ACTUALITE, CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Bruno MEYERFELD

BRÉSIL – FRANCE

Journaliste franco-brésilien, correspondant au Brésil pour Le Monde, Bruno Meyerfeld vit à São Paulo.

Cauchemar brésilien

2022

Jair Bolsonaro, petit fils d’immigrés italiens installés dans une petite ville, Eldorado (rien que ça !) à la fin du XIXème siècle., militaire de formation mais qui a quitté l’armée depuis fort longtemps, est élu à la tête du Brésil et prend ses fonctions le 1er janvier 2019. Le monde entier le connaît pour ses excès de langage et d’attitudes, le compare à Donald Trump bien qu’il dépasse considérablement les démesures du gringo, mais Bruno Meyerfeld, journaliste franco-brésilien qui vit là-bas a voulu décrypter la personnalité complexe de celui qui est encore le chef de l’État.

Chaque chapitre est rythmé par une description intime du palais présidentiel à Brasília, des appartements hantés les nuits par les déambulations silencieuses d’un homme insomniaque et paranoïaque qui erre et envoie des messages à ses ministres à 3 ou 4 heures du matin. C’est aussi un  homme qui ne connaît aucune forme de la notion d’ouverture : hors de son milieu et de sa famille, il reste étranger à tout, il n’a aucune notion de ce que sont la « bourgeoisie » locale, les grands propriétaires, les intellectuels,  les artistes, et même sa vision des militaires est très incomplète, lui qui a fini capitaine, alors le reste du monde… Il n’est sorti du Brésil que trois fois avant son élection, lui qui se trouve à la tête d’un État pivot, pas seulement en Amérique latine : le Brésil disposait de davantage de représentations dans le monde que la Grande Bretagne avant que le président Jair Bolsonaro en ferme un certain nombre.

Rien n’a échappé au journaliste franco-brésilien qu’est Bruno Meyerfeld, même pas les quelques bons côtés du personnage sulfureux et maladroit, ni ses gaffes invraisemblables (demander à Donald Trump cravaté de rose s’il n’avait rien trouvé pour homme dans sa garde-robe !) ni bien sûr son amateurisme qui devient criminel quand il nie la pandémie avec, pour conséquence, 650 000 morts du Covid sur le territoire. Ni l’influence de sa dernière épouse, pétrie d’une de ces religions douteuses venues des États-Unis. Ni sa propre influence (c’est un euphémisme) sur ses trois fils aînés dont il a fait ses acolytes (ses complices consentants) qui imposent sans douceur le pouvoir de leur père sur ce qui touche à la finance, à la communication et à la « diplomatie » à la sauce Bolsonaro : l’un d’eux était présent dans le cercle très réduit des proches de Trump le jour de l’assaut du Capitole de Washington. La communication, autrement dit la diffusion de fausses nouvelles à une échelle industrielle était l’élément principal du trio.

Aussi insaisissable que Donald Trump ou que Poutine, de quoi sera capable cet homme au lendemain de l’élection des 2 et 30 octobre ? Le livre se termine sur cette question, un livre indispensable si on veut connaître sous tous ses angles un Brésil actuel, divisé mais vivant d’espoir.

Cauchemar brésilien, éd. Grasset, 368 p., 23 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / POLITIQUE / HISTOIRE / SOCIETE / CORRUPTION / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans.

La cathédrale des Noirs

2012 / 2021

Que faire, quand on n’a qu’un vélo minable et qu’on veut passer au scooter, si on vit dans un quartier misérable de Cienfuegos à Cuba ? Ricardo Mora Gutiérrez, appelé le Gringo, a la solution, qu’il reprendra quand il voudra monter d’un cran et s’acheter une moto : trouver un gogo, l’estourbir pour lui voler l’argent apporté pour la vente et faire disparaître le corps… en le faisant passer pour du filet de bœuf et vendre les morceaux consommables, mais dans un autre quartier, dignité oblige ! Le Gringo est un des habitants de cette zone urbaine, une des voix qui s’entrecroisent et qui forment le récit : mères débordées, ados dans un équilibre précaire, et une famille de religieux venus d’ailleurs, les Stuart, des Noirs comme tout le monde par ici, avec un père prêtre qui veut édifier un temple monumental qui rivalisera et dépassera la cathédrale catholique.

Où se trouve la racine du Mal ? Marcial Gala se garde bien de donner des réponses, mais poser la question sous une forme multiple ouvre un abyme qui est au centre du roman. Les êtres, tous, se débattent, luttent avec et contre leurs démons, une enfance ratée, un besoin d’argent, un besoin de gloire, de puissance ou, plus simplement, le désir d’être reconnu.

Ce roman est un tourbillon : comme une spirale de monologues qui s’enroulent, tantôt en parallèle, tantôt se recoupant, un vertige se crée, les époques s’inversent parfois, la vie est mouvement et désordre, encore plus dans un lieu comme Cuba (ça pourrait être aussi Haïti), vertige qui ne nuit pas à la compréhension mais qui nous plonge dans la réalité d’un espace réduit et contradictoire.

En dehors de rares exceptions (Leonardo Padura), la littérature cubaine actuelle est prolétaire, Balzac est bien loin. C’est normal dans un pays où tout le nécessaire manque où, pour gagner quelques pesos ou, si on le peut – miracle – quelques dollars, on est disposé ou contraint de tout accepter. La cathédrale des noirs est un bon exemple, avec ses personnages à la dérive mais qui luttent, qu’on trouve souvent entre deux séjours en prison, des femmes et des hommes qui ne cessent de se poser des questions sur eux-mêmes, leur personnalité, les fantômes qui leur rendent visite, la place de chacun par rapport à la couleur de leur peau ou leur sexualité. Le parcours hasardeux d’un des personnages, qui a quitté l’île en bateau n’est pas plus favorable que la stagnation des autres, ceux qui sont restés.

Et, pendant ce temps, la cathédrale se construit, la nouvelle congrégation s’affirme, se développe silencieusement au milieu du tumulte.

Dans ce roman choral, la nature des personnages, un peu brumeuse dans les premières pages, devient de plus en plus claire pour le lecteur, Marcial Gala pointe un échec de plus du régime castriste, cela devient évident quand un vieil instituteur fait le bilan de sa vie, qui se résume par une question : « Tous ces efforts pour les instruire valaient-ils la peine ? »

La cathédrale des Noirs, traduit de l’espagnol (Cuba) par Maïra Muchnick, Belleville éditions, 238 p., 19 €.

Marcial Gala en espagnol : La Catedral de los Negros / Sentada en su verde limón / Rocanrol, ed. Corregidor, Buenos Aires.

MOTS CLES : CUBA / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BELLEVILLE.

CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Edyr AUGUSTO

BRÉSIL

Edyr Augusto est né en 1954 à Bélem, au nord-est du Brésil, ville qui est le décor de ses romans. Il est journaliste, dramaturge et poète.

Casino Amazonie

2020 / 2021

Casino Amazonie n’est pas un roman, c’est une toile d’araignée : Gio, un jeune habitant de Belém, tisse son fil vers Zazá, une amie de sa mère. Ils auront une fille. Paulo tisse son fil vers Paula qui le brise. Paula est prise par le fil tissé par Samuca, un garçon qui vit de parties de poker plus ou moins truquées. Le docteur Clayton Marollo tisse un fil vers le président du Country Club qui lui facilitera les choses… et ainsi de suite. Un seul homme reste hors de la toile, il se doit d’être discret, il tue au hasard dans les rues désertes, entre deux consultations à l’hôpital où il opère. Finira-t-il par être happé ? L’architecture de cette toile est complexe et évidente : chacun a besoin de l’autre, un seul brise le ou les liens et tout se déchirerait. Mais rien ne se déchire, tout est trop parfait et d’ailleurs la toile n’attend que d’être complétée par de nouveaux réseaux. Elle est tendue comme l’ambiance d’une partie de  poker, comme le roman tout entier.

Au fait, c’est vrai, les jeux de hasard sont interdits au Brésil, mais il est question qu’on les légalise prochainement, on le sait depuis des années, alors, en attendant…

On assiste à la spectaculaire ascension sociale de certains, à la brusque déchéance d’autres, à des transformations inattendues, au succès d’institutions pas légales du tout fonctionnant très bien en marge des autres, officielles, c’est bien pour ça qu’elles s’entendent aussi bien. Le style est direct, coupant, le rythme très rapide et la force principale de Casino Amazonie est qu’Edyr Augusto sait rester toujours à hauteur exacte des hommes et des femmes qui se croisent, se joignent, sa battent parfois (c’est rare), s’aiment parfois (ça arrive). Il y a des rapports timidement tendus (il faut conserver une politesse bienvenue) entre classes sociales, entre celui qui peut perdre quelques millions ou sa voiture de luxe en trois heures et l’autre, né dans un bidonville qui est très utile au premier.

Les « héros » sont modestes, ils (elles) savent rester à leur place et réussissent assez bien à masquer leur ambition, leur farouche volonté de prendre leur revanche et à garder pour les autres une allure présentable. Mais, quand la toile d’araignée se réduit à trois personnes, elle ne peut plus rester tendue, tout peut se produire.

Tout est-il vrai ? Mais non, voyons ! Le narrateur n’est qu’un romancier ! Oui, mais il a pris ses sources chez des gens bien renseignés, la preuve, son informateur apparaît de temps en temps parmi ses « personnages » !

