un aveu échappé, même si l’ironie domine. On n’est pas étonné du nombrilisme, discret, caché souvent, du snobisme, du pouvoir de la mode, qu’on rejette violemment ou qu’on admire béatement, on l’est en revanche des fêlures secrètes que Mona débusque, des blessures qui se donnent ou qui se reçoivent, inconsciemment ou pas. Le regard de Mona est implacable mais juste. On n’assiste pas à un jeu de massacre, seulement à la réunion de gens artificiellement confrontés à eux-mêmes et à leur art, à l’art. Implacables aussi sont les phrases de Pola Oloixarac pour caractériser les silhouettes croisées. Quelques mots lui suffisent pour faire connaître celui ou celle qui apparaît devant Mona.

Discret et omniprésent, au centre de tout sans que cela soit une évidence, se trouve le corps, le corps qu’on cache ou qu’on dévoile. Celui de la grosse traductrice un peu aigrie, celui, attirant le plus souvent, de quelques auteurs mâles, celui d’un renard assassiné. Celui de Mona surtout, qui lui réclame ses doses d’alcool et de médicaments, qui souhaiterait attirer mais qui hésite à le faire, qui probablement a souffert, on s’en doute. Malgré les apparences, elle est pudique, Mona.

Le vrai féminisme peut être subtil ! Pola Oloixarac est une battante, son style le montre, ce qu’elle raconte est tout sauf tiède. Sa vision de la femme, Mona et les autres écrivaines, est variée (la femme existe-t-elle ?), elle n’est pas combative, ce qu’elle montre de ces femmes-là est une somme de touches qui dévoilent, pour ceux qui veulent voir, une fragilité cachée qui n’est pas faiblesse, elles ont en elles les ressources qu’elles pourront mettre en œuvre si…

L’humour qui imprègne le roman tient non seulement dans l’ironie des descriptions ou dans l’évidence du rapport direct entre l’art et le spectacle, chacun des auteurs joue un rôle (plus ou moins réussi), certains échappent au ridicule, d’autres s’y complaisent sans toujours en être conscients. Cette réunion de vrais bons écrivains est une farce dont nous sommes les seuls à jouir, avec Mona, eux sont les acteurs inconscients des plaisirs qu’ils nous donnent.

Et, superbe paradoxe, malgré l’ironie, la dérision, qui sont les vainqueurs absolus de cette réunion chaotique, comme souvent dans ce genre de réunions, universitaires ou entre auteurs, c’est la Littérature, avec un grand L, qui triomphe, non une comparaison entre écrivains, qui aurait pu être une émulation, non la gloire de recevoir un prix, non une pseudo reconnaissance internationale, la Littérature, c’est-à-dire, écrire dans son coin, aussi bien que possible, et partager un aboutissement qui plaira peut-être… Mona, qui est bien l’aboutissement qu’on a sous les yeux, pourra surprendre mais plaira forcément à un amoureux de la littérature.

En écrivant ces lignes, j’avoue avoir éprouvé une inquiétude un peu glaçante : ressembler aux participants du roman dans leur pédanterie, leur rigidité, leur supériorité affichée et le ridicule qui en découle !

Mona, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 171 p., 19 €.

Pola Oloixarac en espagnol : Mona / Las constelaciones oscuras, ed. Literatura Random House / Las teorías salvajes, ed. Alpha Decay, Barcelona.

MOTS CLES : PEROU / LITTERATURE / CREATION / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, un roman de César Aira raconte lui aussi la réunion, très loufoque, d’un groupe d’écrivains : Le congrès de littérature. Mon commentaire sur AnnA :

V.O.

Alonso CUETO

PÉROU

Né à Lima en 1954, Alonso Cueto est universitaire, journaliste et romancier. Son œuvre a été primée à plusieurs reprises, tant au Pérou qu’en Europe et même en Chine. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

Otras caricias

2021

Que peut faire un homme banal contre l’insatisfaction par rapport à ce qu’il est, à ce qu’il sait de lui-même, à ce qu’il souhaiterait, en un mot, par rapport à la vie ? C’est la question qui se pose à Albino Reyes et, indirectement, aux autres personnages de ce roman.

Albino vit à Lima, il a soixante ans, il est veuf et ne s’est pas complètement remis de la mort de Gladys, deux ou trois ans plus tôt. Il enseigne la littérature dans un collège et tous les vendredis soirs, il chante des valses populaires dans un modeste cabaret.

Un vendredi soir, une jeune femme assise à une table au centre d’un groupe de jeunes apparemment peu intéressés par ces chansons d’un autre temps, attire son regard et fait naître en lui un espoir insensé, attisé par quelques mots qu’elle lui adresse. Et s’il était à un carrefour de sa vie ?

Otras caricias, roman modeste sur tous les plans (126 pages, sans effets spectaculaires, des personnages ordinaires, des vies tranquilles) est un très bel hommage à ceux qui ne se font généralement pas remarquer : la seule scène au cours de laquelle Albino se trouve au centre d’une scène d’action, comme on dit, ne tourne pas à son avantage, et pourtant sous la plume d’Alonso Cueto, il devient un de ces personnages littéraires dont on se souviendra, non par un effet de ressemblance (on ne s’identifiera pas forcément à ce sexagénaire un peu terne), mais par une espèce d’affection qui se crée avec cet homme plein encore d’espoirs, d’illusions, penseront peut-être certains lecteurs. Mais lui ne renonce pas à vivre, malgré l’absence de la femme disparue, l’érosion de ses attentes, les limites de ses convictions.

Alonso Cueto en profite pour rendre un hommage poignant et très fort à la littérature et à la musique. Albino enseigne, la littérature, on l’a dit et, malgré parfois le désintérêt de certains élèves, reste persuadé de l’utilité de sa tâche, il sait que la littérature l’a aidé à plusieurs moments de sa vie, surtout pendant les périodes noires, il voudrait en convaincre les plus jeunes, ses élèves et son neveu, porté davantage sur l’aspect financier de la vie. Quant à la musique, il sait que ce qu’il chante est dépassé par des modes qui elles aussi changeront, mais il est tout aussi persuadé que ses valses créoles sont toujours aussi émouvantes dans leur naïveté.

On ne peut qu’être pris par cette histoire qui n’a pas l’air d’une tragédie classique mais qui  le devient grâce, paradoxalement, à la simplicité de la forme, à la délicatesse du style : Alonso Cueto fait de Lima un second plan gris et calme mais habitable, de la vie d’Alonso un sujet d’interrogations fondamentales et d’Albino Reyes un vrai protagoniste qu’il a réussi à grandir jusqu’à en faire un héros (pudique) de roman.

Otras caricias, ed. Literatura Random House, Lima, 126 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / MUSIQUE / SOCIETES / EDITIONS LITERATURA RANDOM HOUSE.

Autres chroniques AnnA sur des romans d’Alonso Cueto :

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Martín MUCHA

PÉROU

Martín Mucha est né à Lima en 1977. Après des études au Pérou puis en Espagne, il s’installe à Madrid où il réside. Il est journaliste, rédacteur d’une chronique hebdomadaire pour El Mundo. Il a été lauréat à 30 ans du Prix de Journalisme Rey de España, le plus prestigieux en Espagne.

Tes yeux dans une ville grise

2011 / 2012 / 2021

Jeremías est un adolescent solitaire et angoissé. Il se reproche, alors que des  années ont passé, d’avoir causé la mort de son grand-père. Le vieil homme avait trébuché sur un tas de linge que le petit garçon aurait dû ranger. Tous les matins il prend un bus qui le mène à l’université, à l’autre bout de Lima. Le Sentier Lumineux pose des bombes, on périt ou on survit, question de chance. De chance ? Jeremías parle de sa « pâle tristesse de survivant ».

À coups de phrases courtes, incisives, dans un chœur de sensations qui se mêlent aux sentiments, Martín Mucha nous oblige à être  Jeremías, à sentir ce qu’il ressent, à voir ce qui passe devant ses yeux. Les combis, ces minibus qui sillonnent Lima et les villes du Pérou sont vieux, sales, surpeuplés par des gens comme Jeremías, jeunes ou vieux, qui supportent chaque jour les secousses, les odeurs, une promiscuité qui peut devenir malsaine, qui peut être subie en silence, qui peut s’achever par un drame, toujours en silence.

Portrait d’un jeune homme, portrait d’une ville, d’un pays, tout défile sans s’attarder, lent panoramique vu par les fenêtres d’un autobus surchargé. La ville est grise, l’avenir incertain, parfois une lueur brève et intense jette un peu de couleur sur la grisaille. Jeremías est témoin, un témoin qui semble détaché des scènes cruelles ou banales, et pourtant, nous, lecteurs (voyeurs ?), sommes incapables de rester impassibles. Il ne s’agit jamais de juger, nous ne pouvons que frémir devant ces flashes. Mais ces images tarderont à s’effacer de notre mémoire (le lecteur de  la première édition, en 2012 en témoigne). Jeremías, ou Martín Mucha, dit quelque part que les personnages de fiction « ne s’en vont pas », qu’« ils restent avec toi ». On ne peut mieux définir ce roman.

Et puis un long épilogue vient tout remettre en question, pas tout, mais le centre de tout, Jeremías lui-même, et il nous laisse pétrifiés, nous plongeant dans le tréfonds de la réalité d’un homme, de Jeremías, de l’Homme.

Tes yeux dans une ville grise, traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia García Castro, éd. Asphalte, 165 p., 18 €.

Martín Mucha en espagnol : Tus ojos en una ciudad gris, ed. Alianza.

MOTS CLES : PÉROU / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE

Soiuvenirs:

Espagne, Guetaria, 2018.

CHRONIQUES

Juan GÓMEZ BÁRCENA

ESPAGNE / PÉROU

Juan Gómez Bárcena est né à Santander (Espagne) en 1984. El cielo de Lima a obtenu plusieurs prix littéraires en Espagne et a été finaliste du Prix du premier roman à Chambéry.

Le ciel de Lima

2014 / 2020

Carlos Rodríguez et José Gálvez, fils de « bonnes familles » de Lima s’ennuient un peu dans cette ville qui leur semble assoupie en cette année 1904. Tous deux sont riches, la famille de José serait à mettre dans la catégorie des nouvelles fortunes, et celle de Carlos, dominée par don Augusto, le père, aimerait se trouver des quartiers de noblesse parmi ses ancêtres… en vain.

Tous deux sont très attirés par la littérature, la poésie en particulier et ils ont l’idée d’écrire au futur Prix Nobel de Littérature, Juan Ramón Jiménez, en se faisant passer pour une jeune fille timide, Georgina. Ils pensent se donner ainsi plus de chances de toucher le poète et d’obtenir une réponse. Et ça marche ! L’échange de courriers, allongé par les délais de l’acheminement se fait pourtant dense, et ils doivent s’engager de plus en plus dans cette fiction qu’ils ont eux-mêmes créée.

Ce qui constitue un premier pas, le personnage principal étant désormais créé, vers un roman qu’ils écriront à deux d’abord, puis à plusieurs, en incluant des amis amateurs de billard et de boissons corsées et avec l’aide d’un écrivain public installé sous les arcades au centre de Lima.

Pendant que se construit le roman de Georgina dans la tête des deux jeunes gens, se construit aussi Le ciel de Lima, avec des doutes communs : comment faire rebondir l’intrigue ? Comment expliquer le changement de caractère d’un personnage ? « Notre » roman, Le ciel de Lima, se déroule, comme l’autre, avec ses moments d’enthousiasme, avec surtout beaucoup d’humour, un subtile jeu de poupées russes dans lequel les personnages de la vie liménienne sont tout à coup personnages du roman, et qui s’en rendent compte, dans lequel l’auteur (mais qui est-il ? est-il dans ou hors  de son récit ?) intervient pour s’auto-commenter et à qui il arrive de se demander si ce qu’il vient de décrire vaut la peine d’être lu, dans lequel, enfin, plus classiquement, les (vrais) personnages peuvent être tragiques et ridicules au même moment.

La lecture de ce roman est un régal pour un lecteur joueur qui est aussi amené à découvrir une réalité sociale, celle des dockers du Callao, le port de Lima, sous payés dont la grève ne débouche sur rien, à partager le sort peu enviable des jeunes prostituées vendues à une classe dominante qui ne veut pas voir ni savoir, à se plonger dans la vie quotidienne d’une capitale latino-américaine du début du XXème, avec des personnages attachants.

Et il ne faudra pas manquer la postface, surprenante, qui donne une profondeur extraordinaire à ce qui aurait pu passer pour un joli divertissement.

Le ciel de Lima, traduit de l’espagnol par Thomas Evellin, éd. Baromètre (2020), 334 p., 17 €. http://editionsbarometre.fr

Juan Gómez Bárcena en espagnol : El cielo de Lima, ed. Salto de página, Madrid.

MOTS CLES : PEROU / ESPAGNE / LITTERATURE / POESIE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BAROMETRE.

Les éditions Baromètre ont été crées en 2018 sous la forme associative. Elles se proposent de publier des ouvrages sur des thématiques sociales d’une part, et d’autre part un volet littéraire particulièrement axé autour de l’Amérique latine, avec la découverte de nouveaux auteurs. Le ciel de Lima est le premier de ces romans, bientôt suivi par d’autres.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

César VALLEJO

PÉROU

César Vallejo est né dans les Andes péruviennes en 1892, dans une famille très modeste. Sa jeunesse se passe entre des études e Lettres et des travaux divers pour gagner sa vie. Après quelques années à Lima, il s’installe à Paris en 1923. Il y meurt en 1938. Il est reconnu comme étant le plus grand poète péruvien de son époque.

Vers le royaume des Sciris

1944 / 2021

À la frontière entre un réalisme à  la française et le courant littéraire né en Espagne au XIXème siècle, le costumbrismo, qui a été adopté au Pérou par Ricardo Güiraldes, entre autres, César Vallejo, avant tout poète, l’un des principaux du Pérou, a voulu s’immerger dans l’histoire, dans l’époque qui a précédé l’arrivée des Espagnols, qui  a été l’apogée de l’empire inca peu avant son effondrement.

Ce que j’ai nommé réalisme à la française (le Hugo des Misérables, Balzac ou Zola) se traduit dans Vers le royaume des Sciris par des passages documentaires très riches en informations de type naturalistes, les couleurs de la laine d’alpaga tissée, les aliments et les boissons des Incas, par des passages historiques également : les guerres d’expansion déclenchées par les empereurs successifs, la soumission des peuples voisins vaincus. Le costumbrismo se traduit, lui, par des scènes de vie quotidienne et beaucoup de mots quechuas qui font couleur locale et qui entravent souvent la lecture par leur abondance. On s’y habitue assez vite et le récit historique prend son envol.

Malgré la fin peu glorieuse de ce qui aurait dû être une expédition triomphale de conquête menée par Huayna Cápac, son fils, l’Inca Túpac Yupanki déclare achevée la période de guerre et ouvre une période de sérénité.

Cependant plusieurs signes inquiètent les proches de Túpac Yupanki, des présages peut-être ? L’époque de paix ne serait-elle que brève et sans lendemain ? Viracocha, le créateur du monde était-il fâché ? Faudra-t-il entreprendre de nouvelles guerres pour le tranquilliser ? Qui désormais sera le conquérant ?

Ce récit de l’avant-conquête, historique et humain à la fois, nous plonge dans une société à la fois très différente et tout de même proche sous certains aspects de l’Europe de l’époque, jolie création romanesque d’un poète.

Vers le royaume des Sciris, traduit de l’espagnol (Pérou) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 112 p., 14 €.

César Vallejo en espagnol : On peut trouver Hacia el reyno de los Sciris dans plusieurs éditions de la Narration complète de César Vallejo. Plusieurs éditions de ses poèmes.

MOTS CLES : PEROU / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETES / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

CHRONIQUES

Mario VARGAS LLOSA

PEROU

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

L’appel de la tribu

2018 / 2021

On ne peut qu’admirer, aimer, le grand romancier qu’a été et que reste souvent Mario Vargas Llosa. On peut avoir des doutes sur ses visions politiques qui, en 1990, ont été à l’origine d’une amertume qu’on ne retrouve heureusement pas dans ses romans mais qu’il a du mal à cacher dans ses interviews.

L’appel de la tribu  se présente sous la forme d’un recueil de sept études sur des penseurs qui ont influencé et même marqué Mario Vargas Llosa. Mais, avant de découvrir ces sept écrivains, il faut accepter un éloge sans nuances de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher (sans tout de même la moindre allusion à sa très grande proximité avec le général Pinochet) et à leur politique, il faut accepter l’idée, naturelle pour lui, qu’aucune égalité sociale ne peut être envisagée entre « studieux et  paresseux »  ou entre « intelligents et sots », ou encore l’idée que le principe de l’égalité des chances est exclusivement libérale. On a du mal, après cela, à comprendre comment il peut donner en exemple (libéral) le système éducatif français et l’instruction publique et gratuite de la IIIème République.

Adam Smith (1723-1790) est le premier modèle étudié, avec La Richesse des nations, titre qui résume une idée motrice : le but premier est s’enrichir. Ensuite, la majorité pourra en profiter.

José Ortega y Gasset (1883-1955). Ce penseur espagnol en marge des courants philosophiques de son époque, la « Génération de 98 » en particulier (Mario Vargas Llosa souligne sans sourciller les « extravagances » de Unamuno) ne choque pas notre auteur péruvien quand il prétend que la colonisation a fait la grandeur de l’Espagne (sans un mot pour les conséquences sur les Amériques). Au passage, et toujours à propos des écrits d’Ortega y Gasset, il est amer de voir Mario Vargas Llosa célébrer le centralisme du général Franco qui a su réduire le régionalisme et il ne semble pas gêné que le philosophe espagnol, quand il parle de culture, rejette en vrac Debussy, Mallarmé, Proust et Gómez de la Serna.

