CHRONIQUES

Benjamín LABATUT

CHILI

 

LABATUT, Benjamín

 

Né à  Rotterdam en 1980, Benjamín Labatut a passé son enfance entre les Pays Bas, l’Argentine et le Pérou. Il réside à Santiago du Chili depuis le milieu des années 90.

 Lumières aveugles

2019 / 2020

Est-ce un lieu commun que de dire que la réalité dépasse la fiction ? Benjamín Labatut semble dire que non, que décidément ce n’est pas un cliché. On apprend dans la première partie de son roman (Un vert terrible est la traduction littérale du titre en espagnol) qu’un juif, ayant mis au point l’horrible gaz qui fit tant de victimes dans les tranchées de la guerre de 1914, a aussi découvert les vertus de l’azote et a ainsi permis de nourrir des millions de personnes alors que ses premières découvertes ont directement servi à l’extermination de sa propre sœur parmi les millions de disparus sous le Troisième Reich.

On est très loin du Chili actuel en lisant Lumières aveugles, Benjamín Labatut nous conduit parmi les méandres des découvertes scientifiques fondamentales du XXème siècle avec quelques incursions, hors des travaux parfois un peu obscurs pour un simple lecteur mais qui globalement se suivent, dans la vie plus intime de ces chercheurs géniaux qui se révèlent souvent bien moins inspirés quand ils remettent les pieds sur terre ! Souvent le conflit entre univers intellectuel et matériel se révèle explosif : par exemple Schwarzschild, astronome surdoué, qui a même étonné Einstein, s’engageant comme volontaire pendant la Grande Guerre, a tendance à oublier les valeurs humanitaires pour servir une armée qui a utilisé à foison gaz toxiques et obus surdimensionnés.

Un peu à la manière du Roberto Bolaño de La littérature nazie en Amérique latine, Benjamín Labatut fait défiler des savants (inconnus de moi, je l’avoue), tellement surhumains qu’on hésite entre l’admiration sans bornes et une sorte de perplexité face à ce qui nous dépasse. Et cette hésitation a un charme fou.

Il ne faudrait pas que le sujet central fasse fuir les lecteurs : il n’est pas nécessaire d’être capable de résoudre les équations  données en exemple pour apprécier les méandres de ces vies qui se déroulent par exemple entre l’obtention de prestigieux prix internationaux et les périodes d’un dépouillement voulu par un professeur d’université revenu de tout qui finit par dormir sur le sol dans une simple couverture râpeuse. Il est du reste réconfortant de constater que les savants eux-mêmes ne comprennent pas toujours les mystères de ce qu’ils ont inventé !

Ces méandres se retrouvent dans la façon de raconter adoptée par l’auteur : un détail annexe du récit donne lieu à un récit annexe, à la manière des poupées russes. Ces parenthèses, plus ou moins longues, nous font changer de lieu et d’époque, attisant encore un peu plus notre curiosité.

Le plaisir d’une telle lecture naît aussi de cet étrange mélange : l’admiration absolue envers ces intelligences qu’on ne peut comparer à rien d’humain, une inquiétude de ce que ces esprits géniaux peuvent occulter de dangers pour eux-mêmes (et pour le corps qui les loge) et une peur qui peut aller jusqu’à la panique, face aux mystères insondables (pour vous, pour moi, pas pour eux, trop pris par la valeur de leurs calculs, la peur leur est inconnue) sur lesquels ils travaillent, les mystères de l’univers, de ses milliards de milliards de galaxies et de la réalité infime d’un atome. Benjamín Labatut fait de tout cela un roman qui se lit comme un roman à suspense.

Lumières aveugles, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, éd. du Seuil, 219 p., 20 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / CULTURE / EDITIONS DU SEUIL

LABATUT, Benjamín Lumières aveugles

 

V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno

ACTUALITE, CHRONIQUES

Roberto BOLAÑO Œuvres complètes tome 2

CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE

BOLAÑO, Roberto

 

 Œuvres complètes tome 2

en librairie depuis le 11 juin

Les éditions de l’Olivier continuent la publication des œuvres complètes de Roberto Bolaño, avec un deuxième volume aussi impressionnant que le premier. Pas de poésie cette fois, des nouvelles, des textes biographiques (mais qu’est-ce que la biographie pour cet homme dont la vie a été multiple ?) et quatre romans.

 

En 1984, déjà installé à Gérone, il publie son premier roman, écrit en collaboration avec un jeune Catalan, A.G. Porta, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, suivi très vite par Monsieur Pain (qui s’intitulait alors La senda de los elefantes). Il lui reste encore plusieurs années avant d’être reconnu, puisque le succès ne lui arrivera que vers 1998. Ces longues années sont matériellement très dures, même si son mariage et la naissance de ses deux enfants lui donnent une certaine sérénité. Il renonce alors à la poésie, gagne quelques prix littéraires. C’est aussi pendant cette période qu’on lui diagnostique la maladie qui l’emporterait en 2003, à 50 ans.

Ce deuxième tome permet de redécouvrir ces deux œuvres qu’on pourrait dire « de jeunesse », dans lesquelles on trouve en germe tout le génie de l’auteur de 2666.

On retrouve avec un immense plaisir deux recueils bien connus, des nouvelles, avec Des putains meurtrières, qui concentrent ces qualités fondamentales des écrits de Bolaño, la légèreté apparente, avec cette façon de raconter qui ne se prend pas au sérieux et qui renferme des quantités d’images, de sensations, d’idées. Quant aux biographies intégrées à La littérature nazie en Amérique, font-elles frémir ou sourire ?

On découvre aussi deux romans inédits, le joyau de ce volume, de quoi intriguer et réjouir les amateurs. Dans Les déboires du vrai policier, qui commence très fort par une définition iconoclaste de la poésie et des poètes, on trouve des personnages qui réapparaissent, pas forcément pareils mais sous le même nom et avec une apparence semblable, dans d’autres romans ou nouvelles. Ce roman est « inachevé mais pas incomplet et son auteur disait que « le policier est le lecteur qui cherche en vain à mettre de l’ordre dans ce roman diabolique ». Quant à L’esprit de la science fiction, écrit à  peu près en même temps que Monsieur Pain, le décor est celui des Détectives sauvages publié en 1998, Mexico dans les années 1970.

Tout Bolaño est dans ces rapports d’un livre à l’autre, dans les clins d’œil au lecteur, de la complicité permanente avec lui, dans ces impressions de non-achevé qui sont souvent trompeuses, personne ne sachant si le maître omnipotent qu’il était quand il écrivait et qu’il publiait jouait ou était sérieux, la seule chose prouvée, éprouvée étant son génie.

La taille et le poids de ce deuxième tome, en sachant que le troisième viendra bientôt, donnent une idée de l’importance de Roberto Bolaño dans l’histoire littéraire du XXIème siècle. Cette édition des œuvres complètes était une nécessité, elle est une pleine réussite.

Œuvres complètes, tome 2 de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1184 p., 25 € jusqu’au 31 décembre 2020, 29 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER

BOLAÑO, Roberto Oeuvres complètes 2

CHRONIQUES

Isabel ALLENDE

CHILI / ÉTATS-UNIS

ALLENDE, Isabel

Née en 1942 à Lima, de nationalité chilienne, Isabel Allende a passé son enfance et sa jeunesse en voyageant beaucoup. Elle s’est exilée aux États-Unis après le coup d’État qui a coûté la vie au cousin germain de son père. Son premier roman, La casa de los espíritus, est un énorme succès mondial. Elle partage son temps entre le militantisme (écologie, éducation), le journalisme et la littérature.

Plus loin que l’hiver

 

Depuis La maison aux esprits, publié en espagnol en 1982, Isabel Allende enchaîne les bestsellers. Née au Pérou, où son père était ambassadeur, elle a la nationalité américaine et vit aux États-Unis, mais a toujours gardé un lien direct avec son pays et le reste de l’Amérique latine. Ce nouveau roman, dont le cadre est New York, transporte les lecteurs au Chili, au Brésil, au Guatemala et au Mexique.

Dans une maison en plein Brooklyn qui a dû autrefois avoir beaucoup de charme mais qui est dans un état pitoyable, cohabitent Richard Bowmaster, un universitaire vieillissant au caractère d’ours et Lucía Maraz, une locataire chilienne, très solitaire elle aussi. Leur relation est aussi froide que le climat, une mémorable chute de neige qui paralyse New York et sa région.

Ils vont pourtant être obligés de se rapprocher le jour où Richard percute une luxueuse voiture conduite par Evelyn Ortega et qui n’est pas à elle. Evelyn ne semble parler qu’espagnol et Lucía, la Chilienne, bien utile pour traduire, ne sera finalement pas qu’un intermédiaire entre eux. Entre eux aussi, apparaît un cadavre caché qui complique bien les choses.

Avec le talent de conteuse qu’on lui connaît depuis son premier roman, qui ne s’est jamais démenti ni affaibli, Isabel Allende fait vivre le Chili des années proches du coup d’État aussi bien que le Brésil d’un déraciné et que l’Amérique centrale de ceux qui migrent entre Guatemala et Mexique dans l’espoir du rêve américain. La description de la vie quotidienne des Américains moyens de New York est tout aussi réussie. Tout est juste, palpitant, sensible.

L’auteure mêle thriller, roman social, histoire et ce qu’on appelle couramment de nos jours romantisme, en respectant soigneusement les bonnes doses, ce qu’on lui reproche parfois, à tort puisqu’elle n’est pas superficielle, qu’elle ose aborder dans un roman populaire des sujets graves, tels que la torture sous une dictature, les gangs (les mêmes que ceux dont nous avons parlé récemment, au Salvador), le trafic  d’êtres humains, le vieillissement ou la responsabilité morale d’un individu ordinaire.

Un seul exemple : la description de la vie de chaque jour au Chili dans les années 1960 et 70 est remarquable, surtout venant d’une proche parente du président mort pendant le coup d’État : tout est dit, tout est clair, sans le moindre manichéisme.

Ce vingtième roman publié en France d’Isabel Allende est une nouvelle réussite de l’auteure chilienne, une symphonie avec thèmes qui se répondent et variations. Ne boudons pas un vrai plaisir, simple et multiple !

Plus loin que l’hiver d’Isabel Allende, traduit de l’espagnol (Chili) par Jean-Claude Masson, éd. Grasset, 336 p., 20,90 € (papier), 14,99 € (numérique) .

Isabel Allende en espagnol : Más allá del invierno, ed. Penguin Random House / L’ensemble de ses livres se trouvent aux éditions Plaza y Janés et dans diverses éditions de poche.

Isabel Allende en français est publiée aux éditions Grasset.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETES / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET

ALLENDE, Isabel Plus loin que l'hiver

 

ACTUALITE

Décès de Luis Sepúlveda

CHILI / ESPAGNE

 

SEPULVEDA, Luis

Luis Sepúlveda aura été une des premières victimes de la pandémie, dont il a souffert des premiers symptômes tout début mars, au retour d’un court séjour au Portugal. Il est décédé le 16 avril à Oviedo.

Il était né en 1949 au Chili. Avant tout il a été un militant, aux côtés de Salvador Allende, tout en écrivant et publiant ses premiers textes, des poèmes et des récits inspirés par son aîné Francisco Coloane. Après le coup d’État du général Pinochet, il est condamné à 28 années de prison. Amnesty International obtient son expulsion du pays. Il vit alors plusieurs années dans divers pays d’Amérique latine, au plus proche des populations, dont les Indiens Shuar, qui inspireront directement le sujet de son premier roman. Après un séjour de 14 ans en Allemagne, il s’était installé à Oviedo où il fonda le Salón del Libro Iberoamericano. Entre-temps, il n’avait jamais abandonné la lutte contre les inégalités sociales, et la défense des libertés et aussi celle de l’écologie, il était correspondant officiel de Greenpeace.

  Le vieux qui lisait des romans d’amour, publié en 1988, est immédiatement traduit en 33 langues et célébré dans le monde entier pour son originalité et son humanité.  Dans chacun des livres publiés, une quarantaine, articles, contes pour enfants, récits, recueils de photographies (en compagnie de son ami Daniel Mordzinski), romans, on trouve un point commun : la volonté d’être proche de celui qui le lira tout en ne tombant pas dans la banalité ou la facilité : Luis Sepúlveda n’écrivait pas pour l’élite intellectuelle, c’est bien pour cela qu’il avait trouvé son public, un public extrêmement vaste, ce qui n’a jamais empêché la qualité. Il est un des rares auteurs de sa génération à mettre sur un même plan le populaire et le littéraire.

En français, il est publié depuis le premier roman par son amie Anne-Marie Métailié.

 

CHRONIQUES

Gilberto VILLAROEL

CHILI / FRANCE

VILLAROEL, Gilberto

Producteur de télévision et de cinéma, scénariste et romancier, Gilberto Villaroel est né à Santiago en 1964. Cochrane vs Cthulhu est le premier tome d’uns série ded romans autour de Lord Cochrane.

 

Cochrane vs Cthulhu 

2017 / 2020

Lord écossais, officier de marine et homme politique, Thomas Cochrane (1775-1860), peu connu en France, est une des figures historiques célébrées au Chili, au Pérou et au Brésil pour avoir aidé les patriotes locaux désireux d’indépendance. Apprécié en Amérique latine, il est controversé au Royaume Uni, sa vie aventureuse a inspiré plusieurs romans historiques. Le Chilien Gilberto Villaroel a préféré la pure imagination, son héros est chargé, en 1815, de raser le fort Boyard, mais ce qu’il rencontre sur place est bien pire qu’un détachement français.

Fort Boyard se dresse, fier et sinistre, face à Oléron et à Fouras, le capitaine français Eonet est chargé de le défendre. Napoléon est à nouveau en France, l’Angleterre est la principale menace. Mais, au moment où les ennemis se trouvent en présence, des évènements inquiétants surviennent, inexpliqués : la découverte du cadavre mutilé d’un soldat français envoyé en mission, l’attaque par des créatures maléfiques. La découverte d’une origine jusque là inconnue du fort, qui aurait été déjà un bastion à l’époque romaine va déclencher des calamités qu’il sera difficile de surmonter.

L’horreur s’accentue de chapitre en chapitre, avec l’apparition chaque fois plus effrayante de monstres menaçants, tandis que Français et Anglais sont contraints de collaborer.

Le contexte historique, aménagé pour le récit, n’est pas très rigoureux, l’auteur explique sa volonté dans une intéressante postface, il a voulu réussir un roman d’aventures et d’horreur sur fond napoléonien. Dans la réalité Lord Cochrane ne tardera pas à répondre à la demande des insurgés chiliens et à débarquer à Valparaiso (en 1818).

Gilberto Villaroel promet une suite des tribulations de Lord Cochrane. Au Chili cette fois ?

Cochrane vs Cthulhu de Gilberto Villaroel, traduit de l’espagnol (Chili) par Jacques Fuentealba, éd. Aux Forges de Vulcain, 400 p., 20 €.

Gilberto Villaroel en espagnol : Cochrane vs Ctulhu, ed. Penguin Random House, Santiago, 2017.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HORREUR / FANTASTIQUE / EDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN.

 

VILLAROEL, Gilberto Cochrane vs Cthulhu

ACTUALITE

Roberto BOLAÑO

CHILI – MEXIQUE – ESPAGNE

 

BOLAÑO, Roberto

 

Œuvres complètes tome 1.

Devant l’immensité de l’œuvre de Roberto Bolaño (1953-2003), devant son universalité, comment se positionner ? Au moment où paraît en France le premier tome de ses œuvres complètes, comment dire sans effrayer le futur lecteur ? On est devant un véritable monument à multiples facettes, face à un écrivain, reconnu sur le tard, qui a touché à tout ce qui est littéraire, mais en gardant perpétuellement la volonté de rester amateur (celui qui aime, celui qui ne se prend pas pour…), qui a été ignoré des « professionnels » jusqu’à seulement quelques années de sa mort, avant d’être assez brusquement considéré comme un des écrivains majeurs du XXIème siècle, ce qu’il est. Mais on est devant une œuvre dans laquelle il n’est nul besoin d’être « lettré » pour s’y sentir à l’aise, qui est accessible même si elle impressionne (les 1.200 pages de 2666 et les 11 heures de l’adaptation théâtrale de Julien Gosselin, qui passaient comme un souffle puissant !).

Ce qui peut dérouter, c’est que Bolaño est inclassable, rêve de beaucoup des meilleurs auteurs mais qu’ils ne réalisent que très rarement. Poète, nouvelliste, essayiste, chroniqueur, critique, romancier ? Bolaño est tout cela (et on pourrait ajouter à chacun de ces termes, pour chacun de ces genres, l’adjectif génial), il est tout cela sans se prendre pour un poète, un nouvelliste, etc. Il ne se prend pas pour, il est, tout naturellement.

Au cours de notre très intéressante rencontre en octobre dernier à la Villa Gillet de Lyon, avec Olivier Cohen, Melissa Balcázar et Diego Trelles Paz, Olivier Cohen évoquait la difficulté pour l’éditeur d’organiser cette nouvelle édition, la première des œuvres complètes d’un écrivain multiforme et prolifique : regrouper les œuvres par genre (roman-nouvelles, etc.) ?, par la chronologie ? La solution adoptée a été la solution « transversale », qui donne une vision polyphonique parfaitement en rapport avec le génie de Bolaño et qui présente un autre intérêt, pour le lecteur cette fois : elle lui donne la liberté absolue de naviguer sans la moindre contrainte d’un poème de deux vers à un roman complet.

La grande définition, la seule peut-être, du génie absolu de Bolaño c’est la liberté, celle que la plupart des écrivains latino-américains ont recherchée  ‒ et ont souvent trouvée ‒, les allusions répétées à Georges Perec et à son œuvre dans ce premier tome ne sont pas un hasard. Aucune autre définition n’est possible, me semble-t-il, ce serait réducteur et inutile. Comment définir un homme né au Chili, qui a passé ses années d’adolescence au Mexique et qui s’est installé en Espagne où il est mort, à tout juste cinquante ans, pour lequel le mot frontière n’avait aucun sens et qui a vécu comme les circonstances ont fait qu’il vive, ici ou ailleurs, dans la gêne ou dans le bonheur, toujours dans l’amitié et la curiosité.

Il nous reste, à nous, de relire (tous ses écrits, prose ou poésie, sont inépuisables), de découvrir ce qui nous a échappé jusque là (les inédits ne manquent pas dans cette nouvelle édition), de nous laisser porter par l’aventure inépuisable qu’est l’œuvre de Roberto Bolaño.

Œuvres complètes, volume 1, de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1248 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

BOLAÑO, Roberto Oeuvres complètes 1

 

 

ACTUALITE

ROBERTO BOLAÑO

Amis parisiens, ne manquez pas la rencontre-lecture autour de la sortie du premier tome des œuvres complètes de Roberto Bolaño aux éditions de l’Olivier

le vendredi 6 mars

Maison de la Poésie

Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris

avec Olivier Cohen, Melina Balcázar Moreno et Véronique Ovaldé, animée par Alexandre Fillon, les lectures seront assurées par Micha Lescot.

 

BOLAÑO L'OLIVIER

 

Sur AnnA, ma chronique sur ce  tome 1 des œuvres complètes sera mise en ligne pour le 6 mars… Á suivre…

 

CHRONIQUES

José DONOSO

CHILI

 

DONOSO, José

José Donoso est né en 1924 à Santiago, dans une famille aisée. Après avoir pratiqué divers métiers, il a enseigné tout en publiant ses premières œuvres de fiction. Il a longtemps vécu hors du Chili où il s’est réinstallé en 1981. Il est considéré comme un des écrivains majeurs en Amérique latine.

 

L’obscène oiseau de la nuit

1970 /1972 / 2019

La collection Belfond vintage, avec des  œuvres, entre autres, de Henry Miller, Barbara Pym ou Ida Simons, accueille son premier écrivain latino, et le choix est bon ! Il s’agit du Chilien José Donoso (1924 – 1996), contemporain du Boom mais qui est resté en marge et a souffert de ce qu’il considérait comme un manque de reconnaissance de la part des critiques et de ses collègues.

Dans ce vaste roman, publié en 1970 dans sa version originale, tout ou presque tout se passe à l’intérieur, poussiéreux et gris foncé, d’une insondable Maison. Couvent, ex-couvent, orphelinat, maison de retraite pour femmes, fondation subventionnée par plusieurs générations de la puissante famille Azcoitía, la Maison va bientôt être démolie et remplacée par une Cité de l’Enfance.

Il n’y a pas d’hommes dans l’immense Maison, en dehors du mystérieux narrateur qui se dit être le serviteur des domestiques, muet qui sait tout et se voit comme une vieille de plus, un narrateur changeant qui peut devenir aussi un chœur de petites vieilles. Toutes (tous) sont à la frontière de la folie, mais qu’est-ce qu’être fou ? Dans ce monde clos, tout est normal. En réalité la folie est dans le texte, une folie débridée, de bon aloi. José Donoso se permet tout.

Les personnages hors norme défilent, se croisent, l’orpheline enceinte qui ne peut faire l’amour qu’avec des hommes coiffés d’une tête de géant en carton, l’aristocrate « fin de race » impuissant qui garde soigneusement les apparences, toutes les apparences…

Dans la Maison, il ne se passe pas grand-chose. La grossesse d’une des orphelines est au centre des conversations de quelques initiés. Pour toutes (tous) il s’agit d’exister, de montrer, de prouver qu’on existe aux yeux de toutes (de tous). D’exister pour toute la société, même si l’extérieur semble si lointain, pour les résidentes de la Maison et surtout pour soi-même.

Et quand on sort de la Maison, c’est pour se noyer dans une autre sorte d’enfermement qui peut être la famille, le couple dont on ne peut pas davantage s’évader.

Comme dans tout roman majeur, on a droit à plusieurs romans qui s’enchaînent et se mêlent. « Qui prétend qu’on puisse s’offrir une certitude dans cette affaire mouvante et floue ? ». Cette question que se pose le narrateur s’applique de toute évidence au roman tout entier. Le lecteur est tenu d’accepter ce flou constant, qui lui donne accès à une sorte de rêverie grise qui ne manque pas d’un certain charme, pour peu que la lenteur ne lui déplaise pas. Il est tenu aussi d’accepter la densité, la longueur des paragraphes. Rien n’est rapide dans cet univers clos, tout bouge dans un engourdissement un peu épais.

Roman « expérimental », L’obscène oiseau de la nuit ? Oui, sans doute. Il est un très grand témoignage des recherches créatives au moment du Boom, duquel José Donoso se sentit toujours écarté et en est resté amer. Il est probable qu’on le lira davantage aujourd’hui comme une curiosité, comme une étape importante dans la narration hispano-américaine que comme un roman normal, ce qu’il n’est surtout pas !

L’obscène oiseau de la nuit, traduit de l’espagnol (Chili) par Didier Coste, éd. Belfond, 638 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETE / ANNEES 70 / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BELFOND

DONOSO, José L'obscène oiseau de la nuit

 

V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein