CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs, puis pour Appelez-moi Cassandre. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans. Il vit à Buenos Aires.

Appelez-moi Cassandre

2019 / 2022

Dès les premières pages, on ne peut qu’être subjugués, éblouis. On est pris dans un tourbillon  dans lequel lieux et époques n’ont plus aucune réalité, aucune valeur matérielle. Rauli est un enfant, puis un adulte, jeune transgenre (à la fin des années 90, l’époque de l’action, on ne les appelait pas ainsi) élevé dans une petite ville cubaine que sa mère associe à sa sœur morte jusqu’à lui faire endosser des robes, puis soldat cubain en Angola, il n’est pas mort, mais sera tué, il le sait comme il connaît le sort de ses compagnons d’armes mais il n’en parle à personne. Comme Cassandre, dont il sait qu’il est non la réincarnation, mais qu’il est  Cassandre, il/elle garde pour lui/elle le secret de ce qui se produira.

Tout est limpide pourtant dans ce récit qui trouve ses racines dans un Homère dont les dieux ne seraient pas que ceux de l’Olympe mais que s’y ajouteraient les références chrétiennes et vaudoues, et aussi cette espèce de religion rajoutée par le castrisme : le marxisme-léninisme revisité par Fidel. Rauli/Cassandre a été élevé par un couple cabossé, la maîtresse du père, une Russe s’insinuant dans le foyer et éduquant le petit Rauli qui finit par accepter, malgré les écueils, sa particularité et a grandi mi-garçon, mi-fille pour la façade et fille dans un corps de garçon pour lui. À l’armée, les vexations ne manquent pas et, bien pire encore, il subit, « parce c’est comme ça ».

J’insiste, malgré le contexte (la mythologie, les religions qui  s’entremêlent, l’histoire contemporaine de Cuba), Marcial Gala a trouvé le ton juste pour conduire son lecteur sans lui imposer aucune pédanterie, aucune difficulté.

On a sous les yeux la vie « normale » dans une ville de province cubaine dans les années 70, la vie des soldats cubains près du front en Angola, avec un Raulito qui subit son destin : il n’est pas le « pédé », ce mot qu’il entend depuis ses plus jeunes années, la sexualité est hors de ses préoccupations et même de ses besoins, il est Cassandre et agit en plein XXème siècle comme elle aurait agi elle-même, elle sait son futur et celui des autres, sa famille ou les militaires qui  l’entourent, il/elle n’en dit rien, on sait pourquoi si on a lu Homère, mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour être ému par ce qu’exprime cet être mi-masculin, mi-féminin dont la force quasi divine est occultée par ses faiblesses purement humaines. Et ces faiblesses ne sont qu’illusion, car lui/elle voit l’invisible, l’insaisissable, l’infini : Hector et Ajax près de Napoléon au pied des pyramides, lui-même proche des orishás cubains. Rauli n’est que le dépositaire éphémère d’une éternité englobant le tout.

À Cuba, l’enfant chétif est la proie des violences idiotes de ses petits camarades qui se croient virils, mollement défendu par les institutrices et poussé à la féminité par sa mère. En Angola, il est la risée de beaucoup de soldats de son régiment, pas de tous, et la victime ambiguë de son capitaine, des jours, des semaines plus tôt, il voit se réaliser la mort violente de ces militaires qui sont ses compagnons. Il vit ce que lui a imposé le sort, peut-être les dieux.

J’ajouterai que cet immense roman est la démonstration évidente que l’idée de « réalisme magique » (j’avoue n’avoir jamais bien compris le sens de ces deux mots accolés en dehors d’une regrettable réduction, d’un rétrécissement de leurs sens cumulés) est absolument vaine : ce roman, comme beaucoup d’autres ainsi qualifiés, ne supporte pas d’entrer dans une case, quelle qu’elle soit : il est, ils sont, un jaillissement impressionnant d’images, d’idées, un torrent de sensations pour les personnages et pour les lecteurs. Un plaisir sensoriel et intellectuel qui ne s’épuise que parce qu’il a une fin, la page 277 ici.

Appelez-moi Cassandre est un drame très accessible aux lecteurs mais dont l’absolu dépasse les personnages.

Appelez-moi Cassandre, traduit de l’espagnol (Cuba) par François-, Michel Durazzo, éd. Zulma.

Marcial Gala en espagnol : Llámenme Casandra, ed. Arte gráfico, Buenos Aires / La catedral de los negros, ed. Corregidor, Buenos Aires.

Marcial Gala en français : La cathédrale des Noirs, ed. Belleville éditions.

MTS CLES : CUBA / HISTOIRE / GUERRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / MYTHOLOGIE / VIOLENCE / RELIGIONS / EDITIONS ZULMA.

On peut aussi lire ma chronique publiée sur AnnA le 25 octobre 2021 sur un autre roman de Marcial Gala La cathédrale des Noirs :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Rosa María UNDA SOUKI

VENEZUELA / MEXIQUE / FRANCE

Rosa María Unda Souki est née à Caracas en 1977. Après des études d’Art au Venezuela puis au Brésil, elle s’est installée à Paris mais travaille aussi bien en France qu’au Brésil. Elle a obtenu de nombreux prix pour ses peintures. Ce que Frida m’a donné est son premier « roman ».

Ce que Frida m’a donné

2021

Rosa María Unda Souki est une peintre renommée qui a exposé un peu partout dans le monde. Une importante exposition va lui être consacrée à Paris, autour d’une cinquantaine de tableaux inspirés par la vie et l’ouvre de Frida Kahlo. Elle doit en rédiger le catalogue et peine à commencer. Hébergée dans le couvent des Récollets, près de la gare de l’Est et dans l’attente des tableaux en provenance du Brésil, l’inspiration ne venant toujours pas, elle couche sur le papier une sorte de journal de son installation dans sa résidence d’artiste, qu’elle illustre de façon aussi précise que poétique. Reproductions de ses propres tableaux (qui feront partie de l’exposition prochaine), dessins de sa chambre aux Récollets, de sa table de travail ou des vêtements qu’elle va mettre, l’humour est aussi au rendez-vous.

Sa pensée se projette vers l’avant, avec l’angoisse du texte officiel qui ne veut pas s’épancher, et vers l’arrière, dans son enfance, au Venezuela et au Brésil, ce qui lui fait prendre conscience de troublants point communs avec sa muse. Frida Kahlo se manifeste avec discrétion, la couleur d’une robe, une attitude, un petit rien qu’elles partagent et que Rosa María est la seule à deviner, et la voilà, bien là, qui émerveille la jeune femme et lui redonne du courage pour aller de l’avant.

Bien mieux qu’une pâle biographie de plus, remplie  de détails pas toujours très utiles pour connaître la Mexicaine, cette évocation est un hommage subtil, sensible, à cette muse proche et lointaine à la fois, à portée des doigts et étrangère, qui sait garder une part de mystère pour se dévoiler autrement, un peu, totalement peut-être. De qui parle cette œuvre d’art (je parle du livre de Rosa María) ? De Rosa María ? De Frida Kahlo ? Des deux, évidemment, et la  plus exposée n’est pas toujours celle qu’on croit. C’est beaucoup Frida quand on a Rosa María devant les yeux, c’est un peu Rosa María quand on devine Frida.

Une touche de surréalisme délirant qui nous fait nous évader un instant, une pointe d’actualité dramatique (le Venezuela actuel en est arrivé là) ou des bouffées de nostalgie d’un Venezuela perdu et qui a perdu aussi sa culture, de brefs moments  qui nous ramènent dans un espace où la peinture existe malgré tout, ce « roman » est un tout, d’une richesse étonnante.

J’ignore si, comme on le dit, l’Art est immortel, ce livre, texte et illustrations, véritable merveille littéraire et picturale, fantaisie et intelligence réunies, prouve en tout cas que la transmission d’une femme à une autre, est un moyen de prolonger, de pérenniser une création, la création, tout court.

Ce qui Frida m’a donné, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Margot Nguyen Béraud et l’auteure, éd. Zulma, 189 p., 22,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / VENEZUELA / MEXIQUE / ART / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Eduardo Antonio PARRA

MEXIQUE

Eduardo Antonio Parra est né en 1965 dans l’État de Guanajuato, dans le centre du Mexique. Il est éditeur, auteur de nouvelles et de romans. Il est lauréat du Prix Juan Rulfo, en 200 à Paris.

El Edén

2019 / 2020

El Edén, petite ville où tout le monde se connaît, au nord du Mexique, avait autrefois tout de l’endroit où il fait bon vivre. Le narrateur y était professeur dans le collège public, il entraînait des footballeurs juniors, parmi lesquels Darío, son jeune voisin, sportif très doué.

Un jour, première alerte, Silverio, le père de Darío, épicier, reçoit la visite de trois jeunes gens qui lui annoncent qu’il devra leur payer 5000 pesos par semaine en échange de leur protection. Un tabassage en règle suit le refus du commerçant, le laissant gravement handicapé. Puis vient l’escalade, une nuit d’enfer qui paralyse la ville. Après avoir prévenu la population et lui avoir conseillé de ne pas sortir, deux bandes rivales lourdement armées et équipées livrent une bataille avec explosions multiples et balles perdues, intrusions et pillages des maisons de particuliers. L’horreur.

Huit ans après, le professeur, qui a très vite quitté El Edén pour s’installer à Monterrey, rencontre Darío dans une cantina minable de la ville. En s’appuyant sur le témoignage de l’ex-jeune homme (à 23 ans, il est presque un vieillard) qui lui raconte ce qu’il a vécu cette nuit du siège et en le recoupant avec d’autres récits de témoins, il reconstitue ce qui s’est passé et qui a fait basculer la vie des habitants d’El Edén.

S’ils repensent à la période qui a précédé la crise, Darío et son professeur prennent conscience d’une autre sorte de violence, provoquée, elle, par une fille de 15 ans, Norma, ex-lolita qui dès ses 12 ans jouait à exciter adolescents et adultes et qui était devenue la petite amie du garçon.

La reconstitution se fait par des croisements, à partir de souvenirs précis de Darío, violence déchaînée des deux groupes qui s’entretuent, érotisme déchaîné lui aussi entre Darío et Norma partis à la recherche de Santiago, le jeune frère de Darío. Chez l’ex-professeur, les souvenirs de son ancien élève font naître les siens, ceux de la période d’avant, le calme apparent mais dont on sait à présent qu’il était trompeur, et ces souvenirs font naître à leur tour l’évocation du passé proche et de son présent, lorsqu’il a à peu près tout perdu.

On se retrouve alors plongés, comme les personnages, dans une avalanche de violences et de sexe. Eduardo Antonio Parra veut frapper fort, au risque à certains moments de saturer : coups de feu, sang, sexe, sexe, explosions, blessures, cadavres, avant de retrouver l’atmosphère morne de la cantina.

Avec El Edén, un lecteur européen est immergé dans les assauts de violence extrême qui a été une des plaies du Mexique, surtout dans le nord. Comme pour les Mexicains qui eux-mêmes en ont été les victimes directes, les questions restent sans réponse : pourquoi ces déchaînements ? Pourquoi à cet endroit ? Et les habitants, qui n’avaient rien à voir avec les groupes qui s’affrontaient ? Et les autorités, absentes, muettes, impuissantes elles aussi ? Et enfin, pour les survivants, comment sortir de cette apocalypse ?

El Edén, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 21,80 €

Eduardo Antonio Parra en espagnol : Laberinto, ed. Literatura Random House / Tierra de nadie : Los límites de la noche / Nadie los vio salir / Parábolas el silencio, ed. Txalaparta, Tudela (Navarra).

Eduardo Antonio Parra en français : Les limites de la nuit, éd. Zulma / Terre de personne, éd. Boréal.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / SOCIETE / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

Sur la violence extrême au Mexique, on peut lire ou relire la très riche étude de Sergio González Rodríguez El hombre sin cabeza (ed. Anagrama) / L’homme sans tête (éd. Passage du Nord-Ouest), document essentiel pour tenter de comprendre le phénomène.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Maître-Minuit.

2018

Cela ne fait aucun doute, la Mer des Caraïbes est bien un lien physique et immatériel entre les diverses terres, iliennes ou continentales, qui la peuplent. Qu’on y parle ou qu’on y écrive en français, en espagnol, en anglais ou dans sa langue originelle, il y existe un esprit commun. Deux publications récentes des éditions Zulma le prouvent encore une fois, le superbe Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de la Nord-Américaine Zora Neale Hurston, qui se situe pourtant en Floride, et ce Maître-Minuit de l’Haïtien Makenzy Orcel.

Comment grandir dans un des pays les plus pauvres du monde, sous une des dictatures les plus cruelles, quand on voit sa mère, qui n’est peut-être pas vraiment sa mère, qui passe ses journées à inhaler de la colle et que la seule chose que l’on sache de son père est que c’était un jeune marin de passage ?

Tout est pourri sur cette terre, sur ce morceau d’île dominé, écrasé par l’ombre de ce Papa-à-vie, de ce « diable en costume officiel ». Alors sniffer de la colle est une solution que ne rejettent même pas les esprits vaudou qui assistent les humains à la dérive. Poto, le jeune narrateur, observe d’un œil  neutre (pour lui tout est habituel, il ne peut comparer à rien le spectacle d’horreur que lui présente sa ville) les corps démembrés, les boutiques dévastées et les tontons macoutes qui sont partout.

Par moments, le roman s’évanouit derrière une virulente (mais justifiée) chronique engagée : les crimes du régime montrés au premier degré, des fêtes somptueuses au Palais, qui généralement ne manquent pas de se transformer en orgies aux condamnations à mort sans jugement à cause d’un mot déplacé. Par moments encore, on voit un citoyen ordinaire devenir un sanguinaire tonton macoute (pléonasme !). Une « impératrice » s’auto-décrit, s’auto-analyse avec une bonne dose d’autosatisfaction. C’est du baroque à dominance tragique, proche et éloigné du baroque caraïbe dont on a beaucoup parlé au temps d’Alejo Carpentier, un baroque  qui multipliait senteurs, couleurs et sons, alors qu’ici ce sont les atrocités, les viols des idéaux et des corps.

Du baroque, on passe à l’hyperréalisme, à la vie quotidienne dans la rue, sans ressources. La seule chose que Poto transporte avec lui sans jamais s’en défaire, c’est son sac à dos et ses dessins. Depuis tout petit il a ce talent, mais, en dehors de sa « mère », personne ne le sait. Ce sac fait aussi sa célébrité : Poto c’est le fou avec son sac à dos, il devient un spectacle, il danse au milieu de la chaussée.

Après le départ du dictateur (1986), si le danger de mort est moins présent pour Poto, sa situation matérielle n’est pas meilleure : la faim, toujours la faim.

Makenzy Orcel ne nous invite pas à la facilité : son récit, haché est cahoteux, rugueux, comme ce qu’il montre et raconte : la vie (est-ce bien le mot ?)  dans la rue, les années passées auprès d’un caïd proche du pouvoir, la solitude, toujours, une solitude qui ne le renferme pas sur lui-même, le très beau portrait d’une femme aimée et délaissée, avec ses douleurs et sa force le prouve.

On peut lire ce roman comme de l’hyperréalisme, comme la description impitoyable d’une ville dans un éternel chaos ou comme la vision symbolique d’un pays à l’abandon livré à la folie. Tout est possible, aussi, pour le lecteur.

Maïtre-Minuit, éd. Zulma, 320 p., 20 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Joca REINERS TERRON

BRESIL

Joca Reiners Terron est né en 1968 dans le Matto Grosso. Il vit à Sao Paulo. Il a publié une dizaine d’oeuvres narratives et trois recueils de poésie.

 La mort et le météore

2019 / 2020

« Les Européens n’ont pas l’exclusivité de l’assassinat, ils ne l’ont jamais eue, seulement de la cruauté ». C’est Boaventura qui prononce ces paroles, Boaventura au visage transpercé jadis par  une flèche – pas empoisonnée, heureusement – tirée par un Kaajapukugi. Les Kaajapukugi sont un des tout derniers, peut-être même le dernier peuple amazonien qui est resté intouché par l’extérieur (expéditions européennes ou même peuples voisins) et qui est sur le point de disparaître. Boaventura, étrange aventurier, veut les sauver et organise leur transfert (comment nommer ce déplacement dont on ignore s’il est accepté par ses « bénéficiaires » ?) vers la région d’Oaxaca, au Mexique, sur le territoire des Mazatèques, qui présenteraient certaines similitudes avec les « frères » amazoniens.

Les motivations de Boaventura sont assez complexes, il le reconnaît lui-même : besoin de savoir, et aussi de se mettre en avant, en se targuant d’être un découvreur, et puis désir de s’effacer en tant qu’homme « civilisé » pour se rapprocher en toute sincérité des « sauvages » en en devenant un.

On est dans un monde étrange : le Chili a disparu, recouvert par un Pacifique qui a débordé, on assiste en direct au décollage d’une fusée chinoise en partance pour Mars dans le but de peupler la planète rouge, Oaxaca est devenu un décor pour touristes et on est bien obligés de se demander si passé et futur ont une valeur quelconque. N’est-ce pas le tinsáanhán, la plante miraculeuse des Kaajapukugi qui guérit et plonge dans une douce brume qui abolirait le passage du temps ?

Joca Reiners Terron réussit par ses mots à recréer cette douce brume, la lecture devient une sorte d’évasion vers des zones bizarres très proches pourtant d’une réalité commune : comme le narrateur, on voit et on croit voir (des hommes, des arbres, des animaux… des formes).

Il préfère de loin ouvrir des horizons, poser des questions qu’y répondre, et ces questions sont vastes : la responsabilité individuelle (et collective : Boaventura n’est pas le seul à douter et à être douteux), les limites des sciences dites humaines, la communication entre les êtres, ce qu’on appelle le bien et le mal. C’est aussi la reprise d’un thème historique en Amérique latine, la civilisation et la barbarie. Si, à la fin du XIXème  siècle les intellectuels et les écrivains parmi eux avaient pensé avoir trouvé une réponse évidente, de nos jours Joca Reiners Terron est infiniment plus hésitant.

Le lecteur ressortira de cette lecture avec aucune certitude, c’est une des multiples richesses de ce roman inclassable, troublant.

La mort et le météore, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. Zulma, 192 p., 17,50 €.

Joca Reiners Terron en portugais : A morte e o meteoro, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRESIL / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AVENTURES / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Mayra SANTOS-FEBRES

PORTO RICO

SANTOS-FEBRES, Mayra

Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Carolina (Porto Rico). Professeure dans plusieurs universités nord-américaines, elle enseigne actuellement à Porto Rico. Après plusieurs recueils de poèmes, elle publie  en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, suivi de  plusieurs autres.

 

La maîtresse de Carlos Gardel

2015 / 2019

La rencontre entre une guérisseuse portoricaine et son héritière, sa petite-fille elle-même étudiante en médecine avec un chanteur de tango mondialement connu qui fait escale sur l’île est au centre de ce roman original qui raconte une double passion vécue par la jeune fille, pour la vedette qui lui fait découvrir la sensualité, et pour sa vocation profonde, aider les femmes de son pays à s’affranchir des maternités multiples et rarement désirées.

Elle est la petite-fille de Mano Santa, la guérisseuse la plus célèbre de Porto Rico. Elle s’appelle Micaela. Il est un mythe vivant, au sommet de la gloire. Il s’appelle Carlos Gardel. Mais il souffre de syphilis, sa voix est mise à l’épreuve par la maladie et, de passage sur l’île, il consulte Mano Santa et en profite pour séduire la jeune fille. Vingt sept jours de passion qui laissera des traces.

Micaela vit entre deux mondes, les herbes qui guérissent, le grand désordre dans la case de Mano Santa et les classes à l’École de médecine, les traités scientifiques qu’elle mémorise soigneusement. Carlos Gardel se glisse entre les deux univers. Elle accompagne sa grand-mère à l’hôtel de luxe pour assister la vieille dame auprès du chanteur. Leur lien à tous, ce sont les plantes : elles ont fait la renommée de Mano Santa, elles guérissent Carlos Gardel et elles sont le grand sujet d’études de Micaela.

Dans les années 1930, la médecine portoricaine est en pleine mutation, elle passe doucement de manipulations qui ressemblent à de la sorcellerie vers la science moderne, non sans sursauts. Il est difficile de faire évoluer des coutumes séculaires, en cela aussi Micaela est à la charnière.

À côté de la réalité, en dehors de la réalité du quotidien, il y a le spectacle, la musique, la voix, la présence de Gardel qui, à elle seule remplit la plus grande salle de Porto Rico, et puis la rencontre au cours de laquelle Micaela devient tango dans les bras de l’idole. C’est d’une incroyable beauté.

À cela s’ajoute l’amour, ou la passion. Nous savons, Micaela sait que cette rencontre ne durera que le temps du séjour du chanteur, il faut que ces quelques jours soient un miracle, elle ne sera plus la même après son départ, il faut qu’elle vive cela intensément. Intensément et tendrement. Carlos profite de ces moments d’intimité pour lui raconter sa vie, son arrivée en Argentine, ses débuts, ses émois amoureux, ce n’est plus la vedette mondialement connue, c’est l’homme qu’elle a sous les yeux, à portée de voix.

La vérité historique n’est pas certaine : tant de mystères demeurent sur ce que fut réellement Gardel, mais c’est un roman qu’a voulu Mayra Santos-Febres, et elle l’a parfaitement réussi, avec le charme ‒ celui de Carlos Gardel, celui du tango en général ‒, avec les idées ‒ les débuts du contrôle des naissances ‒, on ne sait pas forcément que Porto Rico a été un endroit précurseur de la contraception.

Les différents thèmes, les différentes ambiances donnent une impression parfois un peu floue : que veut vraiment nous dire l’auteure ? Peu importe finalement, on a été ému par les amours de Micaela et de Carlos, on a découvert des aspects peu connus du mythe argentin, on a beaucoup appris sur les premiers pas de la contraception : que peut-on demander de plus à un roman par ailleurs plein de couleurs, de vie et de doutes ?

La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 320 p., 22,50 €.

Mayra Santos-Febres en espagnol : La amante de Gardel, ed. Planeta / Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, ed. Literatura Random House, Barcelone / Nuestra Señora de la noche, ed. Planeta, Barcelone. La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres.

Mayra Santos-Febres en français : Sirena Selena, éd. Zulma.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / TANGO / SOCIETE / EDITIONS ZULMA.

SANTOS-FEBRES, Mayra La maîtresse de Carlos Gradel

 

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Mayra SANTOS-FEBRES

PORTO RICO

SANTOS-FEBRES, Mayra

Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Carolina (Porto Rico). Professeure dans plusieurs universités nord-américaines, elle enseigne actuellement à Porto Rico. Après plusieurs recueils de poèmes, elle publie  en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, suivi de  plusieurs autres.

Sirena Selena.

2000/2017

Sirena Selena ? Sirenito ? La vedette des shows transformistes de Porto Rico et de ce roman est un adolescent à la voix fascinante qui ne s’est jamais senti garçon, mais qui se sait prédestiné pour être une star. Mayra Santos-Febres, auteure de poèmes, a publié en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, finaliste du prestigieux Prix Rómulo Gallegos. Les éditions Zulma qui ont la bonne idée de s’intéresser de près à la littérature des Caraïbes offrent enfin ce joyau au public français.

 À 15 ans « elle » est repérée par Martha Divine, la propriétaire d’un cabaret, qui veut faire d’elle la diva des Caraïbes.

Sous les doigts experts de la « maîtresse d’illusion », on assiste à la lente transformation du tout jeune homme en reine de beauté. Souffrance et espérance, tel est son parcours et, à la fin de l’entreprise (c’en est bien une,  sens commercial du terme compris), elle sera enfin ce qu’il rêvait d’être, ce qu’il savait qu’il était vraiment. C’est bien à une naissance que l’on assiste. Sirena Selena est homme, femme, ange et Lucifer, ses yeux sont « innocence perverse ou vulnérabilité assassine », elle est devenue la « pure incarnation de l’impossible ».  Tout tient dans ce corps d’adolescent qui, dès le premier regard, fascine chacun, chacune de ceux et de celles qui le voient, comme ils sont tous et toutes fascinés par sa voix unique. Martha le lui dit, il n’est pas de ce monde.

On est à mille lieues des clichés habituels avec ce genre de personnes. Les folles qui entourent Sirena ne manquent pas de soucis. Leurs difficultés au quotidien sont bien matérielles, comment vivre au jour le jour dans une société qui, si exceptionnellement elle peut vous accepter, vous regarde avec curiosité plus qu’avec empathie ? Une morale qui loucherait vers le traditionnel est carrément hors sujet ici, quand il s’agit de ce que la nature impose et de ce que la survie exige. Le terme n’a plus la moindre signification, cela aussi Mayra Santos-Febres le montre comme une évidence. Les vrais démons sont ailleurs, dans l’engrenage des drogues, « nécessaires » pour tenir le coup, dans les violences dont jeunes et moins jeunes sont victimes

On n’est évidemment pas dans un univers rose bonbon, la dureté de l’existence est aussi celle des personnes pour qui la tendresse qui se voit dans les films à la guimauve qu’elles affectionnent n’existe jamais dans leur métier ni même dans leur vie privée, quand elles peuvent se payer le luxe d’en avoir une.

Autour de Martha et de Sirena évolue un univers de garçons  profondément blessés par la nature, par leur nature, et par un environnement sans pitié. Mais la vie est la plus forte, comme la nature, qui garde le dernier mot, et la générosité est aussi une des composantes de l’âme humaine. Ainsi le jeune garçon, double et jumeau de Sirenito, rejeté par un père qui n’a pas compris ou laissé à l’abandon par le décès de sa grand-mère, trouve parfois une doña Adelina qui, à force de recueillir ces victimes innocentes finit par se créer une véritable famille (nombreuse, et même trop nombreuse !).

Mayra Santos-Febres domine avec une maîtrise exceptionnelle ce récit où tout est double, son protagoniste, ses personnages secondaires (impossible d’oublier ce portrait de Migueles, un personnage secondaire, à la fin du récit, à la fois « le plus grand et le plus petit », qui est tout simplement la définition de l’Homme, faite dans la plus grande sobriété, en deux pages), et surtout ce qu’il nous arrive d’appeler le bon goût ou même la morale. Les scènes qui pourraient être les plus crues deviennent presque poétiques, par la magie des mots. Elle fait de sa Sirena Selena un être supérieur, fascinant, admirable, et de son Sirena Selena un roman indispensable.

Sirena Selena, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 20,50 €.

Mayra Santos-Febres en espagnol : Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, Random House, Barcelone / Nuestras señora de la noche, Espasa Libros, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE.

SANTOS-FEBRES, Mayra Sirena Selena

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org