CHRONIQUES

Salim BACHI

FRANCE / CUBA

Salim Bachi est né à Alger en 1971. Il vit à Paris. Lauréat de plusieurs prix importants, il a publié une dizaine de romans.

La peau des nuits cubaines

2021

Un cinéaste français d’origine maghrébine, est venu à Cuba pour y tourner un documentaire et apprendre à connaître de l’intérieur l’île attirante et méconnue. Ce qu’il voit, ce qu’il filme, est très éloigné de l’image touristique, le Vedado, ses piscines et ses hôtels e luxe. C’est Chaytan, un Iranien exilé, qui l’accompagne, le loge et lui fait partager à la fois ses problèmes, très personnels, les décors quotidiens et la sensualité qui est une des caractéristiques cubaines.

Une succession de beautés diverses inspire le cinéaste qu’il intègre à ses prises de vues : un espace de nature en pleine ville, une jolie fille, un coin de rue. Difficile d’imaginer à qui ressemblera son documentaire, mais il n’est pas douteux qu’il donnera une idée juste de Cuba, au même titre que le roman qui nous fait voyager hors des circuits habituels (et le plus  souvent frelatés), qui nous laisse écouter des Iraniens installés temporairement là mais qui ont assez de clairvoyance pour dire au Français les contradictions de ce lieu et de cette époque qui créent cette vérité multiple si difficile à commenter de façon rationnelle, ne disons pas objective.

La Havane, Cienfuegos, les rues sales et les gens joyeux, ce séjour, parenthèse dans la vie qui semble morne du cinéaste, lui donne l’occasion d’une remise en cause personnelle sur sa conception de l’amour en particulier, ce qui n’empêche pas les brèves rencontres… Ambiance cubaine.

Les décors urbains, anciens palais coloniaux envahis par des arbres qui poussent dans leurs patios et font s’effondrer des murs, sont à l’image des habitants dont les vies sont un mélange de vie luxuriante et de ruine psychique. Le film qui en train de naître sera fidèle à cette ambiance avec, aussi, une nuance désespérée.

Est-ce la sensualité exubérante des filles et des femmes, le climat tropical ou l’atmosphère ? Le cinéaste est bien tombé sous le charme vénéneux de cette Havane miséreuse, colorée et rythmée de musiques, toujours et partout. Est-ce un moment de paradis perdu pour lui, avec cette nature vivace qui renaît en lui, ou un cauchemar de folies qui ont envahi toutes les vies, avec antidépresseurs et sexualité débridée ? Ne serait-ce pas finalement un « grand purgatoire de solitudes » ?

La peau des nuits cubaines, éd. Gallimard, 153 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / SEXE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Fernanda TORRES

BRÉSIL

Fernanda Torres est née à Rio de Janeiro en 1955. Elle est actrice de télévision et de cinéma (elle a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1986) et romancière.

Shakespeare à Rio

2017 / 2021

« La gloire et son cortège d’horreurs » est le titre original de ce roman brésilien qui évolue parmi les stars plus ou moins durables de la télévision, et qui pourrait se passer dans n’importe quel autre pays.

Mario Cardoso est une vedette qu’on reconnaît et qu’on arrête dans la rue, il est le personnage principal d’un de ces feuilletons latino-américains qui passent à l’heure de meilleure audience. Mais tout a une fin sur cette terre. Sa carrière a suivi, en parallèle, l’évolution de la culture au Brésil : dans les années 60 une volonté sincère d’offrir une culture populaire de qualité en obéissant aux discours bien intentionnés inspirés par le marxisme, puis la dictature militaire qui vient museler ces jeunes gens enthousiastes qui parviennent pourtant à contourner la censure… pour mieux s’écharper dans des luttes intestines. Mario Cardoso finit par s’imposer en tant que star respectée des collègues et adulée des foules. Il n’empêche, une dictature est toujours une dictature, celle du Brésil a été particulièrement longue et féroce, et une simple maladresse peut avoir de graves conséquences pour la personne et sa carrière.

Les coulisses du monde du spectacle sont (comme dans Shakespeare) comiques et tragiques et (comme pour Shakespeare) rendent évident le côté dérisoire de toute action humaine. Les pantins que sont les producteurs, les théoriciens et les acteurs s’agitent, ridicules et attachants, mais (comme dirait Shakespeare), où est la vie, où est le théâtre ?

