CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. En 2018-2019 il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. Après Héritage, L’inventeur est son quatrième roman.

L’inventeur

2022

« D’après une histoire vraie », lit-on parfois à propos d’un roman ou d’un film, slogan destiné à appâter le lecteur ou le spectateur ou à donner du poids au récit, au scénario. Miguel Bonnefoy n’a pas besoin de ce genre d’artifice pour séduire, pour étonner, pour apprendre, pour divertir aussi et pour émouvoir.

Qui connaît aujourd’hui Augustin Mouchot, né à Semur en Auxois en 1825 ? Bébé puis enfant souffreteux, personne ne lui voit d’avenir. Miguel Bonnefoy lui en donne un ! Plus exactement il le fait revivre, et c’est justice. Modeste professeur de mathématiques dans d’obscurs lycées provinciaux, Mouchot a un jour l’idée lumineuse que le soleil peut posséder une énergie jusque là pas tout à fait inconnue (les navires brûlés d’Archimède, la curieuse marmite solaire d’un certain Horace de Saussure, alpiniste qui cuisait ses soupes sur le Mont Blanc vers la fin du XVIIème siècle, pour le moins méconnu de nous mais qui avait intrigué le jeune homme.

Augustin Mouchot aura passé sa vie à être un survivant. Il survécut à toutes les maladies qui l’accablèrent enfant. Il survécut à ses interminables années d’ennui derrière sa chaire de professeur, enseignant sans enthousiasme. Il survécut à ses échecs répétés quand il s’escrimait à perfectionner les essais de sa machine révolutionnaire dont il sait  qu’elle sera un jour utile à l’humanité mais à laquelle personne ne croit. Il survécut même au succès de son invention, quand il fut l’invité de Napoléon III à Biarritz.

Mais sa réalité n’est pas celle d’un héros romanesque, elle est bien plus complexe, plus nuancée : plutôt qu’un héros, il est un homme peu doué pour en imposer aux autres et par là même bien plus intéressant, plus émouvant aussi. Le lecteur se sent proche de lui, il peut l’admirer ou avoir envie de le conseiller, de le secouer à certains moments, de prévoir ses faux-pas et de regretter de le voir finir par les faire.

Dans L’inventeur, il y a d’abord l’histoire d’une vie, le contexte historique, l’exotisme et, comme toujours chez Miguel Bonnefoy, il y a la façon de raconter, la fantaisie des images, les mots, ceux que l’on redécouvre, qui ont la saveur de la madeleine de Proust. Son style, une fois encore, est raffiné mais pas précieux, avec quelques audaces bienvenues (elle est belle, cette « cordée de dromadaires » dans le désert !), des phrases, des paragraphes entiers remplis de sensations un peu mystérieuses car tout se mêle, le doux et l’amer, le sombre et l’éblouissement. L’auteur rend visibles les machines ou les paysages qu’il décrit, on ne lit pas les descriptions du désert algérien, on le parcourt avec Mouchot, on ressent la chaleur ou l’humidité parisienne, on partage avec le savant-explorateur le goût de la bruyère sauvage qui parfume l’eau qu’il boit.

En explorant lui-même d’autres chemins (littéraires, ceux-là), Miguel Bonnefoy n’a pas fait fausse route. Il est aussi à l’aise dans ce registre plus classique, semble-t-il que dans ses balades sud-américaines précédentes et il donne le même plaisir sans bornes à ses lecteurs.

L’inventeur, éd. Rivages, 208 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS RIVAGES.

(Il est intéressant de mettre en parallèle cet autre roman, sorti en octobre de cette même année 2022, Vie de Guastavino et Guastavino (éd. Christian Bourgois), même sujet, la biographie non d’un mais de deux (père et fils) ingénieurs célèbres à leur époque (ils ont participé de très près à la construction de la fameuse Gare centrale de New York, entre beaucoup d’autres bâtiments) avant de tomber dans l’oubli, mais façon de raconter, de commenter très différente de celle de Miguel Bonnefoy.

Souvenir :

Roanne 2017.

Voir mes commentaires sur les romans précédents de Miguel Bonnefoy :

CHRONIQUES

Pedro CESARINO

BRÉSIL

Pedro Cesarino est né en 1977. Il est un anthropologue réputé, chercheur et enseignant à São Paulo, il s’est particulièrement intéressé aux peuples indiens vivant au Nord-Ouest du Brésil. Il a participé au scénario du film La fièvre de Maya Da Rin en 2019. L’attrapeur d’oiseaux est son premier roman.

L’attrapeur d’oiseaux

2016 / 2022

Au fin fond de la forêt amazonienne, les frontières entre États existent bien sur le papier. Brésil, Venezuela, Colombie, Pérou ne sont pas très loin (aux proportions américaines). Elles sont invisibles sur le terrain. Les gens qu’on croise, indiens pour la plupart sont de leur village ou de leur peuple avant de se sentir colombiens ou brésiliens. Pedro Cesarino, qui est un anthropologue  reconnu au Brésil, connaît bien la zone d’où il part pour tenter, après plusieurs échecs, de trouver la trace de l’Attrapeur d’oiseaux, de compléter les bribes de la légende connue chez certains peuples mais qu’on garde secrète. Il le sait bien, rien n’est facile. Il faut suffisamment de provisions, de carburant, de diplomatie. La violence entre tous ces humains réunis là par le plus grand des hasards, les peuples indiens errants devant se faire une place, les Blancs aventuriers trafiquants persuadés qu’ils ne peuvent s’imposer que par la violence.

Sur la pirogue d’un Indien ami de longue date et de sa famille, Pedro Cesarino s’intègre peu à peu, malgré les incompréhensions réciproques : « Que fais-tu ici ?, lui demande-t-on » sans que la réponse soit très claire même pour le Blanc. L’anthropologue écoute et note la légende qu’il poursuivait, observe comment va la vie, comment se font les liens d’amitié entre Indiens et parfois, rarement, entre Indiens et Blancs.

Parfois, quand les conditions sont trop dures (et notre écrivain n’est pas un pleurnichard, un timoré), on se demande à quoi bon répéter de telles épreuves, les jours de pluie continue, les fièvres, la fatigue proche de l’épuisement. La réponse est toute simple : il ne peut pas vivre autrement. Il a renoncé à son couple, à l’idée d’avoir un jour des enfants parce que sa vie est là, sur cette pirogue habitée par une famille indienne. Au bout du voyage devrait l’attendre la réalité de cette légende qu’il poursuit depuis des années. Est-elle inatteignable ? Il en existe plusieurs versions et Pedro Cesarino, comme les explorateurs mythiques à la recherche sur les mêmes terres de l’El Dorado, en a fait son but unique. Mais elle le fuit, on lui dit, on lui répète qu’elle est dangereuse, qu’elle n’a jamais été terminée, qu’on ne sait pas, qu’on ne sait plus.

L’ethnologue, qui est déjà familier des lieux et des gens (on le considère comme un fils de plus dans la famille, on lui propose d’être le nouveau chef du village) n’en finit pas de découvrir des nuances jusque là inconnues dans le protocole local (rire ou ne pas rire devant un visiteur, accepter ou non les avances d’une femme mariée au risque de provoquer un conflit dans le village), ou de nouvelles variantes dans la cosmologie des tribus où il réside de temps en temps. Il avoue ne pas tout comprendre, ce qui est rare chez un scientifique de cette trempe.

Un peu à l’inverse de Luis Buñuel qui avait donné la forme d’un documentaire à un film qui avait été mis en scène (Las Hurdes / Terre sans pain), Pedro Cesarino fait un roman d’un sujet parfaitement documenté. Et peu importe la classification, la frontière s’efface souvent. Le roman, c’est l’aventure du narrateur dans la forêt, aux prises avec la nature et les peuples hostiles, le documentaire c’est la vie dans un village indien, les croyances, les légendes et un extraordinaire rite funéraire. Un rite funéraire qui s’accorde avec l’ambiance générale et personnelle d’une fin de séjour où, hors une légende incomplète, la vie semble se dissoudre dans une nature implacable.

