CHRONIQUES

Gilberto VILLAROEL

CHILI / FRANCE

VILLAROEL, Gilberto

Producteur de télévision et de cinéma, scénariste et romancier, Gilberto Villaroel est né à Santiago en 1964. Cochrane vs Cthulhu est le premier tome d’uns série ded romans autour de Lord Cochrane.

 

Cochrane vs Cthulhu 

2017 / 2020

Lord écossais, officier de marine et homme politique, Thomas Cochrane (1775-1860), peu connu en France, est une des figures historiques célébrées au Chili, au Pérou et au Brésil pour avoir aidé les patriotes locaux désireux d’indépendance. Apprécié en Amérique latine, il est controversé au Royaume Uni, sa vie aventureuse a inspiré plusieurs romans historiques. Le Chilien Gilberto Villaroel a préféré la pure imagination, son héros est chargé, en 1815, de raser le fort Boyard, mais ce qu’il rencontre sur place est bien pire qu’un détachement français.

Fort Boyard se dresse, fier et sinistre, face à Oléron et à Fouras, le capitaine français Eonet est chargé de le défendre. Napoléon est à nouveau en France, l’Angleterre est la principale menace. Mais, au moment où les ennemis se trouvent en présence, des évènements inquiétants surviennent, inexpliqués : la découverte du cadavre mutilé d’un soldat français envoyé en mission, l’attaque par des créatures maléfiques. La découverte d’une origine jusque là inconnue du fort, qui aurait été déjà un bastion à l’époque romaine va déclencher des calamités qu’il sera difficile de surmonter.

L’horreur s’accentue de chapitre en chapitre, avec l’apparition chaque fois plus effrayante de monstres menaçants, tandis que Français et Anglais sont contraints de collaborer.

Le contexte historique, aménagé pour le récit, n’est pas très rigoureux, l’auteur explique sa volonté dans une intéressante postface, il a voulu réussir un roman d’aventures et d’horreur sur fond napoléonien. Dans la réalité Lord Cochrane ne tardera pas à répondre à la demande des insurgés chiliens et à débarquer à Valparaiso (en 1818).

Gilberto Villaroel promet une suite des tribulations de Lord Cochrane. Au Chili cette fois ?

Cochrane vs Cthulhu de Gilberto Villaroel, traduit de l’espagnol (Chili) par Jacques Fuentealba, éd. Aux Forges de Vulcain, 400 p., 20 €.

Gilberto Villaroel en espagnol : Cochrane vs Ctulhu, ed. Penguin Random House, Santiago, 2017.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HORREUR / FANTASTIQUE / EDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN.

 

VILLAROEL, Gilberto Cochrane vs Cthulhu

ACTUALITE

Roberto BOLAÑO

CHILI – MEXIQUE – ESPAGNE

 

BOLAÑO, Roberto

 

Œuvres complètes tome 1.

Devant l’immensité de l’œuvre de Roberto Bolaño (1953-2003), devant son universalité, comment se positionner ? Au moment où paraît en France le premier tome de ses œuvres complètes, comment dire sans effrayer le futur lecteur ? On est devant un véritable monument à multiples facettes, face à un écrivain, reconnu sur le tard, qui a touché à tout ce qui est littéraire, mais en gardant perpétuellement la volonté de rester amateur (celui qui aime, celui qui ne se prend pas pour…), qui a été ignoré des « professionnels » jusqu’à seulement quelques années de sa mort, avant d’être assez brusquement considéré comme un des écrivains majeurs du XXIème siècle, ce qu’il est. Mais on est devant une œuvre dans laquelle il n’est nul besoin d’être « lettré » pour s’y sentir à l’aise, qui est accessible même si elle impressionne (les 1.200 pages de 2666 et les 11 heures de l’adaptation théâtrale de Julien Gosselin, qui passaient comme un souffle puissant !).

Ce qui peut dérouter, c’est que Bolaño est inclassable, rêve de beaucoup des meilleurs auteurs mais qu’ils ne réalisent que très rarement. Poète, nouvelliste, essayiste, chroniqueur, critique, romancier ? Bolaño est tout cela (et on pourrait ajouter à chacun de ces termes, pour chacun de ces genres, l’adjectif génial), il est tout cela sans se prendre pour un poète, un nouvelliste, etc. Il ne se prend pas pour, il est, tout naturellement.

Au cours de notre très intéressante rencontre en octobre dernier à la Villa Gillet de Lyon, avec Olivier Cohen, Melissa Balcázar et Diego Trelles Paz, Olivier Cohen évoquait la difficulté pour l’éditeur d’organiser cette nouvelle édition, la première des œuvres complètes d’un écrivain multiforme et prolifique : regrouper les œuvres par genre (roman-nouvelles, etc.) ?, par la chronologie ? La solution adoptée a été la solution « transversale », qui donne une vision polyphonique parfaitement en rapport avec le génie de Bolaño et qui présente un autre intérêt, pour le lecteur cette fois : elle lui donne la liberté absolue de naviguer sans la moindre contrainte d’un poème de deux vers à un roman complet.

