CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Cesare BATTISTI

BRESIL / ITALIE

Né en 1954 au sud de Rome, Cesare Battisti est connu pour ses démêlés avec la justice italienne autant que pour son œuvre littéraire (une vingtaine de romans ou d’essais). Condamné pour assassinat, à l’époque des années de plomb, il fuit à l’étranger après son évasion d’une prison italienne. Il passe 8 ans au Mexique, 14 ans en France, 14 ans au Brésil avant de se réfugier en Bolivie (2018 – 2019) où il est arrêté par Interpol, puis transféré dans une prison italienne. En 2019, il reconnaît sa responsabilité dans quatre assassinats.

 « La vie m’emmène, et je m’engage souvent sur des chemins inconnus ». Cette phrase tirée du roman Indio s’applique parfaitement à la trajectoire de Cesare Battisti.

Indio

2020

Indio Fernandes Pessoa est un drôle de type, dont le narrateur surnommé le gringo fait la connaissance dans un curieux quartier de São Paulo qui se consacre à toute sorte de création artistique. Sculpteur, solitaire, taiseux, il avait annoncé au gringo sa volonté de faire à vélo les 350 kilomètres qui séparent Embu das Artes de Cananéia, au sud, ville qui pourrait être la première ville brésilienne et où on le retrouvera noyé parmi les mangroves, lui qui était un excellent plongeur.

Celui qui raconte est donc un étranger « devenu plus brésilien qu’une feijoada ». Son ami Baiano l’a fait venir à Cananéia pour l’enterrement d’Indio, c’était lui qui était le lien entre les deux Brésiliens. Indio s’était installé sur ce curieux îlot tout en longueur pour fouiller l’histoire locale.

Indio, le sculpteur, n’est pas le seul homme taciturne, tous les sont, le gringo du fait de son passé, se doit de rester discret. On échange naturellement par un regard, par un léger froncement des lèvres, les mots sont inutiles.

Cananéia est ce qu’un amateur de clichés appellerait un paradis terrestre à couper le souffle. La nature y est imposante et familière à la fois, le calme, peut-être trompeur, s’impose aussi, souverain, le rêve s’insinue dans le réel. Les phrases de Cesare Battisti sont remplies de légendes antiques, celles du Nordeste comme celles du sud brésilien, qui se fondent dans son présent.

Autour d’Indio Fernandez Pessoa, le narrateur sent un mystère : pourquoi, sur son vélo hors d’âge, avait-il tenu à parcourir tous ces kilomètres ? Pour quoi ? Il semble que ça ait été dans le but d’éclaircir d’autres zones mystérieuses, historiques celles-là ou de redécouvrir un trésor bien matériel. Le continent américain a-t-il été découvert et exploré exactement comme on nous l’a dit ? Y a-t-il encore de l’or enterré secrètement à découvrir ?

Il est donc question de morts brutales mystérieuses, des légendes indiennes, de l’histoire, celle officielle de la découverte du continent américain et d’autres versions qui se sont répandues dans le Sud du Brésil, de pirates connus dont ce qu’on croyait savoir est remis en cause. Indio est bien à la fois un polar, un roman d’aventures historiques et un roman noir, mais teinté d’une saine écologie et porté par la beauté d’un style efficace et très poétique.

Le polar, c’est l’enquête que mène le gringo, sur la mort peu claire de deux hommes. Le roman historique, ce sont plusieurs épisodes de la conquête, avec caravelles et rapports avec les populations indiennes. L’écologie est partout, la beauté des paysages et l’accord entre la mer, les arbres, les animaux et, souvent, les hommes.

La nature règne non seulement sur ces rivages sauvages, mais aussi sur leurs habitants, sur la vie, simplement parce qu’elle est la vie : il est nécessaire, quand on vit au XIXème siècle, qu’on vient de cette mégapole qu’est São Paulo, de redire certaines évidences, Cesare Battisti le fait magistralement.

Indio, éd. Le Seuil, 256 p., 18,90 €.