Fernanda Torres connaît cet univers à la perfection. Elle fréquente les plateaux de télévision, de cinéma et les scènes de théâtre depuis plusieurs dizaines d’années. Elle est à son aise pour faire vivre les coulisse, les répétitions, les triomphes et, plus souvent, les échecs. Son personnage ne cesse de se poser les questions fondamentales auxquelles personne n’a su répondre depuis Eschyle : où se situe la limite, sur scène et en public, entre l’homme, l’acteur et le personnage. La création par Mario Cardoso d’Oncle Vania est un modèle, une leçon à méditer par tout acteur ou tout metteur en scène.

Il est tout aussi difficile de distinguer dans cet environnement fait d’apparences quand cesse la farce et quand elle est déjà devenue tragédie : la mort peut être au bout d’un chemin fait d’actes grotesques et drôles, et surtout si le quotidien de l’acteur (une mère âgée tout près de la fin) occupe les rares intervalles entre deux moments de tension purement théâtrale ou extra-théâtrale (les acteurs ont aussi une vie amoureuse).

Tout à côté des misères d’un rôle bradé contre un modeste cachet, apparaît la noblesse de ce « métier » qui souvent est une vocation : un acteur dans le Brésil du XXIème siècle est-il Charlot ou Don Quichotte ?

Il y a tout, dans ce très grand roman : une histoire qui tient en haleine du début à l’épilogue, des personnages parfaitement dessinés avec, en tant que tête d’affiche, ce Mario Cardoso, le contexte historique brésilien, qui n’occulte pas l’universalité du sujet central, des atmosphères à la fois fortes et pleines de nuances, un tableau complet et lui aussi nuancé de ce que sont les théâtreux. Une réussite absolue.

Shakespeare à Rio, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Gallimard, 227 p., 22,50 €.

Fernanda Torres en portugais : A glória e seu cortejo de horrores / Fim, ed. Companhia das Letras.

Fernanda Torres en français : Fin, éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / THEATRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

Un conseil : éviter absolument de lire la 4ème de couverture, véritable spoiler très gênant, qui raconte ce qui se passe à la page 202 (et suivantes) d’un roman de 225 pages !

CHRONIQUES

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Mario VARGAS LLOSA

PEROU

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

L’appel de la tribu

2018 / 2021

On ne peut qu’admirer, aimer, le grand romancier qu’a été et que reste souvent Mario Vargas Llosa. On peut avoir des doutes sur ses visions politiques qui, en 1990, ont été à l’origine d’une amertume qu’on ne retrouve heureusement pas dans ses romans mais qu’il a du mal à cacher dans ses interviews.

L’appel de la tribu  se présente sous la forme d’un recueil de sept études sur des penseurs qui ont influencé et même marqué Mario Vargas Llosa. Mais, avant de découvrir ces sept écrivains, il faut accepter un éloge sans nuances de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher (sans tout de même la moindre allusion à sa très grande proximité avec le général Pinochet) et à leur politique, il faut accepter l’idée, naturelle pour lui, qu’aucune égalité sociale ne peut être envisagée entre « studieux et  paresseux »  ou entre « intelligents et sots », ou encore l’idée que le principe de l’égalité des chances est exclusivement libérale. On a du mal, après cela, à comprendre comment il peut donner en exemple (libéral) le système éducatif français et l’instruction publique et gratuite de la IIIème République.

Adam Smith (1723-1790) est le premier modèle étudié, avec La Richesse des nations, titre qui résume une idée motrice : le but premier est s’enrichir. Ensuite, la majorité pourra en profiter.

José Ortega y Gasset (1883-1955). Ce penseur espagnol en marge des courants philosophiques de son époque, la « Génération de 98 » en particulier (Mario Vargas Llosa souligne sans sourciller les « extravagances » de Unamuno) ne choque pas notre auteur péruvien quand il prétend que la colonisation a fait la grandeur de l’Espagne (sans un mot pour les conséquences sur les Amériques). Au passage, et toujours à propos des écrits d’Ortega y Gasset, il est amer de voir Mario Vargas Llosa célébrer le centralisme du général Franco qui a su réduire le régionalisme et il ne semble pas gêné que le philosophe espagnol, quand il parle de culture, rejette en vrac Debussy, Mallarmé, Proust et Gómez de la Serna.

Friedrich August Von Hayek (1899-1992)  dont Mario Vargas Llosa analyse les arguments là aussi pour les défendre, quitte parfois à manquer de clarté et de cohérence (les vrais économistes en manquent souvent, un non professionnel n’échappe pas à ce risque), de réalisme aussi : la corruption générale dont il accuse ses adversaires n’existerait donc pas chez ceux qu’il soutient ?

Sir Karl Popper (1902-1994). Né à Vienne mais ayant passé la plus grande partie de sa vie hors d’Autriche, Popper commence très fort : le modèle platonicien est « collectiviste, irrationnel, dictatorial, raciste, antidémocratique ». Ensuite, on s’égare un peu, en sortant du débat central (le libéralisme) pour se pencher sur la fragilité de la vérité, sur la relativité de l’histoire. Ce long chapitre offre un intérêt nouveau : quelques pages personnelles de Mario Vargas Llosa autour de sa conception du roman.

Raymond Aron (1905-1983). Malgré ses excès désormais inévitables (traiter Merleau-Ponty de « crétin de service » ou encore réduire mai 68 à Paris à la « disparition des formes de politesse et à la multiplication des gros mots dans les médias » est un peu court), c’est le chapitre le  plus acceptable, la cible principale étant la conception marxiste de Staline, qui ne fait plus guère débat en 2021. Il y est fait de nombreuses allusions à la religion catholique (on aurait pu attendre d’un Latino-Américain au moins quelques mots sur la Théologie de la Libération, contemporaine des écrits d’Aron… en vain.

Sir Isaiah Berlin (1909-1997) très peu connu hors de la Grande Bretagne, il est né en Lettonie et a enseigné en Grande Bretagne et aux États-Unis. D’une extrême modestie, il n’acceptait qu’avec réticence la réédition de ses œuvres. Une de ses principales théories, les « vérités contradictoires » semble assez pessimiste : les idéaux qui motivent les hommes, pour attirants qu’ils soient, se contredisent et s’annulent l’un l’autre, à l’image de notre devise française : Liberté Égalité Fraternité, qui, donc, ne peut fonctionner, c’est inéluctable. La seule échappatoire est l’obligation de choisir un des trois termes, ou deux à la rigueur.

Jean-François Revel (1924-2006), plus qu’un philosophe, est un journaliste pour Mario Vargas Llosa, bien qu’il ait beaucoup écrit sur la philosophie et les philosophes. L’analyse du pessimisme de Jean-François Revel (qu’on pourrait comparer à l’optimisme dynamique d’un Edgar Morin, jamais cité dans L’appel de la tribu) est judicieuse, mais l’influence de Jean-François Revel, qui aurait dominé et même monopolisé la vie intellectuelle en France après la mort de Sartre et de Raymond Aron, semble bien surestimée.

J’ai personnellement toujours été convaincu des vertus d’une provocation bien maîtrisée, mais cette fois, je dois avouer avoir été perméable à celle qui se manifeste à de multiples reprises dans ce livre, et je le regrette, je n’aurais pas dû : ce genre de contre-vérités devraient rester au niveau qui est le leur : un simple jeu (dangereux) pour faire réagir. Reste, une fois la lecture achevée, un vide, et pas des moindres : quel sens donner aux mots libéral et libéralisme ? Comme si cela était évident, et c’est loin de l’être : Mario Vargas Llosa utilise beaucoup ces termes dans cet ouvrage, mais sans qu’on puisse savoir s’il le prend dans l’acception en cours au XIXème siècle, dans celle de Margaret Thatcher, ce qui semble le cas, vu la dévotion qu’il lui porte, ou celle, plus « moderne », d’un Emmanuel Macron.

À un moment où le néolibéralisme que défend Mario Vargas Llosa semble être fragilisé, il y a un certain courage à offrir au public ce livre très polémique : au moment de la pandémie, est-il encore possible de refuser l’intervention de l’État ou prôner une croissance sans limite ?

Il ne faudrait toutefois pas que L’appel de la tribu fasse passer au second plan le romancier qu’est Mario Vargas Llosa. Il est probable que ses idées politiques seront assez vite noyées. Beaucoup de ses romans lui survivront.

L’appel de la tribu, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd.  Gallimard, 336 p., 22 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol est essentiellement publié aux ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : PEROU / MONDE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD

Simultanément, paraît un dialogue entre l’intellectuel italien Claudio Magris (né en 1939, il est romancier, journaliste et universitaire), autour de la création littéraire face au monde actuel, La littérature est ma veangeance :

La littérature est ma vengeance

2011 / 2021

En 2009, l’Istituto Italiano di Cultura de Lima (l’équivalent du Cervantes des hispanistes) a organisé un dialogue entre le romancier et essayiste italien, Claudio Magris et Mario Vargas Llosa autour de la littérature.

Cela donne lieu à d’intéressantes « conversations », deux monologues qui se répondent pour être exact.

Roman et société est le titre de la première, au cours de laquelle les deux écrivains dissertent sur les rapports, pour un romancier, entre fiction et politique, sur l’engagement et aussi sur le style, qui doit être différent en fonction du genre choisi.

Le temps de la fiction est un sujet capital pour les deux auteurs. Le temps est par ailleurs le débat suivant, le temps grammatical dans un roman, après d’intéressantes remarques sur Ulysse et l’Odyssée.

Entre utopie et désillusion, le chapitre Culture, société et politique, nos deux créateurs naviguent dans le pessimisme : comment lutter contre cette culture pop qui s’est imposée un peu partout dans le monde ? Comment concilier communautarisme et libertés démocratiques ? Questions qui restent en suspens.

La littérature est ma vengeance, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau et de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 96 p., 12 €.

MOTE CLES : PEROU / MONDE / LITTERATURE / SOCIETES.

CHRONIQUES

Samanta SCHWEBLIN

ARGENTINE

Samanta Schweblin est née à Buenos Aires en 1978. Elle est l’auteure de deux romans et de recueils de nouvelles qui ont reçu plusieurs prix de prestige.

Kentukis

2018 / 2021

Qu’on vive dans un village italien, à Lyon, quelque part au Guatemala ou en Chine, si on souffre de la solitude qui est devenue une réalité mondiale, pourquoi ne pas se payer ce nouveau gadget, pas donné mais si utile : le kentuki, qui peut avoir la forme d’un corbeau, d’un panda ou d’une taupe, devrait être le nouveau compagnon idéal pour sentir une présence.

Le nouveau « jouet », très à la mode, fonctionne très bien dans le monde entier, des milliers d’utilisateurs « jouent » à s’observer, à se donner des ordres et à y obéir ou pas. On oublie un peu de se poser des questions pourtant essentielles : qui commande ? Celui qui obéit, est-il heureux d’obéir ? Le maître  et l’objet sont-ils restés libres de leurs décisions ? Ce « jeu » n’est-il pas un peu pervers quelque part ?

Dans un contexte où bourreaux (éventuels) et victimes (éventuelles) sont tous de bonne foi, où les maîtres sont d’une certaine façon dignes de confiance et où les objets n’auraient qu’à se déconnecter pour échapper à un supplice (très éventuel), le plus sage ne serait-il pas de laisser les choses telles qu’elles sont ?

Samanta Schweblin sait entretenir son lecteur dans un flou permanent, du fonctionnement de ces petits êtres dotés d’une vie qui n’en est pas vraiment une à la psychologie des personnages réels, dont les réactions sont parfois inattendues. Cette façon de faire a l’avantage de permettre un partage à égalité des mystères de cette technologie, les personnes et les  utilisateurs n’en sachant guère plus que nous, et la narratrice ne nous dit pas tout ce qu’elle sait !

L’Argentine a créé une tradition de récits fantastiques dont Felisberto Hernández, Julio Cortázar, Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares sont les représentants les plus connus. Samanta Schweblin se coule dans ce courant devenu classique en adaptant à la modernité ses décors et ses problèmes (cette fausse « communication » dans laquelle chacun est bien seul devant son écran), elle parvient à créer un climat inquiétant fait de réalisme et de mystère, d’inquiétude aussi. En refermant le roman, on est heureux de se retrouver dans notre monde matériel : réaction certainement paradoxale elle aussi.

Kentukis, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Gallimard, 265 p., 20 €

Samanta Schweblin en espagnol : Kentukis / Distancia de rescate, ed. Literatura Random House.

Samanta Schweblin en français : Toxique, éd. Gallimard. / Des oiseaux plein la bouche, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ARGENTINE / MONDE / SOCIETES / SCIENCE FICTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Edmundo PAZ SOLDÁN

BOLIVIE

Né à Cochabamba en 1967, Edmundo Paz Soldán est chroniqueur pour plusieurs journaux et revues européennes et américaines, traducteur et auteur de nouvelles, d’essais et de romans (certains de science fiction). Il enseigne dans une université nord-américaine. Il réside aux depuis 1991 aux États-Unis.

Norte

2011/2014

Norte est le premier roman traduit en France d’un romancier bolivien, Edmundo Paz Soldán né en 1967. Il est traducteur et enseignant dans une université nord-américaine. Il a déjà publié en espagnol une dizaine de romans et autant de recueils de nouvelles et obtenu plusieurs prix importants. Dans  Norte, il nous parle non pas de son pays d’origine, mais du Mexique et des États-Unis et de la difficile adaptation des chicanos à certains moments du 20ème siècle. Voilà une nouvelle voix hispano-américaine qu’il est grand temps de découvrir en France.

Trois récits, trois époques, trois angles différents, mais un sujet, l’exil et ses conséquences sur les personnes, qu’elles aient quitté volontairement ou non le pays où elles sont nées. Jesús est un tueur en série qui sévit entre 1984 et 1999. Martín Ramírez, à présent considéré comme un des artistes majeurs de l’art brut, a produit des œuvres tourmentées et obsessionnelles entre 1931 et 1963. Enfin, plus près de nous, Michelle, étudiante dans une université vit une passion chaotique avec Fabián, un de ses professeurs. Il faut ajouter que les deux premiers personnages ne sont pas nés de l’imagination du romancier, mais qu’ils ont bien existé, le tueur sous un autre nom.

Ce que nous montre Edmundo Paz Soldán, ce sont des êtres déséquilibrés et dont l’exil, voulu ou subi, accentue encore davantage le malaise. Sans vouloir à aucun moment jouer le rôle d’avocat, il décrit chez Jesús encore adolescent la montée irrépressible d’une violence irréfléchie dont l’origine est probablement son amour excessif pour sa sœur. Chez Martín, ce sont les ravages de la schizophrénie qui se traduisent par ces dessins que la critique finira par juger géniaux et chez Michelle et Fabián c’est l’impossibilité absolue de trouver une stabilité sentimentale, écartelés qu’ils sont entre leurs origines et ce que leur offre le pays d’adoption. Le déséquilibre de chacun d’eux ne peut en aucun cas trouver de remède dans ce pays, officiellement accueillant mais qui ne réussit pas à les accepter.

Cette description de personnes en souffrance nous conduit aux confins de la folie, avec les explosions de violence aveugle, sans limites de Jesús d’un côté, et aussi cette banale dépression que chaque lecteur peut partager avec Michelle. Edmundo Paz Soldán évoque de façon à la fois subtile et profonde le sort des exilés et leurs rapports si difficiles avec les « vrais » Américains, qui le sont peut-être depuis à peine une génération mais qui, eux, se sentent parfaitement intégrés.

On peut regretter le déséquilibre entre les trois récits, celui autour de Jesús ayant été privilégié, ce qui provoque une certaine impression d’inachevé pour les deux autres, mais l’unité du roman est réelle et les impressions qui naissent de cette lecture sont si fortes qu’on reste sous ce véritable choc que nous donne ce roman.

 Edmundo Paz Soldán : Norte, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Robert Amutio, Gallimard, 338 p. , 26 €.

Edmundo Paz Soldán en espagnol : Río fugitivo , Libros del Asteroide/ Sueños digitales / La materia del deseo / El delirio de Turing / Palacio quemado / Los vivos y los muertos / Iris, Alfaguara / Norte, Literatura Random House.

En français, sur l’œuvre d’Edmundo Paz Soldán : Tradition et modernité dans l’œuvre de Edmundo Paz Soldán, ouvrage collectif, Presses de l’Université d’Angers, 2010.

MOTS CLES : BOLIVIE / MEXIQUE / ETATS-UNIS / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

ACTUALITE

Edmundo PAZ SOLDÁN

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BOLIVIE

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Né à Cochabamba en 1967, Edmundo Paz Soldán est chroniqueur pour plusieurs journaux et revues européennes et américaines, traducteur et auteur de nouvelles, d’essais et de romans (certains de science fiction). Il enseigne dans une université nord-américaine. Il réside aux depuis 1991 aux États-Unis.

La Vierge du mal

2017 / 2020

La Casona, pénitencier isolé très loin de la ville, très loin de tout, dans la région nommée Les Confins, est un vaste ensemble architectural, cinq cours entourées de bâtiments divers, dont la cinquième est tenue secrète, cellules plus ou moins sécurisées selon les zones, habitation du Gouverneur Lucas Otero et de sa famille, logements, infirmerie, petits commerces. Les règlements sont appliqués avec ce qu’on peut  appeler un certain libéralisme. Ainsi, officiellement pour éviter de pires dégâts psychologiques, il y a des cas de prisonniers pouvant vivre avec leur famille, ainsi se croisent dans les couloirs et les cours de dangereux violeurs et des assassins et les enfants d’un voleur incarcéré.

Des matons ont installé un péage que doit acquitter toute personne qui veut aller d’une zone à l’autre, ou même tout  simplement pour entrer après quelques achats dans le village voisin. D’ailleurs tout ou presque se règle avec une petite gratification. On peut se procurer drogues ou prostituées, il suffit de demander – et de payer −.

Les uns rackettent, les autres s’endettent, les autorités ferment les yeux, remettre de l‘ordre provoquerait des révoltes et des violences bien pires. Ce contre quoi le Gouverneur voudrait bien se battre, c’est contre cette religion très importante dans la Casona. L’Innommable est une sorte d’ « antévierge » (comme il existe un antéchrist), mi Marie de Nazareth, mi Reine de la Nuit. Ce culte, déjà bien installé dans la province des Confins, s’est répandu dans la Casona (qui possède aussi une église, de moins en moins fréquentée) et inquiète le Gouverneur car il en est arrivé au point de rivaliser avec son pouvoir. La déesse vengeresse, représentée avec un couteau entre les dents, n’incite décidément pas à la tolérance ni à l’harmonie.

Un monde presque normal vit là, le presque fait la différence. Hommes et femmes font ce qu’ils peuvent pour chaque jour arriver au jour suivant. Certains – beaucoup, c’est tout de même une prison – sont vraiment dangereux, pour les autres, pour eux-mêmes et pour la société, mais la société est elle aussi dangereuse, alors, comment s’en sortir ? Y a-t-il une lumière au bot du tunnel ? Pas sûr.

Du bureau du Gouverneur, tout puissant dans la Casona mais soumis aux ordres du ministère, et donc pas puissant du tout, aux cellules sans fenêtres et sans aération, le parcours tortueux et chaotique permet de multiples rencontres dont le point commun est la peur : peur de l’autorité, du maton, du dealer, du client du dealer, du caïd violeur, et pour finir, de ce nouveau virus qui commence à se manifester et dont la première victime est la seule vraiment innocente de la Casona, un bébé.

Bien sûr, si on lit La Vierge du mal  à l’automne 2020 ou au printemps 2021, suivre l’apparition et l’évolution d’un nouveau virus, observer les doutes, l’impuissance des scientifiques dont certains profèrent des affirmations douteuses, les hésitations des responsables, tout cela est plus que troublant. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter à cela, sinon on perdra de vue le message du roman, qui va bien au-delà de ce qui ne serait qu’un hasard anecdotique. Surtout restons dans  le roman et laissons de côté notre présent.

Ce que montre et démontre Edmundo Paz Soldán, c’est la misère humaine. Elle touche toutes les classes sociales, du plus haut niveau aux condamnés les plus veules, les plus pourris par la société ou par eux-mêmes. Au fond de cette misère, on sent pourtant des espoirs, un médecin qui pour rien au monde ne renoncerait, une action minime qui peut faire qu’on se regarde à nouveau en face sans honte.

Et, enfin, reste une question : assiste-t-on, avec La Vierge du mal, à la mort, à la disparition d’un monde (ce serait le pénitencier, ce pourrait être notre cadre tout entier), ou alors, avec cette religion en création, assiste-t-on à la naissance d’un nouvel univers ? La Vierge du mal pourrait y participer… Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal ?

La Vierge du mal, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Robert Amutio, éd. Gallimard, 399 p., 24 €.

Edmundo Paz Soldán en espagnol : Los días de la peste, ed. Malpaso, Barcelone, 2017.

MOTS CLES : BOLIVIE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / E

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

ACTUALITE

Chico Buarque lauréat du Prix Camõens 2019

BUARQUE, Chico

 

Chico Buarque n’est pas que le célèbre auteur-compositeur et chanteur de chansons connues dans le monde entier (A Banda, O que será /  Tu verras ,chanté en français par Claude Nougaro), Roda viva, brillamment orchestré par Ennio Morricone ou Cálice, un des plus beaux textes pour dénoncer la dictature). Il a aussi écrit de la poésie, du théâtre et cinq romans, tous traduits en français et publiés aux éditions Gallimard.

Élevé dans une famille de culture et d’ouverture, il se consacre très jeune à la chanson et au théâtre. Il est aussi un homme engagé, ses chansons sont le reflet de sa lutte contre les dictatures, portugaise et brésilienne en premier,  plusieurs de ses textes restent parmi les plus forts sur le sujet.

Le jury du Prix Camõens, qui récompense depuis 1989 un auteur de langue portugaise, a décidé de l’attribuer cette année à Chico Buarque. On trouve parmi ses prédécesseurs João Cabral de Neto, Jorge Amado et José Saramago.