ACTUALITE

Chico Buarque lauréat du Prix Camõens 2019

BUARQUE, Chico

 

Chico Buarque n’est pas que le célèbre auteur-compositeur et chanteur de chansons connues dans le monde entier (A Banda, O que será /  Tu verras ,chanté en français par Claude Nougaro), Roda viva, brillamment orchestré par Ennio Morricone ou Cálice, un des plus beaux textes pour dénoncer la dictature). Il a aussi écrit de la poésie, du théâtre et cinq romans, tous traduits en français et publiés aux éditions Gallimard.

Élevé dans une famille de culture et d’ouverture, il se consacre très jeune à la chanson et au théâtre. Il est aussi un homme engagé, ses chansons sont le reflet de sa lutte contre les dictatures, portugaise et brésilienne en premier,  plusieurs de ses textes restent parmi les plus forts sur le sujet.

Le jury du Prix Camõens, qui récompense depuis 1989 un auteur de langue portugaise, a décidé de l’attribuer cette année à Chico Buarque. On trouve parmi ses prédécesseurs João Cabral de Neto, Jorge Amado et José Saramago.

ACTUALITE

Martha Batalha adaptée au cinéma

Le très beau roman de Martha Batalha, Les mille talents d’Eurídice Gusmão, adapté par le metteur en scène brésilien Karim Aïnouz et primé à Cannes cette année (Prix Un certain regard) sort dans les salles ce mercredi 11 décembre sous le titre La vie invisible de Eurídice Gusmão.

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Vous pouvez retrouver sur AnnA mes commentaires sur les deux superbes romans de Martha Batalha Les mille talents d’Eurídice Gusmão et Un château à Ipanema.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS DENOEL

 

CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Un souffle de vie –  Água Viva.

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque depuis très longtemps  ont eu la volonté de faire connaître en France l’œuvre unique d’une des plus grandes voix de la littérature brésilienne du XXème siècle, Clarice Lispector (1920-1977).

La récente réédition de deux de ses derniers écrits permet de revenir vers cette femme, pure intellectuelle mais qui n’a jamais vécu coupée du monde « réel » et de ses inévitables contraintes prosaïques, auteure de textes d’une folle originalité qu’on ne peut plus méconnaître.

Água Viva

Clarice Lispector écrivit ce texte  dans sa maturité, il a été publié en 1973 (et une première fois en français dès 1981). La femme qui écrit s’adresse à un homme qui s’est éloigné d’elle. Elle peint, c’est son « métier », mais cette fois elle veut écrire, elle dit et elle répète qu’elle se lance dans l’aventure et elle aligne mots et sensations. Pour nous, lecteurs, ou plus vraisemblablement lectrices, entrer dans ce texte incomparable est une expérience sensorielle.

On n’entre pas dans un roman à lire sur la plage, disons-le tout de suite ! Il faut accepter, sans réagir au début, accepter que les personnages soient flous, que leur situation, leur condition n’apparaissent pas d’emblée, accepter que les cent pages ne présentent pas de coupure autre que celle des paragraphes ; et tout cela s’accepte, parce qu’en peu de temps on se trouve enivré par le charme des mots, par la beauté des images et surtout par l’originalité de l’expression, on a l’impression que la langue de cette femme qui écrit est celle de la virginité : personne avant elle n’avait uni comme elle les mots.

Et nous, en lisant, nous sommes enchaînés, nous nous perdons si nous lâchons un verbe ou un adjectif, il nous faut, lentement, profiter de chacun d’eux et de leur lien.

Comme toujours chez Clarice Lispector, la souffrance a une grande place, elle est même partout, transfigurée par les mots : le réveil, le petit matin qui se montre timidement, les actes, devinés plus que racontés, et surtout ce que ressent, voit et  imagine la femme qui parle ou qui pense. Elle est au centre de tout, elle est le centre de tout, elle est tout dans ces phrases, les mots vont bien au-delà de cet ego absolu, un ego qu’elle transfigure.

Bien sûr cette femme qui parle ou qui pense est un personnage. Mais si on accompagne Clarice Lispector, l’auteure, au bout de ces cent pages, c’est bien elle, par petites touches, par des idées parfois bizarrement enchaînées, par des images parfois fulgurantes, qu’on aura connue.

Un souffle de vie

Un souffle de vie, ouvrage posthume, est une autre rencontre, un peu le double inversé de celle de Água Viva, dans lequel une femme s’adressait à un homme absent. Ici, c’est un auteur qui, lui s’adresse à son futur personnage féminin, Angela, le personnage qu’il est en train de créer. Selon les mots de l’auteur fictif ou ceux de l’auteure réelle, c’est un « livre de non-mémoires » puisque c’est du présent, de sa création qu’il parle.

Angela est l’auteur et son contraire, c’est peut-être aussi l’auteure inversée. Le monde de la fiction se crée peu à peu, souvent à l’insu du créateur qui doit accepter cette création qui se fait en lui et hors de lui. Il se passe la même chose avec Angela qui fuit son créateur autant qu’elle s’offre à lui, finissant presque par être elle-même l’auteur du futur livre. En découvrant la « réalité » de son personnage, il se découvre lui-même et se retrouve dans la position étrange de l’homme qui, se regardant dans un miroir, voit une personne qui n’est pas lui.

Il est difficile d’aller plus loin, plus profond, dans la méditation sur les mystères de la création.

Dès le début, Clarice Lispector nous plonge dans un tourbillon vertigineux qui fait  de nous le troisième comparse, qui n’est en fait qu’un tiers de cette entité unique, auteur-personnage-lecteur. C’est puissant et, je le répète, vertigineux.

Água Viva de Clarice Lispector (édition bilingue), traduit du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 260 p., 17 €.

Un souffle de vie (pulsations) de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, éd. des femmes–Antoinette Fouque, 208 p., 13 €.

L’essentiel de l’œuvre de Clarice Lispector traduite en français est disponible aux éditions des femmes-Antoinette Fouque.

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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Lettres près du cœur : la correspondance entre Clarice Lispector et Fernando Sabino .

 

Deux grands écrivains, deux amis proches éloignés par la vie, pendant plus de vingt ans, Clarice et Fernando échangent des lettres tour à tour amicales et professionnelles. Les éditions des femmes – Antoinette Fouque, qui  ont déjà édité la quasi intégralité des œuvres de Clarice Lispector proposent cette correspondance que Fernando Sabino avait voulu rendre publique.

Fernando Sabino (1923-2004), auteur de plusieurs dizaines de romans et de nouvelles, avait rencontré Clarice en 1945, était née alors, immédiatement, une amitié intellectuelle qui a duré jusqu’à la mort de Clarice. Clarice Lispector (1920-1972), d’origine ukrainienne est l’un des auteurs brésiliens le plus importants du XXème siècle. Au cœur de la vie littéraire brésilienne, elle a suivi son mari diplomate dans diverses villes d’Europe ou aux États-Unis, mais a toujours gardé le contact avec ses amis brésiliens.

De quoi peuvent se parler deux écrivains brésiliens, deux amis proches, quand ils sont séparés par des milliers de kilomètres ? De leurs tracas quotidiens, des soucis ou des joies de leurs connaissances communes, de leur « métier » aussi. Qu’il est difficile d’écrire, d’écrire précisément ce qu’on veut faire ressentir au lecteur : elle lui confesse qu’elle est « malheureuse de nature et un peu détraquée ». Il lui répond par l’image du funambule seul sur sa corde, mort d’angoisse, mais qui imprime sur son visage un « faux sourire de sérénité ».

C’est loin d’être une correspondance suivie, il y a souvent des lettres sans réponse, des trous de six mois ou plus entre deux messages. L’amitié entre les deux semble n’en être que plus solide.

L’intérêt d’une telle lecture est double, d’abord bien sûr « universitaire » : quel régal pour un chercheur, que de suivre la création d’un roman, les hésitations, les corrections, le soulagement d’avoir mis le point final ! Mais pour un non-spécialiste, reste le plaisir de découvrir un homme et une femme, tous deux romanciers, dans leur intimité souvent prosaïque et de voir se dessiner peu à peu, indirectement, des failles, des timidités ou des traits d’orgueil, très inconscients, mais qu’une phrase laisse apparaître chez l’un ou chez l’autre.

On assiste par exemple à un long échange d’impressions, des critiques amicales de Fernando, de propositions puis d’explications de Clarice, au moment où elle remet à son éditeur brésilien le manuscrit de ce qui paraîtra en français sous le titre de Le bâtisseur de ruines. Peut-être ardu pour un lecteur extérieur, passionnant pour qui se pose les questions essentielles sur le phénomène de la création littéraire.

Ils se parlent aussi beaucoup de littérature, brésilienne surtout (on a là une véritable encyclopédie des auteurs de ce début de la deuxième moitié du XXème  siècle), mais aussi européenne. On croise même furtivement l’Albertine de Proust, la véritable (enfin, le véritable).

Les traducteurs ayant eu l’excellente idée d’ajouter à cette correspondance le plus souvent déjà riche en elle-même, des notes biographiques d’une bonne quarantaine de figures importantes des lettres brésiliennes.

Lettres près du cœur de Clarice Lispector et Fernando Sabino, traduit du portugais (Brésil), préfacé et annoté par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éditions Des femmes  Antoinette Fouque, 224 p., 16 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

 

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Nouvelles, édition complète.

 

Un monument ! C’est un monument que les éditions des femmes-Antoinette Fouque nous présentent, 85 nouvelles publiées entre 1939 et sa mort, en 1977, en reprenant la chronologie, ce qui permet de suivre l’évolution de la créatrice brésilienne tout en faisant ressortir la grande continuité de son inspiration. On connaît encore trop mal cette immense écrivaine, certes reconnue par un important noyau d’amateurs, mais qui mérite la reconnaissance d’un plus vaste public.

La femme est au centre de ces récits, peu d’auteurs ont décrit avec autant de finesse la complexité des personnalités humaines, pas seulement féminines. C’est toute une société qui apparaît, une vision acérée mais jamais vraiment cruelle, l’être humain n’est ni plus ni moins qu’un être humain, les femmes de ce concert jouant leur partition, parfois avec davantage de difficulté que les hommes, parfois se lançant dans un solo qui sera d’autant plus remarqué.

Les désirs, le désir, ce vide encore à combler apparaît souvent, habituel dans une société encore corsetée par les traditions et la religion environnante. Et souvent l’assouvissement a pour résultat d’anéantir le désir. Mieux que de raconter, Clarice Lispector fait naître des sensations.

Corolaire de la notion de désir, la liberté : une jeune femme née, comme l’auteure dans les années 20 du XXème siècle (les « années folles » en France), peut-elle vivre comme ses aïeules, ne pas pressentir que la condition féminine est en train d’évoluer. Beaucoup des héroïnes de ces nouvelles sentent la nécessité de faire comprendre à leurs seigneurs et maîtres que cette époque est terminée. Elles le font avec élégance, sans tapage majeur, mais avec une efficacité redoutable et réjouissante.

Clarice Lispector excelle à faire entrer le lecteur dans des états à la limite entre la réalité et l’impalpable, dus à un égarement passager, parfois à l’alcool et nous fait ressentir ce moment où l’esprit, tout en étant encore en partie conscient de ce qui l’entoure, s’évade vers des terrains flous.

On peut, sans jouer les cuistres, parler de la magie des mots. Clarice Lispector sait les enchaîner en faisant naître le trouble de la beauté ou des aspérités. De la poésie ? Plus exactement une façon de suggérer en trouvant précisément le mot qui fallait, qui parlait au lecteur du temps où elle écrivait comme au lecteur actuel.

Elle sait aussi pratiquer l’humour et par le rire évoquer rien moins que la valeur d’une vie humaine. Elle est aussi à l’aise dans l’évocation subtile des souffrances des femmes et de leurs modestes luttes que dans la description farcesque et sinistre à la fois d’une fête familiale.

On connaît trop peu encore l’œuvre de la romancière brésilienne. Il faut se précipiter sur cette nouvelle parution pour enfin combler cette lacune : Clarice Lispector est un des auteurs les plus importants du XXème siècle, cela ne fait plus aucun doute quand on referme ces Nouvelles.

Nouvelles. Édition complète, de Clarice Lispector, édition établie pas Benjamin Moser, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Sylvie Durastanti, Claude Farny, Geneviève Leibrich et Nicole Biros, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 482 p., 23 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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Chroniques. Édition complète

Antoinette Fouque, la créatrice des éditions Des Femmes, s’est de tout temps intéressée à l’œuvre de Clarice Lispector, une des plus grandes créatrices du Brésil, dont l’influence ne s’est jamais tarie dans son pays et dans le reste de l’Amérique. En dehors de sa correspondance, qui sera peut-être publiée un jour, Des Femmes peut se glorifier de proposer désormais aux lecteurs français ses œuvres complètes, nouvelles, romans et aujourd’hui ces chroniques publiées dans divers organes de presse entre 1967 et 1977.

Elle parle de tout, ou presque, dans ces chroniques qui fuient systématiquement les règles généralement imposées par le genre. Une chronique doit ‒ devrait ‒ traiter d’un sujet unique qui est la base des réflexions de l’auteur. Elle doit ‒ devrait ‒ entrer dans un cadre, toujours le même d’une semaine, ou d’un jour, à l’autre : tant de lignes, un style reconnaissable, ce qui pousse le lecteur vers un certain confort (il se retrouve facilement dans ses habitudes) qui peut finir par ressembler à une paresse intellectuelle. Or Clarice Lispector brise cela : parfois un seul texte occupe la livraison de la semaine, parfois ils sont trois ou quatre, courts, sans aucun lien entre eux. Elle jouit de la liberté que lui ont donnée les responsables éditoriaux, et qu’ils en soient remerciés ! Comme l’esprit de l’auteure est non seulement libre mais particulièrement ouvert, c’est un régal d’une richesse inouïe qu’elle offre généreusement à ses lecteurs des années 60 ou 70, un régal qui n’a pas pris une ride.

S’il y a un sujet sur lequel elle évite de s’attarder, c’est l’actualité, la politique, à une époque où le Brésil était en grande souffrance. Il lui arrive néanmoins de faire exception si des êtres humains sont concernés, des Indiens d’Amazonie en danger par exemple. Ailleurs elle dit son impossibilité d’écrire sur le Vietcong, non, elle se sent trop hors de ces réalités. Belle honnêteté à une époque où chacun avait son avis sur le sujet ! Ce n’est probablement pas une espèce d’autocensure, cela permet en outre de laisser hors du temps ses considérations sur la littérature, sur la création, sur les petits bonheurs ou malheurs du quotidien. Ainsi, quand elle fait le portrait d’une voisine, d’un chauffeur de taxi, dix ou quinze lignes, quelques phrases, un court dialogue, et cinquante ans plus tard, sur un autre continent (et dans une autre langue) la personne évoquée est vivante sous nos yeux.

Alors, comment lire ces plus de cinq cents chroniques ? Premièrement avoir 24 heures sur 24, nuit comprise, le volume à portée de main. Ensuite, de temps en temps viendra l’envie, le besoin de l’ouvrir au hasard de préférence. Mais la démarche peut s’avérer dangereuse : il est facile de se laisser prendre au piège : on est parti pour lire deux, trois chroniques et on ne  peut arrêter avant la vingtième ! C’est un danger tellement rempli de promesses qu’il faut l’affronter sans retenue !

Chroniques. Édition complète de Clarice Lispector, traduites du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Jacques et Teresa Thériot, avec une préface de Marina Colasanti et une postface de Pedro Karp Vasquez, 473 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / EDITIONS DES FEMMES.

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