CHRONIQUES, V.O.

Mariana ENRÍQUEZ

ARGENTINE

Mariana Enríquez est née à Buenos Aires en 1973, elle a passé une partie de son enfance à La Plata. Après des études de communication et de journalisme, elle s’intéresse à la musique (punk et rock) et publie ses premiers textes. Elle est l’auteure de quatre romans et de trois recueils de nouvelles, parmi lesquels Ce que nous avons perdu dans le feu. Nuestra parte de noche a obtenu le prestigieux Prix Herralde à Barcelone en 2019.

Bajar es lo peor

1995 / 2022

Trois jeunes gens se partagent la vedette de ce premier roman de Mariana Enríquez, si on peut nommer vedettes ces épaves de la nuit qui errent d’un bar à l’autre dans ce Buenos Aires des années 90, se droguent, se prostituent. Personne, homme ou femme, ne peut résister au charme et à la beauté surhumaine de Facundo, ni Narval, hanté par des apparitions inquiétantes qu’il est le seul à deviner, ni Carolina, que sa famille bourgeoise a renoncé à sauver de ses ondes négatives.

Malgré des ressources irrégulières mais solides (vente de drogues, prostitution), Facundo manque souvent d’argent comme ses « amis ». Partout règne la peur, peur de ses apparitions chez Narval, peur de la mort qu’ils ont parfois frôlée de près, peur qu’ils imposent aux autres. Peur surtout d’eux-mêmes, Facundo est hanté la nuit par des cauchemars horribles qui  s’imposent à lui depuis l’enfance, c’est pour cela qu’il ne peut passer une nuit seul, ce qui ne l’empêche pas de très peu dormir. Narval, lui, subit les apparitions  de ces fantômes dont il n’arrive plus à savoir s’ils sont visions ou personnes réelles. L’alcool et les drogues, qu’ils voient comme une aide, contribuent à les enfoncer davantage.

Une violence feutrée parcourt le roman. Drogues, alcool, sexe, nuits sans sommeil remplissent, si l’on peut dire, la vie des personnages, une vie très vide en fait, cela ressemble à l’ennui éternel, c’est une souffrance sourde mais profonde dans des décors sans charme, une souffrance humaine, ces hommes et ces femmes ne sont pas des pantins et la narratrice ne veut surtout pas les  juger.

On pourrait parler d’amitiés, d’amours, d’amitiés amoureuses, parfois même de tendresses partagées si on était dans un monde familier. Mais celui que décrit Mariana Enríquez (qui existe bien dans la réalité, à Buenos Aires et ailleurs), semble passer à travers des visions diffractées, comme biseautées, et l’horreur n’est jamais très éloignée, elle peut faire irruption à chaque instant. Les monstres qui visitent Narval sont des êtres répugnants, il n’a pas la force de les chasser quand ils font irruption dans sa vie, mais ceux qu’il fréquente dans sa vie réelle ont de troublantes ressemblances. Le pire est peut-être la conscience qu’il a de tout et de l’impossibilité de plus en plus prégnante de séparer ce qu’il sait, de ce qu’il croit savoir imaginaire et sa réalité.

À mi-chemin entre l’hyperréalisme des bas fonds et la fantastique d’horreur, Mariana Enríquez maintient un fragile équilibre qui ne se rompt jamais, entre amour, indifférence et amitié, entre une dose de plus d’alcool ou de drogue et une dose de trop, entre la vie et la mort, le bien et le mal peut-être (ces notions ont-elles encore une quelconque valeur dans ce contexte ?). Qu’elle ait écrit cela à moins de vingt ans est déjà impressionnant, que plus de vingt ans après cela reste aussi fort l’est encore plus.

Bajar es lo peor, ed. Alfaguara, 273 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SEXE / DROGUE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / SOCIETE / HOMOSEXUALITE / EDITIONS ANAGRAMA.

Ne manquez pas le roman (Prix Herralde et Prix de la Critique en Espagne en 2019) de Mariana Enríquez, Notre part de nuit, chef d’oeuvre absolu de roman noir, gothique, fantastique et réaliste à la fois. Mon commentaire sur AnnA :

Et, dans la même veine argentine de roman autour de la vie nocturne gay ou transgenre, de la prostitution et de la drogue, deux très bons livres :

Les vilaines de Camila Sosa Villada :

et Los putos de Ioshua :

CHRONIQUES, V.O.

Carla GUELFENBEIN

CHILI

418 Carla Guelfenbein

Née en 1959 à Santiago, elle a fui la dictature militaire et a vécu exilée pendant onze ans. À son retour au Chili elle a été rédactrice en chef de plusieurs revues avant de se consacrer à la rédaction de romans. La naturaleza del deseo est son huitième roman.

La naturaleza del deseo

2022

« Aucune passion n’est pure », une idée qui s’impose à S, la protagoniste du nouveau roman de Carla Guelfenbein. Elle vient de faire l’amour, comblée, avec F, un Chilien marié, juriste reconnu, avec qui elle vient de reprendre contact. Ils s’étaient connus étudiants à Edimbourg, perdus de vue et retrouvés par hasard. Fille de Chiliens exilés du temps de Pinochet, elle venait de se séparer de Christopher et n’avait pas pu encore refaire surface après le décès accidentel de leur fils Noah qui l’avait éloignée de tout ce qui faisait sa vie. Il s’estimait parfaitement heureux auprès de sa femme et de ses deux filles. Mais la passion s’était imposée.

Les rencontres des amants se succèdent, à chaque fois dans une ville différente, motivées par des séminaires ou des conférences professionnelles de F, ou par des séances de signatures pour S qui publie des romans dont le succès est assez modeste. Pas de passé, pas de futur, pur plaisir, c’est la règle de principe de ces amours clandestines. C’est aussi leur limite.

Souvent, les passions (celles des romans) avancent en ligne droite qui semble tracée à l’avance. Ici, cette histoire d’un amour vrai et sincère sinue, on pourrait l’imaginer dessinée sur la Carte du Tendre, écueils, avec ses moments injustifiés de violence, jalousie, espaces désolés, avec les inévitables questions (où allons-nous, toi et moi ?), précipices que l’on frôle à deux et au fond desquels peut tomber l’un ou l’autre, ou les deux.

Et puis, on oublie parfois que nous avons les mots et les sentiments de S, de la femme, et demeure la question fondamentale de toute relation humaine : qui est vraiment l’autre, on le connaît, on a appris à le connaître, on croit le connaître, et finalement… ?

D’un sujet amplement choisi par les romanciers, Carla Guelfenbein réussit pleinement son pari : offrir un roman vraiment original.

La naturaleza del deseo, ed. Alfaguara, Santiago de Chile, 296 p.

MOTS CLES : CHILI / GRANDE BRETAGNE / PASSION / AMOUR / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (Santiago, avril 2015) :

CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

ROMAN ARGENTIN, V.O.

Andrés NEUMAN

ARGENTINE – ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Umbilical

2022

Cent textes de quelques lignes, deux, six, huit chacun. Si ce roman  raconte quelque chose, c’est l’attente pleine de lumières et d’hésitations, puis l’arrivée d’un enfant dans un couple soudé depuis longtemps auquel, ne semble-t-il, il ne manquait que lui, l’enfant.

Le réalisme (inquiétudes du futur père, échographies, achats du nécessaire, choix du prénom) s’efface sous la poésie naturelle à Andrés Neuman : « À présent, elle a deux cœurs : un à elle et rebelle ; celui-là, tout petit et à nous ».

L’attente, des mois durant dont aucun ne ressemble à celui qui l’a précédé, ce sont surtout les questions paternelles, le rapport de l’enfant avec la mère est direct, physique et le père en est réduit à imaginer, à trouver des mots pour dire et pour se dire l’indicible.

Umbilical, pur récit, est un poème à la vie, à la beauté sublime de la création. Andrés Neuman, qui a tant créé, et si joliment, dans ses poèmes, ses récits et ses immenses romans, découvre une autre forme de création, qui n’effacera pas les autres, ne les occultera pas, sera leur équivalent, qui apportera une autre forme de vie.

Mais cette poésie serait vaine, ne serait que de jolis mots sur du papier sans l’émerveillement d’un homme face à cet inconnu, sans la tendresse née dès avant la naissance, qui inonde chaque page et que le futur père sait nous offrir. Une tendresse qui devient amour et qui se partage avec la mère, « artisane de la lumière » et avec la vie.

Umbilical, ed. Alfaguara, Barcelona, 125 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (avec sa traductrice en français, Alexandra Carrasco), Saint-Etienne, octobre 2021 :

Quelques autres chroniques sur les romans d’Andrés Neuman parues sur AnnA :

CHRONIQUES, V.O.

Luis BUÑUEL

ESPAGNE / MEXIQUE

Luis Buñuel est né en Aragon en 1900. Il est un des cinéastes majeurs, scénariste et metteur en scène de plus de quarante films. Il a été proche du surréalisme en France. Il s’est exilé au Mexique pour se mettre à l’abri du franquisme et a pris la nationalité mexicaine en 1951. Il est mort à Mexico en 1983.

Le chien andalou

1982 / 1995 / 2022

Trichons un peu pour faire entrer ce petit bijou dans la création latino-américaine, et ne passons pas à côté d’une riche curiosité. Luis Buñuel, Aragonais, a pris la nationalité mexicaine en 1951 et ces textes datent de bien avant. Vers ses vingt ans, il se trouve dans le même établissement d’éducation madrilène que Federico García Lorca puis de Salvador Dalí : trois génies naissants, trois génies multiples (Lorca, avant d’écrire ses chefs d’œuvre a été concertiste et compositeur et a dessiné et Buñuel, on le verra, a écrit de très belles choses) qui se côtoient et vivent, un temps, une profonde amitié.

Dans les années 20, encore en Espagne, avec déjà une solide culture classique (et scientifique, ses premières passions sont pour l’entomologie, aucun de ses films postérieurs ne manquera de la présence d’insectes divers !) s’amuse à écrire des poèmes ou de courts textes qui ressemblent à des nouvelles mais qui sont plutôt des textes surréalistes. Ils sont longtemps restés dans l’ombre, les films ayant évidemment pris toute la lumière, une première édition (Heraldo de Aragón), par Agustín Sánchez Vidal, est publiée à  Saragosse en 1982. C’est la traduction de certains de ces écrits et d’un certain nombre d’autres, tous traduits par Jean-Marie Saint-Lu, publiée en France en 1995, qui fait son retour chez Folio, enrichie d’une préface de Philippe Lançon. Je le répète, un véritable bijou.

Ne jouons pas trop les analystes pédants, il vaut bien mieux se glisser dans un poème, au hasard, et se remplir des émotions qu’il fait naître, il y a bien sûr du dadaïsme, ou du surréalisme, même si le nom « officiel » n’est pas encore défini dans ces éclairs d’absurde, dans une description qui semble classique. On est obligé de penser à Lorca, aucun des deux n’a copié l’autre, mais un même esprit en marge les habite. On pense aussi à Ramón Gómez de la Serna et à sa liberté d’aligner des mots qui prennent un sens inouï jusque là.

Il faut ensuite (ou avant) s’amuser avec les fausses nouvelles en provenance d’Hollywood, qui évoquent des ragots passionnants et indispensables, la vedette bien connue (Clarita Bow) qui fait scandale en démissionnant d’un studio hollywoodien ou le dentifrice de Mary Pickford qui ne lui plaît plus.

On peut imaginer une mise en scène des dialogues d’Hamlet – Tragédie comique) environnés de didascalies absolument farfelues.

Et on ne pourra se passer de la lecture d’une partie du scénario du film Un chien andalou (ne pas confondre, le livre que nous avons entre les mains s’intitule Le chien andalou !) et de quelques autres malheureusement jamais tournés.

Alors, prenons et gardons, conservons cette édition bilingue, puisons de temps en temps un poème, un sketch (sainete en espagnol), lisons un délire surréaliste après avoir revu Viridiana  ou Belle de jour. Le plaisir fou sera bien au rendez-vous, en éditions bilingue, plaisir supplémentaire..

Le chien andalou et autres textes poétiques, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, préface de Philippe Lançon, ed. Folio (coll. Poésie/Gallimard n° 570), 416 p., 10,60 €.

MOTS CLES : SURREALISME / HUMOUR / CREATION / POESIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Volver la vista atrás

2021

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Volver la vista atrás, ed. Alfaguara, 477 p., 19,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / ESPAGNE / CHINE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / .

ROMAN PERUVIEN, ROMAN VENEZUELIEN, V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène. Après un premier recueil de micro récits bien accueillis par la critique et les lecteurs, voici son premier roman.

El dolor de la sangre

2022

Martha vit à Lima depuis quinze ans. Elle a quitté le Venezuela, son pays natal, pour pratiquer son métier de photographe pour lequel elle est reconnue en Amérique latine. Son agent lui annonce qu’elle est invitée pour une série de photos de la fille d’un ministre vénézuélien qui elle-même veut entrer en politique. Ces photos glamour seraient une jolie introduction dans le milieu en passant par les revues qu’on appelle populaires.

Ses relations avec sa famille qui vit toujours à Caracas (une mère, deux sœurs et un frère, Rodrigo), sont réduites à presque zéro, Martha semble très réticente à se rapprocher d’eux si l’occasion se présentait et elle n’envisage même pas de leur annoncer sa venue pour quelques jours. Elle ne parle jamais de son passé familial avec ses amis et essaie constamment de le refouler. L’évocation de son frère en particulier lui est pénible, comme celle de l’attitude de la mère, dont le fils est celui à qui on pardonne tout, au détriment des trois filles.

À son arrivée à Caracas, elle est surprise d’être accueillie par Rafael, un ancien voisin et ami d’enfance, qui était un petit garçon timide, amoureux en secret de Martha. Il a visiblement réussi, ne se déplace qu’en voitures blindées surveillées par des gardes du corps. Il lui avoue être à l’origine de son invitation pour les séances photos et, plus tard, lui conseille vivement d’aller rendre visite à sa famille.

On reste au plus près des réactions de Martha, partagée entre sa réussite professionnelle qui, sur place, semble ne plus compter pour les collègues vénézueliens, et sa redécouverte d’une ville où elle a passé son enfance et son adolescence et qui, en quinze ans, s’est considérablement dégradée. Kathy Serrano a su rester au plus près de cette femme assez éloignée des conflits politiques pour voir avec un regard qu’on pourrait qualifier de neuf des réalités souvent déformées pour des raison purement idéologiques : elle découvre des pénuries qui touchent directement la vie de chaque jour, une corruption qui, bien que cachée, se révèle un peu partout et une violence qui n’existait pas quinze ans plus tôt : il est devenu impossible de sortir seul(e) dans beaucoup de quartiers, même de jour. On est à mille lieues d’une description militante, et celle-ci n’en est que plus forte, plus crédible. Le féminisme, discret mais efficace, est lui aussi bien présent.

Quant aux silences qui pèsent sur les relations familiales, les mystères se dévoileront peu à peu, un équilibre qui ne peut que se détruire a été établi grâce à des non-dits, là aussi la romancière a très bien réussi à maintenir une sorte de suspense psychologique qui révèle peu à peu, sans trop en dire, ce que même Martha avait tenté de refouler.

Le portrait de cette femme est la grande réussite du roman : le combat entre ses faiblesses et sa force naturelle est le moteur du roman, rien n’est éludé, ce que le lecteur pourrait voir comme des défauts est simplement une partie d’elle, de nature, elle règne sur un récit qui, autour de quelques personnes, est aussi celui d’un pays qui souffre mais qui survit, comme Martha.

El dolor de la sangre, ed. Planeta Perú, 204 p.

MOTS CLES : PEROU / VENEZUELA / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FEMINISME / EDICIONES PLANETA.

Mon commentaire, sur AnnA, en novembre 2019, sur le recueil de nouvelles de Kathy Serrano : Húmedos, sucios y violentos.

V.O.

Alonso CUETO

PÉROU

Né à Lima en 1954, Alonso Cueto est universitaire, journaliste et romancier. Son œuvre a été primée à plusieurs reprises, tant au Pérou qu’en Europe et même en Chine. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

Otras caricias

2021

Que peut faire un homme banal contre l’insatisfaction par rapport à ce qu’il est, à ce qu’il sait de lui-même, à ce qu’il souhaiterait, en un mot, par rapport à la vie ? C’est la question qui se pose à Albino Reyes et, indirectement, aux autres personnages de ce roman.

Albino vit à Lima, il a soixante ans, il est veuf et ne s’est pas complètement remis de la mort de Gladys, deux ou trois ans plus tôt. Il enseigne la littérature dans un collège et tous les vendredis soirs, il chante des valses populaires dans un modeste cabaret.

Un vendredi soir, une jeune femme assise à une table au centre d’un groupe de jeunes apparemment peu intéressés par ces chansons d’un autre temps, attire son regard et fait naître en lui un espoir insensé, attisé par quelques mots qu’elle lui adresse. Et s’il était à un carrefour de sa vie ?

Otras caricias, roman modeste sur tous les plans (126 pages, sans effets spectaculaires, des personnages ordinaires, des vies tranquilles) est un très bel hommage à ceux qui ne se font généralement pas remarquer : la seule scène au cours de laquelle Albino se trouve au centre d’une scène d’action, comme on dit, ne tourne pas à son avantage, et pourtant sous la plume d’Alonso Cueto, il devient un de ces personnages littéraires dont on se souviendra, non par un effet de ressemblance (on ne s’identifiera pas forcément à ce sexagénaire un peu terne), mais par une espèce d’affection qui se crée avec cet homme plein encore d’espoirs, d’illusions, penseront peut-être certains lecteurs. Mais lui ne renonce pas à vivre, malgré l’absence de la femme disparue, l’érosion de ses attentes, les limites de ses convictions.

Alonso Cueto en profite pour rendre un hommage poignant et très fort à la littérature et à la musique. Albino enseigne, la littérature, on l’a dit et, malgré parfois le désintérêt de certains élèves, reste persuadé de l’utilité de sa tâche, il sait que la littérature l’a aidé à plusieurs moments de sa vie, surtout pendant les périodes noires, il voudrait en convaincre les plus jeunes, ses élèves et son neveu, porté davantage sur l’aspect financier de la vie. Quant à la musique, il sait que ce qu’il chante est dépassé par des modes qui elles aussi changeront, mais il est tout aussi persuadé que ses valses créoles sont toujours aussi émouvantes dans leur naïveté.

On ne peut qu’être pris par cette histoire qui n’a pas l’air d’une tragédie classique mais qui  le devient grâce, paradoxalement, à la simplicité de la forme, à la délicatesse du style : Alonso Cueto fait de Lima un second plan gris et calme mais habitable, de la vie d’Alonso un sujet d’interrogations fondamentales et d’Albino Reyes un vrai protagoniste qu’il a réussi à grandir jusqu’à en faire un héros (pudique) de roman.

Otras caricias, ed. Literatura Random House, Lima, 126 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / MUSIQUE / SOCIETES / EDITIONS LITERATURA RANDOM HOUSE.

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