CHRONIQUES

Luize VALENTE

BRÉSIL

 

VALENTE, Luize

 

Née à Rio de Janeiro, après des études de Littérature et de Journalisme, Luize Valente s’est consacrée à l’histoire, en particulier celle du judaïsme. Elle a publié, outre des essais, trois romans et une pièce de théâtre.

Sonate pour Haya.

2017 / 2019

 

L’auteure brésilienne Luize Valente fait plonger son lecteur dans le drame de la Shoah à travers une famille juive berlinoise dont seuls une jeune femme et son bébé survivront. Elle nous interroge aussi sur le poids du passé, le silence et le secret que maintiennent certaines familles pendant des années soit par dégoût (passé nazi) soit pour protéger les survivants et leur descendance (passé juif). Elle met en valeur également l’humanité inattendue de certains et la lâcheté d’autres, bref la complexité de l’âme humaine.

 

C’est un roman en quelque sorte historique qui apprend entre autres à un public brésilien bien loin de l’Europe la tragédie engendrée par le IIIème   Reich. A travers le parcours d’une famille de notables berlinois, les Eisen, elle retrace les humiliations, la lente et cruelle déchéance, la nuit de Cristal en 1938 et les étapes de la mort programmée qui s’enchaînent. Peu de rescapés par famille : des Eisen il ne restera qu’Adele enceinte à son arrivée au camp.

En parallèle apparaît le capitaine SS Friedrich Schmidt, pur produit de l’Allemagne aryenne et nazie, de la propagande du régime et de l’endoctrinement dès l’enfance. C’est un brillant pilote de la Luftwaffe jusqu’à la blessure qui le rend incapable de voler. On lui confie alors un autre genre de mission qui lui fera prendre conscience de la face sombre du nazisme…

Tous les renseignements fournis par l’auteure sont minutieux, relèvent d’une véritable recherche historique, bien documentée.

Mais cette histoire ne nous est pas racontée au premier degré, elle passe par la recherche de la vérité et du  passé familial d’une jeune femme, Amalia. Nous sommes en 1999, au Portugal. Amalia par pur hasard surprend une conversation téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre : le refus de son père de rencontrer Frida, l’aïeule à Berlin, père qui a toujours refusé de parler du passé allemand de ses propres parents. Elle décide d’aller en cachette à Berlin rencontrer son arrière grand-mère centenaire et proche de la mort. Elle en reviendra bouleversée par les révélations de Frida et partira à Rio sur les traces d’Haya, le bébé juif né au camp et sauvé par Friedrich alors capitaine SS et grand père d’Amalia.

C’est à Rio qu’elle retrouvera facilement Haya, la cinquantaine épanouie, et également sa mère Adele. Haya ne sait pas elle aussi grand-chose du passé de ses parents et par respect pour eux n’a jamais posé de questions.

Assises l’une à côté de l’autre sur un divan, pendant un long après midi, Haya et Amalia vont découvrir l’histoire bouleversante d’Adele et de sa famille. Le long récit plonge Amalia d’abord dans la honte puis dans la confusion quand elle apprendra le rôle de son grand père dans le sauvetage d’Haya. Elle découvrira le pardon et la résilience, tout comme elle acceptera le secret d’Enoch, mari d’Adele, survivant lui aussi des camps.

Voici un roman inspiré d’une histoire vraie qui dévoile son aspect historique parfaitement documenté et précis jusque dans les détails (comme par exemple le règlement point par point du ghetto de Nagyvarad où échouent Adele et sa famille) Et ce n’est pas le récit aride et sec d’un historien car nous vivons cette tragédie à travers le destin de personnages incarnés, humains et complexes.

Grâce à la distance due au temps, plus de cinquante ans après les faits, à l’éloignement (Amalia n’a pas connu cette période, ni les protagonistes de cette histoire. Haya toute petite s’est retrouvée, sans souvenir réel transplantée au Brésil) il n’y a pas de jugement de valeur, ni de rancœur, ni de haine, mais il reste des regrets et de la douleur. Même si le récit frôle parfois l’invraisemblance et le mélodrame, le traitement de la rédemption sonne juste et nous met, lecteurs, face à une question essentielle : qui sommes-nous pour juger du bien fondé de telle ou telle attitude prise dans des circonstances extrêmes ?

Louise Laurent.

Une sonate pour Haya, traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, éd. Les Escales, 390 p. 21,90 euros.

Luize Valente en portugais : Sonata en Auschwitz, ed. Record, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / ROMAN HISTORIQUE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / SOCIETE / EDITIONS LES ESCALES.

 

VALENTE, Luize Sonate pour Haya

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein