V.O.

Gonzalo CELORIO

MEXIQUE

Gonzalo Celorio est né à Mexico en 1948. Professeur, critique littéraire et écrivain, il dirige depuis 2017 l’Académie mexicaine de a langue. Il a publié au Mexique cinq romans et plusieurs essais.

Los apóstatas

2020

Après deux romans flirtant avec l’autobiographie, Gonzalo Celorio ne peut échapper à un autre, pourtant source de souffrance pour l’auteur et pour l’homme. Il le confesse à sa sœur Rosa.

Il commence donc en revenant sur l’amitié de deux jeunes garçons élèves de la même école primaire qui ne s’éloigneront l’un de l’autre qu’au niveau de l’université. Quand on est l’avant dernier d’une fratrie de douze, qu’on a à peine connu son père, déjà âgé au moment de sa naissance, il est parfois un peu difficile de se repérer par rapport aux camarades de son âge éduqués de façon plus « normale ». Le roman qui se dessine ne se crée pas par une ligne droite. Gonzalo Celorio tâtonne avant de trouver, guidé par un hasard qui finit par devenir une évidence : le récit familial se fera autour de deux frères, l’aîné, Miguel et Eduardo, plus proche de Gonzalo, avec en plus l’ami de collège, un autre Gonzalo, Gonzalo Casas.

À 11 ans, Eduardo, sans préavis, décide d’entrer dans une congrégation mariste. Il est toujours apparu comme un garçon secret, silencieux. Quand son frère Gonzalo lui demande, la soixantaine passée, de lui parler de son adolescence, ces années où ils s’étaient perdus de vue, l’un dans leur famille, l’autre au couvent, il sent une certaine réticence qui peu à peu se relâche dans un échange de lettres, jusqu’à l’aveu de ce qu’il a dû subir d’un frère mariste, supérieur de l’école où, à 10 ans, il était interne. Ce sera le premier pas vers d’autres découvertes de l’écrivain. Eduardo avait déjà été agressé par un autre détenteur de l’autorité, comme on dit.

À partir de là, une soixantaine d’années ayant passé, il ne s’agit plus de reproches, de vengeances, mais, pour l’écrivain, de s’approcher de la vérité : leur mère avait-elle deviné ? Avait-elle été informée ? Avait-elle, aurait-elle pu faire quelque chose pour protéger son  / ses fils ? Le confier à l’internat des Maristes avait-ce été la solution qu’elle s’était imposée à elle-même ? Le travail du romancier devient cette série de questions qu’il se pose, qu’il nous pose, avec bien d’autres qui s’imposent à lui et qui donnent toute la profondeur à ce récit sur un des thèmes déjà bien connu grâce à la presse, au cinéma et à la littérature.

Mexico, dans les années 60, est presque encore et pour peu de temps une ville à l’ambiance provinciale, malgré sa croissance et elle deviendra peu après monstrueuse. L’enfance de Gonzalo est elle-même très provinciale, dans sa famille tout tourne autour de la religion, un catholicisme distancié mais envahissant.

Quand, après une présentation du frère aîné, Miguel, dont la vie sera détaillée à la fin du « roman », notre narrateur revient sur la destinée d’Eduardo, sur son engagement auprès de la révolution sandiniste et sur ses contradictions personnelles, assez énormes pour un lecteur européen mais pas étonnantes du tout pour son frère et probablement pour un Mexicain issu de la même classe sociale, par exemple sa richesse, arrivée tout droit de la Communauté européenne, due directement à ses fonctions « révolutionnaires », ses enfants semés ici et là, ses accrocs idéologiques (faire s’« évader » vers l’étranger les fils de ses amis « révolutionnaires » eux aussi pour leur éviter l’armée et en même temps (comme on dit chez nous !) une sincère volonté d’aider les paysans pauvres  et 40 ans passés au Nicaragua par cet idéaliste très matérialiste.

On comprend mieux certaines réalités latino-américaines, des situations qui peuvent nous apparaître comme incohérentes, voire invraisemblables, les frontières hermétiques dans une même ville entre les classes sociales, par exemple. On ne peut reprocher à l’auteur et à ses proches aucune arrogance consciente, mais leur façon de parler de ces gens du peuple ne parvient pas à cacher une impossibilité de communiquer d’égal à égal. Ils sont sincèrement généreux envers les défavorisés, ils ne restent pas inactifs, ils sont « de gauche », mais ils restent à leur place.

