CHRONIQUES

IOSHUA

ARGENTINE

Josué Marcos Belmonte est né dans la banlieue de Buenos Aires en 1977. Après une enfance de violences subies, il quitte le foyer familial à 14 ans et vit dans la rue en marginal. Prostitution, drogue, souffrances, il provoque en affichant son homosexualité dans un pays très machiste. Sa création est très variée, poésie, chansons, dessins et textes narratifs étaient la base de ses apparitions publiques remarquées. Il est mort en 2015.

Los putos

2021

Le titre le suggère : Los putos (les pédés) n’est sûrement pas à confier à n’importe qui. Ce livre (poèmes, dessins, courts romans) hors normes  est publié chez Terrasses éditions, un éditeur qui s’intéresse aux marges engagées, engagées politiquement, et aussi historiquement (un cycle sur l’Algérie) et dans les sociétés, avant tout un éditeur d’œuvres littéraires.

Ioshua, mort en 2015, à 37 ans, a marqué ceux qui l’ont croisé, à Buenos Aires et dans ses banlieues défavorisées (sans être des bidonvilles), où il est né et a vécu. Homosexuel, prostitué parfois, drogué en permanence, punk, dessinateur, chanteur, il raconte tout cela sans fard, avec la sincérité de celui qui n’a rien à perdre, ayant tout perdu depuis l’origine.

Il se lance alors dans une poésie rageuse et tendre, le désespoir de sa lucidité étant la source des images, des sensations surtout qu’il fait partager sans ménager celui qui écrit et celui qui lira. Cela donne des textes qui ne peuvent qu’impressionner, peut-être  perturber. Il provoque aussi, les dessins sont volontairement explicites, certains les jugeront scabreux, le genre de provocation qui a la vertu de mettre chacun face à soi-même. On peut en dire autant des textes, des poèmes principalement.

Un lecteur français ne peut éviter de penser aux textes de Jean Genet, même si bien sûr Ioshua a sa propre personnalité : le milieu assumé, homo et marginal, voyou et amoureux insatisfait, parfois comblé, trop rarement, tout cela rapproche les deux créateurs, comme la force de leurs écrits.

Isohua situe très précisément ses ambiances dans cette métropole portègne, la laideur des décors et du quotidien du narrateur est transfigurée par ses mots, ses souffrances, ses espoirs, ce qui est, ni plus, ni moins, la raison même de la poésie (si la poésie a besoin d’une raison !).

Hors de toute norme, dans ces textes en vers ou en prose, Ioshua est lui-même, on peut rejeter tout ce qu’il nous propose, on en a le droit, mais c’est passer à côté d’un moment de pure émotion, à côté de pages et de pages d’une souffrance de tous les jours, métamorphosée en un lyrisme qui traduit une farouche volonté de vivre en sachant que la mort n’est pas loin.

Los putos, éditions bilingue (avec une traduction collective de l’espagnol (Argentine)), Terrasses éditions, 287 p., 13,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / SOCIETE / SEXE / VIOLENCE / TERRASSES EDITIONS.

Le terrible et beau roman récent de l’Argentine Camila Sosa Villada, Les Vilaines (éd. Métailié) peut compléter la lecture de Los putos, complément ou contrepoint.

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

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Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.

CHRONIQUES

Catherine BARDON

FRANCE / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

 

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine.

 

Et la vie reprit son cours 

2020 

Troisième épisode d’une série commencée avec Les déracinés et L’Américaine, Et la vie reprit son cours raconte la vie d’une famille juive installée dans un village de République dominicaine et parfaitement intégrée, qui ne perd pas pour autant le contact avec ses racines mouvantes. Une idéale lecture de détente où l’on dénichera émotions et où l’on découvrira des pans de l’histoire dominicaine peu connue chez nous.

Ruth Rosenheck, 27 ans, la narratrice, descendante d’une famille juive, vit en 1967 tranquillement à Sosúa. Vers 1940, le gouvernement dominicain a créé une petite communauté juive en offrant des terres à plusieurs milliers de migrants qui fuyaient l’Europe en guerre. Son ami Arturo, fils de fabricants de cigarettes, artiste homosexuel, préfère rester à New York plutôt que revenir mener une vie peu libre dans sa famille et dans un pays corseté.

De la République dominicaine, on ressent les sursauts de l’époque, une fausse démocratie locale, la guerre du Vietnam, la profonde révolution culturelle des États-Unis au moment où la société dominicaine est verrouillée. Ruth est amoureuse de Domingo, le frère d’Arturo, dont la famille est très traditionnelle. C’est aussi l’année d’une autre guerre, la guerre des Six Jours au Moyen Orient, qui touche indirectement l’héroïne et sa famille.

Les enfants grandissent, les adultes essaient de mener leur vie malgré les obstacles, parfois un événement vient briser la routine : à l’occasion du trentième anniversaire de l’installation des juifs à Sosúa, une grande fête comporte même un service religieux à la fois catholique et juif, symbole de cette intégration parfaite.

Tout baigne dans une ambiance heureuse : les personnages traversent des épreuves, se heurtent à des oppositions, sont conscients des tragiques inégalités locales, mais les épreuves trouvent leur résolution, les oppositions ne dégénèrent pas en conflits irréparables et les inégalités, bien qu’on agisse pour les atténuer, restent hors champ.

Caroline Bardon veut distraire sans trop déranger mais sans éluder les réalités sombres. Elle profite des nombreux rebondissements romanesques de sa saga pour aborder plusieurs sujets qui intéressent et inquiètent les Latino-Américains, l’évolution politique, si noire en ces années 1970, le rôle des États-Unis par rapport au Sud, les dictatures (celle qui sévit en République dominicaine n’est pas aussi cruelle que dans d’autres pays, mais elle est bien réelle). Une excursion en famille permet une agréable visite touristique de l’île. L’histoire familiale se déroule, avec ce recul un peu nonchalant et donc très plaisant, qui évoque la façon de vivre caribéenne.

Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon, éd. Les Escales, 346 p., 19,90 € (papier), 14,99 € (numérique).

Les déracinés et L’Américaine, les premiers tomes de la saga, ont paru aux éditions Les Escales.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDITIONS LES ESCALES

BARDON, Catherine Et la vie reprit son cours

 

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio Pacheco, 2

MEXIQUE

PACHECO, José Emilio

 

 

Pendant ces temps de confinement, les maisons d’éditions sont soit fermées soit travaillent au ralenti et toutes les sorties prévues pour le printemps sont repoussées, un peu avant l’été dans le meilleur des cas, pour la rentrée de janvier 2021 pour d’autres. Quand se terminera la période, nous aurons une grande pagaïe à prévoir. En attendant la reprise, qui finira bien par arriver, profitons de ce temps laissé libre, quoi que confiné, pour découvrir ou relire quelques fondamentaux de la narration latino-américaine.

 

Batailles dans le désert 

 1981 / 1987

 

À chaque fois que j’ai refermé ces Batailles dans le désert du Mexicain José Emilio Pacheco (1939-2014), et j’en suis au moins à ma cinquième lecture, la même question s’est imposée à moi : comment peut-on tout dire d’un pays et d’un personnage en à peine cinquante pages ? C’est pourtant ce que réussit de façon éblouissante Pacheco, poète avant tout, mais aussi auteur de cuentos et de scénarios de films (il a travaillé avec Arturo Ripstein), qui n’a publié que deux romans.

On est à Mexico, sous la présidence de Miguel Alemán, c’est-à-dire tout juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où les États-Unis s’imposent encore plus dans la vie économique de l’Amérique latine, l’époque où le Mexique va passer de ce que l’on appelait encore le sous-développement au « modernisme » copié au voisin du Nord.

Carlos, le narrateur et héros, franchit, lui l’étape ente l’enfance et la maturité. Ces deux évolutions, parallèles, se font sous les yeux du lecteur dans le monologue de Carlos, adulte, qui fait le bilan de ces deux bouleversements fondamentaux.

Pour le pays, on s’adapte à la nourriture, au vocabulaire, aux nouveaux appareils ménagers, aux façons de vivre aussi, tout en conservant les bonnes vieilles coutumes machistes, tel le père de famille qui ne cache même pas sa « seconde famille » qu’il entretient en privant parfois l’officielle. Les gens sont méfiants envers ces intrusions d’une autre « civilisation », mais l’acceptent, par obligation et aussi par goût (ils ont du charme, les jouets en plastique !).

