CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Une rétrospective

2020 / 2022

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Une rétrospective, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 464 p., 23 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Volver la vista atrás , ed. Alfaguara, comme les autres titres de l’auteur.

Juan Gabriel Vásquez est publié en France aux éditions du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / CHINE / HISTOIRE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SEUIL.

* Chronique publiée sur AnnA le 6 juin 2022 dans la rubrique VO.

On peut aussi lire mon commentaire sur les nouvelles de Chansons pour l’incendie :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Volver la vista atrás

2021

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Volver la vista atrás, ed. Alfaguara, 477 p., 19,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / ESPAGNE / CHINE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / .

CHRONIQUES

Philippe PRATX

FRANCE – COLOMBIE

Philippe Pratx est né en 1960 à Albi. Il a voyagé à travers le monde. Il est l’auteur de romans et recueils de nouvelles, ainsi que de poèmes, comme Canto humilde / Humble chant qui se situe en Colombie.

Canto humilde – Humble chant et autres chansons

2022

Colombie : des images à l’état brut, sans ornements inutiles : une silhouette dans une rue inondée de soleil, les produits à vendre dans une boutique, des animaux maigres qui errent. Et, à travers ces sensations, une ambiance. Les vers de ces poèmes, coupés par des blancs, comme cisaillés, donnent le rythme.

Les voix se succèdent. Toutes sont modestes. La forme est variée, la liberté du poète adapte les mots à l’image ou à l’idée. L’image, ce sont les arbres, très présents, les gens ; l’idée c’est l’histoire violente de la Colombie, c’est la lutte des gens pour tenter de vivre et y arriver malgré tout.

Et aussi, toujours là sous les vers, dans les vers, dans les mots des poèmes, se trouve la vérité de vivre en Colombie au XXIème siècle, avec les migrants venus du Venezuela, plutôt mal vus, la misère quotidienne, et les dominants jaloux de leur situation.

Dans un langage moderne, Philippe Pratx reprend des thèmes très classiques ou même romantiques : les ravages du temps qui passe, la nostalgie, inutile mais qui ressort souvent, les amis perdus, le tout en prise directe avec le présent, la souffrance des humbles et la nature violée.

La dernière partie de ce Canto humilde est une longue liste de victimes de la violence du pays, elle fait penser à celle des féminicides du nord du Mexique dans 2666 de Roberto Bolaño. Un sommet de l’émotion.

Ce recueil sensible, original, est un bel hommage à la fierté, à la dignité des humbles.

Canto humilde – Humble chant et autres chansons, éd. L’Harmattan, 92 p., 12 €, version numérique 8,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / POESIE / SOCIETE / ECOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS L’HARMATTAN.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Pilar QUINTANA

COLOMBIE

QUINTANA, Pilar

Née en 1972 à Cali, Pilar Quintana, après des études en Communication et un long voyage à travers le monde, s’est installée sur la côte Pacifique colombienne. Elle est l’auteure de nouvelles et de quatre romans.

Nos abîmes

2021 : 2022

À Cali, grande ville colombienne, Claudia vit avec ses parents dans une maison très moderne, très lumineuse, débordant de plantes. Pour la fillette, qui a huit ans, elles prennent parfois des airs fantastiques, elles semblent avancer leurs bourgeons pour la frôler, la toucher amicalement. Pour elle c’est une jungle.

Le père (la quarantaine au moment de son mariage) dirige un supermarché créé par son propre père, aidé de loin par sa sœur Amelia. Dire que la mère (19 ans quand elle s’est mariée) est une « femme au foyer » serait exagéré : une employée s’occupe de Claudia et de l’appartement, elle passe ses après-midis sur son lit à feuilleter des revues illustrées qui parle des gens célèbres, c’est à peine si elle jette un coup d’œil sur sa fille qui la dérange si elle lui caresse le bras ou la joue.

C’est la tante Amelia qui va, sans le vouloir mais sans réfléchir, faire entrer le trouble dans cette famille à la fois banale et atypique. La tante Amelia et un homme nettement plus jeune. La fillette voit, regarde, entend, ne comprend pas tout du monde des adultes mais se fait une idée de ce qu’au fond il est. Elle va, trop jeune, prendre conscience de la cruauté de la vie.

La « jungle » du salon, comme la nature décrite par les écrivains romantiques, s’harmonise avec les sentiments des membres de la famille, et en même temps, la grande poupée offerte par Amelia à sa nièce, Patricia, prend de plus en plus de place pour la fillette, au fur et à mesure que la communication avec les adultes devient de plus en plus fermée.

