CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Edyr AUGUSTO

BRÉSIL

Edyr Augusto est né en 1954 à Bélem, au nord-est du Brésil, ville qui est le décor de ses romans. Il est journaliste, dramaturge et poète.

Casino Amazonie

2020 / 2021

Casino Amazonie n’est pas un roman, c’est une toile d’araignée : Gio, un jeune habitant de Belém, tisse son fil vers Zazá, une amie de sa mère. Ils auront une fille. Paulo tisse son fil vers Paula qui le brise. Paula est prise par le fil tissé par Samuca, un garçon qui vit de parties de poker plus ou moins truquées. Le docteur Clayton Marollo tisse un fil vers le président du Country Club qui lui facilitera les choses… et ainsi de suite. Un seul homme reste hors de la toile, il se doit d’être discret, il tue au hasard dans les rues désertes, entre deux consultations à l’hôpital où il opère. Finira-t-il par être happé ? L’architecture de cette toile est complexe et évidente : chacun a besoin de l’autre, un seul brise le ou les liens et tout se déchirerait. Mais rien ne se déchire, tout est trop parfait et d’ailleurs la toile n’attend que d’être complétée par de nouveaux réseaux. Elle est tendue comme l’ambiance d’une partie de  poker, comme le roman tout entier.

Au fait, c’est vrai, les jeux de hasard sont interdits au Brésil, mais il est question qu’on les légalise prochainement, on le sait depuis des années, alors, en attendant…

On assiste à la spectaculaire ascension sociale de certains, à la brusque déchéance d’autres, à des transformations inattendues, au succès d’institutions pas légales du tout fonctionnant très bien en marge des autres, officielles, c’est bien pour ça qu’elles s’entendent aussi bien. Le style est direct, coupant, le rythme très rapide et la force principale de Casino Amazonie est qu’Edyr Augusto sait rester toujours à hauteur exacte des hommes et des femmes qui se croisent, se joignent, sa battent parfois (c’est rare), s’aiment parfois (ça arrive). Il y a des rapports timidement tendus (il faut conserver une politesse bienvenue) entre classes sociales, entre celui qui peut perdre quelques millions ou sa voiture de luxe en trois heures et l’autre, né dans un bidonville qui est très utile au premier.

Les « héros » sont modestes, ils (elles) savent rester à leur place et réussissent assez bien à masquer leur ambition, leur farouche volonté de prendre leur revanche et à garder pour les autres une allure présentable. Mais, quand la toile d’araignée se réduit à trois personnes, elle ne peut plus rester tendue, tout peut se produire.

Tout est-il vrai ? Mais non, voyons ! Le narrateur n’est qu’un romancier ! Oui, mais il a pris ses sources chez des gens bien renseignés, la preuve, son informateur apparaît de temps en temps parmi ses « personnages » !

Je ne pense guère m’avancer en prévoyant que Casino Amazonie sera un des meilleurs romans noirs de cette année 2021 !

Casino Amazonie, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Asphalte, 208 p., 20 €.

Edyr Augusto en portugais : BelHell / Pssica / Moscow, ed. Boitempo, São Paulo.

Edyr Augusto en français : Belém / Moscow / Nid de vipères / Pssica, éd. Asphalte.

MOTS CLES : BRÉSIL / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

John GIBLER

ÉTATS-UNIS / MEXIQUE

John Gibler est un journaliste indépendant né aux États-Unis mais il travaille essentiellement sur l’actualité mexicaine, les violences en particulier.

L’évasion d’un guérillero

2014 / 2021

Il y aurait au Mexique, depuis 1973, (chiffre officiel publié en 2020) 73000 disparus. Comment expliquer un nombre aussi invraisemblablement élevé alors qu’un État démocratique est censé veiller à la sécurité de ses citoyens ? On découvrira en lisant L’évasion d’un guérillero  que ce même État est à l’origine de beaucoup de ces disparitions.

Est-on encore dans une démocratie quand on peut être arrêté dans la rue seulement parce qu’un « ami » vous a signalé comme guérillero et qu’on disparaît sans que l’armée ou la police ne donne aucune information ?

Avec ce récit, chronique socio-historique, roman, témoignage, John Gibler renouvelle sans en trahir le principe le roman non fictionnel inventé par Truman Capote. Son livre inclassable selon les normes, peut être vu aussi bien comme un essai sur le rôle de l’informateur, comme un roman à suspens (l’évasion) ou un roman d’amour (le sublime témoignage de l’épouse d’Andrés), une dénonciation politique, une réflexion philosophique, tout cela étant d’une lecture passionnante sans la moindre pédanterie.

Andrés Tzompaxtle Tecpile, dont le nom est une preuve que sa famille n’a été ni conquise, ni colonisée, comme il le dit fièrement, a été arrêté en 1996. Il a 30 ans. Une enfance dans une misère digne, une langue, le nahuatl, une éducation qui lui ont appris les vertus du travail et de l’honnêteté, l’apprentissage de l’espagnol parce que « c’est le premier pas pour s’en sortir », puis, à 13 ans, la violence du choc : les familles de copains de leur âge qui ont été massacrées la veille et, forcément, la prise de conscience. À 18 ans, il le décide : il luttera pour la liberté et la dignité. Pour une « vie meilleure » et, sous ce cliché, il sait nettement ce qu’il veut : vivre sans piller (les autres et la nature), sans exploiter ni dominer, respecter et, simplement, être respectable.

Andrés Tzompaxtle Tecpile a été arrêté, gardé prisonnier 4 mois et torturé avant de s’évader. Il ne fait aucun doute que l’armée mexicaine est à l’origine de l’arrestation, de la détention et des tortures. Cela se complique si on sait que des brigades paramilitaires, en rapport avec certaines branches officielles de l’armée et de la police ont des contacts étroits les uns avec les autres.

Une fois en liberté, Andrés Tzompaxtle Tecpile est confronté à de nouvelles difficultés : rejoindre un terrain connu, puis faire face à la méfiance de tous, journalistes et frères de lutte.

En marge de l’enquête, du récit, John Gibler se livre à une réflexion fondamentale sur le rôle du relais, le journaliste, le transcripteur : quid de la mémoire du témoin-victime, surtout s’il a été torturé, sur ce que le témoin-victime veut ou peut révéler, ce que le transcripteur, qui n’a pas été torturé, pourra en faire, etc. L’évasion d’un guérillero est un modèle d’honnêteté journalistique, qui peut, d’ailleurs, s’appliquer à d’autres domaines, car c’est le langage qui est au cœur du sujet.

Oui, ce livre est un modèle qui devrait être lu (au-delà du cas personnel de Andrés Tzompaxtle Tecpile) par toute personne qui s’intéresse aux droits de l’homme, aux victimes des monstruosités officielles si bien cachées, en un mot à la Vérité, si difficile à faire connaître et qui, ici, éclate. Le chapitre consacré au pouvoir de l’écrit en rapport avec l’histoire immédiate et la vie politique pourrait servir de base à tout étudiant journaliste.

L’évasion d’un guérillero, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anna Touati et Simon Prime, éd. Ici-bas, Toulouse, 256 p., 23 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / POLITIQUE / EDITONS ICI-BAS.

L’évasion d’un guérillero est le troisième volet de la trilogie mexicaine, précédé par Mourir au Mexique et Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa. Prochainement sur AnnA mon commentaire (publié sur la newsletter d’ Espaces latinos) de Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa.

CHRONIQUES

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

ACTUALITE, CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/112

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1599

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1606

CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 

Milena, ou le plus beau fémur du monde.

2014 : 2018

Dans les corrupteurs (Actes Sud, 2015), Jorge Zepeda Patterson avait fait vivre et agir un groupe de quatre personnes, les Bleus, jadis proches camarades de collège, puis de fac, quatre jeunes Mexicains désormais journaliste pour Tomás, responsable d’une agence de sécurité pour Jaime et dirigeante d’un petit parti politique pour Amalia, également militante féministe. La mort subite, dans les bras de Milena, une prostituée de luxe, de Rosendo Franco, le patron du journal El Mundo  dans lequel travaille Tomás provoque une suite d’événements qui va les remettre en présence et raviver les rivalités de leur jeunesse.

En réalité Milena était pour Rosendo Franco plus qu’une simple putain, un peu le dernier feu d’artifice sensuel et sentimental du vieil homme. Mais après le malaise fatal Milena emporte avec elle un mystérieux carnet noir dont elle ne se sépare jamais, « garantie de survie » pour la malheureuse fille. Claudia, la fille du mort, demande/impose à Tomás de prendre en main le journal, rôle pour lequel il ne se sent pas formé, mais il se lance, aidé par les Bleus, à la recherche de Milena et surtout du carnet.

On est en novembre 2014, Milena a passé une assez longue période dans la région de Marbella à l’époque où le sulfureux Jesús Gil organisait presque officiellement tous les trafics imaginables. Est entrée sur le territoire mexicain en janvier et n’a pas fait parler d’elle avant le mois de juillet, quand elle commence à fréquenter Rosendo Franco sans s’en cacher : elle a probablement pendant ces mois été séquestrée. La mafia de la prostitution est devenue internationale : trafiquants comme filles louées ou vendues sont aussi bien russes que vénézuéliennes ou croates, comme Alka, le véritable prénom de Milena. Au Mexique s’ajoutent à cela les cartels de la drogue qui ont bien compris l’intérêt que leur procure cette nouvelle source de revenus.

On suit donc en parallèle l’évolution d’Alka/Milena de son départ de son village natal croate à l’histoire d’amour (c’en est une) qui l’unit à Franco malgré la grande différence d’âge et de statut social, et les avancées de l’enquête à Mexico, qui a bien du mal à progresser malgré les compétences et la position de ceux qui agissent : les mafieux et les proxénètes ont parfaitement verrouillé leur « domaine ». Jorge Zepeda Patterson n’est pas intéressé que par les dédales de l’enquête ou par le maintien d’un suspense qui ne faiblit pas et qu’il sait très bien entretenir. La psychologie de la victime est au centre de ce roman qui parvient à allier une solide intrigue policière, des aventures sentimentales, entre amour et amitié, et ce très beau portrait d’une jeune femme dont la beauté exceptionnelle est un handicap autant qu’une arme. Une belle jeune femme qui bien malgré elle, par certaines informations qu’elle détient, a acquis une valeur qui met en péril tous ceux qu’elle approche. Les ramifications sur la Costa del Sol des diverses mafias russes ou ukrainiennes font planer ces mortels dangers qui menacent Milena et ceux qui veulent la sauver.

Et, sans trop en dire, ajoutons que Jorge Zepeda Patterson offre un plus particulièrement intéressant pour les amateurs de polars : on suit non une enquête mais deux, parallèles et concurrentes : qui arrivera en premier ?

Un seul bémol : l’influence nord-américaine qui veut qu’un « bon » roman dépasse forcément les 400 pages n’a pas épargné Jorge Zepeda Patterson : le dénouement s’éternise. Mis à part cela, Milena ou le plus beau fémur du monde reste un roman non seulement très intéressant dans sa forme, mais surtout important pour toutes les informations qu’il nous donne sur l’internationalisation de la pire des délinquances.

Milena, ou le plus beau fémur du monde, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud, 448 p., 23 €. Version numérique, 14,99 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Milena o el fémur más bello del mundo, Planeta / Los corruptores / Los usurpadores, Destino.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / ROMAN POLICIER / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 Les corrupteurs.

2013 / 2015

Auteur d’essais sur la politique mexicaine et de quelques romans, dont le dernier, Milena, o el fémur más bello del  mundo a obtenu le Prix Planeta l’an dernier, Jorge Zepeda Patterson est publié pour la première fois en France, avec Les corrupteurs, thriller politique dans lequel il fait partager ses connaissances et ses sentiments sur les dernières décennies du pouvoir mexicain.

Ils sont quatre, Tomás, un journaliste, Amelia, une dirigeante de  l’opposition, Mario, professeur d’université et Jaime, ex-haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur, dont le père, Carlos Lemus, avec lequel il est brouillé, joue lui aussi un rôle de premier plan.  Ceux qui se sont eux-mêmes donné le nom de Bleus à cause de la couleur des cahiers qu’ils utilisaient, préadolescents, se sont longuement fréquentés, ont grandi ensemble, dans un milieu protégé, ils ont connu quelques rivalités feutrées, se sont temporairement éloignés les uns des autres. Ils se retrouvent véritablement à cause d’un faux pas de Tomás qui lâche un peu trop vite une information qui se révèle très explosive.

Une ex-actrice, qui a été la maîtresse officielle d’un ministre, est retrouvée assassinée, sa mort brutale peut compromettre dangereusement le dirigeant. Les Bleus se réunissent à nouveau, impliqués plus ou moins directement dans le fait divers.

Le roman est parfaitement documenté et plonge au cœur des rouages compliqués et souvent douteux du pouvoir mexicain. Il faut pourtant s’intéresser de près à la vie politique au Mexique pour adhérer tout à fait à ces 360 pages d’enquête politico-judiciaire.

« Tous pourris », comme on le dit souvent ? Oui et non, curieusement : on voit clairement le degré de connivence entre politiques et journalistes, par exemple, qui pourrait soit accentuer, soit nuancer cette mauvaise impression. Cela semble être le projet de l’auteur, mais paradoxalement, si c’est bien le cas, cela ne fait que la renforcer : la rencontre secrète entre le ministre et le journaliste à l’origine des fuites ne peut que mettre mal à l’aise le lecteur ou le citoyen moyen que nous sommes : décidément ce monde n’est pas le nôtre, il est intéressant de le voir évoluer, comme si on était de l’autre côté de la paroi d’un aquarium, en n’ayant pas la moindre envie d’y tremper un doigt !

On peut imaginer aussi les allusions plus ou moins masquées à la réalité mexicaine, les clins d’œil, les private jockes qui doivent pour certaines nous échapper : curieux, le nom d’un des personnages, ce Carlos Lemus, si on se rappelle que la première épouse de Carlos Fuentes, l’écrivain, s’appelait Silvia Lemus ! On n’en saura pas plus.

La « morale » finale laisse également planer le doute : est-il si grave de tuer une actrice pour préserver la paix toute relative d’un pays ? Oui, bien sûr, elle existe, la « Raison d’État », mais les personnages étant tous renvoyés dos à dos, le lecteur pourra-t-il se faire une opinion ?

Les corrupteurs, traduit de l’espagnol (Mexique) par ClaudeBleton, éd. Actes Sud, 368 p., 21,90 € / 14,99 € en version numérique.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / CORRUPTION / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

 

 PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org