CHRONIQUES, V.O.

Carla GUELFENBEIN

CHILI

418 Carla Guelfenbein

Née en 1959 à Santiago, elle a fui la dictature militaire et a vécu exilée pendant onze ans. À son retour au Chili elle a été rédactrice en chef de plusieurs revues avant de se consacrer à la rédaction de romans. La naturaleza del deseo est son huitième roman.

La naturaleza del deseo

2022

« Aucune passion n’est pure », une idée qui s’impose à S, la protagoniste du nouveau roman de Carla Guelfenbein. Elle vient de faire l’amour, comblée, avec F, un Chilien marié, juriste reconnu, avec qui elle vient de reprendre contact. Ils s’étaient connus étudiants à Edimbourg, perdus de vue et retrouvés par hasard. Fille de Chiliens exilés du temps de Pinochet, elle venait de se séparer de Christopher et n’avait pas pu encore refaire surface après le décès accidentel de leur fils Noah qui l’avait éloignée de tout ce qui faisait sa vie. Il s’estimait parfaitement heureux auprès de sa femme et de ses deux filles. Mais la passion s’était imposée.

Les rencontres des amants se succèdent, à chaque fois dans une ville différente, motivées par des séminaires ou des conférences professionnelles de F, ou par des séances de signatures pour S qui publie des romans dont le succès est assez modeste. Pas de passé, pas de futur, pur plaisir, c’est la règle de principe de ces amours clandestines. C’est aussi leur limite.

Souvent, les passions (celles des romans) avancent en ligne droite qui semble tracée à l’avance. Ici, cette histoire d’un amour vrai et sincère sinue, on pourrait l’imaginer dessinée sur la Carte du Tendre, écueils, avec ses moments injustifiés de violence, jalousie, espaces désolés, avec les inévitables questions (où allons-nous, toi et moi ?), précipices que l’on frôle à deux et au fond desquels peut tomber l’un ou l’autre, ou les deux.

Et puis, on oublie parfois que nous avons les mots et les sentiments de S, de la femme, et demeure la question fondamentale de toute relation humaine : qui est vraiment l’autre, on le connaît, on a appris à le connaître, on croit le connaître, et finalement… ?

D’un sujet amplement choisi par les romanciers, Carla Guelfenbein réussit pleinement son pari : offrir un roman vraiment original.

La naturaleza del deseo, ed. Alfaguara, Santiago de Chile, 296 p.

MOTS CLES : CHILI / GRANDE BRETAGNE / PASSION / AMOUR / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (Santiago, avril 2015) :

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Un doute et une certitude

2022

Trente années d’amitié sans faille, d’une amitié créatrice, les deux hommes ayant « travaillé » (est-ce le bon terme ?) ensemble et publié ensemble à plusieurs reprises. Aux deux hommes, j’ajouterai une femme qui a vécu cette si belle amitié en publiant leurs livres. Luis Sepúlvera, Daniel Mordzinski et Anne-Marie Métailié réunis dans cet ouvrage, poignant hommage à l’écrivain disparu victime du covid en 2020, que je vois, moi, comme un hommage à rendre aussi au trio.

La naissance de cette amitié entre les deux hommes a été professionnelle : des articles illustrés, calibrés (un certain nombre de signes, un certain nombre de photos, etc.), mais pour des hommes comme nos deux socios le cadre est trop étroit. Luis publie en 1992 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Daniel se met à photographier une foule d’écrivains latinos et dans les deux cas le génie créatif se manifeste, dans la description de la vie en pleine forêt vierge ou dans une originalité, parfois une folie qui révèle la personnalité profonde des modèles photographiés, « le moment précis que seul Daniel est capable de voir à force de désir », écrit Luis.

Daniel Mordzinski a choisi textes et photos et a trouvé l’équilibre exact entre écrits et images, qui se répondent, entre les genres littéraires pratiqués par Luis : récits, pensées, la biographie d’un gringo, souvenirs, confessions plus intimes, l’éventail du talent de l’écrivain est là, on le reconnaît si on l’a déjà lu, si ce n’est pas le cas on découvre toute la richesse d’une œuvre majeure dans laquelle reviennent sous des formes variées les pouvoirs du rêve, l’amitié bien sûr, le bonheur que fait naître un bon repas ou une bonne bouteille, l’orgueil de la paternité, l’écologie sincère et tant d’autres images qui, toutes sont au fond un simple et multiple hymne à la vie.

Un doute et une certitude, textes rares et inédits, sélection et photos de Daniel Mordzinski, traduits de l’espagnol par François Gaudry, Bertille Hausberg, René Solis et Anne-Marie Métailié, éd Métailié, 192 p., 19,80 €.

MOTS CLES : CHILI / LITTERATURE / ARTS / AMITIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Une autre chronique sur Luis Sepúlveda, sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

CHRONIQUES

Jean-Paul DELFINO

FRANCE / BRÉSIL / ARGENTINE

Jean-Paul Delfino est né à Aix-en-Provence en 1964. Amoureux de l’Amérique latine, en particulier du Brésil, il est l’auteur de romans pour la jeunesse, d’essais, de scénarios pour la radio et d’une vingtaine de romans.

Isla Negra

2022

Disons-le tout de suite, Isla Negra n’a qu’un très lointain rapport avec l’Amérique latine. Mais… Mais, pourquoi se priver d’une lecture agréable ? Et puis, avec Jean-Paul Delfino, amoureux du continent, on suppose qu’il ne pourra s’empêcher d’y faire allusion.

On est dans une Province qui pourrait bien se situer entre Perpignan et Narbonne. Jonas Jonas, un vieil original, refuse de se faire expulser de sa vieille maison construite jadis sur une colline sableuse dominant la mer. Dune et manoir sont connus sous le nom d’Isla Negra. Le promoteur local, Charles Dutilleux, a lancé la procédure (légale) pour récupérer le terrain plus que la maison et ajouter des millions d’euros aux millions d’euros qu’il possède déjà.

La maison n‘est pas de première jeunesse, une tempête une nuit la rapproche dangereusement de l’état de ruine. Le réchauffement climatique y est pour quelque chose aussi. Jonas n’est pas seul, soutenu indirectement par les uns, aidé de près par d’autres. Les belles personnes ne manquent pas, parfois sous des apparences qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant : la bimbo rectifiée par la chirurgie esthétique, la doyenne centenaire spectaculairement peinturlurée du village, l’Argentin de Carcassonne, méritent d’être connus.

Georges, ou Jorge, ou l’Argentin de Carcassonne, est un bon bandonéoniste, on ne sait pas très bien dans quelles conditions il a appris à jouer de cet instrument, Jean-Paul Delfino en profite pour donner de passionnantes précisions sur des aspects peu connus du tango argentin et de son prolongement brésilien. Le nom de la maison, on le saura de la bouche de Jonas, a été directement inspiré par une des demeures de Pablo Neruda au Chili, celle où il est décédé en 1973. Celle du roman lui ressemble d’ailleurs beaucoup.

Cette fable pleine d’idéalisme et d’optimisme, se lit d’un trait, les méchants y sont vraiment méchants, mais en minorité, les malheureux chahutés par la vie débordent de vitalité malgré tout ce qui les accable. Dans un monde si gris, une telle lecture remet du baume au cœur.

Isla Negra, éd. Héloïse d’Ormesson, 242 p., 18 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / CHILI / AVENTURES / ECOLOGIE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS HELOÏSE D’ORMESSON.

Pour prolonger cette lecture, un autre livre de Jean-Paul Delfino à découvrir : sa vision des débuts de la samba brésilienne, Bossa Nova, la grande aventure du Brésil (éd. du Passage). Mon commentaire sur AnnA :

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/4532

CHRONIQUES

Martin Michael DRIESSEN

FRANCE / PAYS BAS / ARGENTINE / CHILI

Deux romans très différents, aux antipodes l’un de l’autre cette semaine, avec un point commun : le passage du Cap Horn et deux croisières problématiques dans le Sud de l’Amérique latine, Le saint du Néerlandais Martin Michael Driessen et Un arc de grand cercle du Polonais Mateusz Janiszewski.

Né en 1954 aux Pays Bas, Martin Michael Driessen a longtemps vécu en Allemagne. Il y a été comédien et metteur en scène. Il est également traducteur et auteur d’une quinzaine de romans et de nouvelles.

Le saint

2019 / 2022

Disons-le tout de suite, l’Amérique latine n’est pas le sujet principal de ce roman hollandais, elle en constitue un épisode que son narrateur considère comme un interlude (mais quel interlude !), la deuxième partie des « mémoires » de Donatien. Mais sa lecture est un tel plaisir débridé qu’on aurait tort de s’en priver !

Donatien, fils d’un modeste meunier, naît dans le nord-est de la France en 1789. Dès sa jeunesse, il n’a qu’un but, bien vivre sans se mettre de barrière et en laissant de côté tout scrupule moral. Il est aidé par un charme indéniable et séduit tout être vivant, tout sexe confondu, qui mérite d’être séduit. Tour à tour pícaro, Barry Lindon de pacotille, un peu Casanova, un tout petit peu marquis de Sade, il parcourt l’Europe des guerres napoléoniennes, ne se refusant pas à changer de camp s’il y voit son intérêt financier… ou sa survie.

La réussite n’est pas toujours au rendez-vous, la fuite est une solution qui s’impose souvent. Le bougre (c’est bien le mot) a une façon de raconter sa vie bien personnelle (c’est la loi du genre), il ose la comparer à la nôtre et va jusqu’à être agressif à notre endroit.

Il lui arrive aussi de belles expériences, des rencontres profitables. Au début du XIXème siècle, la science est en plein essor, il participe à son progrès, aide Beaufort à dresser son échelle, devient une sorte de créature de Frankenstein auprès d’un savant danois et inspirera Victor Hugo en personne.

Pour la partie américaine de l’aventure, la parodie de récit de voyage et de récit d’aventure fait merveille : l’expédition qui se veut scientifique, respecte parfaitement les normes tout en étant farfelue. Le désert d’Atacama renferme des mystères qu’on ne soupçonnait pas.

Donatien, au centre de tout, est un de ces personnages qu’on a du mal à oublier. Il sait profiter sans limites de son charme, ne s’embarrasse pas de principes qui  auraient tendance à limiter sa liberté, n’est jamais pointilleux pour choisir les objets de ses amours, joue de sa virilité mais ne dédaigne pas de revêtir robes à cerceau et boucles d’oreilles, peut être d’un courage admirable ou d’une lâcheté déplorable. En un mot son cynisme est réjouissant. Il flirte avec une inconvenance de bon aloi même s’il est, et surtout s’il est d’une immoralité confondante. Le tout étant d’un charmant raffinement.

Le saint (on saura à la fin pourquoi ce titre) est une bouffée d’air frais un peu décoiffant quand une bonne partie des nouveautés littéraires plonge dans un pessimisme compréhensible, surtout en Amérique ou dans la région caraïbe. Un souffle d’air frais dont il serait bon de profiter avant l’apocalypse !

Le saint, traduit du néerlandais (Pays Bas) par Guillaume Deneufbourg, éd. Philippe Rey, 240 p., 20 €.

Martin Michael Driessen en néerlandais : De Heilige, ed. Van Oorschot.

MORS CLES : FRANCE / PAYS BAS / ARGENTINE / CHILI / AVENTURES / HUMOUR / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS PHILIPPE REY.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN, ROMAN CHILIEN

Manuel ROJAS

CHILI / ARGENTINE

Manuel Rojas, d’origine chilienne, est né à Buenos Aires en 1896. Autodidacte, il s’intéresse très jeune à la littérature et écrit pour des journaux, en Argentine et au Chili. Il est mort à Santiago en 1973.

Fils de voleur

1951 / 2021

Aniceto, le narrateur, a pour père un célèbre voleur dont la réputation est internationale, comme ses larcins. La vie de famille est malgré tout assez sereine, entre deux incarcérations. Malheureusement la mort brutale de la mère suivie de l’arrestation du père, cette fois pour très longtemps, contraint les quatre fils à s’éparpiller pour survivre. Aniceto, 17 ans, nous raconte son errance à travers l’Argentine et le Chili.

Buenos Aires, Valparaiso, quelques lieux argentins servent de décor à la dérive picaresque d’Aniceto, à ses rencontres avec des hommes et quelques femmes, très peu, aussi marginaux que lui. Les sociétés argentine et chilienne sont bien présentes, mais restent à l’écart, lui vit dans un autre monde, un misérable salaire de temps en temps lui donne à manger, un peu, un petit boulot dans la menuiserie et il retourne à la rue, entouré de beaucoup de gens comme lui, et il reste tellement seul, en dehors de quelques rares moments, par exemple une émeute dans le quartier du port, à Valparaiso. Une foule renverse un tramway, affronte la police, certains pillent les magasins, et tout se termine par une virée dans les bars… et une arrestation inattendue.

Les atmosphères successives dans lesquelles se retrouve le pauvre Aniceto se rapprochent de celles du Quevedo du Buscón, du Arlt du Jouet enragé ou du Dostoïevski de Souvenirs de la maison des morts, mais dans un contexte moderne, celui du milieu du XXème siècle. Elles font aussi penser à ce qu’écriront un peu plus tard Francisco Coloane et Luis Sepúlveda (qui appréciait beaucoup le Fils de voleur). On y voit l’errance d’un brave gars poussé malgré lui (l’hérédité peut-être, l’« éducation ») vers une petite délinquance traquée par l’autorité, par la société. Aniceto est-il anarchiste ? Pas vraiment. Libertaire ? Sans aucun doute, mais plutôt poussé à l’être que l’ayant voulu. Il se qualifie d’ailleurs lui-même de solitaire. Solitaire comme  un ou plusieurs de ses compagnons de cellule, une dizaine d’hommes, une dizaine de solitaires qui se ressemblent tous dans leur misère.

La traduction est savoureuse, restituant un léger parfum des années 1950, elle suit les méandres d’un récit qui peut abandonner en chemin un personnage, même important, pour un retour en arrière de plusieurs années. Ce qui compte c’est de faire le portrait d’un jeune homme victime de son hérédité qui en profite tout de même pour tenter d’égaler son père, voleur et célèbre.

Fils de voleur , traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Lorris, postface de Carla Cordua, éd. L’échappée, 301 p., 21 €.

Manuel Rojas en espagnol : Hijo de ladrón, ed. Cátedra / ed. Montaña Mágica / ed. Bruguera.

MOTS CLES : CHILI / ARGENTINE / SOCIETE / ANARCHISME / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / EDITIONS L’ECHAPPEE.

CHRONIQUES

Roberto BOLAÑO Œuvres complètes tomes IV et V

L’automne serait-il la saison propice aux rééditions de textes devenus des classiques ou ce qu’on appelle des romans-cultes ? Cette année, les reprises d’œuvres qui ont gagné leurs galons et que des éditeurs considèrent comme indispensables, à juste titre, se multiplient, on ne peut que s’en réjouir.

Depuis quelques semaines americanostra présente plusieurs de ces rééditions, des « classiques » ( Roberto Bolaño, Manuel Rojas et Reinaldo Arenas), des « populaires » (Luis Sepúlveda) des « modernes » (Martín Mucha).

Œuvres complètes IV et V

Les éditions de l’Olivier ne ralentissent pas la publication des œuvres complètes de Roberto Bolaño, monument de la littérature latino-américaine. En juin a paru le quatrième tome et récemment le sixième et avant-dernier, un seul roman, Les détectives sauvages.

Œuvres complètes, tome IV

Un petit roman lumpen n’a de petit  que le titre. Il joue en effet le dépouillement, ce qui ne parvient pas à cacher une vraie richesse, une des caractéristique de tout l’œuvre de Roberto Bolaño : on a souvent une impression  de banalité en lisant ses textes, impression que est très vite démentie par ce qu’ils sèment en nous. En jouant avec ce titre trompeur, l’auteur montre qu’il n’est pas dupe et qu’il jour avec son lecteur, plaisir supplémentaire.

Nocturne du Chili a pour personnage un prêtre, membre de l’Opus Dei, qui, à la fin de sa vie, replonge dans son passé et ses rapports avec la dictature. Roberto Bolaño avait vécu une mésaventure, un bref retour dans son pays natal qui s’était achevé dans une prison de la dictature. Ce roman était pour lui une sorte de catharsis, ce qui ne lui ôte rien de sa valeur littéraire.

Tombes de cow-boys, trois nouvelles posthumes, qui ont été trouvées dans les archives de l’écrivain. On y retrouve des passages réutilisés dans d’autres romans ou nouvelles, des personnages récurrents (Arturo Belano par exemple), des textes d’inspiration autobiographique. Un apport très intéressant pour les déjà lecteurs de Roberto Bolaño.

Le gaucho insupportable enfin, lui aussi publié après la mort de Roberto Bolaño, se compose de cinq (ou six, c’est selon !) nouvelles  suivies de deux textes de conférences, dont le premier est particulièrement émouvant (Littérature + maladie = maladie).

Œuvres complètes, tome V (Les détectives sauvages)

Chef d’œuvre absolu, reconnu universellement, ce roman foisonnant raconte les tribulations d’un groupe de jeunes gens très attirés par la poésie et intrigués par une femme poète, qui est à l’origine du mouvement auquel se réfèrent les adolescents, le réalisme viscéral. La richesse de ce roman est telle qu’il est rigoureusement impossible de le résumer. On sourit beaucoup, un est ému, on s’interroge, le plaisir est partout dans ce roman, du côté des personnages aussi bien que du lecteur.

MOTS CLES : CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

L’automne serait-il la saison propice aux rééditions de textes devenus des classiques ou ce qu’on appelle des romans-cultes ? Cette année, les reprises d’œuvres qui ont gagné leurs galons et que des éditeurs considèrent comme indispensables, à juste titre, se multiplient, on ne peut que s’en réjouir.

Dans les semaines qui viennent AnnA (americanostra) présentera plusieurs de ces rééditions, des « classiques » (Roberto Bolaño, Manuel Rojas et Reinaldo Arenas), des « populaires » (Luis Sepúlveda) des « modernes » (Martín Mucha).

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Raconter c’est résister

1992 / 1989 / 1994 / 2009 / 2021

Anne-Marie Métailié a publié en 1992 le premier roman de Luis Sepúlveda. L’énorme succès du roman a grandement participé à l’essor de la maison d’édition. La façon avec laquelle Anne-Marie Métailié travaille avec « ses » écrivains, le rapport humain et la confiance étant en permanence le principe principal de toute sa relation professionnelle avec la personnalité de Luis Sepúlveda, a fait que, entre 1992 et 2020, date du décès de l’auteur, les liens ne se sont jamais relâchés.

L’éditrice souhaitait depuis le début de la pandémie qui a emporté le romancier chilien lui rendre hommage. La publication sous une forme très soignée de quatre de ses romans en un tome est la manifestation de cette longue amitié personnelle et littéraire. Une série de photos signées par leur ami commun, le génial Daniel Mordzinski vient donner encore un peu plus de beauté spontanée aux textes du grand Luis Sepúlveda.

Le vieux qui lisait des romans d’amour

El Idilio, quel joli nom de village perdu au cœur de la forêt amazonienne. C’est là que vit Antonio José Bolívar Proaño, près de ses amis indiens qui lui ont tout appris de la nature et du respect que tout être humain lui doit. Le docteur Rubicundo Loachamín, dentiste qui passe deux fois par an, lui apporte des romans, merveilleux complément à son autre culture. Un roman universel, devenu culte, indispensable, inoubliable.

Le monde du bout du monde

Habité par la lecture de Moby Dick, le narrateur, au temps de son adolescence, est allé découvrir les limites australes du continent et de son pays, le Chili. Devenu adulte et militant écologiste, il y retournera pour lutter contre les atteintes à la nature et les trafics, bien réels, eux.

Le neveu d’Amérique

Voyages et rencontres, ce serait une possible définition de Luis Sepúlveda qui ne s’est jamais vraiment posé nulle part. L’Espagne des origines (lointaines), la prison, sous Pinochet, la Terre de Feu, dans chaque lieu des femmes et des hommes qui vivent, qui racontent, et lui qui transmet.

L’ombre de ce que nous avons été

Quatre sexagénaires, autrefois militants contre la dictature, rêvent de prendre une sorte de revanche dérisoire puisque la démocratie est revenue. L’émotion, côté personnages et côté lecteurs, est bien présente, comme dans tous les écrits de Luis Sepúlveda.

Raconter c’est résister (Le vieux qui lisait des romans d’amour / Le monde du bout du monde, traduits de l’espagnol (Chili) par François Maspero / Le neveu d’Amérique, traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry / L’ombre de ce que nous avons été, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, éd. Métailié, 493 p., 28,30 €.

MOTS CLES : CHILI / EDITIONS METAILIE

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Boris QUERCIA

CHILI

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants. Avec Les rêves qui nous restent il change complètement d’univers.

Les rêves qui nous restent

2021

Dans un avenir peut-être pas très lointain, la vie en général est assez grise, assez désespérée pour que les autorités de la City créent Rêves Différents, un organisme officiel qui, en permettant à chaque patient de rêver une existence qui lui corresponde, ou plutôt en lui imposant une existence de rêve, lui permet de soigner son mal de vivre. Des gens vivent dans la City, mais on ne les voit pas, tant la société est cloisonnée. Derrière des silhouettes qui avancent mécaniquement s’étale une affiche : « Un monde meilleur n’est pas nécessairement un monde plus humain ».

Natalio, qui a été rétrogradé à la suite d’un événement qu’il n’y a pas lieu de rappeler, est une sorte d’enquêteur bas de gamme aidé par un assistant, un électroquant à forme humaine. Son électroquant lui aussi est bas de gamme, acheté d’occasion, mais si dévoué qu’il en devient touchant, modeste, toujours en retrait.

L’enquête dont on charge Natalio concerne précisément Rêves Différents : un échange de personnes semble avoir pu être réalisé, situation dangereuse qui préoccupe au plus haut point Olivia, dont, soit dit entre parenthèses, le processus de rajeunissement a eu des ratés, la cheffe de Natalio.

Les drames personnels qu’a connus Natalio ne comptent guère face au verrouillage de la City où tout est organisé pour maintenir un certain ordre menacé par des syndicalistes dont le but n’est pas de faire s’effondrer l’État, mais de survivre quand il se sera effondré.

L’enquête progresse, mais c’est plutôt l’ambiance générale dans ce pays qui semble bloqué sur lui-même que décrit Boris Quercia, avec, ce qu’on présume, quelque part, au-delà de l’Océan Pacifique, des gens qui vont et viennent, se nourrissent  de légumes et de fruits frais et dont les enfants jouent avec des lapins, des vrais, bien vivants. C’est aussi la relation qui se tisse entre Natalio et son électroquant, de plus en plus amicale, bien qu’ils sachent l’un et l’autre que tout n’est qu’illusion, que rôde l’ombre de la mort qui peut toucher aussi bien (aussi mal ?) l’être fait de chair que l’être de métal et de fils électriques.

Boris Quercia, dans un récit haletant et sensible, réussit un petit miracle : faire renaître un souffle puissant d’humanité dans un décor où il a été décidé que toute forme de sensibilité était exclue.

Après la trilogie policière qui avait Santiago Quiñones pour héros, ce virage dans la création littéraire de Boris Quercia est tout à fait réussie. Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Les rêves qui nous restent, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi et Gilles Marie, éd. Asphalte, 105 p, 20 €.

Le roman n’est pas encore publié dans sa version espagnole. Las calles de Santiago et Perro muerto sont édités en Espagne par Alrevés, Barcelone.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / La légende de Santiago / Tant de chiens, éd. Asphalte.

MOTS CLES : CHILI / ANTICIPATION / POLAR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

Clin d’oeil :

Affiche du film écrit et réalisé par Boris Quercia en 2006 dan lequel il tenait le premier rôle.

CHRONIQUES

Claudio MAGRIS

ITALIE / ARGENTINE / CHILI

Claudio Magris est né à Trieste en 1939. Il est un des essayistes les plus reconnus et a été lauréat du Prix Erasme (en 2001) et du Prix Prince des Asturies (en 2004).

