CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel LINK

ARGENTINE

Daniel Link est né en 1959 à Córdoba. Il enseigne la littérature dans plusieurs universités argentines. Il a publié, outre des poèmes et des pièces de théâtre, une quarantaine d’essais autour el la littérature.

Autobiographie d’un lecteur argentin

2016 / 2022

Oui, Daniel Link, enseignant, poète, essayiste, bref intellectuel argentin, écrit bien son autobiographie. Mais c’est une autobiographie très originale, centrée sur la lecture, le livre, les textes, lus, étudiés  ou écrits. Il a passé son enfance dans un quartier un peu perdu de Córdoba avant de résider à Buenos Aires, un quartier où, paradoxalement si l’on pense à l’avenir du petit garçon, les rues n’ont pas de nom, mais des numéros !

Des digressions philosophiques, autour de Michel Foucault par exemple, coupent l’histoire de l’évolution du jeune Daniel Link en l’enrichissant de considérations plus universelles. Ainsi est analysé le rapport d’hostilité entre l’école et les medias de masse : peut-on à la fois lire Sabato et regarder les feuilletons télé, qui ne s’appelaient pas encore séries ? Daniel le faisait bien, et nous ?

Le cheminement d’un adolescent vers la lecture est curieusement un acte intime que chacun partage pourtant, ce n’est pas une ligne droite, mais une ligne qui devient réseau, qui peut se retourner sur elle-même, dont on ne comprend la logique que bien plus tard, si on la comprend un jour.

En grandissant, en découvrant de nouveaux auteurs (Borges, au centre), le garçon donne à l’adulte l’occasion de revenir sur ces textes fondateurs pour lui et de les analyser. Et l’analyse de Daniel Link est éblouissante. C’est l’époque où l’Université argentine s’ouvre aux grands thèmes venus d’Europe. Ces passages de l’Autobiographie d’un lecteur argentin, qui ne sont pas destinés au « grand public » satisferont amplement les lecteurs, enseignants et étudiants ouverts à cette évolution des études littéraires.

Vient ensuite un moment de la vie de l’auteur, encore étudiant, où la lecture devient dangereuse : la dictature militaire sévit, des proches « disparaissent » et être pris en possession d’un livre « subversif » peut coûter la liberté ou la vie.

Une question revient, préoccupation de beaucoup d’intellectuels latino-américains : se considèrent-ils colonisés par les courants venus d’Europe, puis d’Amérique du Nord, ou est-il possible pour eux, après s’en être libérés, d’avoir une autonomie de pensée, d’analyse ? La réponse (affirmative) se trouve dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux.

C’est bien évident, Daniel Link se trouve au centre de ce livre, mais autour de lui, de ses idées sur la littérature, c’est tout l’univers culturel de Buenos Aires entre les années 70 et maintenant qu’il fait revivre pour nous, l’omniprésence de la dictature et de ses répressions, les luttes culturelles avec des rapports de force démesurés entre les différentes influences, les courants culturels qui faisaient tout pour exister et qui souvent y parvenaient tant bien que mal.

Un bilan général, sans fausse modestie, bilan d’une vie de lecteur, de penseur, d’intellectuel.

Autobiographie d’un lecteur argentin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Charlotte Lemoine, éd. Gallimard (coll. Arcades), 296 p., 18,50 €.

Daniel Link en espagnol : La lectura : una vida…, ed. Ampersand, Buenos Aires / Madrid.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / ESSAI / HISTOIRE / SOCIETE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Le frère allemand

2014 / 2016

Brillantissime ! Ce roman faussement autobiographique qui l’est quand même un peu, écrit par un homme qui, à 70 ans passés retrouve une extraordinaire fraîcheur pour évoquer des (ses ?) émois d’adolescent avec un entrain plein d’humour ou pour laisser pointer un désir presque inavouable d’être reconnu par un père impressionnant, sommité intellectuelle pris par ses lectures et ses rencontres avec tout ce que le Brésil des années 60 compte de créateurs. Le narrateur, ce Francisco de Hollander, délicatement, timidement, raconte ses failles et le choc de la découverte qui marque le début de son adolescence : avant de se marier au Brésil, le père, Sergio de Hollander, a eu un fils en Allemagne dont personne ne lui a jamais parlé.

Francisco n’ose confier ses doutes ni à sa mère ni à son unique frère, il pressent que le secret devrait rester intact. Il se met plutôt à échafauder des hypothèses sur ce demi-frère tout en vivant pleinement les précaires équilibres de l’adolescence : amours passagères, délinquance occasionnelle et toujours cette pesante impression de n’exister vraiment pour personne.

La virtuosité de Chico Buarque s’exprime totalement dans ce Frère allemand, toujours profond et léger à la fois. Il passe du rire au drame, des naïvetés du garçon qui se confie en toute innocence aux tortures de la dictature. Et puis il pratique quelques jeux de miroir en faisant vivre, ou revivre, une famille dont lui seul connaît les rapports avec la sienne, une famille dont le père est reconnu comme critique littéraire, pas comme historien, une famille qui s’appelle de Hollander, dont un fils est surnommé Ciccio.  Il ne s’agit pas de se demander ce qui est « vrai » et ce qui est inventé, cette vaine question qu’entendent à longueur de temps tous les romanciers et qui généralement les horripile. Non, ici c’est bien l’auteur lui-même qui fait de cette question sans réponse un jeu troublant et d’autant plus beau qu’il est  lui aussi complètement gratuit : le roman est un roman, il faut le prendre tel quel, même si, forcément, il nous arrive de nous demander si, peut-être…

Cette virtuosité est partout, dans un formidable brassage de thèmes (nazisme et condition juive, génie et désillusion des artistes, amour des livres et de la littérature, paternité et filiation, pour n’en citer que quelques uns) et un envoûtant brassage de styles : une prodigieuse mise en abyme non dénuée d’humour, par exemple quand le narrateur tente lamentablement de se faire passer pour le pianiste de João Gil, sans savoir que le chanteur n’utilise pas de pianos sur scène, cet épisode suivant de près une cruelle allusion aux camps de concentration nazis. Et par-dessus tout cela, cette virtuosité s’impose tout au long du récit dans le mélange d’invention et de réel, la note finale et quelques photos imposant le vertige qui a accompagné la lecture.

Et, niveau suprême, ce roman éblouissant est aussi un émouvant hommage de Chico Buarque de Holanda à Sergio Gunther, son demi-frère allemand qu’il n’a pas connu mais à qui il élève ce tombeau magnifique. Un Sergio Gunther qui, ironie de l’histoire, a été lui aussi un chanteur et un homme de télévision relativement connu en Allemagne de l’Est dans les années 60, celles où son demi-frère brésilien commençait à triompher.

Le frère allemand de Chico Buarque, traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich, éd. Gallimard, 269 p., 22,50 €.

Chico Buarque est publié au Brésil aux éd. Companhia das Letras, São Paulo.

Chico Buarque en français est publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / ALLEMAGNE / FAMILLE /L PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Budapest

2003 / 2005

La plupart du temps, on achète un roman si on a envie de lire une histoire, « avec un début, un milieu et une fin ». La démarche du lecteur est alors de s’attacher aux personnages et de suivre, avec plus ou moins d’enthousiasme, le déroulement de l’intrigue jusqu’au mot fin. Avec Chico Buarque, il vaut mieux procéder autrement. Peut-être parce que dans beaucoup de ses chansons ou dans ses comédie musicales, il raconte des histoires, lorsqu’il écrit des livres, il renonce à une trame narrative classique. Le personnage de Embrouille (publié en français en 1992) est peut-être poursuivi par un homme mystérieux (on ne saura jamais si sa crainte est fondée et, si elle l’est, pour quelles raisons on le pourchasse) et le récit nous montre des moments, parfois oniriques, parfois bien réels, de cette fuite. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas quand même une narration, c’est la continuité de l’action (ou le manque de continuité) qui peut surprendre. Même chose pour Court circuit (édition française, 1997), dans lequel l’ambiance est assez semblable, les personnages et les événements étant différents.