Je ne pense guère m’avancer en prévoyant que Casino Amazonie sera un des meilleurs romans noirs de cette année 2021 !

Casino Amazonie, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Asphalte, 208 p., 20 €.

Edyr Augusto en portugais : BelHell / Pssica / Moscow, ed. Boitempo, São Paulo.

Edyr Augusto en français : Belém / Moscow / Nid de vipères / Pssica, éd. Asphalte.

MOTS CLES : BRÉSIL / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

John GIBLER

ÉTATS-UNIS / MEXIQUE

John Gibler est un journaliste indépendant né aux États-Unis mais il travaille essentiellement sur l’actualité mexicaine, les violences en particulier.

L’évasion d’un guérillero

2014 / 2021

Il y aurait au Mexique, depuis 1973, (chiffre officiel publié en 2020) 73000 disparus. Comment expliquer un nombre aussi invraisemblablement élevé alors qu’un État démocratique est censé veiller à la sécurité de ses citoyens ? On découvrira en lisant L’évasion d’un guérillero  que ce même État est à l’origine de beaucoup de ces disparitions.

Est-on encore dans une démocratie quand on peut être arrêté dans la rue seulement parce qu’un « ami » vous a signalé comme guérillero et qu’on disparaît sans que l’armée ou la police ne donne aucune information ?

Avec ce récit, chronique socio-historique, roman, témoignage, John Gibler renouvelle sans en trahir le principe le roman non fictionnel inventé par Truman Capote. Son livre inclassable selon les normes, peut être vu aussi bien comme un essai sur le rôle de l’informateur, comme un roman à suspens (l’évasion) ou un roman d’amour (le sublime témoignage de l’épouse d’Andrés), une dénonciation politique, une réflexion philosophique, tout cela étant d’une lecture passionnante sans la moindre pédanterie.

Andrés Tzompaxtle Tecpile, dont le nom est une preuve que sa famille n’a été ni conquise, ni colonisée, comme il le dit fièrement, a été arrêté en 1996. Il a 30 ans. Une enfance dans une misère digne, une langue, le nahuatl, une éducation qui lui ont appris les vertus du travail et de l’honnêteté, l’apprentissage de l’espagnol parce que « c’est le premier pas pour s’en sortir », puis, à 13 ans, la violence du choc : les familles de copains de leur âge qui ont été massacrées la veille et, forcément, la prise de conscience. À 18 ans, il le décide : il luttera pour la liberté et la dignité. Pour une « vie meilleure » et, sous ce cliché, il sait nettement ce qu’il veut : vivre sans piller (les autres et la nature), sans exploiter ni dominer, respecter et, simplement, être respectable.

Andrés Tzompaxtle Tecpile a été arrêté, gardé prisonnier 4 mois et torturé avant de s’évader. Il ne fait aucun doute que l’armée mexicaine est à l’origine de l’arrestation, de la détention et des tortures. Cela se complique si on sait que des brigades paramilitaires, en rapport avec certaines branches officielles de l’armée et de la police ont des contacts étroits les uns avec les autres.

Une fois en liberté, Andrés Tzompaxtle Tecpile est confronté à de nouvelles difficultés : rejoindre un terrain connu, puis faire face à la méfiance de tous, journalistes et frères de lutte.

En marge de l’enquête, du récit, John Gibler se livre à une réflexion fondamentale sur le rôle du relais, le journaliste, le transcripteur : quid de la mémoire du témoin-victime, surtout s’il a été torturé, sur ce que le témoin-victime veut ou peut révéler, ce que le transcripteur, qui n’a pas été torturé, pourra en faire, etc. L’évasion d’un guérillero est un modèle d’honnêteté journalistique, qui peut, d’ailleurs, s’appliquer à d’autres domaines, car c’est le langage qui est au cœur du sujet.

Oui, ce livre est un modèle qui devrait être lu (au-delà du cas personnel de Andrés Tzompaxtle Tecpile) par toute personne qui s’intéresse aux droits de l’homme, aux victimes des monstruosités officielles si bien cachées, en un mot à la Vérité, si difficile à faire connaître et qui, ici, éclate. Le chapitre consacré au pouvoir de l’écrit en rapport avec l’histoire immédiate et la vie politique pourrait servir de base à tout étudiant journaliste.

L’évasion d’un guérillero, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anna Touati et Simon Prime, éd. Ici-bas, Toulouse, 256 p., 23 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / POLITIQUE / EDITONS ICI-BAS.

L’évasion d’un guérillero est le troisième volet de la trilogie mexicaine, précédé par Mourir au Mexique et Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa. Prochainement sur AnnA mon commentaire (publié sur la newsletter d’ Espaces latinos) de Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/112

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1599

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1606

CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD