CHRONIQUES, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans plusieurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Passionné et condamné

La pasión y la condena

2010 /2019

Le touche-à tout Juan Villoro, fils d’un philosophe et d’une psychanalyste, possesseur d’une gigantesque culture littéraire (pas seulement littéraire) réfléchit avec nous sur ce qu’est écrire dans ce vaste ‒ bien que court, au nombre de pages ‒ essai sous-titré  Voyage autour d’une table de travail.

Comment, avec des mots de tous les jours, certains se lancent dans l’aventure de la création et transcendent ces mots et d’autres ne s’y risquent même pas ? Écrire, est-ce une jouissance ou une torture, ou les deux ? La sensibilité est-elle en lutte contre la raison chez l’écrivain ? Et c’est un vrai dialogue qui s’instaure entre l’auteur et le lecteur qui, forcément, ne sera pas toujours d’accord avec les idées du premier pour, au paragraphe suivant, adhérer à 100 % à ce qu’il avance… Un jeu créatif pour tous.

Il est vrai aussi que le domaine de la création, littéraire en particulier, est si riche et changeant que chaque argument ou presque reste aussi valable si on le retourne.

Passionné et condamné, ce ne sont que vingt pages, mais des pages qui rapportent !

Passionné et condamné. Voyage autour d’une table de travail de Juan Villoro, traduit de l’espagnol (Mexique).  Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 85 p., 12 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / EDITIONS L’ATINOIR.

VILLORO, Juan Passionné et condamné

CHRONIQUES, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans pluriseurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Conférence sur la pluie

Conferencia sobre la lluvia

 2014 / 2014

Un conférencier grisonnant (qui est un acteur) fait une causerie (écrite par un auteur d’œuvres très diverses) devant un public (qui est un vrai public). Le conférencier-conférencier est bibliothécaire, il a passé sa vie à classer les livres et les livres ont perturbé sa vie, voilà ce qu’il prétend. Ce qu’il ne veut surtout pas, c’est être auteur. Jamais !

Le malheureux, qui a égaré ses notes, peut-être oubliées à la maison, ne peut s’empêcher de divaguer, d’oublier le sujet annoncé (ce qui, entre parenthèses, est le cauchemar absolu de tout vrai conférencier, celui qui tente d’être sérieux). Et il revient toujours au sujet annoncé, comme sans le vouloir : le livre et l’eau, sous la forme de pluie, comme le suggère le titre. Ont-ils un rapport ? Des rapports ? Et, au fait, le livre est-il maléfique, profitable ou absolument neutre (pour son auteur, pour son lecteur) ?

Ce qui est certain parmi tous ces doutes, c’est que sont au rendez-vous de ce court essai ludique la légèreté, l’humour, mariés à la richesse des idées et des citations. Autrement dit, tout l’esprit Villoro.

Conférence sur la pluie / Conferencia sobre la lluvia, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy. Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 75 p., 6 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan Conférence sur la pluie

CHRONIQUES

Juan VILLORO

MEXIQUE

 

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans plusieurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

La peur dans le miroir / El miedo en el espejo 

2010 / 2020

 

Si en ce début d’été 2020 il fallait ne lire que quelques pages de cet ouvrage, ce serait le chapitre intitulé Quelques conclusions – Les habitants de Claustropolis. En une demi-douzaine de pages, Juan Villoro, il y a dix ans (date de la publication en espagnol), décrivait avec une étonnante précision la période dont sous sommes en train de sortir, avec des phrases telles que : «  Les virus, les tremblements de terre, les cendres volcaniques ne sont pas des misères locales »… Les ravages de la mondialisation sauvage, l’impréparation des responsables, les risques nouveaux créés par les technologies qui oublient l’humain avec pour conséquence directe la souffrance humaine, tout est dit.

…Mais il ne faut pas lire que le chapitre en question de ce livre passionnant, autour du tremblement de terre dont l’épicentre était la ville chilienne de Concepción, un livre écrit par un Mexicain qui avait vécu le séisme qui a ravagé Mexico en 1985.