Friedrich August Von Hayek (1899-1992)  dont Mario Vargas Llosa analyse les arguments là aussi pour les défendre, quitte parfois à manquer de clarté et de cohérence (les vrais économistes en manquent souvent, un non professionnel n’échappe pas à ce risque), de réalisme aussi : la corruption générale dont il accuse ses adversaires n’existerait donc pas chez ceux qu’il soutient ?

Sir Karl Popper (1902-1994). Né à Vienne mais ayant passé la plus grande partie de sa vie hors d’Autriche, Popper commence très fort : le modèle platonicien est « collectiviste, irrationnel, dictatorial, raciste, antidémocratique ». Ensuite, on s’égare un peu, en sortant du débat central (le libéralisme) pour se pencher sur la fragilité de la vérité, sur la relativité de l’histoire. Ce long chapitre offre un intérêt nouveau : quelques pages personnelles de Mario Vargas Llosa autour de sa conception du roman.

Raymond Aron (1905-1983). Malgré ses excès désormais inévitables (traiter Merleau-Ponty de « crétin de service » ou encore réduire mai 68 à Paris à la « disparition des formes de politesse et à la multiplication des gros mots dans les médias » est un peu court), c’est le chapitre le  plus acceptable, la cible principale étant la conception marxiste de Staline, qui ne fait plus guère débat en 2021. Il y est fait de nombreuses allusions à la religion catholique (on aurait pu attendre d’un Latino-Américain au moins quelques mots sur la Théologie de la Libération, contemporaine des écrits d’Aron… en vain.

Sir Isaiah Berlin (1909-1997) très peu connu hors de la Grande Bretagne, il est né en Lettonie et a enseigné en Grande Bretagne et aux États-Unis. D’une extrême modestie, il n’acceptait qu’avec réticence la réédition de ses œuvres. Une de ses principales théories, les « vérités contradictoires » semble assez pessimiste : les idéaux qui motivent les hommes, pour attirants qu’ils soient, se contredisent et s’annulent l’un l’autre, à l’image de notre devise française : Liberté Égalité Fraternité, qui, donc, ne peut fonctionner, c’est inéluctable. La seule échappatoire est l’obligation de choisir un des trois termes, ou deux à la rigueur.

Jean-François Revel (1924-2006), plus qu’un philosophe, est un journaliste pour Mario Vargas Llosa, bien qu’il ait beaucoup écrit sur la philosophie et les philosophes. L’analyse du pessimisme de Jean-François Revel (qu’on pourrait comparer à l’optimisme dynamique d’un Edgar Morin, jamais cité dans L’appel de la tribu) est judicieuse, mais l’influence de Jean-François Revel, qui aurait dominé et même monopolisé la vie intellectuelle en France après la mort de Sartre et de Raymond Aron, semble bien surestimée.

J’ai personnellement toujours été convaincu des vertus d’une provocation bien maîtrisée, mais cette fois, je dois avouer avoir été perméable à celle qui se manifeste à de multiples reprises dans ce livre, et je le regrette, je n’aurais pas dû : ce genre de contre-vérités devraient rester au niveau qui est le leur : un simple jeu (dangereux) pour faire réagir. Reste, une fois la lecture achevée, un vide, et pas des moindres : quel sens donner aux mots libéral et libéralisme ? Comme si cela était évident, et c’est loin de l’être : Mario Vargas Llosa utilise beaucoup ces termes dans cet ouvrage, mais sans qu’on puisse savoir s’il le prend dans l’acception en cours au XIXème siècle, dans celle de Margaret Thatcher, ce qui semble le cas, vu la dévotion qu’il lui porte, ou celle, plus « moderne », d’un Emmanuel Macron.

À un moment où le néolibéralisme que défend Mario Vargas Llosa semble être fragilisé, il y a un certain courage à offrir au public ce livre très polémique : au moment de la pandémie, est-il encore possible de refuser l’intervention de l’État ou prôner une croissance sans limite ?

Il ne faudrait toutefois pas que L’appel de la tribu fasse passer au second plan le romancier qu’est Mario Vargas Llosa. Il est probable que ses idées politiques seront assez vite noyées. Beaucoup de ses romans lui survivront.

L’appel de la tribu, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd.  Gallimard, 336 p., 22 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol est essentiellement publié aux ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : PEROU / MONDE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD

Simultanément, paraît un dialogue entre l’intellectuel italien Claudio Magris (né en 1939, il est romancier, journaliste et universitaire), autour de la création littéraire face au monde actuel, La littérature est ma veangeance :

La littérature est ma vengeance

2011 / 2021

En 2009, l’Istituto Italiano di Cultura de Lima (l’équivalent du Cervantes des hispanistes) a organisé un dialogue entre le romancier et essayiste italien, Claudio Magris et Mario Vargas Llosa autour de la littérature.

Cela donne lieu à d’intéressantes « conversations », deux monologues qui se répondent pour être exact.

Roman et société est le titre de la première, au cours de laquelle les deux écrivains dissertent sur les rapports, pour un romancier, entre fiction et politique, sur l’engagement et aussi sur le style, qui doit être différent en fonction du genre choisi.

Le temps de la fiction est un sujet capital pour les deux auteurs. Le temps est par ailleurs le débat suivant, le temps grammatical dans un roman, après d’intéressantes remarques sur Ulysse et l’Odyssée.

Entre utopie et désillusion, le chapitre Culture, société et politique, nos deux créateurs naviguent dans le pessimisme : comment lutter contre cette culture pop qui s’est imposée un peu partout dans le monde ? Comment concilier communautarisme et libertés démocratiques ? Questions qui restent en suspens.

La littérature est ma vengeance, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau et de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 96 p., 12 €.

MOTE CLES : PEROU / MONDE / LITTERATURE / SOCIETES.

V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène et publie son premier recueil de micro récits accompagnés d’une courte pièce de théâtre.

Húmedos, sucios y violentos

2020

Commençons par la fin, une courte pièce de théâtre, Migraciones, deux personnages, un homme et une femme seuls en scène étant plusieurs personnages, tous migrants qui  représentent une foule de migrants au destin tragique, partagé par cette foule d’anonymes. Le monde entier est le cadre, pas de notation de pays ou d’époques, on sait que le sujet est universel. La scénographie, précise, joue sur la simplicité, ce que disent les didascalies ne laissent qu’un regret, de ne pas vraiment visualiser ces changements de personnages symbolisés par le seul changement de vêtements. Les monologues sont d’une force glaçante. Kathy Serrano, Vénézuelienne d’origine qui vit au Pérou, est d’abord comédienne et metteuse en scène. Elle a écrit et mis en scène à Lima ce texte qui reprend des faits réels et le publie ici pour la première fois.

 Mais Húmedos, violentos y sucios est aussi un recueil de courts récits regroupés sous trois thèmes, Furieux, Jeux, Sombres. Mais, plus qu’un recueil, il s’agit d’une sorte de réseau de micro récits, avec des thèmes et variations, des situations qui reviennent, transformés, nuancés, des surprises toujours.

La violence, comme l’annonce le titre, est bien là, mais elle n’est pas gratuite, tout comme le sexe, souvent au second plan, qui peut être plaisir mais qui est aussi douleur, physique ou morale. Beaucoup des situations sont sombres, comme le suggère là aussi un sous-titre, mais un éclat de lumière violente surgit. En dehors de la violence faite aux enfants et aux femmes, sujet récurrent, rien n’est au fond désespéré dans ces soixante six histoires (vingt deux pour chacun des trois parties), même si la vie décrite n’est pas de tout repos ! On sourit souvent quand même, d’un sourire parfois un peu crispé (l’humour noir veut cela !) et on s’amuse à retrouver, quelques dizaines de pages plus loin, une idée, une sensation déjà entrevue avant.

Kathy Serrano crée un univers bien à elle, un univers à mi-chemin entre le nôtre et un autre, qui appartient à un rêve qui peut être cauchemar, à un monde fantastique, car le fantastique a un rôle important aussi dans ces contes à ne pas mettre entre des mains trop innocentes, mais dont jouira un adulte doté de ce qu’il faut de « morale » admise par nos sociétés, il appréciera la liberté de ton, la noirceur de réalités malheureusement connues, quotidiennes et qui se répètent malgré  tout, l’humour souvent un peu grinçant, il frémira aussi assez souvent devant les injustices que nous croisons un peu trop souvent. Cette première œuvre est vraiment une splendide surprise. À renouveler !

Húmedos, sucios y violentos, ed. Estruendomudo, Lima, 180 p.

MOTS CLES : PEROU / HUMOUR / FANTASTIQUE / SOCIETE./