CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Djamila RIBEIRO

BRÉSIL

 

RIBEIRO, Djamila

Née en 1980 à Santos, Djamila Ribeiro, après des études de philosophie en rapport avec la politique, est une militante féministe reconnue internationalement. Elle est chroniqueuse pour plusieurs revues ou organismes.

 

Petit manuel antiraciste et féministe

2019 / 2020

Le titre le dit clairement, le volume qu’on a entre les mains est modeste, engagé, pédagogique et, j’ajoute, efficace. Née  à Santos, près de São Paulo, elle est la seule élève noire de son école. Après des études de philosophie, elle se consacre à la lutte militante pour défendre les droits élémentaires des femmes et, plus généralement des Noirs, en étant davantage reconnue hors de son pays qu’au Brésil, d’où ce livre qui est un peu un mode d’emploi pour vaincre les préjugés ancrés si forts un peu partout dans le monde, en Amérique latine peut-être encore plus qu’ailleurs mais utile chez nous aussi.

 

En une douzaine de chapitres, l’auteure s’adresse directement à son lecteur pour le mettre face à lui-même par rapport à la question mêlée du racisme et du féminisme : il est difficile et même impossible d’être les deux en même temps puisque la racine de ce mal est dans le refus de voir l’autre comme naturellement semblable à nous. À partir de là, Djamila Ribeiro l’invite (nous invite) à regarder en lui-même pour l’inciter à voir ses propres failles sur le sujet : notre égoïsme naturel ne nous pousse-t-il pas à, sinon mépriser, du moins regarder de haut un homme d’une autre couleur que la nôtre ou une femme, si on est un homme ? C’est très probable. Là est l’intérêt fondamental de la démarche.

On peut faire une réserve, sémantique. J’ai personnellement tendance à me méfier de l’exagération dans l’usage d’un vocabulaire militant, craignant qu’en utilisant des mots excessifs on n’affaiblisse le propos, et c’est parfois le cas ici : parler, en citant un essayiste de génocide quand il s’agit d’ignorer la culture d’un peuple risque, en mettant sur le même plan un concept abstrait et la destruction humaine volontaire de précipiter un lecteur modéré dans l’extrême inverse. Le dilemme n’est pas nouveau : Delphine Seyrig ne fut-elle pas bien plus efficace que les tenantes du mouvement radical des années 1970 pour convaincre en douceur mais sans concession et pour faire avancer la cause féministe ?

Cette légère réserve mise à part (elle touche la forme, pas le fond), ce manuel (pas si petit que ça !) est salutaire : il explique la situation, et surtout il donne des pistes personnelles, pour qui douterait de sa propre opinion, et des arguments à présenter à toute relation, tout ami raciste que l’on peut avoir, conscient ou inconscient, ce qui est fréquent, peu ou pas féministe, ou qui croit être proche des femmes mais qui dans la pratique en est loin. Une des très bonnes idées de l’auteure est de traiter antiféminisme et racisme sur le même pied.

Le sujet, on le sait, est extrêmement complexe et Djamila Ribeiro ne cherche pas à donner une réponse à des questions qui n’en ont pas, qui n’ont pas de réponse tranchée : une troupe d’acteurs blancs peut-elle jouer une pièce sur des traditions amérindiennes ? L’impossibilité d’en monter une en 2018 au Canada ne fut-elle pas bien pire que l’idée du principe ? En revanche, Djamila Ribeiro donne des pistes claires de réflexion, avec un mot-clé, le respect de l’autre.

Un autre intérêt de ce Petit manuel est que s’il est essentiellement axé sur le Brésil (un Brésil d’avant Bolsonaro, rien ne s’est amélioré depuis), il se révèle universel : le machisme est peut-être un peu moins manifeste en Europe, la représentation des non-Blancs probablement moins négligée dans nos médias, au théâtre et dans nos films et dans les séries que nous regardons, le problème de fond est le même ici et là-bas et la lutte contre l’ignorance et ses dérives est aussi nécessaire partout dans le monde.

Prenons donc des leçons pratiques en lisant Djamila Ribeiro, restons vigilants sans tomber dans l’excès inverse, l’excès de scrupule : n’oublions pas l’exemple de Joséphine Baker, vers 1925 (déjà !) qui fit tomber beaucoup de barrières en jouant au premier degré sur les codes en valeur à l’époque : c’est à l’intelligence de triompher, ce que nous dit en toute simplicité ce « petit » manuel pratique.

Petit manuel antiraciste et féministe de Djamila Ribeiro, traduit du brésilien par Paula Anacaona, éd. Anacaona, 132 p., 10 €.

Djamila Ribeiro en brésilien : Pequeno manual antirracista, / Quem tem medo do feminismo negro, ed. Companhia das Letras.

Djamila Ribeiro en français : Chroniques sur le féminisme noir / La place de la parole noire, éd. Anacaona.

MOTS CLES : FEMINISME / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ANACAONA

RIBEIRO, Djamila Petit manuel antiracise et féministe

 

CHRONIQUES

Conceição EVARISTO

BRÉSIL

 

EVARISTO, Conceiçao

Née à Belo Horizonte en 1946 dans une famille très modeste, elle s’est battue pour poursuivre des études secondaires, puis universitaires, jusqu’au doctorat. Elle n’a commencé à écrire que dans les années 1990. Elle est aussi une militante active contre racisme et la misogynie.

 

Ses yeux d’eau

 2014 / 2020

 

On commence à connaître Conceição Evaristo depuis quelques années en France. Née dans une favela de Belo Horizonte, ayant dû lutter pour devenir institutrice, puis professeure, elle a publié depuis les années 1990 des œuvres, poèmes ou narrations, dans lesquelles cohabitent expérience personnelle et même intime et expérience  collective : Conceição Evaristo se considère comme un simple membre parmi les centaines de milliers d’Afro-Brésiliens qui n’ont pas ou très peu la parole dans leur pays.

Dans ces quinze nouvelles le Brésil des gens pauvres et dignes existe sous nos yeux. La ville, les quartiers pauvres, des intérieurs surpeuplés sont le décor de ces histoires de femmes, d’hommes, d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas eu le temps ou la possibilité de savoir qu’ils étaient enfants.

Ce que montre Conceição Evaristo est d’une grande cruauté et d’une grande beauté : les femmes souffrent et résistent, les enfants aussi et les hommes, souvent, pas toujours.

Les histoires racontées sont dures, cruelles, elles décrivent des réalités parfois insoutenables mais qui doivent être vécues au quotidien par ces personnes qui n’en auront pas connu d’autres, enchaînées à perpétuité. Elles peuvent aussi être tendres. La narratrice est tellement proche de ces êtres cassés. Il y a toujours des lueurs de bonté, d’espoir quelque part en eux. Dans ce Brésil de la misère, l’espoir et la bonté ne durent guère mais sont capables de renaître après une éclipse. Rien n’est vraiment stable, le moment de fragile bonheur ne durera probablement pas, mais l’effondrement qui le suit non plus, la vie est ainsi pour ces « petites » gens dont on découvre qu’ils ne sont pas aussi « petits »   que cela, qu’ils peuvent être admirables ou méprisables, qu’au fond ils nous ressemblent.

Et puis il y a les mots, les phrases de Conceição Evaristo. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes, quand elle écrit en prose, des récits, c’est encore de la poésie. Il suffit de lire le premier des textes de ce livre, qui lui a donné son titre. D’emblée, on est plongés dans cette beauté pleine de tendresse, de douceur, de cet amour profond et éloigné de tout effet spectaculaire, la discrétion étant une autre des qualités principales de cette écriture. Pourquoi des effets quand on est totalement sincère ?

On referme ce livre, tonifié d’avoir vu avec des mots de toute beauté tous ces courages modestes qui malgré tout sont vainqueurs des adversités, avec un seul désir, tenter de ressembler à ces femmes et à ces hommes bien plus à plaindre que nous qui pourtant nous donnent des leçons de vie.

Ses yeux d’eau de  Conceição Evaristo, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 192 p., 15 €.

Conceição Evaristo en portugais : Olhos d’água, ed. Pallas, Rios de Janeiro

Conceição Evaristo en français : L’histoire de Poncia / Banzo, mémoires de la favela / Insoumises, éd. Anacaona / Poèmes de la mémoire et autres mouvements, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS DES FEMMES.

EVARISTO, Conceicao Ses yeux d'eau

ACTUALITE

Décès du romancier brésilien Rubem Fonseca

FONSECA, RubemBRESIL

Très mauvaise journée pour la littérature latino-américaine. Un peu avant la nouvelle du décès de Luis Sepúlveda, nous apprenions celui du Brésilien Rubem Fonseca.

Il est mort d’un infarctus le 15 avril à Rio de Janeiro où il résidait depuis les années 1950.

