CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs, puis pour Appelez-moi Cassandre. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans. Il vit à Buenos Aires.

Appelez-moi Cassandre

2019 / 2022

Dès les premières pages, on ne peut qu’être subjugués, éblouis. On est pris dans un tourbillon  dans lequel lieux et époques n’ont plus aucune réalité, aucune valeur matérielle. Rauli est un enfant, puis un adulte, jeune transgenre (à la fin des années 90, l’époque de l’action, on ne les appelait pas ainsi) élevé dans une petite ville cubaine que sa mère associe à sa sœur morte jusqu’à lui faire endosser des robes, puis soldat cubain en Angola, il n’est pas mort, mais sera tué, il le sait comme il connaît le sort de ses compagnons d’armes mais il n’en parle à personne. Comme Cassandre, dont il sait qu’il est non la réincarnation, mais qu’il est  Cassandre, il/elle garde pour lui/elle le secret de ce qui se produira.

Tout est limpide pourtant dans ce récit qui trouve ses racines dans un Homère dont les dieux ne seraient pas que ceux de l’Olympe mais que s’y ajouteraient les références chrétiennes et vaudoues, et aussi cette espèce de religion rajoutée par le castrisme : le marxisme-léninisme revisité par Fidel. Rauli/Cassandre a été élevé par un couple cabossé, la maîtresse du père, une Russe s’insinuant dans le foyer et éduquant le petit Rauli qui finit par accepter, malgré les écueils, sa particularité et a grandi mi-garçon, mi-fille pour la façade et fille dans un corps de garçon pour lui. À l’armée, les vexations ne manquent pas et, bien pire encore, il subit, « parce c’est comme ça ».

J’insiste, malgré le contexte (la mythologie, les religions qui  s’entremêlent, l’histoire contemporaine de Cuba), Marcial Gala a trouvé le ton juste pour conduire son lecteur sans lui imposer aucune pédanterie, aucune difficulté.

On a sous les yeux la vie « normale » dans une ville de province cubaine dans les années 70, la vie des soldats cubains près du front en Angola, avec un Raulito qui subit son destin : il n’est pas le « pédé », ce mot qu’il entend depuis ses plus jeunes années, la sexualité est hors de ses préoccupations et même de ses besoins, il est Cassandre et agit en plein XXème siècle comme elle aurait agi elle-même, elle sait son futur et celui des autres, sa famille ou les militaires qui  l’entourent, il/elle n’en dit rien, on sait pourquoi si on a lu Homère, mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour être ému par ce qu’exprime cet être mi-masculin, mi-féminin dont la force quasi divine est occultée par ses faiblesses purement humaines. Et ces faiblesses ne sont qu’illusion, car lui/elle voit l’invisible, l’insaisissable, l’infini : Hector et Ajax près de Napoléon au pied des pyramides, lui-même proche des orishás cubains. Rauli n’est que le dépositaire éphémère d’une éternité englobant le tout.

À Cuba, l’enfant chétif est la proie des violences idiotes de ses petits camarades qui se croient virils, mollement défendu par les institutrices et poussé à la féminité par sa mère. En Angola, il est la risée de beaucoup de soldats de son régiment, pas de tous, et la victime ambiguë de son capitaine, des jours, des semaines plus tôt, il voit se réaliser la mort violente de ces militaires qui sont ses compagnons. Il vit ce que lui a imposé le sort, peut-être les dieux.

J’ajouterai que cet immense roman est la démonstration évidente que l’idée de « réalisme magique » (j’avoue n’avoir jamais bien compris le sens de ces deux mots accolés en dehors d’une regrettable réduction, d’un rétrécissement de leurs sens cumulés) est absolument vaine : ce roman, comme beaucoup d’autres ainsi qualifiés, ne supporte pas d’entrer dans une case, quelle qu’elle soit : il est, ils sont, un jaillissement impressionnant d’images, d’idées, un torrent de sensations pour les personnages et pour les lecteurs. Un plaisir sensoriel et intellectuel qui ne s’épuise que parce qu’il a une fin, la page 277 ici.

Appelez-moi Cassandre est un drame très accessible aux lecteurs mais dont l’absolu dépasse les personnages.

Appelez-moi Cassandre, traduit de l’espagnol (Cuba) par François-, Michel Durazzo, éd. Zulma.

Marcial Gala en espagnol : Llámenme Casandra, ed. Arte gráfico, Buenos Aires / La catedral de los negros, ed. Corregidor, Buenos Aires.

Marcial Gala en français : La cathédrale des Noirs, ed. Belleville éditions.

MTS CLES : CUBA / HISTOIRE / GUERRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / MYTHOLOGIE / VIOLENCE / RELIGIONS / EDITIONS ZULMA.

On peut aussi lire ma chronique publiée sur AnnA le 25 octobre 2021 sur un autre roman de Marcial Gala La cathédrale des Noirs :

CHRONIQUES

FRANZOBEL

AUTRICHE / CUBA / ESPAGNE

Franzobel (Franz Stefan Griebl) est né en Haute Autriche en 1967. Après des études d’allemand et d’histoire, il se consacre à la littérature. Il est l’auteur prolifique d’une quarantaine de romans et de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre. Il vit à Vienne.

Toute une expédition

Ferdinand Desoto, inspiré par les Cortés et autres Pizarro qui l’ont précédé, souhaite trouver la gloire et la fortune en dirigeant une expédition quelque part, peu importe où, sur les territoires encore vierges d’Amérique pas encore latine. L’écrivain autrichien Franzobel reprend cette épopée pas plus glorieuse que ça dans ses détails : on voit de près les membres de l’aventure, leur passé, de brefs épisodes sur la cour de Charles Quint ou sur une Séville bouillonnante.

Franzobel n’a pas voulu présenter un récit historique rigoureux : la forme de puzzle peut paraître souvent un peu confuse, comme les allers-retours entre plusieurs moments de l’action, sans des repères nets, temporels ou géographiques. Il faut aussi accepter les anachronismes assumés (on parle par exemple de convoyeurs de fonds sous le règne de notre Henri III), souvent drôles mais parfois inutiles. C’est une fresque qu’on pourrait presque qualifier de baroque qui se déploie, avec les villes médiévales et leurs voyous, les prêtres, les petits et les grands nobles.

Desoto avait participé avec Pizarro à la conquête de l’empire inca. Il n’a qu’un désir, imiter Pizarro, en mieux si possible, n’importe où il resterait des terres à prendre. Ce sera finalement la Floride et le sud de ce qui est actuellement les États-Unis. Parmi les faits historiques avérés (d’autres sont parfaitement farfelus), on découvre le sérieux avec lequel la Couronne espagnole contrôle le départ des navires pour les Indes : tout est vérifié, gens, provisions de bouche ou contrebande éventuelle. Pour les faits imaginés ou créés par le narrateur, il faut se dire et se répéter que l’auteur a voulu une fiction divertissante et que la réalité historique, les faits, ne sont qu’un élément du roman. Au lecteur d’aller vérifier ensuite, s’il le souhaite, ce qui est bien arrivé et ce qui ne s’est jamais produit, qui aurait pu se produire…

Si l’on accepte la lenteur de l’action (l’expédition elle-même commence vraiment en quittant la Havane, et c’est page 250), si l’on accepte ces chocs temporels et culturels (on croise sur les navires aussi bien Ikea que l’ombre de Marylin Monroe), si l’on veut bien rester sceptiques par rapport aux réalités historiques, on prendra un certain plaisir, un peu adolescent, à rêver d’aventures au soleil, on sourira des portraits souvent ironiques des participants, on se laissera porter par une imagination qui se plaît à sortir des normes traditionnelles.

Toute une expédition, traduit de l’allemand (autrichien) par Olivier Mannoni, éd. Flammarion, 450 p., 22,90 €.

MOTS CLES : AUTRICHE / CUBA / ETATS-UNIS / HISTOIRE / HUMOUR / AVENTURES / EDITIONS FLAMMARION.

CHRONIQUES

Antón ARRUFAT

CUBA

Antón Arrufat est né à Santiago de Cuba en 1935, il vit à La Havane. Académicien, il est l’auteur de poésie, de théâtre, d’essais et de romans.

Fracture et autres histoires

Fractura y otras historias

2015 / 2022

Celui qui fréquente ou même ne connaît qu’un peu les histoires racontées par des Cubains sera probablement surpris par la retenue, le classicisme de ces nouvelles d’Antón Arrufat. Dans certaines, il se penche sur le sens d’unmot, nuance sa première idée, la compare avec une autre plus ancienne, avec un souvenir (Le coffre et la clé, aux résonances proustiennes).

Un autre étonnement, sûrement, sera la neutralité des narrateurs successifs (de l’auteur ?) par rapport au contexte dans lequel ils se meuvent. Peut-être est-ce la conséquence des relations pas toujours cordiales qu’il a entretenues, comme beaucoup d’autres créateurs cubains, avec le régime, il en parle librement dans l’interview qui suit les textes. Dans certaines nouvelles, on sait qu’on est à La Havane, à Santiago ou à l’île des Pins, une Cuba qui est hors du temps. Les allusions ou les citations ne manquent pas (Le Blanc, par exemple), une femme de lettres suédoise du XIXème siècle, André Gide ou l’Argentin Martínez Estrada (1895 – 1964), elles ne sont pas vraiment contemporaines et Antón Arrufat avoue au passage se sentir « quelque peu anachronique en notre temps ».

Ce qui frappe aussi dans la lecture de ces textes de longueur très variée (entre une demi-page et plus de cinquante), c’est l’extrême sobriété du style qui va parfois jusqu’à la sécheresse. C’est plus que rare à Cuba !