Croix du Sud

2020 / 2021

Janez Benigar (ou encore Juan Benigar) (1883-1950) est le personnage, la personne, qui est au centre du premier des trois récits qui composent Croix du Sud. Trois Européens qui se sont attachés à la partie la plus méridionale du continent américain. D’origine slovène, armé d’une solide culture littéraire et scientifique, il débarque en 1908 à Buenos Aires mais n’a aucune envie de passer sa vie dans une grande ville. La Patagonie sera sa résidence et celle de la nombreuse famille qu’il crée. Claudio Magris, l’écrivain italien, qui a récemment collaboré avec Mario Vargas Llosa (*), ne se contente pas de faire le portrait de cet homme, il le replace dans l’histoire argentine, dans l’histoire mondiale. C’est bien normal, quand la jeunesse du « héros » se passe dans un empire austro-hongrois moribond et son âge mûr dans des territoires naissants. On trouve dans le récit une foule d’allusions à des créateurs, pas seulement latino-américains, des hommes politiques, des écrivains et même un futur pape. Benigar a lui-même écrit et publié (La Patagonia piensa ou Creencias araucanas entre autres). Claudio Magris est un érudit façon Borges qui partage ses connaissances et ses idées : les commentaires dépassent en richesse les faits, le lecteur en bénéficie.

Benigar ouvre un éventail de réflexions (les siennes et celles de Claudio Magris) autour de l’origine des civilisations, leur survie, leur déclin, autour des notions de cultures, de sociétés et de langages.

Ajoutons qu’une relecture des termes, des phrases et des citations en espagnol eût été la bienvenue : aucune ligne, aucune phrase ne s’en sort indemne.

Benigar avait été précédé en Patagonie, parmi beaucoup d’autres, par un Français, un certain Orélie-Antoine de Tounens (1825-1878), auto-proclamé Roi d’Araucanie en 1860. Peut-être aristocrate français (la particule est douteuse), il a des idées assez étonnantes dans le contexte : il faut rendre au peuple mapuche/araucan une autonomie qui leur a été dérobée par divers envahisseurs, dont les Espagnols. Aventurier du genre fantaisiste, déséquilibré, va jusqu’à dire Claudio Magris, il débarque à Valparaíso alors que le Chili est le théâtre d’affrontements sanglants entre armée officielle et Mapuches qui sont perpétuellement vaincus et massacrés. C’est là qu’il décide d’être leur sauveur… et leur roi. La suite c’est une sincère empathie pour les Indiens devenus à ses yeux ses sujets et un délire qui peut faire sourire mais qui a pu être pris au sérieux. Il a encore de nos jours un successeur « officiel ».

Angela Vallese (1854 – 1914), elle, d’origine italienne, se livre à un combat perdu d’avance : sauver de l’extinction avec l’aide de la religion un peuple qui forcément va bientôt s’éteindre. Elle est un peu la jumelle de Thérèse d’Avila, ne négligeant pas l’aspect matériel de toute chose, plus proche du gaucho que du prélat. Et par la volonté, la fantaisie (ou le bagage culturel de Claudio Magris), elle croise la route de Lovecraft, de Jules Verne ou d’Emilio Salgari, un auteur ignoré en France et adulé par tous les petits Latino-Américains. Son œuvre a survécu, le lycée qu’elle a fondé à Punta Arenas fonctionne toujours.

Trois textes, pas toujours d’une grande limpidité (trop de culture peut parfois tuer la culture !), mais qui rappellent ou plus certainement font découvrir trois personnages attachants par leur trajectoire, leur singularité, leur personnalité et, point commun entre eux trois, une volonté inébranlable d’agir.

(*) Voir sur AnnA ma chronique à propos de leur conversation : La littérature est ma vengeance, éd. Gallimard, mise en ligne le 10 février 2021 :

Croix du Sud, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, éd. Payot & Rivages, 176 p., 16 €.

Claudio Magris en italien : Croce del Sud : Tre vite vere e improbabili, ed. Mondadori.

MOTS CLES : ARGENTINE / CHILI / PATAGONIE / HISTOIRE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.