Le 27 février, à 3 h 30 du matin, Juan Villoro se trouve à Santiago à l’occasion d’une rencontre autour de la littérature de jeunesse. Bien qu’il ne découvre pas le phénomène, il est stupéfié par son ampleur. À 3 h 34, Juan Villoro se retrouve par terre, rejeté de son lit d’hôtel, dans le centre de Santiago.

Ce récit, fait de fragments, de témoignages, d’impressions, montre le chaos vécu, les scènes surréalistes, les personnes surprises en pleine nuit qui se rencontrent dans la rue avec les vêtements les plus bizarres, la femme qui se sent incapable de quitter son appartement sans s’être douchée et qui, ne pouvant le faire dans sa salle de bains dévastée, demande poliment à ses voisins de lui laisser l’usage de la leur, la panique des uns, la sérénité de beaucoup face à la fatalité. Juan Villoro ne peut éviter la comparaison, par exemple le Chili bien mieux préparé que le Mexique où  la corruption a empêché une reconstruction fiable après 1985 même si, curieusement, les immeubles chiliens construits après 1990 ont moins bien résisté que les plus anciens : le relâchement des constructeurs…

Mais La peur dans le miroir est bien plus qu’une suite d’anecdotes. Toute rupture avec la norme peut être l’occasion de poser des questions fondamentales, et Juan Villoro ne s’en prive pas, autour de la relation sociale essentiellement, les pillages évoqués, l’indifférence parfois : si j’ai survécu, je préfère, inconsciemment, ne pas penser aux milliers de morts et de blessés pourtant si proches : réaction naturelle et saine d’une certaine façon, peut-être difficile à accepter si on est extérieur, dans un confort de sécurité.

Il ne manque même pas le prolongement mystique, à partir d’un roman allemand, Le tremblement de terre au Chili, paru en 1807, qui posait la première question qui venait à l’esprit au début du XIXème siècle : un séisme peut-il être perçu comme un châtiment ? De nos jours, la pensée en général a évolué, cela permet à notre auteur d’ouvrir une réflexion qui efface (religion mise à part) le temps écoulé entre les deux catastrophes, celle du récit et celle de 2010, les réactions humaines sont très voisines, entre solidarité et mesquinerie, et ce sentiment de culpabilité du survivant, à la fois  compréhensible et au fond injustifié.

Juan Villoro, qui aime à pratiquer à peu près tous les genres de la narration, réussit avec cette Peur dans le miroir  un livre multiple, témoignage, récit, reportage, essai littéraire, autobiographie, sur un sujet qui sera, hélas, toujours d’actualité.

El miedo en el espejo / La peur dans le miroir, édition bilingue, traduit par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, Marseille, 296 p., 14 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan 8.8 Lapeur dans le miroir - el miedo en el espejo

 

 

 

V.O.

Alma Delia MURILLO

MEXIQUE

 

MURILLO, Alma Delia

Née en 1979 à Mexico, Alma Delia Murillo a passé une partie de son enfance dans l’internat Gertrudis Bocanegra. Après des années où elle a travaillé dans le monde de l’entreprise et APR7S avoir fait des études autour du théâtre, elle se consacre à l’écriture, séries télévisées, nouvelles et romans.

 

 

El niño que fuimos

 

Trois enfants abandonnés, malheureux. Trois adultes seuls, pas ou peu heureux. Vingt-cinq ans ont passé entre les années où Óscar, María et Román, environ dix ans à l’époque, font connaissance au sein de l’internat pour enfants abandonnés où ils viennent d’être admis et des retrouvailles, vingt-cinq ans plus tard, alors que leur vie d’adulte va cahin-caha.

La mère d’Óscar, qui se prostitue pour apporter un peu d’argent aux deux seuls membres de la famille étant tombée gravement malade, doit confier l’enfant à l’institution. La famille de María, la cadette d’une nombreuse fratrie, ne peut plus la nourrir. Román, né dans une famille de la classe moyenne, perd ses parents dans un accident de la route et ses oncles et tantes n’ont qu’une hâte, se débarrasser de l’enfant pour récupérer un maximum de l’argent laissé par les parents décédés.

Le trio qu’ils forment dans l’internat est plein de vitalité, les éclats de rire de María stimulent les garçons, mais les rocambolesques « évasions » de nuit ne parviennent pas à atténuer leur profond désarroi d’enfants qui n’intéressent personne en dehors du personnel dévoué de la maison.

Devenu adulte, Román, qui a réussi socialement (il est un designer en chaussures qui a acquis un certain prestige), fait un faux-pas médiatique quand il publie une photo très polémique sur un réseau social. C’est ce qui permet aux deux autres de le retrouver et d’entamer une nouvelle relation d’amitié, à 35 ans.

Ces retrouvailles n’ont rien du conte de fée, devenus adultes, ils ont bien du mal à recréer les relations enfantines de l’orphelinat. Les sentiments partagés dans le passé n’ont plus cours, chacun traîne ses propres problèmes personnels, un divorce en cours, alors qu’un enfant va bientôt naître pour María, une homosexualité dans la solitude affective pour Román, des ennuis professionnels pour le dragueur qu’est devenu Óscar, toujours vaguement amoureux de María.

Alma Delia Murillo fait alterner les épisodes de l’enfance, la complicité inaltérable et l’enfermement, les espiègleries, parfois cruelles, envers d’autres écoliers ou envers des membres du personnel peu appréciés des enfants, et les efforts pour faire renaître cette lointaine amitié qui a bien pâli, mais qui pourrait se refaire.

Son roman, quand on a lu, dans la postface, qu’elle a elle-même passé une partie de son enfance dans une institution de ce genre, prend une autre dimension, devient en même temps document et source d’émotion.

El niño que fuimos, ed. Alfaguara, México (2018) et Barcelona, (2019), 302 p., 18,90 € (España).

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ALFAGUARA

 

MURILLO, Alma Delia El niño que fuimos

V.O.

Guillermo FADANELLI

MEXIQUE

 

FADANELLI, Guillermo

Guillermo Fadanelli est né en 1960 à Mexico. Après une adolescence dans  un collège militaire, il parcourt plusieurs régions du monde, l’Allemagne en particulier. Son œuvre (essais, chroniques, nouvelles, romans) a été primée ( Prix IMPAC, Colima, Grijalbo, chacun pour un roman et le Prix Mazatlá en 2019 pour l’ensemble de son œuvre).

 

 

 El hombre mal vestido

2020

Un certain Blaise Rodríguez est chargé (par qui ?), ou s’est chargé de raconter l’histoire d’Esteban Arévalo, garçon parfaitement ordinaire rencontré par hasard chez un caviste mal embouché du centre de Mexico. Enfant, Esteban rêvait d’être policier. Devenu adulte, il sera réputé pour être tueur en série.

Il y a comme souvent chez Guillermo Fadanelli ce pessimisme désenchanté qui nous fait sainement comprendre la vanité de toute chose ici-bas. Mais ce n’est pas parce que rien n’a de véritable valeur qu’il ne faut pas profiter de ces mini-valeurs que sont boire, aimer, parler. Après tout, est-ce fondamentalement mauvais ?

Avec les années, l’être humain change et Esteban évolue. Comment, pourquoi ? On a les réponses, l’identité est au centre de ce roman flâneur, celle d’Esteban Arévalo, celle de Blaise Rodríguez également. Les évolutions successives n’empêchent pas certaines constantes. La principale, chez le héros, est d’être mal vêtu et donc mal vu a priori par tous ou presque tous ceux qui le croisent. Quand il acceptera d’étrenner un nouveau costume, il sera trop tard.

Guillermo Fadanelli n’est pas, Dieu soit loué, un « romancier classique », il est bien mieux que cela, un rêveur désabusé qui se promène à travers l’histoire qu’il raconte (il y a bien sûr une histoire, des personnages), en pensant, en partageant ses pensées, ses sensations, ses sentiments, en observant tout, autour de lui, les décors, les odeurs, les vivants croisés, aimés, peut-être assassinés. Pessimiste, Guillermo Fadanelli ? C’est possible, pas certain. Nostalgique, oui, non d’un passé personnel révolu (de cela, il se fiche complètement), plutôt d’un état de choses qui n’a peut-être d’ailleurs jamais existé, d’un état de choses idéal et probablement inaccessible. Et ce probablement change tout : et si… si cet état de choses avait une minuscule chance de se réaliser ? Non, Fadanelli n’est pas totalement pessimiste. Esteban non plus : ne possédant rien, n’étant pas grand-chose aux yeux de ses contemporains, il est sincère quand il sait qu’il n’a besoin de rien. On peut en déduire qu’il est heureux ou, au moins pas malheureux. C’est déjà ça !

« Qu’y a-t-il de plus triste que les cernes sous les yeux de Kafka ? Quelqu’un le sait-il ? Peut-être les bajoues et la gueule rouge de Donald Trump pourraient l’être, ou plutôt pa-thé-ti-ques, mais cette caricature grossière est temporaire, elle sera oubliée d’ici peu d’années, quand un type encore plus létal occupera la présidence nord-américaine » : Fadanelli n’est pas tendre pour le monde qui nous entoure (Esteban a-t-il tort de reprocher à l’opticien qu’il tuera peut-être un peu plus tard, de parler de sa boutique comme d’une affaire (negocio) quand il devrait dire qu’il est là pour soigner les myopies ?), mais on est bien obligé de savoir que notre guide, notre auteur a raison sur toute la ligne. Il est même machiavélique, au point de tuer le salaud à notre place : on aimerait tellement faire un sort à cet opticien dévoyé, méprisant, il le fait pour nous, ce qui nous donne en outre bonne conscience, puis des remords causés par notre pseudo bonne conscience. Terrible, tout ça !

Terrible, terriblement drôles, ces deux fillettes jumelles croisées une ou deux fois dans le récit, que le père, fervent socialiste, a éduquées à se contredire sur tout, non pas pour pratiquer un socialisme d’égalité universelle, mais parce qu’il pense que l’affrontement des contraires ne pourra qu’amener le monde meilleur tant espéré !

À notre époque, où tout doit être immédiat, Guillermo Fadanelli, à contre-courant, sait revenir à l’essentiel, à ce qui est et a été, mais surtout à ce qui continuera d’être : le temps est et sera, et son œuvre sera encore dans un mois, dans un an, et bien au-delà, j’en suis convaincu. Peut-on être certain que les gens sans importance n’ont pas une importance, que le succès d’un piètre romancier est vraiment un succès, que l’homme mal vêtu du titre, personnage principal, n’est pas un vrai héros ?

Alors, comment résumer une pareille richesse, celle du roman, puisque Esteban est complètement fauché ! Qu’est-ce que cet Esteban ? Une apparence, qui lui est défavorable : quelle idée de traverser toute une vie en étant mal vêtu ? Qu’est- ce que ce roman ? Une apparence aussi, l’errance d’un pseudo pauvre type dans Mexico. Quels sont ses actes ? Des apparences bien sûr, c’est le lecteur qui les transpercera, toujours aidé par un grand frère ironique et amical : Guillermo Fadanelli, qui nous le dit clairement : « L’imagination fait que les choses existent ».

El hombre mal vestido, ed. Almadía, México.

 À paraître après la crise du coronavirus.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR.

 

SOUVENIRS :

 

Nantes, octobre 2012.

 

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio Pacheco, 2

MEXIQUE

PACHECO, José Emilio

 

 

Pendant ces temps de confinement, les maisons d’éditions sont soit fermées soit travaillent au ralenti et toutes les sorties prévues pour le printemps sont repoussées, un peu avant l’été dans le meilleur des cas, pour la rentrée de janvier 2021 pour d’autres. Quand se terminera la période, nous aurons une grande pagaïe à prévoir. En attendant la reprise, qui finira bien par arriver, profitons de ce temps laissé libre, quoi que confiné, pour découvrir ou relire quelques fondamentaux de la narration latino-américaine.

 

Batailles dans le désert 

 1981 / 1987

 

À chaque fois que j’ai refermé ces Batailles dans le désert du Mexicain José Emilio Pacheco (1939-2014), et j’en suis au moins à ma cinquième lecture, la même question s’est imposée à moi : comment peut-on tout dire d’un pays et d’un personnage en à peine cinquante pages ? C’est pourtant ce que réussit de façon éblouissante Pacheco, poète avant tout, mais aussi auteur de cuentos et de scénarios de films (il a travaillé avec Arturo Ripstein), qui n’a publié que deux romans.

On est à Mexico, sous la présidence de Miguel Alemán, c’est-à-dire tout juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où les États-Unis s’imposent encore plus dans la vie économique de l’Amérique latine, l’époque où le Mexique va passer de ce que l’on appelait encore le sous-développement au « modernisme » copié au voisin du Nord.

Carlos, le narrateur et héros, franchit, lui l’étape ente l’enfance et la maturité. Ces deux évolutions, parallèles, se font sous les yeux du lecteur dans le monologue de Carlos, adulte, qui fait le bilan de ces deux bouleversements fondamentaux.

Pour le pays, on s’adapte à la nourriture, au vocabulaire, aux nouveaux appareils ménagers, aux façons de vivre aussi, tout en conservant les bonnes vieilles coutumes machistes, tel le père de famille qui ne cache même pas sa « seconde famille » qu’il entretient en privant parfois l’officielle. Les gens sont méfiants envers ces intrusions d’une autre « civilisation », mais l’acceptent, par obligation et aussi par goût (ils ont du charme, les jouets en plastique !).

Dans cette société qui se voit changer trop vite, Carlos a le tort de tomber amoureux de la mère de son meilleur ami. Ce qui pourrait anodin, ou touchant, ou risible, devient un drame monté en épingle par les parents, dont la solution ne pourra être que religieuse (une confession qui ratera son but pour la mère, une séance chez le psy, qui ne changera rien de fondamental pour le père).

En cinquante pages (une petite heure de lecture), on aura eu un roman psychologique, un roman historique, un roman social et même une touche de roman fantastique, on aura eu de l’information, de l’humour, de la poésie, de l’émotion.

Batailles dans le désert de José Emilio Pacheco, raduit de l’espagnol (Mexique) et préfacé par Jacques Bellefroid, éd. La Différence, Paris, 1987, 87 p., 6,10 €.

Las batallas en el desierto, ed. Tusquets, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / AMOUR / ROMAN FANTASTIQUE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

PACHECO, José Emilio Batailles dasn le désert

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio PACHECO

MEXIQUE

 

PACHECO, José Emilio

 

 

Né en 1939 à Mexico, José Emilio Pacheco est un poète, un auteur de nouvelles, de deux romans et de scénarios pour le cinéma (il a travaillé à plusieurs reprises avec le grand Arturo Ripstein). Il a été également traducteur et a enseigné dans plusieurs universités au Mexique et aux États-Unis. Il a reçu en 2009 le Prix Cervantes. Il est décédé en 2014 à Mexico.

 

Tu mourras ailleurs

1967 / 1988

Mexico, après la Seconde Guerre mondiale. Un homme en observe un autre depuis sa fenêtre. Ils ne se connaissent pas, n’ont pas de nom, pas de réalité, et toute l’action du livre se trouve dans le regard de l’un sur l’autre et dans les multiples questions qu’il se pose. Le premier, désigné comme M, semble inquiet de la présence du second (Quelqu’un), tous les jours sur le même banc, en train de lire le même journal, les petites annonces. Est-il venu pour lui ? Pour l’observer lui aussi, le menacer, le découvrir ? Ce jeu de regards répétés au quotidien est, dans la première partie, régulièrement interrompue par le récit de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, puis par celle du ghetto de Varsovie.

Dans une deuxième partie, on découvrira qui a été ce M et ses rapports avec le nazisme.

Ce pourrait être un roman psychologique (peur, remords, arrogance, rapports humains, dans le désordre), ce pourrait être un roman historique (triplement historique, entre Jérusalem, Varsovie et les camps d’extermination). Ça l’est, mais avant tout c’est un roman sur le roman. Au-delà des questions posées sur l’histoire, l’Histoire et les personnages, José Emilio Pacheco crée tout au long de ses pages tout un questionnement sur ce qu’est écrire un roman. Ainsi le narrateur tout puissant ne cesse de se poser à lui-même des questions sur sa façon de procéder : qui suis-je, qui me raconte cette histoire, à qui est-ce que je la raconte ? Il reconnaît à plusieurs reprises qu’il conduit son lecteur sur de fausses pistes, qu’il dément un peu plus loin, cela fait partie du « travail » du romancier, même si, sur le sujet, cela prend une tout autre tonalité, une tout autre responsabilité. Dans le fond c’est bien de responsabilité qu’il s’agit, celle des nazis, celle de ceux qui furent des  chasseurs de nazis dans les années qui ont suivi la guerre, et puis celle de celui qui raconte les horreurs passées, ce qui entraîne celle des lecteurs.

Il y a une chose que je crains, arrivé à ce point de mon commentaire, c’est de donner l’impression qu’on a affaire à un roman très intellectuel, disons illisible, mais c’est tout le contraire qui se passe pour un lecteur de ceux que j’appelle courant (pour ne pas dire normal ou banal), vous ou moi, qui tout simplement aime lire. Tu mourras ailleurs se présente comme un roman à suspense, sans action c’est vrai au premier degré, mais rempli de ces questions qui font la littérature de suspense. On passe les deux heures de cette lecture immergés sous des questions à résoudre. Et elles se résoudront tellement bien que José Emilio Pacheco nous offre, cadeau sublime, six dénouements alternatifs, nous donnant le luxe de pouvoir décider nous-mêmes. J’insiste, malgré l’incroyable richesse de ce roman, la lecture n’est à aucun moment gênée par de quelconques complications, tout est simple et l’émotion n’est jamais au second plan.

Publié en 1967, Tu mourras ailleurs (Morirás lejos) a dès sa parution été considéré comme un livre marquant. Il l’est resté, n’a rien perdu de ses audaces ou, bien sûr, de la profondeur de ses idées sur le cours de l’histoire en lien avec la nature humaine (comment a-t-on pu en arriver à de telles abjections, au cœur de ce qu’on considérait comme la région la plus cultivée du monde ?). On trouve des traces de son influence dans des dizaines de romans publiés ultérieurement, la plus récente étant le nouveau roman de Guillermo Fadanelli (à paraître au Mexique dès que la pandémie le permettra), El hombre mal vestido, avec une présence parfois étonnante d’un narrateur lui-même peut-être personnage… Autrement dit Tu mourras ailleurs est un livre absolument indispensable pour toute personne ayant l’envie et le besoin de réfléchir.

Tu mourras ailleurs de José Emilio Pacheco, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gérard de Cortanze, éd. La Différence, 168 p., 8,10 €.

José Emilio Pacheco en espagnol : Morirás lejos, ed. Montesinos, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN HISTORIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

 

PACHECO, José Emilio Tu mourras ailleurs

ACTUALITE

Guillermo Arriaga Prix Alfaguara 2020

Le Mexicain Guillermo Arriaga, scénariste de plusieurs films de Alejandro González Iñáritu (Amores perros, 27 gramos, Babel), de Trois enterrements de Tommy Lee Jones, dont on peut lire en français Escadron guillotine, Une douce odeur de mortLe buffle de la nuit et, plus récemment Le sauvage (chronique sur AnnA le 11 mai 2019) vient de recevoir le Prix Alfaguara de roman 2020 pour Salvar el fuego, qui évoque les contradictions sociales mexicaines.

Le livre sera publié ce printemps.

ARRIAGA, Guillermo

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

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