ACTUALITE

Guillermo Arriaga Prix Alfaguara 2020

Le Mexicain Guillermo Arriaga, scénariste de plusieurs films de Alejandro González Iñáritu (Amores perros, 27 gramos, Babel), de Trois enterrements de Tommy Lee Jones, dont on peut lire en français Escadron guillotine, Une douce odeur de mortLe buffle de la nuit et, plus récemment Le sauvage (chronique sur AnnA le 11 mai 2019) vient de recevoir le Prix Alfaguara de roman 2020 pour Salvar el fuego, qui évoque les contradictions sociales mexicaines.

Le livre sera publié ce printemps.

ARRIAGA, Guillermo

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

images

Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

IMG-8558

CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Chloe ARIDJIS

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

 

ARIDJIS, Chloe

 

Née à New York en 1971, fille de l’écrivain et militant écologiste Homero Aridjis et d’une traductrice nord-américaine, elle a eu une enfance internationale et multiculturelle, son père étant l’ami de la plupart des grands auteurs latino-américains. Elle écrit en anglais et réside actuellement à Londres.

Fugue mexicaine 

2019

À 17 ans Luisa, étudiante plutôt sérieuse, a quitté la demeure familiale pour suivre Tomás, un garçon qu’elle connait à peine, fascinée plus que séduite par ce jeune homme original. Elle est la fille d’un professeur parfois un peu pesant et d’une mère traductrice un peu trop absente. On est en 1988, trois ans après le tremblement de terre qui a détruit des quartiers entiers de Mexico et laissé presque intacte la petite maison occupée par la famille. Comment a-t-elle franchi le pas ?

La plage de la côte pacifique au bord de laquelle elle traîne peut passer pour un de ces « endroits paradisiaques » que vantent les agences de voyages, elle peut aussi sembler menaçante : ses courants à drapeaux rouges, son nom même, dont on a oublié la véritable étymologie, Plage des Morts ou Lieu à papillons ? Luisa n’arrive pas à se faire une idée. Elle en est au même point que Tomás qui l’a entraînée là. Les eaux du Pacifique sont-elle pures ? Renferment-elles des monstres ? Ressemblent-elles à celles de Cythère qui, elles, on le sait, renferment des statues grecques échouées lors d’un naufrage il y a des milliers d’années ? Et ces nains ukrainiens dont les journaux ont parlé sont-ils tout à côté de ce couple bizarre que forment, ou ne forment pas Luisa et Tomás ?

Pour la jeune fille, rien n’est fixé, solide. Les phrases, souvent poétiques, de Chloe Aridjis, donnent ce vertige doux, doucement coloré, qui permet au lecteur de partager les doutes de Luisa, la plongée qui pourrait être brutale dans une soirée de lutte libre (mais n’est-on pas dans les jeux de la Rome antique ?) ou dans une discothèque mexicaine branchée (qui n’est pas loin de l’orgie romaine) en sont des exemples.

À travers ces images si fortes, l’auteure crée un tableau hyperréaliste de la petite bourgeoisie mexicaine de ces années 1980. Le désenchantement est partout, la mort est proche, overdose d’une fille, agression nocturne d’un prostitué, envie de vivre réduite à presque rien. Alors quel rôle peut avoir Tomás dans la vie de Luisa ?

Il n’y a rien de mieux qu’un séjour à deux pour découvrir l’autre, surtout si c’est un presque inconnu, mais aussi, peut-être pour se découvrir soi-même. La découverte, des êtres humains, des lieux, des atmosphères, est par essence double, les hésitations de Luisa en sont le reflet, et Chloe Aridjis le montre puissamment en mêlant poésie, étrange, naïveté, celle de l’adolescente, et éventuelle rouerie, celle de Tomás, dont le côté fuyant ne reflète que le ressenti de Luisa.

Le ressenti de Luisa, c’est justement ce que nous avons sous les yeux, elle est troublante, cette fille paumée et volontaire, attirante et décourageante, qui expose avec pas mal de candeur ses hésitations. Pourquoi cette fugue ? Trouvera-t-elle la réponse ? La découvrirons-nous à son insu ?

« Au maximum c’était la moitié d’une histoire », conclut Luisa vers la fin du roman. Mais pour le lecteur, l’histoire est bien complète, riche, subtile. Chloe Aridjis, la fille d’Horacio, grand écrivain mexicain et d’une mère nord-américaine, qui écrit pour le moment en anglais, est en train de se faire un solide nom dans les Lettres, américaines ou mexicaines puisqu’elle domine les deux langues et les deux civilisations.

