CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Carlos CAILLABET

URUGUAY

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandú. Politiquement engagé, il a passé 13 ans emprisonné sous la dictature militaire. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et de romans, il a été primé à plusieurs reprises

Hôtel Lebac

2017 / 2022

Tomy, 14 ans vit avec sa mère à Montevideo (le père est allé chercher sinon la fortune au moins une vie un peu plus aisée à Buenos Aires et y est resté). Ne pouvant plus payer son loyer, elle a décidé de trouver une pension de famille dans ses prix. Ce sera l’Hôtel Lebac, du nom de son propriétaire qui tient à l’appellation Hôtel malgré la modestie des lieux. On est dans les années 60, une époque où l’Uruguay vivait encore et pour peu de temps une période de paix.

Tomy décrit donc ce déménagement imposé à sa mère Marta par ce qu’on pourrait appeler un revers de fortune si cette mini famille avait été bourgeoise. Quitter une petite maison pleine de souvenirs d’enfance, quitter son quartier et le seul copain qu’il y avait ne lui plaît pas du tout, mais il faut bien suivre sa mère.

Notre adolescent est un garçon timide et très naïf pour son âge. Sa principale source culturelle ce sont les films policiers, les westerns avec leurs héros virils et invincibles qu’il essaie de retrouver en chair et en os dans sa vie terne de garçon pauvre et solitaire, mais ils ne courent pas les rues.

Ce déménagement est pourtant l’occasion de découvrir la vie, en commençant par les gens qui vont désormais cohabiter avec lui. Sa mère lui avait présenté cet hôtel Lebac comme un palace et il est frappé dès leur arrivée par la modestie du bâtiment, des locataires et du patron, cet énorme, ce gigantesque señor Lebac qui est l’homme  à tout faire, la cuisine, le ménage et aussi, plus discrètement, des prêts à taux très exagérés qui lui rapportent plus que les loyers.

Pour Tomy, pendant les mois qu’il passe dans la pension, les différentes facettes de ce que peut vivre un être humain s’imposent à lui : la pension est un petit monde presque clos, un couple de retraités acariâtres, un veuf mélancolique, une infirmière militaire, d’apparence bien plus militaire qu’infirmière, deux jumeaux mutiques, étudiants en médecine, et, pour le garçon, chacun avec un mystère léger mais excitant.

Comme de bien entendu, il découvrira que la société, dans un pays moyen comme l‘était l’Uruguay des années 60 n’était surtout pas un tout uniforme, que des gens qui vivaient juste à côté avaient des conditions de vie radicalement différentes de ce qu’il avait connu jusque là, qu’il y avait une certaine violence dans les rapports sociaux, qu’on pouvait avoir l’occasion, tout timide qu’on était naturellement, de jouer aux durs et de frôler la délinquance, que l’amour était autre chose que les chastes baisers du cinéma américain… et que la performance dans ce domaine n’était pas forcément assurée !

Carlos Caillabet sait maintenir son récit dans une modestie qui reflète parfaitement celle des personnages, de Tomy surtout et l’humour qui accompagne cette atmosphère ajoute un charme indéniable à ce roman qui refuse de se prendre trop au sérieux.

Hôtel Lebac est un vrai roman d’initiation, avec pourtant une différence − de taille – par rapport au modèle traditionnel : l’adolescent du début, qui a vécu, qui a découvert, qui aurait dû apprendre, se retrouve à la fin de son séjour dans la pension, aussi naïf et démuni qu’à son arrivée… à moins que quelques graines aient été semées et qu’elles germent après le mot « FIN ».

Hôtel Lebac, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Thomas Evellin, éd. Baromètre, 192 p., 14 €.

Carlos Caillabet en espagnol : Hotel Lebac, ed. Planeta, Montevideo.

MOTS CLES : URUGUAY / SOCIETE / PSYCHOLOGIE FAMILLE / HUMOUR / ADOLESCENCE / EDITIONS BAROMETRE.

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CHRONIQUES

Gervasio TROCHE

URUGUAY

Gervasio Troche est né en Argentine, ses parents uruguayens ayant fui la dictature durent une deuxième fois s’exiler, en France cette fois, au moment de la prise de pouvoir par les militaires argentins. D’abord dessinateur de presse, il expose ses oeuvres dans plusieurs pays d’Amérique latine.

  Équipage.

2015 / 2017

La première impression, quand on feuillette ce recueil de dessins est la légèreté du trait et, souvent, des sujets. Le décor est réduit à l’essentiel, uniquement ce qui compte pour créer une atmosphère, par exemple l’automne, souvent évoqué, qui devient un arbre dont les feuilles volent en tombant. Les feuilles peuvent être missives, la fantaisie du créateur est reine.

Un autre thème récurrent, traité dans une grande variété, est la liberté, celle des femmes et des hommes, liberté souveraine malgré les réalités matérielles, comme la ville moderne, étouffante, la nature elle-même (il pleut beaucoup dans les dessins de Troche !), cette liberté si chère aux surréalistes « historiques ». On pense parfois à Magritte, mais souvent il s’agit plus d’un surréalisme poétique, comme ce dessin dans lequel les vagues de la mer, au-dessus de la ligne d’horizon, deviennent les oiseaux volant dans le ciel.

L’amour est très souvent évoqué lui aussi, dans des étreintes impossibles mais si belles. Ces dessins poussent au rêve ceux qui s’arrêtent quelques minutes pour les contempler. Car, après avoir feuilleté le livre, on ne peut que revenir sur certains dessins, un choix personnel,  la variété d’inspiration est telle qu’on reviendra forcément sur l’un ou l’autre de ces dessins dont la pure beauté, ou l’humour, ou l’idée feront qu’il nous obligera, d’une certaine façon, à nous plonger sur la pureté de son trait, comme cette « famille » faite d’un seul trait :

Ou ce père avec son fils sur la plage. Passé et avenir. Peut-on dire de façon plus épurée le destin humain ?

L’humour, subtil, souvent décalé, désabusé aussi, contribue pour beaucoup à rajouter encore du charme à cet ouvrage que l’on peut sans exagérer qualifier d’indispensable.

Équipage de Troche, éd. Insula, 128 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / DESSIN /POESIE / EDITIONS INSULA.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Mercedes ROSENDE

URUGUAY

Mercedes Rosende est née à Montevideo en 1958. Après des études de Droit, elle a partagé son activité entre des expertises dans le domaine politique, le journalisme, l’enseignement et la littérature, des romans noirs en particulier.

L’autre femme

2011 / 2022

Úrsula vit à Montevideo, elle est traductrice, obèse, un peu dépressive, un peu jalouse de sa sœur Luz dont la vie semble exemplaire surtout depuis qu’elle a épousé un riche entrepreneur. L’assassinat de leur tante Irene un an plus tôt (le meurtrier purge sa peine en prison) ne semble pas l’avoir traumatisée plus que ça.

Úrsula qui lutte contre divers soucis, les talons agressifs de sa voisine du dessus qui parcourt encore chaussée son appartement à point d’heure, les dizaines de kilos en trop, l’urgence de textes à rendre au plus vite, reçoit un jour un curieux coup de fil à propos de son mari qui vient d’être enlevé. OK, oui, mais elle n’a jamais eu de mari.

L’action se déroule en sept jours, une semaine de la vie d’ Úrsula, avec ses réunions aux Obèses Anonymes, le contact multiquotidien avec son frigo bien rempli de bonnes choses puis avec le micro onde, ses visites chez sa sœur et ses incertitudes nouvelles : que faire quand un des ravisseurs prend contact avec elle ? Avouer qu’elle n’est pas mariée, faire l’autruche ou profiter de la situation ?

Avec beaucoup de roublardise (bien venue) et un humour fracassant, Mercedes Rosende nous mène en bateau. Si toute lecture, surtout en Amérique latine, est une sorte de jeu entre auteur et lecteur, elle est redoutable, s’amusant à nous troubler, à nous faire nous poser des questions qu’on croit résoudre pour nous rendre compte que non ! Alors on subit ravis l’histoire, presque aussi impuissants que le Santiago Losada qui croupit menotté dans son sous-sol humide, qui attend la lumière de sa libération pendant que nous attendons la lumière de la solution. Qu’il est bon de s’abandonner à la main experte de l’auteure qui, elle, sait où elle va !

Les règles du roman noir sont respectées, les personnages sont bien dessinés, l’action avance à bon rythme, seulement interrompue par des flashes sur la vie ordinaire dans la capitale uruguayenne, les pièges (pour les personnages et pour le lecteur) se suivent, les psychologies s’affinent avec (sans jeu de mot) un gros plan continu sur ce que ressent une femme obèse, vision très drôle mais jamais dégradante, au contraire. On a les rendez-vous discrets, l’homme menotté, le .38 chargé, les personnages troubles et une bonne proportion de trahisons. Et, en plus de tout cela, Mercedes Rosende pratique un humour qui s’attaque à tout, la société bling bling, les petits paumés qui s’y croient, les femmes trompées et trompeuses.

Une fois encore, je conseillerai au futur lecteur de ne pas lire la quatrième de couverture qui en dit un peu trop. Il se réservera ainsi une lecture qui ne pourra que l’emballer.

L’autre femme, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Marianne Million, éd. Quidam, 238 p., 20 €.

Mercedes Rosende en espagnol : Mujer equivocada, ed. Sudamericana (2011) / El Buho de Minerva, Valencia (2016).

MOTS CLES : URUGUAY / ROMAN NOIR / HUMOUR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS QUIDAM.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Mario LEVRERO

URUGUAY

Mario Levrero est né à Montevideo en 1940. Il a durant sa vie pratiqué une foule de « métiers » divers en rapport avec ses activités littéraires : libraire, scénariste de bandes dessinées, animateur d’ateliers littéraires et bien sûr romancier. Il est considéré comme l’un des créateurs majeurs en Amérique hispanique. Il est mort en 2004 à Montevideo.

Le roman lumineux

2005 / 2021

Si on veut jouer à la comparaison, ce Roman lumineux  peut faire penser à Luis Buñuel qui s’est amusé à montrer, dans Le charme discret de la bourgeoisie, un groupe de bourgeois qui passent tout le temps du film à souhaiter un bon repas ensemble et qui ratent lamentablement leur coup à répétition, ou à Marcel Proust qui se plaint abondamment, entre nombre d’autres choses, de son impossibilité de rédiger l’œuvre de sa vie, ce qu’il est précisément en train de faire sous nos yeux. Le narrateur du roman lumineux, qui s’appelle bien Mario comme celui de la Recherche s’appelait Marcel, vient d’obtenir une bourse prestigieuse qui lui permettra de reprendre une esquisse abandonnée, intitulée Le roman lumineux. Hélas, les premières mensualités versées par Monsieur Guggenheim passent dans des travaux électriques dans le modeste appartement du créateur ou dans l’achat de mobilier semble-t-il indispensable (deux fauteuils, dont un pour lire), il l’explique dans un journal qu’il tient avant d’aller se coucher, entre 3 et 4 h 30 du matin.

Il y parle de son quotidien, les sorties avec des amies bienveillantes qui le fournissent en escalopes milanaises et en ragouts de lentilles, qui l’accompagnent faire un tour de quartier et passer chez un bouquiniste qui lui vend des séries de polars qu’il a déjà lus. Il s’y plaint des addictions dont il est victime, les jeux de cartes proposés par son ordinateur et les visites, fréquentes et interminables, sur des sites pornographiques. Il y revient avec une indéniable délectation sur ses misères physiques et morales (quand son estomac se réjouit d’un léger mieux, c’est sa vue qui se dégrade)… et le roman n’avance pas. Il faudra attendre la page 463 pour lire enfin : CHAPITRE PREMIER !

Et pourtant, il n’est pas question de sauter ce qui semble être un prologue qui pourrait sembler démesuré. Ce qui est démesuré, c’est la multiplicité, l’intensité de cet énorme vide existentiel, qui n’est qu’apparent.

Le déroulé des jours est plutôt monotone : quelques cours par semaine que donne le narrateur à quelques pseudo-étudiants qui n’ont pas l’air des plus motivés, les promenades susdites avec ces dames compatissantes, l’achat et la lecture des polars dont il connaît le dénouement. Mais, en commençant la lecture, on entre dans une véritable Odyssée moderne (d’ailleurs Ulysse apparaît sous diverses formes), mais une Odyssée immobile. Paradoxal, direz-vous ? Vous avez raison, le paradoxe est partout dans ce roman lumineux, le vide apparent de ces centaines de pages n’est qu’apparent, les remarques confiées à la plume (ou au clavier) abordent, souvent avec humour, des sujets universels, souvent en rapport direct avec notre monde actuel : les addictions (tabac, écrans, sexe et ses représentations, médicaments), des sujets intemporels aussi : la survie de l’être humain plongé dans une désespérance originelle, comment la surpasser, si toutefois cela est envisageable.

Et il offre souvent aussi des motifs pour sourire ou même rire franchement. Étalé sur des mois, le destin d’un pigeon mort et de sa présumée compagne bien vivante dont le narrateur-auteur-observateur explique avec une rigoureuse rationalité le  mystère des attitudes colombines, nous tient en haleine et nous fait nous poser des questions, oserai-je dire vitales ? Oui, malgré le comique de la situation,  ce pauvre tas de plumes prend une profondeur étonnante.

Il n’est pas banal d’écrire 500 pages pour répéter qu’on n’est pas capable d’écrire ce qu’on voudrait écrire, Mario Levrero le fait avec un panache modeste et pourtant étincelant, ce fatras génial montre de façon lumineuse un des mystères de la création, littéraire dans ce cas : comment peut-on sortir aussi comblés de ce récit qui n’est ni un roman, ni un essai psychologique, ni un journal, qui est une œuvre majeure ?

Le roman lumineux, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, éd. Notabilia, 592 p., 29 €.

Mario Levrero en espagnol : La novela luminosa, El discurso vacío / Diario de un canalla. Burdeos, 1972 /La banda del ciempiés : Dejen todo en mis manos,  ed. Literatura Random House.

Mario Levrero en français : Fauna, éd. Complexe, Bruxelles et Paris / J’en fais mon affaire, éd. L’Arbre vengeur / Le discours vide, éd. Notabilia.

MOTS CLES : URUGUAY / LITTERATURE / HUMOUR / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

ACTUALITE

Cristina Peri Rossi reçoit le Prix Cervantes

L’autrice uruguayenne Cristina Peri Rossi vient de recevoir le Prix Cervantes 2021. Romancière (La nave de los locos, Solitario de amor), nouvelliste (La tarde del dinosaurio, El museo de los esfuerzos inútiles), essayiste (Fantasías eróticas, Acerca de la escritura), elle est avant tout reconnue comme une des grandes voix de la poésie de langue espagnole (plus de dix recueils publiés). Elle s’est moins exprimée depuis les années 2010. Elle vit à Barcelone.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Mario VARGAS LLOSA

PÉROU / URUGUAY / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

Temps sauvages

2019 : 2021

En 1954 les États-Unis organisèrent au Guatemala un des multiples renversements de gouvernements démocratiquement élus dont ils furent responsables en Amérique latine au long du XXème siècle. Après La fête au Bouc  dans lequel il s’était penché sur les dernières semaines de pouvoir du dictateur Trujillo en République dominicaine, Mario Vargas Llosa s’intéresse à cet épisode peu connu et suit pas à pas la préparation et les suites de ce coup d’État. On croise d’ailleurs à nouveau le sinistre dictateur dominicain qui tire quelques ficelles et se prend pour un manipulateur avisé et qui, par son anticommunisme radical, est un des « meilleurs » alliés des États-Unis.

Récit historique et roman, Temps sauvages est les deux, reprise documentée des événements assez complexe (rien n’est jamais simple en Amérique latine) et reprise de techniques narratives bien rôdées par notre Prix Nobel, comme le dialogue alterné entre un personnage central et deux autres, le dialogue unique alternant circonstances et époques.

Quelques mois après la parution de L’appel de la tribu dans lequel Mario Vargas Llosa s’étendait longuement sur ses positions ultralibérales, on s’étonnera peut-être de sa sympathie affichée pour un président guatémaltèque qui a tout tenté pour imposer une réforme agraire que d’autres qualifiaient de communiste. On la comprend un peu mieux quand on en voit le dénouement, il n’en reste pas moins (pour le lecteur plus que pour l’auteur) une certaine amertume par rapport au « modèle » nord-américain.

Des espions étrangers, des intérêts financiers, des hommes politiques prêts à tout moment à trahir leurs alliés les plus proches, une jeune femme belle et naïvement sulfureuse, un président macho et faible, un ou deux ambassadeurs pas très diplomates, la galerie de portraits est riche, les surprises nombreuses et, en bon thriller, l’envie à chaque fin de chapitre de deviner quelle direction va prendre l’intrigue, vers la farce ou vers le drame. On trouve des personnages douteux dans tous les camps, Dominicains, Guatémaltèques et Yankees sont égaux dans la violence, la trahison (et la peur d’être trahis) et la duplicité. L’anticommunisme obsessionnel de l’époque, celle de McCarthy, rend tout dialogue entre pays impossible.

Pour rendre vivant un tableau historique plein d’incertitudes, de mouvements et souvent d’invraisemblances, Mario Vargas Llosa a choisi la forme puzzle qui maintient l’intérêt de la lecture mais qui ne peut éviter pas mal de désordre et quelques redites. On passe d’une dictature à un gouvernement moins sévère en reconstituant soi-même les dates et les lieux, l’auteur nous aidant un peu mais nous laissant la responsabilité de nous repérer, si on le veut (ce qui est tout de même souhaitable dans un roman historique).

On savait à quel point les États-Unis ont « influé » sur le cours de l’histoire dans les pays latino-américains dans lesquels ils avaient des intérêts économiques et politiques, à quel point ils sont souvent intervenus directement, militairement, dans des pays officiellement indépendants. Le mérite de Temps sauvages est de démonter les mécanismes qui ont rendu possibles de telles violations de souveraineté venant de ce qui est donné comme un modèle absolu de démocratie : au plus fort des tractations, 600 agents de la CIA étaient discrètement répartis sur le territoire du Guatemala et des pays voisins.

Dans une sorte de postface, Mario Vargas Llosa qualifie la maison et la conversation d’un des personnages du roman d’ « anarchique, originale, confuse, surprenante », une définition possible de ce Temps sauvages.

Temps sauvages, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 387 p., 23 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol : Tiempos recios, ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : URGUAY / REPUBLIQUE DOMINICAINE / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Carlos REHERMANN

URUGUAY

Né en 1961 à Montevideo, Carlos Rehermann est architecte, mais aussi romancier et dramaturge. Il a reçu de nombreux prix internationaux dans les domaines de la narration et du théâtre.

L’auto

2015 / 2021

Il en a, de la chance, Alejo Murillo ! Un héritage ! À Rivera, petite ville frontalière au nord de l’Uruguay l’attend une merveille : deux radios (dont une stéréo), quelques tableaux qui ont peu de chance de finir dans un musée, une table avec ses chaises… et une Volkswagen millésime 1962. Après quelques restaurations elle roule encore.

Alejo prend donc la route. Sa nature ne l’incite pas à la ligne droite. Nous voici donc plongés dans un road movie qui fait penser autant au roman picaresque du Siècle d’or espagnol qu’aux productions hollywoodiennes. En un peu plus modeste, vu la taille de l’Uruguay et vu la personnalité d’Alejo qui (heureusement pour nous !) n’a rien d’une star nord-américaine.

Alejo est lui-même écrivain, un écrivain qui ne se prend pas pour un génie, qui sait observer, qui découvre dans des domaines variés la mécanique dépassée d’une Coccinelle, le folklore local, qui fait remonter ses souvenirs. Lui reviennent des films, des phrases d’auteurs européens ou nord-américains.

Une rencontre fortuite avec un inconnu, presque son jumeau, ouvre sur de drôles d’échanges sur la littérature, la religion, la société, drôles et riches d’informations : le Sabbat n’est pas forcément ce que l’on croit ! C’est encore pire… ou alors bien meilleur.

En moins de 100 pages et malgré l’âge du protagoniste, qui n’est plus un adolescent, L’auto est autant un roman d’initiation qu’un road movie que vit Alejo, entre farce, récit social et roman sadien. Il ne sera pas du tout le même quand le lecteur referme le livre, un lecteur amusé, étonné, souriant, qui se demande s’il a été pendant une heure ou deux dans la réalité uruguayenne ou dans le fantasme.

L’auto, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 107 p., 14 €.

Carlos Rehermann en espagnol : El auto, ed. Literatura Random House, Montevideo.

MOTS CLES : UTUGUAY / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS

Jean-Christophe POTTON

FRANCE / URUGUAY

Né à Lyon en 1960, Jean-Christophe Potton, a occupé diverses fonctions dans des ministères et des organismes publics avant d’être nommé ambassadeur de France en Uruguay puis au Paraguay. Conseiller maître à la Cour des Comptes, il enseigne à l’ENA après y avoir été étudiant.

Le conseiller

2021

Julien Ennac, la trentaine, pas laid, petit corps et grands, très grands pieds, est entré au Quai d’Orsay par la petite porte. Il en nourrit quelques complexes d’infériorité. Chance inespérée, à des milliers de kilomètres de Paris un tango mal dominé envoie en France le conseiller culturel de l’Ambassade de France en Uruguay et notre Julien est appelé en urgence à le remplacer et, accessoirement, à  informer discrètement son supérieur parisien, celui qui lui a donné un petit coup de pouce, sur les dessous de l’ambassade de Montevideo.

Il sera donc le COCAC (le Conseiller de Coopération  d’Action Culturelle, ce n’est pas rien), possible premier pas vers un avenir de puissance et de gloire. Et il va s’employer, aux côtés de sa femme Sophie, plus moqueuse que solidaire, à favoriser son ascension, forcément inéluctable à ses yeux.

Son problème, désormais, va être d’apprendre comment fonctionne une ambassade, alors que, sans qu’il s’en doute, tout ou presque est contre lui : il manque ostensiblement de charisme, il n’a pas la moindre expérience et, péché impardonnable, sa femme est plus jeune, plus grande et plus jolie que celle de Monsieur l’Ambassadeur. Il va devoir se repérer dans les rouages d’une institution très officielle avec ses traditions, ses rites, mais qui est aussi banalement humaine : qui reluque le pouvoir de qui, qui jalouse qui, qui fait bonne figure par devant pour mieux vous assassiner.

Si la bonne volonté de Julien est sans limites, ses capacités, elles, en ont, et beaucoup. Entre ses fanfaronnades et ses coups de déprime très réels parce que réalistes, il passe par des phases glorieuses (trop) et des effondrements prévisibles. Pour un regard extérieur, celui du lecteur, il est insupportable et parfois touchant, ce qui n’est pas incompatible. Son sentiment de supériorité a de plus en plus d’occasions de se fendiller, car visiblement, les autres, tous les autres ou presque, ne le partagent pas. Il faut dire qu’il se prend souvent les pieds dans les tapis pure laine des lieux officiels.

Toutefois, sous l’apparente légèreté de la surface, Jean-Christophe Potton nous fait découvrir de l’intérieur le fonctionnement d’une ambassade et, encore au-delà, les dessous des relations internationales. Nous assistons ainsi (de loin, le pauvre Julien n’a pas eu d’invitation officielle !) à l’avènement de José Mujica, l’extraordinaire Président, ex-guérillero resté fidèle à ses idées (en plus modérées, mais il avait refusé de toucher un salaire pour son rôle à la tête de l’État et rentrait chaque soir passer la nuit dans sa modeste propriété), au moment où le Venezuela de Chávez rêvait de convaincre ses pays frères de créer un vaste mouvement qui devait enfin établir la justice sociale sur le continent. Tout cela constitue l’arrière-plan des aventures du COCAC aux grands pieds. Et c’est là que la mission souterraine de Julien, sa mission secrète, devient problématique pour ce jeune homme qui doit se découvrir soudain, en même temps, des talents d’espion et de diplomate.

Jean-Christophe Potton, qui connaît bien le milieu, se révèle un excellent humoriste, avec ce qu’il faut de cruauté (envers son personnage) et de légèreté. Il sera désormais difficile de voir une partie de tennis sans repenser aux passes erratiques d’un jeune diplomate voulant briller ! Même Monsieur Hulot était plus habile !

En ce moment de déprime internationale, la politesse suprême peut fort bien consister à faire sourire ou rire, ce COCAC, ce Conseiller, arrive à point nommé pour réconforter les nations !

Le Conseiller, éd. Temporis, 283 p., 16 €.

MOTS CLES : URUGUAY / FRANCE / HUMOUR / SOCIETES / POLITIQUE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TEMPORIS.

SOUVENIR :

Octobre 2020, au siège lyonnais d’Espaces latinos, en compagnie d’Eduardo Berti et de Michèle Teysseyre.