CHRONIQUES

Leonardo PADURA / Laurent CANTET

CUBA / FRANCE

 

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Laurent Cantet est né en 1961 dans les Deux-Sèvres. Cinéaste reconnu, il a été couronné par la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2008 après avoir été primé à plusieurs reprises pour ses scénarios.

 

Retour à Ithaque 

2016 / 2020

 

Le film Retour à Ithaque est sorti en France en décembre 2014, le roman de Leonardo Padura Le palmier et l’étoile avait été l’inspiration première du scénariste et metteur en scène Laurent Cantet et avait été utilisé pour le scénario d’un court métrage, un des composants de 7 jours à La Havane, film à sketches (2012). Ce livre, signé par les deux compères n’est ni un roman, ni la transcription d’un scénario. C’est une version romancée du synopsis enrichie de leurs interventions à propos de la genèse des deux films et de leurs rapports amicaux.

Seize ans après avoir précipitamment quitté Cuba en y laissant sa femme qui n’allait pas tarder à être emportée par un cancer, Amadeo revient à La Havane. Sur une de ces terrasses si caractéristiques trois hommes et une femme qui furent ses amis les plus proches se retrouvent auteur de lui.

L’amitié est toujours là, mais malmenée par le passage des années sur Cuba plus que par le vieillissement de chacun ou son éloignement, par plusieurs non-dits qui étaient restés inexpliqués au long de ces seize ans. L’amertume des uns par rapport aux autres a pris le pas. Comme a survécu tout de même une forme de confiance mutuelle, ils peuvent échanger des reproches qu’un étranger n’oserait pas formuler. Et cela peut être ravageur.

La question centrale, celle qui poursuit chacun d’eux est : en quoi peut-on continuer à croire ? Ils sont conscients des désillusions qui les habitent, elles sont si évidentes, alors que faire ? Renier son passé ou reconnaitre qu’on se trouve dans une impasse ? Rester ou quitter Cuba ? Et, si on la quitte, ne tombera-t-on pas dans des désillusions  pires  encore ?

La situation propre à Cuba n’est au fond que la représentation (plus marquée, plus contrastée) de toute évolution humaine : même sans avoir vécu la grande aventure de la révolution castriste, toute femme, tout homme arrivé à la cinquantaine, ne se pose-t-il pas ce genre de question ? C’est bien en cela que ce dialogue entre vieux amis est universel et peut toucher profondément tout lecteur.

Leonardo Padura, on le sait, est un des meilleurs témoins des réalités cubaines (même inavouables officiellement). Laurent Cantet, on le sait aussi, est un des cinéastes les plus avisés pour montrer la psychologie humaine. Leur collaboration n’a pas déçu : par le filtre de cinq personnalités, leurs failles, leur volonté de se maintenir debout, ils donnent tous deux une vision générale (où en est l’Île après plus de cinquante ans de castrisme) et personnelle (comment chacun d’eux peut-il faire pour justement rester debout).

Mais ce livre n’est pas que le scénario réécrit. S’y ajoutent, outre un extrait du roman qui a servi de départ au film (Le palmier et l’étoile), des textes de Cantet et de Padura sur leur vision personnelle de la naissance du film et du premier projet de court métrage, dont on a aussi une version. Et, en lisant ce texte de moins de quinze pages, on se rend clairement compte que, malgré sa qualité, il aurait été frustrant de le réaliser tel quel. Laurent Cantet, en 2010, a eu la même réaction, il explique dans un long mail adressé à Leonardo Padura qu’il faut une heure et demie de film pour faire vivre personnages et idées que tous deux souhaitaient.

Le film est visible, en DVD et en streaming, de même que 7 jours à La Havane.

Retour à Ithaque de Leonardo Padura et Laurent Cantet, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 176 p., 18 €.

Leonardo Padura en espagnol : Regreso a Itaca (con Laurent Cantet), ed. Tusquets, comme tous ses autres romans.

Leonardo Padura en français est publié aux éditions Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE.

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent Retour à Ithaque

ACTUALITE

Un roman cubain à découvrir

Je vous transmets la proposition de Pascale Riou, enseignante à Saint-Étienne :

Los hombres de Tatu1 (2)

 

LOS HOMBRES DE TATU ( CHE GUEVARA)  .RAMÓN TORRES ZAYAS . CUBA.

 

Je vous propose de découvrir une oeuvre rare offrant des témoignages exceptionnels des hommes de TATU (surnom du Che pendant l’épisode de la guerrilla du Congo Zaire ) écrite par Ramón Torres Zayas ,cubain, journaliste , docteur en sciences de la communication , écrivain, chercheur spécialisé dans les religions et la culture afro-cubaine.

Ayant la chance d’avoir lié une belle amitié avec Ramón , je souhaite (avec son accord)  faire connaître et diffuser cet ouvrage en France auprès des hispanohablantes ,  universitaires ,  étudiants , documentalistes et toute personne intéressée par les nombreux épisodes  revolutionnaires nacionaux et mondiaux menés par le gouvernement de  Fidel Castro et Che Guevara,  ici racontés par des hommes inconnus en Europe  mais qui furent engagés et actifs dans la défense des populations opprimées luttant pour leur liberté au milieu du 20 ième siècle , ces combattants qui ont oeuvré sans  relâche aux côtés du héros cubain Tatu .

Cet ouvrage n’étant édité qu’à Cuba ( uniquement en espagnol ) , je me charge de vous en procurer une édition selon les conditions précisées plus bas .

Je vous livre ici une partie de mes  commentaires (validés par  Ramón) après la lecture enthousiaste de son ouvrage :

 » Te mando mis felicidades por la calidad de esta obra que además de su contenido histórico y humano excepcional se lee como una novela de aventuras. Adoré descubrir cada momento de aquella época ya remota y cuyos muchos testigos ya no están , lo que por supuesto da a tu obra  gran valor testimonial .

Esta lectura me sugirió varias preguntas e interrogaciones acerca del heroísmo y de la cuestión del compomiso en la lucha (que sea puramente política o « guerrera » ).

En este episodio del Congo, los héroes inmensos de una revolución  se vuelven « medio héroes » o héroes « medio cojos » a la hora de enfrentarse con una realidad socio-humana y política muy lejana y diferente de la de Cuba y del contexto latinoamericano de aquel entonces.

Che se porta como sabe hacerlo, como un gran guerrillero, gran conocedor de su propósito tanto en la ideología como en las técnicas de combate, como en la gestión humana, es un jefe de verdad , y se le juntan hombres fieles ,luchadores y valientes. Sin embargo no alcanzan sus objetivos, pese a todos sus esfuerzos y tácticas que habían resultado excelentes en Cuba, por el abismo contextual que existe entre América Latina y Africa.

Creo que todos siempre se olvidaron, conscientemente o no, de  la complejidad de la realidad africana, complejidad primero por su funcionamiento étnico, creador de innumerables historias locales, ancestrales o más contemporáneas, y luego por las múltiples pertubaciones , heridas y humillaciones legadas por la presencia colonial, sin hablar de los comportamientos perversos de los gobiernos europeos manipulando a estas poblaciones atizando los conflictos étnicos. De todo esto resultaron varias formas de ser y de reaccionar muy diferentes de lo que esperaban los revolucionarios cubanos. Esta realidad la cuentan bien los hombres de Tatu , la compartimos con ellos, con sus testimonios y comentarios , confirmados por los relatos escritos del Che , porque ellos la vivieron cada día, pero se nota que nadie en las autoridades superiores se preocupó realmente de la esencia verdadera de la realidad africana, y se acabó en un fracaso la ilusión de  armar una rebeldía popular de gran magnitud en Congo. »

 

CONTACT / ACHAT DE  » LOS HOMBRES DE TATU » ( 87 pages) :

PASCALE RIOU ( professeur d’espagnol à ST Etienne)

pascale.riou@yahoo.fr

tel:06 20 05 44 06

Adresse : 9 rue Gambetta , allée i

42400 Saint Chamond

PRIX un exemplaire : 10 EUROS (  mais vous pouvez donner plus si vous le souhaitez – le contexte économique cubain étant très difficile-  La  somme est intégralement reversée à l’auteur) .  ( + 5 euros pour expédition à votre  domicile si besoin / Si vous êtes sur la région St  Etienne / Lyon nous pouvons nous arranger )

Livraison début mars .

Si vous souhaitez une dédicace de l’auteur , c’est possible !

Vos commentaires pourront être transmis à Ramón .

N’hésitez pas à me contacter pour toute question.

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

 

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

La transparence du temps.

