CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN MEXICAIN

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel GUEBEL

ARGENTINE

Daniel Guebel est né à Buenos Aires en 1956. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de recueils de nouvelles, de pièces de théâtre et de scénarios pour la télévision. El absoluto (L’absolu) a reçu en Argentine le Prix de l’Académie argentine et le Prix national de Littérature.

L’absolu

2016 / 2022

Qu’on se le dise ! La mondialisation, ou globalisation, ne règne pas que sur la finance, le commerce, l’industrie et la politique. Elle existe aussi en littérature. Les écrivains – latino-américains en particulier – voyagent à travers le monde, s’installent un temps ici ou là, ils écrivent sur tel ou tel pays européen, sur les États-Unis, parfois même sur leur propre pays ! Daniel Guebel est argentin, dans L’absolu, son pays natal n’aura qu’une place réduite et à la fin de notre lecture on pourra parler non de roman universel mais carrément cosmique, peut-être même immortel.

Si la (ou les) personne(s) qui se dit narrateur est fier de son héritage, Daniel Guebel est le parangon de l’auteur omniscient qui non seulement raconte les faits mais qui les crée, qui invente une réalité bien plus réelle que ce qu’on a pu lire – et croire – jusque là. Il domine tout, l’histoire européenne, la biographie d’un compositeur célèbre et méconnu, la psychologie de personnages historiques, une pincée de science fiction, tout vraiment ! Et il le fait dans un humour permanent qui évoluera vers la gravité et finira par s’effacer, un humour qui nous fait hausser les sourcils (étonnement et plaisir).

Alexandre Scriabine est l’axe de cette vaste saga : cinq générations gravitent autour de lui, Moi, le narrateur final étant le dernier maillon de sa famille inventée, comme sont inventées les aventures délirantes des aïeux de Moi. Daniel Guebel, omniscient, omnipotent, rigoleur, ne se refuse rien, et il a bien raison. Qui d’autre mêlerait dans un même épisode Ignace de Loyola, Lénine et Napoléon Bonaparte ? La pseudo-folie dont il se pare est maîtrisée, elle l’autorise à aller très en profondeur dans l’analyse de questions qui lui tiennent à cœur, la création et ses diverses facettes. Quand on voit, dans le premier épisode, l’arrière-arrière-grand-père de Moi inventer une technique de création musicale née de gémissements variés de femmes avec lesquelles il copule dans l’enthousiasme, c’est de la recherche de tout inventeur qu’il parle. À chaque aïeul son style, leur point commun est leur nécessité d’avancer vers l’inconnu. À chaque chapitre son style, parodie de roman d’aventures ou conte philosophique entre autres.

Résumons en quelques mots (quelle audace !) ce qui fut pour Moi le grand projet d’Alexandre Scriabine : sauver l’univers par sa musique. N’est-ce pas aussi le grand projet de Daniel Guebel ? Le compositeur a cherché pendant des années le groupement absolu, définitif, de notes qui formeraient l’aboutissement génial et rendrait le monde parfait. Cela commence avec l’accord mystique (Do-Fa # – Do / Mi – La – Ré), qui par ailleurs n’a pas provoqué autant d’effet que ce qu’il avait espéré. Question subsidiaire : la perfection absolue étant inatteignable, peut-on, au moyen de sons propagés dans l’espace, réaligner des planètes qui risquent de ne plus jouer leur rôle de planètes bien sages ? Cet exemple est à l’image de ce roman sérieux (thèmes scientifiques, histoire de l’Europe, paternité et filiation, place fondamentale de la musique et bien plus) et complètement fou, ouvrage gigantesque par ses focalisations successives, d’un humour étonnant et changeant.

L’absolu, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 493 p., 24 €.

Daniel Guebel en espagnol : El absoluto, ed. Literatura Random House / El hijo judío / Las mujeres que amé , ed. De Conatus, Madrid / Un resplandor inicial, ed. Ampersand, Madrid.

Daniel Guebel en français : L’homme traqué, éd. L’Arbre vengeur, Bordeaux.

MOTS CLES : ARGENTINE / PHILOSOPHIE / HISTOIRE / HUMOUR / MUSIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Nélida PIÑON

BRÉSIL / PORTUGAL

Nélida Piñon est née en 1937 à Rio de Janeiro. Auteure de plus de vingt romans, elle est académicienne (elle a été la première femme à la présider). Elle est aussi membre de l’Académie mexicaine. Elle a également été lauréate, enter autres distinctions, du Prix Juan Rulfo et du prestigieux Prix Prince des Asturies en Espagne.

Un jour j’irai à Sagres

2020 / 2022

Mateus, le narrateur âgé, revient sur son enfance, vers 1860, dans un village perdu à l’extrême nord du Portugal. Fils de personne (personne ne sait qui est son père et sa mère l’a rejeté à la naissance comme elle a été rejetée par Vicente, son père à elle), il vit en tant que petit-fils. Vicente lui sert de mère, de père, de frère et lui enseigne la vie. Une vie en communion intime avec une nature amicale : elle nourrit les hommes et les animaux, les aide et les aime dans un amour partagé. En hiver une poule ou même un âne peuvent donner leur chaleur en dormant contre les humains. Ce n’est pas pour autant l’Éden dans cette région au climat ingrat : Mateus souffre de l’absence qu’on ne lui a jamais expliquée de sa mère qui de temps en temps fait de brèves apparitions qui se terminent dans la violence. Il apprend la vie, observe, aime ce qui l’entoure, les silences inexpliqués, les accouplements exempts de sentiments, la nature, humains et animaux, est ainsi faite. Mais la nature, c’est aussi la fragilité des êtres vivants, animaux et humains.

Sagres est un village situé exactement à l’autre bout du Portugal, là-bas, tout au sud. Il attire irrésistiblement Mateus (le nom ? l’image qu’il en a ? le souvenir historique ?). Réalisera-t-il cette chimère, titre du roman ? Mateus sait qu’il y a bien longtemps un roi du Portugal y a créé une école de navigation qui ouvrirait les nouveaux horizons aux prestigieux navigateurs portugais, ceux, parmi d’autres, qui installeraient le pouvoir de Lisbonne au Brésil, le pays de Nélida Piñon. Ce qui fut cette école est devenu un fort désormais en ruine, le décor de scènes troublantes dans le roman.

Le texte de ce beau roman est semblable à une broderie : on retrouve le doux mouvement de la main qui pique vers l’avant pour retourner un peu en arrière et former par ce geste un motif qui prend forme. Les couleurs se mêlent, se séparent, font contraste et se complètent et surtout s’harmonisent. À la fin, c’est une tapisserie superbe et grandiose que nous avons sous les yeux.

Cette manière de conter a une autre qualité, à la lecture : elle provoque un agréable enivrement : on est par exemple à Lisbonne, au centre du roman et du parcours de Mateus, on est aussi dans le village natal, le grand-père mort est très présent (vraiment présent ?), un événement qui s’est produit sous nos yeux est à venir. Rien de fantastique dans tout cela, mais une poésie prenante, émouvante toujours.

Dans les différents épisodes, c’est la vie qui est célébrée, une vie ordinaire faite de désillusions et de bonheurs, de beaucoup de recherches, de tâtonnements et aussi d’amours instinctives et d’un amour irréalisable, un ou peut-être deux. Le sexe est pour le jeune homme une des préoccupations les plus vives et les plus douloureuses. L’homme est un animal à qui le salut est peut-être accessible. Et la vie, c’est plus que tout le lieu où on se trouve, un lieu universel, qui se partage entre plantes, animaux et humains, entre la malédiction qu’est à certains moments exister et à d’autres de jouissances débridées ou de contemplation, entre ce que certains appellent le mal et ce que les mêmes prennent pour le bien. L’univers entier tient en Mateus, et le péché « fait partie de notre humanité », comme le souligne l’intellectuel du village.

Un jour j’irai à Sagres, d’une originalité éblouissante, survole et pénètre des domaines aussi différents que la poésie, la philosophie, l’histoire, le corps, l’esprit et l’âme humaine, le désespoir existentiel, les diverses formes de l’amour, tout cela sans que jamais la lecture soit alourdie. Rien n’est ennuyeux, au contraire, c’est à la fois léger et profond. Un très grand roman.

Un jour j’irai à Sagres, traduit du portugais (Brésil) par Didier Voïta et Jane Lessa, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 480 p., 24 €.

Nélida Piñon en portugais : Um dia chegarei a Sagres, ed. Editora Record Ldta, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : BRESIL / PORTUGAL / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / SOCIETE / AVENTURES / EDITIONS DES FEMMES.

CHRONIQUES

Octavio PAZ

MEXIQUE

Octavio Paz (1914-1998) est un des écrivains les plus représentatifs de son pays. Poète et essayiste, il a obtenu le Prix Cervantes en1981 et le Prix Nobel de Littérature en1990. Il a été également ambassadeur du Mexique.

