CHRONIQUES

Alberto MANGUEL

ARGENTINE

MANGUEL, Albeto

Né en 1948 à Buenos Aires, Alberto Manguel a passé sa jeunesse en Israël où son père était ambassadeur, puis a vécu dans plusieurs parties du monde. Journaliste, romancier, essayiste, critique littéraire, son oeuvre publiée est très copieuse, dans des genres différents. Il vit actuellement à New York.

 

Monstres fabuleux 

2019 / 2020

On connaît depuis longtemps la gigantesque culture littéraire d’Alberto Manguel. On s’est régalé de ses commentaires, de ses réactions personnelles devant tel roman immortel ou telle publication moins universellement connue, de ses opinions souvent tranchées (il sait de quoi il parle) mais jamais écrasante pour son lecteur lambda. Il n’est pas de ceux qui disent ou, ce qui est bien pire, qui suggèrent qu’ils savent tout et qui assènent leur vérité indiscutable.

En s’en prenant cette fois à ces monstres fabuleux, il se promène parmi les héroïnes et les héros d’œuvres de tous les temps et de tous les continents. Le monstre, rappelle-t-il à propos de la Chimère, est « le prodige, l’anomalie, l’être insolite, la chose inattendue, ce qu’on voit rarement ou jamais ».

Ce n’est pas un cours qu’il nous donne, c’est,  je le répète, une promenade détendue à travers ce qui peut être lu, légende, conte, roman, tradition. Certains monstres nous sont familiers, d’autres nous sont seulement connus de nom ou pas connus du tout. Notre guide s’offre une liberté totale de choix et de jugement (le grand-père de Heidi est-il vraiment un monstre ?), mais il nous laisse cette même liberté.

On n’est pas obligé de tout lire, de lire dans l’ordre ni même d’être toujours d’accord (Don Juan seulement présenté comme un séducteur, comme un collectionneur, sans aucune allusion à sa nature libertaire…). On aura à chaque fois, pour chacun de ces 38 portraits, l’impression d’une découverte décontractée, avec, pour chacun d’eux, en prime, une caricature dessinée par Alberto Manguel, autre vision personnelle du personnage.

Parfois le « portrait du monstre » est un simple résumé de l’œuvre d’origine, œuvre littéraire ou texte sacré, parfois un commentaire savant et multiple à partir ou autour de l’œuvre, parfois une occasion pour Alberto Manguel de mêler situations littéraires et intellectuelles pour créer un éblouissant feu d’artifice d’idées.

Actes Sud profite de la sortie de ces Monstres fabuleux pour publier en version poche (collection Babel essai) De la curiosité (première édition en 2015, en anglais comme en traduction), vaste essai autobiographique sur les bienfaits pour tout un chacun de la découverte universelle, dont la Divine Comédie  est l’axe central. Les centaines de noms cités donnent une idée de cette richesse. Cette réflexion donne une envie frénétique d’ouverture.

Monstres fabuleux d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine  Le Bœuf, éd. Actes Sud, 288 p., 22,50 € / 16,99 €, version numérique.

De la curiosité d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf, éd. Actes Sud (Essai Babel n° 1677), 528 p., 10,80 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / LITTERATURE / CULTURE / EDITIONS ACTES SUD.

MANGUEL, Alberto Monstres fabuleux

CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE

 

Valeria Luiselli

Née à Mexico en 1983, elle a passé son enfance à suivre son père, ambassadeur dans diverses parties du monde. Elle vit à New York où elle enseigne et écrit désormais en anglais.

 Des êtres sans gravité

2011 / 2013

 

Valeria Luiselli est d’origine mexicaine et vit à New York. A trente ans, elle a publié des nouvelles dans diverses revues ; son premier roman, Los ingrávidos,  sorti à Mexico en 2011, est aujourd’hui proposé par Actes Sud dans une traduction française.