2018/2019

Quelle joie de retrouver Mario Conde, l’ex-policier qui vit à La Havane, dont les enquêtes nous avaient aidés à connaître une ville attachante et malade, vivante pourtant, lumineuse et chaude, gangrenée par la misère et la corruption mais qui tient bon. Mario Conde se voit vieillir : encore un mois et il aura soixante ans… Est-on vieux à soixante ans ? La question, terrible pour lui, est mineure, en comparaison de celle qu’il aura à résoudre.

Un de ses anciens compagnons de lycée prend contact avec lui : il vient de se faire détrousser par celui qu’il croyait être un petit ami fiable et fidèle et qui n’était qu’un gigolo. Meubles et bijoux ont disparu avec une sculpture ancienne à laquelle il tenait beaucoup.

Les premiers épisodes de la série Mario Conde étaient brefs, la résolution du mystère allait bon train, toujours complétée par des remarques sur l’état de l’île au moment où le régime castriste donnait des signes de faiblesse, ce qui faisait leur richesse. Cette fois Leonardo Padura prend son temps. La Havane, en 2014, l’époque de l’enquête, est un des centres du roman et donne lieu à de longues et très impressionnantes descriptions d’un coin de rue dans le quartier historique ou dans un des bidonvilles qui ont poussé près de là depuis les années 90. La maturité de Mario Conde, qui reste le double de Padura, partageant même avec lui sa date de naissance, lui ‒ leur ‒ permet de donner un avis éclairé sur la Révolution cubaine, son évolution et ses résultats contrastés. Tous les deux, protagoniste et auteur, sont toujours aussi clairvoyants et honnêtes par rapport à ce qui les entoure.

La recherche de Mario Conde n’est pas pour autant négligée. Où sont passés les bijoux qui ont potentiellement une jolie valeur ? Où est passée surtout la statue de la vierge dont on n’arrive pas à connaître l’origine de façon certaine ? Mais là, le narrateur se dissocie du  personnage, il en sait bien plus que lui. Ayant bénéficié depuis Les brumes du passé (la dernière apparition de Mario Conde), de la double expérience de L’homme qui aimait les chiens et de Hérétiques, romans purement historiques, il va fouiller dans un passé espagnol ou catalan (la statue est-elle d’origine catalane ou andalouse ?) et remonte de l’époque de la guerre civile jusqu’au Moyen-Âge.

Le double documentaire accompagne alors la quête de la statue. La description d’une ville croulant de plus en plus sous la misère, pas seulement dans ses bidonvilles, mais conservant malgré tout quelques oasis de luxe comme les diverses résidences des collectionneurs d’art alterne avec une évocation précise et détaillée des croisades, des origines diverses des images qualifiées de saintes puis de miraculeuses.

La lenteur de l’action et l’abondance de la partie historique peuvent surprendre le lecteur qui a fait de Mario Conde son proche depuis des années. Leonardo Padura a voulu aller au fond des choses, le curieux chapitre d’autocommentaire le confirme.

La transparence du temps, nouvel épisode de la série des Mario Conde, permet en tout cas de retrouver un univers que Leonardo Padura nous a rendu familier, enrichi cette fois d’incursion dans un passé lointain, et de refaire un bout de route avec des personnages amis à jamais.

La transparence du temps de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) Par Elena Zayas, 430 p., 23€.

Leonardo Padura en espagnol : Ses œuvres ont été éditées en Espagne par Tusquets.

Leonardo Padura en français, chez Anne-Marie Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN NOIR / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE

PADURA, Leonardo La transparence du temps

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Hérétiques

2013:2013

Après le chef d’œuvre qu’est L’homme qui aimait les chiens, paru il y a quatre ans, Leonardo Padura revient en force avec ce nouveau roman dans lequel on retrouve avec plaisir Mario Conde, le détective un peu blasé des premiers polars. Mais cette fois Conde n’est pas vraiment au centre de l’action, il n’est qu’un des éléments moteurs car, en réalité, Padura nous offre non pas un mais trois romans en un, deux enquêtes du détective et, au centre, un somptueux roman historique. Tout se rejoint à la fin, porté par le sujet commun aux trois parties mais aussi à l’ensemble de l’œuvre de Leonardo Padura : une certaine marginalité, forcément salutaire et la quête de la liberté. Ce n’est pas par hasard que Don Quichotte soit cité à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que toute forme d’hérésie, sinon une volonté ou une nécessité d’échapper à une ligne religieuse imposée par des dogmes dont les raisons originelles sont de plus en plus obscures à mesure que passent les siècles. Et cela s’applique aussi à une ligne politique dont les principes ont été dévoyés par le temps et par les hommes. Cela s’applique encore aux conceptions morales dont on a de plus en plus de mal à leur trouver une signification. On trouve ces trois types de « déviances » dans cet immense roman qui avant tout est un roman, avec ses mystères, ses rebondissements, ses personnages savoureux et cet humour à la fois mordant et plein d’humanité propre à Leonardo Padura. On y découvre par exemple l’univers des emos (attention : les prendre pour des freaks ou des gothiques, malgré les apparentes ressemblances serait une véritable hérésie !), on y retrouve non seulement l’ex policier, fétiche et double de l’auteur, et ses amis de toujours, mais on s’échappe aussi de cette Havane misérable et belle qui nous est familière pour un grand saut dans l’espace et le temps.

Au centre du roman, le Livre d’Elías qui, entre parenthèses peut se lire indépendamment du reste, fait revivre Amsterdam au milieu du XVIIème siècle, à l’époque où Rembrandt, au sommet de son art, commence sa descente aux enfers, tenaillé par le manque d’argent et par un manque de reconnaissance : depuis qu’il s’écarte des canons officiels il est peu à peu marginalisé. Ce Livre d’Elías, modèle de roman historique, est à lui seul une merveille : Amsterdam, la vraie, pas celle des images toutes faites, vit littéralement sous nos yeux, avec ses beautés et ses misères : l’atelier de Rembrandt et aussi son mauvais caractère, les canaux et aussi les égouts : comment évacuer toutes les sortes d’ordures dans une ville baignant dans des eaux stagnantes ? Il est tellement tentant d’embellir le passé, surtout dans les romans, que cette volonté de vérité est à saluer. Amsterdam, avec son climat à l’opposé de celui de La Havane, est une ville qui sait accueillir, les Juifs entre autres, mais qui sait aussi châtier celui qui s’écarte des normes. Tout cela est vivant, prend les couleurs austères de la peinture flamande, et cette ambiance un peu glaçante n’empêche pas les passions de s’exprimer sous les traits de personnages qui sont, comme toujours chez Padura, des êtres humains attachants sans jamais être mièvres.

Les deux parties qui encadrent le Livre d’Elías, le Livre de Daniel et le Livre de Judith, nous l’avons dit, sont deux missions au cours desquelles Mario Conde ne se contente pas de mener l’enquête. On retrouve l’homme avec quelques années de plus sur le dos, constatant en souriant avec un rien d’amertume, les dégâts causés par le passage du temps, mais restant bon mangeur, bon buveur et toujours amoureux de Tamara. Comme Amsterdam dans la partie centrale, La Havane est une ville de contrastes, décadente et bouillonnante de vie sous toutes ses formes. Quant aux enquêtes, l’une est centrée sur des tableaux anciens, un en particulier, qui a beaucoup voyagé et qui continue de le faire, avec un million de dollars, peut-être plus, à la clé, l’autre est centrée sur un monde futuriste proche de celui du film Blade runner, passé, présent, futur, tout va décidément par trois dans ce roman.

Depuis plusieurs années, depuis plusieurs livres, Leonardo Padura est parvenu au sommet de son art, il s’y maintient avec Hérétiques, qui une fois encore nous surprend et nous séduit sans réserves.

Leonardo Padura : Hérétiques, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Éditions Métailié, 620 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : toute son œuvre est publiée chez Tusquets.

Leonardo Padura en français : toute son œuvre a été publiée en traduction française chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

L’homme qui aimait les chiens

2011/2014 

On peut être Cubain et ne rien savoir de la vie et des idées de Lev Davidovitch, également appelé Trotski, c’est même tout à fait logique puisque le régime, s’alignant sur Moscou, évitait de parler du « traître » et donc de l’enseigner à l’école. Dans les années 70, Iván, jeune homme sans passé et sans avenir, fait la connaissance sur une plage déserte d’un mystérieux personnage accompagné par un Noir silencieux qui promène deux superbes chiens. L’homme, qui dit s’appeler Jaime López, se confie à Iván et lui parle longuement de Trotski en lui demandant, de façon plus ou moins claire, de transmettre son « message ». Le Cubain, après de longues hésitations, entreprend des recherches qui confirment les dires de l’inconnu de la plage et finira, de longues années plus tard, par rédiger un récit sur les dernières années de Trotski et sur la vie de son assassin, Ramón Mercader.

