CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

ROMAN ARGENTIN, V.O.

Claudia PIÑEIRO

ARGENTINE

Claudia Piñeiro est née à Buenos Aires en 1960. Elle est l’auteure de pièces de théâtre, de scénarios de films et de plus d’une dizaine de romans dont certains destinés à la jeunesse. Elle a obtenu divers prix littéraires importants.

Catedrales

2021

Quelle famille n’a pas une cicatrice, plus ou moins visible, plus ou moins enfouie ? Celle des Sardá est profonde et même ineffaçable : la plus jeune des trois filles, Ana, a été retrouvée morte, son corps a été brûlé et mis en morceaux. Elle avait 17 ans. Chaque autre membre de la famille réagit à sa façon, la sœur aînée, Carmen, en se plongeant encore plus qu’avant dans une religion très frileuse, la deuxième, Lía en fuyant son pays, l’Argentine, pour s’installer à Saint-Jacques de Compostelle et le père, Alfredo en recherchant inlassablement le motif et l’auteur du drame.

Trente ans plus tard, les cartes se sont redistribuées. La famille compte deux nouveaux membres, Julián, qu’on avait connu séminariste au moment de la tragédie, qui n’a toujours pas été élucidée, a épousé Carmen, et ils ont eu un fils, Mateo. Apparaît aussi Marcela, l’amie la plus proche d’Ana, en partie amnésique depuis qu’elle a assisté à la mort de son amie.

Ce qui pourrait ressembler à un mélo  populaire prend, grâce à la maîtrise de Claudia Piñeiro, des allures de fresque très originale, mêlant thriller, analyse psychologique et tableau d’une société paralysée par un catholicisme refermé sur lui-même, incapable de la moindre tolérance même envers la souffrance.

Un peu à la manière d’un Manuel Puig (quelques clins d’œil lui rendent hommage), défilent les narrateurs, chacun avec son style, les points de vue, ce qui construit une vision globale de ce qui s’est passé trente ans plus tôt et qui rend passionnante cette découverte progressive. Manuel Puig n’est d’ailleurs pas le seul clin d’œil littéraire : nommer Funes, dans le pays de Borges, la malheureuse Marcela qui a perdu une bonne partie de ses souvenirs en est un autre.

Un peu comme Marcela, qui a juré à son amie Ana de ne jamais révéler ce secret qui l’a conduite à la mort, je suis tenu à la discrétion, impossible pour moi d’en dire plus, au risque de gâcher tout l’intérêt du futur lecteur. J’en serai réduit à souligner la grande honnêteté intellectuelle de Claudia Piñeiro : son roman est la dénonciation sans appel d’un scandale social qui a été récemment au centre de longues discussions en Argentine. Cette dénonciation est nette et claire, cela ne l’empêche pas de conserver une modération qui lui rajoute encore de la force. Le catholicisme rigoureux que pratiquent certains de ses personnages n’est pas caricatural, même quand dans leur obstination ils font preuve d’une hypocrisie effrayante, les prêtres ne sont pas des monstres, mais parfois les bonnes intentions ne résistent pas devant l’inévitable. La modération de l’auteure, Dieu merci, ne tue pas l’indignation du lecteur contre certains personnages, si « respectables » aux yeux de la société et de l’Église catholique !

Les romans de Claudia Piñeiro se suivent, variés dans leur thématique, ils gardent les qualités qu’on lui connaît depuis ses débuts : des idées bien affirmées sur une société en plein questionnement et en pleine évolution qu’elle réussit brillamment à faire partager grâce à des histoires en relation étroite avec ce que chacun de nous peut voir autour de lui. N’est-ce pas le rôle du romancier depuis Zola ?

Catedrales, ed. Alfaguara, 306 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION : EDITIONS ALFAGUARA.

ACTUALITE

Pilar Quintana Prix Alfaguara 2021

La romancière colombienne, dont nous avons beaucoup aimé La chienne (voir mon commentaire sur AnnA) vient de recevoir le prestigieux Prix Alfaguara du roman 2021 pour Los abismos.

Comme La chienne, le thème central de Los abismos est la famille.

Le roman sera en librairie en Espagne et dans toute l’Amérique latine le 25 mars.

Elle est le quatrième auteur colombien à être lauréate, après Laura Restrepo (Delirio), Juan Gabriel Vásquez (El ruido de las cosas al caer), et Jorge Franco (El mundo de afuera).

V.O.

Alma Delia MURILLO

MEXIQUE

 

MURILLO, Alma Delia

Née en 1979 à Mexico, Alma Delia Murillo a passé une partie de son enfance dans l’internat Gertrudis Bocanegra. Après des années où elle a travaillé dans le monde de l’entreprise et APR7S avoir fait des études autour du théâtre, elle se consacre à l’écriture, séries télévisées, nouvelles et romans.

 

 

El niño que fuimos

 

Trois enfants abandonnés, malheureux. Trois adultes seuls, pas ou peu heureux. Vingt-cinq ans ont passé entre les années où Óscar, María et Román, environ dix ans à l’époque, font connaissance au sein de l’internat pour enfants abandonnés où ils viennent d’être admis et des retrouvailles, vingt-cinq ans plus tard, alors que leur vie d’adulte va cahin-caha.

La mère d’Óscar, qui se prostitue pour apporter un peu d’argent aux deux seuls membres de la famille étant tombée gravement malade, doit confier l’enfant à l’institution. La famille de María, la cadette d’une nombreuse fratrie, ne peut plus la nourrir. Román, né dans une famille de la classe moyenne, perd ses parents dans un accident de la route et ses oncles et tantes n’ont qu’une hâte, se débarrasser de l’enfant pour récupérer un maximum de l’argent laissé par les parents décédés.

Le trio qu’ils forment dans l’internat est plein de vitalité, les éclats de rire de María stimulent les garçons, mais les rocambolesques « évasions » de nuit ne parviennent pas à atténuer leur profond désarroi d’enfants qui n’intéressent personne en dehors du personnel dévoué de la maison.

Devenu adulte, Román, qui a réussi socialement (il est un designer en chaussures qui a acquis un certain prestige), fait un faux-pas médiatique quand il publie une photo très polémique sur un réseau social. C’est ce qui permet aux deux autres de le retrouver et d’entamer une nouvelle relation d’amitié, à 35 ans.

Ces retrouvailles n’ont rien du conte de fée, devenus adultes, ils ont bien du mal à recréer les relations enfantines de l’orphelinat. Les sentiments partagés dans le passé n’ont plus cours, chacun traîne ses propres problèmes personnels, un divorce en cours, alors qu’un enfant va bientôt naître pour María, une homosexualité dans la solitude affective pour Román, des ennuis professionnels pour le dragueur qu’est devenu Óscar, toujours vaguement amoureux de María.

Alma Delia Murillo fait alterner les épisodes de l’enfance, la complicité inaltérable et l’enfermement, les espiègleries, parfois cruelles, envers d’autres écoliers ou envers des membres du personnel peu appréciés des enfants, et les efforts pour faire renaître cette lointaine amitié qui a bien pâli, mais qui pourrait se refaire.

Son roman, quand on a lu, dans la postface, qu’elle a elle-même passé une partie de son enfance dans une institution de ce genre, prend une autre dimension, devient en même temps document et source d’émotion.

El niño que fuimos, ed. Alfaguara, México (2018) et Barcelona, (2019), 302 p., 18,90 € (España).

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ALFAGUARA

 

MURILLO, Alma Delia El niño que fuimos

V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein

ROMAN ARGENTIN, V.O.

Un Prix Alfaguara 2019 décevant : Patricio PRON

ARGENTINE / ESPAGNE

PRON, Patricio

Patricio Pron est né en 1965 en Argentine. Après avoir été correspondant de presse en Europe centrale, il s’est installé à Madrid en 2008, où il réside encore. Il a publié huit romans et plusieurs recueils de récits.

Mañana tendremos otros nombres

 

La séparation d’un couple : un sujet souvent traité en littérature, au théâtre et au cinéma. Patricio Pron se lance le défi de reprendre le thème. On est à Madrid, de nos jours. Ils ont presque quarante ans chacun, cinq ans de vie commune, il est écrivain et elle architecte. On ne connaitra pas leurs prénoms.

Sous la forme de chapitres alternée (Lui / Elle), l’auteur nous plonge dès la première page au cœur de l’histoire. Sans vraiment de raison immédiate, Elle décide de partir. Il y a l’usure, mais vraiment rien de profond fait que ce jour-là plutôt qu’un autre soit celui de la rupture. En pénétrant dans la psychologie de chacun d’eux, on vit avec Lui et Elle leur ressenti le plus intime, les doutes d’Elle, le désarroi de Lui qui n’arrive pas à comprendre.

L’alternance des chapitres, au début régulière, ne se fait pas que sur la psychologie des deux personnages. Le narrateur, tout en décrivant le présent, revient sur le passé des deux protagonistes, un passé que bien sûr éclaire le présent. Cette façon de faire a un autre intérêt, elle permet à l’auteur de brosser un tableau très fin sur l’évolution sociale des relations amoureuses sur quelques décennies, mais sans jamais laisser de côté l’aspect personnel, profondément humain. Il parle de l’Espagne (tout le roman est nettement situé à Madrid, où se sont installés ces deux provinciaux), mais il peut être appliqué à l’Europe toute entière.

Après un début prometteur, vers le milieu du roman, comme si Patricio Pron avait épuisé son sujet, on a l’impression que l’auteur craint de ne pas tout dire du sujet qu’il a choisi, qu’il ne veut négliger aucune caractéristique sociale. Alors, dans des dialogues, souvent un peu trop longs, un ami ou une amie de Lui ou d’Elle se met à analyser et à citer des statistiques récentes, sur la durée des couples, sur les motifs des séparations, etc., ce qui alourdit énormément la lecture et qui finit par mettre complètement de côté le vrai sujet du roman qui n’en est plus un, mais une sorte d’étude sociologique documentée mais froide.

On a perdu le charme des premiers chapitres, l’alternance n’est plus régulière, la symétrie est brisée et, dans la deuxième moitié, on suit vaguement les tentatives des deux ex pour se «refaire une vie». La fin, surprenante, est très peu convaincante, peu crédible. C’est un peu comme si l’auteur avait perdu le «fil littéraire», qu’il avait voulu faire avancer à tout prix une histoire déjà terminée. La déception est d’autant plus grande que le début était réussi.

Mañana tendremos otros nombres de Patricio Pron, 270 p., ed. Alfaguara, 2019.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN ESPAGNOL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ALFAGUARA

PRON, Patricio Mañana tendremos otros nombres