CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Caryl FÉREY

FRANCE

FEREY, Caryl

Caryl Férey est né en 1967. Plusieurs de ses romans ^policiers ont décrit la réalité latino-américaine.

 

Paz

2019

 

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.

Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle  où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.
Justement dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables.

Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays, père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.

Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant.  Je le recommande vivement.

Louise Laurent

Paz de Caryl Férey , éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN POLICIER / ROMAN NOIR / VIOLENCE  / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

 

FEREY, Caryl Paz

CHRONIQUES

Raúl ARGEMÍ

ARGENTINE

Né en 1946 à La Plata. Auteur de théâtre et directeur de troupe avant la dictature, il est emprisonné pendant es années. Au retour de la démocratie, il se consacre au journalisme et à la littérature, roman noir et récits pour la jeunesse.

ARGEMI, Raul

 

 

À tombeau ouvert

2015 / 2019

Raúl Argemí a participé dans les années noires de l’Argentine à la lutte armée, comme ses personnages. Emprisonné pendant des années, il s’est ensuite consacré au journalisme et au roman, policier ou roman noir. Il revient avec À tombeau ouvert qui comblera ses lecteurs habituels et sera une belle découverte pour les autres.

Au temps de la dictature militaire argentine, qui a commencé en 1976, le narrateur, militant politique, a mené une vie pleine de dangers : fausses identités multiples, armes chargées en permanence, etc. Il a même dû prendre en charge une jolie somme, 300.000 dollars, confiée jadis à un proche de Che Guevara. La somme est mise à l’abri dans une banque (suisse, on n’en est pas à une contradiction près). Les dollars, ou francs suisses, ou pesos argentins, on ne sait plus, pourraient-ils être récupérés, et par qui ?

Difficile de dire s’il s’agit d’une, de deux, de combien d’histoires, le protagoniste, non seulement a plusieurs noms, il donne l’impression d’avoir aussi plusieurs personnalités et, en tout cas, c’est sûr, il a vécu plusieurs histoires. C’est ce qui rend ce roman passionnant. Notre Carles, Carlos ou Juan a toutefois une ou deux constantes en lui, le manque de confiance en à peu près tout, les sociétés de notre monde moderne, les autres êtres humains, les institutions. Une autre constante est sa paranoïa envahissante, mais de cela il est conscient. La troisième est ce fond de religiosité, ce catholicisme fait de culpabilité et de pénitence qu’il ne peut réfréner malgré son sincère engagement militant : l’ascétisme du révolutionnaire rejoint l’ascétisme religieux.

« Le cours du temps n’est linéaire qu’en apparence », dit-il à un certain moment, cette phrase illustre parfaitement ce qu’est le roman : Madrid, Buenos Aires, Barcelone, les années 1970, 80, 2010, cohabitent dans un jeu de miroirs.

Certains des personnages ont passé des années dans les « pavillons de la mort », des récits, témoignages directs, sont poignants et apportent à la difficile enquête une profondeur humaine qu’on rencontre rarement dans ce genre de récits.

Raúl Argemí nous emmène aussi nous promener dans les marigots d’une politique qui se mêle au marketing douteux. La nullité d’un Catalan ambitieux que notre Carles (ou Juan) accepte d’épauler contre quelques avantages, est d’une féroce drôlerie que Raúl Argemí accentue par ses remarques ironiques si réalistes. Car, malgré le sujet grave et l’action tendue, il ne manque pas une occasion de faire sourire par des saillies qui rendent dérisoires l’agitation qui règne des deux côtés de l’Atlantique.

À tombeau ouvert  n’est pas qu’un roman noir de plus, la richesse des thèmes abordés, la façon de les aborder, l’humour qui n’empêche à aucun moment la profondeur lui donnent un supplément d’âme.

À tombeau ouvert, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Payot & Rivages (coll. Rivages/Noir), 333 p., 22,50 €.

Raúl Argemí en espagnol : A tumba abierta, ed. Navona / Los muertos siempre pierden los zapatos  / Penúltimo nombre de guerra / Patagonia Chu Chu, ed. Algaida, Séville.

Raúl Argemí en français : Le Gros, le Français et la Souris / Les morts perdent toujours leurs chaussures / Patagonia tchou-tchou / Ton avant-dernier nom de guerre, éd. Payot & Rivages (coll. Rivages Noir) / Les aventures de Léon,  p(eu)reux chevalier, 2 tomes, (récits pour enfants), Mijades éd.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR / SOCIETE / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS RIVAGES.

