CHRONIQUES

Arelis URIBE

CHILI

Arelis Uribe est née en 1987 à Santiago. Après des études de journalisme et de communication, elle a participé en tant que journaliste à une ONG militant contre le harcèlement de rue.

Les bâtardes

2016 / 2021

Beaucoup d’Européens pensent que l’Amérique latine est un bloc uniforme où l’on vit de la même façon à La Havane qu’à Buenos Aires, qu’un Mexicain se voit comme le frère jumeau d’un Uruguayen. Rien de plus faux évidemment. Dans la grande diversité des nations, le Chili tient une place un peu à part, en grande partie à cause de sa situation géographique et de sa réalité physique. Très isolé par la barrière andine, tout en longueur, il a été peuplé en nombre plus tard que ses « frères » et voisins, par des vagues successives. Au XXème siècle, le Chili apparaît, un peu comme l’Argentine et l’Uruguay mais avec sa propre originalité, comme le pays latino-américain le plus européen par son mode de vie et par sa vie culturelle, franchement tournée vers le « vieux monde ».

Sa littérature est, c’est vrai, très influencée par celle venue d’Espagne, de France et de Grande Bretagne. Le dernier roman de Jorge Marchant Lazcano, par exemple, De ahí venía el miedo (ed. Tajamar, Santiago, non traduit en français) imaginait une rencontre entre un romancier chilien, Augusto D’Halmar, et deux figures des lettres anglaises au début du XXème siècle. Les sujets le plus souvent abordés par les nombreux écrivains chiliens se situent dans une classe bourgeoise, catholique, aisée et cultivée.

Or Les bâtardes fait figure d’exception. Huit nouvelles, des personnages presque exclusivement féminins, des jeunes filles ou des jeunes femmes élevées dans la classe moyenne, plutôt démunie sans être dans la pauvreté, nous racontent leur quotidien. Ce ne sont pas des héroïnes qui feront changer le monde ni même leur quartier, elles vivent, avec les moyens qui leur sont donnés. Dans ces récits qui partent d’une banalité à laquelle elles souhaitent échapper, sourd une insatisfaction qu’elles font comprendre et partager, une insatisfaction qu’elles espèrent bien fuir bientôt, mais comment ?

Beaucoup de souffrances occultées font surface, sans être spectaculaires, un certain mépris des mieux lotis envers elles, des mâles, en position naturellement supérieure, une hésitation au moment où on doit trouver sa place. Elles se conforment souvent, mais en étant conscientes de l’injustice qu’elles subissent, et aussi de la possibilité de faire changer tout cela. Le style d’Arelis Uribe sert parfaitement cette volonté de montrer très nettement mais sans en rajouter cette infériorité imposée depuis une éternité ce qui n’est plus senti comme la normalité. Tout garde une apparence de calme : les choses sont comme ça, la société fonctionne bien, tout peut durer encore longtemps… Et soudain, un mot, une phrase qui fait jaillir une situation que ces filles ne parviennent plus à accepter… Un espoir de voir qu’il devient possible de se rapprocher d’un certain équilibre, que cet équilibre est à la portée de toutes les femmes chiliennes.

Les bâtardes, à peine 100 pages, est une petite révolution à lui tout seul : par le dépouillement, Arelis Uribe fait mieux que beaucoup de militant(e)s engagé(e)s dans la médiatisation excessive. Elle convainc en gommant tout effet : la vérité est plus forte, ce qui n’empêche pas l’émotion.

Les bâtardes, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon, avec une postface de Gabriela Wiener, éd. Quidam, 128 p., 14 €.

Arelis Uribe en espagnol : Quiltras, ed. Tránsito, Madrid.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS QUIDAM.

On peut lire, sur AnnA, rubrique VO, mon commentaire sur le roman de Jorge Marchant Lazcano cité dans l’article, De ahí venía el miedo.

CHRONIQUES

Alia TRABUCCO ZERÁN

CHILI

Alicia Trabucco Zerán est née à Santiago en 1983, fille d’une journaliste et d’un cinéaste. Après des études de Droit et de Littérature, au Chili, aux États-Unis et en Grande Bretagne, elle se consacre à l’édition et à l’écriture de nouvelles et de roman. La soustraction est son premier.

La soustraction

2014 / 2021

Deux voix se répondent dans ce roman centré sur la mort, la séparation et la disparition, sur des  soustractions. Felipe et Iquela étaient amis, enfants, parce que leurs parents étaient amis. Amis, militants et victimes.

Devenus adultes et restés amis, Felipe et Iquela sont incapables d’échapper au passé qu’ils partagent avec la génération qui les a précédés. Dans un Santiago nocturne, sinistre de nuit et de jour, qui perd ses couleurs sous la pluie de cendres provoquée par l’éruption d’un volcan, Felipe vit dans l’obsession de la mort, des morts connus et surtout inconnus qu’il passe son temps à compter en établissant d’infinies statistiques : nombre, âge, calendrier…

Iquela elle aussi remplit ses pensées de chiffres : les sucres dans son café, les années qui passent, les pigeons sur un arbre, tout pour elle se transforme en nombres.

C’est pendant cette pluie de cendres qu’arrive d’Allemagne où ses parents s’étaient réfugiés pendant les années terribles Paloma, autre fille de militants. Sa mère, Ingrid, vient de mourir et elle veut l’enterrer à Santiago. Mais l’éruption a obligé l’avion à se détourner et à atterrir à Mendoza, en Argentine.

Il est difficile de dominer ses émotions quand la plupart de ceux qui ont compté (ou qui auraient dû compter) ne sont plus là. L’humour cynique est une des possibilités. Felipe, Iquela et Paloma la pratiquent, mais sans trop y croire, un humour qui se mêle à l’ambiance noircie par les cendres volcaniques qui continuent de couvrir rues et passants.

Le style tendu, nerveux d’Alia Trabucco Zerán, dont c’est le premier roman, manque parfois de naturel, de spontanéité. Les cours d’écriture, très en vogue en Amérique du Nord et qui se développent considérablement au sud, aident certainement à la technique, mais le mot lui-même, technique, n’est-il pas une contradiction flagrante de toute création ? Les recettes (autre mot contestable) ne sont éventuellement valables que si elles ne sont pas apparentes et, au fond, tout écrivain devrait savoir s’en passer.

Ces remarques n’enlèvent rien à ce qu’a voulu dire Alia Trabucco Zerán, une autre vision de cette « deuxième génération » des jeunes Chiliens (elle est elle-même née en 1983, sous le régime du général Pinochet) qui dans diverses créations, littéraires en particulier, se posent des questions essentielles, la responsabilité, la mémoire et, ici, ce désespoir fondamental qu’elle partage avec une partie de cette jeunesse.

La soustraction, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 208 p., 21 €, version numérique, 15,99 €.

Alia Trabucco Zerán en espagnol : La resta, ed. Demipage, Madrid / Las homicidas, ed. Lumen.

MOTS CLES : CHILI / HISTOIRE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

V.O.

Jorge MARCHANT LAZCANO

CHILI

Jorge Marchant Lazcano est né à Santiago en 1950. Après des études de Lettres, il travaille comme journaliste et publie son premier roman qui est censuré par la dictature. Scénariste à succès pour la télévision dans les années 80, auteur de théâtre, militant de la cause homosexuelle, il a publié une quinzaine de romans.

De ahí venía el miedo

2020

Aux alentours des années 1900, le Chili, pourtant au bout du monde, était-il aussi isolé de toute civilisation occidentale ? Augusto, écrivain et diplomate, à l’instar des premiers Indiens importés d’Amérique à la Cour d’Espagne, découvre ébahi la rudesse de la vie ordinaire dans la campagne anglaise et celle des rapports sociaux entre ses habitants.

On connaît, en France, Edward Morgan Forster (1879-1970), surtout grâce à son roman Maurice et, probablement, grâce au film qui en a été l’adaptation réussie. On connaît bien moins Edward Carpenter (1844-1929), poète et militant (socialiste, végétarien, féministe et homosexuel). Et on ne connaît pas du tout Augusto D’Halmar (1882-1950), romancier chilien disciple de Zola.

Ces trois créateurs ont bien existé, tout ce qui est dit de leur vie est rigoureusement exact. Jorge Marchant Lazcano a simplement imaginé une rencontre qui aurait pu se produire si le hasard l’avait voulu. Le romancier n’a-t-il pas parmi ses pouvoirs celui de forcer le hasard ? Surtout si ça lui donne la possibilité de jouer avec les ambiances, littéraires et historiques ? Dans De ahí venía el miedo, il joue non seulement avec ce hasard qu’il crée, mais aussi avec ses anciens confrères, les auteurs britanniques d’il y a un siècle, de ceux qui prenaient la longue période victorienne comme décor et comme référence (morale, entre autres) pour dénoncer ses travers. On se retrouve souvent, dans le roman de Jorge Marchant Lazcano, en plein récit de Oscar Wilde ou même de Arthur Conan Doyle, sans pourtant que ce soit une parodie ou un pastiche.

Edward Carpenter était un militant affirmé, il vivait isolé, cultivant son vaste jardin, ne cachait pas ses idées politiques ou sa situation sentimentale : il vivait depuis des années avec un paysan de la région. Quant à Foster, il ressentait très vaguement une attirance pour un jeune Indien, son étudiant venu en métropole, mais n’imaginait pas qu’il lui soit possible d’aller plus loin dans sa relation. La société victorienne était encore bien solide. D’Halmar, enfin, bercé par le catholicisme bourgeois sud-américain, était lui aussi conscient que les amis qui avec lui avaient mis sur pied une communauté imitée de Tolstoï, qu’on n’appelait pas encore écologique mais qui déjà appliquait ces préceptes modernes et idéalement égalitaires, pouvaient devenir plus que des amis.

Cette rencontre due au hasard − et au talent de Jorge Marchant Lazcano −, est l’occasion idéale pour chacun de se poser quelques questions fondamentales qui tournent toutes autour de la connaissance de l’autre et de soi-même : est-on vraiment ce que l’on montre aux autres, ce que l’on se montre à soi-même ? L’autre est-il ce qu’il veut (ou peut) nous montrer ? Un Sud-Américain qui, à ce qu’il paraît, vit entouré de bêtes sauvages dans les forêts indomptées n’est-il pas au fond très proche de ce que nous sommes, nous, Anglais « civilisés » Notre société si bien réglée n’enferme-t-elle pas elle-même des bêtes sauvages prêtes à nous dévorer ?

Ils ont tant en commun, ces trois écrivains et aussi cet homme du peuple, l’amant de Carpenter pourtant peu cultivé, les idées sociales, le retour à la terre, les doutes sur leur « moralité », cette unique journée passée en commun sera une confirmation pour certains, une découverte pour d’autres. C’est aussi peut-être, en plus de cette avancée timide, une occasion manquée qu’ils regretteront de n’avoir pas réalisée. Et pour tous, lecteur compris, c’est une superbe façon de se rapprocher de l’acceptation de l’autre, différent ou proche.

Notre auteur chilien a plusieurs fois prouvé ses qualités d’architecte, il se surpasse ici, mêlant réalité (la fidélité des personnages à leur modèle est remarquable) et une fiction d’un réalisme troublant, à l’image des romans anglais de l’époque : E.M.  Forster imaginant, au cœur de cette journée unique, le sujet de Maurice est un exemple parmi d’autres dans cette nouvelle réussite de Jorge Marchant Lazcano.

De ahí venía el miedo, ed. Tajamar, Santiago de Chili, 312 p.

MOTS CLES : CHILI / ANGLETERRE / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TAJAMAR.

Voir aussi sur AnnA les commentaires sur les romans Un sang pareil au mien et La nuit qui n’a jamais porté le jour.

ACTUALITE, CHRONIQUES

Roberto BOLAÑO Œuvres complètes tome 3

Œuvres complètes tome 3

Mille pages de plus pour ce troisième tome des œuvres complètes de Roberto Bolaño. La moitié est composée par des textes courts sur des sujets variés, des discours prononcés ici et là, des articles de presse, des conférences et des notes dont la plupart avaient été publiées, mais dont certaines sont inédites.

Tout sujet est bon à être traité par Roberto Bolaño, une rencontre fortuite dans les rues de Blanes (où notre écrivain a passé les dernières années) avec les trois rois mages de la procession organisée dans une ville pratiquement déserte en hiver, deux des « rois mages » étant des travailleurs immigrés, la vision surréaliste, en été cette fois, un baigneur étendu au soleil et qui a tout l’air d’un cadavre, des réflexions, entre clairvoyance et nostalgie, sur l’évolution politique de son pays d’origine, le Chili où il ne reviendra qu’une seule fois.

Une dernière partie, peut-être encore plus passionnante que les autres (mais est-il possible, chez Bolaño, de décider de ce qui est le plus passionnant ?, si on se met à jouer à ce jeu-là on ne peut que perdre !) est un recueil de notes de lectures, qui montre une fois de plus la lucidité extraordinaire d’un lecteur boulimique, enthousiaste, et qui savait, grâce à un flair hors norme, reconnaître le futur grand alors que celui-ci en est à sa première publication et qu’il a à peine vingt ans.

Cette deuxième partie du troisième tome est à lire par bribes, une page ou deux au hasard, tout est à prendre et à garder.

Dans une première partie de ce troisième tome, deux romans, La piste de glace, publié à l’origine en 1993, sa première reconnaissance publique, même s’il lui a fallu plusieurs années pour atteindre vraiment le public. Trois narrateurs se partagent le récit autour d’un assassinat, un Chilien, un Mexicain et un Espagnol. On reconnaît évidemment les trois pays de Bolaño, ainsi que ce qui fut sa dernière étape, la Catalogne de la côte. Les idées sont déjà là, la façon très personnelle de raconter aussi.

Le décor est le même dans Le Troisième Reich, publié, lui, en 2010, sept ans après la mort de Roberto Bolaño. Le texte avait été rédigé à peu près en même temps que La piste de glace et l’auteur avait eu l’intention de le publier. Le personnage principal, le narrateur, est un jeune Allemand qui vient passer une fin d’été dans un hôtel de la Costa Brava qu’il connaît bien depuis son adolescence. Il s’occupe principalement à jouer à un jeu de guerre autour du Troisième Reich, le nazisme planant sous forme de menace diffuse au-dessus d’un lieu où tout est fait pour la détente. L’ambiance mi estivale, mi pesante, fait ce charme trouble qui ne se dément pas jusqu’à la dernière page.

Une pierre de plus dans cette belle initiative, initiative indispensable d’avoir à sa disposition tous les écrits d’un génie.

Œuvres complètes de Roberto Bolaño, tome 2, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, 1008 p., 29 €, 25 € jusqu’au 31 décembre 2020.

MOTS CLES : CHILI / ESPAGNE / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER.

CHRONIQUES

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

LIna Meruane est née à Santiago en 1970. Elle est professeure à New York, éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Système nerveux

2018 /2020

Faut-il oser « endurcir » ses enfants en les encourageant à manger un morceau de nourriture tombé par terre, en les faisant s’embrasser quand l’un est grippé, ou vaut-il mieux passer les fruits au chlore, comme le préconise la bonne de la famille ? C’est un des dilemmes qu’aborde le nouveau roman de la Chilienne Lina Meruane. Le premier, Un regard de sang[1],  était centré sur les yeux et la vue, celui-ci élargit le problème au corps tout entier, aux corps pour être exact, car pour Elle (la narratrice) et ses proches, disparus ou vivants, la maladie est partout.

Elle prépare une thèse scientifique. Les troubles hypocondriaques qui la dévorent l’obligent – ou plus objectivement – la poussent à en interrompre la rédaction pour un temps. Peut-être consciente de son mal, elle rêve de mettre en bouteille la lumière des étoiles filantes, mais dans la réalité, ce sont des petits bouts d’ongle de son Père, des fragments de matière morte ou des cheveux de sa Mère qu’elle conserve dans de petits flacons.

Elle vit entre deux pays, entre deux époques aussi, elle enseigne à des étudiants qui s’ennuient. Son Père, médecin  généraliste passionné par l’image d’un cerveau découpé, pourrait bien être à l’origine de ce mal dont Elle souffre, cela est sans importance, l’espèce de plaisir morbide de fouiller les maux divers qui l’assaillent, ses propres maux, et de les comparer avec ceux des autres, est devenu son occupation principale. Elle ne connaît qu’une seule exception au défilé de gens souffrants autour d’elle, c’est Lui, avec qui Elle vit depuis des années et qui refuse toute visite chez le médecin, n’en éprouvant pas le besoin.

Lina Meruane ne cherche pas à séduire un lecteur qui passe d’une chimio à un examen IRM, elle le plonge dans la tête de cette patiente dont on ne voit pas par quelque miracle elle pourrait un jour sortir de tout cela. Et elle le fait très bien, Lina Meruane : une personne en bonne santé découvre les chemins de croix de celles et ceux qui vivent dans la maladie, pour la maladie.

Le métier de Lui, le conjoint, consiste à dater au carbone 14 des ossements extraits des fosses enterrées plus ou moins anciennes, ce qui le confronte aux disparus d’une dictature passée ou à des immigrants dont on a perdu la trace. Il le fait dans l’espoir de pouvoir faire cesser la violence officielle. Elle et Lui vivent tout de même dans un monde matériel, rencontres, vie de couple,  parents un peu critiques qui observent, Lui dans ce passé daté au carbone 14, Elle dans l’infini des planètes et des trous noirs, le sujet de sa thèse.

Quant à sa famille restée dans son pays lointain – et son époque –, elle n’incite guère à la joie, un Père médecin qui ne cesse de pronostiquer de futurs décès, un Aîné avec lequel elle ne s’entend pas et des jumeaux sur lesquels on ne compte plus les fractures tant elle sont nombreuses, on comprend l’état de marasme de la narratrice.

La construction est impeccable, le style irréprochable, voilà un roman techniquement réussi qui demande au lecteur une lecture détachée s’il veut éviter le trou noir qu’Elle étudie. Et vous, prenez soin de vous !

Système nerveux, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, 334 p., 24 €.

Lina Meruane en espagnol : Sistema nervioso / Sangre en el ojo / Contra los hijos / Volverse Palestina, ed. Literatura Random House.

Lina Meruane en français : Un regard de sang, éd. Grasset.


[1] Chronique sur AnnA.

CHRONIQUES

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

Née à Santiago en 1970, Lina Meruane est professeure à New York, elle est éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Un regard de sang.

2012 / 2019

Enfermée dans une cécité peut-être passagère, si son ophtalmologue parvient à régler son problème, et  confrontée aux réactions de ses proches, une jeune femme décrit ses sensations, ses découragements, ses espoirs. Elle profite de son analyse pour régler quelques comptes avec elle-même et avec ses proches. Et surtout elle fait de sa réflexion un texte unique.

Pendant une fête animée entre amis, dans un gratte ciel de Manhattan, Lina Meruane sent brusquement que sa vision s’obscurcit. Une hémorragie sévit à l’intérieur d’un de ses yeux, peut-être des deux. Elle les savait menacés, mais la brutalité de l’attaque la laisse désarmée, d’autant plus que son compagnon Ignacio et elle doivent déménager à deux jours de là.

La consultation d’urgence chez son ophtalmologue débouche sur un verdict strict : une opération, si toutefois elle est possible, ne pourra être tentée qu’un mois plus tard, le temps que se résorbent les caillots de sang. Que faire d’ici-là, étant pratiquement aveugle ? « Allez donc dans votre famille, au Chili », lui conseille le médecin.

La malheureuse, qui voyage seule, découvre dans l’aéroport new-yorkais, puis dans l’avion, la vie sans la vue. Cela donne lieu à quelques scènes cocasses immédiatement suivies de découragement, parfois de désespoir.

La description précise des actes et des pensées de Lina prend une épaisseur saisissante grâce aux apartés qu’elle confie au lecteur. Humour noir, autodérision donnent au récit une vision multiple, cruelle pour tous, pour la narratrice, les membres de sa famille et les autres personnages, mais surtout pour le lecteur. Elle joue constamment avec le vocabulaire, multipliant les mots en rapport avec la vision, en en parsemant chaque page, ce qui rend évident l’importance extrême de la vue, pour chacun… le lecteur étant le premier visé !)

Le séjour dans la famille, à Santiago, se fait au milieu d’une brume lourde, massive, comme le sont les relations entre ces gens qui s’aiment, mais qui s’aiment mal, qui ne savent pas le faire mieux.

Lina Meruane reste caustique, enfermée qu’elle est dans un univers clos, fermé sur lui-même, mais qu’elle voudrait partager. Un tour en voiture dans le centre de la ville devient une suite de fausses visions fantomatiques : elle ne voit pas  ce qui défile derrière les fenêtres de la voiture, elle se souvient des monuments, des places, des angles de rues de sa jeunesse.

Entre noir désespoir et rire intérieur parfois retenu, parfois éclatant, Lina Meruane se libère (un peu) de ses angoisses et communique ses désillusions, ses frustrations et ses quelques espoirs dans une prose grise et irisée. Avec cette façon de s’exprimer qui n’est qu’à elle, une façon d’exprimer tout ce qu’elle vit, elle s’empare du pouvoir de rendre poétique un quotidien brumeux et par conséquent ce « roman », brut et doux, drôle et tragique. Une expérience unique pour celle qui l’a vécue, l’a écrite et offerte à ses lecteurs, et aussi pour ceux qui la reçoivent.

Un regard de sang de Lina Meruane, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, collection En lettres d’ancre, 224 p., 19€.

Lina Meruane en espagnol : Sangre en el ojo / Volverse Palestina / Contra los hijos,Random House, Barcelona.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Iliana HOLGUIN TEODORESCU

FRANCE COLOMBIE CHILI

Née en 2000 à Paris, Iliana Holguín Teodorescu a parcouru pendant sept mois une partie de l’Amérique latine en auto-stop, le sujet de ce premier livre.

Aller avec la chance

2020

Une Française de 18 ans seule, parcourant une bonne partie de l’Amérique du Sud en stop ! On lui a dit et répété que ce n’était pas prudent. Un camionneur colombien le lui dira directement : 80 % des gens de chez lui ont de mauvaises intentions ! D’autres sont bien plus positifs. Ce « sondage » très artisanal et spontané, c’est l’autostoppeuse elle-même qui le complète au fil des rencontres. Elle, elle fait confiance, ce qui ne l’empêche pas de rester vigilante.

Et ça marche, ou plutôt ça roule ! D’un village au nom parfaitement inconnu à une ville, seulement pour aller plus loin, elle finit par se retrouver au Sud du Chili.

La plupart de celles et de ceux qui font un bout de route avec elle sont très serviables, faisant un détour pour la déposer à l’endroit où elle souhaite s’arrêter, curieux de découvrir ce qu’elle fait là et n’étant pas avares de confidences sur ce qu’est leur vie.

Ces 190 pages ne sont surtout pas un quelconque guide touristique, on n’y trouvera aucune description de monument ou de phénomène naturel attirant, encore moins d’hôtels de prestige ou de restaurants gastronomiques. Et ce qu’Iliana Holguín Teodorescu transmet n’a pas ce filtre culturel européen qui est si fréquent dans les récits de voyages : elle transcrit le monologue désabusé d’un homme seul depuis son divorce, éloigné de ses enfants, ou le discours pur des Indiens rencontrés et sa logique si différente de la nôtre, avec toute sa poésie involontaire.

Difficile de se situer dans ce voyage sinueux sans véritable but : on croit se repérer grâce au nom un peu connu d’une ville, et on se retrouve sans repaire, cela n’a aucune importance : ce n’est surtout pas la logique, ce ne sont pas des indications pratiques, ce sont des rencontres généralement brèves, des idées prises à la volée, mais qui finissent par créer non pas une réflexion, mais une pluie d’idées, des gouttes isolées qui forment une averse. Les sujets de ces dialogues sont eux aussi variés : les moyens de vivre quand on a tout juste de quoi se loger avec sa (ou ses) famille, la vision que peut avoir un Péruvien ou un Bolivien des Européens qui viennent les observer, la générosité spontanée…

Indirectement mais nettement, c’est toute une société multiple qui se révèle par petites touches et partout, au Chili surtout, les ravages des années Pinochet et les résultats de ce néolibéralisme qui a non seulement privatisé par exemple les ressources en eau, privant les paysans des irrigations nécessaires, au bénéfice de grandes exploitations agricoles ou industrielles, et, au niveau individuel, qui a fait que l’argent gagné – ou celui qu’on aurait pu gagner – est le sujet principal, vital, pourrait-on croire, de la plupart de ces femmes et de ces hommes croisés. Malgré cette idéologie de l’argent tout-puissant, l’entraide reste bien présente, la générosité aussi.

Sans la moindre mièvrerie, voilà un livre qui donne le moral et réconcilie l’être humain qu’est le lecteur avec ses semblables, qu’ils soient proches ou de l’autre côté de l’Atlantique.

Aller avec la chance, éd. Verticales, 189 p., 18 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / PEROU / CHILI / VOYAGE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS VERTICALES.

CHRONIQUES

Mauricio ELECTORAT

CHILI / FRANCE

Après des études de Lettres et de Journalisme, Mauricio Electorat, né à Santiago en 1960 a vécu une vingtaine d’années en Europe (Barcelone, puis Paris), avant de se fixer dans sa ville natale, où il est professeur et journaliste. Il a publié des recueils de poésie, des nouvelles et cinq romans, plusieurs fois primés.

Petits cimetières sous la lune

2017 / 2020

Le romantisme des jeunes Latino-Américains qui venaient « étudier » à Paris, découvrir la « vraie » vie et les émotions interdites en principe dans leurs familles bourgeoises peut-il se marier avec les dures réalités de leurs pays d’origine, où régnaient inégalités criantes et souvent dictatures sanglantes ? Un dilemme souvent occulté par ces garçons (les filles restaient dans le giron familial, bien sûr) que Mauricio Electorat met brillamment en lumière dans ce nouveau roman.

Emilio Ortiz, 27 ans, fils de ce que l’on a l’habitude de qualifier de « bonne famille », installée au Chili depuis le début du XXème siècle, catholiques tellement bien pensants qu’ils ont bien été obligés de soutenir activement le général Pinochet quand celui-ci s’est consacré corps et âme à remettre le pays dans le droit chemin, a préféré aller terminer ses études à Paris. Des études qui se prolongent, non qu’il roule sur l’or (il a miraculeusement déniché une place de veilleur de nuit dans un petit hôtel de Montparnasse), mais parce que l’envie de rejoindre le cocon familial ne le taraude pas.

À Paris, Emilio mène la vie des étudiants latinos descendants de Cortázar (la lecture récurrente de Marelle est obligatoire pour eux !) ou de Bryce Echenique. Lui, il vivote grâce à ses trois nuits par semaine payées par l’hôtel, ses rapports avec sa famille sont extrêmement limités, ils seraient nuls si, de temps en temps, la sœur de sa mère, la tante Amalia, ne lui donnait des nouvelles. La nouvelle du brusque divorce de ses parents, son père s’étant amouraché d’une femme trente ans plus jeune que lui, le pousse à faire le voyage vers Santiago.

La situation qu’il trouve là-bas est inquiétante pour tous, dans des proportions différentes.

Mauricio Electorat réussit un très bel équilibre entre le personnel et le national, entre les liens familiaux et les liens politiques (sujet qui reste brûlant, au Chili plus qu’ailleurs), entre l’humour et le drame. Dans la famille, chacun est à sa place, le père, sympathisant du dictateur à la retraite et macho classique, la mère, triste et digne (enfin, qui essaie de l’être), les frère et sœur, proches comme on doit l’être dans une famille unie, mais légèrement indifférents. Emilio, peu à peu, en découvre plus sur le passé de son père. A-t-il été manipulé, timide, volontaire ou un soutien inconditionnel ?

Une des questions posées est de savoir si on peut impunément fouiller dans le passé d’êtres proches, ou qu’on croit proches, petite amie de passage ou géniteur. Emilio trouve les moyens de le faire, mais n’a-t-il pas tort ? La forme en puzzle de la dernière partie est particulièrement brillante à ce propos : manquera-t-il une pièce, alors qu’il s’attaque aux secrets des services de renseignement de Pinochet, presque aussi performants que le Mossad ?

Mauricio Electorat maîtrise parfaitement non seulement son sujet, ou, plus exactement ses sujets, mais aussi la manière de les présenter à son lecteur : il le fait passer de l’humour de l’étudiant fauché à l’angoisse de découvrir ce qu’on ne devrait jamais découvrir, il le tient pour ne pas le lâcher avant d’avoir une vérité qui n’est pas la fin de la lecture : une fois qu’on possède cette vérité, il lui reste, il nous reste à nous aussi, à nous demander tout ce qu’on peut tirer de cette révélation. Dit d’une autre façon, quand on referme ce roman, on n’a pas terminé d’y repenser.

Petits cimetières sous la lune , traduit de l’espagnol (Chili) par Mauricio Electorat, éd. Métailié, 304 p., 21 €.

Mauricio Electorat en espagnol : Pequeños cementerios bajo la luna, ed. Alfaguara / La burla del tiempo, ed. Seix Barral.

Mauricio Electorat en français : Sartre et la Citroneta, éd. Métailié.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / OLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

(chez Mauricio, à Santiago, en avril 2015)

ACTUALITE

Le poète chilien Raúl Zurita Prix Reina Sofía 2020

Né en 1950 à Santiago, Raúl Zurita est considéré comme un créateur essentiel au Chili et dans les pays de langue espagnole. Après le Prix national de Littérature en 2010 et le Prix ibéro-américain Pablo Neruda en 2016, c’est le Prix Reina Sofía (Madrid), la récompense la plus importante dans le domaine de la poésie en espagnol et en portugais, qui lui est décerné.

Depuis Purgatorio (1979) il a publié plusieurs dizaines de recueils de poèmes et des recueils de textes narratifs courts. Depuis toujours il a été également un artiste engagé, victime de la dictature militaire et créateur novateur.

On peut trouver plusieurs recueils et des anthologies édités au Chili et aussi en Europe.

En traduction française on se procurera Canto a su amor desaparecido / Chant à son amour disparu (bilingue), éd. L’Harmattan, 2015 (traduit par Patricio Garcia et Carole Risler) et Antéparadis , éd. Classiques Garnier, 2018 (traduit par Laëticia Boussard et Benoît Santini).

Souvenir d’une rencontre, en 2015, en compagnie de Januario et d’Olga Espinosa (Espaces latinos), à Santiago.