MOTS CLES : BRESIL / ITALIE / ROMAN NOIR / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / ECOLOGIE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Benjamín LABATUT

CHILI

 

LABATUT, Benjamín

 

Né à  Rotterdam en 1980, Benjamín Labatut a passé son enfance entre les Pays Bas, l’Argentine et le Pérou. Il réside à Santiago du Chili depuis le milieu des années 90.

 Lumières aveugles

2019 / 2020

Est-ce un lieu commun que de dire que la réalité dépasse la fiction ? Benjamín Labatut semble dire que non, que décidément ce n’est pas un cliché. On apprend dans la première partie de son roman (Un vert terrible est la traduction littérale du titre en espagnol) qu’un juif, ayant mis au point l’horrible gaz qui fit tant de victimes dans les tranchées de la guerre de 1914, a aussi découvert les vertus de l’azote et a ainsi permis de nourrir des millions de personnes alors que ses premières découvertes ont directement servi à l’extermination de sa propre sœur parmi les millions de disparus sous le Troisième Reich.

On est très loin du Chili actuel en lisant Lumières aveugles, Benjamín Labatut nous conduit parmi les méandres des découvertes scientifiques fondamentales du XXème siècle avec quelques incursions, hors des travaux parfois un peu obscurs pour un simple lecteur mais qui globalement se suivent, dans la vie plus intime de ces chercheurs géniaux qui se révèlent souvent bien moins inspirés quand ils remettent les pieds sur terre ! Souvent le conflit entre univers intellectuel et matériel se révèle explosif : par exemple Schwarzschild, astronome surdoué, qui a même étonné Einstein, s’engageant comme volontaire pendant la Grande Guerre, a tendance à oublier les valeurs humanitaires pour servir une armée qui a utilisé à foison gaz toxiques et obus surdimensionnés.

Un peu à la manière du Roberto Bolaño de La littérature nazie en Amérique latine, Benjamín Labatut fait défiler des savants (inconnus de moi, je l’avoue), tellement surhumains qu’on hésite entre l’admiration sans bornes et une sorte de perplexité face à ce qui nous dépasse. Et cette hésitation a un charme fou.

Il ne faudrait pas que le sujet central fasse fuir les lecteurs : il n’est pas nécessaire d’être capable de résoudre les équations  données en exemple pour apprécier les méandres de ces vies qui se déroulent par exemple entre l’obtention de prestigieux prix internationaux et les périodes d’un dépouillement voulu par un professeur d’université revenu de tout qui finit par dormir sur le sol dans une simple couverture râpeuse. Il est du reste réconfortant de constater que les savants eux-mêmes ne comprennent pas toujours les mystères de ce qu’ils ont inventé !

Ces méandres se retrouvent dans la façon de raconter adoptée par l’auteur : un détail annexe du récit donne lieu à un récit annexe, à la manière des poupées russes. Ces parenthèses, plus ou moins longues, nous font changer de lieu et d’époque, attisant encore un peu plus notre curiosité.

Le plaisir d’une telle lecture naît aussi de cet étrange mélange : l’admiration absolue envers ces intelligences qu’on ne peut comparer à rien d’humain, une inquiétude de ce que ces esprits géniaux peuvent occulter de dangers pour eux-mêmes (et pour le corps qui les loge) et une peur qui peut aller jusqu’à la panique, face aux mystères insondables (pour vous, pour moi, pas pour eux, trop pris par la valeur de leurs calculs, la peur leur est inconnue) sur lesquels ils travaillent, les mystères de l’univers, de ses milliards de milliards de galaxies et de la réalité infime d’un atome. Benjamín Labatut fait de tout cela un roman qui se lit comme un roman à suspense.

Lumières aveugles, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, éd. du Seuil, 219 p., 20 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / CULTURE / EDITIONS DU SEUIL

LABATUT, Benjamín Lumières aveugles

 

CHRONIQUES

Alain ROUQUIÉ

FRANCE

 

ROUQUIE, Alain

Né en 1939 à Millau, après des études d’espagnol, puis à Sciences-Po, il se penche sur la complexité de la vie politique en Amérique latine. Successivement ambassadeur de France dans plusieurs pays, il est actuellement le Directeur de la Maison de l’Amérique latine.

 L’appel des Amériques

2020

Né en 1939 dans une petite ville, au cœur du Massif Central, Alain Rouquié, ancien ambassadeur de France dans plusieurs pays latino-américains, actuel directeur de la Maison de l’Amérique latine à Paris, a découvert un peu par hasard, dans sa jeunesse, la variété et la richesse des terres, des pays, des habitants de ce territoire qui va du Nord du Mexique à la Terre de Feu, avec la complexité de ces sociétés et des politiques de cet immense espace.

Ce qu’il raconte dans une première partie, avec une simplicité qui crée l’empathie, c’est la construction d’une passion (mais une passion qui sera durable) et, plus encore, la construction d’une personne. S’il ne parle à aucun moment de ses qualités d’individu, elles apparaissent, très indirectement, dans le parcours du jeune homme, agrégé, professeur assistant, puis chercheur dans des institutions de plus en plus prestigieuses.

Le premier voyage, en 1964 (Argentine, Venezuela, Mexique) est une lumineuse entrée en matière. Grâce à quelques recommandations, Alain Rouquié est simultanément le jeune découvreur d’un univers qu’il a entrevu par l’intermédiaire des livres et l’interlocuteur de plusieurs sommités (Victoria Ocampo, Ernesto Sabato) avec, en prime, quelques pétainistes exilés là-bas et un tant soit peu nostalgiques.

Les doutes, les réflexions de cet étranger, d’une admirable honnêteté, sont le fond de ces mémoires : le capitalisme effréné qui deviendra le libéralisme à la Thatcher-Reagan-Pinochet, le rôle important des armées, le rééquilibrage impossible entre les classes dirigeantes et la masse des très pauvres, les effets de la révolution castriste à l’échelle du continent, sont au centre des questions que se pose l’auteur dans la deuxième partie, un auteur qui, joli cadeau pour les lecteurs de romans que nous sommes, ne manque pas de redire l’importance de la littérature pour comprendre la politique et l’histoire.

La complexité (par rapport à notre conception somme toute cartésienne de citoyen européen) de la politique et de l’histoire (argentine, en particulier) est décryptée grâce à des mots à la portée de chacun de nous : le XXème siècle défile, l’implication permanente de l’armée dans les affaires publiques est clairement expliquée, on arrive à comprendre des éléments qui étaient restés jusque là d’une totale obscurité, sur l’économie en particulier, les spectaculaires hauts et bas au Mexique et en Argentine par exemple.

Au-delà de la région géographique étudiée, Alain Rouquié pose des problèmes majeurs, la comparaison de systèmes de gouvernement, le principe de démocratie qui est à l’origine des États américains, si souvent malmené, est toujours au cœur du questionnement de notre guide. L’analyse politique des conditions de la démocratie est particulièrement nuancée et, encore une fois, d’une honnêteté absolue : Alain Rouquié clarifie sans simplifier.

Ce livre s’adresse aussi bien au débutant curieux de découvrir les réalités matérielles, mais surtout l’esprit du continent qu’à un lecteur ayant déjà des connaissances sur le sujet mais désirant les clarifier et les approfondir. En prime, il fera une connaissance qui a conquis notre respect, Alain Rouquié qui, cadeau supplémentaire, garde une bonne dose d’optimisme raisonnable, réconfortant.

L’appel des Amériques, éd. Le Seuil, 279 p., 22 €.

MOTS CLES : SOCIETE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS LE SEUIL

 

ROUQUIE, Alain L'appel des Amériques

CHRONIQUES

Ariana HARWICZ

ARGENTINE

 

HARWICZ, Ariana

Née en 1977 à Buenos Aires, Ariana Harwicz a étudié la Littérature et a obtenu un doctorat à Paris. Elle est scénariste, dramaturge et romancière. Elle vit en France.

 

Crève, mon amour

2012 / 2020

Les femmes seraient-elles en train de prendre leur revanche et de conquérir par leur talent la fameuse parité dont on parle tant et qu’on réalise si peu ? En Amérique latine en tout cas la génération des auteures nées à la fin des années 70 et dans les années 80 s’illustre brillamment depuis déjà quelque temps et on découvre des nouvelles voix toutes plus impressionnantes les unes que les autres. Voici, pour la première fois en traduction française, l’Argentine Ariana Harwicz, déjà auteure de quatre romans et de pièces de théâtre.

La voix qui s’adresse à nous est celle d’une jeune femme qui vit dans une province reculée d’un pays quelconque. Autour d’elle, tout est parfaitement normal : elle a un mari attentionné, un bébé sans problème, une belle-mère, veuve depuis peu, disponible et prévenante. Tout semble aller à la perfection. Ce qui ne va pas fort se trouve quelque part dans sa  tête.

Ce qui passe devant ses yeux, ce dont elle nous fait part, est banal et monstrueux : une vie sans aspérités, des repas à préparer et à manger, un enfant à changer et à nourrir, le linge à laver et à étendre. Tout cela, tout ce néant, passant par le tamis de l’esprit dérangé de la jeune femme, devient difforme, absurde, drôle ou d’une surprenante beauté : le mari prend des formes diverses, l’enfant devient un poisson sans écailles, les tâches ménagères sont des travaux d’Hercule plus réels que les vrais.

Le superbe délire prend aussi des allures poétiques, terribles, drôles. Elle s’exprime, au premier degré, comme le ferait un enfant découvrant ce qui l’entoure, ce qui est désormais son univers.

Il y a, en plus du couple, un troisième personnage, le lecteur. Le talent d’Ariana Harwicz fait de lui un acteur, l’acteur principal, car entre les mots, les phrases imprimées et la lecture qu’il en fait se glisse l’univers branlant de cette femme qui est heureuse et qui souffre en même temps, qui est peut-être heureuse de souffrir.

Sa réalité, qui n’a rien à voir avec la nôtre, devient nôtre par la force de ses phrases, de ses mots. On a l’impression, tout au long de la lecture, qu’elle dit l’indicible, impression qui fluctue, parfois tout est clair, parfois cela devient rêve ou pure sensation. On se laisse flotter dans cette matière entre poésie et délire, entre couches du bébé à jeter et oiseaux pleins de couleurs et de ramage. La réussite d’Ariana Harwicz est de rendre cette matière non seulement déchiffrable, mais prenante, envoûtante. Mention spéciale à la traductrice qui a su trouver tournures et mots pour rendre ce charme parfois maléfique qui caractérise ce monologue par ailleurs émouvant : cette femme est aussi une victime de son sort de femme : malgré la bonté probable du mari, elle doit jouer le jeu social, ce serait peut-être folie que de ne pas s’y prêter.

« Les experts vont avoir du boulot avec moi, dit-elle, dans un moment de lucidité. Le boulot d’Ariana Harwicz, lui, est réussi de bout en bout : non seulement on est pris par la violente beauté des paroles de cette malheureuse héroïne, mais, comme pour don Quichotte, on ne saura pas qui est fou, qui est sain.

Crève, mon amour de Ariana Harwicz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 203 p., 18 €.

Ariana Harwicz en espagnol : Matate, amor / La débil mental / Precoz, ed. Mardulce, Madrid .

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS LE SEUIL

HARWICZ, Ariana Crève, mon amour

CHRONIQUES

Patrick DEVILLE

FRANCE

 

 

DEVILLE, Patrick

Né en 1957 près de Saint-Nazaire, après des études de littérature et de philosophie consacre son temps à voyager et à écrire. Une de ses sources d’inspiration principales est l’Amérique latine.

 

Amazonia

2019

Patrick Deville, on le sait, est un romancier reconnu et un grand voyageur. L’Orient, l’Afrique et l’Amérique latine font partie de ses destinations de référence. Il y a moins de deux ans, il a décidé de reprendre non la route mais le fleuve et, en compagnie de son fils Pierre, de remonter l’Amazone jusqu’au-delà de ses sources, puisque le parcours s’est achevé sur une île du Pacifique.

Cette remontée de l’Amazone ne se présente pas comme un banal récit de voyage, avec descriptions minutieuses, impressions et dialogues avec les gens rencontrés. Elle est un grand bric-à-brac, Patrick Deville ne dédaignant pas une certaine confusion, dans sa façon d’écrire comme dans les thèmes abordés. Si on veut bien franchir ce qui peut apparaître comme un obstacle pour un esprit rationnel, on découvrira nature et littérature, sentiments et sensations.

Il faut donc être armé d’une certaine culture historique et littéraire pour prendre place avec profit sur ce bateau, la Jangada et naviguer, non seulement sur le grand fleuve entre Santarém et Iquitos, mais aussi entre Montaigne et Milton Hatoum. Il faut aussi avoir d’emblée un rien de sympathie pour Patrick Deville, car il est bien le centre de ce « roman » (annoncé comme tel sur la couverture). Normal, il est l’auteur.

Tout comme les eaux de l’Amazone qui a besoin de dizaines de kilomètres avant d’accepter d’enfin se mêler à celles de ses principaux affluents, la prose de Patrick Deville coule tantôt paresseusement, tantôt en accélérant et mélange détails minimes et grands moments historiques, à l’image de tout voyage où l’on aura oublié le lendemain un fait qui nous avait marqués, croyions-nous, et où nous revient à la mémoire un événement tout à fait secondaire.

Le fil rouge du récit, ce sont les rapports père-fils, Patrick et Pierre remontent l’Amazone sans se quitter, et l’écrivain multiplie les parallèles, historiques et littéraires pour la plupart, avec sa propre situation, comme par exemple Theodor Roosvelt et son fils Karmit, ou Rudyard Kipling et son fils John. Mais l’impression qui demeure de ce long voyage est davantage une cohabitation amicale qu’une communion. Il y a bien quelques moments de complicité (l’échange de regards amusés à la fin de l’opéra entendu à Manaus, alors que le fils vient de tuer son père sur scène), mais dans l’ensemble les deux hommes  ne font que partager les conditions matérielles du voyage. D’ailleurs les deux protagonistes ne semblent pas en souffrir.

La pensée humaine, en liberté, n’épouse jamais la ligne droite, pas plus que l’Ucayali ou le Marañón avant qu’ils ne rejoignent l’Amazone, celle de Patrick Deville prend ces mêmes formes, fort heureusement, il ne faut pas attendre de ce livre un guide du routard ou un récit de voyage à la Théophile Gautier. La seule logique est la distance parcourue entre le départ et l’arrivée. À nous de nous laisser porter par les considérations historiques sur l’époque de la sanglante conquête, par l’épopée que fut le tournage d’un film, par le portrait d’un ami rencontré, par mille petits riens ou encore par ces détails inutiles ou obscurs (que peut bien être une « roue Ferris qui clignote jusqu’à minuit » ?? Allez, crachons le morceau : c’est une grande roue de foire !). Ce sont ces choses qui font tout ce qui demeure dans une mémoire.

En refermant Amazonia, on connaitra mieux les multiples expéditions sur un territoire qui a toujours, depuis sa « découverte », fasciné les Européens et motivé des hommes hors du commun, on saura qu’au début du XIXème déjà Humbolt avait tout compris de ce que serait l’évolution des sociétés des deux côtés de l’Atlantique, pour en arriver jusqu’à la triste situation dans laquelle nous sommes et nous serons.

Amazonia, éd. du Seuil, 304 p., 19 €.

 

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / VOYAGES / HISTOIRE / AVENTURES / POLITIQUE / EDITIONS LE SEUIL

DEVILLE, Patrick Amazonia

ACTUALITE

Décès de Leopoldo Brizuela

BRIZUELA, Leopoldo

Leopoldo Brizuela est décédé le 14 mai dernier à l’âge de 55 ans. Il était né à La  Plata en 1963. Après des études de Droit, il s’était consacré à la  littérature. Pianiste et chanteur, il s’était produit en public. Traducteur de l’anglais, il était aussi journaliste. Il avait publié son premier roman, Tejiendo agua en 1986 et obtenu le Prix Alfaguara en 2012 pour Una misma noche, roman publié en français sous le titre de La Nuit recommencée.

On peut se procurer en France :

La Nuit recommencée, éd. Le Seuil.

Le Plaisir de la captive et Angleterre une fable, éd. Corti.

CHRONIQUES

Jorge VOLPI

MEXIQUE

 

VOLPI, J.

Né en 1968 à Mexico, Jorge Volpi, après des études très internationales (au Mexique, en Espagne, en France et au Chili aux États Unis, a connu le succès international avec son premier roman, En busca de Klingsor / À la recherche de Klingsor. Il a reçu de nombreux prix littéraires, dont le plus récent, le Prix Alfaguara pour Una novela criminal / Un roman mexicain en 2018.

 

Un roman mexicain.

2018/2019

Après Examen de mon père, publié en 2016 (édition française en 2018), remarquable et émouvante réflexion sur la personnalité du chirurgien reconnu et du père exigeant de l’auteur, Jorge Volpi revient avec ce Roman mexicain qui a obtenu le prestigieux Prix du roman Alfaguara 2018. Curieusement, exactement comme en France en 2017 le Prix Goncourt (Éric Vuillard) et le Renaudot (Olivier Guez) sont davantage des récits historiques que de purs romans, cet ouvrage, malgré son titre, est essentiellement une chronique judiciaire et politique.

L’affaire Florence Cassez ‒ en réalité Cassez-Vallarta ‒, Israel Vallarta étant le nom du Mexicain, ex compagnon de Florence, arrêté en même temps qu’elle et toujours incarcéré au moment de la publication originale, a fait grand bruit à partir de 2009 (date du voyage de Nicolas Sarkozy au Mexique) et jusqu’à la retentissante libération de la Française.

Jorge Volpi s’est saisi de l’affaire qui l’a particulièrement attiré, lui qui a toujours considéré la France comme sa deuxième patrie. Après des mois d’enquête très poussée, aidé par ses qualités d’écrivain reconnu et par des études de Droit entamées dans sa jeunesse, il a voulu faire connaître une vérité extrêmement embrouillée depuis le début.

Dès l’arrestation de Florence Cassez et d’Israel Vallarta tout est confus, à commencer par la date de l’arrestation qui n’est pas la même pour les suspects que pour la police : un jour d’écart entre les deux versions ! Tant que l’affaire reste au seul niveau crapuleux (le rapt de trois personnes dont un enfant par une bande organisée) on s’en tient à la divergence des points de vue. S’ajoutent les mensonges avérés de la police et de la justice mexicaines. L’enquêteur, en s’appuyant sur la malhonnêteté générale qui a dominé à l’origine de l’affaire (la mise en scène par deux chaînes de télévision d’une fausse arrestation de présumés coupables sans qu’à aucun instant soit respectée toute présomption d’innocence), démarre ses recherches, comme le fit Voltaire pour Calas, avec la ferme volonté de défendre Israel Vallarta mais surtout Florence Cassez et de démontrer leur innocence, ce qui est probablement le cas sur le fond, aucune preuve, dans un sens ou dans l’autre n’ayant été apportée.

Tout se complique encore quand la politique fait son entrée. Deux présidents égolâtres, Felipe Calderón au Mexique et Nicolas Sarkozy en France s’affrontent, la vérité s’efface devant ce que l’enquêteur qualifie de « combat de coqs ». La maladresse de Nicolas Sarkozy et les provocations répétées doublées d’impolitesses multiples de sa ministre Michèle Alliot-Marie font capoter l’Année du Mexique en France, grande manifestation culturelle, et retardent de plusieurs années le transfert de la Française vers son pays d’origine.

L’enquête est pointilleuse et même si en son temps on a suivi depuis la France l’affaire de près, on découvre quantité d’informations. Les manques des autorités policières, judiciaires et politiques sont manifestes et très coupables, s’opposant à deux personnalités (Israel et Florence) plutôt faibles et encore affaiblies par les circonstances dans lesquelles elles sont involontairement plongées.

Ce qui demeure à la fin de la lecture, c’est beaucoup d’amertume envers une justice mexicaine qui à l’époque (qu’en est-il aujourd’hui ?) a ostensiblement montré ses faiblesses, envers des hommes et des femmes politiques qui, des deux côtés de l’Atlantique, ont fait preuve de légèreté coupable, envers un déséquilibre judiciaire (Florence a été libérée en 2013, son « complice » mexicain est toujours emprisonné).

Demeure aussi une question troublante : où se cache le roman annoncé jusque dans le titre, dans cet excellent document, recherche fouillée et extrêmement précise, qui cite au mot près les rapports policiers et les minutes des différents procès, mais dans lesquelles les seules et rares interventions de l’auteur consistent à imaginer comment a pu réagir Florence face à telle décision des policiers ou des juges ? Ne tenons pas compte du titre et plongeons dans l’examen d’une affaire judiciaire complexe, pour paraphraser le précédent ouvrage de Jorge Volpi.

Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez de Jorge Volpi, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, éd. Le Seuil, 384 p., 22 €.

Jorge Volpi en espagnol : Una novela criminal, ed. Alfaguara, Prix Alfaguara 2018 / En busca de Klingsor / El fin de le locura, ed. Seix Barral / No será la tierra / Memorial del engaño / Las elegidas / Examen de mi padre, ed. Alfaguara.

Jorge Volpi en français : À la recherche de Klingsor / La fin de la folie, éd. Plon / Le temps des cendres / Le jardin dévasté / Les bandits. Opéra bouffe en trois actes / Examen de mon père, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / POLITIQUE / CORRUPTION / EDITIONS LE SEUIL.

 

VOLPI, Jorge Un roman mexicain

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

Souvenir :

VOLPI, Jorge

ACTUALITE

RENCONTRE avec Jorge Volpi le 11 avril

Rencontre avec

JORGE VOLPI

à l’occasion de la parution en français de son livre

UN ROMAN MEXICAIN

L’AFFAIRE FLORENCE CASSEZ

Traduit par Gabriel Iaculli, Seuil

En compagnie de Gabriel Iaculli et Annie Morvan

Le matin du 9 décembre 2005, le journal télévisé le

plus populaire du Mexique diffuse les images de

l’arrestation de deux dangereux ravisseurs et de la

libération de leurs trois victimes. Quelques

semaines plus tard, le directeur de la police

reconnaît que l’émission était le produit d’un

montage réalisé à la demande des médias.

Cette révélation déclenche ce qu’on appellera

l’affaire Cassez‐Vallarta, un des procès les plus

controversés de ces dernières années, qui a valu à

Florence Cassez sept années de prison et a conduit

à l’invention de toutes pièces de la bande du Zodiaco ainsi qu’à une grave

crise politique entre la France et le Mexique.

Jorge Volpi, né à Mexico en 1968, a d’abord étudié la littérature et le droit

avant de devenir avocat. Il est l’auteur de romans et d’un essai sur l’histoire

intellectuelle de 1968. A la recherche de Klingsor publié en 19 langues, a

reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en 1999, attribué avant lui à Mario

Vargas Llosa et Carlos Fuentes. Il est considéré aujourd’hui comme l’un des

écrivains les plus importants d’Amérique latine. Un roman mexicain.

L’affaire Florence Cassez a reçu le prix Alfaguara 2018.

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