Leonardo Padura portait ce sujet depuis bien longtemps, il lui a fallu près de trente ans pour qu’il mûrisse en lui, pour lui permettre de réunir une impressionnante documentation au Mexique, en Europe et surtout dans cette Union Soviétique qui venait tout juste de mourir après avoir tenté d’imposer, plus encore que sa force, une image de justice qui voulait être un exemple pour le monde. En prenant le temps nécessaire pour entrer dans les détails, sans jamais lasser le lecteur, Padura nous conduit dans l’intimité de chacun des trois personnages principaux, Iván, Lev Davidovitch et Ramón Mercader, dans des chapitres alternés où l’on partage tout d’eux, l’idéologie aussi bien que les pensées les plus secrètes que l’auteur nous livre de façon magistrale.

On pénètre dans l’intimité familiale de Trotski. On est happé avec lui dans la spirale terrible qui le rejette, lui et les siens, d’Istanbul à Mexico en passant par Paris. On vit littéralement ses souffrances intimes, on partage avec lui un profond sentiment d’abandon et d’inutilité. On ressent avec le fugitif l’espoir aussi de pouvoir être à nouveau  une référence politique dans son lointain pays d’origine et cette volonté de défendre des idées qu’il ne cesse jamais de croire valables, cette volonté de vivre malgré tout et de ne pas sacrifier ses proches, dans la mesure où il y aurait encore quelque chose à sauver.

On suit un cheminement parallèle avec Ramón Mercader, fils plutôt malheureux d’une bourgeoise catalane qui au milieu de sa vie a décidé de rompre avec son milieu et de se lancer avec ses enfants dans une aventure militante. On assiste à son parcours de soldat pendant la Guerre civile espagnole puis à son « éducation politique », autrement dit un véritable conditionnement à Moscou, éducation à la fin de laquelle sa vie n’aura plus qu’un seul but : tuer le traître. Comme pour Trotski, on suit le personnage de si près qu’on a l’impression de participer avec lui à son évolution.

Plus surprenant si on sait que le sujet du roman est la mort de Trotski, et peut-être encore plus passionnant, le troisième volet, celui qui se situe sur l’île de Cuba et qui nous fait partager les sentiments et la vie quotidienne d’Iván, celui qui est peut-être finalement le narrateur. Entre 1977 et 2004, il mène la vie de tout Cubain et on souffre avec lui des diverses pénuries, mais aussi de l’autorité pointilleuse du régime, des mises à l’écart brutales et du formidable gâchis provoqué par l’Etat. On assiste enfin à la genèse de ce qui sera le livre qu’on a entre les mains.

On n’a jamais aussi bien montré la faiblesse pathétique de l’être humain, celle des protagonistes, tous trois écrasés par ce système sans pitié qui se voulait généreux mais dont Staline avait fait un mécanisme terrifiant, et chacun luttant pour une idée ou pour sa survie. Le gâchis humain est là, sous nos yeux, palpable et extrêmement émouvant. Idéologiquement, il est assez facile de renvoyer dos à dos victime et bourreau et de se refuser à prendre une position, morale ou politique. Ce que fait ici Leonardo Padura est infiniment plus profond, il nous montre trois êtres humains, différents mais dans le fond semblables qui, chacun à la place que lui a donnée l’Histoire, subit des contraintes qu’il n’a pas choisies mais qu’il doit traîner avec lui vaille que vaille.

Padura sait ne jamais rester neutre, qu’il parle des rivalités entre Républicains pendant la guerre civile, des horreurs staliniennes ou des difficultés de la vie quotidienne d’un Cubain des années 80 ou 90. Avec une hauteur qui n’est jamais froideur, il dénonce la malhonnêteté, la fourberie, l’obsession du pouvoir surtout. Et cette hauteur de vues n’existe jamais au détriment de ce qui compte toujours le plus pour Leonardo Padura, omniprésent aussi dans ses romans policiers, l’amour profond, et sans restriction, pour l’Homme.

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire une dénonciation sans pitié de toute une tranche d’histoire qui mette les larmes aux yeux. C’est le cas avec ce très grand roman.

