ACTUALITE

Chico Buarque lauréat du Prix Camõens 2019

BUARQUE, Chico

 

Chico Buarque n’est pas que le célèbre auteur-compositeur et chanteur de chansons connues dans le monde entier (A Banda, O que será /  Tu verras ,chanté en français par Claude Nougaro), Roda viva, brillamment orchestré par Ennio Morricone ou Cálice, un des plus beaux textes pour dénoncer la dictature). Il a aussi écrit de la poésie, du théâtre et cinq romans, tous traduits en français et publiés aux éditions Gallimard.

Élevé dans une famille de culture et d’ouverture, il se consacre très jeune à la chanson et au théâtre. Il est aussi un homme engagé, ses chansons sont le reflet de sa lutte contre les dictatures, portugaise et brésilienne en premier,  plusieurs de ses textes restent parmi les plus forts sur le sujet.

Le jury du Prix Camõens, qui récompense depuis 1989 un auteur de langue portugaise, a décidé de l’attribuer cette année à Chico Buarque. On trouve parmi ses prédécesseurs João Cabral de Neto, Jorge Amado et José Saramago.

CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Karina SAINZ BORGO

VENEZUELA

SAINZ BORGO, Karina

 

Née à Caracas en 1982, Karina Sainz Borgo vit à Madrid depuis 2006. Elle y est journaliste pour divers médias. La fille d l’Espagnole  est sa première œuvre de fiction.

 

 

La fille de l’Espagnole 

2019 / 2020

 

Caracas, époque actuelle. Dans les magasins tout manque, même l’essentiel. Dans les rues, la tension monte. Les « personnes ordinaires » continuent de vivre, font semblant de pouvoir le faire, alors que des coups de feu résonnent de plus en plus souvent, alors qu’une autre « personne ordinaire » qui vous ressemble ne répond plus à une question banale, simplement par peur. C’est le cadre de ce roman composé par une journaliste vénézuelienne réfugiée à Madrid.

Adelaida, la narratrice, voit mourir sa mère qui l’a élevée seule et avec laquelle elle faisait une très belle équipe. Peu après, un commando de femmes portant l’uniforme des milices révolutionnaires « réquisitionne » son appartement.

On devine chez Adelaida les regrets d’avoir perdu, en plus de tout bien être matériel et de tout nécessaire vital, une certaine supériorité sociale dont elle a  ‒ un peu ‒ bénéficié dans les temps anciens et qui, parfois, peut faire penser à un mépris de classe : ces femmes révolutionnaires ne sont pas de son monde et ne l’ont jamais été. C’est un de ces éléments qui rendent quasiment impossible de parler sereinement du Venezuela actuel. Si l’on n’est pas vénézuelien, on constate la ruine épouvantable de tout un pays, on comprend la colère de ceux qui vivaient correctement « avant ». Mais on peut aussi admettre que ceux qui, « avant » n’avaient rien, gardent une nostalgie des espoirs déçus, ce qui n’excuse pas la violence.

C’est bien une société fracturée, et peut-être sans remède, que montre bien Karina Sainz Borgo : la violence partout, la faim quotidienne, la peur pour tous, la solitude puisque aucune confiance n’est désormais possible. Plus rien d’ailleurs n’est possible, Adelaida est consciente d’être arrivée au bout de tout, c’est cette dépression absolue que l’auteure nous fait partager et elle y parvient très bien : se débarrasser d’un cadavre devient un accouchement, vie et mort ne sont plus que la même notion.

La nostalgie des années perdues où l’on vivait en paix, où l’on mangeait à sa faim, est étouffée par la violence que la jeune femme a constamment  sous les yeux et dans les oreilles. Ce que l’auteure veut communiquer est parfois un peu brouillé par la multiplicité des points de vue (le chaos qu’affronte la population, l’intimité des rapports mère-fille, l’engagement militant des étudiants, l’adaptation, autrefois, des familles espagnoles sur le nouveau continent et quelques autres). Le lecteur fera le tri et rejoindra celui qui lui convient le mieux.

Il y a de toute évidence le souhait de soigner une forme originale, un choc de mots et de formules pour créer des sensations fortes chez le lecteur. Malheureusement d’assez nombreuses erreurs formelles dans la traduction empêchent souvent le lecteur d’apprécier vraiment cette volonté  de l’auteure.

Plusieurs romans sur les énormes difficultés actuelles que connait le Venezuela ont été publiés ces derniers temps. La fille de l’Espagnole apporte une vision très personnelle d’un pays en très grande détresse.

La fille de l’Espagnole, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, éd. Gallimard, 239 p., 20 €.

Karina Sainz Borgo en espagnol : La hija de la española, ed. Lumen.

MOTS CLES : ROMAN VENEZUELIEN / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD.

 

SAINZ BORGO, Karina La filel de l'Espagnole

CHRONIQUES

Geovani MARTINS

BRÉSIL

MARTINS, Geovani

Geovani Martins est né en 1991 à Bangu, une des favelas de Rio de Janeiro et a passé son enfances dans divers bidonvilles de la ville. Le soleil sur ma tête, son premier roman, a été traduit dans diverses langues.

 

Le soleil sur ma tête

2018 / 2019

Rio de Janeiro et ses favelas. De jeunes garçons grandissent, mûrissent dans ce décor. Les plages lumineuses, les reflets de l’océan au loin, les planches mal jointes, les déchets, les violences tout près. À moins de trente ans, Geovani Martins se fait connaître avec ces treize courts récits dont les héros sont des garçons ordinaires qui ont une seule ambition : sortir de cette situation qui leur a été imposée.

On a ici une vision très éloignée de celle de la Cité de Dieu de Paulo Lins, les deux étant aussi réalistes l’un que l’autre. Les jeunes garçons, les jeunes hommes et les adultes de Geovani Martins sont forcément conscients de la misère qui les entoure, qui s’étale sous leurs yeux, ils connaissent les agressions dans leur ruelle, dans la maison voisine, ils savent ce que c’est de perdre un proche tué par d’autres jeunes. Pourtant ‒ conséquence de leur éducation ?, on n’aura pas d’explication ‒ ils ont gardé une sorte de naïveté bienvenue qui leur permettra de vivre vraiment dans un contexte aussi dur.

Malgré les différences de situation et d’âge entre les « héros » de ces  nouvelles, tous aspirent avant tout à simplement exister et, si possible, à être admis et, mieux encore, à être respectés. Mais, comme partout, le respect se mérite et dans la favela, c’est le plus souvent à sens unique : pas de problème majeur entre potes qui depuis leur naissance partagent les mêmes galères. On ne peut pas en dire autant des keufs, des condés qui, eux, n’hésitent pas à racketter plus malheureux qu’eux.

Le soleil sur ma tête, ce sont des morceaux de vie entre récit et documentaire. Il n’y a aucune nouveauté dans ce qu’on lit sinon une jolie confiance en l’être humain.

Le soleil sur ma tête de Geovani Martins, traduit du portugais (Brésil) par Mathieu  Dosse, éd. Gallimard, 135 p., 15 €.

Geovani Martins en portugais : O sol na cabeça, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : ROMAN BRÉSILIEN / SOCIETE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE : ÉDITIONS GALLIMARD

 

MARTINS, Geovani Le soleil sur ma tête

CHRONIQUES

Caryl FÉREY

FRANCE

FEREY, Caryl

Caryl Férey est né en 1967. Plusieurs de ses romans ^policiers ont décrit la réalité latino-américaine.

 

Paz

2019

 

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.

Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle  où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.
Justement dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables.

Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays, père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.

Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant.  Je le recommande vivement.

Louise Laurent

Paz de Caryl Férey , éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN POLICIER / ROMAN NOIR / VIOLENCE  / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

 

FEREY, Caryl Paz

CHRONIQUES

Pablo NERUDA

CHILI

 

NERUDA, Pablo

Pablo Neruda, pseudonyme de Ricardo Neftalí Reyes Basoalto (1904-1973) est un des grands poètes de langue espagnole. Très engagé politiquement il a été aussi sénateur et ambassadeur de son pays. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1971.

 

 

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse

1974 / 1975 / 2019

Première partie des mémoires de Pablo Neruda publiées pour la première fois en 1974 et traduites en français l’année suivante, ce sont environ les 120 premières pages de ce livre mythique qui nous sont présentées en version bilingue.

Celui qui s’appelle encore Ricardo Neftalí Reyes s’ouvre à la vie, à la nature dans le sud du Chili, région d’immenses forêts, de cris d’oiseaux et d’odeurs d’humus. La vie est calme dans cette famille modeste, l’enfant ressent une éternelle envie de découvrir qui ne le quittera jamais.

Fort est le contraste avec l’étape suivante : à 16 ans, à Santiago, Ricardo est étudiant et poète famélique, terriblement « romantique » avec sa cape noire héritée de son père, avec le rejet répété par les auditeurs auxquels il propose ses vers. Mais il ne se décourage pas, et, au contraire, ses conquêtes féminines le motivent dans la conscience de lui-même. C’est aussi la période, non de la découverte, mais de la confirmation pour le poète, de l’évidence de la lutte politique.

On est très loin des Mémoires d’outre-tombe, Pablo Neruda raconte naturellement des épisodes de sa jeunesse, des rencontres, des ambiances, il ne s’agit pas de se faire valoir, mais de partager des petits ou des grands moments vécus dans un pays très original, pas seulement par sa géographie, mais avec une population et des conditions politiques très différentes de celles des États voisins.

Une étape à Buenos Aires, une autre à Lisbonne, une dernière à Madrid, et le voilà, à 23 ans dans  le Montparnasse des artistes, encore des rencontres, des anecdotes. Ce n’est qu’une étape de plus, Paris est petit, comparé au monde. Ce sera l’Extrême Orient, la Chine, le Japon, le terme du voyage de cette première partie.

Voilà une belle idée, d‘offrir la version bilingue et à prix plus qu’abordable !

J’avoue que j’ai vécu. Jeunesse de Pablo Neruda, traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Couffon, éd. Gallimard,  256 p., 9 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETE / POESIE / EDITIONS GALLIMARD.

NERUDA, Pablo J'avoue que j'ai vécu. Jeunesse

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Carlos MARCELO

BRÉSIL

MARCELO, Carlos

 

 

Né en 1970 dans l’État de Paraíba, près de Recife, il est journaliste, rédacteur en chef d’un important journal régional. Auteur de deux livres-reportages qui ont fait grand bruit, il propose avec Captifs au paradis son premier roman.

 

Captifs au paradis 

2017 / 2019

Le paradis existe-t-il sur terre ? Les agences de voyages nous le promettent, photos à l’appui : plages de sable fin, décor d’arbres et de rochers et une ou deux jolies filles sur les affiches. À environ cinq cents kilomètres au large de Recife, l’île brésilienne de Fernando de Noronha fait maintenant partie des itinéraires à la mode. Les images correspondent aux attentes des futurs voyageurs, même si le passé du territoire est un peu glauque : il a servi de bagne dans un passé pas très éloigné…

Tobias, ex-étudiant en histoire, désormais un peu à la dérive, continuant à se chercher et à chercher sa voie aux côtés de sa sœur Lena qui l’aide à élever sa fille Dora, pré-adolescente dans toute la vitalité de son âge, se retrouve piégé sur Fernando de Noronha. Lena lui avait déniché une mission : prospecter de nouvelles possibilités touristiques sur l’île, mais une avarie de l’avion qui devait le ramener sur le continent et un train d’atterrissage hors d’usage l’obligent à rester bien plus de temps que prévu. Un double crime qui concerne deux hommes qu’il a croisés est découvert. Plusieurs jours d’attente lui font découvrir ce qui était caché aux visiteurs de passage.

On croise des personnages typés: un militaire qui se met en fureur pour un rien, un philosophe esseulé porté sur la cachaça, un policier en surpoids qui retire soigneusement la crème vanille des multiples gâteaux fourrés qu’il grignote, un acteur de séries télévisées dont l’agent régit le moindre temps mort. L’ambiance un peu étrange qui règne sur l’île, pacifique mais soudainement secouée par le double meurtre, désolée dans son quotidien mais visitée par des touristes en quête d’exotisme, évoque indirectement toute l’histoire du Brésil, malgré les kilomètres qui l’éloignent du continent, ou peut-être à cause d’eux : le délabrement qui côtoie le pseudo luxe touristique, les fantômes d’un bagne dont il ne reste que des ruines, mais encore présent dans les mémoires, cela renvoie forcément au destin de tout le pays, comme les expériences éducatives qui ont eu un certain succès avant de tomber dans l’oubli.

Hors du monde est le titre d’un ouvrage paru vers 1920 sur Fernando de Noronha que se procure Tobias. Oui, l’île est bien hors du monde, et elle en fait partie ; oui, ceux qui y séjournent connaissent la même schizophrénie et Tobias, très vite, ressent cette même opposition inconciliable. Les quelques jours qu’il passe là lui semblent bien longs…

La richesse de Captifs au paradis vient des divers niveaux de lecture : on peut observer la vie de tous les jours des habitants, sur ce territoire à part, on peut être pris par l’enquête menée par le policier local, on peut chercher les symboles qui parlent du plus grand pays d’Amérique latine à travers cette petite île de quelques kilomètres carrés, le plus savoureux, c’est l’atmosphère contradictoire, ce territoire est savoureux par ses contradictions, douceur et amertume, abandon et activités, paradis et… quoi au juste ? Ce n’est pas l’enfer, loin de là, c’est Fernando de Noronha et c’est chez nous, un dépaysement sans bouger. C’est aussi un paradis qui risque d’être submergé par une immense vague annoncée par la météo, une vague qui remplit d’espoir des surfeurs venus spécialement pour vivre une intense émotion et qui peut causer la destruction, la mort.

Les effluves roses, rouges, et noirs, un peu pervers qui naissent de ce Captifs du paradis restent dans la mémoire, une fois le livre refermé. C’est la preuve qu’on a fait un voyage des plus prenants.

Captifs au paradis de Carlos Marcelo, traduit du brésilien par Myriam Benarroch, éd. Gallimard, 343 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / ROMAN NOIR / VIOLENCE / EDITIONS GALLIMARD

MARCELO, Carlos Captifs au paradis