Plusieurs voix se succèdent, se mêlent, se confondent, pour nous offrir des bribes : des bribes d’une vie quotidienne (« vraie » vie, récit, rêve éveillé ou pure création littéraire ?), qui se mêlent à des bribes d’un roman que la narratrice est peut-être en train d’écrire et à des bribes d’une biographie, celle de Gilberto Owen, poète mexicain qui a fini sa vie comme diplomate à New York où il croisa peut-être Federico García Lorca.

On flirte parfois avec Borges ou Cortázar, quand elle qui semble être la narratrice de l’ensemble se retrouve, avec son manteau rouge, personnage que croise Owen dans le métro new-yorkais. Quelques passages sont superbement réussis, comme par exemple la lecture des poèmes de l’ex-femme d’Owen, vision cauchemardesque d’une assemblée féministe et intellectuelle subie par un homme terrorisé par ce qui pourrait lui arriver dans un univers de furies.

Cela donne une ambiance pas désagréable, des sensations parfois un peu vaines, dont on sent qu’on n’en gardera que de légers souvenirs.

Si l’on considère que la littérature réussie est un artifice, une création  pensée, composée, qui doit chatouiller l’intelligence du lecteur au prix parfois de perdre un peu le contact avec le naturel, on sera comblé par ces pages qui jouent avec le réel, l’imaginé et le créé. Si l’on préfère le réalisme, la simplicité, on aura tendance à se lasser de cet éparpillement de récits curieusement agencés.

Valeria Luiselli : Des êtres sans gravité, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, Actes sud, 185 p., 19,80 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS ACTES SUD.

LUISELLI, aleria Des êtres sans gravité

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Guadalupe NETTEL

 

MEXIQUE

NETTEL, Guadalupe

 

 

Née en 1973 à Mexico, Guadalupe Nettel a également vécu en France où elle a terminé ses études. Auteure de nouvelles, de romans et d’essais, elle tient des chroniques dans plusieurs journaux.

 La vie de couple des poissons rouges.

2013 / 2015

 

Cinq nouvelles, cinq récits ancrés dans notre quotidien, histoires de couples qui ont réussi, mais qu’un grain de sable peut mettre en danger ou l’intervention (inquiétante, amicale ?) d’animaux ou de champignons dans cette routine. La Mexicaine Guadalupe Nettel poursuit brillamment son exploration de l’étrange confronté à l’ordinaire et réussit à rendre évidente notre proche parenté avec l’animal que, peut-être, nous refusons d’être.

 

Qui observe l’autre, du jeune couple parisien heureux qui va vivre une première naissance ou des deux poissons rouges, ces combattants qui, selon leur personnalité, peuvent être, comme leur nom l’indique, féroces entre eux ou au contraire apathiques ? Et surtout un de ces couples peut-il influencer l’autre ? Les cafards qui du jour au lendemain envahissent une cuisine mexicaine sont-ils les ancêtres des êtres humains, vaincront-ils finalement notre race ? Y a-t-il une raison objective au parallélisme presque parfait des deux grossesses de la « famille », celle de l’héroïne, une étudiante, et celle de sa chatte recueillie peu avant ? Une mycose gênante, si elle est soigneusement entretenue, peut-elle être le lien profond qui unit deux amoureux séparés ? Quel rôle mystérieux peut jouer le serpent chinois qui vivote dans son terrarium dans la banlieue parisienne et qu’entretient presque amoureusement le père de famille sous le regard inquiet de sa femme et de son fils ?

Autour de ces histoires Guadalupe Nettel, avec une grande élégance et beaucoup de finesse, nous ramène à notre condition commune d’êtres vivants : ces problèmes relationnels, auxquels nous sommes confrontés chaque jour sont-ils au fond plus importants que la survie d’un simple cafard ? La naissance d’un chaton est-elle moins porteuse de vie que celle d’un bébé humain ? On lit ces récits comme de simples tranches de vie, mais au détour d’une phrase on ne peut s’empêcher de frémir à l’idée, pourtant évidente mais qu’on a tendance à fuir par confort que notre vie personnelle, notre toute petite vie n’a peut-être guère plus de valeur que celle… d’un cafard !

D’un livre à l’autre, Guadalupe Nettel (qui a reçu en 2014 le prix Herralde pour son roman Después del invierno) s’impose comme une des voix les plus originales de la narration hispano-américaine. S’il en fallait une preuve, ce recueil le démontre clairement.

Guadalupe Nettel : La vie de couple des poissons rouges, traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin, Buchet-Chastel, 122 p., 13 €.

Guadalupe Nettel en espagnol : El matrimonio de los peces rojos, ed. Páginas de Espuma, Madrid / El huésped / Pétalos y otras historias incómodas / El cuerpo en que nací, ed. Anagrama, Barcelona.

Guadalupe Nettel en français : Les jours fossiles, éd. L’Éclose, Paris, / L’hôte / Pétales et autres histoires embarrassantes / Le corps où je suis née, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD.

NETTEL, GuadalupE La vie de couple des poissons rouges

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES

Luis MONTERO MANGLANO

ESPAGNE

 

MONTERO MANGLANO, Luis

Né en 1981 à Madrid, Luis Montero Manglano est l’auteur de plusieurs romans qui jouent sur l’histoire et l’aventure. Il est professeur d’histoire médiévale. La Cité des hommes saints est la troisième partie d’une trilogie.

La Cité des hommes saints  

2016 / 2019

Dernière partie d’une trilogie (La Table du Roi Salomon et  L’oasis éternelle), La Cité des hommes saints peut parfaitement se lire indépendamment. Un mystérieux manuscrit du temps des Wisigoths se trouve au cœur de ce roman, enquête policière et récit d’aventures. Tirso Alfaro, le narrateur, ex-enquêteur dans le Corps des quêteurs, une société secrète chargée de ramener en Espagne des œuvres perdues ou volées qui se sont retrouvées dans diverses parties du monde, fait maintenant partie d’Interpol.

Le lecteur retrouve son âme adolescente en lisant les aventures du manuscrit wisigoth. La vraisemblance est parfois égratignée, les coups de théâtre permettent des retournements de situations audacieux, les situations ressemblent à du Tintin du meilleur cru, on se laisse porter par des dialogues un peu naïfs… et on a envie de continuer ! La tentaculaire organisation internationale avec à sa tête l’éternel ennemi du Bien ne manque pas à l’appel. Elle se nomme Voynich et a l’apparence d’une multinationale très généreuse dans un certain mécénat culturel.

Peu avant la conquête musulmane, au VIIIème siècle, quelques moines espagnols auraient mis à l’abri les trésors wisigoths éparpillés sur la péninsule ibérique. Une légende prétend que ce trésor aurait été transporté quelque part en Amérique et qu’il dormirait dans une ville mythique, Cibola. Tirso Alfaro arrive à la conclusion que le site devrait se situer dans le petit État du Valcabado, entre la Colombie et le Brésil. Cibola, si elle existe, est la Cité des hommes saints, convoitée par les méchants de chez Voynich, bien sûr.

Après une première partie qui se déroule entre Londres et Madrid, nous voilà au cœur de la forêt équatoriale de ce pays inhospitalier qu’est, comme chacun sait, le Valcabado. Des Indiens parqués dans des réserves inhumaines et décimées par des épidémies et des décisions gouvernementales, une dictature très portée sur l’appât du gain, de l’argent obtenu grâce à la générosité de multinationales elles-mêmes peu regardantes ou de cartels mafieux, ce pays nous est déjà familier. Il est un décor idéal pour des aventures palpitantes.

Mystères historiques, dangers mortels à chaque page, drames inattendus et retrouvailles imprévues se succèdent à un rythme qui ne faiblit pas, notre âme adolescente se réjouit de ces 600 pages, la meilleure lecture du temps des vacances !

La Cité des hommes saints de Luis Montero Manglano, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 624 p., 24 € – 17,99 € en version numérique.

Luis Montero Manglano en espagnol : Los buscadores : 1 La mesa del rey Salomón / 2 La cadena el profeta / 3 La Ciudad de los Hombres Santos, ed. Plaza y Janés.

Luis Montero Manglano en français : La table du roi Salomon / L’oasis éternelle, éd. Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / AVENTURES / HISTOIRE / FORET VIERGE / EDITIONS ACTES SUD.

MONTERO MANGLANO, Luis La cité es hommes saints

CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 

Milena, ou le plus beau fémur du monde.

2014 : 2018

Dans les corrupteurs (Actes Sud, 2015), Jorge Zepeda Patterson avait fait vivre et agir un groupe de quatre personnes, les Bleus, jadis proches camarades de collège, puis de fac, quatre jeunes Mexicains désormais journaliste pour Tomás, responsable d’une agence de sécurité pour Jaime et dirigeante d’un petit parti politique pour Amalia, également militante féministe. La mort subite, dans les bras de Milena, une prostituée de luxe, de Rosendo Franco, le patron du journal El Mundo  dans lequel travaille Tomás provoque une suite d’événements qui va les remettre en présence et raviver les rivalités de leur jeunesse.

En réalité Milena était pour Rosendo Franco plus qu’une simple putain, un peu le dernier feu d’artifice sensuel et sentimental du vieil homme. Mais après le malaise fatal Milena emporte avec elle un mystérieux carnet noir dont elle ne se sépare jamais, « garantie de survie » pour la malheureuse fille. Claudia, la fille du mort, demande/impose à Tomás de prendre en main le journal, rôle pour lequel il ne se sent pas formé, mais il se lance, aidé par les Bleus, à la recherche de Milena et surtout du carnet.

On est en novembre 2014, Milena a passé une assez longue période dans la région de Marbella à l’époque où le sulfureux Jesús Gil organisait presque officiellement tous les trafics imaginables. Est entrée sur le territoire mexicain en janvier et n’a pas fait parler d’elle avant le mois de juillet, quand elle commence à fréquenter Rosendo Franco sans s’en cacher : elle a probablement pendant ces mois été séquestrée. La mafia de la prostitution est devenue internationale : trafiquants comme filles louées ou vendues sont aussi bien russes que vénézuéliennes ou croates, comme Alka, le véritable prénom de Milena. Au Mexique s’ajoutent à cela les cartels de la drogue qui ont bien compris l’intérêt que leur procure cette nouvelle source de revenus.

On suit donc en parallèle l’évolution d’Alka/Milena de son départ de son village natal croate à l’histoire d’amour (c’en est une) qui l’unit à Franco malgré la grande différence d’âge et de statut social, et les avancées de l’enquête à Mexico, qui a bien du mal à progresser malgré les compétences et la position de ceux qui agissent : les mafieux et les proxénètes ont parfaitement verrouillé leur « domaine ». Jorge Zepeda Patterson n’est pas intéressé que par les dédales de l’enquête ou par le maintien d’un suspense qui ne faiblit pas et qu’il sait très bien entretenir. La psychologie de la victime est au centre de ce roman qui parvient à allier une solide intrigue policière, des aventures sentimentales, entre amour et amitié, et ce très beau portrait d’une jeune femme dont la beauté exceptionnelle est un handicap autant qu’une arme. Une belle jeune femme qui bien malgré elle, par certaines informations qu’elle détient, a acquis une valeur qui met en péril tous ceux qu’elle approche. Les ramifications sur la Costa del Sol des diverses mafias russes ou ukrainiennes font planer ces mortels dangers qui menacent Milena et ceux qui veulent la sauver.

Et, sans trop en dire, ajoutons que Jorge Zepeda Patterson offre un plus particulièrement intéressant pour les amateurs de polars : on suit non une enquête mais deux, parallèles et concurrentes : qui arrivera en premier ?