En plus de cette passionnante incursion dans la bourgeoisie éclairée mais qui  reste très bourgeoise tout de même, la trajectoire du frère aîné, Miguel, mystique, satanique, est étonnante. Gonzalo, le romancier, n’enjolive pas « sa » vérité, les mesquineries, les jalousies ne manquent pas, dans et hors de la famille, ce qui rajoute au réalisme de l’ensemble. Indirectement mais clairement, il montre les ravages causés par une religion – le catholicisme – mal appliquée qui déséquilibre certains, qui est à l’origine de séparations, d’incompréhensions durables, tout le contraire de ce qu’elle devrait être.

Ce long « roman », qui n’en est pas vraiment un, est aussi un outil indispensable pour pénétrer beaucoup de réalités mexicaines rarement aussi bien disséquées, la famille, la religion, les rapports entre frères, les silences coupables et le Mexique, pays multiple, vu en direct par un acteur de son évolution entre 1960 et le XIXème siècle.

Los apostatas, ed. Tusquets, 416 p.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION / FAMILLE / EDITIONS TUSQUETS.

V.O.

LeonardoPADURA

CUBA

Leonado Padura est né à La Havane, dans le quartier de Mantilla qu’il habite toujours. Après des études de Lettres et quelques années comme journaliste, il commence à écrire des romans, policiers avec le personnage de Mario Conde, puis des romans plus ambitieux.

Como polvo en el viento

2020

Un nouveau roman de Leonardo Padura, c’est en soi un événement. Quand on sait qu’il est plutôt long (620 pages), que son sujet principal est la diaspora cubaine et qu’il se situe entre les années 1990 et un passé très récent pour nous, on se doute qu’il s’agit d’une grande œuvre, et on ne se trompe pas.

Tout se passe autour des membres de ce qu’ils nomment eux-mêmes El Clan, une dizaine d’amis à toute épreuve qui se retrouvent en 1990 autour de Clara dont on fête l’anniversaire. Ce sera leur dernière rencontre commune. Un drame va se produire, mettant fin au groupe. Désormais, chacun vivra sa propre destinée, les uns restant à La Havane, d’autres s’installant aux États-Unis, dans le Sud, le Nord ou à Porto Rico, d’autres encore en Europe.

Les années 90 ont été, on le sait, tragiques pour les Cubains, tout manquant, nourriture, papier, matériel pour les artistes, l’espionnage officiel, même entre amis (y avait-il une taupe à l’intérieur du Clan ?), le formatage des esprits étant devenus universels, avec les ravages psychologiques qui découlaient, sur chaque Cubain.

La longueur du roman, le nombre de personnages, un nombre parfait pour permettre la variété des réactions, tout cela fait ressortir toutes les nuances des réactions qu’ont dû avoir les Cubains qui ont vécu ces terribles années de la « Période spéciale », les blessures communes, les blessures individuelles, les blessures parfois assez vite cicatrisées (on ne trouve jamais de misérabilisme chez Padura), les blessures le plus souvent inguérissables. Et Leonardo est bien placé pour en parler, il les a passées à Cuba, ces années-là. Il est resté en contact avec des proches qui étaient partis.

Grâce à l’étendue de temps et de l’espace dans le roman, il peut se prêter à toutes les options qu’ont eues ses personnages, celui qui renonce, celui qui se bat, celui qui tient bon, celui qui se désespère de façon stérile (quoique cela soit toujours très rare chez lui !), celui qui évolue surtout et celui qui garde son mystère pour penser échapper à soi-même.

Leonardo Padura fait naître et entretient un souffle universel sur ses personnages qui ne sont pourtant que des êtres humains : ils se posent constamment des questions sur les religions, la recherche de soi, beaucoup de questions fondamentales sur l’évolution du monde en ce début du XXIème siècle, une perte du spirituel entamée bien avant mais qui s’accentue, c’est bien la lutte de l’individu contre les sociétés et, comme souvent chez lui, le refus, noble et salutaire, de décider ce qu’il faut penser, d’imposer ce qui est bon ou mauvais, en dehors de certaines évidences. La réalité est bien trop complexe si l’on veut rester honnête.

Appliquée à Cuba, cette volonté, jamais démentie chez Leonardo Padura, propose une vision saine de son île qu’il aime tant, malgré tout. Jamais il ne s’agit de même suggérer que ceux-ci sont les bons et ceux-là les mauvais ou les méchants. Il s’agit de montrer : voilà ce qui s’est passé, ce qui se passe. Il l’a vécu au jour le jour, il peut le raconter. Les radicaux des deux bords se retrouvent en déroute face à la nullité de leur vision partisane, théorique et abstraite. Il ne cache rien, ni le manque de tout y compris dans les hôpitaux, qui était pourtant une des fiertés du régime, ni la bureaucratie étouffante, ni les restes, encore présents, d’un vague racisme encore réel, ni l’énergie du peuple qui survit, ni les sursauts d’optimisme.

Leonardo Padura met en jeu toute son expérience pour construire ce roman choral, roman total : le romanesque avec, au centre une maternité aux origines problématiques, le polar, avec une enquête sur des relations elles aussi problématiques et des relents d’espionnage, l’histoire, celle de Cuba et de ses relations avec le voisin du Nord, problématiques depuis une éternité. Il domine tout cela avec sa puissance, son humanité et son honnêteté, achevant une fresque qui jamais ne perd de son intensité. Cette honnêteté, que personne n’a jamais songé à mettre en doute, ce qui, quand on aborde Cuba au XXème siècle est tout à fait exceptionnel, unique même.

Avec Como polvo en el viento (titre emprunté à Kansas, Dust in the wind), décidément, on peut redire une fois de plus que personne ne parle aussi justement de Cuba.

Como polvo en el viento, ed. Tusquets, 672 p.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS TUSQUETS

La traduction en français sera dans les librairies le 20 août (éditions Métailié bien sûr) !

V.O.

Claudia PIÑEIRO

ARGENTINE

Claudia Piñeiro est née à Buenos Aires en 1960. Elle est l’auteure de pièces de théâtre, de scénarios de films et de plus d’une dizaine de romans dont certains destinés à la jeunesse. Elle a obtenu divers prix littéraires importants.

Catedrales

2021

Quelle famille n’a pas une cicatrice, plus ou moins visible, plus ou moins enfouie ? Celle des Sardá est profonde et même ineffaçable : la plus jeune des trois filles, Ana, a été retrouvée morte, son corps a été brûlé et mis en morceaux. Elle avait 17 ans. Chaque autre membre de la famille réagit à sa façon, la sœur aînée, Carmen, en se plongeant encore plus qu’avant dans une religion très frileuse, la deuxième, Lía en fuyant son pays, l’Argentine, pour s’installer à Saint-Jacques de Compostelle et le père, Alfredo en recherchant inlassablement le motif et l’auteur du drame.

Trente ans plus tard, les cartes se sont redistribuées. La famille compte deux nouveaux membres, Julián, qu’on avait connu séminariste au moment de la tragédie, qui n’a toujours pas été élucidée, a épousé Carmen, et ils ont eu un fils, Mateo. Apparaît aussi Marcela, l’amie la plus proche d’Ana, en partie amnésique depuis qu’elle a assisté à la mort de son amie.

Ce qui pourrait ressembler à un mélo  populaire prend, grâce à la maîtrise de Claudia Piñeiro, des allures de fresque très originale, mêlant thriller, analyse psychologique et tableau d’une société paralysée par un catholicisme refermé sur lui-même, incapable de la moindre tolérance même envers la souffrance.

Un peu à la manière d’un Manuel Puig (quelques clins d’œil lui rendent hommage), défilent les narrateurs, chacun avec son style, les points de vue, ce qui construit une vision globale de ce qui s’est passé trente ans plus tôt et qui rend passionnante cette découverte progressive. Manuel Puig n’est d’ailleurs pas le seul clin d’œil littéraire : nommer Funes, dans le pays de Borges, la malheureuse Marcela qui a perdu une bonne partie de ses souvenirs en est un autre.

Un peu comme Marcela, qui a juré à son amie Ana de ne jamais révéler ce secret qui l’a conduite à la mort, je suis tenu à la discrétion, impossible pour moi d’en dire plus, au risque de gâcher tout l’intérêt du futur lecteur. J’en serai réduit à souligner la grande honnêteté intellectuelle de Claudia Piñeiro : son roman est la dénonciation sans appel d’un scandale social qui a été récemment au centre de longues discussions en Argentine. Cette dénonciation est nette et claire, cela ne l’empêche pas de conserver une modération qui lui rajoute encore de la force. Le catholicisme rigoureux que pratiquent certains de ses personnages n’est pas caricatural, même quand dans leur obstination ils font preuve d’une hypocrisie effrayante, les prêtres ne sont pas des monstres, mais parfois les bonnes intentions ne résistent pas devant l’inévitable. La modération de l’auteure, Dieu merci, ne tue pas l’indignation du lecteur contre certains personnages, si « respectables » aux yeux de la société et de l’Église catholique !

