CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Julia ALVAREZ

ÉTATS-UNIS / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Julia Alvarez est née à New York en 1950 mais a passé ses premières années en République dominicaine d’où est originaire sa famille. En 1960 sa famille doit s’exiler à nouveau et elle vit depuis aux États-Unis. Elle est l’auteure de recueils de poésie, d’essais, de roman s pour la jeunesse et de cinq romans.

Au-delà

2020 / 2022

Antonia, veuve depuis quelques mois, est aidée par ses trois sœurs dans le douloureux espoir de retrouver une vie plus « normale ». D’origine dominicaine, elle vit depuis l’enfance dans le nord-est des États-Unis. Elle était professeure de littérature, a la tête remplie de citations, elle militait dans diverses associations, elle était la femme, le complément de Sam, qu’est-elle désormais ? Mario, l’employé (sans papiers) et son voisin, un jeune Mexicain, lui offre bien involontairement l’occasion de se sentir à nouveau utile, mais est-ce suffisant ?

Le jour où trois de ses sœurs sont réunies pour fêter l’anniversaire d’Antonio, Izzy, la quatrième, n’arrive pas et ne répond plus au téléphone. Autrefois psychothérapeute, elle est à la retraite et marque depuis déjà pas mal de temps des signes de déséquilibre. Ses sœurs, quoique se sentant toujours proches d’elle, ont opté pour lui laisser son autonomie, sa liberté. Le problème pour Antonia, c’est son impression de perdre sa propre liberté face aux soucis qui s’ajoutent les uns aux autres, l’état mental d’Izzy, le statut de Mario et la petite amie mexicaine de Mario, Estela, enceinte, sans papiers, s’imposent tout d’un coup. Antonia va avoir à gérer tout cela. Elle joindra ses deux sœurs à la recherche de la troisième : laissera-t-elle Estela ou suivra-t-elle l’enquête depuis chez elle ?

La grande question que se pose Antonia et que pose Julia Alvarez est de savoir quelle place occupent chacune, chacun par rapport aux autres, à ses proches comme aux inconnus, quelle place et quel rôle tenir. Pour Antonia c’est le décès récent qui génère l’interrogation : tant qu’elle a été près de Sam, son mari, la question n’avait pas lieu d’être : elle était qui elle devait être, avec des rôles bien définis, la femme de…, la sœur de…, l’enseignante, etc., elle était où elle devait être. Le deuil remet tout en cause et les deux ou trois problèmes entremêlés lui permettent de se redéfinir.

Pour toute sorte de raisons, Antonia s’est très bien adaptée, intégrée à la vie nord-américaine. Mais ses racines latinas s’imposent sans cesse, ses rapports avec ses trois sœurs, des réactions imprévues qui refont surface, cette proximité qu’elle sent naturelle avec ce que les Nord-Américains appellent « les membres de sa communauté », ce qui veut dire les hispanophones, la faiblesse étant que cette « communauté », comme ils disent, n’est pas un bloc, il y a ceux qui sont intégrés et les illégaux.

Julia Alvarez a voulu un roman modeste : pas de grandes envolées, pas de situations exagérées, des personnages, loin d’être neutres ou pâlichons mais qui ne flirtent pas avec les extrêmes, et c’est très bien ainsi.
La réserve de l’intention et du propos est une des grandes qualités de cet Au-delà dont, malgré tout, il restera des traces dans la mémoire.

Au-delà, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, éd. La Croisée, 239 p., 20 €.

Julia Alvarez en anglais : Afterlife, ed. Algonquin, Chapel Hill.

Julia Alvarez en français : Au temps des papillons / Yo / Au nom de Salomé / Sauver le monde, éd. Métailié.

MOTS CLES : ETATS-UNIS / REPUBLIQUE DOMINICAINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FAMILLE / EXIL / EDITIONS LA CROISEE.

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Une rétrospective

2020 / 2022

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Une rétrospective, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 464 p., 23 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Volver la vista atrás , ed. Alfaguara, comme les autres titres de l’auteur.

Juan Gabriel Vásquez est publié en France aux éditions du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / CHINE / HISTOIRE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SEUIL.

* Chronique publiée sur AnnA le 6 juin 2022 dans la rubrique VO.

On peut aussi lire mon commentaire sur les nouvelles de Chansons pour l’incendie :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Une somme humaine

2022

Le métro parisien. Une femme se jette sur les rails. Elle meurt. Elle est la narratrice de ce vaste roman dans lequel interviennent deux hommes, Orcel et Makenzy, l’un des deux n’a pas été à ses yeux des plus tendres et des plus attentionnés.

Les débuts dans la vie de la narratrice ont été moroses : une enfance dans un village perdu de la province française profonde, très profonde, entre des parents (appelés géniteurs), « égoïstes, méchants, insignifiants », une adolescence pesante, aussi renfermée que la jeune file qui subit sa famille, dont l’oncle prédateur qui a réussi, lui, tout le contraire du père et les camarades de collège qui n’ont rien, dans leur attitude de ce que devrait signifier le mot camarade. Une grand-mère aimante tempère un peu l’ambiance mortifère et malsaine, une grand-mère discrète qui a su conserver de saines bouffées de liberté et refuse toute nostalgie.

Pour la jeune femme, il ne reste qu’une solution, la fuite. Paris. Délivrée du poids insupportable de la famille et des souvenirs cruels, elle doit affronter la précarité et la solitude.

Une somme humaine, le titre est ambitieux. Makenzy Orcel assume cette ambition et réussit dans la description d’une société française, qui n’est pas celle de ses origines et dont il connaît les failles. La femme humiliée, les migrants repoussés, la jeunesse ignorée, le tableau est gris mais réaliste. Il alterne très habilement les points de vue en jouant par exemple avec les techniques cinématographiques : l’acteur qui joue le rôle d’un des personnages n’a pas forcément le même point de vue que le scénariste… ou que le romancier. Il alterne aussi les styles, les ambiances, pure poésie parfois, hyperréalisme à d’autres moments. Le style de Makenzy Orcel est inclassable, si l’on peut parler de style pour ce long texte aux tonalités multiples dans lequel le seul objectif est d’adapter un généreux talent, celui de l’auteur, à ce qu’il souhaite transmettre à son lecteur qui, lui, doit se soumettre à cet éclatement de mots, de phrases, d’images, de sensations.

Admirable, ce panorama d’une société, celle de la province et celle de la capitale, qui part à vau-l’eau dans les deux cas. Admirable, le choix des thèmes qui motivent la narratrice, les violences subies par toute fille, puis toute femme étant celui qui revient le plus souvent, avec la dérive de la plupart des personnages qui manquent d’un objectif et glissent vers des néants jamais comblés par l’alcool, les drogues ou le sexe mal maîtrisé. Admirable, oui, admirable, cette noirceur sans remède qui imprègne l’existence de la narratrice coupable de ne pas avoir su lutter contre ses démons et victime de les avoir subis sans trêve jusqu’au non-retour.

En sortant de son pays d’origine, Haïti, Makenzy Orcel fait un pas en avant dans sa trajectoire déjà brillante d’écrivain. Une somme humaine sera sans aucun doute une étape importante dans une œuvre originale et forte qui fait honneur à la francophonie.

Une somme humaine, éd. Rivages, 624 p., 22 €.

MOTS CLES : FRANCE / HAÏTI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / FAMILLE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

Autres chroniques sur les oeuvres de Makenzy Orcel à lire sur AnnA :

Maître Minuit :

L’empereur :

Pur sang (poésie) :

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Le frère allemand

2014 / 2016

Brillantissime ! Ce roman faussement autobiographique qui l’est quand même un peu, écrit par un homme qui, à 70 ans passés retrouve une extraordinaire fraîcheur pour évoquer des (ses ?) émois d’adolescent avec un entrain plein d’humour ou pour laisser pointer un désir presque inavouable d’être reconnu par un père impressionnant, sommité intellectuelle pris par ses lectures et ses rencontres avec tout ce que le Brésil des années 60 compte de créateurs. Le narrateur, ce Francisco de Hollander, délicatement, timidement, raconte ses failles et le choc de la découverte qui marque le début de son adolescence : avant de se marier au Brésil, le père, Sergio de Hollander, a eu un fils en Allemagne dont personne ne lui a jamais parlé.

Francisco n’ose confier ses doutes ni à sa mère ni à son unique frère, il pressent que le secret devrait rester intact. Il se met plutôt à échafauder des hypothèses sur ce demi-frère tout en vivant pleinement les précaires équilibres de l’adolescence : amours passagères, délinquance occasionnelle et toujours cette pesante impression de n’exister vraiment pour personne.

La virtuosité de Chico Buarque s’exprime totalement dans ce Frère allemand, toujours profond et léger à la fois. Il passe du rire au drame, des naïvetés du garçon qui se confie en toute innocence aux tortures de la dictature. Et puis il pratique quelques jeux de miroir en faisant vivre, ou revivre, une famille dont lui seul connaît les rapports avec la sienne, une famille dont le père est reconnu comme critique littéraire, pas comme historien, une famille qui s’appelle de Hollander, dont un fils est surnommé Ciccio.  Il ne s’agit pas de se demander ce qui est « vrai » et ce qui est inventé, cette vaine question qu’entendent à longueur de temps tous les romanciers et qui généralement les horripile. Non, ici c’est bien l’auteur lui-même qui fait de cette question sans réponse un jeu troublant et d’autant plus beau qu’il est  lui aussi complètement gratuit : le roman est un roman, il faut le prendre tel quel, même si, forcément, il nous arrive de nous demander si, peut-être…

Cette virtuosité est partout, dans un formidable brassage de thèmes (nazisme et condition juive, génie et désillusion des artistes, amour des livres et de la littérature, paternité et filiation, pour n’en citer que quelques uns) et un envoûtant brassage de styles : une prodigieuse mise en abyme non dénuée d’humour, par exemple quand le narrateur tente lamentablement de se faire passer pour le pianiste de João Gil, sans savoir que le chanteur n’utilise pas de pianos sur scène, cet épisode suivant de près une cruelle allusion aux camps de concentration nazis. Et par-dessus tout cela, cette virtuosité s’impose tout au long du récit dans le mélange d’invention et de réel, la note finale et quelques photos imposant le vertige qui a accompagné la lecture.

Et, niveau suprême, ce roman éblouissant est aussi un émouvant hommage de Chico Buarque de Holanda à Sergio Gunther, son demi-frère allemand qu’il n’a pas connu mais à qui il élève ce tombeau magnifique. Un Sergio Gunther qui, ironie de l’histoire, a été lui aussi un chanteur et un homme de télévision relativement connu en Allemagne de l’Est dans les années 60, celles où son demi-frère brésilien commençait à triompher.

Le frère allemand de Chico Buarque, traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich, éd. Gallimard, 269 p., 22,50 €.

Chico Buarque est publié au Brésil aux éd. Companhia das Letras, São Paulo.

Chico Buarque en français est publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / ALLEMAGNE / FAMILLE /L PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Rolando VILLAZÓN

MEXIQUE / FRANCE / AUTRICHE

Rolando Villazón est né en 1972 à Mexico et a passé son enfance à Ciudad Satélite. Au terme d’une formation aux Etats-Unis, il devient un des ténors les plus recherchés au monde. Sa carrière de chanteur s’interrompt en 2008 pour des raisons de santé. Il vit en France, dont il a pris la nationalité et se consacre à la mise en scène et à l’animation d’émissions de radio autour de la musique classique. Amadeus à bicyclette est son deuxième roman.

Amadeus à bicyclette

2020 / 2022

Vian Mauer, 1m 67, joufflu, gros nez, a grandi à Mexico, orphelin de mère, il a été éduqué, si l’on peut dire, par son père, autoritaire, centré sur lui-même, l’éducation musicale consistant essentiellement en la présence, à partir de l’âge de 12 ans,  un an sur deux, aux festivals Mozart de Salzbourg et Wagner de Bayreuth (bien qu’il se soit consciencieusement endormi pendant chacun des trois actes de Tristan et Isolde, son premier opéra). Malgré tout Vian se sent attiré par, qui sait, une carrière de ténor, ou de baryton, ses professeurs eux-mêmes ne savent pas bien.

C’est ainsi qu’il se trouve, jeune adulte, à Salzbourg et il pourra monter sur scène lors du prestigieux festival… comme figurant, hélas, dans une nouvelle production du Don Giovanni… Il sera un des diablotins tout noirs dont on ne verra qu’à peine le visage. Les répétitions commencent. Les coulisses de ce qui sera une interprétation assez audacieuse du chef d’œuvre de Mozart se  dévoilent devant nous, les colères, pas toujours justifiées, du metteur en scène, les caprices d’une diva, les peurs des « utilités », comme jadis on appelait les seconds, les troisièmes rôles. Vian y apporte sa touche, très mexicaine, retards systématiques – et involontaires −, excès très drôles aussi bien dans ses complexes d’infériorité que dans certaines de ses réactions. Les mots de Rolando Villazón sont à l’avenant. Il compare par exemple un banal parapluie à « une note de musique enveloppée dans une aile de chauve-souris ».

« Celui qui obtient succès et renommée devient l’esclave de sa célébrité pour le reste de sa  vie », c’est ce que dit Julia, une des protagonistes du roman, assistante à la mise en scène, qui troublera Vian, l’accompagnera dans ses doutes et le fera douter. Mais c’est bien Rolando Villazón qui écrit cette phrase qu’il semble s’appliquer à lui-même tout en l’appliquant à un Vian tout en modestie, une modestie qui lui est imposée par le manque de succès de ses entreprises. Cette phrase donne le ton général au roman : on n‘est pas dans le flamboyant qui peut aller jusqu’au clinquant, si souvent associé à l’univers de l’opéra, on reste au niveau de l’homme et de la femme, pas de la vedette.

Subrepticement, subtilement, se tisse peu à peu tout un réseau de liens, comme une toile d’araignée (on en trouve d’ailleurs à tout coin de page, de ces petites bêtes, et celles de Louise Bourgeois ne manquent pas à l’appel !), des personnages qui se ressemblent et se répondent, des pères bien réels ou de substitution, des Commandeurs vindicatifs, des jeunes filles aussi mystérieuses que  celles que rencontre Don Giovanni, des Quetzalcoatls de remplacement, tout est jeu pour Rolando Villazón, un jeu de façade car le fond est plutôt sombre et l’avenir du pauvre garçon très fermé, son père, un des Commandeurs, lui a déjà acheté son billet d’avion : retour à Mexico et débuts dans une entreprise grise.

Pourtant c’est bien l’humour qui domine du début à la fin, les trouvailles de vocabulaire, de situations. L’expérience scénique du grand ténor étant la base de ce qu’il nous montre lui permet de rire de ce qu’il a vécu, de ce dont il a souffert, de prendre du recul par rapport à ses immenses succès et des rares échecs qu’il a connus, et de faire rire de tout.

On s’y attendait un peu : ce roman est (aussi) un superbe hommage à Mozart qui n’est ni le clown un peu bêbête du film de Forman, ni la statue glacée, le génie tellement supérieur qu’il en est intouchable, il est, avec tout l’amour que lui porte Rolando Villazón, un homme supérieur, certes, mais un homme qui aime autant penser à la fin inéluctable de ce qui vit qu’avoir envie de faire une bonne blague pas forcément très fine, un homme qui nous a fait l’inappréciable cadeau de son génie. Pour Rolando Villazón, la Culture, avec un grand C, c’est aussi bien Blade Runner que Boris Vian, Enki Bilal que Kundera, Nicanor Parra qu’Homer Simpson, la Culture est vivante, et bien vivante, et multiple.

Le miracle est là, le lecteur ne peut que partager la vitalité du personnage (et de l’auteur), qu’être littéralement tonifié par ces bouffées d’énergie positive, soulevé par cette volonté naturelle de dépasser ce qui peut entraver son élan, même si les entraves ne manquent pas.

Amadeus à bicyclette, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Philippe Rey, 432 p., 21 €.

Rolando Villazón en espagnol : Amadeus en bicicleta, ed. Galaxia Gutenberg, Barcelone / Malabares, ed. Espasa Libros, Barcelone.

Rolando Villazón en français : Jongleries, éd. Jacqueline Chambon.

MOTS CLES : MEXIQUE / AUTRICHE / MUSIQUE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS PHILIPPE REY.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

 La distance qui nous sépare

2015 :/ 2017

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a  vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Videla ou de Pinochet qui était avant tout son père. Et il réussit de façon magistrale.

Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux a eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart ces hommes a eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXème siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art.

Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément de que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits  hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui.

Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit, le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : La distancia qu nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

MOTS CLES : HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi sur AnnA mon commentaire sur le deuxième tome du dyptique familal de Renato Cisneros, Tu quitteras la terre.