Un seul bémol : l’influence nord-américaine qui veut qu’un « bon » roman dépasse forcément les 400 pages n’a pas épargné Jorge Zepeda Patterson : le dénouement s’éternise. Mis à part cela, Milena ou le plus beau fémur du monde reste un roman non seulement très intéressant dans sa forme, mais surtout important pour toutes les informations qu’il nous donne sur l’internationalisation de la pire des délinquances.

Milena, ou le plus beau fémur du monde, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud, 448 p., 23 €. Version numérique, 14,99 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Milena o el fémur más bello del mundo, Planeta / Los corruptores / Los usurpadores, Destino.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / ROMAN POLICIER / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 Les corrupteurs.

2013 / 2015

Auteur d’essais sur la politique mexicaine et de quelques romans, dont le dernier, Milena, o el fémur más bello del  mundo a obtenu le Prix Planeta l’an dernier, Jorge Zepeda Patterson est publié pour la première fois en France, avec Les corrupteurs, thriller politique dans lequel il fait partager ses connaissances et ses sentiments sur les dernières décennies du pouvoir mexicain.

Ils sont quatre, Tomás, un journaliste, Amelia, une dirigeante de  l’opposition, Mario, professeur d’université et Jaime, ex-haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur, dont le père, Carlos Lemus, avec lequel il est brouillé, joue lui aussi un rôle de premier plan.  Ceux qui se sont eux-mêmes donné le nom de Bleus à cause de la couleur des cahiers qu’ils utilisaient, préadolescents, se sont longuement fréquentés, ont grandi ensemble, dans un milieu protégé, ils ont connu quelques rivalités feutrées, se sont temporairement éloignés les uns des autres. Ils se retrouvent véritablement à cause d’un faux pas de Tomás qui lâche un peu trop vite une information qui se révèle très explosive.

Une ex-actrice, qui a été la maîtresse officielle d’un ministre, est retrouvée assassinée, sa mort brutale peut compromettre dangereusement le dirigeant. Les Bleus se réunissent à nouveau, impliqués plus ou moins directement dans le fait divers.

Le roman est parfaitement documenté et plonge au cœur des rouages compliqués et souvent douteux du pouvoir mexicain. Il faut pourtant s’intéresser de près à la vie politique au Mexique pour adhérer tout à fait à ces 360 pages d’enquête politico-judiciaire.

« Tous pourris », comme on le dit souvent ? Oui et non, curieusement : on voit clairement le degré de connivence entre politiques et journalistes, par exemple, qui pourrait soit accentuer, soit nuancer cette mauvaise impression. Cela semble être le projet de l’auteur, mais paradoxalement, si c’est bien le cas, cela ne fait que la renforcer : la rencontre secrète entre le ministre et le journaliste à l’origine des fuites ne peut que mettre mal à l’aise le lecteur ou le citoyen moyen que nous sommes : décidément ce monde n’est pas le nôtre, il est intéressant de le voir évoluer, comme si on était de l’autre côté de la paroi d’un aquarium, en n’ayant pas la moindre envie d’y tremper un doigt !

On peut imaginer aussi les allusions plus ou moins masquées à la réalité mexicaine, les clins d’œil, les private jockes qui doivent pour certaines nous échapper : curieux, le nom d’un des personnages, ce Carlos Lemus, si on se rappelle que la première épouse de Carlos Fuentes, l’écrivain, s’appelait Silvia Lemus ! On n’en saura pas plus.

La « morale » finale laisse également planer le doute : est-il si grave de tuer une actrice pour préserver la paix toute relative d’un pays ? Oui, bien sûr, elle existe, la « Raison d’État », mais les personnages étant tous renvoyés dos à dos, le lecteur pourra-t-il se faire une opinion ?