La grande nouveauté de Budapest par rapport aux deux premières œuvres, ce sont d’une part une grande profondeur des thèmes abordés et l’irruption du comique dans l’univers de Chico Buarque. L’humour était déjà là, mais discret, fugace. Il est ici partout. José Costa, le narrateur, nègre de profession, autrement dit écrivain anonyme, l’est aussi, indirectement, dans sa vie de tous les jours : il a par exemple un fils, qui est bien à lui, mais dont il est dépossédé par son épouse, avec laquelle il entretient des relations plutôt distantes. Toute son existence n’est pas vraiment à lui, à l’image des livres qu’il écrit sous le nom des autres. A l’occasion d’une étape imprévue en Hongrie à cause d’un problème technique, il est immobilisé quelques heures à Budapest et cet arrêt inopiné déclenche un enchaînement de révélations pour notre Brésilien qui, jusque là, avait une fâcheuse tendance à se complaire dans la banalité. Et la première de ces révélations est la langue, le hongrois, réputé comme l’une des langues les plus difficiles, qu’il va se faire un devoir d’apprivoiser, et finalement de dominer. Ce banal incident, la panne d’avion, va finir de dédoubler sa vie : une moitié en Europe, une moitié à Rio, les deux moitiés étant rigoureusement symétriques.

Pas de récit à proprement parler, mais une succession de scènes dont l’ensemble baigne dans une atmosphère à la fois assez mystérieuse et hyper-réaliste, qui est pour beaucoup à l’origine du charme émanant du roman. A travers ses allers-retours entre deux villes, deux femmes, deux pays, mais surtout deux langues, le personnage va progresser sur tous les plans, même si la fin laisse planer un doute sur l’optimisme de la morale.

Le lecteur n’a qu’à se laisser porter par ces images, ces changements de lieux et de moments et surtout par cet humour très subtil et toujours porteur de sens. Rien en effet n’est inutile dans ces 150 pages et l’auteur aborde en profondeur un bon nombre de sujets de réflexion autour du double, de la création, de l’identité collective et individuelle, des relations hommes-femmes ou parent-enfants. Encore mieux que dans ses deux premiers romans Chico Buarque maîtrise parfaitement ses effets et réussit exactement ce qu’il voulait faire : déconcerter tout en amusant et en donnant à réfléchir. Que demander de plus à un roman, en 2022 ?

Budapest, traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot, éd. Gallimard, 154 p., 13,90 €. et Folio, 8,90 €.

Chico Buarque en portugais : Budapeste, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

María GAINZA

María Gainza est née à Buenos Aires en 1975. Journaliste spécialisé en art, elle a publié son premier roman, El nervio óptico / Ma vie en peinture en 2014, suivi de La luz negra / La faussaire de Buenos Aires qui a été lauréat du prestigieux prix Sor Juana Inés de la Cruz.

Ma vie en peinture.

2014 / 2018

Dans ce premier ouvrage, María Gainza a voulu mêler sa vaste culture et des confidences plus personnelles, mettant en évidence son talent de conteuse. Le résultat, ce sont onze nouvelles, chacune à partir d’un tableau qui sert de base à une histoire, un morceau de la vie de l’auteure, le portrait d’un membre de sa famille ou d’un ami proche, qu’elle relie finement avec un véritable cours sur le tableau ou la vie du peintre. Une grande originalité faite de simplicité.

Le Gréco, Hubert Robert (le « peintre des ruines »), le Douanier Rousseau, Toulouse Lautrec et des artistes moins connus de ce côté de l’Atlantique sont au rendez-vous, sur un plan d’égalité, il ne s’agit pas de donner des bons  ou des mauvais points. Leurs œuvres sont la base des onze textes, à partir d’un tableau, dont María Gainza décrit les grandes lignes et des détails soigneusement choisis. Le tableau évoque un événement ou une personne dont elle fait le protagoniste principal de ce qui pourrait être une nouvelle.

L’art et l’intimité familiale se rejoignent quand elle évoque par exemple son oncle Marion, riche excentrique très doué pour apprécier les esthétiques nouvelles ‒ on est au début du XXème siècle ‒. Encore très jeune, il a l’autorisation de faire aménager son salon privé par le peintre catalan Josep Maria Sert qui, sans jamais traverser l’Atlantique, crée les plans de surfaces délirantes couvertes d’ « arlequins, de bouddhas et de travestis ». Près du peintre, sa femme, Misia, amie de Proust et de Bonnard, dont la vie fut, elle aussi, un roman que María Gainza se plaît à raconter.

Elle réussit de jolies correspondances inattendues et profondes, comme par exemple sa phobie de l’avion qui l’empêche d’aller voir à Saint Pétersbourg ou à New York quelques chefs d’œuvre, qu’elle rapproche de la montgolfière que le Douanier Rousseau a vu, émerveillé, survoler les lignes allemandes pour se poser à Paris en 1870 et qui apparaît dans d’autres décors sur quelques tableaux.

Elle va jusqu’à nous offrir des dialogues avec l’au-delà et des visites dans un fantastique directement en prise avec notre monde : est-elle le modèle de onze ans, peint en 1929 par Augusto Schiavoni, un peintre argentin peu connu en Europe mais exposé dans les musées à Buenos Aires ? Elle est persuadée, elle qui est née en 1975, d’être cette fillette qui aurait rencontré, dans une autre vie, le portraitiste à la mode des décennies plus tôt qui finit lui-même communiquant avec les morts et enfermé à l’asile.

Les remarques sur l’art, sobres et solides, apportent une lumière sur les peintures sans jamais être pesantes. La critique d’art fait entendre ses idées, et ses opinions sans concessions, qu’elles portent sur l’art, sur les artistes, sur des amis, des frères ou sur elle-même, sont prenantes : même sans connaître les tableaux (dont une reproduction pour la plupart figure dans le livre) et encore moins les personnes concernées, on est obligé de suivre María Gainza dans son univers, ou plutôt dans ses deux univers, la peinture qui est son métier et les gens dont elle a envie de nous  parler. Ces deux univers sont dans l’ensemble plutôt sombres malgré les couleurs des tableaux cités. Les dernières lignes de Ma vie en peinture révèleront la cause de cette douce noirceur.

                                                                                

Ma vie en peinture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 181 p., 18 €.

En espagnol : El nervio óptico, éd. Mansalva, Buenos Aires / ed. Anagrama, Barcelona.

MOTS CLES : ARGENTINE / ARTS / PEINTURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

On peut aussi lire ma chronique sur le deuxième roman de María Gainza, La faussaire de Buenos Aires, sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel GUEBEL

ARGENTINE

Daniel Guebel est né à Buenos Aires en 1956. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de recueils de nouvelles, de pièces de théâtre et de scénarios pour la télévision. El absoluto (L’absolu) a reçu en Argentine le Prix de l’Académie argentine et le Prix national de Littérature.

L’absolu

2016 / 2022

Qu’on se le dise ! La mondialisation, ou globalisation, ne règne pas que sur la finance, le commerce, l’industrie et la politique. Elle existe aussi en littérature. Les écrivains – latino-américains en particulier – voyagent à travers le monde, s’installent un temps ici ou là, ils écrivent sur tel ou tel pays européen, sur les États-Unis, parfois même sur leur propre pays ! Daniel Guebel est argentin, dans L’absolu, son pays natal n’aura qu’une place réduite et à la fin de notre lecture on pourra parler non de roman universel mais carrément cosmique, peut-être même immortel.

Si la (ou les) personne(s) qui se dit narrateur est fier de son héritage, Daniel Guebel est le parangon de l’auteur omniscient qui non seulement raconte les faits mais qui les crée, qui invente une réalité bien plus réelle que ce qu’on a pu lire – et croire – jusque là. Il domine tout, l’histoire européenne, la biographie d’un compositeur célèbre et méconnu, la psychologie de personnages historiques, une pincée de science fiction, tout vraiment ! Et il le fait dans un humour permanent qui évoluera vers la gravité et finira par s’effacer, un humour qui nous fait hausser les sourcils (étonnement et plaisir).