Les romans de Claudia Piñeiro se suivent, variés dans leur thématique, ils gardent les qualités qu’on lui connaît depuis ses débuts : des idées bien affirmées sur une société en plein questionnement et en pleine évolution qu’elle réussit brillamment à faire partager grâce à des histoires en relation étroite avec ce que chacun de nous peut voir autour de lui. N’est-ce pas le rôle du romancier depuis Zola ?

Catedrales, ed. Alfaguara, 306 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION : EDITIONS ALFAGUARA.

V.O.

Jorge MARCHANT LAZCANO

CHILI

Jorge Marchant Lazcano est né à Santiago en 1950. Après des études de Lettres, il travaille comme journaliste et publie son premier roman qui est censuré par la dictature. Scénariste à succès pour la télévision dans les années 80, auteur de théâtre, militant de la cause homosexuelle, il a publié une quinzaine de romans.

De ahí venía el miedo

2020

Aux alentours des années 1900, le Chili, pourtant au bout du monde, était-il aussi isolé de toute civilisation occidentale ? Augusto, écrivain et diplomate, à l’instar des premiers Indiens importés d’Amérique à la Cour d’Espagne, découvre ébahi la rudesse de la vie ordinaire dans la campagne anglaise et celle des rapports sociaux entre ses habitants.

On connaît, en France, Edward Morgan Forster (1879-1970), surtout grâce à son roman Maurice et, probablement, grâce au film qui en a été l’adaptation réussie. On connaît bien moins Edward Carpenter (1844-1929), poète et militant (socialiste, végétarien, féministe et homosexuel). Et on ne connaît pas du tout Augusto D’Halmar (1882-1950), romancier chilien disciple de Zola.

Ces trois créateurs ont bien existé, tout ce qui est dit de leur vie est rigoureusement exact. Jorge Marchant Lazcano a simplement imaginé une rencontre qui aurait pu se produire si le hasard l’avait voulu. Le romancier n’a-t-il pas parmi ses pouvoirs celui de forcer le hasard ? Surtout si ça lui donne la possibilité de jouer avec les ambiances, littéraires et historiques ? Dans De ahí venía el miedo, il joue non seulement avec ce hasard qu’il crée, mais aussi avec ses anciens confrères, les auteurs britanniques d’il y a un siècle, de ceux qui prenaient la longue période victorienne comme décor et comme référence (morale, entre autres) pour dénoncer ses travers. On se retrouve souvent, dans le roman de Jorge Marchant Lazcano, en plein récit de Oscar Wilde ou même de Arthur Conan Doyle, sans pourtant que ce soit une parodie ou un pastiche.

Edward Carpenter était un militant affirmé, il vivait isolé, cultivant son vaste jardin, ne cachait pas ses idées politiques ou sa situation sentimentale : il vivait depuis des années avec un paysan de la région. Quant à Foster, il ressentait très vaguement une attirance pour un jeune Indien, son étudiant venu en métropole, mais n’imaginait pas qu’il lui soit possible d’aller plus loin dans sa relation. La société victorienne était encore bien solide. D’Halmar, enfin, bercé par le catholicisme bourgeois sud-américain, était lui aussi conscient que les amis qui avec lui avaient mis sur pied une communauté imitée de Tolstoï, qu’on n’appelait pas encore écologique mais qui déjà appliquait ces préceptes modernes et idéalement égalitaires, pouvaient devenir plus que des amis.

Cette rencontre due au hasard − et au talent de Jorge Marchant Lazcano −, est l’occasion idéale pour chacun de se poser quelques questions fondamentales qui tournent toutes autour de la connaissance de l’autre et de soi-même : est-on vraiment ce que l’on montre aux autres, ce que l’on se montre à soi-même ? L’autre est-il ce qu’il veut (ou peut) nous montrer ? Un Sud-Américain qui, à ce qu’il paraît, vit entouré de bêtes sauvages dans les forêts indomptées n’est-il pas au fond très proche de ce que nous sommes, nous, Anglais « civilisés » Notre société si bien réglée n’enferme-t-elle pas elle-même des bêtes sauvages prêtes à nous dévorer ?

Ils ont tant en commun, ces trois écrivains et aussi cet homme du peuple, l’amant de Carpenter pourtant peu cultivé, les idées sociales, le retour à la terre, les doutes sur leur « moralité », cette unique journée passée en commun sera une confirmation pour certains, une découverte pour d’autres. C’est aussi peut-être, en plus de cette avancée timide, une occasion manquée qu’ils regretteront de n’avoir pas réalisée. Et pour tous, lecteur compris, c’est une superbe façon de se rapprocher de l’acceptation de l’autre, différent ou proche.

Notre auteur chilien a plusieurs fois prouvé ses qualités d’architecte, il se surpasse ici, mêlant réalité (la fidélité des personnages à leur modèle est remarquable) et une fiction d’un réalisme troublant, à l’image des romans anglais de l’époque : E.M.  Forster imaginant, au cœur de cette journée unique, le sujet de Maurice est un exemple parmi d’autres dans cette nouvelle réussite de Jorge Marchant Lazcano.

De ahí venía el miedo, ed. Tajamar, Santiago de Chili, 312 p.

MOTS CLES : CHILI / ANGLETERRE / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TAJAMAR.

Voir aussi sur AnnA les commentaires sur les romans Un sang pareil au mien et La nuit qui n’a jamais porté le jour.

V.O.

Perla SUEZ

ARGENTINE

Née en 1948 à Córdoba, Perla Suez a terminé des études de Lettres et de Cinéma en France, puis au Canada. Ses vingt premiers romans sont destinés aux enfants avant qu’elle s’adresse à un plus vaste public. Depuis 2000, elle a publié une dizaine de romans. El país del diablo a obtenu le Prix Rómulo Gallegos. Furia de invierno est son roman le plus récent.

Furia de invierno

2019

On rencontre des personnages en marge de notre réalité dans le roman le plus récent de Perla Suez, Prix Rómulo Gallegos 2020 pour El país del diablo. : un veuf désespéré par l’absence de la femme aimée qui se jette dans le Río de la Plata vêtu de sa robe, chaussé de ses hauts talons et maquillé comme elle aimait l’être, ou une adolescente entre deux hommes, les craignant, les aimant, les désirant, les rejetant, ou une maîtresse femme qui règne sur les trafics de la région, recrute les délinquants et élève sa petite fille. Furia de invierno est court, moins de 100 pages, mais d’une densité assez extraordinaire.

Luque, le personnage central, le fils du veuf, traumatisé par une enfance malheureuse, tendresse et dureté paternelles, séjours prolongés enfermé à clé par son père pendant des heures, il essaie de suivre le cours que lui impose la vie. Il a fui Buenos Aires et il fait passer des frontières à des cargaisons peu ou pas légales, quelque part à la frontière entre le Paraguay et le Brésil.

Il a fui l’Argentine et le Paraguay, carrefour au centre de plusieurs pays sera-t-il son but ou une étape ? Fuir… L’envie le reprend, mais qu’est-ce que fuir, si c’est pour devoir fuir encore ?

Furia de invierno est apparemment un roman noir : trafics de frontière, personnages troubles, adolescentes abusées, longs voyages en camion. Mais Perla Suez nous emmène beaucoup plus loin qu’une simple histoire de délinquants en fuite. Le passé de Luque imprègne son présent, il ne peut pas s’en détacher. Le style dépouillé de tout artifice de la romancière, un style d’une sécheresse voulue, fait ressortir de façon troublante pour le lecteur l’humanité de Luque, celle d’Isabel, la fille que se partagent deux hommes sous le regard de son père et qui n’est ni une victime, ni une dépravée, ou celle de la patronne qui décide de tout dans la région.

Les événements présents se passent dans une atmosphère un peu brumeuse alors que le passé de Luque lui apparaît bien plus nettement, ce qui rajoute encore à cette ambiance entre le mystère et le réalisme le plus cru : l’équilibre est parfaitement réussi.

Il est grand temps de découvrir en France l’œuvre narrative de Perla Suez !

Furia de invierno, ed. Edhasa, Barcelona, 96 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDICIONES EDHASA.

V.O.

Perla SUEZ

ARGENTINE

Née en 1948 à Córdoba, Perla Suez a terminé des études de Lettres et de Cinéma en France, puis au Canada. Ses vingt premiers romans sont destinés aux enfants avant qu’elle s’adresse à un plus vaste public. Depuis 2000, elle a publié une dizaine de romans. El país del diablo a obtenu le Prix Rómulo Gallegos.

El país del diablo

2015

Par quel miracle Perla Suez arrive-t-elle à faire que nous entrions de façon aussi intime dans ce monde d’affrontement, moment d’histoire pour tout un pays, l’Argentine, moment absurde pour nous, lecteurs extérieurs ?  Entre 1878 et 1885, l’État argentin donna à ses troupes l’ordre d’envahir de vastes territoires indiens (mapuches, parmi d’autres) pour, officiellement, (re)prendre les terres conquises jadis par les Espagnols. C’est le cadre historique qu’utilise Perla Suez, mais ce n’est qu’un cadre, ce qu’elle veut montrer, ce sont aussi des destins humains. D’un côté, des Indiens isolés qui existent par leur culture, en face une troupe de jeunes gens, qui se retrouvent là obligés ou par hasard, et parmi eux un Indien. Ce pourrait être l’image glorieuse, en cinémascope, version Hollywood, c’est la misère humaine. La force, énorme, du récit, c’est le contact direct que l’auteure impose. C’est vrai pour les deux « camps ». Mais, quand on est à côté des Indiens, c’est pour suivre une cérémonie séculaire dont on devine les racines. Le rite a beau être simple, le dépouillement n’empêche pas la grandeur. Peu avant un massacre général, Lum, une adolescente, devient machi, une chamane, désormais elle aura un pouvoir.

Du côté de la troupe, c’est le contact avec la boue, les insectes, la faim. « Aller à la guerre, c’est pire que d’élever des cochons », dit un lieutenant fatigué, et sa fatigue, son découragement se ressentent à chaque page.

Pendant qu’aux États-Unis la conquête de l’Ouest était l’application de la loi de la jungle, le plus fort étant évidemment le Blanc (on a voulu oublier qu’il y avait une certaine proportion de cowboys noirs, esclaves affranchis), en Argentine, c’est l’armée qui faisait la conquête de terres vierges à offrir aux futurs exploitants venus d’Europe. Cette campagne la « Conquête du Désert », dura presque huit ans. Les victimes, aux États-Unis comme en Argentine, furent les mêmes, les Indiens. Ici, c’est Lum.

Cette «  conquête », Perla Suez en montre l’absurdité tragique. Les militaires, qu’on voit rarement actifs, jouent aux cartes, font griller des viandes juteuses, ils ont fini par oublier la cause de leur présence. La nature est cruelle, ils le sont quand ils ont à avancer pour retrouver leur camp de base. Lum, seule face à ces deux réalités, l’armée argentine et la nature, observe, elle souffre, sans bien comprendre pourquoi, de voir un oiseau tué par une arme militaire. Nous devinons, par contre qu’étant indienne, ayant été initiée, elle a le contact naturel avec ce qui l’entoure, elle partage d’ailleurs ce contact avec l’Indien soldat, celui qui est entre les deux mondes.

La volonté de Perla Suez de refuser tout « effet de style », de contenir ses phrases et ses mots, rend la violence qui est partout encore plus choquante : elle nous montre simplement une fille et des hommes tout à fait ordinaires, un paysage qui n’a rien de grandiose et pourtant, grâce à ce parti-pris de la narratrice, elle transfigure ces « petits » personnages, ces « petits » événements en un drame qui s’élève au niveau de l’épopée modeste et universelle à la fois. Elle crée un réalisme si réel qu’il en devient fantastique à plusieurs reprises.

Je parlais de miracle pour commencer, c’en est un, pas religieux, littéraire.

El país del diablo, ed. Edhasa, Buenos Aires, 2015, 192 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS EDHASA.

V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène et publie son premier recueil de micro récits accompagnés d’une courte pièce de théâtre.

Húmedos, sucios y violentos

2020

Commençons par la fin, une courte pièce de théâtre, Migraciones, deux personnages, un homme et une femme seuls en scène étant plusieurs personnages, tous migrants qui  représentent une foule de migrants au destin tragique, partagé par cette foule d’anonymes. Le monde entier est le cadre, pas de notation de pays ou d’époques, on sait que le sujet est universel. La scénographie, précise, joue sur la simplicité, ce que disent les didascalies ne laissent qu’un regret, de ne pas vraiment visualiser ces changements de personnages symbolisés par le seul changement de vêtements. Les monologues sont d’une force glaçante. Kathy Serrano, Vénézuelienne d’origine qui vit au Pérou, est d’abord comédienne et metteuse en scène. Elle a écrit et mis en scène à Lima ce texte qui reprend des faits réels et le publie ici pour la première fois.

 Mais Húmedos, violentos y sucios est aussi un recueil de courts récits regroupés sous trois thèmes, Furieux, Jeux, Sombres. Mais, plus qu’un recueil, il s’agit d’une sorte de réseau de micro récits, avec des thèmes et variations, des situations qui reviennent, transformés, nuancés, des surprises toujours.

La violence, comme l’annonce le titre, est bien là, mais elle n’est pas gratuite, tout comme le sexe, souvent au second plan, qui peut être plaisir mais qui est aussi douleur, physique ou morale. Beaucoup des situations sont sombres, comme le suggère là aussi un sous-titre, mais un éclat de lumière violente surgit. En dehors de la violence faite aux enfants et aux femmes, sujet récurrent, rien n’est au fond désespéré dans ces soixante six histoires (vingt deux pour chacun des trois parties), même si la vie décrite n’est pas de tout repos ! On sourit souvent quand même, d’un sourire parfois un peu crispé (l’humour noir veut cela !) et on s’amuse à retrouver, quelques dizaines de pages plus loin, une idée, une sensation déjà entrevue avant.

Kathy Serrano crée un univers bien à elle, un univers à mi-chemin entre le nôtre et un autre, qui appartient à un rêve qui peut être cauchemar, à un monde fantastique, car le fantastique a un rôle important aussi dans ces contes à ne pas mettre entre des mains trop innocentes, mais dont jouira un adulte doté de ce qu’il faut de « morale » admise par nos sociétés, il appréciera la liberté de ton, la noirceur de réalités malheureusement connues, quotidiennes et qui se répètent malgré  tout, l’humour souvent un peu grinçant, il frémira aussi assez souvent devant les injustices que nous croisons un peu trop souvent. Cette première œuvre est vraiment une splendide surprise. À renouveler !

Húmedos, sucios y violentos, ed. Estruendomudo, Lima, 180 p.

MOTS CLES : PEROU / HUMOUR / FANTASTIQUE / SOCIETE./

V.O.

Guadalupe NETTEL

MEXIQUE

NETTEL, Guadalupe

Née en 1973 à Mexico, Guadalupe Nettel a également vécu en France où elle a terminé ses études. Auteure de nouvelles, de romans et d’essais, elle tient des chroniques dans plusieurs journaux. Son oeuvre narrative a obtenu plusieurs prix internationaux.

La hija única

2020

Laura, la narratrice, une petite trentaine d’années, n’aura jamais d’enfants : elle n’en veut pas, elle l’a décidé et elle sait qu’elle ne changera pas d’avis. Quand sa meilleure amie, Alina, amie indispensable, presque une sœur, lui apprend qu’elle est enceinte, elle se rapproche d’elle pourtant encore plus, curieuse, intriguée, après un moment de scepticisme aigu, d’autant plus qu’Alina a éprouvé d’importantes difficultés avant la confirmation de sa grossesse.

Laura termine la rédaction d’une thèse, régulièrement gênée par les crises nerveuses d’un petit voisin élevé par une mère seule et apparemment débordée. Elle sourit en pensant que rédiger une thèse et attendre un enfant sont deux événements très proches dans une vie de femme, qu’elles sont désormais presque égales, ce double accouchement, proche va être pour chacune une délivrance, le début d’une vie différente. Mais les choses ne se passent pas comme prévu pour Alina et pour Aurelio, le père du fœtus : la naissance de l’enfant sera son premier et dernier jour de vie, une malformation grave l’empêchera de survivre au-delà d’un court moment.

Ce que nous offre Guadalupe Nettel, ce sont des variations sur l’idée de la maternité, voulue, refusée, par soi ou par le destin, une maternité qui s’impose de façon évidente (il faut être mère dans beaucoup de civilisations, au Mexique entre autres), maternité qui peut aussi se révéler tout en douceur : que fait Laura quand elle se met à s’occuper de plus en plus affectueusement de son petit voisin ?

Le récit est limpide, sans secousses, mais son cours ne manque pas de richesse, de petits espaces secrets, de vie et de chagrins. Est-il possible de comprendre la mort annoncée d’une enfant pas encore née ? Quelles questions s’imposent aux parents ? Comment émergeront-ils d’un tel drame, si intime ? Les réponses apportées par Guadalupe Nettel s’accompagnent de délicatesse, ce qui se traduit dans des détails révélateurs d’une surprenante profondeur. Elle ne se veut surtout pas moralisatrice, mais pourtant propose une « leçon » qui concerne tout être humain, tout être vivant, la vie doit s’imposer, avec, inévitablement la question qui suit : quelle vie ? Car rien n’est aussi simple que ce que disent les apparences : une femme, un homme, peuvent hésiter, douter, un médecin peut se tromper, la force vitale peut triompher.

Ce qui devrait être un mélodrame devient chez Guadalupe Nettel un moment de vie, avec ses choix essentiels, naturels, avec ses personnages qui ne sont pas différents de ce que nous sommes ou de ce que nous pourrions être : elle transcende par son style une tragédie prosaïque en un magnifique drame : la lutte sans pitié (et quotidienne, sans qu’on s’en aperçoive, Dieu merci !) de la vie contre la mort.

