CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Julia ALVAREZ

ÉTATS-UNIS / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Julia Alvarez est née à New York en 1950 mais a passé ses premières années en République dominicaine d’où est originaire sa famille. En 1960 sa famille doit s’exiler à nouveau et elle vit depuis aux États-Unis. Elle est l’auteure de recueils de poésie, d’essais, de roman s pour la jeunesse et de cinq romans.

Au-delà

2020 / 2022

Antonia, veuve depuis quelques mois, est aidée par ses trois sœurs dans le douloureux espoir de retrouver une vie plus « normale ». D’origine dominicaine, elle vit depuis l’enfance dans le nord-est des États-Unis. Elle était professeure de littérature, a la tête remplie de citations, elle militait dans diverses associations, elle était la femme, le complément de Sam, qu’est-elle désormais ? Mario, l’employé (sans papiers) et son voisin, un jeune Mexicain, lui offre bien involontairement l’occasion de se sentir à nouveau utile, mais est-ce suffisant ?

Le jour où trois de ses sœurs sont réunies pour fêter l’anniversaire d’Antonio, Izzy, la quatrième, n’arrive pas et ne répond plus au téléphone. Autrefois psychothérapeute, elle est à la retraite et marque depuis déjà pas mal de temps des signes de déséquilibre. Ses sœurs, quoique se sentant toujours proches d’elle, ont opté pour lui laisser son autonomie, sa liberté. Le problème pour Antonia, c’est son impression de perdre sa propre liberté face aux soucis qui s’ajoutent les uns aux autres, l’état mental d’Izzy, le statut de Mario et la petite amie mexicaine de Mario, Estela, enceinte, sans papiers, s’imposent tout d’un coup. Antonia va avoir à gérer tout cela. Elle joindra ses deux sœurs à la recherche de la troisième : laissera-t-elle Estela ou suivra-t-elle l’enquête depuis chez elle ?

La grande question que se pose Antonia et que pose Julia Alvarez est de savoir quelle place occupent chacune, chacun par rapport aux autres, à ses proches comme aux inconnus, quelle place et quel rôle tenir. Pour Antonia c’est le décès récent qui génère l’interrogation : tant qu’elle a été près de Sam, son mari, la question n’avait pas lieu d’être : elle était qui elle devait être, avec des rôles bien définis, la femme de…, la sœur de…, l’enseignante, etc., elle était où elle devait être. Le deuil remet tout en cause et les deux ou trois problèmes entremêlés lui permettent de se redéfinir.

Pour toute sorte de raisons, Antonia s’est très bien adaptée, intégrée à la vie nord-américaine. Mais ses racines latinas s’imposent sans cesse, ses rapports avec ses trois sœurs, des réactions imprévues qui refont surface, cette proximité qu’elle sent naturelle avec ce que les Nord-Américains appellent « les membres de sa communauté », ce qui veut dire les hispanophones, la faiblesse étant que cette « communauté », comme ils disent, n’est pas un bloc, il y a ceux qui sont intégrés et les illégaux.

Julia Alvarez a voulu un roman modeste : pas de grandes envolées, pas de situations exagérées, des personnages, loin d’être neutres ou pâlichons mais qui ne flirtent pas avec les extrêmes, et c’est très bien ainsi.
La réserve de l’intention et du propos est une des grandes qualités de cet Au-delà dont, malgré tout, il restera des traces dans la mémoire.

Au-delà, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, éd. La Croisée, 239 p., 20 €.

Julia Alvarez en anglais : Afterlife, ed. Algonquin, Chapel Hill.

Julia Alvarez en français : Au temps des papillons / Yo / Au nom de Salomé / Sauver le monde, éd. Métailié.

MOTS CLES : ETATS-UNIS / REPUBLIQUE DOMINICAINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FAMILLE / EXIL / EDITIONS LA CROISEE.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN MEXICAIN

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES

FRANZOBEL

AUTRICHE / CUBA / ESPAGNE

Franzobel (Franz Stefan Griebl) est né en Haute Autriche en 1967. Après des études d’allemand et d’histoire, il se consacre à la littérature. Il est l’auteur prolifique d’une quarantaine de romans et de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre. Il vit à Vienne.

Toute une expédition

Ferdinand Desoto, inspiré par les Cortés et autres Pizarro qui l’ont précédé, souhaite trouver la gloire et la fortune en dirigeant une expédition quelque part, peu importe où, sur les territoires encore vierges d’Amérique pas encore latine. L’écrivain autrichien Franzobel reprend cette épopée pas plus glorieuse que ça dans ses détails : on voit de près les membres de l’aventure, leur passé, de brefs épisodes sur la cour de Charles Quint ou sur une Séville bouillonnante.

Franzobel n’a pas voulu présenter un récit historique rigoureux : la forme de puzzle peut paraître souvent un peu confuse, comme les allers-retours entre plusieurs moments de l’action, sans des repères nets, temporels ou géographiques. Il faut aussi accepter les anachronismes assumés (on parle par exemple de convoyeurs de fonds sous le règne de notre Henri III), souvent drôles mais parfois inutiles. C’est une fresque qu’on pourrait presque qualifier de baroque qui se déploie, avec les villes médiévales et leurs voyous, les prêtres, les petits et les grands nobles.

Desoto avait participé avec Pizarro à la conquête de l’empire inca. Il n’a qu’un désir, imiter Pizarro, en mieux si possible, n’importe où il resterait des terres à prendre. Ce sera finalement la Floride et le sud de ce qui est actuellement les États-Unis. Parmi les faits historiques avérés (d’autres sont parfaitement farfelus), on découvre le sérieux avec lequel la Couronne espagnole contrôle le départ des navires pour les Indes : tout est vérifié, gens, provisions de bouche ou contrebande éventuelle. Pour les faits imaginés ou créés par le narrateur, il faut se dire et se répéter que l’auteur a voulu une fiction divertissante et que la réalité historique, les faits, ne sont qu’un élément du roman. Au lecteur d’aller vérifier ensuite, s’il le souhaite, ce qui est bien arrivé et ce qui ne s’est jamais produit, qui aurait pu se produire…

Si l’on accepte la lenteur de l’action (l’expédition elle-même commence vraiment en quittant la Havane, et c’est page 250), si l’on accepte ces chocs temporels et culturels (on croise sur les navires aussi bien Ikea que l’ombre de Marylin Monroe), si l’on veut bien rester sceptiques par rapport aux réalités historiques, on prendra un certain plaisir, un peu adolescent, à rêver d’aventures au soleil, on sourira des portraits souvent ironiques des participants, on se laissera porter par une imagination qui se plaît à sortir des normes traditionnelles.

Toute une expédition, traduit de l’allemand (autrichien) par Olivier Mannoni, éd. Flammarion, 450 p., 22,90 €.

MOTS CLES : AUTRICHE / CUBA / ETATS-UNIS / HISTOIRE / HUMOUR / AVENTURES / EDITIONS FLAMMARION.

CHRONIQUES

Natalia SYLVESTER

ÉTATS-UNIS – MEXIQUE – PEROU

Natalia Sylvester est née à Lima. Ses parents ont émigré aux États-Unis quand la fillette avait quatre ans. Elle vit au Texas et écrit en anglais. Elle est l’auteure de deux romans pour la jeunesse et de deux romans pour adultes.

C’était le jour des morts

2018 / 2021 / 2022

Est-ce une bonne idée de se marier un 1er novembre, jour des morts ? C’est ce que font Isabel et Martín en 2012. Oui, peut-être, tout de même : Isabel le soir de son mariage reçoit une visite inattendue : le fantôme d’Omar, le père du fiancé disparu des années plus tôt et dont on ne parle jamais dans la famille.

Deux époques servent de cadre à la saga familiale, à partir de 1981, quand les parents de Martín ont migré du Mexique aux États-Unis, et à partir de 2012, date du mariage. Entre les deux, la famille tout entière s’est parfaitement intégrée à la société nord-américaine, Claudia, la sœur de Martín, est hôtesse de l’air, Isabel travaille aux urgences de l’hôpital local et Martín est un homme d’affaires prospère. Ce qui reste dans l’ombre, c’est le passé familial, la disparition d’Omar.

Le projet de Natalia Sylvester, elle-même originaire du Pérou et vivant au Texas, le décor du roman, depuis son enfance, était intéressant. Il mêle l’histoire déjà souvent traitée du déplacement forcé de milliers de Latinos vers le rêve américain avec leur intégration souvent problématique, leurs souvenirs d’une culture si différente de celle de l’Amérique du Nord et avec une pointe de fantastique, un fantôme qui ne surprend que modérément des Mexicains qui, le 1er novembre, vont pique-niquer sur les tombes des disparus.

