CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

ROMAN PERUVIEN, ROMAN VENEZUELIEN, V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène. Après un premier recueil de micro récits bien accueillis par la critique et les lecteurs, voici son premier roman.

El dolor de la sangre

2022

Martha vit à Lima depuis quinze ans. Elle a quitté le Venezuela, son pays natal, pour pratiquer son métier de photographe pour lequel elle est reconnue en Amérique latine. Son agent lui annonce qu’elle est invitée pour une série de photos de la fille d’un ministre vénézuélien qui elle-même veut entrer en politique. Ces photos glamour seraient une jolie introduction dans le milieu en passant par les revues qu’on appelle populaires.

Ses relations avec sa famille qui vit toujours à Caracas (une mère, deux sœurs et un frère, Rodrigo), sont réduites à presque zéro, Martha semble très réticente à se rapprocher d’eux si l’occasion se présentait et elle n’envisage même pas de leur annoncer sa venue pour quelques jours. Elle ne parle jamais de son passé familial avec ses amis et essaie constamment de le refouler. L’évocation de son frère en particulier lui est pénible, comme celle de l’attitude de la mère, dont le fils est celui à qui on pardonne tout, au détriment des trois filles.

À son arrivée à Caracas, elle est surprise d’être accueillie par Rafael, un ancien voisin et ami d’enfance, qui était un petit garçon timide, amoureux en secret de Martha. Il a visiblement réussi, ne se déplace qu’en voitures blindées surveillées par des gardes du corps. Il lui avoue être à l’origine de son invitation pour les séances photos et, plus tard, lui conseille vivement d’aller rendre visite à sa famille.

On reste au plus près des réactions de Martha, partagée entre sa réussite professionnelle qui, sur place, semble ne plus compter pour les collègues vénézueliens, et sa redécouverte d’une ville où elle a passé son enfance et son adolescence et qui, en quinze ans, s’est considérablement dégradée. Kathy Serrano a su rester au plus près de cette femme assez éloignée des conflits politiques pour voir avec un regard qu’on pourrait qualifier de neuf des réalités souvent déformées pour des raison purement idéologiques : elle découvre des pénuries qui touchent directement la vie de chaque jour, une corruption qui, bien que cachée, se révèle un peu partout et une violence qui n’existait pas quinze ans plus tôt : il est devenu impossible de sortir seul(e) dans beaucoup de quartiers, même de jour. On est à mille lieues d’une description militante, et celle-ci n’en est que plus forte, plus crédible. Le féminisme, discret mais efficace, est lui aussi bien présent.

Quant aux silences qui pèsent sur les relations familiales, les mystères se dévoileront peu à peu, un équilibre qui ne peut que se détruire a été établi grâce à des non-dits, là aussi la romancière a très bien réussi à maintenir une sorte de suspense psychologique qui révèle peu à peu, sans trop en dire, ce que même Martha avait tenté de refouler.

Le portrait de cette femme est la grande réussite du roman : le combat entre ses faiblesses et sa force naturelle est le moteur du roman, rien n’est éludé, ce que le lecteur pourrait voir comme des défauts est simplement une partie d’elle, de nature, elle règne sur un récit qui, autour de quelques personnes, est aussi celui d’un pays qui souffre mais qui survit, comme Martha.

El dolor de la sangre, ed. Planeta Perú, 204 p.

MOTS CLES : PEROU / VENEZUELA / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FEMINISME / EDICIONES PLANETA.

Mon commentaire, sur AnnA, en novembre 2019, sur le recueil de nouvelles de Kathy Serrano : Húmedos, sucios y violentos.

CHRONIQUES

Pola OLOIXARAC

ARGENTINE

Pola Oloixarac (pseudonyme de Paola Caracciolo) est née à Buenos Aires en 1977, est journaliste, traductrice et l’auteure de trois romans. Elle vit à Barcelone.

Mona

2019 / 2022

Mona? romancière péruvienne résidant aux États-Unis a quelques petits défauts, l’alcool et des antidépresseurs pris en quantité, elle peut être un peu nymphomane quoique frustrée. Elle a aussi de grandes qualités : c’est une observatrice douée et son premier roman vient d’être sélectionné pour un prix renommé en Suède. Elle est née au Pérou, a séjourné dans divers pays et vit en Californie.

Au bord d’un lac de rêve, Meeting réunit des auteurs venus du monde entier qui passent quelques jours en rencontres dites littéraires avant la proclamation du prix prestigieux. Mona écoute et regarde, elle se souvient aussi. Elle écoute les échanges entre ces créateurs, certains qui ont produit des séries de best sellers, d’autres qui sont restés de parfaits inconnus en dehors de leur cercle proche, certains qui sont même apeurés par un peu de lumière sur eux, d’autres qui sont persuadés d’être le centre du monde littéraire… et d’être le futur lauréat.

Mais Mona ne se limite pas à ironiser sur la vanité, bien réelle, de ce spectacle, il lui arrive d’être émue, par un témoignage, par un aveu échappé, même si l’ironie domine. On n’est pas étonné du nombrilisme, discret, caché souvent, du snobisme, du pouvoir de la mode, qu’on rejette violemment ou qu’on admire béatement, on l’est en revanche des fêlures secrètes que Mona débusque, des blessures qui se donnent ou qui se reçoivent, inconsciemment ou pas. Le regard de Mona est implacable mais juste. On n’assiste pas à un jeu de massacre, seulement à la réunion de gens artificiellement confrontés à eux-mêmes et à leur art, à l’art. Implacables aussi sont les phrases de Pola Oloixarac pour caractériser les silhouettes croisées. Quelques mots lui suffisent pour faire connaître celui ou celle qui apparaît devant Mona.

Discret et omniprésent, au centre de tout sans que cela soit une évidence, se trouve le corps, le corps qu’on cache ou qu’on dévoile. Celui de la grosse traductrice un peu aigrie, celui, attirant le plus souvent, de quelques auteurs mâles, celui d’un renard assassiné. Celui de Mona surtout, qui lui réclame ses doses d’alcool et de médicaments, qui souhaiterait attirer mais qui hésite à le faire, qui probablement a souffert, on s’en doute. Malgré les apparences, elle est pudique, Mona.

Le vrai féminisme peut être subtil ! Pola Oloixarac est une battante, son style le montre, ce qu’elle raconte est tout sauf tiède. Sa vision de la femme, Mona et les autres écrivaines, est variée (la femme existe-t-elle ?), elle n’est pas combative, ce qu’elle montre de ces femmes-là est une somme de touches qui dévoilent, pour ceux qui veulent voir, une fragilité cachée qui n’est pas faiblesse, elles ont en elles les ressources qu’elles pourront mettre en œuvre si…

L’humour qui imprègne le roman tient non seulement dans l’ironie des descriptions ou dans l’évidence du rapport direct entre l’art et le spectacle, chacun des auteurs joue un rôle (plus ou moins réussi), certains échappent au ridicule, d’autres s’y complaisent sans toujours en être conscients. Cette réunion de vrais bons écrivains est une farce dont nous sommes les seuls à jouir, avec Mona, eux sont les acteurs inconscients des plaisirs qu’ils nous donnent.

Et, superbe paradoxe, malgré l’ironie, la dérision, qui sont les vainqueurs absolus de cette réunion chaotique, comme souvent dans ce genre de réunions, universitaires ou entre auteurs, c’est la Littérature, avec un grand L, qui triomphe, non une comparaison entre écrivains, qui aurait pu être une émulation, non la gloire de recevoir un prix, non une pseudo reconnaissance internationale, la Littérature, c’est-à-dire, écrire dans son coin, aussi bien que possible, et partager un aboutissement qui plaira peut-être… Mona, qui est bien l’aboutissement qu’on a sous les yeux, pourra surprendre mais plaira forcément à un amoureux de la littérature.

En écrivant ces lignes, j’avoue avoir éprouvé une inquiétude un peu glaçante : ressembler aux participants du roman dans leur pédanterie, leur rigidité, leur supériorité affichée et le ridicule qui en découle !

Mona, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 171 p., 19 €.

Pola Oloixarac en espagnol : Mona / Las constelaciones oscuras, ed. Literatura Random House / Las teorías salvajes, ed. Alpha Decay, Barcelona.

MOTS CLES : PEROU / LITTERATURE / CREATION / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, un roman de César Aira raconte lui aussi la réunion, très loufoque, d’un groupe d’écrivains : Le congrès de littérature. Mon commentaire sur AnnA :

CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Arelis URIBE

CHILI

Arelis Uribe est née en 1987 à Santiago. Après des études de journalisme et de communication, elle a participé en tant que journaliste à une ONG militant contre le harcèlement de rue.

Les bâtardes

2016 / 2021

Beaucoup d’Européens pensent que l’Amérique latine est un bloc uniforme où l’on vit de la même façon à La Havane qu’à Buenos Aires, qu’un Mexicain se voit comme le frère jumeau d’un Uruguayen. Rien de plus faux évidemment. Dans la grande diversité des nations, le Chili tient une place un peu à part, en grande partie à cause de sa situation géographique et de sa réalité physique. Très isolé par la barrière andine, tout en longueur, il a été peuplé en nombre plus tard que ses « frères » et voisins, par des vagues successives. Au XXème siècle, le Chili apparaît, un peu comme l’Argentine et l’Uruguay mais avec sa propre originalité, comme le pays latino-américain le plus européen par son mode de vie et par sa vie culturelle, franchement tournée vers le « vieux monde ».

Sa littérature est, c’est vrai, très influencée par celle venue d’Espagne, de France et de Grande Bretagne. Le dernier roman de Jorge Marchant Lazcano, par exemple, De ahí venía el miedo (ed. Tajamar, Santiago, non traduit en français) imaginait une rencontre entre un romancier chilien, Augusto D’Halmar, et deux figures des lettres anglaises au début du XXème siècle. Les sujets le plus souvent abordés par les nombreux écrivains chiliens se situent dans une classe bourgeoise, catholique, aisée et cultivée.

Or Les bâtardes fait figure d’exception. Huit nouvelles, des personnages presque exclusivement féminins, des jeunes filles ou des jeunes femmes élevées dans la classe moyenne, plutôt démunie sans être dans la pauvreté, nous racontent leur quotidien. Ce ne sont pas des héroïnes qui feront changer le monde ni même leur quartier, elles vivent, avec les moyens qui leur sont donnés. Dans ces récits qui partent d’une banalité à laquelle elles souhaitent échapper, sourd une insatisfaction qu’elles font comprendre et partager, une insatisfaction qu’elles espèrent bien fuir bientôt, mais comment ?

Beaucoup de souffrances occultées font surface, sans être spectaculaires, un certain mépris des mieux lotis envers elles, des mâles, en position naturellement supérieure, une hésitation au moment où on doit trouver sa place. Elles se conforment souvent, mais en étant conscientes de l’injustice qu’elles subissent, et aussi de la possibilité de faire changer tout cela. Le style d’Arelis Uribe sert parfaitement cette volonté de montrer très nettement mais sans en rajouter cette infériorité imposée depuis une éternité ce qui n’est plus senti comme la normalité. Tout garde une apparence de calme : les choses sont comme ça, la société fonctionne bien, tout peut durer encore longtemps… Et soudain, un mot, une phrase qui fait jaillir une situation que ces filles ne parviennent plus à accepter… Un espoir de voir qu’il devient possible de se rapprocher d’un certain équilibre, que cet équilibre est à la portée de toutes les femmes chiliennes.

Les bâtardes, à peine 100 pages, est une petite révolution à lui tout seul : par le dépouillement, Arelis Uribe fait mieux que beaucoup de militant(e)s engagé(e)s dans la médiatisation excessive. Elle convainc en gommant tout effet : la vérité est plus forte, ce qui n’empêche pas l’émotion.

Les bâtardes, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon, avec une postface de Gabriela Wiener, éd. Quidam, 128 p., 14 €.

Arelis Uribe en espagnol : Quiltras, ed. Tránsito, Madrid.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS QUIDAM.

On peut lire, sur AnnA, rubrique VO, mon commentaire sur le roman de Jorge Marchant Lazcano cité dans l’article, De ahí venía el miedo.

CHRONIQUES

Gioconda BELLI

NICARAGUA

Née en 1948 à Managua, Gioconda Belli est poète et romancière. Dans les années 1970, elle s’est engagée contRe la dictature somoziste et après l’arrivée au pouvoir des sandiniste, elle a occupé plusieurs postes officiels. Le Prix de Poésie Jaime Gil de Biedma lui a été accordé en octobre 2020 en Espagne.

La République des femmes

2010 / 2021

En pleine campagne présidentielle au Faguas, petite république centraméricaine, le volcan Mitre se réveille et recouvre le pays d’un noir nuage. Quelques jours plus tard, on doit accepter l’évidence : une substance rejetée par l’éruption, en faisant baisser drastiquement le taux de testostérone, a fait des mâles des moutons, non, des agneaux sans défense. Une aubaine pour le PIE (Parti de la Gauche Érotique, dont les leaders (leadères ? leader.e.s ? comment diable faut-il écrire, il n’y a aucun homme dans ce parti ?) vont profiter… et vont se faire élire. La nouvelle Présidente s’appelle Viviana Sansón, elle met sur pied une politique résolument féministe.

Pour arriver au sommet de l’État, une volonté d’acier et beaucoup de hasard ont été nécessaires, un pingouin, incongru sous les tropiques ayant été l’élément déclencheur. La journaliste, veuve et mère d’une fillette est ainsi poussée vers un engagement partagé par un groupe soudé d’amies. Son pays est malade des inégalités et de la corruption des haut-placés. Il ne s’agira pas pour ces femmes courageuses de se « viriliser » mais d’agir en protectrices du pays pour lui apporter de la sérénité et de l’attention, tout simplement, ce qui risque de déplaire à certaines féministes. Et oui, pour penser à l’ensemble des problèmes sociaux, c’est l’imagination qui doit prendre le pouvoir.

L’effet ressenti à la lecture de La République des femmes ressemble à un parcours de montagnes russes : de haut en bas, de bas en haut, du réel (social et politique) vers la fantaisie (un peu folle), puis de la fantaisie (pleine d’espoir, même si elle reste un peu folle) vers un réel qu’on voudrait voir appliquer ici et ailleurs. Les documents d’archives qui parsèment l’histoire de Viviana et les utopies, les efforts de ces femmes à côté de l’inaction des hommes, tout donne à penser et à sourire, amicalement. Quand on sait que Gioconda Belli s’est directement inspirée d’un groupe auquel elle a participé dans les années 1970, elle qui a participé au gouvernement du Nicaragua, La République des femmes  prend un relief considérable.

Forcément on n’est pas d’accord avec tout ce que met en œuvre le gouvernement des femmes, certains excès légèrement farfelus ou carrément discutables, comme l’utilisation du « crédit carbone » ou l’interdiction absolue de tout homme dans les sphères du pouvoir, mais la bonne humeur générale, l’optimisme rayonnant prennent le dessus. Un optimisme tout de même nuancé par l’attentat dont est victime la Présidente au premier chapitre, ce qui plonge tout le roman dans une ambiance assez troublante : le message envoyé par Gioconda Belli est bien double : oui tout cela est possible, mais rien n’est gagné d’avance.

Une république des femmes ! On sait bien qu’on n’y est pas encore, mais si elle ressemblait à celle du roman de Gioconda Belli, on aimerait tenter l’expérience, c’est un homme qui vous le dit !

La République des femmes, traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Claudie Toutains, éd. Yovana, 254 p., 20 €.

Gioconda Belli en espagnol : El país de las mujeres, ed. seix Barral.

Gioconda Belli en français : Le pays que j’ai dans la peau. Mémoires d’amour et de guerre, éd. Bibliophane Éditions.

MOTS CLES : AMERIQUE CENTRALE / NICARAGUA / SOCIETE / HUMOUR / POLITIQUE / FEMINISME / EDITIONS YOVANA.

CHRONIQUES

Claudia HERNÁNDEZ

SALVADOR

Claudia Hernández est née en 1975 à San Salvador. Après des études de journalisme, elle a d’abord publié des récits (elle a reçu en France le Prix Juan Rulfo en 1988), puis des romans. Défriche coupe brûle est le premier traduit en français.

Défriche coupe brûle

2017 / 2021

La situation est confuse au Salvador pour les populations. Tout près, dans la forêt, se cachent des groupes de guérilleros, dont le père de la fillette. On se cache en urgence quand arrivent les militaires ou les paramilitaires et, si on a échappé au massacre, on retrouve les survivants, les survivantes surtout, les hommes ne sont plus là. Dans les collines, il y a ceux qui se sont engagés dans la guérilla et ceux qui s’en sont écartés pour se mettre « à leur compte » : alors, ils pillent et violent et survivent ainsi. Entre le chacun pour soi et la résignation, le village redoute de voir arriver les moments où ces déserteurs viennent chercher des fillettes pour les servir.

Les années 1980 ont été terribles au Salvador. Les pires ravages ont été sur les humains, c’est ce que montre Claudia Hernández en s’attachant au destin des femmes anonymes et aux années qui ont vu s’installer une période d’après-guerre presque aussi invivable que les moments du conflit. Dans le roman, il n’y a aucun nom propre, aucun prénom. Ces femmes anonymes ont vécu, pendant la guerre, elles y ont participé pour beaucoup, elles en ont été les principales victimes. Après la guerre, elles doivent continuer : se réadapter à une nouvelle existence dans un temps de paix qui ne résout pas les difficultés, surtout si ces difficultés concernent aussi la génération suivante, celle des adolescentes de l’après-guerre qui, après être nées en pleine violence et avoir subi toute sorte de privations et parfois bien pire, n’ont aucun repère pour les guider vers leur futur.

Par l’intermédiaire d’une mère qui a participé directement à la guérilla et de ses filles, Claudia Hernández brosse un tableau complet des classes modestes de la société salvadorienne : la lutte pour trouver l’argent du mois, la quête de reconnaissance, l’accès éventuel à l’université, le sort des enfants abandonnés jadis à cause du conflit. Sous la froideur de façade du style (l’auteure emploie l’allusion plus que l’information directe), se dissimulent une profonde humanité, une tendresse pudique pleine de respect pour ces femmes, moins exposées à la lumière que les hommes, « héros » de la guerre, mais au moins aussi efficaces pour gérer des situations impossibles.

Les hommes restent sur la marge. Il y a les prédateurs, d’autres ne sont pas des monstres, c’est le pays qui est dur avec les personnes. Il n’empêche que les filles et les femmes sont en général les perdantes, que les hommes soient  gagnants ou non.

Quel sens a le mot famille dans un pays de nature machiste et déchiré par une guerre civile ? Plus que de famille, rendue impossible par les circonstances, c’est de filiation qu’il s’agit (j’aurais envie d’inventer le mot filliation, avec deux l ), de sororité : femmes et filles reconstituent une nouvelle forme de famille solidaire, un bloc, malgré des divergences inévitables, malgré un éloignement imposé : face à l’inévitable, on tient bon ! C’est inattendu, c’est simple et c’est beau.

L’austérité du style correspond exactement à celle de ce qui est raconté. Claudia Hernández réussit l’impossible : nous rendre proches ces femmes si éloignées de nous, en utilisant un style distancié et minutieux dont la froideur de surface, loin de glacer, nous aide à entrer dans leurs vies. Un premier roman très prometteur.

Défriche coupe brûle, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 21,50 €.

Claudia Hernández en espagnol : Roza tumba quema, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : SALVADOR / HISTOIRE / GUERILLA / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS METAILIE.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Dolores REYES

ARGENTINE

Dolores Reyes est née à Buenos Aires en 1978. Après des études de Lettres classiques, elle est enseignante et militante politique. Mangeterre est son premier roman.

Mangeterre

2019 / 2020

L’adolescente pas vraiment sortie de l’enfance que tout le monde désormais appelle Mangeterre a de bizarres rapports avec la terre dont elle découvre un peu par hasard les étranges propriétés si elle en ingère un peu. Cela lui arrive pour la première fois au moment  où sa mère, en mourant, la laisse seule avec son frère Walter. En mangeant de la terre qui a été en contact avec elles (cela ne concerne que des filles, à une exception près), elle a la douloureuse révélation de ce qui a été le sort de victimes de violences : elle entre littéralement en contact avec elles. Elle ne peut échapper à cette expérience, elle préférerait vivre sa vie d’adolescente en compagnie de Walter, jouer sur sa console avec ses copains, mais elle doit assumer sa condition de medium. Ses dons commencent à être connus dans son quartier, dans sa ville…

C’est un roman réaliste que ce Mangeterre, un réalisme dont les racines sont irréelles. J’ai conscience de n’être pas clair comme de l’eau de roche, il faudra lire ces courts chapitres qui souvent ressemblent à une enquête policière dans l’au-delà pour me comprendre.

Mangeterre est-elle sorcière ou fée ? La vie dans nos sociétés machistes est-elle toute blanche ou toute noire ? Le flic qui devient un personnage central est par exemple d’une humanité saisissante. Pourtant Dolores Reyes n’hésite pas à bien nommer et dénoncer le mal qui se cache mais qui agit. Il apparaît indirectement, sous les traits des victimes, il n’en est que plus présent.

Dolores Reyes a choisi peut-être le meilleur moyen de dénoncer les violences faites aux filles et aux femmes. Sans jamais devenir voyeur (un mot qui n’a pas de féminin !) ni faire de son lecteur lui-même un voyeur, elle s’attaque de façon implacable à l’infâme injustice.

La jeune héroïne navigue entre rêves, divination et vie prosaïque (le manque de bière dans le frigo est un de ses soucis), elle ne distingue pas toujours  tout à fait ce qui est secondaire et fondamental : au lecteur de faire le tri, l’auteure nous y aide.

Mangeterre est une des révélations de cette rentrée en France, un roman d’une grande originalité qui se lit comme un thriller sur un sujet douloureux et tellement actuel.

Mangeterre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. de l’Observatoire, 209 p., 20 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / FEMINISME / VIOLENCE / EDITIONS E L’OBSERVATOIRE.

Les lecteurs qui aimeront ce roman aimeront aussi Les jeunes mortes de l’Argentine Selva Almada (éd. Métailié), sur le même thème,  chronique sur AnnA :

https://wordpress.com/block-editor/post/americanostra.wordpress.com/150

CHRONIQUES

Djamila RIBEIRO

BRÉSIL

 

RIBEIRO, Djamila

Née en 1980 à Santos, Djamila Ribeiro, après des études de philosophie en rapport avec la politique, est une militante féministe reconnue internationalement. Elle est chroniqueuse pour plusieurs revues ou organismes.

 

Petit manuel antiraciste et féministe

2019 / 2020

Le titre le dit clairement, le volume qu’on a entre les mains est modeste, engagé, pédagogique et, j’ajoute, efficace. Née  à Santos, près de São Paulo, elle est la seule élève noire de son école. Après des études de philosophie, elle se consacre à la lutte militante pour défendre les droits élémentaires des femmes et, plus généralement des Noirs, en étant davantage reconnue hors de son pays qu’au Brésil, d’où ce livre qui est un peu un mode d’emploi pour vaincre les préjugés ancrés si forts un peu partout dans le monde, en Amérique latine peut-être encore plus qu’ailleurs mais utile chez nous aussi.

 

En une douzaine de chapitres, l’auteure s’adresse directement à son lecteur pour le mettre face à lui-même par rapport à la question mêlée du racisme et du féminisme : il est difficile et même impossible d’être les deux en même temps puisque la racine de ce mal est dans le refus de voir l’autre comme naturellement semblable à nous. À partir de là, Djamila Ribeiro l’invite (nous invite) à regarder en lui-même pour l’inciter à voir ses propres failles sur le sujet : notre égoïsme naturel ne nous pousse-t-il pas à, sinon mépriser, du moins regarder de haut un homme d’une autre couleur que la nôtre ou une femme, si on est un homme ? C’est très probable. Là est l’intérêt fondamental de la démarche.

On peut faire une réserve, sémantique. J’ai personnellement tendance à me méfier de l’exagération dans l’usage d’un vocabulaire militant, craignant qu’en utilisant des mots excessifs on n’affaiblisse le propos, et c’est parfois le cas ici : parler, en citant un essayiste de génocide quand il s’agit d’ignorer la culture d’un peuple risque, en mettant sur le même plan un concept abstrait et la destruction humaine volontaire de précipiter un lecteur modéré dans l’extrême inverse. Le dilemme n’est pas nouveau : Delphine Seyrig ne fut-elle pas bien plus efficace que les tenantes du mouvement radical des années 1970 pour convaincre en douceur mais sans concession et pour faire avancer la cause féministe ?

Cette légère réserve mise à part (elle touche la forme, pas le fond), ce manuel (pas si petit que ça !) est salutaire : il explique la situation, et surtout il donne des pistes personnelles, pour qui douterait de sa propre opinion, et des arguments à présenter à toute relation, tout ami raciste que l’on peut avoir, conscient ou inconscient, ce qui est fréquent, peu ou pas féministe, ou qui croit être proche des femmes mais qui dans la pratique en est loin. Une des très bonnes idées de l’auteure est de traiter antiféminisme et racisme sur le même pied.

Le sujet, on le sait, est extrêmement complexe et Djamila Ribeiro ne cherche pas à donner une réponse à des questions qui n’en ont pas, qui n’ont pas de réponse tranchée : une troupe d’acteurs blancs peut-elle jouer une pièce sur des traditions amérindiennes ? L’impossibilité d’en monter une en 2018 au Canada ne fut-elle pas bien pire que l’idée du principe ? En revanche, Djamila Ribeiro donne des pistes claires de réflexion, avec un mot-clé, le respect de l’autre.

Un autre intérêt de ce Petit manuel est que s’il est essentiellement axé sur le Brésil (un Brésil d’avant Bolsonaro, rien ne s’est amélioré depuis), il se révèle universel : le machisme est peut-être un peu moins manifeste en Europe, la représentation des non-Blancs probablement moins négligée dans nos médias, au théâtre et dans nos films et dans les séries que nous regardons, le problème de fond est le même ici et là-bas et la lutte contre l’ignorance et ses dérives est aussi nécessaire partout dans le monde.

Prenons donc des leçons pratiques en lisant Djamila Ribeiro, restons vigilants sans tomber dans l’excès inverse, l’excès de scrupule : n’oublions pas l’exemple de Joséphine Baker, vers 1925 (déjà !) qui fit tomber beaucoup de barrières en jouant au premier degré sur les codes en valeur à l’époque : c’est à l’intelligence de triompher, ce que nous dit en toute simplicité ce « petit » manuel pratique.

Petit manuel antiraciste et féministe de Djamila Ribeiro, traduit du brésilien par Paula Anacaona, éd. Anacaona, 132 p., 10 €.

Djamila Ribeiro en brésilien : Pequeno manual antirracista, / Quem tem medo do feminismo negro, ed. Companhia das Letras.

Djamila Ribeiro en français : Chroniques sur le féminisme noir / La place de la parole noire, éd. Anacaona.

MOTS CLES : FEMINISME / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ANACAONA

RIBEIRO, Djamila Petit manuel antiracise et féministe

 

CHRONIQUES

Conceição EVARISTO

BRÉSIL

 

EVARISTO, Conceiçao

Née à Belo Horizonte en 1946 dans une famille très modeste, elle s’est battue pour poursuivre des études secondaires, puis universitaires, jusqu’au doctorat. Elle n’a commencé à écrire que dans les années 1990. Elle est aussi une militante active contre racisme et la misogynie.

 

Ses yeux d’eau

 2014 / 2020

 

On commence à connaître Conceição Evaristo depuis quelques années en France. Née dans une favela de Belo Horizonte, ayant dû lutter pour devenir institutrice, puis professeure, elle a publié depuis les années 1990 des œuvres, poèmes ou narrations, dans lesquelles cohabitent expérience personnelle et même intime et expérience  collective : Conceição Evaristo se considère comme un simple membre parmi les centaines de milliers d’Afro-Brésiliens qui n’ont pas ou très peu la parole dans leur pays.

Dans ces quinze nouvelles le Brésil des gens pauvres et dignes existe sous nos yeux. La ville, les quartiers pauvres, des intérieurs surpeuplés sont le décor de ces histoires de femmes, d’hommes, d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas eu le temps ou la possibilité de savoir qu’ils étaient enfants.

Ce que montre Conceição Evaristo est d’une grande cruauté et d’une grande beauté : les femmes souffrent et résistent, les enfants aussi et les hommes, souvent, pas toujours.

Les histoires racontées sont dures, cruelles, elles décrivent des réalités parfois insoutenables mais qui doivent être vécues au quotidien par ces personnes qui n’en auront pas connu d’autres, enchaînées à perpétuité. Elles peuvent aussi être tendres. La narratrice est tellement proche de ces êtres cassés. Il y a toujours des lueurs de bonté, d’espoir quelque part en eux. Dans ce Brésil de la misère, l’espoir et la bonté ne durent guère mais sont capables de renaître après une éclipse. Rien n’est vraiment stable, le moment de fragile bonheur ne durera probablement pas, mais l’effondrement qui le suit non plus, la vie est ainsi pour ces « petites » gens dont on découvre qu’ils ne sont pas aussi « petits »   que cela, qu’ils peuvent être admirables ou méprisables, qu’au fond ils nous ressemblent.

Et puis il y a les mots, les phrases de Conceição Evaristo. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes, quand elle écrit en prose, des récits, c’est encore de la poésie. Il suffit de lire le premier des textes de ce livre, qui lui a donné son titre. D’emblée, on est plongés dans cette beauté pleine de tendresse, de douceur, de cet amour profond et éloigné de tout effet spectaculaire, la discrétion étant une autre des qualités principales de cette écriture. Pourquoi des effets quand on est totalement sincère ?

On referme ce livre, tonifié d’avoir vu avec des mots de toute beauté tous ces courages modestes qui malgré tout sont vainqueurs des adversités, avec un seul désir, tenter de ressembler à ces femmes et à ces hommes bien plus à plaindre que nous qui pourtant nous donnent des leçons de vie.

Ses yeux d’eau de  Conceição Evaristo, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 192 p., 15 €.

Conceição Evaristo en portugais : Olhos d’água, ed. Pallas, Rios de Janeiro

Conceição Evaristo en français : L’histoire de Poncia / Banzo, mémoires de la favela / Insoumises, éd. Anacaona / Poèmes de la mémoire et autres mouvements, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS DES FEMMES.

EVARISTO, Conceicao Ses yeux d'eau