Fugue mexicaine de Chloe Aridjis, traduit de l’anglais  par Antoine Bargel, éd. Mercure de France, 175 p., 21 €.

Chloe Aridjis en français : Le livre des nuages / Déchirures, éd. Mercure de France.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS MERCURE DE FRANCE

ARIDJIS, Chloe Fugue mexicaine

 

ACTUALITE

Fabio Morábito Prix Roger Caillois 2019

Fabio Morábito, l’auteur du roman Le lecteur à domicile, qui avait déjà reçu le Prix Villaurutia au Mexique vient d’obtenir le Prix Roger Caillois qui récompense chaque année un auteur latino-américain et un auteur français (cette année il s’agit de Jacques Réda).

Le lecteur à domicile a été publié aux éditions José Corti et traduit par Marianne Millon.

Mon commentaire sur le roman a été publié en juillet dernier sur AnnA.

 

MORABITO, Fabio

 

MORABITO, Fabio Le lecteur à domicile

V.O.

Emiliano MONGE

MEXIQUE

MONGE, Emiliano

Né en 1978 à Mexico, Emiliano Monge est professeur à l’UNAM où il a fait ses études de Sciences politiques. Il est l’auteur de quatre romans.

 

No contar todo

2019

Tout commence avec la mort violente, dramatique, du grand-père, Carlos Monge McKey. Il travaillait sur un chantier. Une explosion. Un cadavre en mille morceaux. Sauf que. Sauf que Carlos réapparait quatre ans plus tard, bien vivant et en bonne santé : il avait organisé sa disparition pour échapper à une existence qui ne lui plaisait plus, tout simplement pour obéir à un désir trop fort de partir. Le cadavre anonyme, l’explosion tout était une mise en scène (réussie).

Le père, Carlos Monge Sánchez, un des narrateurs, sera pris de la même impulsion, il désertera lui aussi le foyer pour entrer, lui, dans la lutte politique, la guérilla.

C’est bien d’une famille qu’il s’agit, tous les éléments sont là, grands parents, cousins, parents et sœurs (avec quand même une énorme présence masculine, aucune des femmes n’a un rôle important). Mais c’est une famille qui, tout en restant semble-t-il solide, s’effrite de tous côtés. Est-ce la faute du grand-père et de sa fausse mort ? Ce n’est pas certain, la fausse mort n’étant qu’une manifestation des lézardes qui deviennent fissures sur l’édifice qui semble résister envers et contre tout. On révèle des secrets enfouis depuis des générations, on en tait d’autres connus de tous, on juge un père, un fils, un proche selon ses propres critères, mais une phrase lâchée dans un moment de colère peut révéler chez l’autre une de ces failles qui mettent en péril une personnalité entière.

Emiliano, l’auteur tout de même, est tour à tour l’un des personnages, le narrateur, le transcripteur des cahiers écrits par son grand-père ou des paroles de son père qui, à contre cœur, dit-il, a accepté de lui donner sa version de  l‘histoire familiale. Le regard porté sur les faits et les personnes est sans complaisance, même quand il s’agit d’Emiliano, mais sans acharnement, c’est un simple constat et il demande à son lecteur, je suppose, la même distance faite d’honnêteté. Or, distance et honnêteté n’excluent pas l’émotion, c’est là la force de ce texte.

Adolescent, Emiliano, peut-être victime de l’hérédité, ressent à son tour la nécessité vitale de s’évader. De s’évader de lui-même, et c’est ainsi qu’il s’évade… vers la fiction, dont la dernière étape (provisoire, espérons-le), est ce No contar todo.

Il est évident que Emiliano Monge a conquis sa liberté d’écrivain, il joue avec, il joue avec les siens, avec lui-même et surtout avec ses lecteurs auxquels il offre autant de libertés : tout croire de ce qu’il raconte ? Juger l’un ou l’autre de ses personnages/personnes ? Juger Emiliano personnage de son roman ? Juger l’auteur ? Ou non ? Voir une simple histoire familiale ? Ou voir le symbole de ce qu’a été le Mexique, de ce qu’il est devenu ? À chacun de nous le formidable luxe de choisir ‒ ou pas.

No contar todo de Emiliano Monge, 391 p., ed. Penguin Random House, Barcelona, 2019.

MONGE, Emiliano No contar todo

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDICIONES LITERATURA RANDOM HOUSE.