L’homme qui aimait les chiens traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 671 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol est publié chez Tusquets. On y trouve les six romans du cycle Mario Conde et La novela de mi vida.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

Ce qui désirait arriver

2016/2016

On ne présente plus Leonardo Padura, un des écrivains cubains actuels les plus traduits dans le monde. Rappelons qu’il est l’auteur de Le Palmier et l’Étoile (2009) dont a été tiré Retour à Ithaque (2014), l’excellent film de Laurent Cantet. Il a obtenu de nombreux prix dont le Prix Princesse des Asturies en 2015. Ses derniers romans, L’Homme qui aimait les chiens (2011) et Hérétiques (2014), deux œuvres puissantes, le placent parmi les grands de la littérature mondiale. Leonardo Padura publie aujourd’hui un recueil de treize nouvelles, écrites entre 1985 et 2009, réunies sous le titre de Ce qui désirait arriver.

Un journaliste rentrant à Cuba après deux ans de mission en Angola, fait escale à Madrid où il retrouve un ami d’autrefois qui a opté pour l’exil ; un étudiant sans le sou est bouleversé par la voix épaisse et chaude de Violeta del Río (personnage récurrent dans les romans de Padura) ; une vieille dame accède à une sorte révélation littéraire en écrivant une nouvelle qui relate le drame de sa vie ; une poignée de jeunes gens désoeuvrés s’entraînent mutuellement dans une série de mésaventures qui se terminera en tragédie ; un homme qui s’apprête à passer la veillée de Noël en sifflant rhum sur rhum, accoudé au comptoir d’un bar miteux est rejoint par son ex belle-sœur dont il a toujours été secrètement amoureux ; un homo désespéré déambule dans les quartiers chauds de la Havane à la recherche de l’âme sœur qui pourrait le sauver d’une solitude insupportable…

Qu’est-ce qui fait que, d’une nouvelle à l’autre, le lecteur a le sentiment de retrouver le même personnage ? Peut-être le regard empreint d’humanité bienveillante que l’auteur porte sur ses héros. Des êtres fragiles – mais ô combien attachants – souvent placés dans des situations cruciales, confrontés à des choix déterminants : profiter d’une escale pour rester en Espagne ou rentrer à Cuba ? Renouer avec une vie conjugale interrompue malgré le désarroi d’une compagne éconduite sans laquelle les deux années passées en Angola auraient été un enfer ? Les héros de Padura donnent l’impression d’avoir manqué, de peu, un rendez-vous essentiel, d’être passés, par mégarde, par manque de vigilance ou de détermination, à côté de leur existence. Certes, il leur arrive de connaître des moments de plénitude ou de grâce : la rédaction jubilatoire d’une nouvelle, un « festin de sexe » offert par une chanteuse de boléro, une nuit de rêve inespérée à Padoue… Mais ce ne sont qu’épisodes éphémères, parenthèses qui laissent une empreinte indélébile, le rappel d’une promesse que la vie n’a pas tenue, comme si le hasard en avait décidé autrement.

Le cadre de ces treize nouvelles est la République de Cuba des années 1980 à 2000, un pays où un projet individuel peut être directement affecté par une décision gouvernementale, où un journaliste n’a pas les moyens de s’offrir une voiture, où il faut composer au quotidien avec des coupures d’électricité ou des pénuries de toutes sortes. Les destins individuels, à l’instar des dernières décennies de l’histoire cubaine, s’y dessinent selon le modèle d’une utopie avortée : le temps, la guerre ou un simple concours de circonstances font et défont les amours ; les retrouvailles ne permettent pas de réparer les erreurs du passé ; la vie s’écoule, radicalement différente de celle qu’on avait rêvée. Et pourtant, bien que chaque protagoniste compte parmi ses proches quelques exilés partis accroître la population de Miami ou d’ailleurs, aucun ne choisit de quitter son île, même si l’occasion lui en est offerte. Que l’histoire se passe en Angola, en Italie ou à la Havane, Cuba est toujours présente, avec la touffeur de certaines journées, le rhum encore et encore, sauf quand il vient à manquer, un entraînement de baseball, la mélancolie d’un boléro, l’animation de la Rampa et, en toile de fond, ce désenchantement nostalgique qui a marqué toute une génération, si bien relayé par le titre, belle formule empruntée à Marc Aurèle : Ce qui désirait arriver.