L’auteure joue sur les deux influences, celle qui vient du Sud, celle qui vient du Nord, et l’équilibre du roman en souffre. Au Sud, elle a pris ce que l’on appelle souvent réalisme magique (sans que le sens ait jamais été nettement défini) : l’apparition du fantôme n’est pas choquante pour un Mexicain ou pour beaucoup de Latino-Américains pour qui le rationnel n’est qu’une entrave à penser et à imaginer librement. Au Nord elle a emprunté la technique très répandue qui sous-entend qu’à moins de 400 pages un roman ne peut pas être bon (idée très discutable, c’est évident). L’action avance donc très lentement, même les rendez-vous annuels entre le fantôme et sa belle-fille sont souvent vides de nouveautés, de progression (il faut bien couvrir les trente et un ans entre 1981 et 2012).

Et il nous faut aussi accepter des situations assez peu vraisemblables, même si l’auteure a elle-même vécu cette intégration qu’elle semble avoir réussie. Il est assez peu crédible de voir, entre autres détails, la facilité avec laquelle Isabel prend sans cesse des congés à son hôpital, parfois seulement pour discuter avec le fantôme de son beau-père, ou encore le neveu adolescent qui vient de passer la frontière sans papiers étant immédiatement inscrit en classe de seconde dans un très bon lycée local et mettant un smoking lors de la première fête de fin d’année, généralement les nouveaux migrants latinos ont d’autres sortes de problèmes pour se faire admettre par les locaux.

  On peut lire C’était le jour des morts pour découvrir une famille déchirée par des drames internes, une famille qui a beaucoup de difficulté à échanger, à se comprendre et qui ne souhaite qu’oublier d’où elle vient sans pouvoir y parvenir (peut-on tirer un trait sur ses origines ?), une famille qui découvre peu à peu ce que peut faire l’amour. L’amour, le grand moteur du roman.

C’était le jour des morts, traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 529 p., 15 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ÉTATS-UNIS / SOCIETE / EXIL / PSYCHOLOGIE / FANTASTIQUE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Reinaldo ARENAS

CUBA / ETATS-UNIS

Reinaldo Arenas est né à Holguín en 1943. Après avoir soutenu la Révolution castriste, il se sent menacé par le régime à cause de son homosexualité. Il quitte Cuba en 1980 et s’installe à New York où il se suicide, en 1990, abandonnant sa lutte contre le sida.

Le portier

1987 / 1988 / 2021

Juan, 27 ans, a fui Cuba dix ans plus tôt, à la fin des années 1970, il a atterri à Manhattan où il est portier d’un immeuble, ce qui lui ouvre l’accès non aux appartements, mais à l’intimité de chaque occupant. Il est lui-même observé par un mystérieux narrateur (qui ne semble pas unique) qui dit avoir favorisé son poste et qui nous raconte(nt) tout.

Les habitants de l’immeuble sont tous… disons originaux, par exemple un inventeur qui utilise son propre corps pour tester des projets si révolutionnaires qu’il n’y survivra pas, un homme mûr qui tente de faire naître l’empathie universelle en offrant une avalanche de bonbons qu’il offre à tire larigot, une éminente professeure communiste et castriste. Juan observe et subit, il voudrait tant convaincre chacun d’eux, tous, de bien vouloir l’écouter leur exposer sa théorie, une théorie métaphysique : il connaît le chemin qu’il appelle la porte, vers un univers meilleur.

On peut se laisser prendre au piège tendu par un Reinaldo Arenas, qui savait que sa fin était proche et qui, d’une certaine façon, s’est lâché dans cette œuvre ultime, qui a ouvert les vannes au grotesque, à  la farce débridée qui montre un millionnaire se levant à l’aube pour pêcher des piécettes égarées dans les caniveaux et les égouts. L’autre face du roman est bien plus sombre : comment se créer un accès à ce qui sera – ou ne sera pas – quand nous aurons cessé d’exister. Inutile d’en dire davantage, chaque lecteur se fera sa propre lecture de ce roman étrange, étrangement drôle, alors que toute l’œuvre de Reinaldo Arenas qui l’a précédé est d’une noirceur absolue.

