CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

ACTUALITE

Paco Ignacio TAIBO II

MEXIQUE

Né en 1949 à Gijón, en Espagne, il émigre avec sa famille au Mexique en 1958. Enseignant, journaliste essayiste, militant politique et romancier, il est à l’origine du festival Semana Negra, à Gijón.

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique

1981 /1983 / 2021

Ce n’est pas l’auteur de polars bien connu et très apprécié en France qu’on retrouve dans ce recueil d’une petite vingtaine de chroniques, mais l’autre facette de Paco Ignacio Taibo II, l’homme engagé qu’il n’a cessé d’être.

Qu’on soit dans une conserverie qui farcit des poivrons, une entreprise textile ou une raffinerie de pétrole, les ouvriers et les employés souffrent mais résistent. Dans les années 1970 – 80, quand ces textes ont été publiés pour la première fois, il existe au Mexique des syndicats, des tendances politiques variées malgré un pouvoir politique verrouillé par un parti dominant, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui a monopolisé le pouvoir de façon continue de 1928 à 2000 (avant de le reprendre en 2012).

Journaliste à l’époque, Paco Ignacio Taibo suit les étapes de plusieurs luttes syndicales et met en relief quelques personnalités, comme l’Araignée, qui entretiennent le mystère pour mieux faire passer des slogans destinés à améliorer les conditions de travail ou rendre les syndicats plus efficaces. Car les syndicats peuvent être gangrenés de l’intérieur par des jaunes, les charros, infiltrés par le patronat. Alors, la vraie lutte ouvrière prend des allures d’épopée (le sous-titre n’est pas menteur), une lutte fraternelle qui peut faire penser, avec une certaine nostalgie, à celle de la grande épopée des syndicats européens, quand le mot syndicat voulait encore dire quelque chose. L’épopée, même petite, atteint son apogée avec le récit du long conflit avec l’entreprise Pascual, conflit qui a été à l’origine de plusieurs morts violentes et qui s’achève sur les mots : « immense promesse ».

Ces textes sont aussi, sont surtout, un vibrant hommage à des hommes et des femmes, ceux qui ont su ne pas renoncer, ne pas se courber et qui, au prix souvent de sacrifices coûteux, ont aidé leurs proches, leurs collègues plus timorés, des femmes et des hommes très  modestes, peu conscients de leur propre valeur, que les mots de Paco Ignacio Taibo II grandissent en les montrant toujours humains : c’est bien cela l’épopée : une action qui dépasse, qui grandit les individus.

On peut lire ces chroniques soit dans une certaine nostalgie : elles ne sont pas dans l’air du temps, mais, au cœur d’une mondialisation qui déshumanise, pourra-t-on un jour à nouveau imaginer des actions individuelles ou par petits groupes qui puissent conduire vers un progrès (ce que pense une autorité telle que Edgar Morin), soit dans une vision positive : ces femmes et ces hommes seraient des modèles qu’on pourrait, qu’on devrait imiter : alors pourquoi attendre ?

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 235 p., 14€.

MOTS CLES : MEXIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES

Alejandro GARCÍA SCHNETZER

ARGENTINE

Alejandro García Schnetzer est né en 1974 à Buenos Aires. Il est éditeur, traducteur et écrivain. Il vit à Barcelone.

Requena

2007 / 2021

Mais d’où peut venir cet homme étrange qui un jour s’installa à une table de l’Albéniz, le  bar que fréquente le groupe de copains étudiants et poètes  dont fait partie le narrateur ? Il dit se nommer Requena, il intrigue les jeunes gens, les fascine. Il semble vivre un pied dans le réel et un pied dans un monde onirique, le sien, proférant des phrases philosophiques dont le sens échappe parfois mais qui parfois aussi étonnent par leur lucidité.

Dans les années 1930, Buenos Aires était un centre intellectuel de premier plan, le plus riche d’Amérique latine. Parmi les créateurs deux clans s’affrontaient, la rue et son peuple très… populaire et la délicatesse bourgeoise des salons et deux figures se détachaient, Roberto Arlt et Jorge Luis Borges. Eh bien (s’il avait existé), notre Requena aurait eu un pied dans chaque groupe.

Poète, traducteur de Shakespeare, philosophe, il écrit aussi des réclames pour des brosses à chapeaux et pour des semelles chauffantes : pourquoi souhaiter des frontières entre les genres ?

Cette époque, parfaitement recréée par Alejandro García Schnetzer est bien le moment, en Argentine en particulier (mais pas seulement) où bien des frontières mentales se sont diluées, le moment – trop bref – où les frontières géographiques, avant de se redresser, et de quelle manière, sont poreuses, où Victoria Ocampo accueille dans sa revue Sur et chez elle ce que l’Occident intellectuel compte de maîtres (Le Corbusier, Rabindranath Tagore, Drieu La Rochelle encore fréquentable). Bientôt Ramón Gómez de la Serna fuyant le franquisme s’installe à Buenos Aires (j’y reviendrai bientôt sur AnnA à propos de ses mémoires Automoribundia), un Gómez de la Serna auquel on pense en lisant Requena : bien des phrases qu’il prononce rappellent les géniales greguerías.

Quelques belles et grandes vérités parsèment ces courts textes qui mettent souvent le sourire aux lèvres d’un lecteur qui va de l’étonnement à l’admiration.

On croise aussi beaucoup de beau monde, Tirso de Molina (l’auteur du premier Don Juan), Spinoza, Marc Aurèle, Shakespeare, sans compter pas mal d’Argentins un peu oubliés malheureusement par les jeunes générations.

Le surréalisme dans la littérature n’est pas mort, jolie nouvelle que prouve ce Requena, on peut encore, en plein XXIème siècle se livrer à des folies de mots, d’idées, ce qui n’empêche ni de partager toute une culture, ni de faire rire de délires dont on ne sait plus s’ils sont enfantins ou intellectuels ! Un rayon de soleil au cœur d’une littérature souvent très sérieuse, cela fait un bien  fou, oui, fou !!

Requena, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Ponzoda et l’auteur, éd L’Atinoir, 87 p., 12 €.

Alejandro García Schnetzer en espagnol : Requena / Andrade / Quiroga, ed. Entropía, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / SURREALISME / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Carlos REHERMANN

URUGUAY

Né en 1961 à Montevideo, Carlos Rehermann est architecte, mais aussi romancier et dramaturge. Il a reçu de nombreux prix internationaux dans les domaines de la narration et du théâtre.

L’auto

2015 / 2021

Il en a, de la chance, Alejo Murillo ! Un héritage ! À Rivera, petite ville frontalière au nord de l’Uruguay l’attend une merveille : deux radios (dont une stéréo), quelques tableaux qui ont peu de chance de finir dans un musée, une table avec ses chaises… et une Volkswagen millésime 1962. Après quelques restaurations elle roule encore.

Alejo prend donc la route. Sa nature ne l’incite pas à la ligne droite. Nous voici donc plongés dans un road movie qui fait penser autant au roman picaresque du Siècle d’or espagnol qu’aux productions hollywoodiennes. En un peu plus modeste, vu la taille de l’Uruguay et vu la personnalité d’Alejo qui (heureusement pour nous !) n’a rien d’une star nord-américaine.

Alejo est lui-même écrivain, un écrivain qui ne se prend pas pour un génie, qui sait observer, qui découvre dans des domaines variés la mécanique dépassée d’une Coccinelle, le folklore local, qui fait remonter ses souvenirs. Lui reviennent des films, des phrases d’auteurs européens ou nord-américains.

Une rencontre fortuite avec un inconnu, presque son jumeau, ouvre sur de drôles d’échanges sur la littérature, la religion, la société, drôles et riches d’informations : le Sabbat n’est pas forcément ce que l’on croit ! C’est encore pire… ou alors bien meilleur.

En moins de 100 pages et malgré l’âge du protagoniste, qui n’est plus un adolescent, L’auto est autant un roman d’initiation qu’un road movie que vit Alejo, entre farce, récit social et roman sadien. Il ne sera pas du tout le même quand le lecteur referme le livre, un lecteur amusé, étonné, souriant, qui se demande s’il a été pendant une heure ou deux dans la réalité uruguayenne ou dans le fantasme.

L’auto, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 107 p., 14 €.

Carlos Rehermann en espagnol : El auto, ed. Literatura Random House, Montevideo.

MOTS CLES : UTUGUAY / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES

Francisco URONDO

ARGENTINE

Né dans la province de Santa Fe en 1930, Francisco Urondo commence à publier des poèmes dès le début des années 1950. Il est aussi journaliste et il est nommé Directeur de la Culture de Santa Fe. Militant actif, il est tué dans un affrontement avec la police en 1976. Plusieurs des policiers impliqués ont été condamnés en 2011 suite à la mort de Francisco Urondo.

Histoires argentines

1966 – 1967 / 2020

Histoires argentines, c’est le recueil  des nouvelles publiées par Francisco Urondo en 1966 ( Todo eso : Tout cela) et 1967 ( Al tacto / Au toucher), une époque où l’Argentine hésite entre le péronisme, la dictature et la révolte, ce qui se ressent nettement quand on lit les textes en question. Les éditions L’Atinoir ont eu la très bonne idée de réunir les deux livres et de faire connaître en France un auteur et un militant qui a payé de sa vie son engagement.

Tout cela, la première partie de notre recueil, emmène le lecteur à travers des virées mémorables, peuplées de filles et de femmes joliment rondelettes, peu, pas ou carrément farouches, avec boissons variées et célébrations de l’amitié d’une bande de copains prêts à se trahir l’un, l’autre, ou à mourir pour l’un d’eux. L’arrière plan est politique, il correspond à l’évolution chaotique de l’Argentine des années 1950 et 60, le pessimisme est compensé par une bonne dose d’humour souvent cynique du narrateur. Tout baigne, parmi des éclats lumineux, dans une sévère désespérance.

La deuxième partie, Au toucher, est composée de textes plus courts, plus variés aussi. Se succèdent des confidences familiales (plutôt corsées !), des scènes de vie quotidienne (l’ombre de Roberto Arlt  souvent n’est pas loin), des journées dans la campagne argentine teintées d’un léger mystère, d’un doigt de fantastique, et une question qui revient sans cesse : qui est vraiment l’autre ? L’autre, le père la copine occasionnelle, le cousin, peut-être soi-même…

Le militant (celui qui militait pour un monde plus juste, pour résumer) qu’a été Francisco Urondo jusqu’à en mourir est discret mais bien présent dans ces textes, chroniques ou narrations : la société est déséquilibrée, comme le sont la plupart de ses personnages, et il n’est pas inintéressant de lire en négatif par exemple les récits de ces fins de semaines dérisoire d’alcool et de sexe : on rit, on « profite de la vie », en fait on croit le faire, les hommes croient que conquérir plus de filles ou de femmes que son copain va les rendre supérieurs, alors qu’ils étalent malgré eux leur petitesse… et qu’ils le payent le lendemain par une gueule de bois  doublée d’une dépression face à la vacuité des deux jours précédents et du vide de leur existence.

Quand on pense à la fin tragique de Francisco Urondo, un jour de 1976, les soubresauts d’un pays en crise qui apparaissent à plusieurs reprises comme un fond pour ces histoires de dérives donnent des échos glaçants que l’auteur n’avait pas prévus mais que le lecteur ressent très fort.

L’Argentine de cette époque pour nous lointaine mérite d’être redécouverte, surtout si c’est sous cette forme paradoxalement aussi pleine de vie.

Histoires argentines (prose brève complète), traduites de l’espagnol (Argentine) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, Marseille, 191 p., 16 €.

Francisco Urondo en espagnol : Todos los cuentos, ed. Adriana Hidalgo, Madrid, qui a publié également l’œuvre poétique et journalistique, les essaie et le roman  Los pasos previos de Francisco Urondo.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES, V.O.

Juan VILLORO

MEXIQUE

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans pluriseurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

Conférence sur la pluie

Conferencia sobre la lluvia

 2014 / 2014

Un conférencier grisonnant (qui est un acteur) fait une causerie (écrite par un auteur d’œuvres très diverses) devant un public (qui est un vrai public). Le conférencier-conférencier est bibliothécaire, il a passé sa vie à classer les livres et les livres ont perturbé sa vie, voilà ce qu’il prétend. Ce qu’il ne veut surtout pas, c’est être auteur. Jamais !

Le malheureux, qui a égaré ses notes, peut-être oubliées à la maison, ne peut s’empêcher de divaguer, d’oublier le sujet annoncé (ce qui, entre parenthèses, est le cauchemar absolu de tout vrai conférencier, celui qui tente d’être sérieux). Et il revient toujours au sujet annoncé, comme sans le vouloir : le livre et l’eau, sous la forme de pluie, comme le suggère le titre. Ont-ils un rapport ? Des rapports ? Et, au fait, le livre est-il maléfique, profitable ou absolument neutre (pour son auteur, pour son lecteur) ?

Ce qui est certain parmi tous ces doutes, c’est que sont au rendez-vous de ce court essai ludique la légèreté, l’humour, mariés à la richesse des idées et des citations. Autrement dit, tout l’esprit Villoro.

Conférence sur la pluie / Conferencia sobre la lluvia, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy. Édition bilingue. Éditions L’Atinoir, 75 p., 6 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan Conférence sur la pluie

CHRONIQUES

Juan VILLORO

MEXIQUE

 

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans plusieurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

La peur dans le miroir / El miedo en el espejo 

2010 / 2020

 

Si en ce début d’été 2020 il fallait ne lire que quelques pages de cet ouvrage, ce serait le chapitre intitulé Quelques conclusions – Les habitants de Claustropolis. En une demi-douzaine de pages, Juan Villoro, il y a dix ans (date de la publication en espagnol), décrivait avec une étonnante précision la période dont sous sommes en train de sortir, avec des phrases telles que : «  Les virus, les tremblements de terre, les cendres volcaniques ne sont pas des misères locales »… Les ravages de la mondialisation sauvage, l’impréparation des responsables, les risques nouveaux créés par les technologies qui oublient l’humain avec pour conséquence directe la souffrance humaine, tout est dit.

…Mais il ne faut pas lire que le chapitre en question de ce livre passionnant, autour du tremblement de terre dont l’épicentre était la ville chilienne de Concepción, un livre écrit par un Mexicain qui avait vécu le séisme qui a ravagé Mexico en 1985.

Le 27 février, à 3 h 30 du matin, Juan Villoro se trouve à Santiago à l’occasion d’une rencontre autour de la littérature de jeunesse. Bien qu’il ne découvre pas le phénomène, il est stupéfié par son ampleur. À 3 h 34, Juan Villoro se retrouve par terre, rejeté de son lit d’hôtel, dans le centre de Santiago.

Ce récit, fait de fragments, de témoignages, d’impressions, montre le chaos vécu, les scènes surréalistes, les personnes surprises en pleine nuit qui se rencontrent dans la rue avec les vêtements les plus bizarres, la femme qui se sent incapable de quitter son appartement sans s’être douchée et qui, ne pouvant le faire dans sa salle de bains dévastée, demande poliment à ses voisins de lui laisser l’usage de la leur, la panique des uns, la sérénité de beaucoup face à la fatalité. Juan Villoro ne peut éviter la comparaison, par exemple le Chili bien mieux préparé que le Mexique où  la corruption a empêché une reconstruction fiable après 1985 même si, curieusement, les immeubles chiliens construits après 1990 ont moins bien résisté que les plus anciens : le relâchement des constructeurs…

Mais La peur dans le miroir est bien plus qu’une suite d’anecdotes. Toute rupture avec la norme peut être l’occasion de poser des questions fondamentales, et Juan Villoro ne s’en prive pas, autour de la relation sociale essentiellement, les pillages évoqués, l’indifférence parfois : si j’ai survécu, je préfère, inconsciemment, ne pas penser aux milliers de morts et de blessés pourtant si proches : réaction naturelle et saine d’une certaine façon, peut-être difficile à accepter si on est extérieur, dans un confort de sécurité.

Il ne manque même pas le prolongement mystique, à partir d’un roman allemand, Le tremblement de terre au Chili, paru en 1807, qui posait la première question qui venait à l’esprit au début du XIXème siècle : un séisme peut-il être perçu comme un châtiment ? De nos jours, la pensée en général a évolué, cela permet à notre auteur d’ouvrir une réflexion qui efface (religion mise à part) le temps écoulé entre les deux catastrophes, celle du récit et celle de 2010, les réactions humaines sont très voisines, entre solidarité et mesquinerie, et ce sentiment de culpabilité du survivant, à la fois  compréhensible et au fond injustifié.

Juan Villoro, qui aime à pratiquer à peu près tous les genres de la narration, réussit avec cette Peur dans le miroir  un livre multiple, témoignage, récit, reportage, essai littéraire, autobiographie, sur un sujet qui sera, hélas, toujours d’actualité.

El miedo en el espejo / La peur dans le miroir, édition bilingue, traduit par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, Marseille, 296 p., 14 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan 8.8 Lapeur dans le miroir - el miedo en el espejo