ACTUALITE

Rencontre avec Vaitiere Rojas Manrique

Sa traductrice, Alexandra Carrasco et le romancier Miguel Bonnefoy, tout récent Prix des Libraires 2021, seront également présents.

Vous pouvez lire sur AnnA mes commentaires sur leurs oeuvres :

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CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Vaitiere ROJAS MANRIQUE

VENEZUELA / COLOMBIE

Vaitiere Rojas Manrique est née en 1988 dans les Andes vénézueliennes. Après des études de journalisme, elle est enseignante dans la banlieue de Bogotá où elle vit après avoir quitté le Venezuela. Tu parles comme la nuit est son premier roman.

Tu parles comme la nuit

2019 : 2021

« La petite rejette son environnement », voilà les premiers mots proférés par les infirmières qui ont assisté à son entrée dans le monde à propos de la narratrice, qui écrit à un personnage peut-être anonyme, peut-être inventé par elle, peut-être ayant existé, pour l’aider à avoir un contact avec sa réalité.

Sa réalité n’est pas toute rose : Jeune mère de famille vénézuelienne, elle s’est exilée avec sa famille, poussée par les conditions devenues épouvantables de la vie de chaque jour. L’adaptation est dure, à Bogotá, entre d’autres difficultés financières et le rejet (qu’elle ressent) des migrants.

Élève idéale autrefois, toujours première de sa classe, poussée par sa mère, elle a toujours vécu un pied dans son monde, un pied dans le monde. Elle avoue ne pas être capable de communiquer par l’oral, et donc elle écrit, en estimant que ses écrits sont bons à être mis au panier.

Qui est le mystérieux destinataire des lettres : Existe-t-il seulement ? A-t-il existé ? Elle semble recevoir des réponses, mais n’est-ce pas son imagination ? Alors, et c’est troublant, nous nous glissons forcément dans la peau de ce F.,  ou Frantz et nous recevons directement ces confidences d’une femme errante. Errante dans sa tête (elle a rendu visite et continue de le faire à plusieurs « médecins de l’esprit » en regrettant que les « médecins de l’âme »’ n’existent pas. Errante dans sa vie : en Colombie, elle se sent aussi désarmée, tout lui semble inhumain. Elle a coupé tous les liens autour d’elle et est terrifiée par l’image qu’elle laissera plus tard à sa toute petite fille, le seul être vivant qui lui reste, bien qu’à Bogotá elle vive toujours avec son mari.

La culpabilité habite cette malheureuse, une culpabilité injustifiée pour l’extérieur, pour le lecteur donc, qui la voit en victime, pas en coupable de quoi que ce soit. Elle se sent surtout coupable par rapport à sa fille qu’elle pense mal élever, alors que, d’évidence, elle déborde de tendresse et de générosité et qu’elle lui écrive des poèmes. Cette culpabilité n’est que la conséquence de son exil, injustifié, lui.

Il existe pourtant des lueurs d’espoir pour elle : lire et surtout écrire pourraient l’aider à sortir du marasme, elle en est vaguement consciente mais ne trouve pas l’énergie. Les rares nouvelles du Venezuela sont elles aussi démoralisantes, le pays continue de couler et la jeune femme, exilée de son pays et d’elle-même, « fait ce qu’elle peut ».

Vaitiere Rojas Manrique, raconte-t-elle, invente-t-elle, se confesse-t-elle pudiquement et franchement ? Peu importe, son livre est attachant.

Tu parles comme la nuit, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Alexandra Carrasco, éd. Rivages, 176 p., 16 €.

Vaitière Rojas Manrique en espagnol : Algo habla con mi voz, Universidad Central, Bogotá.

MOTS CLES : VENEZUELA / COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Carlos MORA – Guylaine ROUJOL PEREZ

COLOMBIE FRANCE

Mortels barrages

2020/2021

2007, 2008, la Colombie est en pleine période de troubles et de violences (c’est un euphémisme). Les brigades paramilitaires se manifestent au grand jour, l’armée (officielle) intervient, les trafiquants de drogue ne sont pas loin. Le caporal Mora, plein d’idéal, travaille au service de renseignement de l’armée.

Dès la première page, on est glacés : l’organisation méticuleuse de réseaux auxquels participent officiels et délinquants, le crime soigneusement organisé par les hauteurs du pouvoir met un scénario de film hollywoodien hors jeu, on lui reprocherait son exagération. Guérilla et trafics de drogue d’un côté, militaires et paramilitaires de l’autre, mais tout finit par se confondre.

Le récit de Carlos Eduardo Mora, transmis par Guylaine Roujol Perez est très intéressant à plus d’un titre. Venant d’un jeune homme ayant grandi dans la misère, celle de la majorité des Colombiens, il est à mille lieues d’une vision théorique, académique ou idéologique. Ses réflexions sont en rapport direct avec le réel, sans masque : découvrir par exemple l’abandon des campagnes par les hommes politiques de la capitale (pas de protection, pas de médecins, des populations entières livrées à la guérilla ou aux paramilitaires) par un jeune homme ayant grandi dans des banlieues misérables mais urbaines lui fait découvrir encore pire que ce qu’il a vécu.

Que faire, comment agir quand on est officiellement chargé de surveiller et de donner des renseignements à ses supérieurs eux-mêmes peut-être impliqués, et qu’on se rend compte qu’on ne peut faire confiance à absolument personne, que le plus proche est peut-être un informateur pour l’autre camp ? Telle est la situation de Carlos Eduardo Mora.

Son récit montre jusqu’à quelle profondeur la corruption intérieure prend ses racines : on maquille des morts qui n’ont rien à voir en guérilleros, cela fait du chiffre. Quoi qu’il en soit, militaires, paramilitaires et guérilleros n’ont qu’un but, commun : se faire du fric. Morale patriote et idéologie sont tombées dans l’oubli : ne compte plus, et depuis des années, que l’appât du gain, et le gain ne manque pas : la Colombie, et en particulier la région d’Ocaña, est un des sites de production de cocaïne les plus rentables.

Le scandale atteint des sommets inimaginables en 2008, quand on découvre une fosse commune de 19 corps, puis que sera révélé que ces 19 jeunes hommes ont été tués par l’armée pour « prouver » qu’elle était efficace dans la chasse aux guérilleros. Les 19 avaient été approchés individuellement sous prétexte de leur procurer un emploi. Et c’était une façon de faire qui était déjà largement utilisée depuis des années et qui est très loin de se limiter à ces 19, autour de 2500 peut-être. Il y a en Colombie un terme officiel pour les désigner : les faux positifs.

On s’en doute, le rôle de Carlos Eduardo Mora a été d’un courage extraordinaire, suspecté de trahison par les uns, menacé, lui et sa famille par d’autres. Face à la plupart de ses supérieurs et face au discours officiel, au plus haut de l’État, qui vise à défendre à tout prix l’institution militaire (un discours officiel qui ressemble beaucoup à celui qu’on entend ailleurs dans le pays, et même chez nous), le jeune militaire a eu le courage de tenir bon sans jamais recevoir de reconnaissance à la hauteur de son action, au contraire. Les années qui ont suivi n’ont pas manqué d’épreuves pour le jeune homme resté militaire.

Voilà un récit capital qui dévoile des côtés obscurs de certaines institutions officielles en Colombie, qui n’est probablement pas un cas isolé.

Mortels barrages, Fauves éditions, 243 p., 20 €.

En espagnol : Falsos positivos. La verdad del cabo Mora, éd. Icono, Bogotá.

MOTS CLES : COLOMBIE / GUERILLA / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / FAUVES EDITONS.

ACTUALITE

Pilar Quintana Prix Alfaguara 2021

La romancière colombienne, dont nous avons beaucoup aimé La chienne (voir mon commentaire sur AnnA) vient de recevoir le prestigieux Prix Alfaguara du roman 2021 pour Los abismos.

Comme La chienne, le thème central de Los abismos est la famille.

Le roman sera en librairie en Espagne et dans toute l’Amérique latine le 25 mars.

Elle est le quatrième auteur colombien à être lauréate, après Laura Restrepo (Delirio), Juan Gabriel Vásquez (El ruido de las cosas al caer), et Jorge Franco (El mundo de afuera).

CHRONIQUES

Iliana HOLGUIN TEODORESCU

FRANCE COLOMBIE CHILI

Née en 2000 à Paris, Iliana Holguín Teodorescu a parcouru pendant sept mois une partie de l’Amérique latine en auto-stop, le sujet de ce premier livre.

Aller avec la chance

2020

Une Française de 18 ans seule, parcourant une bonne partie de l’Amérique du Sud en stop ! On lui a dit et répété que ce n’était pas prudent. Un camionneur colombien le lui dira directement : 80 % des gens de chez lui ont de mauvaises intentions ! D’autres sont bien plus positifs. Ce « sondage » très artisanal et spontané, c’est l’autostoppeuse elle-même qui le complète au fil des rencontres. Elle, elle fait confiance, ce qui ne l’empêche pas de rester vigilante.

Et ça marche, ou plutôt ça roule ! D’un village au nom parfaitement inconnu à une ville, seulement pour aller plus loin, elle finit par se retrouver au Sud du Chili.

La plupart de celles et de ceux qui font un bout de route avec elle sont très serviables, faisant un détour pour la déposer à l’endroit où elle souhaite s’arrêter, curieux de découvrir ce qu’elle fait là et n’étant pas avares de confidences sur ce qu’est leur vie.

Ces 190 pages ne sont surtout pas un quelconque guide touristique, on n’y trouvera aucune description de monument ou de phénomène naturel attirant, encore moins d’hôtels de prestige ou de restaurants gastronomiques. Et ce qu’Iliana Holguín Teodorescu transmet n’a pas ce filtre culturel européen qui est si fréquent dans les récits de voyages : elle transcrit le monologue désabusé d’un homme seul depuis son divorce, éloigné de ses enfants, ou le discours pur des Indiens rencontrés et sa logique si différente de la nôtre, avec toute sa poésie involontaire.

Difficile de se situer dans ce voyage sinueux sans véritable but : on croit se repérer grâce au nom un peu connu d’une ville, et on se retrouve sans repaire, cela n’a aucune importance : ce n’est surtout pas la logique, ce ne sont pas des indications pratiques, ce sont des rencontres généralement brèves, des idées prises à la volée, mais qui finissent par créer non pas une réflexion, mais une pluie d’idées, des gouttes isolées qui forment une averse. Les sujets de ces dialogues sont eux aussi variés : les moyens de vivre quand on a tout juste de quoi se loger avec sa (ou ses) famille, la vision que peut avoir un Péruvien ou un Bolivien des Européens qui viennent les observer, la générosité spontanée…

Indirectement mais nettement, c’est toute une société multiple qui se révèle par petites touches et partout, au Chili surtout, les ravages des années Pinochet et les résultats de ce néolibéralisme qui a non seulement privatisé par exemple les ressources en eau, privant les paysans des irrigations nécessaires, au bénéfice de grandes exploitations agricoles ou industrielles, et, au niveau individuel, qui a fait que l’argent gagné – ou celui qu’on aurait pu gagner – est le sujet principal, vital, pourrait-on croire, de la plupart de ces femmes et de ces hommes croisés. Malgré cette idéologie de l’argent tout-puissant, l’entraide reste bien présente, la générosité aussi.

Sans la moindre mièvrerie, voilà un livre qui donne le moral et réconcilie l’être humain qu’est le lecteur avec ses semblables, qu’ils soient proches ou de l’autre côté de l’Atlantique.

Aller avec la chance, éd. Verticales, 189 p., 18 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / PEROU / CHILI / VOYAGE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS VERTICALES.

CHRONIQUES

Pilar QUINTANA

COLOMBIE

 

QUINTANA, Pilar

 

Née en 1972 à Cali, Pilar Quintana, après des études en Communication et un long voyage à travers le monde, s’est installée sur la côte Pacifique colombienne. Elle est l’auteure de nouvelles et de quatre romans.

 

La chienne

2017 / 2020

Le village colombien qu’habite Damaris, la touchante héroïne (anti-héroïne ? non, héroïne) n’est pas le paradis sur terre, des habitations bancales mélangées à quelques villas de riches touristes venus de la capitale pour les vacances, un bras de mer qui coupe le village en deux, qu’on peut traverser à pied presque sec à marée basse, des voisins, les mêmes que partout ailleurs.

Damaris est maladroite, ses doigts, « trop gros comme tout le reste de son corps » lui obéissent mal. Son mari, Rogelio, est trop occupé pour gagner en pêchant les trois sous qui les feront vivre, n’est pas un mauvais homme, même s ‘il a « la tête de quelqu’un toujours en colère ».

La plage tropicale se couvre à marée haute des immondices généreusement produites par l’espèce humaine ou par la nature elle-même, il pleut la plupart du temps. Dans cet univers bouché, la lumière, pour Damaris, ne vient pas du ciel mais d’une minuscule boule de poils, une petite chienne dont la mère a été empoisonnée peu après sa naissance. Le désir frustré d’enfant que Damaris, et Rogelio dans une moindre mesure, traînent depuis bien longtemps, trouve avec cette Chirli (une Chirli a été récemment élue Miss Colombie) la substitution idéale.

Si une somme de joies minuscules ne fait pas forcément le grand bonheur, elles permettent au moins de ne pas être malheureuse. Damaris applique cette banalité avec constance, et la banalité de sa vie, loin de lui peser, lui permet de supporter, la tête haute, ce qui pourrait sembler méprisable à un esprit prétendument supérieur.

Il y a pourtant des drames, quelle vie n’en croise pas, le temps finit par les atténuer, les périodes de privations succèdent aux moments où on se croit dans l’opulence. On aime et on se prend à douter, l’être proche semble avoir changé ‒ mais est-ce seulement lui ?‒, puis redevient celui qu’on avait aimé. Pilar Quintana a su parfaitement adapter son style à cette histoire, qui s’apparente pour un lecteur français à deux récits célèbres, Une vie de Gustave Flaubert et Un cœur simple  de Guy de Maupassant : une apparence lisse sous laquelle se devinent les tempêtes réfrénées et les joies qu’on n’ose pas étaler. Tout comme la résignation apparente de Damaris qui occulte une force de caractère qu’elle ne voudrait montrer pour rien au monde : elle sait la place que doit occuper la femme, mais elle connaît sa vraie nature.

Sous une banalité apparente (mais pour le lecteur français le dépaysement est tout de même bien présent) Pilar Quinata fait ressortir une profondeur universelle, le destin de Damaris est un peu celui de milliers de femmes sur tous les continents.

La chienne, premier roman de Pilar Quinata traduit en français et qui a reçu un important prix littéraire à Bogotá, est à contre courant de beaucoup de récits en provenance d’Amérique latine, souvent saturés de violences.

La chienne de Pilar Quintana, traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril, éd. Calmann-Lévy, 127 p., 17 €.

La perra, ed. Literatura Random House, Barcelone.

MOTS CLES :  COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

QUINTANA, Pilar La chienne

CHRONIQUES

Cédric RUTTER

FRANCE / COLOMBIE

 

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Photographe et traducteur, Cédric Rutter a été enseignant en Europe et en Amérique.

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo]

2019

Tout commence comme dans la série télé Parlement (2020) : un jeune journaliste stagiaire accepte (imprudemment) d’aller interviewer des Colombiens de passage à Bruxelles, au parlement européen. Par une suite de hasards, lui qui ne connaissait de la Colombie que, très vaguement, les noms d’Ingrid Betancourt et de Pablo Escobar, se retrouve deux mois plus tard à Bogotá. Il s’appelle Cédric Rutter et, dès ses premières minutes après l’atterrissage, il voit s’effondrer la plupart des idées reçues qu’il croyait avoir sur le pays : le premier café bu sur place est déplorable, il fait froid et personne ne porte de poncho !

Invité par des Colombiens intervenant dans la rencontre de Bruxelles, la mission de Cédric Rutter consiste à faire connaitre aux Européens les activités de diverses ONG qui, dans les provinces, tentent d’aider des populations en souffrance et de défendre les victimes des autorités officielles autant que des guérilleros et des paramilitaires. Ce qui fait la force incomparable de ce témoignage (je préfère de beaucoup ce terme à celui de reportage), c’est que son regard est vierge de toute idée préconçue.

Dès sa première incursion sur le terrain, le jeune Européen est plongé au cœur des horreurs : violences venant de toutes parts, paysans innocents tués, torturés, « disparus », rapports étroits entre politiques, militaires, caïds de la drogue. Il se révèle être un excellent journaliste, posant les bonnes questions, faisant dire à ses interlocuteurs les bonnes informations, qui couvrent les années 1980 jusqu’à 2010, date de son voyage. Un bon nombre de photos prises en cours de voyage sont un très riche complément au texte.

Les paysans auxquels le groupe (correspondants locaux des ONG et intervenants extérieurs en quête d’information) rend visite, sont les victimes, on le sait d’avance. Mais de qui ? Ce qui les domine est tellement tentaculaire, souvent sans visage, pourtant on devine qu’au-delà de la nature elle-même, qui est tout sauf charitable sous ces latitudes), du manque d’éducation (elle est refusée par la capitale et les classes dirigeantes), ce n’est pas la fatalité qui commande, mais bien des êtres humains, qu’ils soient riches propriétaires ou hommes politiques, sans compter quelques noms connus : la famille Escobar, vient de se rendre propriétaire de terres et la vie des villages voisins change radicalement. Qui sont ces Escobar ? Des proches ou des parents éloignés de ceux de la drogue ? Voilà le genre de choses, très quotidiennes, que Cédric Rutter découvre et raconte.

Dans ce pays où tout se mêle, violence, politique, corruption, agression contre l’environnement, avec en premier lieu le problème de la distribution de l’eau, il arrive souvent qu’une question posée depuis des années trouve une réponse acceptable venue non d’un responsable mais plutôt d’un ou d’une anonyme, ce qui profite à l’auteur-découvreur comme au lecteur.

L’expérience de Cédric Rutter remonte à 2010, mais ce matin-même, un flash de France-info annonce que les violences contre les paysans de certaines régions de Colombie ont repris, si jamais elles se sont interrompues. D’ailleurs, un dernier chapitre du livre met en parallèle l’actualité de 2010 en Colombie et la nôtre. Une raison supplémentaire de lire La Colombie [sans Ingrid ni Pablo].

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo], éd. La Guillotine, 221 p., 12 €.

https://assolaguillotine.wordpress.com/

–> On peut aussi reprendre l’indispensable La faim de Martín Caparrós (éd. Buchet Chastel), chronique ici même,  sur AnnA.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS LA GUILLOTINE

 

 

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