ARGEMI, Raúl A tombeau ouvert

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

ACTUALITE, ROMAN ARGENTIN

Décès du romancier argentin Juan Martini

Juan Martini, né à Rosario en 1944, est décédé dimanche dernier à Buenos Aires. Il a publié nouvelles et romans, des polars appréciés en Amérique et en Europe. La vida entera a été publié en France en 1995 chez Maurice Nadeau. Plus récemment, en 2015,  les éditions Asphalte ont proposé aux lecteurs français Puerto Apache (2002).

Voici ce que j’en disais au moment de sa sortie française :

 

MARTINI, Juan

 

 Puerto Apache

2002 / 2015

 

Buenos Aires, dans la zone portuaire. Puerto Apache est un quartier squatté au début des années 2000 qui a tenté de s’organiser pour ne pas devenir bidonville mais qui s’est, malgré tous les efforts de quelques uns, enfoncé dans le désordre et la misère. Ses habitants se voient comme de vrais Portègnes tout en se sentant exclus d’une vie « normale ». C’est cette situation ambiguë que nous décrit Juan Martini, né en 1944, dont le roman La vie entière a été publié par Maurice Nadeau en 1998.

Puerto Apache est plus un documentaire qu’un roman. Il y a bien une intrigue, une enquête que mène le narrateur, enchaîné et torturé dans les premières pages, qui cherche à savoir qui est à l’origine de cette « punition ». Mais l’auteur s’intéresse davantage à la description de ce curieux quartier et à la vie quotidienne de ses habitants, pas vraiment bidonville, mais encore moins zone résidentielle. C’est une ancienne friche industrielle récupérée par un groupe de jeunes gens sinon politisés du moins engagés pour lutter contre la misère qui, dans ces années 2000, a gagné une bonne partie de la société argentine. Ils se sont lancés dans cette aventure de réhabilitation d’une zone qui n’appartenait apparemment plus à personne et dont ils auraient pu faire un quartier tout à fait habitable. Ce projet, enthousiasmant sur le papier, se révèle bancal une décennie plus tard et, s’il reste toujours un certain enthousiasme, c’est pourtant l’amertume qui domine. Tout avait été prévu, il y a un cinéma populaire et même un début de cimetière, mais les réalités matérielles ont peu à peu dévoré les grandes idées : pour survivre il faut parfois voler, dealer, flirter avec la vraie délinquance.

C’est ce qui est arrivé au Rat, le narrateur. Son enquête avance plutôt lentement mais donne lieu à des rencontres qui permettent à l’auteur de nous faire partager des moments de la vie de ces oubliés de la société qui pourtant parviennent à exister par eux-mêmes malgré tous les obstacles.

Juan Martini : Puerto Apache, traduit de l’espagnol (Argentine) par Julie Alfonsi et Aurélie Bartolo, éd. Asphalte, 224 p., 21 €.

Juan Martini en espagnol : Puerto Apache, Sudamericana, 2002.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION/ EDITIONS ASPHALTE.

MARTINI, Juan Puerto Apache

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Kike FERRARI

ARGENTINE

FERRARI, Kike

 

Pas commune, la trajectoire de Kike Ferrari, né en 1972, balayeur dans le métro de Buenos Aires, représentant syndical et écrivain. Il a obtenu le Prix Casa de las Américas en 2009. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et d’une demi-douzaine de romans.

De loin on dirait des mouches

2011 / 2012/2019

Ça trafique un max, autour du señor Machi, il faut savoir ce que l’on veut, et lui, il le sait. Et ce qu’il voulait, il l’a : il est riche, très riche, il se trouve plutôt bel homme. Les autres, on ne sait pas ce qu’ils pensent de lui, de toute façon il n’y a que son avis qui compte. Et il est craint de tous, sauf peut-être de sa femme, qui le méprise. Et enfin il est bien entouré : Pereyra, son homme de main au langage fleuri, vulgaire diront les mal intentionnés, ne se gêne pas pour buter tout ce qui peut déranger le patron.

L’ennui, quand on fréquente des gens infréquentables, c’est qu’il arrive un moment où on ne sait plus à qui on peut faire confiance. C’est vraiment pas juste ! Il se sent vraiment désarmé, le pauvre señor Machi, quand il découvre dans le coffre de sa belle BMW un cadavre dans un état déplorable. Il se voit obligé de s’en occuper tout seul.

Kike Fernández ne se contente pas d’un récit seulement noir, il nous fait pénétrer dans l’intimité de son patron-magouilleur, dans son intimité, c’est bien le cas de le dire car le brave homme est porté sur le sexe, et aussi sur diverses drogues, sans parler de petites pilules bleues qui font parfaitement le lien entre les deux ; d’élégantes menottes en fourrure (synthétique) roses donnant une touche de distinction sophistiquée, pense-t-il aux ébats. Elles auront hélas un rôle dans l’« affaire ».

Peut-on compatir à ses malheurs, pas vraiment ! Son problème majeur, c’est qu’il se croyait inattaquable, qu’il avait soigneusement verrouillé son immunité (au cas où… tout de même), mais qu’il n’est plus certain de rien désormais. La réalité rejoint la fiction quand on croise un homme jadis condamné pour avoir assassiné ses parents et qui, tout juste sorti de prison, est devenu l’avocat d’une association qui milite pour les droits de l’homme qu’il a joliment arnaquée, et qui a à voir avec notre señor Machi.

Kike Fernández en effet ne cantonne pas son récit aux dérives de son « héros ». Il profite de la noirceur du personnage pour donner une idée grinçante de la vie publique argentine avec, toujours, le fantôme de Juan Perón qui n’est jamais parvenu à s’effacer. Même si Machi, prudent, a tout fait pour ne se rapprocher franchement d’aucun parti politique, il a mené ses juteuses affaires en suivant inconsciemment le modèle péroniste et ne cesse de rappeler qu’on est « en famille » quand on travaille pour lui… Hum ! Bien sûr ce sont ses employés, et s’ils sont ses employés, c’est bien qu’ils lui appartiennent et donc on peut faire ce que l’on veut de ce qui nous appartient, non ?

La lecture de ce roman est véritablement réjouissante : on y trouve le suspense, la psychologie, la société, la morale, mais sous la forme d’un humour extrêmement cruel mais tellement sain, puisqu’il dézingue un pourri. Kike Fernández nous venge brillamment, si nous faisons partie des gens honnêtes, des lecteurs honnêtes. C’est gonflé et, je le répète, réjouissant !

De loin on dirait des mouches, traduit de l’espagnol (Argentine) par Tania Campos, 227 p., éd. Albin Michel. 18 €.
Kike Fernández en espagnol : Que de lejos parecen moscas , ed. Amargord, Madrid., 2011 / ed. Alfaguara, Madrid, 2018.
De loin on dirait des mouches a été publié en français en 2012, éd. Alvik.

 

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR / SOCIETE / POLITIQUE / HUMOUR.

FERRARI, Kike De loin on dirait des mouches

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

 

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

La transparence du temps.

2018/2019

Quelle joie de retrouver Mario Conde, l’ex-policier qui vit à La Havane, dont les enquêtes nous avaient aidés à connaître une ville attachante et malade, vivante pourtant, lumineuse et chaude, gangrenée par la misère et la corruption mais qui tient bon. Mario Conde se voit vieillir : encore un mois et il aura soixante ans… Est-on vieux à soixante ans ? La question, terrible pour lui, est mineure, en comparaison de celle qu’il aura à résoudre.

Un de ses anciens compagnons de lycée prend contact avec lui : il vient de se faire détrousser par celui qu’il croyait être un petit ami fiable et fidèle et qui n’était qu’un gigolo. Meubles et bijoux ont disparu avec une sculpture ancienne à laquelle il tenait beaucoup.

Les premiers épisodes de la série Mario Conde étaient brefs, la résolution du mystère allait bon train, toujours complétée par des remarques sur l’état de l’île au moment où le régime castriste donnait des signes de faiblesse, ce qui faisait leur richesse. Cette fois Leonardo Padura prend son temps. La Havane, en 2014, l’époque de l’enquête, est un des centres du roman et donne lieu à de longues et très impressionnantes descriptions d’un coin de rue dans le quartier historique ou dans un des bidonvilles qui ont poussé près de là depuis les années 90. La maturité de Mario Conde, qui reste le double de Padura, partageant même avec lui sa date de naissance, lui ‒ leur ‒ permet de donner un avis éclairé sur la Révolution cubaine, son évolution et ses résultats contrastés. Tous les deux, protagoniste et auteur, sont toujours aussi clairvoyants et honnêtes par rapport à ce qui les entoure.

La recherche de Mario Conde n’est pas pour autant négligée. Où sont passés les bijoux qui ont potentiellement une jolie valeur ? Où est passée surtout la statue de la vierge dont on n’arrive pas à connaître l’origine de façon certaine ? Mais là, le narrateur se dissocie du  personnage, il en sait bien plus que lui. Ayant bénéficié depuis Les brumes du passé (la dernière apparition de Mario Conde), de la double expérience de L’homme qui aimait les chiens et de Hérétiques, romans purement historiques, il va fouiller dans un passé espagnol ou catalan (la statue est-elle d’origine catalane ou andalouse ?) et remonte de l’époque de la guerre civile jusqu’au Moyen-Âge.

Le double documentaire accompagne alors la quête de la statue. La description d’une ville croulant de plus en plus sous la misère, pas seulement dans ses bidonvilles, mais conservant malgré tout quelques oasis de luxe comme les diverses résidences des collectionneurs d’art alterne avec une évocation précise et détaillée des croisades, des origines diverses des images qualifiées de saintes puis de miraculeuses.

La lenteur de l’action et l’abondance de la partie historique peuvent surprendre le lecteur qui a fait de Mario Conde son proche depuis des années. Leonardo Padura a voulu aller au fond des choses, le curieux chapitre d’autocommentaire le confirme.

La transparence du temps, nouvel épisode de la série des Mario Conde, permet en tout cas de retrouver un univers que Leonardo Padura nous a rendu familier, enrichi cette fois d’incursion dans un passé lointain, et de refaire un bout de route avec des personnages amis à jamais.

La transparence du temps de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) Par Elena Zayas, 430 p., 23€.

Leonardo Padura en espagnol : Ses œuvres ont été éditées en Espagne par Tusquets.

Leonardo Padura en français, chez Anne-Marie Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN NOIR / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE

PADURA, Leonardo La transparence du temps

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN ARGENTIN

J.P. ZOEY

ARGENTINE

zoeey, j.p.

Pendant huit ans, le mystérieux J.P. Zooey a réussi a garder un silence complet sur son identité. On savait seulement qu’il était né en 1973 à Buenos Aires. En 2017, il a fini par se dévoiler : il est professeur de communication à Buenos Aires et se nomme Juan Pablo Ringelheim.

 

Te quiero

2014/2016

Un mystérieux auteur, que nul ne connaît, même pas ses éditrices ni ceux qui l’interviewent, un texte envoûtant, qui tout en étant lui-même peut évoquer une foule de références, au cinéma ou dans le roman du XXème siècle mais qui est complètement ancré dans l’univers d’aujourd’hui, voilà de quoi intriguer et inciter tout lecteur désireux de découvertes et d’originalités à ouvrir ce Te quiero et à décoller pour un trip d’enfer ou de paradis !

Rien que du banal pour commencer : un garçon, une fille, une histoire d’amour qui commence, jour après jour, entre une pizza aux épinards et le jus d’orange du petit déjeuner. Mais elle s’appelle Bonnie, il s’appelle Clyde, ils vivent à Buenos Aires et leur aventure navigue entre le quotidien et l’imagination et les rêves, les fantasmes qui se réalisent peut-être, ou pas.

Clyde est, ou veut être écrivain, il est à chaque instant à l’affût d’idées nouvelles, d’images incongrues, de situations bizarres à caser dans son prochain récit. Et le plus souvent le plus invraisemblable se trouve au coin de la rue. Bonnie est fantasque à souhait, elle rêve d’un tendre dialogue sur un lit de soie avec un lapin à taille humaine, ou désire être une plume blanche qui volerait dans l’air avant d’être avalée par un saumon : une mine pour Clyde. Mais ils sont quand même deux êtres qui découvrent qu’ils s’aiment réellement dans leur vie réelle. Face à face dans un café, en chatant ou en échangeant sur Skype, ils échangent banalités, souhaits, regrets et poésie.

On baigne dans une atmosphère étrange, planante, un détournement plein de charme du roman noir, mais un détournement vers quoi ? Vers un roman noir et rose, subtilement angoissant parfois dans lequel un désespoir rampant est masqué par des envolées poétiques ou surréalistes.

On regrette parfois de manquer de notions psychanalytiques, et puis tout de suite après on se dit que non, qu’il vaut mieux oublier toute explication éventuelle, et visualiser par exemple les belles images dites par Bonnie et en profiter plutôt que d’analyser. On est dans un roman où le lecteur subit délicieusement la volonté légère et prenante du mystérieux auteur.

J’ignore si on peut qualifier Te quiero de roman expérimental, laissons le débat aux spécialistes, il ne fait aucun doute que, s’il en a plusieurs caractéristiques (la nouveauté de la tonalité générale), on peut aussi le rapprocher de ce qui pourrait bien être certaines de ses racines, comme le roman nord-américain proche de William Burrought ou le Contretemps de Charlie Smith pour sa noirceur feutrée, comme plusieurs œuvres de Georges Perec, pour la neutralité blanche du constat, ou encore comme les situations flippantes des films de Jacques Rivette, Le Pont du Nord  ou Céline et Julie vont en bateau. « Le sérieux a mauvaise presse », dit un personnage secondaire. Que c’est vrai dans Te quiero, dont la fin nous invite à poursuivre la rêverie, notre rêverie.

 

Te quiero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. Asphalte, 144 p., 15 €.

J.P. Zooey en espagnol : Te quiero, éd. Paprika, Buenos Aires / Los electrocutados, éd. Alpha Decay, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR /PSYCHOLOGIE / SOCIETE.

zoeey, j.p. te quiero