CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Les chiens de la pluie

2011 / 2022

Il pleut très fort cette nuit à Paraná, au nord-ouest de Buenos Aires. Minute après minute, dans différentes parties de la ville, des gens vivent l’instant : un gardien de cimetière handicapé mental léger dont le chien Duque a disparu, une jeune femme dont la robe rouge attire les regards, deux tueurs à gage,  deux hommes, voisins de couloir dans un hôtel miteux que tout semble opposer (quitter la ville ou y revenir), un adolescent qui s’accroche à sa batterie qu’on entend dans tout le quartier.

Au début on est désorienté, on n’a pas de repères, l’obscurité, la solitude semblent être tout ce qui  pourrait les rapprocher, la pluie battante qui paraît ne jamais devoir s’arrêter. Les actions des personnages sont étranges mais ont pourtant l’air raisonnées. Étranges aussi les phrases, comme une poésie un peu poisseuse qui est celle de la ville dont l’averse fait briller les ombres. Le narrateur nous fait partager certaines images que voient ou croient voir les personnages et nous fait douter de ces visions : un fantôme peut-il avoir avec lui un parapluie ?

Peu à peu chacun nous devient plus familier. La succession de courtes scènes, toutes situées précisément, heure et lieu, qui s’arrêtent d’un coup nous mettent dans ces mêmes sensations, obscurité, humidité, solitude, celle du lecteur cette fois. Il faut se laisser porter par l’inconnu qui peu à peu s’éclaircit.

Les acteurs du récit vivent leur vie nocturne et mouillée malgré l’obscurité humide de cette soirée qui devient petit matin, une certaine logique apparaît, elle semble paradoxale parmi ces actes inexpliqués qui finissent par faire découvrir leur raison d’avoir été. Mais après tout l’explication, la raison, le raisonnable sont-ils nécessaires ? Le plaisir de la lecture est ailleurs, dans cette atmosphère qui colle physiquement aux hommes et aux femmes, jeunes et vieux, pris dans des activités dont ils sont les jouets, dans leur lutte pour nouer des liens avec d’autres, proches ou inconnus, avec des résultats variables.

L’enfer est-il sur cette terre imbibée de cette pluie qui ne s’arrête que quelques minutes pour mieux recommencer, dans cette nuit humide où l’on tue ou on se fait tuer comme si rien d’autre n’était envisageable, ou sous cette terre boueuse, dans les effondrements provoqués par l’averse, dans les galeries creusées jadis qui deviennent des labyrinthes  où s’égarent chiens et hommes ? N’est-il pas en chacun des personnages qui ne savent plus…

Les chiens de la pluie, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik . ed.. Asphalte. 272 p., 22 €.

Ricardo Romero en espagnol : Perros de la lluvia, ed. Norma – La Otra orilla.

Ricardo Romero en français : Je suis l’hiver, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / ROMAN NOIR / VILLE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

On peut aussi lire sur AnnA mon commentaire sur Je suis l’hiver de Ricardo Romero :

CHRONIQUES

Jean-Christophe RUFIN

FRANCE / MEXIQUE

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Il a été ambassadeur de France, enseignant, président d’une ONG. Il est médecin. Il a publié une trentaine d’ouvrages.

Notre otage à Acapulco

2022

J’avoue ne pas avoir lu les précédentes aventures d’Aurel Timescu, le héros (si l’on peut dire) récurrent de Jean-Christophe Rufin, un vague consul-enquêteur qui n’a qu’un seul but dans la vie, en faire le moins possible.

Cette fois il est envoyé par ses supérieurs du Quai d’Orsay au Mexique : une jeune femme, Martha Laborne a soudain disparu, ou tout au  moins cessé d’envoyer de ses nouvelles. Ce serait un cas assez banal si Martha n’était la fille d’un ex-ministre en pleine campagne électorale pour retrouver son poste de député.

Aurel découvre Acapulco, une ville qui a été la Perle du Pacifique, un des principaux attraits touristiques mexicains dans les années de l’après 2ème guerre mondiale, fréquentée par les vedettes hollywoodiennes et qui depuis a périclité, gangrenée par la guerre entre cartels de la drogue. Il décide d’ailleurs de loger dans un ancien palace qui avait appartenu à Johnny Weissmuller et à John Wayne, lieu idéal pour passer une ou deux semaines de farniente total à regarder les somptueux couchers de soleil sur la mer. On lui a demandé en haut lieu de garder la plus grande discrétion, le sachant peu doué pour l’action.

Hélas, il aime bien parler et de confidence en indiscrétion, il se trouve malgré lui en train de faire avancer, bien involontairement, une enquête qui ne dit pas son nom.

Cette parodie un peu absurde de roman d’espionnage ou/et de polar est savoureuse, on suit avec sympathie Aurel, personnage peu charismatique, peu flatté par la nature mais qui ne se méprise pas pour autant. Il a quelque talent et il est assez bon pianiste pour animer les soirées de week-end de son hôtel avec un réel succès, dû en partie à une bonne dose de mezcal ou de tequila, on ne sait plus très bien. À côté de ça, il en fait le moins possible pour découvrir quoi que ce soit sur Martha Laborne. Et pourtant, bien malgré lui, les renseignements se multiplient. L’ambassadeur de France à Mexico, assez peu diplomate dans son comportement, joue un rôle ambigu, mais c’est aussi le rôle de chacun des comparses, officiels et officieux, qui n’est pas clair, ce qui rajoute un charme à ce roman hors normes.

Un roman dont le côté documentaire n’est pas négligeable. Les deux époques d’Acapulco vivent et revivent par les yeux d’Aurel : faste tape-à-l’œil des stars d’Hollywood, bagarres sanglantes au coin des rues dans l’actualité, avec des personnages douteux, les plages ensoleillées et les échoppes pour touristes (il y en a encore), Jean-Christophe Rufin décrit cela avec un grand talent. Il découvre aussi des aspects moins connus des cartels, par exemple certains contacts qu’ils entretiennent entre eux au-delà de la guerre sans merci qu’on connaît. Il y en a tout de même seize rien qu’à Acapulco. C’est aussi une autre vision des caïds que montre le roman, bien moins manichéen que celle propagée la plupart du temps.

On ne peut qu’être satisfait d’une lecture qui distrait, qui amuse et qui témoigne. C’est le cas de ce Notre otage à Acapulco, une réussite de plus de Jean-Christophe Rufin qu’on avait pu apprécier dans des genres différents.

Notre otage à Acapulco, éd. Flammarion, 382 p., 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / POLAR / HUMOUR / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.

Notre otage à Acapulco peut renvoyer à plusieurs romans déjà commentés sur AnnA : Des châteaux en enfer de Vilma Fuentes, sur le moment où Acapulco glisse du tourisme de luxe vers le narcotrafic, thème souligné dans Notre otage à Acapulco, ou, dans un autre genre, Le conseiller, de Jean-Christophe Potton, sur les coulisses d’une autre ambassade de France (en Uruguay), un roman plein d’humour comme Notre otage à Acapulco.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Mercedes ROSENDE

URUGUAY

Mercedes Rosende est née à Montevideo en 1958. Après des études de Droit, elle a partagé son activité entre des expertises dans le domaine politique, le journalisme, l’enseignement et la littérature, des romans noirs en particulier.

L’autre femme

2011 / 2022

Úrsula vit à Montevideo, elle est traductrice, obèse, un peu dépressive, un peu jalouse de sa sœur Luz dont la vie semble exemplaire surtout depuis qu’elle a épousé un riche entrepreneur. L’assassinat de leur tante Irene un an plus tôt (le meurtrier purge sa peine en prison) ne semble pas l’avoir traumatisée plus que ça.

Úrsula qui lutte contre divers soucis, les talons agressifs de sa voisine du dessus qui parcourt encore chaussée son appartement à point d’heure, les dizaines de kilos en trop, l’urgence de textes à rendre au plus vite, reçoit un jour un curieux coup de fil à propos de son mari qui vient d’être enlevé. OK, oui, mais elle n’a jamais eu de mari.

L’action se déroule en sept jours, une semaine de la vie d’ Úrsula, avec ses réunions aux Obèses Anonymes, le contact multiquotidien avec son frigo bien rempli de bonnes choses puis avec le micro onde, ses visites chez sa sœur et ses incertitudes nouvelles : que faire quand un des ravisseurs prend contact avec elle ? Avouer qu’elle n’est pas mariée, faire l’autruche ou profiter de la situation ?

Avec beaucoup de roublardise (bien venue) et un humour fracassant, Mercedes Rosende nous mène en bateau. Si toute lecture, surtout en Amérique latine, est une sorte de jeu entre auteur et lecteur, elle est redoutable, s’amusant à nous troubler, à nous faire nous poser des questions qu’on croit résoudre pour nous rendre compte que non ! Alors on subit ravis l’histoire, presque aussi impuissants que le Santiago Losada qui croupit menotté dans son sous-sol humide, qui attend la lumière de sa libération pendant que nous attendons la lumière de la solution. Qu’il est bon de s’abandonner à la main experte de l’auteure qui, elle, sait où elle va !

Les règles du roman noir sont respectées, les personnages sont bien dessinés, l’action avance à bon rythme, seulement interrompue par des flashes sur la vie ordinaire dans la capitale uruguayenne, les pièges (pour les personnages et pour le lecteur) se suivent, les psychologies s’affinent avec (sans jeu de mot) un gros plan continu sur ce que ressent une femme obèse, vision très drôle mais jamais dégradante, au contraire. On a les rendez-vous discrets, l’homme menotté, le .38 chargé, les personnages troubles et une bonne proportion de trahisons. Et, en plus de tout cela, Mercedes Rosende pratique un humour qui s’attaque à tout, la société bling bling, les petits paumés qui s’y croient, les femmes trompées et trompeuses.

Une fois encore, je conseillerai au futur lecteur de ne pas lire la quatrième de couverture qui en dit un peu trop. Il se réservera ainsi une lecture qui ne pourra que l’emballer.

L’autre femme, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Marianne Million, éd. Quidam, 238 p., 20 €.

Mercedes Rosende en espagnol : Mujer equivocada, ed. Sudamericana (2011) / El Buho de Minerva, Valencia (2016).

MOTS CLES : URUGUAY / ROMAN NOIR / HUMOUR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS QUIDAM.

CHRONIQUES, ROMAN EQUATORIEN

Mónica OJEDA

EQUATEUR

Mónica Ojeda est née en 1988 à Guyaquil. Après des études littéraires à l’Université catholique de Guayaquil puis à Barcelone, elle publie son premier roman en 2014. Elle est auyssi l’auteure de deux recueils de poésie et de nouvelles. Elel vit à Madrid depuis plusieurs années.

Mâchoires

2018 / 2022

Qu’arrive-t-il à Fernanda Montero, jeune adolescente qui vit à Guayaquil, la « Perle du Pacifique », qui étudie dans le meilleur établissement à des kilomètres à la ronde, le Collège-Lycée Delta, High-School-for-girls, qui est au centre d’un groupe de jeunes filles issues de la meilleure société locale, ses camarades de classe ? Elle se retrouve séquestrée dans une cabane, une ferme désaffectée en pleine forêt équatoriale. Et qui la retient ainsi sans lui offrir le moindre soin ? Une de ses professeures, Clara López Valverde, surnommée Miss Bovary latina par ses élèves et Génisse par sa mère. Comment se retrouvent-elles dans une telle situation ?

Mónica Ojeda raconte ce que sont l’une et l’autre, une toute jeune adolescente passionnée de mangas et de films d’horreur, pas de livres, c’est barbant, bien que la Bible, avec ses propres horreurs soit bien au programme du lycée catholique, une jeune fille qui joue avec ses copines à mettre en scène ses lectures, souvent à  la limite du danger, et une vieille fille qui ne se remet pas de la mort de sa mère qui pourtant la méprisait ostensiblement.

D’une génération à l’autre, on domine ou on est dominée, parfois écrasée, cela ne se fait pas toujours dans le sens auquel on pourrait s’attendre. Le redoutable Opus Dei, sorte de secte semi secrète qui agit au sein de l’Église catholique, gère le collège-lycée d’élite réservé aux classes dites elles-mêmes dominantes, mais il arrive malgré tout que ce soit les délicieuses élèves qui prennent le dessus sur des professeures dépassées. Il arrive encore plus  souvent, quotidiennement, que dans le groupe d’élèves, les victimes souffrent sans oser le montrer… Et les profs aussi.

Dans ce monde, tout est d’une certaine manière retourné, ainsi le noir n’est plus la couleur du mal, du danger, de l’horreur, c’est le blanc qui l’a remplacé, la lumière révèle les horreurs alors que l’obscurité les dissimule, le blanc devient la couleur de référence des adeptes de la terreur, une terreur qui s’exhibe au quotidien, dans le collège, dans la demeure abandonnée que les filles ont pris pour cadre de leurs expériences douteuses : la chambre des horreurs qu’elles ont aménagée est peinte en blanc.

Le corps a une place centrale dans cette histoire de filles qui se cherchent, dans cet univers sans le moindre mâle (on a, très fugacement, l’apparition de deux ou trois garçons qui ne font que passer, le seul professeur masculin, surnommé Cul-Cosmique par ces demoiselles, n’est en rien un modèle de virilité). Corps qui font souffrir d’autres corps, corps qui souffrent de par leur nature et aussi par ce que leur imposent leurs copines, leurs professeures, leurs parents.

Le lecteur reçoit des chocs successifs, il a la chance d’être extérieur à ces violences répétées, il lui faut la lucidité de l’auteure mais il est subjugué (c’est le mot) par la puissance de la narration, l’originalité du style dont les images inattendues sont saisissantes, dont la poésie est sauvage et prenante, qui nous fait littéralement plonger dans l’inconscient des personnages. Bravo à la traductrice d’avoir su la rendre ainsi en français.

L’ultra violence qu’on pourrait qualifier d’intime envahit ces pages, elle est devenue pour ces très jeunes filles la façon privilégiée de s’exprimer. Amour, douleur et plaisir ne font plus qu’un, on a peur de ce que l’on désire le plus.

Et nous, lecteurs, sommes pris dans cette spirale de plus en plus étroite, étouffante, fascinante. Un roman qui laissera des traces.

Mâchoires, traduit de l’espagnol (Équateur) par Alba-Marina Escalón, éd. Gallimard, 319 p., 21 €.

Mónica Ojeda en espagnol : Mandíbula, ed. Candaya, Barcelona.

MOTS CLES : EQUATEUR / PSYCHOLOGIE / HORREUR / VIOLENCE / SOCIETE / ROMAN NOIR / EDIITONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.