Ces personnages, ces scènes  comiques, qui dérivent vers une espèce de jeu de massacre, avec des animaux bien plus sages que les humains, n’empêchent tout de même pas un retour vers cette désespérance caractéristique des écrits de Reinaldo Arenas. On peut dire qu’on rit autour d’horreurs, la plus sombre étant la mort, toujours présente, la plupart du temps sous forme de menace.

Fable écologique, satire politique, traité philosophique, farce animalière, on demeure pourtant dans une certaine réalité new yorkaise, dans ce gratte-ciel habité par des femmes et des hommes, originaux certes, mais dont les réactions sont courantes, avarice, autoritarisme, égocentrisme, des gens comme vous et moi, non ? Seul le portier tranche, ouvert, attentif, modeste. Au centre de chaque partie de ce roman, des émotions reviennent, avec la liberté et la folie, un peu comme si elles étaient à la fois indissociables et incompatibles. Au lecteur de, peut-être, décider de ce qui lui convient le mieux.

Écrit en 1982, La fin d’un conte complète judicieusement ce Portier, ramenant le lecteur au  cœur d’une marche funèbre, celle, commune, du narrateur et de son ami qui, tous deux, ressemblent à Reinaldo Arenas.

Rééditer Le portier 33 ans après sa première publication en France est un témoignage de cette époque, qui semble lointaine, le trouble à Cuba, le crépuscule pour Reinaldo Arenas.

Le portier, traduit de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Rivages, 321 p., 21 €.

Reinaldo Arenas en espagnol : l’essentiel de son œuvre est disponible aux éditions Tusquets

Reinaldo Arenas a été publié en France aux éditions Actes Sud.

MOTS CLES : CUBA / ETATS-UNIS / SOCIETES / HUMOUR / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Andrés RESÉNDEZ

Né en 1970, après des études à Mexico, il collabore quelque temps avec le gouvernement mexicain avant de se consacrer à une carrière universitaire aux États-Unis. Il est enseignant à l’université de Davis, en Californie. La version originale de ce roman a obtenu le Bancroft Prize

L’autre esclavage

2016 / 2021

L’Histoire, comme toutes les sciences, est constamment soumise à des remises en question, on s’en rend compte particulièrement dans la pratique actuellement à propos de la médecine. Il est très sain de faire évoluer les connaissances qu’on croyait acquises, et c’est un des grands mérites de L’autre esclavage de le faire.

Ainsi, Andrés Reséndez revoit pour commencer son étude les causes avancées pour expliquer le génocide des Indiens dans les Caraïbes dès l’arrivée des Européens. Une analyse très fine montre comment la volonté des souverains espagnols dès les années qui ont suivi l’installation espagnole en Amérique la volonté de respecter, dans une certaine mesure (n’oublions pas le contexte socio-historique), était vouée à l’échec par l’impossibilité matérielle d’appliquer les lois censées défendre les populations indiennes : contrairement à ce qui a été la règle au Nord, une personne dépendant de la Couronne espagnole avait le statut − théorique – de « vassal libre » et était donc − théoriquement− défendue par un tribunal royal. Le problème, éternel et universel, c’est l’application de la loi, fût-elle la meilleure sur le papier. Si en Espagne même la plupart des procès intentés par des Indiens « importés » contre leurs maîtres sont perdus par les « propriétaires », en Amérique la force est du côté des Européens et l’esclavage devient un système. On apprend ainsi que dès 1528 des Noirs font partie des possessions des riches Espagnols.

Le conflit entre les rois successifs, jusqu’à Philippe II et ce qu’on appelle de nos jours les lobbies formés par les propriétaires tourna bien entendu à l’avantage de ces derniers. Enfin, réalité elle aussi hors du temps, les lois en principe officielles et univoques n’étaient pas appliquées de la même façon dans les différentes régions colonisées, sans parler de l’importance de la personnalité des hauts fonctionnaires chargés de faire respecter la volonté royale, la vision des suzerains.

Ce livre d’histoire, solidement documenté se lit avec la plus grande facilité, avec souvent des allures de roman, par exemple le récit du destin de ce nouveau chrétien d’origine modeste, devenu gouverneur d’une vaste région du Mexique après s’être enrichi comme trafiquant d’esclaves et qui meurt au fond  d’un cachot.

Les années passant, il s’établit une espèce de lutte permanente entre les rois successifs et les exécutants, à des milliers de kilomètres de la Cour, les uns restant sur une vision ouverte et généreuse, théorique, les autres expliquant de façon répétée que les ordres donnés par Madrid ne pouvaient être exécutés car ils entraîneraient la ruine des zones concernées et donc qu’ils continueraient à pratiquer un esclavage non officiel mais bien réel.

Le principe de l’esclavage n’était pas que le fait des derniers arrivants sur le continent : au Nord comme au Sud, de vastes réseaux, pas toujours aux mains des seuls Espagnols, loin de là, avaient établi des systèmes de déportations massives, à but lucratif, de Québec aux Antilles. Et puis, la nature humaine étant ce que nous savons, il n’a pas manqué d’Indiens mettant d’autres tribus indiennes en esclavage et traitant avec les Espagnols. Quand arrivent les premiers Anglo-saxons, ils entrent eux aussi dans la danse en dépit de quelques scrupules religieux… La nature humaine !

La victime d’un temps deviendra oppresseur un ou deux siècles après, comme les Apaches en plein XIXème siècle, au moment où la notion même d’esclavage change de nature : des deux côtés, on enlève des civils pour les faire travailler au grand jour sans compensation : servitude, péonage ou esclavage ? Le cynisme des colons anglo-américains installés en Californie montre clairement le passage de l’esclavage, officiellement aboli, en oppression, ce qui revient exactement au même, mais avec un vocabulaire plus acceptable, politiquement correct, dirait-on maintenant : on fait travailler les gens en les privant de liberté et en ne les rétribuant pas, ou peu.

Depuis les origines, l’Espagne catholique, jusqu’au XXème siècle, Andrés Reséndez souligne à juste titre l’hypocrisie des religions, avec en particulier l’exemple des mormons qui proclamaient bien fort leur horreur de l’asservissement mais ne se privaient pas d’utiliser abondamment la main d’œuvre indienne, pour qui la seule rétribution était l’éducation et donc la conversion des âmes en perdition.

L’autre esclavage a tout de la solide étude historique, graphiques, cartes, dessins et photos à l’appui, et se lit comme un roman d’aventures : on y retrouve Christophe Colomb, les Rois catholiques, des anonymes victimes ou persécuteurs, le chef indien Geronimo et Abraham Lincoln, et surtout on apprend énormément d’informations, certaines inconnues jusque là, beaucoup d’autres qui révisent totalement une vision largement diffusée : l’esclavage auquel on pense en premier, celui de La case de l’Oncle Tom n’est pas le seul qui a été florissant dans l’histoire.

L’autre esclavage, la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard, 541 p., 25 €.

Andrés Reséndez en anglais : The Other Slavery : The Uncovered Story of Indian Enslavement in America, ed. Houghton Mifflin Harcourt, Boston.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / ETATS-UNIS / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS ALBIN MICHEL.

La lecture des premiers chapitres de L’autre esclavage renvoie au roman de Paula Anacaona 1492 Anacaona l’insurgée des Caraïbes. Vous pouvez lire mon commentaire sur AnnA.

CHRONIQUES

Andrés NEUMAN

ARGENTINE / ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Fracture

2018 / 2021

Le 6 août 1945, Enola Gay lâche froidement sa bombe sur Hiroshima, le 9, ce sera Nagasaki qui sera bombardé. Le 11 mars 2011, un tsunami consécutif à un séisme recouvre la centrale nucléaire de Fukushima. En 1945 Yoshie Watanabe, élève en primaire, est miraculeusement protégé par un mur et par ses vêtements blancs. Les cicatrices sur son dos ne s’effaceront pas. En 2011, M. Watanabe constate les dégâts dans son appartement de Tokyo. Mais, entre les deux dates ?

Fracture, en suivant les émotions de M. Watanabe qui, le soir du 11 mars ne peut échapper à ses souvenirs, revoit les étapes qui ont jalonné sa vie. Les études, puis son métier dans une entreprise qui fabrique des téléviseurs l’ont conduit successivement en France, aux États-Unis, en Argentine et en Espagne.

On sait depuis longtemps qu’Andrés Neuman est aussi doué pour le récit court et même très court (El equilibrista  ou les haïkus Gotas negras, non traduits en français) que pour le roman ample Le voyageur du siècle). C’est cette face que présentent ces 500 pages qui, sans la moindre prétention mais avec acuité et puissance, composent un tableau réaliste de 70 années de notre Terre. Rien de plus, rien de moins. M. Watanabe, dit une de ses relations, « faisait connaître son histoire avec un calme absolu », tout comme le narrateur, les narratrices, le romancier. Sans jamais renchérir, il va au plus profond. Ce qu’il décrit, ce qu’il raconte est saisissant quoique tout simple : c’est bien ainsi qu’on vit en France dans les années 60, à Londres, à New York, à Buenos Aires et à Madrid vers 1990, plus tard, à Tokyo en 2011. Et c’est ainsi qu’une Française, une Britannique, une Nord-Américaine, une Argentine et une Espagnole voient un Japonais et qu’elles voient leur propre pays.

Car, au-delà des étapes de la vie professionnelle de M. Watanabe, qui correspondent à des étapes de sa vie personnelle, Andrés Neuman projette une vision impressionnante de chacun des pays dans lesquels le Japonais s’installe pour son métier, pour sa progression à l’intérieur de sa société de télévision. Chacun des quatre pays est comme scanné, avec des comparaisons judicieuses entre eux : une véritable découverte sociopolitique, sur 60 ans. Le plus impressionnant est la lucidité : il ne s’agit pas de prendre parti (ce qui n’empêche pas de bien voir certaines absurdités de certain système économique qui s’est imposé depuis les années 70 du XXème siècle). Et malgré ce qui pourrait sembler un froid constat technique, on reste en permanence dans un roman humain, sensible. On voit par exemple notre héros japonais découvrir par lui-même qu’en apprenant une nouvelle langue à chaque changement de pays, il devient un autre individu.

Dans chacune des vies personnelles qu’il partage un temps se glissent des événements nationaux du pays, les étudiants français dont la colère et l’aspiration vitale commencent à se faire sentir un peu avant 1968, le racisme multiple aux États-Unis, éprouvé plutôt indirectement par un Japonais qui a lui-même vécu le bombardement, la dictature qui vient tout juste en Argentine d’être renversée, puis la dette abyssale de tout le pays, et en Espagne l’après-franquisme et la brève embellie malgré les attentats de l’ETA puis des islamistes.

M. Watanabe est un vrai héros de roman, un héros discret, toujours en scène, mais comme au second plan, dans une brume qui le laisse se deviner plus que se découvrir (la pudeur japonaise), par crainte de déranger, dirait-on. Il avance en âge seulement accompagné de ses banjos et d’un vieux tapis. On reste de la même façon toujours en marge du quotidien des personnages, lui  plongé dans le développement de son entreprise et de sa carrière, elles dans leurs activités, les amours successives (si c’est bien d’amour qu’il s’agit) étant un lien fort qui ne perd jamais une certaine distance.

Tout est raconté non comme un puzzle, mais comme une mosaïque, plusieurs morceaux aux différentes couleurs en dégradé qui finissent par être un imposant tableau vivant dans lequel n’affleure jamais la plus petite caricature. Aussi discret et omniprésent que M. Watanabe, le spectre des ravages du nucléaire se fait sentir en permanence. Il a rythmé l’existence de Yoshie Watanabe, il est difficile de ne pas penser que nous partageons tous cet obscur danger invisible et donc que, malgré les différences si évidentes, nous sommes tous au moins un peu Yoshie Watanabe, victime et héros. L’apparente simplicité des témoignages successifs n’affaiblit pas l’ampleur du panorama mondial qu’est ce Fracture, le roman devient fresque et Andrés Neuman prouve une fois encore, avec sa puissance de romancier, sa lucidité sans concession non dépourvue de sensibilité. Une œuvre qui marquera.

Fracture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 528 p., 25 €.

Andrés Neuman en espagnol : Fractura / Bariloche / Una vez Argentina / La vida en las ventanas / Como viajar sin ver / Hablar solos / El viajero del siglo,ed. Alfaguara.

Andrés Neuman en français : Le voyageur du siècle, éd. Fayard et Libretto (édition de poche) / Parler seul / Bariloche, éd. Buchet-Chastel.

MOTS CLES : MONDE / ARGENTINE / FRANCE / ETATS-UNIS / ESPAGNE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE. EDITIONS BUCHET-CHASTEL

Voir mes chroniques sur Bariloche, Le voyageur du siècle et Parler seul, disponibles sur AnnA.

Souvenir :

Villefranche-sur-Saône, octobre 2018.

CHRONIQUES, ROMAN BOLIVIEN

Edmundo PAZ SOLDÁN

BOLIVIE

Né à Cochabamba en 1967, Edmundo Paz Soldán est chroniqueur pour plusieurs journaux et revues européennes et américaines, traducteur et auteur de nouvelles, d’essais et de romans (certains de science fiction). Il enseigne dans une université nord-américaine. Il réside aux depuis 1991 aux États-Unis.

Norte

2011/2014

Norte est le premier roman traduit en France d’un romancier bolivien, Edmundo Paz Soldán né en 1967. Il est traducteur et enseignant dans une université nord-américaine. Il a déjà publié en espagnol une dizaine de romans et autant de recueils de nouvelles et obtenu plusieurs prix importants. Dans  Norte, il nous parle non pas de son pays d’origine, mais du Mexique et des États-Unis et de la difficile adaptation des chicanos à certains moments du 20ème siècle. Voilà une nouvelle voix hispano-américaine qu’il est grand temps de découvrir en France.

Trois récits, trois époques, trois angles différents, mais un sujet, l’exil et ses conséquences sur les personnes, qu’elles aient quitté volontairement ou non le pays où elles sont nées. Jesús est un tueur en série qui sévit entre 1984 et 1999. Martín Ramírez, à présent considéré comme un des artistes majeurs de l’art brut, a produit des œuvres tourmentées et obsessionnelles entre 1931 et 1963. Enfin, plus près de nous, Michelle, étudiante dans une université vit une passion chaotique avec Fabián, un de ses professeurs. Il faut ajouter que les deux premiers personnages ne sont pas nés de l’imagination du romancier, mais qu’ils ont bien existé, le tueur sous un autre nom.

Ce que nous montre Edmundo Paz Soldán, ce sont des êtres déséquilibrés et dont l’exil, voulu ou subi, accentue encore davantage le malaise. Sans vouloir à aucun moment jouer le rôle d’avocat, il décrit chez Jesús encore adolescent la montée irrépressible d’une violence irréfléchie dont l’origine est probablement son amour excessif pour sa sœur. Chez Martín, ce sont les ravages de la schizophrénie qui se traduisent par ces dessins que la critique finira par juger géniaux et chez Michelle et Fabián c’est l’impossibilité absolue de trouver une stabilité sentimentale, écartelés qu’ils sont entre leurs origines et ce que leur offre le pays d’adoption. Le déséquilibre de chacun d’eux ne peut en aucun cas trouver de remède dans ce pays, officiellement accueillant mais qui ne réussit pas à les accepter.

Cette description de personnes en souffrance nous conduit aux confins de la folie, avec les explosions de violence aveugle, sans limites de Jesús d’un côté, et aussi cette banale dépression que chaque lecteur peut partager avec Michelle. Edmundo Paz Soldán évoque de façon à la fois subtile et profonde le sort des exilés et leurs rapports si difficiles avec les « vrais » Américains, qui le sont peut-être depuis à peine une génération mais qui, eux, se sentent parfaitement intégrés.

On peut regretter le déséquilibre entre les trois récits, celui autour de Jesús ayant été privilégié, ce qui provoque une certaine impression d’inachevé pour les deux autres, mais l’unité du roman est réelle et les impressions qui naissent de cette lecture sont si fortes qu’on reste sous ce véritable choc que nous donne ce roman.

 Edmundo Paz Soldán : Norte, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Robert Amutio, Gallimard, 338 p. , 26 €.

Edmundo Paz Soldán en espagnol : Río fugitivo , Libros del Asteroide/ Sueños digitales / La materia del deseo / El delirio de Turing / Palacio quemado / Los vivos y los muertos / Iris, Alfaguara / Norte, Literatura Random House.

En français, sur l’œuvre d’Edmundo Paz Soldán : Tradition et modernité dans l’œuvre de Edmundo Paz Soldán, ouvrage collectif, Presses de l’Université d’Angers, 2010.

MOTS CLES : BOLIVIE / MEXIQUE / ETATS-UNIS / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org