CHRONIQUES

Óscar et Juan José MARTÍNEZ

SALVADOR

Nés respectivement en 1983 et 1986 à San Salvador et respectivement journaliste et anthropologue, Óscar et Juan José Martínez étudient tous deux la violence en Amérique du Nord et Amérique centrale et les liens qui se sont tissés entre ces deux zones.

 

 

El Niño de Hollywood

2018 / 2020

Fin novembre 2014, dans un village quelque part au Salvador, on enterre un jeune homme de 31 ans qui laisse une « veuve » encore plus jeune et deux fillettes. Miguel Ángel Tobar a été tué de trois balles. Il était l’auteur de  plus de cinquante « exécutions ». Les deux frères Martínez, dont l’un est journaliste et l’autre anthropologue, se sont plongés pendant de longues années dans une enquête aux multiples ramifications pour tenter de clarifier les rapports entre gangs répandus un peu partout, entre États-Unis et Amérique centrale, entre la délinquance et la pure violence.

On savait déjà certaines choses que ce document met à jour, on se doutait d’autres informations, sans oser y croire, on en découvre aussi. Ainsi on saura comment Ronald Reagan, l’ancien faux cowboy qui dirigea le pays le plus puissant du monde (à l’époque), a ouvert très imprudemment une boîte de Pandore. On verra l’inanité de toute procédure légale dans un pays aussi corrompu que le Salvador, ce qui n’empêche pas que certains policiers provinciaux y exercent honnêtement leur métier. On assistera à des rixes sans pitié entre garçons partageant la même origine, la même culture et écrasés par le système appelé libéral justement par Reagan. On se promènera sur un Hollywood Boulevard espace des gangs et des  mafias, qui n’a rien à voir avec l’image qu’on nous en a donnée, mais qui est bien réel.

En quittant les États-Unis pour l’Amérique centrale, on verra aussi que tout est lié : les armes achetées au temps de la guerre froide se sont reconverties en outil de domination entre gangs, la guerre idéologique étant devenue obsolète, et c’est cela qui a fait du Salvador le pays le  plus violent du monde. Parfois des adolescents, élèves de collèges réputés, forment un groupe pour sortir de leur routine : un peu d’herbe, de la musique et de la danse, et très vite on passe à la violence contre un groupe rival. L’engrenage est lancé.

Peu à peu, les deux auteurs dressent le portrait de ce jeune homme hyper violent depuis très loin en arrière, son environnement, très peu favorable, son quartier, son pays, et sa chute. Son propre témoignage est le centre du livre, il a été vérifié, croisé par de multiples entretiens avec d’autres membres des gangs, des voisins, des policiers.

Ce livre, essentiel pour découvrir de l’intérieur la violence endémique du Salvador (dont l’autre face sociale, celle de la société du « haut », est  superbement montrée par Horacio Castellanos Moya, dont La mémoire tyrannique vient de paraître, chez Métailié aussi), aurait gagné en clarté en se concentrant sur les gangs locaux, ceux du Salvador. La partie nord-américaine apporte une vision intéressante, mais dont les rapports avec Miguel Ángel Tobar, El Niño sont très lâches. Il n’en est pas moins un document marquant à mettre en parallèle avec le terrible 492 de Klester Cavalcanti (toujours chez Métailié !).

Tueur à de multiples reprises, trahissant plusieurs fois, les uns et les autres, fuyant, n’ayant jamais acquis la gloire ni la fortune, El Niño aura eu la vie la plus misérable, constat que font pour lui les deux auteurs et leurs lecteurs. Pour lui, cela aura été une vie comme une autre, sans plus, dans le Salvador du XIXème siècle, le pays le plus violent au monde.

El Niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd.  Métailié, 336 p., 22 €.

Óscar et Juan José Martínez en espagnol : El niño de Hollywood : una historia personal de la Mara Salvatrucha , ed.  Debate, Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / VIOLENCE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE

MARTINEZ, Oscar Juan José El Niño de Hollywood

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

ACTUALITE, V.O.

Giovanni RODRíGUEZ

HONDURAS

Giovanni Rodríguez est né en 1980 au Hondura. Il est professeur de Littérature à l’Université Nationale du Honduras. Il a publié des poèmes, un essai et trois romans.

 

Ficción hereje para lectores castos

2019

 

Quatre jeunes gens, bien sous tout rapport, se rencontrent et se réunissent un peu par hasard comme les Copains de Jules Romains auxquels ils ressemblent pas mal, même sens de l’artisanat, même sens de la blague que n’appréciera certainement pas la « bonne société » locale, pour secouer les institutions, une en particulier : Ils se proclament hérétiques.

Jolie fable que cette Fiction ! Giovanni Rodríguez se moque avec beaucoup d’humour et une certaine élégance d’une société corsetée, et surtout de ces Églises, celles venues du grand voisin du Nord, aux intérêts évangélico-financiers. Il sait aussi se moquer de ces jeunes héros qui, eux-mêmes, ne se prennent qu’épisodiquement au sérieux. Le lecteur, lui, qu’il soit chaste ou non, se réjouit de ces aventures. Et l’auteur (ou le narrateur, qui sait ?) intervient directement dans son récit pour enchaîner des n’importe-quoi savoureux qui, mine de rien, sont farfelus mais très utiles.

Autre plaisir : quand on croit que c’est fini, ça recommence et le plaisir se prolonge, ultime(s) fantaisie(s) de notre auteur-narrateur-farceur.

Ficción hereje para lectores castos , éditions Lettres de mon trapiche, 100 p., 10 €.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / RELIGIONS / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS LETTRES DE MON TRAPICHE.

ROMAN D'AMERIQUE CENTRALE

Eduardo HALFON

GUATEMALA

HALFON, Eduardo

 

Eduardo Halfon est né en 1971 à Ciudad de Guatemala. Après des études d’ingénieur il s’est consacré à la littérature, qu’il a enseignée dans son pays, aux États Unis puis en France. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans dont plusieurs ont été primés.

 

Halfon, Boy

Une perle inédite, dans un très joli mini-écrin, la nouvelle collection des éditions de la Table Ronde, la « nonpareille » : une seule nouvelle qui occupe un petit livre au design soigné. Sylvia Plath a inauguré la série et Emma Cline suit immédiatement Eduardo Halfon.

La paternité, un sujet inépuisable. Ici la réussite c’est de faire tenir l’inépuisable en une trentaine de pages à peine. Le narrateur, « allergique, déséquilibré, chauve et névrosé », vit dans le Nebraska où  il est traducteur et, probablement, auteur. Il n’a pas envie d’avoir un enfant, mais voilà que se pointe un grain de raisin qui s’appellera Leo.

L’achèvement de la traduction entreprise correspond à la date prévue pour la naissance. Curieusement l’auteur qu’il traduit, le poète nord-américain William Carlos Williams, avait vécu exactement la même situation (lui traduisait du Lope de Vega vers l’anglais).

Accompagner la future naissance, du grain de raisin à l’accouchement, reprendre le texte d’un autre pour le faire sien, puis l’offrir au monde, est-ce tellement différent ?

Il paraît (tous les éditeurs le disent) que la nouvelle, le cuento hispano-américain ou espagnol, n’intéresse pas les Français. Quand on lit Halfon, Boy on ne peut que le regretter (si la chose est bien vraie). Passer à côté d’un tel bijou n’est pas tolérable !

Halfon, Boy de Eduardo Halfon , traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, éd. La Table Ronde, 48 p., 4,50 €.

Eduardo Halfon en français : Saturne, éd. Verdier / La pirouette / Monastère / Le boxeur polonais / Signor Hoffmen / Deuils, éd. La Table Ronde.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS LA TABLE RONDE

 

HALFON, Eduardo Halfon, Boy.jpg

ACTUALITE

Eduardo Halfón Prix du meilleur livre étranger 2018

2018 (25 novembre)

 

Deuils (éd. Quai Voltaire) a reçu le Prix du meilleur livre étranger 2018. Il lui sera remis le jeudi 29 novembre.

Deuils

On peut lire nos impressions sur Deuils sur AnnA.

Eduardo Halfón succède dans ce palmarès à une longue liste de noms prestigieux:

Miguel Ángel Asturias (Monsieur le Président, 1950)

Alejo Carpentier (Le Partage des eaux, 1956)

Gabriel García Márquez (Cent ans de solitude, 1969)

Gabriel Cabrera Infante (Tres tristes tigres, 1970)

Ernesto Sabato (L’Ange des ténèbres, 1976)

Adolfo Bioy Casares (Plan d’évasion, 1979)

Mario Vargas Llosa (La Tante Julia et le scribouillard, 1980)

Fernando del Paso (Palinure de Mexico, 1986)

Héctor Bianciotti (L’Amour n’est pas aimé, 1983)

Abilio Estévez (Ce royaume t’appartient, 2000).

 

 

ROMAN D'AMERIQUE CENTRALE

Eduardo HALFON

GUATEMALA

HALFON, Eduardo

Eduardo Halfon est né en 1971 à Ciudad de Guatemala. Après des études d’ingénieur il  s’est consacré à la littérature, qu’il a enseignée dans son pays. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans dont plusieurs sont été primés.

Deuils.