L’attrapeur d’oiseaux, traduit du portugais (Brésil) par Hélène Melo, éd. Rivages, 158 p., 16 €.

Pedro Cesarino en portugais : Rio acima, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / ANTHROPOLOGIE / SOCIETES / FORET VIERGE / EDITIONS RIVAGES.

Un autre livre récent sur une expéditions aventureuse : Un arc de grand cercle de Mateusz Janiszewski :

CHRONIQUES

Reinaldo ARENAS

CUBA / ETATS-UNIS

Reinaldo Arenas est né à Holguín en 1943. Après avoir soutenu la Révolution castriste, il se sent menacé par le régime à cause de son homosexualité. Il quitte Cuba en 1980 et s’installe à New York où il se suicide, en 1990, abandonnant sa lutte contre le sida.

Le portier

1987 / 1988 / 2021

Juan, 27 ans, a fui Cuba dix ans plus tôt, à la fin des années 1970, il a atterri à Manhattan où il est portier d’un immeuble, ce qui lui ouvre l’accès non aux appartements, mais à l’intimité de chaque occupant. Il est lui-même observé par un mystérieux narrateur (qui ne semble pas unique) qui dit avoir favorisé son poste et qui nous raconte(nt) tout.

Les habitants de l’immeuble sont tous… disons originaux, par exemple un inventeur qui utilise son propre corps pour tester des projets si révolutionnaires qu’il n’y survivra pas, un homme mûr qui tente de faire naître l’empathie universelle en offrant une avalanche de bonbons qu’il offre à tire larigot, une éminente professeure communiste et castriste. Juan observe et subit, il voudrait tant convaincre chacun d’eux, tous, de bien vouloir l’écouter leur exposer sa théorie, une théorie métaphysique : il connaît le chemin qu’il appelle la porte, vers un univers meilleur.

On peut se laisser prendre au piège tendu par un Reinaldo Arenas, qui savait que sa fin était proche et qui, d’une certaine façon, s’est lâché dans cette œuvre ultime, qui a ouvert les vannes au grotesque, à  la farce débridée qui montre un millionnaire se levant à l’aube pour pêcher des piécettes égarées dans les caniveaux et les égouts. L’autre face du roman est bien plus sombre : comment se créer un accès à ce qui sera – ou ne sera pas – quand nous aurons cessé d’exister. Inutile d’en dire davantage, chaque lecteur se fera sa propre lecture de ce roman étrange, étrangement drôle, alors que toute l’œuvre de Reinaldo Arenas qui l’a précédé est d’une noirceur absolue.

Ces personnages, ces scènes  comiques, qui dérivent vers une espèce de jeu de massacre, avec des animaux bien plus sages que les humains, n’empêchent tout de même pas un retour vers cette désespérance caractéristique des écrits de Reinaldo Arenas. On peut dire qu’on rit autour d’horreurs, la plus sombre étant la mort, toujours présente, la plupart du temps sous forme de menace.

Fable écologique, satire politique, traité philosophique, farce animalière, on demeure pourtant dans une certaine réalité new yorkaise, dans ce gratte-ciel habité par des femmes et des hommes, originaux certes, mais dont les réactions sont courantes, avarice, autoritarisme, égocentrisme, des gens comme vous et moi, non ? Seul le portier tranche, ouvert, attentif, modeste. Au centre de chaque partie de ce roman, des émotions reviennent, avec la liberté et la folie, un peu comme si elles étaient à la fois indissociables et incompatibles. Au lecteur de, peut-être, décider de ce qui lui convient le mieux.

Écrit en 1982, La fin d’un conte complète judicieusement ce Portier, ramenant le lecteur au  cœur d’une marche funèbre, celle, commune, du narrateur et de son ami qui, tous deux, ressemblent à Reinaldo Arenas.

Rééditer Le portier 33 ans après sa première publication en France est un témoignage de cette époque, qui semble lointaine, le trouble à Cuba, le crépuscule pour Reinaldo Arenas.

Le portier, traduit de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Rivages, 321 p., 21 €.

Reinaldo Arenas en espagnol : l’essentiel de son œuvre est disponible aux éditions Tusquets

Reinaldo Arenas a été publié en France aux éditions Actes Sud.

MOTS CLES : CUBA / ETATS-UNIS / SOCIETES / HUMOUR / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Leila GUERRIERO

ARGENTINE

Leila Guerriero est née en 1967 à Junín, après des études dans le tourisme, elle se consacre ensuite au journalisme. Elle a publié en Argentine une quinzaine de recueils de ses enquêtes.

Les suicidés du bout du monde

2005 / 2021

Les suicidés du bout du monde n’est pas un roman mais y ressemble. Leila Guerriero, qui  est journaliste dont on avait apprécié en 2017 Une histoire simple, après s’être livrée à une enquête sur le terrain, raconte une autre histoire simple et terrible.

Elle découvre étonnée le décor, Las Heras, petite ville quelque part en Patagonie, à 3 heures et demie de Comodoro Rivadavia en bus, où la seule activité possible est une promenade dans le vent et la poussière des rues et, si on y tient, un moment dans un des rares bars. Même pas un cinéma pour tuer le temps, mais des « établissements nocturnes, y’en a plein ». Tuer, c’est de se tuer qu’il s’agit. Entre 1997 et le moment de l’enquête de Leila Guerriero, en 2002, peut-être douze jeunes gens, garçons et filles, se sont suicidés à Las Heras. Peut-être, parce qu’aucun registre, officiel ou journalistique, n’existe et que la rumeur peut doubler le chiffre ou le réduire. Il faut dire que les premières statistiques sur la population de la petite ville datent… de 1999.

La rumeur, dès les premiers « cas », multiplie les pseudo explications : c’est l’effet d’une secte, un sort jeté par des Indiens enterrés tout près, etc. La journaliste, en prenant tout son temps (elle est par ailleurs bloquée dans la ville, une grève ayant coupé la route principale), rend visite aux proches des jeunes suicidés et découvre des vies immobiles, repliées sur elles-mêmes, pliant sous l’ennui ou le poids des deux religions dominantes, catholique et évangéliste.

La ville existe et vit par le pétrole, découvert vers 1960, après une période de relative prospérité grâce à la laine produite sur place. Si elle n’a rien d’attirant, quand on sait pousser une porte et gagner la confiance de celles et de ceux qui se cachent derrière, on découvre des gens non seulement attachants, mais aussi des personnages inattendus, comme cette tenancière d’« établissement nocturne » qui fut infirmière anesthésiste puis présentatrice d’émissions pour enfants à la télévision nationale, ou ce professeur d’anglais homosexuel qui fait cours maquillé mais qui souffre de sa « différence », ou encore cette fille de 19 ans pleurant de joie parce que sa mère vient d’être engagée à l’abattoir local et donc ne « travaillera » plus au bordel.

Les Heras a beau être une toute petite ville perdue et battue par la bise, elle a sa hiérarchie sociale avec, en haut, les employés du pétrole et plusieurs niveaux avant la misère noire et irrémédiable. Leila Guerriero fait vivre lieux et personnes, avec un œil distancié mais qui reste plein d’empathie.

La grande misère, à Las Heras, n’est pas que matérielle. Les grossesses précoces, multiples, souvent acceptées par fatalisme, l’absence de paroles entre parents et enfants, entre adolescents qui se fréquentent et se quittent, l’indifférence générale face au malheur des voisins, tout cela est encore bien pire que le manque d’argent, de téléphone ou de cinéma.

Leila Guerriero constate, sans le commenter, ce qu’est la perte (générale à Las Heras), de la pulsion de vie ou une « mélancolie sociale », et c’est encore plus terrible quand il s’agit, comme ici, d’adolescents.

Rodolfo Walsh, une des multiples victimes des militaires au pouvoir, un modèle de journaliste engagé et rigoureux, mort assassiné en 1977, a des « descendants » en Argentine, Leila Guerriero en est une, son livre, à l’opposé du sensationnel, du racoleur, saisit le lecteur par la simplicité de sa forme qui projette une lumière blanche, implacable, sur une réalité dont on ne doit pas détourner le regard.

Les suicidés du bout du monde, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik, éd. Payot-Rivages, 223 p., 19 €.

Leila Guerriero en espagnol : Los suicidas del fin del mundo, ed. Tusquets / Una historia sencilla, ed. Anagrama / Frutos extraños, ed. Alfaguara / Zona de obras, ed. Círculo de tiza.

Leila Guerriero en français : Une histoire simple, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Claudio MAGRIS

ITALIE / ARGENTINE / CHILI

Claudio Magris est né à Trieste en 1939. Il est un des essayistes les plus reconnus et a été lauréat du Prix Erasme (en 2001) et du Prix Prince des Asturies (en 2004).

Croix du Sud

2020 / 2021

Janez Benigar (ou encore Juan Benigar) (1883-1950) est le personnage, la personne, qui est au centre du premier des trois récits qui composent Croix du Sud. Trois Européens qui se sont attachés à la partie la plus méridionale du continent américain. D’origine slovène, armé d’une solide culture littéraire et scientifique, il débarque en 1908 à Buenos Aires mais n’a aucune envie de passer sa vie dans une grande ville. La Patagonie sera sa résidence et celle de la nombreuse famille qu’il crée. Claudio Magris, l’écrivain italien, qui a récemment collaboré avec Mario Vargas Llosa (*), ne se contente pas de faire le portrait de cet homme, il le replace dans l’histoire argentine, dans l’histoire mondiale. C’est bien normal, quand la jeunesse du « héros » se passe dans un empire austro-hongrois moribond et son âge mûr dans des territoires naissants. On trouve dans le récit une foule d’allusions à des créateurs, pas seulement latino-américains, des hommes politiques, des écrivains et même un futur pape. Benigar a lui-même écrit et publié (La Patagonia piensa ou Creencias araucanas entre autres). Claudio Magris est un érudit façon Borges qui partage ses connaissances et ses idées : les commentaires dépassent en richesse les faits, le lecteur en bénéficie.

Benigar ouvre un éventail de réflexions (les siennes et celles de Claudio Magris) autour de l’origine des civilisations, leur survie, leur déclin, autour des notions de cultures, de sociétés et de langages.

Ajoutons qu’une relecture des termes, des phrases et des citations en espagnol eût été la bienvenue : aucune ligne, aucune phrase ne s’en sort indemne.

Benigar avait été précédé en Patagonie, parmi beaucoup d’autres, par un Français, un certain Orélie-Antoine de Tounens (1825-1878), auto-proclamé Roi d’Araucanie en 1860. Peut-être aristocrate français (la particule est douteuse), il a des idées assez étonnantes dans le contexte : il faut rendre au peuple mapuche/araucan une autonomie qui leur a été dérobée par divers envahisseurs, dont les Espagnols. Aventurier du genre fantaisiste, déséquilibré, va jusqu’à dire Claudio Magris, il débarque à Valparaíso alors que le Chili est le théâtre d’affrontements sanglants entre armée officielle et Mapuches qui sont perpétuellement vaincus et massacrés. C’est là qu’il décide d’être leur sauveur… et leur roi. La suite c’est une sincère empathie pour les Indiens devenus à ses yeux ses sujets et un délire qui peut faire sourire mais qui a pu être pris au sérieux. Il a encore de nos jours un successeur « officiel ».

Angela Vallese (1854 – 1914), elle, d’origine italienne, se livre à un combat perdu d’avance : sauver de l’extinction avec l’aide de la religion un peuple qui forcément va bientôt s’éteindre. Elle est un peu la jumelle de Thérèse d’Avila, ne négligeant pas l’aspect matériel de toute chose, plus proche du gaucho que du prélat. Et par la volonté, la fantaisie (ou le bagage culturel de Claudio Magris), elle croise la route de Lovecraft, de Jules Verne ou d’Emilio Salgari, un auteur ignoré en France et adulé par tous les petits Latino-Américains. Son œuvre a survécu, le lycée qu’elle a fondé à Punta Arenas fonctionne toujours.

Trois textes, pas toujours d’une grande limpidité (trop de culture peut parfois tuer la culture !), mais qui rappellent ou plus certainement font découvrir trois personnages attachants par leur trajectoire, leur singularité, leur personnalité et, point commun entre eux trois, une volonté inébranlable d’agir.

(*) Voir sur AnnA ma chronique à propos de leur conversation : La littérature est ma vengeance, éd. Gallimard, mise en ligne le 10 février 2021 :

Croix du Sud, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, éd. Payot & Rivages, 176 p., 16 €.

Claudio Magris en italien : Croce del Sud : Tre vite vere e improbabili, ed. Mondadori.

MOTS CLES : ARGENTINE / CHILI / PATAGONIE / HISTOIRE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Vaitiere ROJAS MANRIQUE

VENEZUELA / COLOMBIE

Vaitiere Rojas Manrique est née en 1988 dans les Andes vénézueliennes. Après des études de journalisme, elle est enseignante dans la banlieue de Bogotá où elle vit après avoir quitté le Venezuela. Tu parles comme la nuit est son premier roman.

Tu parles comme la nuit

2019 : 2021

« La petite rejette son environnement », voilà les premiers mots proférés par les infirmières qui ont assisté à son entrée dans le monde à propos de la narratrice, qui écrit à un personnage peut-être anonyme, peut-être inventé par elle, peut-être ayant existé, pour l’aider à avoir un contact avec sa réalité.

Sa réalité n’est pas toute rose : Jeune mère de famille vénézuelienne, elle s’est exilée avec sa famille, poussée par les conditions devenues épouvantables de la vie de chaque jour. L’adaptation est dure, à Bogotá, entre d’autres difficultés financières et le rejet (qu’elle ressent) des migrants.

Élève idéale autrefois, toujours première de sa classe, poussée par sa mère, elle a toujours vécu un pied dans son monde, un pied dans le monde. Elle avoue ne pas être capable de communiquer par l’oral, et donc elle écrit, en estimant que ses écrits sont bons à être mis au panier.

Qui est le mystérieux destinataire des lettres : Existe-t-il seulement ? A-t-il existé ? Elle semble recevoir des réponses, mais n’est-ce pas son imagination ? Alors, et c’est troublant, nous nous glissons forcément dans la peau de ce F.,  ou Frantz et nous recevons directement ces confidences d’une femme errante. Errante dans sa tête (elle a rendu visite et continue de le faire à plusieurs « médecins de l’esprit » en regrettant que les « médecins de l’âme »’ n’existent pas. Errante dans sa vie : en Colombie, elle se sent aussi désarmée, tout lui semble inhumain. Elle a coupé tous les liens autour d’elle et est terrifiée par l’image qu’elle laissera plus tard à sa toute petite fille, le seul être vivant qui lui reste, bien qu’à Bogotá elle vive toujours avec son mari.

La culpabilité habite cette malheureuse, une culpabilité injustifiée pour l’extérieur, pour le lecteur donc, qui la voit en victime, pas en coupable de quoi que ce soit. Elle se sent surtout coupable par rapport à sa fille qu’elle pense mal élever, alors que, d’évidence, elle déborde de tendresse et de générosité et qu’elle lui écrive des poèmes. Cette culpabilité n’est que la conséquence de son exil, injustifié, lui.

Il existe pourtant des lueurs d’espoir pour elle : lire et surtout écrire pourraient l’aider à sortir du marasme, elle en est vaguement consciente mais ne trouve pas l’énergie. Les rares nouvelles du Venezuela sont elles aussi démoralisantes, le pays continue de couler et la jeune femme, exilée de son pays et d’elle-même, « fait ce qu’elle peut ».

Vaitiere Rojas Manrique, raconte-t-elle, invente-t-elle, se confesse-t-elle pudiquement et franchement ? Peu importe, son livre est attachant.

Tu parles comme la nuit, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Alexandra Carrasco, éd. Rivages, 176 p., 16 €.

Vaitière Rojas Manrique en espagnol : Algo habla con mi voz, Universidad Central, Bogotá.

MOTS CLES : VENEZUELA / COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

L’Empereur

2021

L’Empereur, le Berger vénéré du titre est un gourou sorti jadis d’un mystérieux néant. Vénéré par le narrateur abandonné enfant après le passage d’un ouragan, comme des centaines de garçons et de filles que leurs parents ne pouvaient plus nourrir, le Berger–Empereur règne sur son troupeau de moutons qui l’entourent, lui obéissent, lui cèdent. Même le Très Vieux Mouton, un vieil aveugle sage au bord de la mort le craint et préfère parler quand il est sûr que le « Maître » n’est pas à côté. L’ombre de Baron Samedi se devine proche, à certains moments.

L’homme qui raconte l’histoire devine les failles chez l’Empereur, et pourtant il accepte la soumission imposée, jusqu’au moment où il est chassé, devenu parasite.

Vue par un « petit », un « tout petit » de la société, l’oppression générale est ressentie par tous. L’Empereur régnant en tyran sur ses ouailles, donnant des ordres, est-il au fond pire qu’un patron régnant sur ses inférieurs, ses « collaborateurs », comme on dit maintenant ?  La force de l’homme qui raconte est en lui : face à l’Empereur, il a l’Autre intérieur, qui le guide dans ses décisions.

On ne peut qu’être porté par la somptuosité du style de Makenzy Orcel, certains passages touchent par leur réalisme, par leur dureté, L’Empereur est aussi une chronique du quotidien des oubliés, et soudain s’élève une vague de poésie sous la forme d’un hommage à La Femme, celle qui sait où elle va et qui regarde droit devant elle, de ses yeux vairons. La lumière sait s’échapper des laideurs qui ont envahi Haïti, la lumière de l’homme qui raconte, la lumière qu’il va  probablement perdre très bientôt c’est sa liberté, celle qui le fait vivre, celle qui le redresse, au mépris des petits chefs et du pseudo grand Empereur En refusant, en se refusant le malheur, il jouit de son existence ; ce n’est sûrement pas la meilleure, mais c’est la sienne, il ne peut en changer, et c’est pour cela qu’il en jouit.

Dominé, écrasé par son patron, pendant les mois où il gagne pauvrement sa vie, écrasé par l’organisation générale des choses dans un pays comme Haïti (mais qui pourrait être beaucoup d’autres régions du monde), l’homme  qui raconte garde au fond de son être son bien le plus cher : sa liberté intérieure, mais attention : ce beau récit n’est surtout pas une incitation à savoir rester soumis et à s’en accommoder Au contraire, c’est bien une incitation à cultiver, même modestement, même en silence, la flamme que chacun porte en soi Sublime leçon.

Mais on sait dès la première ligne que – peut-être, qui sait ? – la fin ne sera pas  une ouverture sur le paradis. Makenzy Orcel, romancier mais aussi poète, est un virtuose de la phrase, des atmosphères, jouant sur les contrastes, sur les ruptures de ton pour toucher son lecteur au cœur.

L’Empereur, éd. Rivages, 186 p, 17,50 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / RELIGIONS / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

On pourra compléter la lecture de L’Empereur avec celle de Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (éd. Actes Sud) et aussi lire ou relire Maître Minuit (éd. Zulma) de Makenzy Orcel. Mes chroniques sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Naufrages

2020

Parallèlement à la sortie du nouveau roman de Miguel Bonnefoy, Héritage, les éditions Rivages ont la bonne idée de proposer à ses lecteurs sept nouvelles, qui montrent un autre aspect du talent de l’auteur du Voyage d’Octavio et de Sucre noir.

Ces sept récits qui plongent leurs racines dans la mythologie antique et dans notre actualité éclairent de façon la plus originale des personnages que l’on croyait connaître, qu’ils soient dieux, monstres ou simples humains.

Il paraît que les Français ne sont pas amateurs de nouvelles. Il serait très dommage qu’ils passent à côté de ces petits bijoux.

Naufrages, éditions Rivages poche, 96 p., 6,50 €.

MOTS CLES : FRANCE /  VENEZUELA / CHILI / CULTURE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

 

BONNEFOY, Miguel Naufrages

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Saint-Étienne, mars 2018) :

Miguel BONNEFOY