D’autres personnages s’imposent aussi, par l’intermédiaire des revues, Natalie Wood, Grace de Monaco, la princesse Diana. Toutes ont eu des destins lumineux et cruels… Peu à peu se compose un tableau sensible d’une famille assez ordinaire où l’on n’étale pas ses peines mais où l’on peut laisser échapper des mots ou des phrases qu’il vaudrait mieux ne pas dire devant une fillette.

N’oublions pas les abîmes du titre : en permanence, Claudia, sa tante, ses parents, les amis des parents, évoluent tout près d’abîmes physiques ou psychologiques dans lesquels ils pourraient tomber. Certains n’y échappent pas, d’autres n’y résistent pas. Survivre, pour tous les humains, c’est avancer au bord du vide et tenter de rester sur la crête. Et la crête est étroite.

Bien que Claudia soit une enfant de huit ans, la narratrice est une adulte qui s’adresse à des adultes : aucune imitation d’un langage enfantin, aucun effet de style qui se voudrait « réaliste ». Cela donne à la lecture une qualité particulière qui introduit un contact direct ente le personnage principal et nous.

Tout est dit dans la retenue, la délicatesse, aucun détail n’est superflu, au contraire, chacun d’eux suggère une situation que les personnages veulent cacher, une blessure secrète, une souffrance dont ils ne sont eux-mêmes pas conscients.

Pilar Quintana, qui a obtenu pour Nos abîmes le Prix Alfaguara (un des plus prestigieux pour les romans de langue espagnole) confirme les qualités soulignées à propos de La chienne, son premier roman traduit en France : le refus de ce qui pourrait être spectaculaire, la retenue, la sensibilité et le profond réalisme des situations et surtout des personnages.

Un nouveau très grand roman, de ceux qu’on aura du mal à oublier.

Nos abîmes, traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril, éd. Calmann-Lévy, 240 p., 18,90 €.

Pilar Quintana en espagnol : Los abismos, ed. Alfaguara / La perra, Literatura Random House.

Pilar Quintana en français : La chienne, éd. Calmann-Lévy.

MOTS CLES : COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / ENFANCE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

on commentaire sur le premier roman de Pilar Quintana traduit en France, La chienne :

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CHRONIQUES

Santiago GAMBOA

COLOMBIE

Né en 1965 à Bogotá, Santiago Gamboa a étudié la littérature en Colombie, puis en Espagne et en France. Journaliste, philologue, il a été diplomate. Il est l’auteur d’une douzaine de romans.

Une maison à Bogotá

2014 / 2022

Le narrateur, un professeur de philologie colombien, peut enfin se permettre, grâce à un prix international richement doté, de s’acheter la maison de ses rêves dans le centre de Bogotá. Il vit depuis son enfance avec sa tante, qui fut conseillère auprès des Nations Unies et qui l’avait recueilli après la mort accidentelle de ses parents. Tous deux ont passé les années en suivant les missions de la dame partout dans le monde sans jamais se fixer nulle part.

Cette maison devient un refuge, presque une forteresse contre la puanteur et la violence des rues de Bogotá, peut-être aussi contre un passé d’errances. Ils l’investissent, chacun jouissant d’un étage. L’un et l’autre, neveu et tante (sans noms), naturellement fusionnels, sentent la nécessité de se protéger, mais de quoi ou de qui ? Leurs vies ont été riches, hormis la disparition brutale, dans un incendie, des parents, ils n’ont pas souffert, n’ont manqué de rien, ils ont même vécu dans le luxe des grands hôtels internationaux ou des lycées d’élite, quelques amants pour elle, quelques maîtresses pour lui, sans jamais sentir l’envie ou le désir de prolonger ces relations, ils ont réussi professionnellement, chacun dans son domaine. Et pourtant cette grande maison est devenue essentielle pour poursuivre sereinement leur double existence.

Curieusement, une fois bien installés au sein de leur belle demeure, il ne reste plus pour eux, pour lui surtout, qu’un besoin, évoquer leur passé commun, autrement dit les hammams d’Istanbul ou les saunas norvégiens, une chambre aux murs bleus à Kiev ou un distributeur d’argent à Madrid, une chanson de Cat Stevens ou de Silvio Rodríguez. Après avoir étudié au Caire puis à Bratislava, enseigné au Mexique, il semble impossible au philologue de se confiner seulement dans la maison, bien qu’il n’en sorte que très peu. Ce qui ne devrait être que la description pièce par pièce de leur nouveau havre devient un voyage dans le temps et l’espace. Dans ce cocon douillet palpite le monde entier avec ses beautés, ses conflits, ses cultures, ses émotions.

Mais le monde, c’est aussi Bogotá. Peut-on dire qu’on connaît sa propre ville si on habite un quartier tranquille et aisé et qu’on n’a jamais mis les pieds dans un de ses bidonvilles ? Les bas fonds de Bogotá ne se trouvent pas que dans les quartiers les plus pauvres, les découvertes que fait le professeur sont étonnantes. On peut se retrouver dans une orgie nazie sans quitter sa chère ville qui semble si protectrice, voir des choses qui devraient rester dans l’ombre. Et, d’ailleurs, le narrateur, moralement irréprochable,  est-il le seul voyeur ?

Le monde, le monde entier tient dans cette maison et même dans chacune des pièces, matériellement dans la bibliothèque, avec ses centaines d’auteurs, avec les meubles achetés ici ou là, au gré des installations temporaires, le monde est là, présent pour l’homme désormais vieillissant, avec les souvenirs toujours vivants de ce curieux couple, tante et neveu, le grand paradoxe étant la solitude du garçon, puis de l’homme.

On peut être brillant sans excès, presque modestement. C’est le cas de ce roman, et aussi de son auteur. On peut être universel sans sortir d’une maison, d’une pièce de cette maison, d’un simple livre d’à peine deux cents pages lui-même pas aussi simple qu’il n’y paraît. Un livre qu’on a envie, en le refermant, de  relire à l’infini.

Une maison à Bogotá, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 192 p., 20 €.

Santiago Gamboa en espagnol : Una casa en Bogotá, ed. Literatura Random House.

Santiago Gamboa en français : Perdre est une question de méthode / Les captifs du lys blanc / Esteban le héros / Le syndrome d’Ulysse / Le siège de Bogotá / Nécropolis / Prières nocturnes / Retourner dans l’obscure vallée / Des hommes en noir, éd. Métailié.

MOTS CLES : COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE.

Autres titres de Santiago Gamboa commentés sur AnnA :

Des hommes en noir :

Prières nocturnes :

Retourner dans l’obscure vallée :

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CHRONIQUES

Rodrigo GARCÍA

COLOMBIE / ÉTATS-UNIS

File de Gabriel García Márquez et de Mercedes Blacha, Rodrigo García Blacha est né à Bogota en 1959. Après des études d’histoire puis de cinéma, il est cinéaste (chef opérateur, scénariste, réalisateur pour le cinéma et la télévision).

Les adieux à Gabo & Mercedes

2021 / 2022

Avec une grande pudeur Rodrigo García, le fils du grand Gabriel García Márquez, s’est senti obligé de prendre des notes pendant la longue dégradation de l’état de santé du Prix Nobel de Littérature, en 1982. Non pour jouer du voyeurisme. Non pour écrire un livre destiné à bien se vendre, vu la notoriété de son père. Simplement pour témoigner.

Un fils raconte comment un père brillant et accessoirement connu dans le monde entier perd le contact avec la réalité qui l’entoure, ne se souvient plus de ses proches mais surnage dans cette situation poignante qu’est une démence envahissante.

Gabo est célèbre. Il est aussi très aimé par ses amis, bien sûr, mais aussi par ses lecteurs, une multitude anonyme. Paradoxalement c’est ce qui complique l’action de ses deux fils qui souffrent de la présence de ces foules qui suivent le déplacement de l’ambulance qui ramène le vieil homme à son domicile où il va mourir, mais qui n’ont pas la moindre envie de repousser ces gens qui sont là par amour, par respect, presque par dévotion (contrairement à la plupart des journalistes eux aussi présents sur place).

Rodrigo García raconte très simplement une gloire mondiale, une peur envers cette célébrité à laquelle son père ne pouvait échapper, une cadence lente et irrémédiable qui passe par la diminution puis la perte de la mémoire, ce qui conduisit le grand homme à relire ses propres chefs d’œuvre en les redécouvrant et en se posant la question de tout écrivain lucide sur sa création : « D’où cela vient-il ? »

Gabo meurt un Jeudi  saint, comme une des protagonistes de Cent ans de solitude… Les jours qui suivent sont au moins aussi durs que ceux qui ont précédé pour la famille et les proches. Là encore Rodrigo García fait preuve d’une belle simplicité pour dire les choses sans pathos et trouve les mots. On est dans un monde étrange (serait-ce une sorte de ce réalisme magique que l’on colle à la figure littéraire de Gabriel García Márquez sans bien savoir ce que ces mots signifient vraiment ?) Toutes les radios et les télévisions ne parlent que de ce père, cet époux, peut-on le retrouver sous cette forme médiatique tel qu’on l’a connu dans l’intimité familiale ? Une intimité partagée par les employés de maison, autre branche de la famille pour Gabo et les siens.

Au-delà du récit de jours éprouvants, ce petit livre qui contient quelques photos elles aussi parfaitement choisies, est un très bel hommage d’un fils pour une mère, très présente elle aussi, et surtout pour un père et on ne peut que se dire que, pour mériter ce genre de témoignage, le père n’était pas qu’un très grand écrivain, qu’il était aussi un homme d’une grande valeur, et qu’il a su transmettre cela à ses fils.

Les adieux à Gabo & Mercedes, traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Richard-Mas, éd. Harper Collins France, 166 p., 16 €.

Rodrigo García en anglais : A farewell to Gabo and Mercedes., ed. HarperCollins, New York.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOUVENIRS / PSYCHOLOGIE / EDITIONS HARPERCOLLINS.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Antonio UNGAR

COLOMBIE

Antonio Ungar est né en 1974 à Bogotá. Il a longuement voyagé et a vécu dans différents pays d’Europe, du Moyen Orient et de l’Amérique. Il est l’auteur de romans, de recueils de nouvelles et de littérature pour la jeunesse et a été lauréat du Prix Herralde en 2010 pour son roman Tres ataúdes blancos / Trois cercueils blancs.

Regarde-moi

2022

Regarde-moi est le journal d’un homme jeune qui vit dans une ville européenne anonyme (semble-t-il, on finira par la reconnaître) et qui note des petits faits de son existence très terne, et surtout les activités qu’il devine dans l’appartement qui lui fait face. L’homme a jugé ses occupants avant de les connaître, il a une bonne raison pour cela : ils ne sont pas franchement blancs, peut-être des Paraguayens, c’est tout dire. Et ils ne sont pas les seules personnes douteuses dans ce pays qui n’est plus ce qu’il a été : les employées du Pôle emploi local elles-mêmes sont des Noires.

De sa fenêtre, il observe l’homme, les deux jeunes gens et la jeune fille qui ont emménagé en face de chez lui, surtout la fille. La commerçante du quartier (une Roumaine, mais il faut bien faire avec) lui donne des infos : elle s’appelle Irina, prend des cours de secrétariat. Son corps ne le laisse pas indifférent, mais il reste à distance, protégé par les rideaux derrière lesquels il se cache, par la discrétion des caméras de surveillance qu’il a installées, braquées sur l’appartement d’en face.

Le journal s’adresse à sa sœur Eva, « morte trop tôt », il l’informe de l’avancée de son grand projet qui aboutira le Jour N, un projet unique qu’il conserve soigneusement dans le mystère, même pour elle. De ses phrases d’apparence banale suintent la rancœur, la méfiance, la peur maladive, la haine. Ce narrateur est haïssable. Il passe d’une obsession à une autre : sa sœur aînée morte, la « vieille république » qu’il estime agonisante, tous ces étrangers qui sont partout, des étrangers qui tous mentent dès qu’ils ouvrent la bouche, les médicaments dont il ne peut plus se passer, la beauté d’Irina.

L’espionnage maladif (l’arrivée d’Irina chez elle est notée à la minute près) devient de plus en plus serré, compulsif. Pour lui, la vie est « un voyage claustrophobique ». Est-il à plaindre ? Le pire, c’est qu’il reste humain. Haïssable mais humain malgré tout. Il est de ces malheureux qui se rendent eux-mêmes malheureux en s’obnubilant sur des gens différents (couleur de peau, accents, attitudes, vêtements) qui ne leur ont jamais rien fait, et qui les rend responsables de leur propre pessimisme exacerbé.

En lisant Regarde-moi début 2022 en France, on ne peut qu’être troublé par cet homme tellement semblable à un M. Z (je n’ai pas la moindre envie de le nommer) qu’Antonio Ungar semble avoir deviné avant qu’il se fasse remarquer et qu’il montre dans tout son délire, son déni de la réalité, son refus de la moindre ouverture. Son personnage n’est pas seulement raciste, c’est un pauvre détraqué, il n’est pas toujours confortable de le suivre dans son déséquilibre, mais c’est une lecture nécessaire et prenante par sa progression, son suspense : jusqu’où ira son délire ?