On savait Guadalupe Nettel prometteuse, mais avec La hija única, elle est impressionnante. Sa réussite, sur un sujet qu’on penserait impossible, est éblouissante.

La hija única, ed. Anagrama, 237 p.

MOTS CLES : MEXIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ANAGRAMA.

Voir sur AnnA mes autres chroniques sur les livres de Guadalupe Nettel, Le corps où je suis née, La vie de couple des poissons rouges et Après l’hiver.

V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Historia de un brazo

2019

Le père du narrateur présente une particularité bénigne qu’il ne cache pas systématiquement, mais qu’il n’exhibe pas plus que ça : il bénéficie d’un bras supplémentaire, plutôt discret, mais qui est bien là, attaché à sa poitrine. C’est un fait bien connu de sa famille un peu éparpillée, il arrive au patriarche de faire des farces avec, on n’en parle pas plus que s’il s’agissait d’un léger handicap. Ce n’en est pas un  pour tout le monde, ses nombreuses maîtresses lui trouvent un charme indéniable, dans l’intimité.

Toujours vert, le brave homme, mais les années sont là et il a de plus en plus tendance à délirer, à confondre les personnes, son frère est-il son fils, la petite amie du fils a-t-elle été la sienne, ce doux délire s’introduit peu à peu dans notre récit, ce qui fait qu’on navigue entre deux, entre dix fantasmes qui sont peut-être réalité, peut-être imagination.

C’est léger, quoique vieillesse, maladie, violences diverses, amours contrariées et mort ne soient jamais très loin), c’est drôle, un peu amer tout de même, c’est agréablement bizarre, bizarre comme ce troisième bras.

En contrepoint de l’enquête sur le passé familial et de la fantaisie de ce que nous raconte Ricardo Sumalavia, mine de rien, se tisse un autre récit, subtilement, celui de la relation entre père et fils. Cette relation paraît d’abord assez baroque et elle se révèle être un bel amour entre ces personnages qui se ressemblent beaucoup sans le vouloir, sans même le savoir. Le lecteur est – avec l’auteur – le maître du secret.

Historia de un brazo , ed. Seix Barral, Lima, 96 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / FANTASTIQUE.

V.O.

Une anthologie de 21 nouvelles venues d’Amérique latine :

Le romancier péruvien Ricardo Sumalavia, auteur de Historia de un brazo dont nous reparlerons bientôt dans la section V.O., a été chargé de sélectionner vingt et un auteurs de cuentos, de les présenter et, dans un prologue, de situer la Communauté andine (la CAN), créée en 1969 par les Accords de Carthagène (Acuerdo de Cartagena ou Pacto Andino) dont les auteurs choisis sont originaires.

Cette sélection est remarquablement équilibrée, entre auteures et auteurs pour commencer, et surtout pour la diversité des styles et des genres, très représentatifs de ce qui s’écrit en Amérique latine. On trouvera des histoires « réalistes », assez classiques dans leur forme, un peu d’horreur, pas mal de fantastique et, très générale, une qualité d’écritures (au pluriel car très variées).

Certains des écrivains sont déjà traduits en France, d’autres sont des découvertes, dont on ne demande qu’à en connaître plus. Les anthologies de ce genre sont précieuses pour nous permettre d’une part de confirmer à nos yeux la richesse de  la création en Amérique, et d’autre part de faire connaissance avec des femmes et des hommes dont le talent est probant quand on lit un de leurs textes courts et qu’un jour, espérons-le, nous aurons l’occasion de découvrir plus profondément.

Viajes y virages, antología de cuentos de la comunidad andina, sélection et prologue de Ricardo Sumalavia, ed. Copé – Petróleos del Perú, Lima, 2019. 400 p.

Avec des textes de :

Magela Baudoin (Bolivie), Liliana Colanzi (Bolivie), Edmundo Paz Soldán (Bolivie), Luis Noriega (Colombie), Andrés Mauricio Muñoz (Colombie), Pilar Quintana (Colombie), María Fernanda Ampuero (Équateur), Sandra Araya (Équateur), Solange Rodríguez Pappe (Équateur), Karina Pacheco (Pérou), Johann Page (Pérou), Juan Manuel Robles (Pérou), Eduardo Berti (Argentine), Marcelino Freire(Brésil), Alejandra Costamagna (Chili), Juan Ramírez Biedermann (Paraguay), Fernanda Trías (Uruguay), Juan Carlos Méndez Guédez Venezuela),  Marina Perezagua (Espagne), Alberto Chimal (Mexique), Javier Medina Bernal  (Panama).