On peut donc souligner ce paradoxe : l’originalité d’Antón Arrufat, à travers ces dix récits réside dans son respect des règles européennes. La sensibilité est bien là, comme une vision distanciée mais critique d’une société encore très ancrée dans des traditions d’avant la Révolution. Antón Arrufat semble être resté en marge, bien qu’il ait été en butte à une certaine censure.

La présentation liminaire et l’interview finale sont un complément indispensable (Antón Arrufat n’est pas connu en France, cette publication corrigera ce manque). L’auteur accepte de se livrer, l’homme aussi, un petit peu dans un dialogue détendu et franc.

Fracture et autres histoires / Fractura y otras historias, édition et traduction (de l’espagnol (Cuba)) de Marc Sagaert, éd. L’Atinoir, 293 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

L’eau de toutes parts

2019 / 2022

Dès les premières lignes de ce recueil d’essais de Leonardo Padura, on est pris par ce qui est une constante chez lui : la profondeur de la pensée qui n’empêche jamais l’absence de toute grandiloquence de l’expression. J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion – et à chaque fois le plaisir – d’interviewer Leonardo Padura, en public ou dans l’intimité du bureau d’Anne-Marie Métailié, son éditrice, et à chaque fois j’ai été frappé par sa capacité à aller immédiatement au fond des choses. Il fait partie de ces personnalités qui, pour répondre à une question souvent banale, donnent en quelques secondes une réponse qui va à l’essentiel, ces personnalités qui trouvent le mot qui méritait d’être retenu.

Une autre caractéristique de Leonardo Padura est son humanité qu’on retrouve aussi bien dans son rapport à l’autre en ville (il veut en permanence nous faire croire que l’autre est plus important que lui), que par rapport à ses personnages : on peut chercher dans ses œuvres de fiction un homme et encore moins une femme qui soit haïssable, les moins fréquentables conservent une part d’humanité.

Quand on s’éloigne de la fiction pour entrer dans la chronique, ce qui est le cas avec L’eau de toutes parts, Il garde ces qualités qu’on connaît bien, la justesse des idées, l’honnêteté intellectuelle (si rare quand on parle de Cuba), la fluidité des phrases (jamais de jargon pseudo intellectuel ou politisé) et toujours cette humanité déjà évoquée. La Havane vit devant nous avec ses bruits et ses odeurs, ses effondrements et sa grandeur encore présente malgré tout.

Il faut aussi souligner l’indépendance d’esprit qu’a toujours pratiqué Leonardo Padura. On ne trouvera dans toute son œuvre, et ici en particulier, aucune trace de complaisance envers le régime, une forme d’objectivité que lui ont parfois reproché certains commentateurs de mauvaise foi, aveuglés par leur haine du régime : si on est honnête, on peut parfaitement rester lucide, c’est-à-dire remarquer ce qui est positif comme ce qui est négatif. L’eau de toutes parts en est une preuve de plus et une belle leçon pour les porteurs d’œillères.

Plusieurs des chroniques (écrites à l’origine entre 2001 et 2018) révèlent des secrets connus seulement des Cubains, comme par exemple l’importance du baseball dans l’histoire cubaine, il s’est imposé au XIXème siècle par opposition à l’Espagne encore dominante, des secrets plus personnels aussi, sur l’absence de vocation littéraire de Leonardo, au départ. D’autres textes reviennent sur les processus de la création d’un roman. Tous sont passionnants, surtout si l’on a lu les romans en question. Celui intitulé Le roman qui n’a pas été écrit est en cela magistral, il reprend, toujours avec les deux caractéristiques principales chez Padura, la profondeur dans la simplicité et l’honnêteté, la préparation et la rédaction de ce qui est probablement son chef d’œuvre,  L’homme qui aimait les chiens. Ce faisant, c’est un second roman qu’il nous fait lire, une somme de mystères, pas tous résolus, des coïncidences incroyables qui se sont bien manifestées, de l’obscurité, de la générosité de personnes en marge de la vie et de la mort de l’assassin de Trotski.

Ce n’est pas pour nous étonner, Leonardo Padura se révèle ici comme un excellent essayiste. Comme pour sa vision de  Cuba depuis la Révolution, il est capable d’être à la fois impliqué directement et suffisamment extérieur pour communiquer une vision équilibrée de son île ou, ici, de la littérature cubaine.

L’eau de toutes parts, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 400 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : Aguas por todas partes, ed. Tusquets, l’éditeur espagnol des autres œuvres.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETE / LITT2RATURE / CREATION / EDITIONS METAILIE.

Leonardo Padura évoque à plusieurs reprises le nom d’Antón Arrufat, écrivain connu très peu connu en France. Ça tombe bien, les éditions L’Atinoir publient (en version bilingue) une première traduction en français de cet auteur : Fracture et autres histoires / Fracturas y otras historias. Rendez-vous sur AnnA vendredi prochain pour une chronique !

Et, à propos de Leonardo Padura c’est peut-être l’occasion de lire ou de relire un de ses romans, par exemple :

CHRONIQUES

Reinaldo ARENAS

CUBA / ETATS-UNIS

Reinaldo Arenas est né à Holguín en 1943. Après avoir soutenu la Révolution castriste, il se sent menacé par le régime à cause de son homosexualité. Il quitte Cuba en 1980 et s’installe à New York où il se suicide, en 1990, abandonnant sa lutte contre le sida.

Le portier

1987 / 1988 / 2021

Juan, 27 ans, a fui Cuba dix ans plus tôt, à la fin des années 1970, il a atterri à Manhattan où il est portier d’un immeuble, ce qui lui ouvre l’accès non aux appartements, mais à l’intimité de chaque occupant. Il est lui-même observé par un mystérieux narrateur (qui ne semble pas unique) qui dit avoir favorisé son poste et qui nous raconte(nt) tout.

Les habitants de l’immeuble sont tous… disons originaux, par exemple un inventeur qui utilise son propre corps pour tester des projets si révolutionnaires qu’il n’y survivra pas, un homme mûr qui tente de faire naître l’empathie universelle en offrant une avalanche de bonbons qu’il offre à tire larigot, une éminente professeure communiste et castriste. Juan observe et subit, il voudrait tant convaincre chacun d’eux, tous, de bien vouloir l’écouter leur exposer sa théorie, une théorie métaphysique : il connaît le chemin qu’il appelle la porte, vers un univers meilleur.

On peut se laisser prendre au piège tendu par un Reinaldo Arenas, qui savait que sa fin était proche et qui, d’une certaine façon, s’est lâché dans cette œuvre ultime, qui a ouvert les vannes au grotesque, à  la farce débridée qui montre un millionnaire se levant à l’aube pour pêcher des piécettes égarées dans les caniveaux et les égouts. L’autre face du roman est bien plus sombre : comment se créer un accès à ce qui sera – ou ne sera pas – quand nous aurons cessé d’exister. Inutile d’en dire davantage, chaque lecteur se fera sa propre lecture de ce roman étrange, étrangement drôle, alors que toute l’œuvre de Reinaldo Arenas qui l’a précédé est d’une noirceur absolue.

Ces personnages, ces scènes  comiques, qui dérivent vers une espèce de jeu de massacre, avec des animaux bien plus sages que les humains, n’empêchent tout de même pas un retour vers cette désespérance caractéristique des écrits de Reinaldo Arenas. On peut dire qu’on rit autour d’horreurs, la plus sombre étant la mort, toujours présente, la plupart du temps sous forme de menace.

Fable écologique, satire politique, traité philosophique, farce animalière, on demeure pourtant dans une certaine réalité new yorkaise, dans ce gratte-ciel habité par des femmes et des hommes, originaux certes, mais dont les réactions sont courantes, avarice, autoritarisme, égocentrisme, des gens comme vous et moi, non ? Seul le portier tranche, ouvert, attentif, modeste. Au centre de chaque partie de ce roman, des émotions reviennent, avec la liberté et la folie, un peu comme si elles étaient à la fois indissociables et incompatibles. Au lecteur de, peut-être, décider de ce qui lui convient le mieux.

Écrit en 1982, La fin d’un conte complète judicieusement ce Portier, ramenant le lecteur au  cœur d’une marche funèbre, celle, commune, du narrateur et de son ami qui, tous deux, ressemblent à Reinaldo Arenas.

Rééditer Le portier 33 ans après sa première publication en France est un témoignage de cette époque, qui semble lointaine, le trouble à Cuba, le crépuscule pour Reinaldo Arenas.

Le portier, traduit de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Rivages, 321 p., 21 €.

Reinaldo Arenas en espagnol : l’essentiel de son œuvre est disponible aux éditions Tusquets

Reinaldo Arenas a été publié en France aux éditions Actes Sud.

MOTS CLES : CUBA / ETATS-UNIS / SOCIETES / HUMOUR / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans.

La cathédrale des Noirs

2012 / 2021

Que faire, quand on n’a qu’un vélo minable et qu’on veut passer au scooter, si on vit dans un quartier misérable de Cienfuegos à Cuba ? Ricardo Mora Gutiérrez, appelé le Gringo, a la solution, qu’il reprendra quand il voudra monter d’un cran et s’acheter une moto : trouver un gogo, l’estourbir pour lui voler l’argent apporté pour la vente et faire disparaître le corps… en le faisant passer pour du filet de bœuf et vendre les morceaux consommables, mais dans un autre quartier, dignité oblige ! Le Gringo est un des habitants de cette zone urbaine, une des voix qui s’entrecroisent et qui forment le récit : mères débordées, ados dans un équilibre précaire, et une famille de religieux venus d’ailleurs, les Stuart, des Noirs comme tout le monde par ici, avec un père prêtre qui veut édifier un temple monumental qui rivalisera et dépassera la cathédrale catholique.

Où se trouve la racine du Mal ? Marcial Gala se garde bien de donner des réponses, mais poser la question sous une forme multiple ouvre un abyme qui est au centre du roman. Les êtres, tous, se débattent, luttent avec et contre leurs démons, une enfance ratée, un besoin d’argent, un besoin de gloire, de puissance ou, plus simplement, le désir d’être reconnu.

Ce roman est un tourbillon : comme une spirale de monologues qui s’enroulent, tantôt en parallèle, tantôt se recoupant, un vertige se crée, les époques s’inversent parfois, la vie est mouvement et désordre, encore plus dans un lieu comme Cuba (ça pourrait être aussi Haïti), vertige qui ne nuit pas à la compréhension mais qui nous plonge dans la réalité d’un espace réduit et contradictoire.

En dehors de rares exceptions (Leonardo Padura), la littérature cubaine actuelle est prolétaire, Balzac est bien loin. C’est normal dans un pays où tout le nécessaire manque où, pour gagner quelques pesos ou, si on le peut – miracle – quelques dollars, on est disposé ou contraint de tout accepter. La cathédrale des noirs est un bon exemple, avec ses personnages à la dérive mais qui luttent, qu’on trouve souvent entre deux séjours en prison, des femmes et des hommes qui ne cessent de se poser des questions sur eux-mêmes, leur personnalité, les fantômes qui leur rendent visite, la place de chacun par rapport à la couleur de leur peau ou leur sexualité. Le parcours hasardeux d’un des personnages, qui a quitté l’île en bateau n’est pas plus favorable que la stagnation des autres, ceux qui sont restés.

Et, pendant ce temps, la cathédrale se construit, la nouvelle congrégation s’affirme, se développe silencieusement au milieu du tumulte.

Dans ce roman choral, la nature des personnages, un peu brumeuse dans les premières pages, devient de plus en plus claire pour le lecteur, Marcial Gala pointe un échec de plus du régime castriste, cela devient évident quand un vieil instituteur fait le bilan de sa vie, qui se résume par une question : « Tous ces efforts pour les instruire valaient-ils la peine ? »

La cathédrale des Noirs, traduit de l’espagnol (Cuba) par Maïra Muchnick, Belleville éditions, 238 p., 19 €.

Marcial Gala en espagnol : La Catedral de los Negros / Sentada en su verde limón / Rocanrol, ed. Corregidor, Buenos Aires.

MOTS CLES : CUBA / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BELLEVILLE.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Poussière dans le vent

2020/2021

Un nouveau roman de Leonardo Padura, c’est en soi un événement. Quand on sait qu’il est plutôt long (640 pages), que son sujet principal est la diaspora cubaine et qu’il se situe entre les années 1990 et un passé très récent pour nous, on se doute qu’il s’agit d’une grande œuvre, et on ne se trompe pas.

Tout se passe autour des membres de ce qu’ils nomment eux-mêmes El Clan, une dizaine d’amis à toute épreuve qui se retrouvent en 1990 autour de Clara dont on fête l’anniversaire. Ce sera leur dernière rencontre commune. Un drame va se produire, mettant fin au groupe. Désormais, chacun vivra sa propre destinée, les uns restant à La Havane, d’autres s’installant aux États-Unis, dans le Sud, le Nord ou à Porto Rico, d’autres encore en Europe.

Les années 90 ont été, on le sait, tragiques pour les Cubains, tout manquant, nourriture, papier, matériel pour les artistes, l’espionnage officiel, même entre amis (y avait-il une taupe à l’intérieur du Clan ?), le formatage des esprits étant devenus universels, avec les ravages psychologiques qui découlaient sur chaque Cubain.

La longueur du roman, le nombre de personnages, un nombre parfait pour permettre la variété des réactions, tout cela fait ressortir toutes les nuances des réactions qu’ont dû avoir les Cubains qui ont vécu ces terribles années de la « Période spéciale », les blessures communes, les blessures individuelles, les blessures parfois assez vite cicatrisées (on ne trouve jamais de misérabilisme chez Padura), les blessures le plus souvent inguérissables. Et Leonardo est bien placé pour en parler, il les a passées à Cuba, ces années-là. Il est resté en contact avec des proches qui étaient partis.

Grâce à l’étendue de temps et de l’espace dans le roman, il peut se prêter à toutes les options qu’ont eues ses personnages, celui qui renonce, celui qui se bat, celui qui tient bon, celui qui se désespère de façon stérile (quoique cela soit toujours très rare chez lui !), celui qui évolue surtout et celui qui garde son mystère pour penser échapper à soi-même.

Leonardo Padura fait naître et entretient un souffle universel sur ses personnages qui ne sont pourtant que des êtres humains : ils se posent constamment des questions sur les religions, la recherche de soi, beaucoup de questions fondamentales sur l’évolution du monde en ce début du XXIème siècle, une perte du spirituel entamée bien avant mais qui s’accentue, c’est bien la lutte de l’individu contre les sociétés et, comme souvent chez lui, le refus, noble et salutaire, de décider ce qu’il faut penser, d’imposer ce qui est bon ou mauvais, en dehors de certaines évidences. La réalité est bien trop complexe si l’on veut rester honnête.

Appliquée à Cuba, cette volonté, jamais démentie chez Leonardo Padura, propose une vision saine de son île qu’il aime tant, malgré tout. Jamais il ne s’agit de même suggérer que ceux-ci sont les bons et ceux-là les mauvais ou les méchants. Il s’agit de montrer : voilà ce qui s’est passé, ce qui se passe. Il l’a vécu au jour le jour, il peut le raconter. Les radicaux des deux bords se retrouvent en déroute face à la nullité de leur vision partisane, théorique et abstraite. Il ne cache rien, ni le manque de tout y compris dans les hôpitaux, qui était pourtant une des fiertés du régime, ni la bureaucratie étouffante, ni les restes, encore présents, d’un vague racisme encore réel, ni l’énergie du peuple qui survit, ni les sursauts d’optimisme.

Leonardo Padura met en jeu toute son expérience pour construire ce roman choral, roman total : le romanesque avec, au centre une maternité aux origines problématiques, le polar, avec une enquête sur des relations elles aussi problématiques et des relents d’espionnage, l’histoire, celle de Cuba et de ses relations avec le voisin du Nord, problématiques depuis une éternité. Il domine tout cela avec sa puissance, son humanité et son honnêteté, achevant une fresque qui jamais ne perd de son intensité. Cette honnêteté, que personne n’a jamais songé à mettre en doute, ce qui, quand on aborde Cuba au XXème siècle est tout à fait exceptionnel, unique même.

Avec Poussière dans le vent (titre emprunté à Kansas, Dust in the wind), décidément, on peut redire une fois de plus que personne ne parle aussi justement de Cuba.

Poussière dans le vent, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 640 p., 24,20 €.

Leonardo Padura en espagnol : Como polvo en el viento, ed. Tusquets, l’éditeur de tous les titres de Leonardo Padura en espagnol.

En France l’éditrice de Leonardo Padura est Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE

Au moment où ce grand roman sort dans sa traduction française et où Cuba connaît à nouveau des troubles politiques, Leonardo Padura et d’autres intellectuels cubains sont la cible de campagnes menées par des Cubains qui ont quitté leur pays depuis longtemps, campagnes qui ressemblent aux piètres règlements de comptes des cancres envers les meilleurs de la classe, Poussière dans le vent mérite encore davantage l’attention des lecteurs du monde entier.

CHRONIQUES

Salim BACHI

FRANCE / CUBA

Salim Bachi est né à Alger en 1971. Il vit à Paris. Lauréat de plusieurs prix importants, il a publié une dizaine de romans.

La peau des nuits cubaines

2021

Un cinéaste français d’origine maghrébine, est venu à Cuba pour y tourner un documentaire et apprendre à connaître de l’intérieur l’île attirante et méconnue. Ce qu’il voit, ce qu’il filme, est très éloigné de l’image touristique, le Vedado, ses piscines et ses hôtels e luxe. C’est Chaytan, un Iranien exilé, qui l’accompagne, le loge et lui fait partager à la fois ses problèmes, très personnels, les décors quotidiens et la sensualité qui est une des caractéristiques cubaines.

Une succession de beautés diverses inspire le cinéaste qu’il intègre à ses prises de vues : un espace de nature en pleine ville, une jolie fille, un coin de rue. Difficile d’imaginer à qui ressemblera son documentaire, mais il n’est pas douteux qu’il donnera une idée juste de Cuba, au même titre que le roman qui nous fait voyager hors des circuits habituels (et le plus  souvent frelatés), qui nous laisse écouter des Iraniens installés temporairement là mais qui ont assez de clairvoyance pour dire au Français les contradictions de ce lieu et de cette époque qui créent cette vérité multiple si difficile à commenter de façon rationnelle, ne disons pas objective.

La Havane, Cienfuegos, les rues sales et les gens joyeux, ce séjour, parenthèse dans la vie qui semble morne du cinéaste, lui donne l’occasion d’une remise en cause personnelle sur sa conception de l’amour en particulier, ce qui n’empêche pas les brèves rencontres… Ambiance cubaine.

Les décors urbains, anciens palais coloniaux envahis par des arbres qui poussent dans leurs patios et font s’effondrer des murs, sont à l’image des habitants dont les vies sont un mélange de vie luxuriante et de ruine psychique. Le film qui en train de naître sera fidèle à cette ambiance avec, aussi, une nuance désespérée.

Est-ce la sensualité exubérante des filles et des femmes, le climat tropical ou l’atmosphère ? Le cinéaste est bien tombé sous le charme vénéneux de cette Havane miséreuse, colorée et rythmée de musiques, toujours et partout. Est-ce un moment de paradis perdu pour lui, avec cette nature vivace qui renaît en lui, ou un cauchemar de folies qui ont envahi toutes les vies, avec antidépresseurs et sexualité débridée ? Ne serait-ce pas finalement un « grand purgatoire de solitudes » ?

La peau des nuits cubaines, éd. Gallimard, 153 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / SEXE / EDITIONS GALLIMARD.

ROMAN CUBAIN, V.O.

LeonardoPADURA

CUBA

Leonado Padura est né à La Havane, dans le quartier de Mantilla qu’il habite toujours. Après des études de Lettres et quelques années comme journaliste, il commence à écrire des romans, policiers avec le personnage de Mario Conde, puis des romans plus ambitieux.

Como polvo en el viento

2020

Un nouveau roman de Leonardo Padura, c’est en soi un événement. Quand on sait qu’il est plutôt long (620 pages), que son sujet principal est la diaspora cubaine et qu’il se situe entre les années 1990 et un passé très récent pour nous, on se doute qu’il s’agit d’une grande œuvre, et on ne se trompe pas.

Tout se passe autour des membres de ce qu’ils nomment eux-mêmes El Clan, une dizaine d’amis à toute épreuve qui se retrouvent en 1990 autour de Clara dont on fête l’anniversaire. Ce sera leur dernière rencontre commune. Un drame va se produire, mettant fin au groupe. Désormais, chacun vivra sa propre destinée, les uns restant à La Havane, d’autres s’installant aux États-Unis, dans le Sud, le Nord ou à Porto Rico, d’autres encore en Europe.

Les années 90 ont été, on le sait, tragiques pour les Cubains, tout manquant, nourriture, papier, matériel pour les artistes, l’espionnage officiel, même entre amis (y avait-il une taupe à l’intérieur du Clan ?), le formatage des esprits étant devenus universels, avec les ravages psychologiques qui découlaient, sur chaque Cubain.

La longueur du roman, le nombre de personnages, un nombre parfait pour permettre la variété des réactions, tout cela fait ressortir toutes les nuances des réactions qu’ont dû avoir les Cubains qui ont vécu ces terribles années de la « Période spéciale », les blessures communes, les blessures individuelles, les blessures parfois assez vite cicatrisées (on ne trouve jamais de misérabilisme chez Padura), les blessures le plus souvent inguérissables. Et Leonardo est bien placé pour en parler, il les a passées à Cuba, ces années-là. Il est resté en contact avec des proches qui étaient partis.

Grâce à l’étendue de temps et de l’espace dans le roman, il peut se prêter à toutes les options qu’ont eues ses personnages, celui qui renonce, celui qui se bat, celui qui tient bon, celui qui se désespère de façon stérile (quoique cela soit toujours très rare chez lui !), celui qui évolue surtout et celui qui garde son mystère pour penser échapper à soi-même.

Leonardo Padura fait naître et entretient un souffle universel sur ses personnages qui ne sont pourtant que des êtres humains : ils se posent constamment des questions sur les religions, la recherche de soi, beaucoup de questions fondamentales sur l’évolution du monde en ce début du XXIème siècle, une perte du spirituel entamée bien avant mais qui s’accentue, c’est bien la lutte de l’individu contre les sociétés et, comme souvent chez lui, le refus, noble et salutaire, de décider ce qu’il faut penser, d’imposer ce qui est bon ou mauvais, en dehors de certaines évidences. La réalité est bien trop complexe si l’on veut rester honnête.

Appliquée à Cuba, cette volonté, jamais démentie chez Leonardo Padura, propose une vision saine de son île qu’il aime tant, malgré tout. Jamais il ne s’agit de même suggérer que ceux-ci sont les bons et ceux-là les mauvais ou les méchants. Il s’agit de montrer : voilà ce qui s’est passé, ce qui se passe. Il l’a vécu au jour le jour, il peut le raconter. Les radicaux des deux bords se retrouvent en déroute face à la nullité de leur vision partisane, théorique et abstraite. Il ne cache rien, ni le manque de tout y compris dans les hôpitaux, qui était pourtant une des fiertés du régime, ni la bureaucratie étouffante, ni les restes, encore présents, d’un vague racisme encore réel, ni l’énergie du peuple qui survit, ni les sursauts d’optimisme.

Leonardo Padura met en jeu toute son expérience pour construire ce roman choral, roman total : le romanesque avec, au centre une maternité aux origines problématiques, le polar, avec une enquête sur des relations elles aussi problématiques et des relents d’espionnage, l’histoire, celle de Cuba et de ses relations avec le voisin du Nord, problématiques depuis une éternité. Il domine tout cela avec sa puissance, son humanité et son honnêteté, achevant une fresque qui jamais ne perd de son intensité. Cette honnêteté, que personne n’a jamais songé à mettre en doute, ce qui, quand on aborde Cuba au XXème siècle est tout à fait exceptionnel, unique même.

Avec Como polvo en el viento (titre emprunté à Kansas, Dust in the wind), décidément, on peut redire une fois de plus que personne ne parle aussi justement de Cuba.

Como polvo en el viento, ed. Tusquets, 672 p.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS TUSQUETS

La traduction en français sera dans les librairies le 20 août (éditions Métailié bien sûr) !

CHRONIQUES

Laurent BÉNÉGUI

FRANCE / CUBA

Laurent Bénégui est né à Paris en 1959. Il est romancier, scénariste pour la télévision et le cinéma et réalisateur.

Retour à Cuba

2021

Un grand-père béarnais, gazé dans les tranchées de la guerre de 1914, qui va s’installer à Cuba, un père né à Cuba qu’il devra quitter quand la révolution confisque les propriétés et une terrible dispute familiale, en 1979, qui, en France, en finira définitivement avec l’unité familiale. Pas définitivement, car Laurent, absent le jour de la rupture et ignorant ce qui s’est vraiment passé, est amené tout à fait par hasard à se plonger dans l’histoire de sa famille éparpillée.

Laurent Bénégui se décide donc à renouer des liens rompus depuis quarante ans, et cela se réalise mieux que ce qu’il aurait pu craindre. Une tante âgée lui raconte volontiers les débuts difficiles de la plantation de café, dans l’Oriente, sur la Sierra Maestra, dans la région de Guantánamo. Elle avait été achetée au début du XXème siècle, confiée à des gérants peu compétents ou peu honnêtes, puis reprise par son mari et par elle dix ans avant la révolution.

Le cafetal qui avait appartenu à la famille Bénégui reprend vie sous nos yeux. À force de travail, les Bénégui sont prospères, ce n’est pas une richesse énorme, mais ils peuvent être fiers des fruits de leurs efforts. Puis éclate la révolution, qui nous est expliquée par des victimes, c’est le mot : assez vite on les prive de la propriété. Ce qu’ont ressenti ces personnes est bien une injustice, ils n’avaient rien à voir avec les grands patrons des distilleries ou des fabriques de cigares, encore moins avec les mafieux nord-américains qui régnaient sur La Havane. Leur sort ressemble beaucoup à celui des pieds-noirs d’Afrique du Nord.

Sur Cuba, on a rarement entendu l’autre version des mois qui ont suivi la révolution, elle ne manque pourtant pas d’intérêt et ne cherche pas l’objectivité, si tant est que la notion puisse exister.

Avant la rupture de 1979, la grande famille (le premier des aïeux cités a eu quand même 18 enfants) est relativement unie malgré le manque de dialogues. C’est l’histoire (la Grande Guerre, la Révolution castriste) qui a fait son histoire, allers et retours entre le Béarn et Guantánamo, fortunes plus ou moins solides des uns et des autres, jalousies et indifférences, ces dernières ayant causé un silence de plusieurs décennies sur des aspects de certains proches, que Laurent Bénégui découvre grâce aux récits des membres les plus âgés encore vivants.

Cela devient une enquête à suspense qui marie la politique et l’histoire internationale, trois générations de Français qui vivent un pied sur chaque continent, n’appartiennent vraiment ni à l’Amérique ni à l’Europe, certains étant enterrés à Cuba, d’autres dans le Béarn. Au centre, un descendant, l’auteur n’ayant plus de lien direct avec les Antilles mais ressentant plus que de la curiosité, une véritable attirance pour ce qui est une des terres de ses ancêtres, qu’il nous fait partager généreusement. Sa générosité consiste à ne rien cacher, y compris les côtés moins reluisants de cette saga : l’argent, moteur de toute action, qui peut conduire à des trafics (beaucoup de dollars détournés) et à un aveuglement ou plutôt une méconnaissance – compréhensible – sur ce qu’a été l’histoire cubaine de tout le XXème siècle.

On découvre et on comprend beaucoup de choses en lisant cet attachant Retour à Cuba : surtout ce qu’ont vécu, ce qu’ont ressenti les petits propriétaires, surtout s’ils n’étaient pas cubains et qu’ils n’avaient pas eu l’occasion, ni la volonté, de s’adapter au pays nouveau. Cette vision, qu’on ne peut pas leur reprocher, est à mettre en parallèle avec celle, par exemple de Leonardo Padura, le grand romancier qui vit toujours à La Havane et qui analyse avec une distance remarquable l’évolution de ce pays qu’il aime profondément, malgré tout.

Retour à Cuba, éd. Julliard, 308 p., 22€.

MOTS CLES : FRANCE / CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS JULLIARD.

Il est évidemment intéressant de prolonger cette lecture et de lire ou relire par exemple Les trois frères Castro d’Eduardo Manet ( Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2018/12/19/eduardo-manet/) ou L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2019/01/31/leonardo-padura-2/), en attendant le prochain : Como polvo en el viento , (traduction prévue pour l’automne prochain), sur l’exil des Cubains à travers le monde.