Alexandre Scriabine est l’axe de cette vaste saga : cinq générations gravitent autour de lui, Moi, le narrateur final étant le dernier maillon de sa famille inventée, comme sont inventées les aventures délirantes des aïeux de Moi. Daniel Guebel, omniscient, omnipotent, rigoleur, ne se refuse rien, et il a bien raison. Qui d’autre mêlerait dans un même épisode Ignace de Loyola, Lénine et Napoléon Bonaparte ? La pseudo-folie dont il se pare est maîtrisée, elle l’autorise à aller très en profondeur dans l’analyse de questions qui lui tiennent à cœur, la création et ses diverses facettes. Quand on voit, dans le premier épisode, l’arrière-arrière-grand-père de Moi inventer une technique de création musicale née de gémissements variés de femmes avec lesquelles il copule dans l’enthousiasme, c’est de la recherche de tout inventeur qu’il parle. À chaque aïeul son style, leur point commun est leur nécessité d’avancer vers l’inconnu. À chaque chapitre son style, parodie de roman d’aventures ou conte philosophique entre autres.

Résumons en quelques mots (quelle audace !) ce qui fut pour Moi le grand projet d’Alexandre Scriabine : sauver l’univers par sa musique. N’est-ce pas aussi le grand projet de Daniel Guebel ? Le compositeur a cherché pendant des années le groupement absolu, définitif, de notes qui formeraient l’aboutissement génial et rendrait le monde parfait. Cela commence avec l’accord mystique (Do-Fa # – Do / Mi – La – Ré), qui par ailleurs n’a pas provoqué autant d’effet que ce qu’il avait espéré. Question subsidiaire : la perfection absolue étant inatteignable, peut-on, au moyen de sons propagés dans l’espace, réaligner des planètes qui risquent de ne plus jouer leur rôle de planètes bien sages ? Cet exemple est à l’image de ce roman sérieux (thèmes scientifiques, histoire de l’Europe, paternité et filiation, place fondamentale de la musique et bien plus) et complètement fou, ouvrage gigantesque par ses focalisations successives, d’un humour étonnant et changeant.

L’absolu, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 493 p., 24 €.

Daniel Guebel en espagnol : El absoluto, ed. Literatura Random House / El hijo judío / Las mujeres que amé , ed. De Conatus, Madrid / Un resplandor inicial, ed. Ampersand, Madrid.

Daniel Guebel en français : L’homme traqué, éd. L’Arbre vengeur, Bordeaux.

MOTS CLES : ARGENTINE / PHILOSOPHIE / HISTOIRE / HUMOUR / MUSIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Octavio PAZ

MEXIQUE

Octavio Paz (1914-1998) est un des écrivains les plus représentatifs de son pays. Poète et essayiste, il a obtenu le Prix Cervantes en1981 et le Prix Nobel de Littérature en1990. Il a été également ambassadeur du Mexique.

Le labyrinthe de la solitude

1950 / 1970 / 2022

Les racines de la civilisation mexicaine. C’est le point de départ de la vaste réflexion d’Octavio Paz, l’un des philosophes mexicains les plus marquants du XXème siècle. Il étudie d’abord les pratiques collectives, à partir de l’histoire du Mexique depuis la conquête, à partir aussi (c’est le sujet du premier chapitre) de Mexicains exilés aux États-Unis, pour mieux revenir au cœur du pays, avec ses originalités fondamentales. Là aussi, il part de certaines images connues, les masques, la fête des morts, pour chercher et trouver une identité qui n’est que mexicaine.

Il n’élude pas ce qui fait problème dans un Mexique des années 50 (le texte a été plusieurs fois remanié, adapté à l’évolution historique sans que sa base soit ébranlée). La version que présente Folio a paru en 1972 en France, c’est à dire après 1968 et le drame de la Place des trois Cultures, qui apparaît dans un post scriptum.

L’histoire, reprise en détail, est une explication claire du présent (de l’époque de la rédaction) : les deux  blocs à l’échelle mondiale, la guerre froide et le capitalisme nord-américain étouffant le voisin du sud et empêchant son développement économique. Reste la personnalité forte de ce pays.

Sont abordés des thèmes aussi divers que la pudeur, le sens de la fête, la mort et ce que les Mexicains voient autour d’elle, la dualité proprement mexicaine, apparue (mais qui existait déjà avant) dès la conquête autour de la Malinche, cette Indienne qui peut être vue comme une héroïne ou une traitresse, le capitalisme, les frustrations nées de la révolution, avec un objectif final, s’approcher autant que possible de la libération de l’homme mexicain.

Si Le labyrinthe de la solitude est resté comme un modèle, s’il se réédite en édition de poche en 2022, c’est que, par sa lisibilité, par la justesse des vues, il est encore une des  bases les plus solides pour connaître un pays aussi complexe que le Mexique.

Le labyrinthe de la solitude, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Clarence Lambert, Folio essais n° 679, 320 p., 8,70 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / PHILOSOPHIE / HISTOIRE / SOCIETES / EDITIONS GALLIMARD / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES, ROMAN EQUATORIEN

Mónica OJEDA

EQUATEUR

Mónica Ojeda est née en 1988 à Guyaquil. Après des études littéraires à l’Université catholique de Guayaquil puis à Barcelone, elle publie son premier roman en 2014. Elle est auyssi l’auteure de deux recueils de poésie et de nouvelles. Elel vit à Madrid depuis plusieurs années.

Mâchoires

2018 / 2022

Qu’arrive-t-il à Fernanda Montero, jeune adolescente qui vit à Guayaquil, la « Perle du Pacifique », qui étudie dans le meilleur établissement à des kilomètres à la ronde, le Collège-Lycée Delta, High-School-for-girls, qui est au centre d’un groupe de jeunes filles issues de la meilleure société locale, ses camarades de classe ? Elle se retrouve séquestrée dans une cabane, une ferme désaffectée en pleine forêt équatoriale. Et qui la retient ainsi sans lui offrir le moindre soin ? Une de ses professeures, Clara López Valverde, surnommée Miss Bovary latina par ses élèves et Génisse par sa mère. Comment se retrouvent-elles dans une telle situation ?

Mónica Ojeda raconte ce que sont l’une et l’autre, une toute jeune adolescente passionnée de mangas et de films d’horreur, pas de livres, c’est barbant, bien que la Bible, avec ses propres horreurs soit bien au programme du lycée catholique, une jeune fille qui joue avec ses copines à mettre en scène ses lectures, souvent à  la limite du danger, et une vieille fille qui ne se remet pas de la mort de sa mère qui pourtant la méprisait ostensiblement.

D’une génération à l’autre, on domine ou on est dominée, parfois écrasée, cela ne se fait pas toujours dans le sens auquel on pourrait s’attendre. Le redoutable Opus Dei, sorte de secte semi secrète qui agit au sein de l’Église catholique, gère le collège-lycée d’élite réservé aux classes dites elles-mêmes dominantes, mais il arrive malgré tout que ce soit les délicieuses élèves qui prennent le dessus sur des professeures dépassées. Il arrive encore plus  souvent, quotidiennement, que dans le groupe d’élèves, les victimes souffrent sans oser le montrer… Et les profs aussi.

Dans ce monde, tout est d’une certaine manière retourné, ainsi le noir n’est plus la couleur du mal, du danger, de l’horreur, c’est le blanc qui l’a remplacé, la lumière révèle les horreurs alors que l’obscurité les dissimule, le blanc devient la couleur de référence des adeptes de la terreur, une terreur qui s’exhibe au quotidien, dans le collège, dans la demeure abandonnée que les filles ont pris pour cadre de leurs expériences douteuses : la chambre des horreurs qu’elles ont aménagée est peinte en blanc.

Le corps a une place centrale dans cette histoire de filles qui se cherchent, dans cet univers sans le moindre mâle (on a, très fugacement, l’apparition de deux ou trois garçons qui ne font que passer, le seul professeur masculin, surnommé Cul-Cosmique par ces demoiselles, n’est en rien un modèle de virilité). Corps qui font souffrir d’autres corps, corps qui souffrent de par leur nature et aussi par ce que leur imposent leurs copines, leurs professeures, leurs parents.

Le lecteur reçoit des chocs successifs, il a la chance d’être extérieur à ces violences répétées, il lui faut la lucidité de l’auteure mais il est subjugué (c’est le mot) par la puissance de la narration, l’originalité du style dont les images inattendues sont saisissantes, dont la poésie est sauvage et prenante, qui nous fait littéralement plonger dans l’inconscient des personnages. Bravo à la traductrice d’avoir su la rendre ainsi en français.

L’ultra violence qu’on pourrait qualifier d’intime envahit ces pages, elle est devenue pour ces très jeunes filles la façon privilégiée de s’exprimer. Amour, douleur et plaisir ne font plus qu’un, on a peur de ce que l’on désire le plus.

Et nous, lecteurs, sommes pris dans cette spirale de plus en plus étroite, étouffante, fascinante. Un roman qui laissera des traces.

Mâchoires, traduit de l’espagnol (Équateur) par Alba-Marina Escalón, éd. Gallimard, 319 p., 21 €.

Mónica Ojeda en espagnol : Mandíbula, ed. Candaya, Barcelona.

MOTS CLES : EQUATEUR / PSYCHOLOGIE / HORREUR / VIOLENCE / SOCIETE / ROMAN NOIR / EDIITONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Laura ALCOBA

ARGENTINE / FRANCE

Laura Alcoba est née en 1968 à Buenos Aires. Sa famille s’installe en France chassée par la dictature militaire. Elle est enseignante, traductrice et romancière. Son premier roman, Manège, a été adapté au cinéma en 2021 (La casa de los conejos, mis en scène par Valeria Selinger).

Par la forêt

2022

La vie de Griselda a basculé un jour d’hiver en 1984. Argentine exilée en banlieue parisienne, elle habitait avec Claudio, son mari et ses trois enfants dans une annexe d’un lycée où travaillait Claudio comme homme à tout faire. Les premières pages, dans un froid glacial en ce jour de décembre 1984, évoquent le drame dont on ne sait rien sinon qu’il s’est produit.

Trente quatre ans plus tard, la narratrice (la romancière) rencontre Griselda en 2018 dans un café parisien, elle souhaite décrypter les années argentines, les années de jeunesse, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé en 1984.

On est à la fin des années 40, la famille de Griselda (un fils aîné, une fille cadette et, entre les deux, venus trop tôt selon une voisine, Griselda et son jumeau qui ne comptent guère : l’aîné est prometteur, la cadette est parfaite, blonde, poupée de porcelaine, princesse. Griselda fillette, adolescente, a-t-elle eu une enfance heureuse ? Pas vraiment : toute petite déjà, elle sent, elle sait que sa mère, la MADRE (si ce nom revient en majuscule, le père, pharmacien, n’a droit qu’à des lettres normales, minuscules) ne l’aime pas. Mais l’immensité de la pampa où elle passe une partie de son enfance avec sa famille est un régal pour elle. Mais dans ce décor de rêve le danger est là sous la forme de deux hommes qui ne cesseront de la harceler que quand le père aura cassé la figure à l’un d’eux. Mais, à côté de cela, elle se découvre un talent pour le dessin et la création. Sa jeune vie avance ainsi entre deux souffles, du plus et du moins, avec tout de même davantage de moins.

L’Argentine du milieu des années 70 n’est pas du tout aimable. La dictature militaire a imposé sa violence, la suite de l’existence de Griselda se fait en France et ressemble à celle de beaucoup d’exilés politiques (dont les parents de Laura Alcoba). C’est donc dans la banlieue parisienne, par un temps glacial, que se produit le drame.

Laura Alcoba, témoin privilégiée (elle a connu la famille de Griselda quand elle avait 14 ans) semble se contenter de ce rôle de témoin. C’est loin de n’être que cela. Par sa maîtrise du récit, elle donne une puissance dramatique au décor qu’elle décrit à la perfection et surtout aux événements, que ce soit ce qui fait le quotidien des deux époques, des deux familles évoquées (la période argentine, la période française) ou le moment central, celui qui a motivé la romancière à revenir sur les années 70 et 80, sur l’Argentine et la France, ce qui la motive à écouter celle qui est au centre et ses proches, avec un mélange de rigueur et d’empathie qui, ici, ne sont pas contradictoires mais bien complémentaires.

Le mérite supplémentaire de ce « roman » est constitué par l’originalité de sa construction : les notes prises par la narratrice, par Laura Alcoba, par la romancière, se complètent mutuellement par des points de vue qui s’enrichissent les uns les autres.

Par la forêt, un roman intime et universel.