Mireille BOSTBARGE 

Ce qui désirait arriver, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 234 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN CUBAIN

Erick de ARMAS

CUBA

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Né en 1965 à La Havane. À sept ans, il est vedette à la télévision cubaine, il chante et joue la comédie. Après des études de médecine, devant les difficultés de plus en plus graves à vivre au quotidien, il décide de fuir son pays. Il pratique la médecine quelques années à Barcelone, avant de retourner en Belgique, le pays qui l’avait accueilli. Il partage son temps entre la musique et la médecine.

Elena est restée… et papa aussi

2007

Erick, tout jeune  médecin qui vit à La Havane, qui aime sa ville, qui aime son pays, n’a qu’une hâte : partir. La vie de tous les jours est devenue impossible : manque de tout, administration tatillonne, contrôles policiers, hygiène inexistante. Pour garder tout de même un peu de lumière il ne reste que les Cubains (pas tous, on doit aussi savoir se protéger, se méfier, les délateurs sont partout, et ce n’est pas de la paranoïa), disons les amis cubains.

L’espoir d’un départ est porté par Elena, une amie avisée qui a déjà bien avancé dans son plan. Ou par Berto, un ami rencontré sur une plage, élevé dans une ambiance hyper religieuse, lui-même pratiquant sa propre religion, mélange d’à peu près toutes les croyances mondiales. D’ailleurs si Erick veut embarquer, il devra se livrer à d’étranges rites…

Il choisit l’option Berto. Ce sera ramer dans un radeau fabriqué maison. Erick, qui est bien l’auteur, traitant son lecteur comme un ami proche, détaille sa préparation : les mètres de tuyaux en plastique, la façon de gonfler en silence des pneus de camions, l’extrême discrétion à respecter impérativement, et la vie qui doit continuer, normale, la priorité absolue de ne jamais attirer sur soi des regards soupçonneux, qu’ils viennent des voisins ou des autorités. Erick n’est pas qu’un ami pour nous, il se révèle aussi comme un écrivain au talent multiple : l’humour discret rejoint le réalisme. Ce n’est pas un reportage qu’il propose, mais bien une œuvre littéraire.

Mais c’est l’option Elena qui reprend le dessus, tout en continuant à exercer sa fonction de médecin, ce métier qu’il aime.

Séances de santería, cette sorcellerie tropicale universellement pratiquée à Cuba, passages par des dispensaires de quartiers, flirts répétés avec de tout petits trafics qui permettent d’améliorer le quotidien (même celui d’un médecin), vie familiale, évocation du passé d’Enrique, le père, militant de la première heure et même d’avant l’arrivée des Barbus à La Havane, un homme droit et attachant : la richesse de ce roman est époustouflante, elle s’impose, sans effet inutile. Erick est un homme simple et son témoignage l’est aussi, dans la meilleure acception du terme : ce qui est sincère, ce qui est fort, n’a pas besoin de s’encombrer d’artifices.

Parmi tous les sujets abordés, et ils sont nombreux, on peut faire ressortir la spiritualité qui à Cuba (et en particulier dans le roman) prend des formes très originales : les catholiques sont encore nombreux, les adeptes de Yemayá ou d’Ochún, les partisans du régime, ceux qui sont attirés par les sectes d’inspiration nord-américaines, ceux qui ne croient plus en rien, sans qu’aucun (sauf les castristes purs et durs peut-être) ne se limite qu’à un seul courant de pensée ou de croyance : il demeure toujours un fond de catholicisme sous le verni castriste ou une pincée d’animisme sous le verni catholique. De toute façon, quelle que soit sa nature, le poids qui vient d’au-dessus, politique ou religieux, est bien là.

Erick de Armas a quitté son île natale, le titre le dit indirectement, il a senti la nécessité de partager son expérience, celle de la vie quotidienne dans les années 90, période de crise à Cuba, et il l’a fait de la plus belle façon possible, en restant dans la sincérité et la simplicité, ce qui crée une proximité rarement atteinte entre celui qui raconte et celui qui lit ou qui écoute.

Elena est restée… et papa aussi, traduit de l’espagnol (Cuba) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 382 p., 21,80 €.

Erick de Armas en espagnol : Elena se quedó… y papá también.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / POLITIQUE / RELIGIONS / CORRUPTION /EDITIONS ACTES SUD /

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*Pour découvrir le chanteur dont deux albums sont disponibles :

Vida moderna

armas, erick de vida moderna
Alivio y recuerdo 
armas, erick de alivio y recuerdo