La grande définition, la seule peut-être, du génie absolu de Bolaño c’est la liberté, celle que la plupart des écrivains latino-américains ont recherchée  ‒ et ont souvent trouvée ‒, les allusions répétées à Georges Perec et à son œuvre dans ce premier tome ne sont pas un hasard. Aucune autre définition n’est possible, me semble-t-il, ce serait réducteur et inutile. Comment définir un homme né au Chili, qui a passé ses années d’adolescence au Mexique et qui s’est installé en Espagne où il est mort, à tout juste cinquante ans, pour lequel le mot frontière n’avait aucun sens et qui a vécu comme les circonstances ont fait qu’il vive, ici ou ailleurs, dans la gêne ou dans le bonheur, toujours dans l’amitié et la curiosité.

Il nous reste, à nous, de relire (tous ses écrits, prose ou poésie, sont inépuisables), de découvrir ce qui nous a échappé jusque là (les inédits ne manquent pas dans cette nouvelle édition), de nous laisser porter par l’aventure inépuisable qu’est l’œuvre de Roberto Bolaño.

Œuvres complètes, volume 1, de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1248 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

BOLAÑO L'OLIVIER

ACTUALITE

ROBERTO BOLAÑO

Amis parisiens, ne manquez pas la rencontre-lecture autour de la sortie du premier tome des œuvres complètes de Roberto Bolaño aux éditions de l’Olivier

le vendredi 6 mars

Maison de la Poésie

Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris

avec Olivier Cohen, Melina Balcázar Moreno et Véronique Ovaldé, animée par Alexandre Fillon, les lectures seront assurées par Micha Lescot.

 

BOLAÑO L'OLIVIER

 

Sur AnnA, ma chronique sur ce  tome 1 des œuvres complètes sera mise en ligne pour le 6 mars… Á suivre…

 

CHRONIQUES

José DONOSO

CHILI

 

DONOSO, José

José Donoso est né en 1924 à Santiago, dans une famille aisée. Après avoir pratiqué divers métiers, il a enseigné tout en publiant ses premières œuvres de fiction. Il a longtemps vécu hors du Chili où il s’est réinstallé en 1981. Il est considéré comme un des écrivains majeurs en Amérique latine.

 

L’obscène oiseau de la nuit

1970 /1972 / 2019

La collection Belfond vintage, avec des  œuvres, entre autres, de Henry Miller, Barbara Pym ou Ida Simons, accueille son premier écrivain latino, et le choix est bon ! Il s’agit du Chilien José Donoso (1924 – 1996), contemporain du Boom mais qui est resté en marge et a souffert de ce qu’il considérait comme un manque de reconnaissance de la part des critiques et de ses collègues.

Dans ce vaste roman, publié en 1970 dans sa version originale, tout ou presque tout se passe à l’intérieur, poussiéreux et gris foncé, d’une insondable Maison. Couvent, ex-couvent, orphelinat, maison de retraite pour femmes, fondation subventionnée par plusieurs générations de la puissante famille Azcoitía, la Maison va bientôt être démolie et remplacée par une Cité de l’Enfance.

Il n’y a pas d’hommes dans l’immense Maison, en dehors du mystérieux narrateur qui se dit être le serviteur des domestiques, muet qui sait tout et se voit comme une vieille de plus, un narrateur changeant qui peut devenir aussi un chœur de petites vieilles. Toutes (tous) sont à la frontière de la folie, mais qu’est-ce qu’être fou ? Dans ce monde clos, tout est normal. En réalité la folie est dans le texte, une folie débridée, de bon aloi. José Donoso se permet tout.

Les personnages hors norme défilent, se croisent, l’orpheline enceinte qui ne peut faire l’amour qu’avec des hommes coiffés d’une tête de géant en carton, l’aristocrate « fin de race » impuissant qui garde soigneusement les apparences, toutes les apparences…

Dans la Maison, il ne se passe pas grand-chose. La grossesse d’une des orphelines est au centre des conversations de quelques initiés. Pour toutes (tous) il s’agit d’exister, de montrer, de prouver qu’on existe aux yeux de toutes (de tous). D’exister pour toute la société, même si l’extérieur semble si lointain, pour les résidentes de la Maison et surtout pour soi-même.

Et quand on sort de la Maison, c’est pour se noyer dans une autre sorte d’enfermement qui peut être la famille, le couple dont on ne peut pas davantage s’évader.

Comme dans tout roman majeur, on a droit à plusieurs romans qui s’enchaînent et se mêlent. « Qui prétend qu’on puisse s’offrir une certitude dans cette affaire mouvante et floue ? ». Cette question que se pose le narrateur s’applique de toute évidence au roman tout entier. Le lecteur est tenu d’accepter ce flou constant, qui lui donne accès à une sorte de rêverie grise qui ne manque pas d’un certain charme, pour peu que la lenteur ne lui déplaise pas. Il est tenu aussi d’accepter la densité, la longueur des paragraphes. Rien n’est rapide dans cet univers clos, tout bouge dans un engourdissement un peu épais.

Roman « expérimental », L’obscène oiseau de la nuit ? Oui, sans doute. Il est un très grand témoignage des recherches créatives au moment du Boom, duquel José Donoso se sentit toujours écarté et en est resté amer. Il est probable qu’on le lira davantage aujourd’hui comme une curiosité, comme une étape importante dans la narration hispano-américaine que comme un roman normal, ce qu’il n’est surtout pas !

L’obscène oiseau de la nuit, traduit de l’espagnol (Chili) par Didier Coste, éd. Belfond, 638 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETE / ANNEES 70 / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BELFOND

DONOSO, José L'obscène oiseau de la nuit

 

V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

 

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

La légende de Santiago.

2019 / 2018

Il n’y a pas qu’en Europe que les migrants sont un sujet de discussions et de polémiques. On le sait moins ici, mais l’Amérique latine, pas seulement dans la zone Mexique-Amérique centrale, est aussi le théâtre de vagues d’émigration des pays les plus pauvres vers ceux qu’ils imaginent plus favorisés. Ils sont victimes à Santiago comme ailleurs de manifestations de racisme qui peuvent dégénérer. Pour la troisième fois on retrouve Santiago Quiñones, le flic chilien, mûrissant, problématique et sympathique, dont on aura du mal à savoir si ses ennemis principaux sont professionnels ou personnels.

Le pauvre Quiñones est au fond d’un gouffre matériel et mental, et le premier chapitre l’enfonce encore plus. Difficile de faire pire, et pourtant il y parvient ! Ce n’est pas la bonne volonté qui lui fait défaut, malgré quelques travers : sa fidélité n’est pas exemplaire, sa consommation de substances non autorisées ne diminue que lentement et il n’est pas à l’abri d’une éventuelle bavure, y compris dans sa vie personnelle.

Il connaissait depuis un certain temps l’existence d’une « deuxième famille » qu’avait son père, phénomène assez fréquent en Amérique latine, il savait qu’il avait un demi-frère et ce Gustavo, qui ne lui plaît pas du tout, s’impose à lui, encore une complication de plus !

Pendant ce temps les crimes contre les étrangers se multiplient et les milieux d’extrême droite se réjouissent des violences perpétrées contre eux, on croise même des punks-nazis, de l’eau de Javel est trouvée dans des yaourts achetés dans une supérette d’un quartier défavorisé et commence à apparaître un logo qui représente deux balais entrecroisés qui veut dire : « Nous nettoierons le Chili des envahisseurs étrangers ».

L’ombre d’un autre cadavre, beaucoup plus proche de Santiago, plane sur toute cette enquête et se réveille dans ses pensées, s’atténue, jamais très longtemps, pour mieux revenir.

Heureusement quand même il reste des zones de lumière, comme cette juge d’instruction nommée dans l’affaire qui est une connaissance de Quiñones : qu’il est bon de se rendre de petits services mutuels, en toute discrétion ! Surtout si l’on connaît les faiblesses de l’autre. Une jeune (et jolie) témoin peut aussi donner un coup de pouce au malheureux flic.

Comme à son habitude, Boris Quercia pense en même temps que son personnage, inspiré par les dérives du pays dans lequel ils vivent. Il le fait par petites touches, jamais pesantes, d’autant plus qu’il n’y manque jamais d’humour, un humour du genre vachard en général. Et le Santiago du titre n’est pas que la ville, c’est aussi Quiñones, auquel la légende de flic pourri bourré de coke colle à la peau, un flic pourri qui est en même temps, qu’il le veuille ou non, membre d’une famille un peu éclatée qui pourrait se recomposer et qui se nomme lui-même, justement, le Décomposé. Jusqu’à quel point est-elle valable, cette légende, c’est aussi ce que raconte ce polar haletant et désabusé.

La légende de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 255 p., 21 €.

Boris Quercia en espagnol : La sangre no es agua, ed. Mondadori, Santiago (2019) / Santiago Quiñones, tira / Perro muerto, ed. Mondadori, Santiago.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / Tant de chiens (Grand Prix de Littérature policière 2016), éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris La loégende de Santiago

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org