Antonio Ungar réussit pleinement, avec ce Regarde-moi, un roman troublant, pessimiste mais nécessaire dans cette période que nous vivons, où on a l’impression qu’il est devenu impossible d’envisager un horizon serein. On peut aussi espérer que ces malades d’enfermement sur soi arriveront bien un jour à s’auto-détruire !

Regarde-moi, traduit de l’espagnol (Colombie) par Robert Amutio, éd. Noir sur Blanc (Coll. Notabilia), 211 p., 18 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / POLITIQUE / VIOLENCE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EXTRÊME DROITE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

Autres chroniques sur AnnA :

dans la rubrique VO : Eva y las fieras.

Dans les chroniques : Les oreilles du loup

ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Antonio UNGAR

COLOMBIE

Antonio Ungar est né en 1974 à Bogotá. Il a longuement voyagé et a vécu dans différents pays d’Europe, du Moyen Orient et de l’Amérique. Il est l’auteur de romans, de recueils de nouvelles et de littérature pour la jeunesse et a été lauréat du Prix Herralde en 2010 pour son roman Tres ataúdes blancos / Trois cercueils blancs.

Eva y las fieras

2021

Eva est une jeune femme à la dérive (selon nos critères). Mère célibataire, elle a laissé tomber des études intermittentes dans une des meilleures universités colombiennes. Ces études étaient payées par son père qui, du moment qu’il n’entendait pas parler de sa fille, avait tendance à l’oublier, trop occupé par ses multiples conquêtes féminines. Après des années chaotiques, érotisme effréné, alcool et drogues diverses, elle essaie de se reconstruire sur les rives d’un affluent de l’Orénoque, loin de tout, avec sa fille Abril. Elle y est infirmière dans le seul dispensaire du village.

Le Gros Ochoa est un homme assez frustre, la cinquantaine. Il vit des orpaillages qui sont devenus une véritable industrie. Comme tous ses pareils, il n’est pas obsédé par l’honnêteté, mais garde une certaine dignité qui le pousse à ne jamais aller trop loin : en préparant la paye de ses employés, il n’oublie jamais la police locale. Sa seule faiblesse est cet amour pour Eva qu’il sent naître en  lui.

Et le miracle se produit : elle, fille de la ville, lui,  aventurier qui n’a jamais vécu hors de la forêt, et l’enfant, heureuse entre ces deux adultes, deviennent une famille rayonnante. En plein cœur d’une nature menaçante, parmi des hommes à demi sauvages, avec une guerre civile qui n’a pas encore atteint la région mais qu’on sent se rapprocher, naît une pureté retrouvée.

La Colombie, à la charnière entre nos deux siècles, est agitée, les FARC, les paramilitaires, les trafiquants de drogue, les chercheurs d’or et les hommes politiques corrompus, tous très présents pour les populations. Soudain, dans une courbe de la rivière Inírida, près de là où vivent Eva et les siens, la découverte de gisements d’or que l’on devine importants, provoque de nouveaux remous.

Est-il possible de survivre quand la nature impose toute sa puissance et qu’on n’a rien à voir avec toutes ces différentes menaces, avec ces gens dont les intérêts se contrarient ? En dehors de cette question fondamentale dans le roman, Antonio Ungar en pose une autre, tout aussi essentielle : est-il possible de juger un être humain, une action humaine ?

Il a la grande habileté de nous conduire sur des chemins trompeurs : trompeuses, les apparences changeantes des personnages qu’il ne faudrait pas juger trop vite, trompeur le décor assez pacifique, au bord d’une rivière, au creux de la forêt vierge, trompeuse, peut-être, l’évolution de l’une ou l’autre des figures « secondaires » qui ne font qu’apparaître et qui, pourtant jouent un rôle actif dans le récit. Et l’émotion, elle aussi, est changeante, au long des pages.

Le lecteur n’a plus qu’à se laisser porter par les événements, en sachant que le narrateur-auteur a la pleine maîtrise. Il ne sera pas déçu, Eva y las fieras lui donne tout, émotions, surprises, profondeur avec au fond une page d’histoire de la Colombie. Une grande réussite.

Eva y las fieras, ed. Anagrama, 161 p.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / MORALE / EDICIONES ANAGRAMA.