Dans cette société qui se voit changer trop vite, Carlos a le tort de tomber amoureux de la mère de son meilleur ami. Ce qui pourrait anodin, ou touchant, ou risible, devient un drame monté en épingle par les parents, dont la solution ne pourra être que religieuse (une confession qui ratera son but pour la mère, une séance chez le psy, qui ne changera rien de fondamental pour le père).

En cinquante pages (une petite heure de lecture), on aura eu un roman psychologique, un roman historique, un roman social et même une touche de roman fantastique, on aura eu de l’information, de l’humour, de la poésie, de l’émotion.

Batailles dans le désert de José Emilio Pacheco, raduit de l’espagnol (Mexique) et préfacé par Jacques Bellefroid, éd. La Différence, Paris, 1987, 87 p., 6,10 €.

Las batallas en el desierto, ed. Tusquets, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / AMOUR / ROMAN FANTASTIQUE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

PACHECO, José Emilio Batailles dasn le désert

V.O.

Antonio BARRAL

FRANCE

BARRAL, Antonio

Né dans le sud de la France en 1962, Antonio Barral a passé son enfance et son adolescence en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud. Après trois romans écrits en français, il publie son premier roman en espagnol.

 

 Todo el bien, todo el mal

2019

 

Amour, engagement, musique, voyages et écologie. Ce roman qui se déploie sur plus de trente ans raconte les amours tumultueuses du narrateur et de la fuyante destinataire de ces mémoires qui ne les aura peut-être jamais lues. Ils se rencontrent à treize ans dans leur collège à Quito. On est en 1975, lui arrive d’Afrique où travaillaient ses parents, elle est la fille la plus populaire du collège, il est paralysé par sa timidité, mais le temps, l’amour de la musique et de la politique les rapprochent.

Trois ans de séjour en Équateur, puis le garçon suit ses parents en France, sans qu’il puisse oublier la jolie élève. Pendant des années, ils se retrouveront et se perdront, partageront des moments d’amour torride et de longues périodes d’éloignement, en conservant leur préoccupation pour l’avenir de la planète et leur passion pour l’écologie, en échangeant des découvertes musicales, de nouvelles modes, des groupes originaux et en espérant concrétiser cet amour si durable pour pouvoir enfin vivre l’un près de l’autre. Elle s’est mariée en Équateur, a eu des enfants, a un temps quitté sa famille pour vivre avec un amant. Il s’est marié en France, a divorcé, a eu des aventures, mais ils finissent toujours par se retrouver quelque part dans le monde pour vivre des moments d’une intensité érotique envoûtante.

Pourtant il y a un problème : pourquoi la belle Équatorienne se dérobe-t-elle toujours si le Français lui propose une vie commune ? Elle ne refuse jamais l’idée, mais au moment de la rendre réelle, elle remet à plus tard sa réponse. Qui fait souffrir l’autre ? En un mot, qui est victime du pouvoir de l’autre ?

L’amour entre deux êtres proches et différents à la fois est bien au centre du roman, mais la musique a un rôle important, le texte est parsemé de citations de chansons en espagnol et en français. L’évolution de l’écologie est une autre richesse : Antonio Barral montre la volonté des militants, la déception face aux puissances bien supérieures auxquelles ils s’affrontent et l’impossibilité de changer les choses face à des gouvernements étouffés à la base par ceux qui manipulent l’économie. Il montre très bien aussi les contradictions (très humaines, inévitables), de ces militants sincères mais qui font aussi partie du monde : comment aller au bout du monde pour protester contre les gaspillages sans prendre l’avion ?

Voilà un roman qui ne manque pas d’intérêt, qui donne une vision à la fois très humaine et à bonne distance des réalités contemporaines, qui est aussi une source d’inspiration musicale et politique tout en maintenant un certain suspense : un amour heureux est-il possible?

Todo el bien, todo el mal de Antonio Barral, ed. H, Montevideo, 215 p., 20 € (+ 5 € pour frais de port). Contact : editions.trapiche@yahoo.com

MOTE CLES : ROMAN FRANÇAIS / EQUATEUR / AMOUR / MUSIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

 

BARRAL, Antonio Todo el bien, todo el mal