Les corrupteurs, traduit de l’espagnol (Mexique) par ClaudeBleton, éd. Actes Sud, 368 p., 21,90 € / 14,99 € en version numérique.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / CORRUPTION / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

 

 PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

Mort contre la montre

2019 / 2019

 

Dépaysons-nous un peu, lecteurs de romans latino-américains ! Sortons, le temps d’un livre, des forêts amazoniennes ou des bidonvilles de Lima, des violences généreusement répandues par les dictatures ! Le Mexicain Jorge Zepeda Patterson, qui nous a montré les coulisses de la politique mexicaine dans plusieurs thrillers passionnants change de décor et nous emmène… en France pour nous inviter à suivre le Tour comme nous ne l’avons jamais vu !

Marc Moreau, coureur professionnel, est un oiseau rare : mère colombienne, père français. Ayant hérité des deux, il possède une capacité pulmonaire extraordinaire, andine, et une musculature européenne bien entretenue. Durant son passage par l’armée, qui lui a jadis été imposé par son père, il a été un temps policier militaire. Sur le Tour de France, il est un gregario (qu’on nomme aussi parfois équipier), celui qui s’efface pour laisser gagner le champion, celui qui prépare les victoires de la star en restant dans l’ombre. Son champion à lui s’appelle Steve Panata, il est Nord-Américain, un des meilleurs coureurs, mais pas forcément supérieur à Marc, avec qui il forme un duo tellement proche que les liens sont devenus fraternels.

Cette année, il se passe des choses étranges sur le Tour, accidents difficilement explicables, intoxications alimentaires, un suicide, qui toutes touchent des prétendants au maillot jaune. Quand une enquête officielle, mais discrète, est lancée, Marc est tout désigné pour y participer… et pour se retrouver comme dans la course, l’éternel second : c’est le commissaire Fabre qui est officiellement chargé de découvrir la vérité, Marc doit observer pendant la journée et faire son rapport le soir.

Les noms des cyclistes et des équipes sont inventés, mais tout est vrai, Jorge Zepeda Patterson nous fait pénétrer dans la tête de l’éternel deuxième, presque champion ou définitif ringard ? Il est plutôt meilleur, physiquement et techniquement, que le champion désigné de l’équipe et cette année, il a même des chances d’arriver parmi les meilleurs, grâce aussi à la disparition des têtes d’affiche. Ces défections sont-elles le fruit du hasard ? Qui en tire un intérêt ? Si on y réfléchit bien, c’est notre Marc ! Heureusement il n’est pas le seul, il y en a plusieurs autres.

On plonge dans l’exploit, celui des coureurs, avec les ascensions de légende, les descentes vertigineuses, mais l’exploit appartient aussi à l’auteur qui sait tout du Tour et qui nous le livre comme un commentateur sportif, bien mieux en réalité, parce qu’il y rajoute beaucoup de sel et d’épices. On apprendra par exemple qu’il existerait un rapport entre le classement des cols à gravir et notre vieille et chère 2 CV !

Le suspense agit sur plusieurs plans (c’est une habitude chez Jorge Zepeda Patterson) : qui gagnera, comment pourront évoluer les relations entre les leaders et les seconds couteaux, qui sera la prochaine victime, arrivera-t-on à débusquer les responsables des accidents  s’ils existent ?

Cela fonctionne à merveille. Il n’est absolument pas nécessaire d’être un connaisseur du sport en général et du cyclisme en particulier pour être pris par l’ambiance, l’auteur met à notre modeste portée les coulisses du spectacle annuel auquel il nous est difficile d’échapper, nous, les Français ! La mécanique du roman est aussi précise que celle des vélos.

Mort contre la montre de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud (Coll. Actes noirs), 331 p., 22,80 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Muerte en contrareloj / Los corruptores, ed. Destino / Milena o el fémur más bello del mundo, ed. Planeta.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs ; Milena ou le plus beau fémur du monde, éd. Actes Sud et Babel noir.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN POLICIER / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

ZEPEDA PATTERSON, Jorge Mort contre lamontre

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org