Par la forêt, éd. Gallimard, 194 p., 18,50 €.

Autres œuvres de Laura Alcoba : Manèges /  Jardin blanc / Les passagers de l’Anna C / Le bleu des abeilles / La danse de l’araignée, éd. Gallimard.

ATTENTION : Surtout ne pas lire une 4ème de couverture regrettable qui révèle, qui ruine une bonne proportion de la force du roman !

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / DICTATURE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Mario VARGAS LLOSA

PÉROU / URUGUAY / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

Temps sauvages

2019 : 2021

En 1954 les États-Unis organisèrent au Guatemala un des multiples renversements de gouvernements démocratiquement élus dont ils furent responsables en Amérique latine au long du XXème siècle. Après La fête au Bouc  dans lequel il s’était penché sur les dernières semaines de pouvoir du dictateur Trujillo en République dominicaine, Mario Vargas Llosa s’intéresse à cet épisode peu connu et suit pas à pas la préparation et les suites de ce coup d’État. On croise d’ailleurs à nouveau le sinistre dictateur dominicain qui tire quelques ficelles et se prend pour un manipulateur avisé et qui, par son anticommunisme radical, est un des « meilleurs » alliés des États-Unis.

Récit historique et roman, Temps sauvages est les deux, reprise documentée des événements assez complexe (rien n’est jamais simple en Amérique latine) et reprise de techniques narratives bien rôdées par notre Prix Nobel, comme le dialogue alterné entre un personnage central et deux autres, le dialogue unique alternant circonstances et époques.

Quelques mois après la parution de L’appel de la tribu dans lequel Mario Vargas Llosa s’étendait longuement sur ses positions ultralibérales, on s’étonnera peut-être de sa sympathie affichée pour un président guatémaltèque qui a tout tenté pour imposer une réforme agraire que d’autres qualifiaient de communiste. On la comprend un peu mieux quand on en voit le dénouement, il n’en reste pas moins (pour le lecteur plus que pour l’auteur) une certaine amertume par rapport au « modèle » nord-américain.

Des espions étrangers, des intérêts financiers, des hommes politiques prêts à tout moment à trahir leurs alliés les plus proches, une jeune femme belle et naïvement sulfureuse, un président macho et faible, un ou deux ambassadeurs pas très diplomates, la galerie de portraits est riche, les surprises nombreuses et, en bon thriller, l’envie à chaque fin de chapitre de deviner quelle direction va prendre l’intrigue, vers la farce ou vers le drame. On trouve des personnages douteux dans tous les camps, Dominicains, Guatémaltèques et Yankees sont égaux dans la violence, la trahison (et la peur d’être trahis) et la duplicité. L’anticommunisme obsessionnel de l’époque, celle de McCarthy, rend tout dialogue entre pays impossible.

Pour rendre vivant un tableau historique plein d’incertitudes, de mouvements et souvent d’invraisemblances, Mario Vargas Llosa a choisi la forme puzzle qui maintient l’intérêt de la lecture mais qui ne peut éviter pas mal de désordre et quelques redites. On passe d’une dictature à un gouvernement moins sévère en reconstituant soi-même les dates et les lieux, l’auteur nous aidant un peu mais nous laissant la responsabilité de nous repérer, si on le veut (ce qui est tout de même souhaitable dans un roman historique).

On savait à quel point les États-Unis ont « influé » sur le cours de l’histoire dans les pays latino-américains dans lesquels ils avaient des intérêts économiques et politiques, à quel point ils sont souvent intervenus directement, militairement, dans des pays officiellement indépendants. Le mérite de Temps sauvages est de démonter les mécanismes qui ont rendu possibles de telles violations de souveraineté venant de ce qui est donné comme un modèle absolu de démocratie : au plus fort des tractations, 600 agents de la CIA étaient discrètement répartis sur le territoire du Guatemala et des pays voisins.

Dans une sorte de postface, Mario Vargas Llosa qualifie la maison et la conversation d’un des personnages du roman d’ « anarchique, originale, confuse, surprenante », une définition possible de ce Temps sauvages.

Temps sauvages, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 387 p., 23 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol : Tiempos recios, ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : URGUAY / REPUBLIQUE DOMINICAINE / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD.