CHRONIQUES

Jean D’Amérique

HAÏTI

Né en 1994 dans le Sud d’Haïti, Jean D’Amérique, après avoir commencé des études de philosophie et de psychologie, il se consacre à la littérature. Poète et slameur, il a publié des recueils de poèmes et une pièce de théâtre a été présentée en 2020. Soleil à coude est son premier roman.

Soleil à coudre

2021

500 mètres de marche pour arriver à la fontaine publique. Une cinquantaine de personnes qui attendent déjà. Se bagarrer, pour enfin se laver, pour « garder au moins le soleil sur tes lèvres ». Même se laver, se laver les dents, devient poétique ici. La poésie n’existe pas seulement pour faire joli, elle peut, on le sait, être une arme contre la laideur, et elle peut se faire agressive.

Tout est ici prosaïquement et pleinement poétique, la misère et la violence haïtiennes, les phrases aériennes. Ce qui pourrait aux yeux d’un lecteur tristement rationnel, passer pour des excès, n’est que sublimation. Un vrai créateur n’est tout de même pas obligé de ne sublimer que le beau, non ? Le beau est bien là aussi, ou alors on ne croit plus à rien : un amour naissant par exemple, et je me garderai bien d’en dire (guère) plus sur l’intrigue, seulement ceci : l’aimée s’appelle Silence, l’amoureuse, on l’appelle Tête Fêlée et elles ont douze ans.

On ne ferme pas les yeux sur ce qu’est Haïti, on est plongés dedans, dans un tir constant qui tue, qui blesse et qui est feu d’artifice, un autre tir, semblable et contraire. Tout est dit, avec des mots inattendus, la misère, la promiscuité, le professeur ou les politiciens sans scrupules, les coups de feu qui tuent, la domination violente, la fuite sur des rafiots, « vieux cercueils-ma-douleur » et la promesse d’amour et de tendresse.

«  Tu seras seule dans la grande nuit », Tête Fêlée  a souvent entendu Papa (qui n’est pas son père, mais presque) le lui dire quand elle était petite enfant. Cette prédiction-menace se réalise peu à peu jusqu’à l’adolescence. Tout se dépeuple autour d’elle, la solitude qu’elle a toujours connue par manque de tendresse souvent, pas toujours, devient sa seule réalité. Les mots, les images comblent le vide et c’est nous, lecteurs, qui en bénéficions. La part de lumière, éloignée, c’est le souvenir d’une brève étreinte entre Tête Fêlée et Silence, un jour très particulier et, après le départ de Silence, l’espoir rêvé de la retrouver… Les dernières lignes du roman sont saisissantes.

On sait que les écrivains haïtiens ont un talent particulier pour prendre les mots et en faire de la rêverie, les exemples ne manquent pas. Désormais (Soleil à coudre est son premier roman) Jean D’Amérique est entré dans le niveau supérieur de l’éblouissement.

Soleil à coudre, éd. Actes Sud, 112 p., 15 €, version numérique 10,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ACTES SUD.

On serait bien inspirés en complétant cette lecture et cette découverte et en se retournant vers Mackenzy Orcel (L’Empereur, éd. Rivages) et vers Lyonel Trouillot ( Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud) récemment commentés sur AnnA.

CHRONIQUES

Alia TRABUCCO ZERÁN

CHILI

Alicia Trabucco Zerán est née à Santiago en 1983, fille d’une journaliste et d’un cinéaste. Après des études de Droit et de Littérature, au Chili, aux États-Unis et en Grande Bretagne, elle se consacre à l’édition et à l’écriture de nouvelles et de roman. La soustraction est son premier.

La soustraction

2014 / 2021

Deux voix se répondent dans ce roman centré sur la mort, la séparation et la disparition, sur des  soustractions. Felipe et Iquela étaient amis, enfants, parce que leurs parents étaient amis. Amis, militants et victimes.

Devenus adultes et restés amis, Felipe et Iquela sont incapables d’échapper au passé qu’ils partagent avec la génération qui les a précédés. Dans un Santiago nocturne, sinistre de nuit et de jour, qui perd ses couleurs sous la pluie de cendres provoquée par l’éruption d’un volcan, Felipe vit dans l’obsession de la mort, des morts connus et surtout inconnus qu’il passe son temps à compter en établissant d’infinies statistiques : nombre, âge, calendrier…

Iquela elle aussi remplit ses pensées de chiffres : les sucres dans son café, les années qui passent, les pigeons sur un arbre, tout pour elle se transforme en nombres.

C’est pendant cette pluie de cendres qu’arrive d’Allemagne où ses parents s’étaient réfugiés pendant les années terribles Paloma, autre fille de militants. Sa mère, Ingrid, vient de mourir et elle veut l’enterrer à Santiago. Mais l’éruption a obligé l’avion à se détourner et à atterrir à Mendoza, en Argentine.

Il est difficile de dominer ses émotions quand la plupart de ceux qui ont compté (ou qui auraient dû compter) ne sont plus là. L’humour cynique est une des possibilités. Felipe, Iquela et Paloma la pratiquent, mais sans trop y croire, un humour qui se mêle à l’ambiance noircie par les cendres volcaniques qui continuent de couvrir rues et passants.

Le style tendu, nerveux d’Alia Trabucco Zerán, dont c’est le premier roman, manque parfois de naturel, de spontanéité. Les cours d’écriture, très en vogue en Amérique du Nord et qui se développent considérablement au sud, aident certainement à la technique, mais le mot lui-même, technique, n’est-il pas une contradiction flagrante de toute création ? Les recettes (autre mot contestable) ne sont éventuellement valables que si elles ne sont pas apparentes et, au fond, tout écrivain devrait savoir s’en passer.

Ces remarques n’enlèvent rien à ce qu’a voulu dire Alia Trabucco Zerán, une autre vision de cette « deuxième génération » des jeunes Chiliens (elle est elle-même née en 1983, sous le régime du général Pinochet) qui dans diverses créations, littéraires en particulier, se posent des questions essentielles, la responsabilité, la mémoire et, ici, ce désespoir fondamental qu’elle partage avec une partie de cette jeunesse.

La soustraction, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 208 p., 21 €, version numérique, 15,99 €.

Alia Trabucco Zerán en espagnol : La resta, ed. Demipage, Madrid / Las homicidas, ed. Lumen.

MOTS CLES : CHILI / HISTOIRE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

CHRONIQUES

Lyonel TROUILLOT

HAÏTI

Lyonel Trouillot est né à Port-au-Prince en 1956. Journaliste et enseignant, homme engagé, il a publié une dizaine de romans et des recueils de poésie.

Antoine des Gommiers

2021

À Jérémie, un endroit isolé en Haïti vivait Antoine, un devin, un philosophe qui recevait, malgré les mille difficultés du voyage, des centaines de visiteurs en quête de ses conseils éclairés. Pour le consulter, il fallait trouver le lieu appelé Les Gommiers. À Port-au-Prince, vivent deux frères, Franky et Ti-Tony avec leur mère Antoinette, au fond de leur corridor, ruelle des quartiers pauvres dans lesquels « pour durer il faut être gangster ou pute ». Et de fait, la pauvre Antoinette ne durera guère, morte de fatigue en pleine rue et aussitôt dépouillée des quatre produits de beauté qu’elle espérait vendre ce jour-là.

La richesse inestimable du corridor ce sont ses habitants, voyous, petits vendeurs, chômeurs, adolescents paresseux ou passionnés de culture comme Franky, l’intellectuel de la famille, passionné d’histoire et en particulier d’Antoine des Gommiers qui serait, à ce que prétendait Antoinette, un lointain ancêtre.

Ti-Tony raconte son frère, sa famille (mot qu’on n’utilise jamais chez eux), le décor de leur vie. Il gagne quelques sous dans une « banque de borlette », sorte de bureau de loterie illégal mais florissant et Franky passe ses journées à étudier des textes historiques, sans plus pouvoir bouger du misérable logis.

En alternant les chapitres, les notes prises par Franky sur Antoine et la ferveur qui l’entoure et la description de la vie poignante des deux frères, Lyonel Trouillot dresse un très beau tableau de très beaux êtres humains. « Il faut une vie avant de mourir » aurait dit le grand Antoine, et c’est cette vie qui est décrite, le bouillonnement des rues commerçantes, les petites jalousies entre voisines, les gifles données sans avarice aux gamins, seul système éducatif reconnu efficace, et la dignité, on pourrait dire la noblesse de ces deux garçons privés de mère, écrasés par les aléas de leur existence, qui résistent, unis.

Le miracle naît sous nos yeux : sous nos yeux naît la conviction que toute vie humaine est utile, pour petite qu’elle puisse sembler. On ne peut que ressentir une immense admiration pour Ti-Tony, Franky et Antoinette, qui pourtant n’ont rien des héros antiques, pour Antoine, possible charlatan dont les divinations se réalisent quand même et dont les conseils sont souvent dignes de ceux des présocratiques, pour maître Cantave, l’instituteur du quartier qui rayonne longtemps encore après sa mort, pour Danilo, l’ami de toujours, qui a été policier  puis voyou, puis exilé dans un lointain pays d’Amérique du Sud, pour les voisines (plus que les voisins, dont les seules activités sont de battre leur femme et de leur faire des enfants). Et puis, encore au-dessus, une admiration, absolue, pour Lyonel Trouillot, auteur inspiré de tout cela, qui fait naître des beautés de ce qui ne devrait être que misère, désespoir, petitesse. C’est bien la beauté qu’on voit, celle des gens, sans oublier celle des mots et des phrases. Qu’on aimerait être les  amis de Ti-Tony et de Franky ! Mais face à eux, serait-on à la hauteur ?

Est-on plus intelligent quand on a lu un livre, des livres, question qui est posée par un des personnages ? Pas sûr. Ce qui est sûr et certain, c’est que lire celui-ci nous rendra plus sensible à la beauté cachée ou évidente des choses petites et des gens modestes. Un régal.

Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud, 208 p., 18 €, version numérique 13,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / EDITIONS ACTES SUD

CHRONIQUES

Claudia PIÑEIRO

ARGENTINE

Claudia Piñeiro est née à Buenos Aires en 1960. Elle est l’auteure de pièces de théâtre, de scénarios de films et de plus d’une dizaine de romans dont certains destinés à la jeunesse. Elle a obtenu divers prix littéraires importants.

Les malédictions

2017 / 2021

C’est le plus grand des hasards qui a fait il y a cinq ans de Román Sabaté un jeune provincial récemment arrivé à Buenos Aires, un rouage essentiel d’un nouveau parti, Pragma, dont le projet le plus polémique est de couper en deux la plus puissante province argentine, celle de la capitale. Il est devenu, un peu par miracle, le membre le plus proche du flamboyant leader, Fernando Rovira. Mais en politique le hasard et les miracles existent-ils ?

Dès son recrutement, Román Sabaté est soumis à des règles auxquelles il ne s’attendait pas, lui qui n’avait pas envisagé « entrer en politique » : il lui faudra garder un secret absolu sur son activité de personal trainer de Rovira pour commencer et, par conséquent apprendre à dissimuler, à mentir en permanence.

Le but de Fernando Rovira est clair, parvenir à la Présidence, mais il y a un hic : aucun gouverneur de la province de Buenos Aires n’y est parvenu, la faute à une malédiction ancienne (qui a un ou deux corollaires : aucun Président originaire de la province de Córdoba n’a fini son mandat, comme aucun Président des États-Unis élu une année qui finit par un zéro n’est arrivé au terme de son mandat, Reagan mis à part… On verra pour Joe Biden !). Le cours d’histoire et une touche de sorcellerie, entretenue par la mère de Fernando Rovira, font la paire. Et le lien entre les deux, remarquablement organisé par Claudia Piñeiro, est constitué par le – ou les – mystère central et ramifié : les rapports cachés entre Fernando Rovira et sa femme assassinée avec Román Sabaté, la confiance entre Sabaté, la China, la journaliste pourtant idéologiquement proche, qui fait tout pour que la vérité finisse par éclater, Sebastián, l’ami d’une fidélité à toute épreuve. L’honnêteté de beaucoup compense les bassesses du monde politique, une honnêteté morale mise à mal par la réalité même de la politique : c’est  vrai pour la China, qui voudrait dire les choses comme elles sont et qui est souvent contrainte d’adopter les « éléments de langage » imposés par les autorités. Jusqu’au moment où… Ce moment-là est le sujet du roman.

La dureté extrême du monde politique, on connaît, on connaît la figure du chef manipulateur n’ayant qu’un but unique : gagner par tous les moyens et atteindre le sommet de la pyramide du pouvoir. Mais on n’est que très rarement aussi proches non du pouvoir mais des hommes de pouvoir. Tous les protagonistes des Malédictions ne sont que des êtres humains qu’on verrait très différemment s’ils apparaissaient sur notre téléviseur. Claudia Piñeiro déconstruit très habilement leur image pour les montrer tes qu’ils sont, et c’est pathétique, au vrai sens du mot.

L’histoire est construite comme un roman policier, avec les détails cachés dont on suppose l’existence et qui se révèlent peu à  peu, une bonne dose de suspense, des sentiments cachés ou révélés, de belles relations humaines et une description de la politique, pas seulement argentine, ces hommes politiques plutôt pitoyables ressemblent aux nôtres. L’hommage discret mais bien marqué à Raúl Alfonsín prouve, à l’inverse, que politique et sentiment peuvent être réunis, dans certains cas.

Ces Malédictions sont une grande réussite, ce que tout lecteur peut attendre d’un roman, le tenir en haleine, éveiller des sentiments d’adhésion et de rejet pour les personnages, lui faire découvrir des zones peu explorées, en un mot l’intéresser et même le passionner de la première à la dernière ligne.

Les malédictions, traduit de l’espagnol (Argentine) par Romain Magras, éd. Actes Sud, 320 p., 22,80 €, version numérique 16,99 €.

Claudia Piñeiro en espagnol : Las maldiciones / Catedrales / Quién no / Elena sabe / Las grietas de Jara / Una suerte pequeña / Betibú / Las viudas de los jueves / Tuya, ed. Alfaguara.

Claudia Piñeiro en français : Les veuves du jeudi / Elena et le roi détrôné / Bétibou / Une chance minuscule, éd. Actes Sud.

MOTS CLES : ARGENTINE / POLITIQUE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

De Claudia Piñeiro, déjà commentés sur AnnA les romans Elena et le roi détrôné, Les veuves du jeudi, Betibou et A toi.

CHRONIQUES

Carlos SALEM

ARGENTINE – ESPAGNE

Né en 1959 à Buenos Aires, Carlos Salem vit à Madrid depuis 1989. Il est auteur de romans policiers et noirs, mais aussi de théâtre, de poésie et de bandes dessinées.

La dernière affaire de Johnny Bourbon

2016 / 2020

Rien de latino-américain dans ce nouveau roman de Carlos Salem, sinon l’origine (lointaine) de l’auteur, né à Buenos Aires, qui réside à Madrid depuis de nombreuses années. Mais une enquête policière pleine de rebondissements en plein Madrid ne fait pas de mal à un lecteur confiné !

Joaquín Latro Rapíñez (Latro, brigand en latin, ave de rapiña, rapace en espagnol), la victime (suicide ou assassinat ?) est un entrepreneur doublé d’un homme politique magouilleur et madrilène qui, grâce à sa discrétion, est parvenu à ne jamais être rattrapé par la justice. La version officielle de son décès est qu’il a mis fin à ses jours. Mais, très officieusement, un cadre de la Police nationale demande à Txema Arregui, le détective bien connu des lecteurs de Carlos Salem, de pouvoir pousser discrètement l’enquête.

Le privé a beau ressembler à tous ou presque tous les privés du monde, l’enquête a beau avancer à pas lents, ça marche ! On se promène au cœur du centre historique de Madrid dans lequel apparaissent quelques cadavres encore tièdes, Txema, proche de son cinquantième anniversaire, rumine de sombres pensées sur la vieillesse qui rôde et sur son avenir, un flic à la marge des procédures autorisées lui donne un coup de main et le roi émérite, vrai Bourbon (pas encore grillé, pas encore exilé en Arabie), n’intervient qu’à bon escient. La famille de la « victime » surprend enquêteur et lecteur, et le lecteur, lui, une fois lu le premier chapitre, ne peut lâcher la suite.

La jolie fille un peu mystérieuse ne manque pas à l’appel. Elle a les cheveux verts, a perdu sa chatte Patty et serait capable de tout pour la récupérer. Le roi émérite, Juanito comme l’appelle un peu familièrement Txema, devenu son assistant depuis un certain temps, se déguise en une espèce de Sherlock Holmes qui ne trompe pas grand monde. Il reste effacé, discret mais assez royal pour imposer sa stature physique et symbolique, malgré sa déplorable manie de parler un anglais artisanal.

Ça ne se prend pas au sérieux, là-dedans : un détective comme on n’en croise que dans les livres, un roi pas encore déchu bien que sur la touche, un chat perdu, une veuve audacieuse, quelques coups de feu parfois erratiques et des entorses au protocole officiel, avec en plus un brin de folie et de l’humour : tout est réuni pour une bonne lecture de détente.

La dernière affaire de Johnny Bourbon, traduit de l’espagnol par Judith Vernant, éd. Actes Sud (coll. Actes noirs), 224 p., 21 €, 15,99 € numérique.

Carlos Salem en espagnol : Sigo siendo el rey (emérito) de España. El último caso de Johnny Bourbon, ed. Navona.

MOTS CLES : ESPAGNE / ROMAN POLICIER / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

CHRONIQUES

Alberto MANGUEL

ARGENTINE

MANGUEL, Albeto

Né en 1948 à Buenos Aires, Alberto Manguel a passé sa jeunesse en Israël où son père était ambassadeur, puis a vécu dans plusieurs parties du monde. Journaliste, romancier, essayiste, critique littéraire, son oeuvre publiée est très copieuse, dans des genres différents. Il vit actuellement à New York.

 

Monstres fabuleux 

2019 / 2020

On connaît depuis longtemps la gigantesque culture littéraire d’Alberto Manguel. On s’est régalé de ses commentaires, de ses réactions personnelles devant tel roman immortel ou telle publication moins universellement connue, de ses opinions souvent tranchées (il sait de quoi il parle) mais jamais écrasante pour son lecteur lambda. Il n’est pas de ceux qui disent ou, ce qui est bien pire, qui suggèrent qu’ils savent tout et qui assènent leur vérité indiscutable.

En s’en prenant cette fois à ces monstres fabuleux, il se promène parmi les héroïnes et les héros d’œuvres de tous les temps et de tous les continents. Le monstre, rappelle-t-il à propos de la Chimère, est « le prodige, l’anomalie, l’être insolite, la chose inattendue, ce qu’on voit rarement ou jamais ».

Ce n’est pas un cours qu’il nous donne, c’est,  je le répète, une promenade détendue à travers ce qui peut être lu, légende, conte, roman, tradition. Certains monstres nous sont familiers, d’autres nous sont seulement connus de nom ou pas connus du tout. Notre guide s’offre une liberté totale de choix et de jugement (le grand-père de Heidi est-il vraiment un monstre ?), mais il nous laisse cette même liberté.

On n’est pas obligé de tout lire, de lire dans l’ordre ni même d’être toujours d’accord (Don Juan seulement présenté comme un séducteur, comme un collectionneur, sans aucune allusion à sa nature libertaire…). On aura à chaque fois, pour chacun de ces 38 portraits, l’impression d’une découverte décontractée, avec, pour chacun d’eux, en prime, une caricature dessinée par Alberto Manguel, autre vision personnelle du personnage.

Parfois le « portrait du monstre » est un simple résumé de l’œuvre d’origine, œuvre littéraire ou texte sacré, parfois un commentaire savant et multiple à partir ou autour de l’œuvre, parfois une occasion pour Alberto Manguel de mêler situations littéraires et intellectuelles pour créer un éblouissant feu d’artifice d’idées.

Actes Sud profite de la sortie de ces Monstres fabuleux pour publier en version poche (collection Babel essai) De la curiosité (première édition en 2015, en anglais comme en traduction), vaste essai autobiographique sur les bienfaits pour tout un chacun de la découverte universelle, dont la Divine Comédie  est l’axe central. Les centaines de noms cités donnent une idée de cette richesse. Cette réflexion donne une envie frénétique d’ouverture.

Monstres fabuleux d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine  Le Bœuf, éd. Actes Sud, 288 p., 22,50 € / 16,99 €, version numérique.

De la curiosité d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf, éd. Actes Sud (Essai Babel n° 1677), 528 p., 10,80 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / LITTERATURE / CULTURE / EDITIONS ACTES SUD.

MANGUEL, Alberto Monstres fabuleux

CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE

 

Valeria Luiselli

Née à Mexico en 1983, elle a passé son enfance à suivre son père, ambassadeur dans diverses parties du monde. Elle vit à New York où elle enseigne et écrit désormais en anglais.

 Des êtres sans gravité

2011 / 2013

 

Valeria Luiselli est d’origine mexicaine et vit à New York. A trente ans, elle a publié des nouvelles dans diverses revues ; son premier roman, Los ingrávidos,  sorti à Mexico en 2011, est aujourd’hui proposé par Actes Sud dans une traduction française.

Plusieurs voix se succèdent, se mêlent, se confondent, pour nous offrir des bribes : des bribes d’une vie quotidienne (« vraie » vie, récit, rêve éveillé ou pure création littéraire ?), qui se mêlent à des bribes d’un roman que la narratrice est peut-être en train d’écrire et à des bribes d’une biographie, celle de Gilberto Owen, poète mexicain qui a fini sa vie comme diplomate à New York où il croisa peut-être Federico García Lorca.

On flirte parfois avec Borges ou Cortázar, quand elle qui semble être la narratrice de l’ensemble se retrouve, avec son manteau rouge, personnage que croise Owen dans le métro new-yorkais. Quelques passages sont superbement réussis, comme par exemple la lecture des poèmes de l’ex-femme d’Owen, vision cauchemardesque d’une assemblée féministe et intellectuelle subie par un homme terrorisé par ce qui pourrait lui arriver dans un univers de furies.

Cela donne une ambiance pas désagréable, des sensations parfois un peu vaines, dont on sent qu’on n’en gardera que de légers souvenirs.

Si l’on considère que la littérature réussie est un artifice, une création  pensée, composée, qui doit chatouiller l’intelligence du lecteur au prix parfois de perdre un peu le contact avec le naturel, on sera comblé par ces pages qui jouent avec le réel, l’imaginé et le créé. Si l’on préfère le réalisme, la simplicité, on aura tendance à se lasser de cet éparpillement de récits curieusement agencés.

Valeria Luiselli : Des êtres sans gravité, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, Actes sud, 185 p., 19,80 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS ACTES SUD.

LUISELLI, aleria Des êtres sans gravité

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Guadalupe NETTEL

 

MEXIQUE

NETTEL, Guadalupe

 

 

Née en 1973 à Mexico, Guadalupe Nettel a également vécu en France où elle a terminé ses études. Auteure de nouvelles, de romans et d’essais, elle tient des chroniques dans plusieurs journaux.

 La vie de couple des poissons rouges.

2013 / 2015

 

Cinq nouvelles, cinq récits ancrés dans notre quotidien, histoires de couples qui ont réussi, mais qu’un grain de sable peut mettre en danger ou l’intervention (inquiétante, amicale ?) d’animaux ou de champignons dans cette routine. La Mexicaine Guadalupe Nettel poursuit brillamment son exploration de l’étrange confronté à l’ordinaire et réussit à rendre évidente notre proche parenté avec l’animal que, peut-être, nous refusons d’être.

 

Qui observe l’autre, du jeune couple parisien heureux qui va vivre une première naissance ou des deux poissons rouges, ces combattants qui, selon leur personnalité, peuvent être, comme leur nom l’indique, féroces entre eux ou au contraire apathiques ? Et surtout un de ces couples peut-il influencer l’autre ? Les cafards qui du jour au lendemain envahissent une cuisine mexicaine sont-ils les ancêtres des êtres humains, vaincront-ils finalement notre race ? Y a-t-il une raison objective au parallélisme presque parfait des deux grossesses de la « famille », celle de l’héroïne, une étudiante, et celle de sa chatte recueillie peu avant ? Une mycose gênante, si elle est soigneusement entretenue, peut-elle être le lien profond qui unit deux amoureux séparés ? Quel rôle mystérieux peut jouer le serpent chinois qui vivote dans son terrarium dans la banlieue parisienne et qu’entretient presque amoureusement le père de famille sous le regard inquiet de sa femme et de son fils ?

Autour de ces histoires Guadalupe Nettel, avec une grande élégance et beaucoup de finesse, nous ramène à notre condition commune d’êtres vivants : ces problèmes relationnels, auxquels nous sommes confrontés chaque jour sont-ils au fond plus importants que la survie d’un simple cafard ? La naissance d’un chaton est-elle moins porteuse de vie que celle d’un bébé humain ? On lit ces récits comme de simples tranches de vie, mais au détour d’une phrase on ne peut s’empêcher de frémir à l’idée, pourtant évidente mais qu’on a tendance à fuir par confort que notre vie personnelle, notre toute petite vie n’a peut-être guère plus de valeur que celle… d’un cafard !

D’un livre à l’autre, Guadalupe Nettel (qui a reçu en 2014 le prix Herralde pour son roman Después del invierno) s’impose comme une des voix les plus originales de la narration hispano-américaine. S’il en fallait une preuve, ce recueil le démontre clairement.

Guadalupe Nettel : La vie de couple des poissons rouges, traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin, Buchet-Chastel, 122 p., 13 €.

Guadalupe Nettel en espagnol : El matrimonio de los peces rojos, ed. Páginas de Espuma, Madrid / El huésped / Pétalos y otras historias incómodas / El cuerpo en que nací, ed. Anagrama, Barcelona.

Guadalupe Nettel en français : Les jours fossiles, éd. L’Éclose, Paris, / L’hôte / Pétales et autres histoires embarrassantes / Le corps où je suis née, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD.

NETTEL, GuadalupE La vie de couple des poissons rouges

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES

Luis MONTERO MANGLANO

ESPAGNE

 

MONTERO MANGLANO, Luis

Né en 1981 à Madrid, Luis Montero Manglano est l’auteur de plusieurs romans qui jouent sur l’histoire et l’aventure. Il est professeur d’histoire médiévale. La Cité des hommes saints est la troisième partie d’une trilogie.

La Cité des hommes saints  

2016 / 2019

Dernière partie d’une trilogie (La Table du Roi Salomon et  L’oasis éternelle), La Cité des hommes saints peut parfaitement se lire indépendamment. Un mystérieux manuscrit du temps des Wisigoths se trouve au cœur de ce roman, enquête policière et récit d’aventures. Tirso Alfaro, le narrateur, ex-enquêteur dans le Corps des quêteurs, une société secrète chargée de ramener en Espagne des œuvres perdues ou volées qui se sont retrouvées dans diverses parties du monde, fait maintenant partie d’Interpol.

Le lecteur retrouve son âme adolescente en lisant les aventures du manuscrit wisigoth. La vraisemblance est parfois égratignée, les coups de théâtre permettent des retournements de situations audacieux, les situations ressemblent à du Tintin du meilleur cru, on se laisse porter par des dialogues un peu naïfs… et on a envie de continuer ! La tentaculaire organisation internationale avec à sa tête l’éternel ennemi du Bien ne manque pas à l’appel. Elle se nomme Voynich et a l’apparence d’une multinationale très généreuse dans un certain mécénat culturel.

Peu avant la conquête musulmane, au VIIIème siècle, quelques moines espagnols auraient mis à l’abri les trésors wisigoths éparpillés sur la péninsule ibérique. Une légende prétend que ce trésor aurait été transporté quelque part en Amérique et qu’il dormirait dans une ville mythique, Cibola. Tirso Alfaro arrive à la conclusion que le site devrait se situer dans le petit État du Valcabado, entre la Colombie et le Brésil. Cibola, si elle existe, est la Cité des hommes saints, convoitée par les méchants de chez Voynich, bien sûr.

Après une première partie qui se déroule entre Londres et Madrid, nous voilà au cœur de la forêt équatoriale de ce pays inhospitalier qu’est, comme chacun sait, le Valcabado. Des Indiens parqués dans des réserves inhumaines et décimées par des épidémies et des décisions gouvernementales, une dictature très portée sur l’appât du gain, de l’argent obtenu grâce à la générosité de multinationales elles-mêmes peu regardantes ou de cartels mafieux, ce pays nous est déjà familier. Il est un décor idéal pour des aventures palpitantes.

Mystères historiques, dangers mortels à chaque page, drames inattendus et retrouvailles imprévues se succèdent à un rythme qui ne faiblit pas, notre âme adolescente se réjouit de ces 600 pages, la meilleure lecture du temps des vacances !

La Cité des hommes saints de Luis Montero Manglano, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 624 p., 24 € – 17,99 € en version numérique.

Luis Montero Manglano en espagnol : Los buscadores : 1 La mesa del rey Salomón / 2 La cadena el profeta / 3 La Ciudad de los Hombres Santos, ed. Plaza y Janés.

Luis Montero Manglano en français : La table du roi Salomon / L’oasis éternelle, éd. Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / AVENTURES / HISTOIRE / FORET VIERGE / EDITIONS ACTES SUD.

MONTERO MANGLANO, Luis La cité es hommes saints

CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 

Milena, ou le plus beau fémur du monde.

2014 : 2018

Dans les corrupteurs (Actes Sud, 2015), Jorge Zepeda Patterson avait fait vivre et agir un groupe de quatre personnes, les Bleus, jadis proches camarades de collège, puis de fac, quatre jeunes Mexicains désormais journaliste pour Tomás, responsable d’une agence de sécurité pour Jaime et dirigeante d’un petit parti politique pour Amalia, également militante féministe. La mort subite, dans les bras de Milena, une prostituée de luxe, de Rosendo Franco, le patron du journal El Mundo  dans lequel travaille Tomás provoque une suite d’événements qui va les remettre en présence et raviver les rivalités de leur jeunesse.

En réalité Milena était pour Rosendo Franco plus qu’une simple putain, un peu le dernier feu d’artifice sensuel et sentimental du vieil homme. Mais après le malaise fatal Milena emporte avec elle un mystérieux carnet noir dont elle ne se sépare jamais, « garantie de survie » pour la malheureuse fille. Claudia, la fille du mort, demande/impose à Tomás de prendre en main le journal, rôle pour lequel il ne se sent pas formé, mais il se lance, aidé par les Bleus, à la recherche de Milena et surtout du carnet.

On est en novembre 2014, Milena a passé une assez longue période dans la région de Marbella à l’époque où le sulfureux Jesús Gil organisait presque officiellement tous les trafics imaginables. Est entrée sur le territoire mexicain en janvier et n’a pas fait parler d’elle avant le mois de juillet, quand elle commence à fréquenter Rosendo Franco sans s’en cacher : elle a probablement pendant ces mois été séquestrée. La mafia de la prostitution est devenue internationale : trafiquants comme filles louées ou vendues sont aussi bien russes que vénézuéliennes ou croates, comme Alka, le véritable prénom de Milena. Au Mexique s’ajoutent à cela les cartels de la drogue qui ont bien compris l’intérêt que leur procure cette nouvelle source de revenus.

On suit donc en parallèle l’évolution d’Alka/Milena de son départ de son village natal croate à l’histoire d’amour (c’en est une) qui l’unit à Franco malgré la grande différence d’âge et de statut social, et les avancées de l’enquête à Mexico, qui a bien du mal à progresser malgré les compétences et la position de ceux qui agissent : les mafieux et les proxénètes ont parfaitement verrouillé leur « domaine ». Jorge Zepeda Patterson n’est pas intéressé que par les dédales de l’enquête ou par le maintien d’un suspense qui ne faiblit pas et qu’il sait très bien entretenir. La psychologie de la victime est au centre de ce roman qui parvient à allier une solide intrigue policière, des aventures sentimentales, entre amour et amitié, et ce très beau portrait d’une jeune femme dont la beauté exceptionnelle est un handicap autant qu’une arme. Une belle jeune femme qui bien malgré elle, par certaines informations qu’elle détient, a acquis une valeur qui met en péril tous ceux qu’elle approche. Les ramifications sur la Costa del Sol des diverses mafias russes ou ukrainiennes font planer ces mortels dangers qui menacent Milena et ceux qui veulent la sauver.

Et, sans trop en dire, ajoutons que Jorge Zepeda Patterson offre un plus particulièrement intéressant pour les amateurs de polars : on suit non une enquête mais deux, parallèles et concurrentes : qui arrivera en premier ?

Un seul bémol : l’influence nord-américaine qui veut qu’un « bon » roman dépasse forcément les 400 pages n’a pas épargné Jorge Zepeda Patterson : le dénouement s’éternise. Mis à part cela, Milena ou le plus beau fémur du monde reste un roman non seulement très intéressant dans sa forme, mais surtout important pour toutes les informations qu’il nous donne sur l’internationalisation de la pire des délinquances.

Milena, ou le plus beau fémur du monde, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud, 448 p., 23 €. Version numérique, 14,99 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Milena o el fémur más bello del mundo, Planeta / Los corruptores / Los usurpadores, Destino.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / ROMAN POLICIER / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org