Le labyrinthe de la solitude

1950 / 1970 / 2022

Les racines de la civilisation mexicaine. C’est le point de départ de la vaste réflexion d’Octavio Paz, l’un des philosophes mexicains les plus marquants du XXème siècle. Il étudie d’abord les pratiques collectives, à partir de l’histoire du Mexique depuis la conquête, à partir aussi (c’est le sujet du premier chapitre) de Mexicains exilés aux États-Unis, pour mieux revenir au cœur du pays, avec ses originalités fondamentales. Là aussi, il part de certaines images connues, les masques, la fête des morts, pour chercher et trouver une identité qui n’est que mexicaine.

Il n’élude pas ce qui fait problème dans un Mexique des années 50 (le texte a été plusieurs fois remanié, adapté à l’évolution historique sans que sa base soit ébranlée). La version que présente Folio a paru en 1972 en France, c’est à dire après 1968 et le drame de la Place des trois Cultures, qui apparaît dans un post scriptum.

L’histoire, reprise en détail, est une explication claire du présent (de l’époque de la rédaction) : les deux  blocs à l’échelle mondiale, la guerre froide et le capitalisme nord-américain étouffant le voisin du sud et empêchant son développement économique. Reste la personnalité forte de ce pays.

Sont abordés des thèmes aussi divers que la pudeur, le sens de la fête, la mort et ce que les Mexicains voient autour d’elle, la dualité proprement mexicaine, apparue (mais qui existait déjà avant) dès la conquête autour de la Malinche, cette Indienne qui peut être vue comme une héroïne ou une traitresse, le capitalisme, les frustrations nées de la révolution, avec un objectif final, s’approcher autant que possible de la libération de l’homme mexicain.

Si Le labyrinthe de la solitude est resté comme un modèle, s’il se réédite en édition de poche en 2022, c’est que, par sa lisibilité, par la justesse des vues, il est encore une des  bases les plus solides pour connaître un pays aussi complexe que le Mexique.

Le labyrinthe de la solitude, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Clarence Lambert, Folio essais n° 679, 320 p., 8,70 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / PHILOSOPHIE / HISTOIRE / SOCIETES / EDITIONS GALLIMARD / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Damián TABAROVSKY

ARGENTINE

Damián Tabarovsky est né en 1967 à Buenos Aires. Après des études en Sciences sociales à Paris, il s’est consacré à la littérature, en tant que traducteur, éditeur, journaliste et auteur de romans et d’essais.

Une beauté vulgaire / Le bon maître

Une beauté vulgaire

2011 / 2022

C’est l’automne, ou peut-être le printemps rue Thames à Buenos Aires. Une petite feuille de platane espagnol se détache de sa branche. Elle va voleter sur 150 pages, découvrant des morceaux de vies humaines ou animales, se laissant porter, remontant jusqu’en haut des bâtiments qui se croient modernes ou faisant du rase-mottes au niveau des ordures abandonnées dans des caniveaux, faisant naître des pensées, mêlant les idées, s’émerveillant d’un changement de couleurs quand le brouillard s’abat sur le quartier. Impossible de savoir si ce que nous lisons est un roman (ce qu’il avoue être), un recueil poétique ou des propositions philosophiques, c’est tout cela, sous la forme de cette errance en liberté de la feuille de platane. Ce que nous lisons est encore bien plus que cela, l’urbanisme, la nouvelle économie et ses conséquences, le détraquement climatique, la linguistique sont les moteurs de pages où l’auteur laisse libre cours à sa pensée. Le dire ainsi pourrait effrayer un lecteur lambda (ce que je suis), ce serait un tort, car rien n’est rebutant dans ces passages sérieux, jamais ennuyeux. Ce qu’il dit de la traduction, par exemple, est lumineux, et les aphorismes semés ici ou là font sourire et frémir : « La pureté est toujours le prélude au fascisme (Hitler était végétarien, peu s’en souviennent) » Ah, ce  toujours !

Côté roman, il y a du Perec (les extraits de vies de gens ordinaires, les précisions matérielles comme les dimensions des objets), du César Aira (les fulgurances « folles » qui sont plus raisonnables qu’elles en ont l’air, la liberté du conteur), d’autres références possibles, mais c’est Damián Tabarovsky qu’on lit, pas une imitation ou un pastiche, il se sert de créateurs qu’il aime et qu’il admire pour faire du pur Tabarovsky.

La petite feuille de platane anonyme et banale qui erre, tombe, remonte et retombe en planant dans cette rue banale de Buenos Aires n’est autre chose que notre destin à tous, destin sans explication, sans raison.

Le bon maître

2016 / 2022

Au début du Bon maître, tout le monde en prend pour son grade : Damián Tabarovsky, ou le narrateur (saura-t-on jamais ?) égratigne dans le désordre Cortázar, Neruda, la musique classique allemande, Charlie Parker et même son défunt ami Fogwill. On le pressent, ce court roman sera pessimiste. Damián Tabarovsky est bien le proche cousin de César Aira et de Copi (tous deux cités nommément) : un humour franchement drôle qui ne cache pas un désenchantement  universel envers ce que nous sommes, misérables mortels.

Ici, le héros de chacun des trois chapitres est un chien, Tato, Martu et Ringo. Eux aussi sont très peu flattés par la description qu’en fait leur maître. À travers les canidés, c’est bien l’humanité qui est visée, attaquée, Damián Tabarovsky énumère ses méfaits, bien réels hélas, les exterminations des  indigènes jadis, les licenciements brutaux récemment, les dégâts organisés contre la nature. Quand il observe, qu’il en parle, le narrateur (qui ne peut être que Tabarovsky, cette foi on en est sûrs) soulève des pans entiers de son  enfance et de sa jeunesse, les années de dictature, les sinistres Falcon, ces voitures qui vous surveillaient en permanence, qui pouvaient vous enlever et vous faire disparaître, et puis les crises économiques qui ne se sont jamais arrêtées.

Trois chiens sont observés par un homme qui est peut-être le bon maître du titre. À propos, qu’est-ce qu’un maître ? Un bon maître ? Nous sommes tous dominés, par la société, par l’économie surtout, pouvons-nous lutter ? Les chiens le peuvent-ils ?

Les pensées, brillantissimes, s’enchaînent, voletant (comme la feuille de platane espagnol de la Beauté vulgaire) du saxo de Charlie Parker à la technique de la pompe à essence ou à l’actualité d’un texte antique, sur rien et sur tout, un tout où tout est si juste.

Le lecteur ne doit surtout pas se prendre plus au sérieux que l’auteur,  l’unique, l’inimitable Damián Tabarovsky.

Une beauté vulgaire suivi de Le bon maître, traduit de l’espagnol (Argentine) par Nelly Lhermillier, éd. Noir sur Blanc, 243 p., 21 €.

Damián Tabarovsky en espagnol : Una belleza vulgar, ed. Mondadori, Barcelone / El amo bueno, ed. Mardulce, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / SURREALISME / SOCIETE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

Pour compléter la lecture de ces deux courts roman, on peut, c’est évident, se replonger sur ceux de César Aira, en priorité Le Président, commenté la semaine dernière :

.. ou encore Copi, L’homosexuel, ou la difficulté de s’exprimer, commenté le 25 février :

CHRONIQUES

Alejandro GARCÍA SCHNETZER

ARGENTINE

Alejandro García Schnetzer est né en 1974 à Buenos Aires. Il est éditeur, traducteur et écrivain. Il vit à Barcelone.

Requena

2007 / 2021

Mais d’où peut venir cet homme étrange qui un jour s’installa à une table de l’Albéniz, le  bar que fréquente le groupe de copains étudiants et poètes  dont fait partie le narrateur ? Il dit se nommer Requena, il intrigue les jeunes gens, les fascine. Il semble vivre un pied dans le réel et un pied dans un monde onirique, le sien, proférant des phrases philosophiques dont le sens échappe parfois mais qui parfois aussi étonnent par leur lucidité.

Dans les années 1930, Buenos Aires était un centre intellectuel de premier plan, le plus riche d’Amérique latine. Parmi les créateurs deux clans s’affrontaient, la rue et son peuple très… populaire et la délicatesse bourgeoise des salons et deux figures se détachaient, Roberto Arlt et Jorge Luis Borges. Eh bien (s’il avait existé), notre Requena aurait eu un pied dans chaque groupe.

Poète, traducteur de Shakespeare, philosophe, il écrit aussi des réclames pour des brosses à chapeaux et pour des semelles chauffantes : pourquoi souhaiter des frontières entre les genres ?

Cette époque, parfaitement recréée par Alejandro García Schnetzer est bien le moment, en Argentine en particulier (mais pas seulement) où bien des frontières mentales se sont diluées, le moment – trop bref – où les frontières géographiques, avant de se redresser, et de quelle manière, sont poreuses, où Victoria Ocampo accueille dans sa revue Sur et chez elle ce que l’Occident intellectuel compte de maîtres (Le Corbusier, Rabindranath Tagore, Drieu La Rochelle encore fréquentable). Bientôt Ramón Gómez de la Serna fuyant le franquisme s’installe à Buenos Aires (j’y reviendrai bientôt sur AnnA à propos de ses mémoires Automoribundia), un Gómez de la Serna auquel on pense en lisant Requena : bien des phrases qu’il prononce rappellent les géniales greguerías.

Quelques belles et grandes vérités parsèment ces courts textes qui mettent souvent le sourire aux lèvres d’un lecteur qui va de l’étonnement à l’admiration.

On croise aussi beaucoup de beau monde, Tirso de Molina (l’auteur du premier Don Juan), Spinoza, Marc Aurèle, Shakespeare, sans compter pas mal d’Argentins un peu oubliés malheureusement par les jeunes générations.

Le surréalisme dans la littérature n’est pas mort, jolie nouvelle que prouve ce Requena, on peut encore, en plein XXIème siècle se livrer à des folies de mots, d’idées, ce qui n’empêche ni de partager toute une culture, ni de faire rire de délires dont on ne sait plus s’ils sont enfantins ou intellectuels ! Un rayon de soleil au cœur d’une littérature souvent très sérieuse, cela fait un bien  fou, oui, fou !!

Requena, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Ponzoda et l’auteur, éd L’Atinoir, 87 p., 12 €.

Alejandro García Schnetzer en espagnol : Requena / Andrade / Quiroga, ed. Entropía, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / SURREALISME / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans plusieurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Passionné et condamné

La pasión y la condena

2010 /2019

Le touche-à tout Juan Villoro, fils d’un philosophe et d’une psychanalyste, possesseur d’une gigantesque culture littéraire (pas seulement littéraire) réfléchit avec nous sur ce qu’est écrire dans ce vaste ‒ bien que court, au nombre de pages ‒ essai sous-titré  Voyage autour d’une table de travail.

Comment, avec des mots de tous les jours, certains se lancent dans l’aventure de la création et transcendent ces mots et d’autres ne s’y risquent même pas ? Écrire, est-ce une jouissance ou une torture, ou les deux ? La sensibilité est-elle en lutte contre la raison chez l’écrivain ? Et c’est un vrai dialogue qui s’instaure entre l’auteur et le lecteur qui, forcément, ne sera pas toujours d’accord avec les idées du premier pour, au paragraphe suivant, adhérer à 100 % à ce qu’il avance… Un jeu créatif pour tous.

Il est vrai aussi que le domaine de la création, littéraire en particulier, est si riche et changeant que chaque argument ou presque reste aussi valable si on le retourne.

Passionné et condamné, ce ne sont que vingt pages, mais des pages qui rapportent !

Passionné et condamné. Voyage autour d’une table de travail de Juan Villoro, traduit de l’espagnol (Mexique).  Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 85 p., 12 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / EDITIONS L’ATINOIR.

VILLORO, Juan Passionné et condamné

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans pluriseurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Conférence sur la pluie

Conferencia sobre la lluvia

 2014 / 2014

Un conférencier grisonnant (qui est un acteur) fait une causerie (écrite par un auteur d’œuvres très diverses) devant un public (qui est un vrai public). Le conférencier-conférencier est bibliothécaire, il a passé sa vie à classer les livres et les livres ont perturbé sa vie, voilà ce qu’il prétend. Ce qu’il ne veut surtout pas, c’est être auteur. Jamais !

Le malheureux, qui a égaré ses notes, peut-être oubliées à la maison, ne peut s’empêcher de divaguer, d’oublier le sujet annoncé (ce qui, entre parenthèses, est le cauchemar absolu de tout vrai conférencier, celui qui tente d’être sérieux). Et il revient toujours au sujet annoncé, comme sans le vouloir : le livre et l’eau, sous la forme de pluie, comme le suggère le titre. Ont-ils un rapport ? Des rapports ? Et, au fait, le livre est-il maléfique, profitable ou absolument neutre (pour son auteur, pour son lecteur) ?

Ce qui est certain parmi tous ces doutes, c’est que sont au rendez-vous de ce court essai ludique la légèreté, l’humour, mariés à la richesse des idées et des citations. Autrement dit, tout l’esprit Villoro.

Conférence sur la pluie / Conferencia sobre la lluvia, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy. Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 75 p., 6 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan Conférence sur la pluie