Descendant de Portugais, il est né en 1925 dans l’État du Minas Gerais. Après des études de Droit, il est nommé commissaire à Rio, il deviendra ensuite juge, avant de commencer à publier des nouvelles et des romans sur le sujet qu’il connaissait le mieux, la délinquance et les délinquants de Rio. Il a créé un personnage récurrent, Mandrake, avocat hors des normes, plusieurs fois porté au cinéma et à la télévision. Il a par ailleurs participé lui-même à l’adaptation et au scénario de plusieurs films et séries télévisées

Si la personne était très discrète, l’auteur est unanimement reconnu au Brésil (Patricia Melo  ou Luis Ruffato revendiquent son influence) et aussi dans toute l’Amérique latine. Du Mexique à l’Argentine nombre d’écrivains lui rendent hommage. Il avait reçu, entre autres, le Prix Camões en 2005 et, plus récemment, le Prix Machado de Assis.

Ses principaux romans (Du grand art, 1986, éd. Grasset, Le cas Morel, 1992, éd. Flammarion, Un été brésilien, 1993, éd. Grasset) ont été publiés en France dans les années 1990.

ACTUALITE

Chico Buarque lauréat du Prix Camõens 2019

BUARQUE, Chico

 

Chico Buarque n’est pas que le célèbre auteur-compositeur et chanteur de chansons connues dans le monde entier (A Banda, O que será /  Tu verras ,chanté en français par Claude Nougaro), Roda viva, brillamment orchestré par Ennio Morricone ou Cálice, un des plus beaux textes pour dénoncer la dictature). Il a aussi écrit de la poésie, du théâtre et cinq romans, tous traduits en français et publiés aux éditions Gallimard.

Élevé dans une famille de culture et d’ouverture, il se consacre très jeune à la chanson et au théâtre. Il est aussi un homme engagé, ses chansons sont le reflet de sa lutte contre les dictatures, portugaise et brésilienne en premier,  plusieurs de ses textes restent parmi les plus forts sur le sujet.

Le jury du Prix Camõens, qui récompense depuis 1989 un auteur de langue portugaise, a décidé de l’attribuer cette année à Chico Buarque. On trouve parmi ses prédécesseurs João Cabral de Neto, Jorge Amado et José Saramago.

ACTUALITE

Martha Batalha adaptée au cinéma

Le très beau roman de Martha Batalha, Les mille talents d’Eurídice Gusmão, adapté par le metteur en scène brésilien Karim Aïnouz et primé à Cannes cette année (Prix Un certain regard) sort dans les salles ce mercredi 11 décembre sous le titre La vie invisible de Eurídice Gusmão.

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Vous pouvez retrouver sur AnnA mes commentaires sur les deux superbes romans de Martha Batalha Les mille talents d’Eurídice Gusmão et Un château à Ipanema.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS DENOEL

 

CHRONIQUES

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Un souffle de vie –  Água Viva.

Les éditions des femmes-Antoinette Fouque depuis très longtemps  ont eu la volonté de faire connaître en France l’œuvre unique d’une des plus grandes voix de la littérature brésilienne du XXème siècle, Clarice Lispector (1920-1977).

La récente réédition de deux de ses derniers écrits permet de revenir vers cette femme, pure intellectuelle mais qui n’a jamais vécu coupée du monde « réel » et de ses inévitables contraintes prosaïques, auteure de textes d’une folle originalité qu’on ne peut plus méconnaître.

Água Viva

Clarice Lispector écrivit ce texte  dans sa maturité, il a été publié en 1973 (et une première fois en français dès 1981). La femme qui écrit s’adresse à un homme qui s’est éloigné d’elle. Elle peint, c’est son « métier », mais cette fois elle veut écrire, elle dit et elle répète qu’elle se lance dans l’aventure et elle aligne mots et sensations. Pour nous, lecteurs, ou plus vraisemblablement lectrices, entrer dans ce texte incomparable est une expérience sensorielle.

On n’entre pas dans un roman à lire sur la plage, disons-le tout de suite ! Il faut accepter, sans réagir au début, accepter que les personnages soient flous, que leur situation, leur condition n’apparaissent pas d’emblée, accepter que les cent pages ne présentent pas de coupure autre que celle des paragraphes ; et tout cela s’accepte, parce qu’en peu de temps on se trouve enivré par le charme des mots, par la beauté des images et surtout par l’originalité de l’expression, on a l’impression que la langue de cette femme qui écrit est celle de la virginité : personne avant elle n’avait uni comme elle les mots.

Et nous, en lisant, nous sommes enchaînés, nous nous perdons si nous lâchons un verbe ou un adjectif, il nous faut, lentement, profiter de chacun d’eux et de leur lien.

Comme toujours chez Clarice Lispector, la souffrance a une grande place, elle est même partout, transfigurée par les mots : le réveil, le petit matin qui se montre timidement, les actes, devinés plus que racontés, et surtout ce que ressent, voit et  imagine la femme qui parle ou qui pense. Elle est au centre de tout, elle est le centre de tout, elle est tout dans ces phrases, les mots vont bien au-delà de cet ego absolu, un ego qu’elle transfigure.

Bien sûr cette femme qui parle ou qui pense est un personnage. Mais si on accompagne Clarice Lispector, l’auteure, au bout de ces cent pages, c’est bien elle, par petites touches, par des idées parfois bizarrement enchaînées, par des images parfois fulgurantes, qu’on aura connue.

Un souffle de vie

Un souffle de vie, ouvrage posthume, est une autre rencontre, un peu le double inversé de celle de Água Viva, dans lequel une femme s’adressait à un homme absent. Ici, c’est un auteur qui, lui s’adresse à son futur personnage féminin, Angela, le personnage qu’il est en train de créer. Selon les mots de l’auteur fictif ou ceux de l’auteure réelle, c’est un « livre de non-mémoires » puisque c’est du présent, de sa création qu’il parle.

Angela est l’auteur et son contraire, c’est peut-être aussi l’auteure inversée. Le monde de la fiction se crée peu à peu, souvent à l’insu du créateur qui doit accepter cette création qui se fait en lui et hors de lui. Il se passe la même chose avec Angela qui fuit son créateur autant qu’elle s’offre à lui, finissant presque par être elle-même l’auteur du futur livre. En découvrant la « réalité » de son personnage, il se découvre lui-même et se retrouve dans la position étrange de l’homme qui, se regardant dans un miroir, voit une personne qui n’est pas lui.

Il est difficile d’aller plus loin, plus profond, dans la méditation sur les mystères de la création.

Dès le début, Clarice Lispector nous plonge dans un tourbillon vertigineux qui fait  de nous le troisième comparse, qui n’est en fait qu’un tiers de cette entité unique, auteur-personnage-lecteur. C’est puissant et, je le répète, vertigineux.

Água Viva de Clarice Lispector (édition bilingue), traduit du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 260 p., 17 €.

Un souffle de vie (pulsations) de Clarice Lispector, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, éd. des femmes–Antoinette Fouque, 208 p., 13 €.

L’essentiel de l’œuvre de Clarice Lispector traduite en français est disponible aux éditions des femmes-Antoinette Fouque.

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
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Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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Lettres près du cœur : la correspondance entre Clarice Lispector et Fernando Sabino .

 

Deux grands écrivains, deux amis proches éloignés par la vie, pendant plus de vingt ans, Clarice et Fernando échangent des lettres tour à tour amicales et professionnelles. Les éditions des femmes – Antoinette Fouque, qui  ont déjà édité la quasi intégralité des œuvres de Clarice Lispector proposent cette correspondance que Fernando Sabino avait voulu rendre publique.

Fernando Sabino (1923-2004), auteur de plusieurs dizaines de romans et de nouvelles, avait rencontré Clarice en 1945, était née alors, immédiatement, une amitié intellectuelle qui a duré jusqu’à la mort de Clarice. Clarice Lispector (1920-1972), d’origine ukrainienne est l’un des auteurs brésiliens le plus importants du XXème siècle. Au cœur de la vie littéraire brésilienne, elle a suivi son mari diplomate dans diverses villes d’Europe ou aux États-Unis, mais a toujours gardé le contact avec ses amis brésiliens.

De quoi peuvent se parler deux écrivains brésiliens, deux amis proches, quand ils sont séparés par des milliers de kilomètres ? De leurs tracas quotidiens, des soucis ou des joies de leurs connaissances communes, de leur « métier » aussi. Qu’il est difficile d’écrire, d’écrire précisément ce qu’on veut faire ressentir au lecteur : elle lui confesse qu’elle est « malheureuse de nature et un peu détraquée ». Il lui répond par l’image du funambule seul sur sa corde, mort d’angoisse, mais qui imprime sur son visage un « faux sourire de sérénité ».

C’est loin d’être une correspondance suivie, il y a souvent des lettres sans réponse, des trous de six mois ou plus entre deux messages. L’amitié entre les deux semble n’en être que plus solide.

L’intérêt d’une telle lecture est double, d’abord bien sûr « universitaire » : quel régal pour un chercheur, que de suivre la création d’un roman, les hésitations, les corrections, le soulagement d’avoir mis le point final ! Mais pour un non-spécialiste, reste le plaisir de découvrir un homme et une femme, tous deux romanciers, dans leur intimité souvent prosaïque et de voir se dessiner peu à peu, indirectement, des failles, des timidités ou des traits d’orgueil, très inconscients, mais qu’une phrase laisse apparaître chez l’un ou chez l’autre.

On assiste par exemple à un long échange d’impressions, des critiques amicales de Fernando, de propositions puis d’explications de Clarice, au moment où elle remet à son éditeur brésilien le manuscrit de ce qui paraîtra en français sous le titre de Le bâtisseur de ruines. Peut-être ardu pour un lecteur extérieur, passionnant pour qui se pose les questions essentielles sur le phénomène de la création littéraire.

Ils se parlent aussi beaucoup de littérature, brésilienne surtout (on a là une véritable encyclopédie des auteurs de ce début de la deuxième moitié du XXème  siècle), mais aussi européenne. On croise même furtivement l’Albertine de Proust, la véritable (enfin, le véritable).

Les traducteurs ayant eu l’excellente idée d’ajouter à cette correspondance le plus souvent déjà riche en elle-même, des notes biographiques d’une bonne quarantaine de figures importantes des lettres brésiliennes.

Lettres près du cœur de Clarice Lispector et Fernando Sabino, traduit du portugais (Brésil), préfacé et annoté par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, éditions Des femmes  Antoinette Fouque, 224 p., 16 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
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Clarice LISPECTOR

 

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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 Nouvelles, édition complète.

 

Un monument ! C’est un monument que les éditions des femmes-Antoinette Fouque nous présentent, 85 nouvelles publiées entre 1939 et sa mort, en 1977, en reprenant la chronologie, ce qui permet de suivre l’évolution de la créatrice brésilienne tout en faisant ressortir la grande continuité de son inspiration. On connaît encore trop mal cette immense écrivaine, certes reconnue par un important noyau d’amateurs, mais qui mérite la reconnaissance d’un plus vaste public.

La femme est au centre de ces récits, peu d’auteurs ont décrit avec autant de finesse la complexité des personnalités humaines, pas seulement féminines. C’est toute une société qui apparaît, une vision acérée mais jamais vraiment cruelle, l’être humain n’est ni plus ni moins qu’un être humain, les femmes de ce concert jouant leur partition, parfois avec davantage de difficulté que les hommes, parfois se lançant dans un solo qui sera d’autant plus remarqué.

Les désirs, le désir, ce vide encore à combler apparaît souvent, habituel dans une société encore corsetée par les traditions et la religion environnante. Et souvent l’assouvissement a pour résultat d’anéantir le désir. Mieux que de raconter, Clarice Lispector fait naître des sensations.

Corolaire de la notion de désir, la liberté : une jeune femme née, comme l’auteure dans les années 20 du XXème siècle (les « années folles » en France), peut-elle vivre comme ses aïeules, ne pas pressentir que la condition féminine est en train d’évoluer. Beaucoup des héroïnes de ces nouvelles sentent la nécessité de faire comprendre à leurs seigneurs et maîtres que cette époque est terminée. Elles le font avec élégance, sans tapage majeur, mais avec une efficacité redoutable et réjouissante.

Clarice Lispector excelle à faire entrer le lecteur dans des états à la limite entre la réalité et l’impalpable, dus à un égarement passager, parfois à l’alcool et nous fait ressentir ce moment où l’esprit, tout en étant encore en partie conscient de ce qui l’entoure, s’évade vers des terrains flous.

On peut, sans jouer les cuistres, parler de la magie des mots. Clarice Lispector sait les enchaîner en faisant naître le trouble de la beauté ou des aspérités. De la poésie ? Plus exactement une façon de suggérer en trouvant précisément le mot qui fallait, qui parlait au lecteur du temps où elle écrivait comme au lecteur actuel.

Elle sait aussi pratiquer l’humour et par le rire évoquer rien moins que la valeur d’une vie humaine. Elle est aussi à l’aise dans l’évocation subtile des souffrances des femmes et de leurs modestes luttes que dans la description farcesque et sinistre à la fois d’une fête familiale.

On connaît trop peu encore l’œuvre de la romancière brésilienne. Il faut se précipiter sur cette nouvelle parution pour enfin combler cette lacune : Clarice Lispector est un des auteurs les plus importants du XXème siècle, cela ne fait plus aucun doute quand on referme ces Nouvelles.

Nouvelles. Édition complète, de Clarice Lispector, édition établie pas Benjamin Moser, traduit du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, Claudia Poncioni, Didier Lamaison, Sylvie Durastanti, Claude Farny, Geneviève Leibrich et Nicole Biros, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 482 p., 23 €.

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org