2017/2018

En général Eduardo Halfon, né un peu par hasard au Guatemala dans une famille d’origine libanaise d’un côté et polonaise de l’autre, parle dans ses romans de ses origines et de ses proches. Dans ce nouveau livre, il revient sur un épisode mystérieux, devenu tabou pour ses parents, la mort d’un oncle, à cinq ans, de laquelle on refuse de parler. L’enquête qu’il décide de mener ouvre la porte à un récit  d’une extraordinaire richesse.

Certains secrets, ou semi-secrets de famille vous poursuivent pendant des années, justement parce que ce sont des secrets ou des semi-secrets. Ce qu’on ne sait pas prend une place infiniment plus importante que ce que l’on sait ou que l’on croit savoir. Salomón, le frère aîné du père d’Eduardo, est mort à cinq ans, noyé dans le lac Amatitlán au Guatemala où résidait la famille à l’époque. C’est ce qui se dit dans la famille, mais jamais personne ne rajoute rien sur le sujet. Les enfants connaissaient le drame, mais le nom même de Salomón était interdit.

Depuis, la famille a beaucoup changé de lieux, entre le Guatemala, le Mexique et les États-Unis. Des années plus tard, adulte, Eduardo revient près du lac pour tenter, sinon de savoir, du moins d’imaginer l’épisode lointain de la mort de l’enfant.

À nouveau sur les lieux où  il a passé quelques anneées, Eduardo laisse s’exhaler ses souvenirs  d’enfance et d’adolescence et des personnages qui l’ont marqué, le vieux don Isidoro, inlassable conteur, un des grands pères, édenté à la suite de séjours dans plusieurs camps de concentration, l’autre passionné par l’histoire de l’aviation, qui laisse totalement indifférents Eduardo et son jeune frère lui reviennent. Un souvenir lointain en entraîne un autre plus récent, qui lui fait penser à un autre moment de sa vie de jeune homme. C’est ainsi que se tisse un réseau de sensations floues ou précises qui mettent en perspective passé et présent. La distance que prend naturellement Eduardo Halfon est remarquable : malgré sa proximité avec ses proches victimes du nazisme, il rejette tout militantisme, tout excès : tout n’est qu’humain dans ses évocations et les sentiments qui en ressortent n’en sont que plus forts. La visite ‒ qui lui est imposée ‒ d’un camp, au-delà du malaise causé par le côté « touristique », devient un parcours vers la connaissance personnelle plus que purement historique.

Dans cette famille où l’on parle presque indifféremment arabe, français, espagnol ou hébreu (« une langue est un scaphandre », dit l’auteur), les souvenirs eux aussi semblent éparpillés, comme des flashes, une image fuyante remplacée par une autre, photos de femmes en bikini, dans l’usine tenue un temps par son père en Floride, ou une place déserte sous la pluie dans un village guatémaltèque, à mille lieues des images riantes destinées aux touristes.

Cette quête d’un passé familial mystérieux parce que refusé aux générations suivantes donne lieu à une promenade sereine malgré tout, à une redécouverte entre la « grande » histoire, tragique pour la famille de l’auteur, et les mille faits personnels, sans importance apparemment, qui constituent le passé de tout être humain, les relations fluctuantes avec son frère, plus jeune de quatorze mois, par exemple.

On ne peut être que séduit par cette langue simple mais prenante, par ces sauts dans le temps et les lieux, par les révélations, fiables ou pas. Eduardo Halfon prouve là que l’on peut faire une grande œuvre avec des petits riens, ou ce qui peut passer pour tel.

 

Deuil, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, éd. Quai Voltaire, 160 p., 15,80€.

Eduardo Halfon en espagnol : Mañana nunca le hablamos / Monasterio / Signor Hoffmann / La pirueta, ed. Pre Textos, Valencia.

Saturne, Meet, Saint-Nazaire / La pirouette / Monastère / Signor Hoffmann / Le boxeur polonais, éd. Quai Voltaire.

 

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS QUAI VOLTAIRE.

Deuils

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN D'AMERIQUE CENTRALE

Eduardo HALFON

GUATEMALA

HALFON, Eduardo

 

Eduardo Halfon est né en 1971 à Ciudad de Guatemala. Après des études d’ingénieur il s’est consacré à la littérature, qu’il a enseignée dans son pays. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans dont plusieurs ont été primés.

Le boxeur polonais

2014/2015

Signor Hoffman

2015/2015

 

 

Après deux romans remarquables et remarqués, La pirouette et Monastère, les éditions Quai Voltaire nous offrent cette fois en même temps deux publications de nouvelles : un tout petit recueil, Le boxeur polonais suivi d’Allocution de Povoa traite l’histoire du grand père de Monastère sauvé au block II d’Auschwitz par un boxeur prisonnier lui aussi, histoire suivie dans Allocution de Povoa  d’une réflexion sur les rapports entre réalité et littérature. Et en parallèle, Signor Hoffman nous propose six récits qui nous font voyager aux côtés de l’auteur de l’Europe à l’Amérique, surtout au Guatemala, qui nous questionnent aussi sur la nécessité ou non de commémorer le passé à n’importe quel prix, et qui nous montrent la valeur de la lutte et la grande dignité de simples paysans guatémaltèques.

 

 

Dans Le boxeur polonais, le lecteur retrouve le grand père juif de Monastère qui transformait les chiffres tatoués par les nazis sur son bras en numéro de téléphone pense-bête pour ne pas répondre aux questions de ses petits enfants. Mais cette fois, le petit fils est devenu adulte et le grand père, un après-midi pluvieux, devant une bouteille de whisky raconte enfin comment il fut sauvé de la mort au block II du camp par les conseils avisés d’un boxeur polonais. Mais dans Allocution de Povoa, texte court qui suit la nouvelle, l’auteur nous fait découvrir que la transcription de la réalité est toute relative en littérature.

Dans Signor Hoffman, six nouvelles nous sont proposées, la première et la dernière se répondant en écho sur le thème douloureux du passé concentrationnaire. La première nous montre le narrateur invité pour parler du grand père juif et de son sauvetage, en Calabre, au Mémorial d’un camp mussolinien ; en fait, il découvre un faux baraquement reconstitué et offert à ce qu’il nomme « le théâtre de la mémoire » car tout a été démoli depuis longtemps pour construire une autoroute, le directeur parle haut et fort de la nécessité d’entretenir la mémoire, mais appelle Signor Hoffman l’infortuné Eduardo Halfón en le présentant au public… Tout est désespérant ! Heureusement il y aura Marina, une étudiante en histoire, pour lui raconter l’histoire de son propre grand père, soldat italien victime lui aussi des nazis. L’auteur est bien conscient que refuser cette reconstitution factice c’est vouer le passé à l’oubli définitif, mais jusqu’à quel point tout accepter ?

La dernière nouvelle, Oh ghetto mon amour, nous ramène à Lodz sur les traces du grand père avant son arrestation, l’auteur est guidé par une curieuse dame Maroszek  qui  poussera pour lui la porte de l’ancien appartement entièrement refait, transformé, il entre dans l’intimité d’une polonaise qui n’a rien à voir avec les années trente et se désintéresse complètement du problème des juifs. Et lui-même se demande ce qu’il est venu chercher là, et à quoi ça sert. Mais il finit par nous avouer qu’il a compris l’importance de témoigner, d’écrire son histoire, conclusion positive au recueil.

Entre ces deux pôles autour de la transmission de la mémoire, trois nouvelles nous mènent à travers le Guatemala, dans le sillage de l’auteur, de la côte Pacifique à la côte Atlantique, où il nous fait réfléchir sur l’injustice de la misère, en passant par la région d’Huehuetenango où une communauté de planteurs de café a gagné par d’âpres luttes sa liberté économique. La famille présentée a connu aussi des drames, un fils tué et pourtant l’auteur nous montre des gens dignes, cachant leur chagrin, fiers d’avoir reconstruit la nature un temps sacrifiée.

Un petit texte nous conduit à Harlem, sous la pluie, avec une dame noire qui guide l’auteur perdu vers un immeuble mythique où une pianiste offre un concert de jazz chaque dimanche depuis la mort de son fils.

Edouardo Halfon nous offre ainsi beaucoup de rencontres dans toutes ces nouvelles avec de belles personnes, dignes, chaleureuses, d’autres moins sympathiques, des gens plus sombres, plus inquiétants. Doué d’un remarquable sens de l’observation, il reconstitue avec précision et sûreté du trait les scènes de la vie courante, il croque en petits tableaux successifs un paysage, une ruelle, une échoppe, un enfant en plein jeu. Il apporte toutes les précisions historiques sur des monuments, des villages. Il nous entraîne aussi dans ses inquiétudes, dans ses réflexions parfois amères tout en cultivant l’humour et l’autodérision qui dédramatisent des situations que tout un chacun a pu vivre en pays étranger et lui permettent d’alléger son récit.

Toutes ces qualités d’écriture, sa sensibilité et sa grande humanité font d’Eduardo Halfon un écrivain incontournable et rendent sa lecture indispensable.

Louise Laurent.

Le boxeur polonais, traduit de l’espagnol (Guatemala) par Albert Bensoussan, éditions Quai Voltaire, 66 pages, 7,50 €.

Signor Hoffman, traduit de l’espagnol (Guatemala) par Albert Bensoussan, éditions Quai Voltaire, 180 pages, 16 €.

MOTS LES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS QUAI VOLTAIRE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org