CHRONIQUES

Andrés BARBA

ESPAGNE

 

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Né à Madrid en 1975, Andrés Barba est romancier, poète, essayiste, photographe et enseignant. Ses ouvrages, traduits dans plusieurs pays, ont obtenu d’importants prix dans ces différents domaines.

 

Une république lumineuse

2017 / 2020

 

Pourquoi, sur un blog qui se consacre à l’Amérique latine, commenter un roman écrit par un Espagnol, qui se situe dans un pays jamais nommé et qui ne fait pas la moindre allusion directe à l’Amérique ? Parce que le San Cristobál (avec cet accent curieusement déplacé pour égarer encore un peu plus) et le pays de San Cristobál appartiennent de toute évidence imaginaire à cette zone tropicale où l’on parle espagnol. Parce que l’atmosphère d’étrangeté qui baigne le récit est la sœur de celle d’un Gabriel García Márquez ou d’un Juan Rulfo. Parce que, par son style et sa façon de faire avancer son histoire, Andrés Barba est lui-même le frère de Julio Cortázar et d’Adolfo Bioy Casares.

En 1993, San Cristobál est une ville de province qui pourrait passer pour banale. On y vit de la culture du thé et du citron, sous un climat tropical, une classe moyenne est en train d’émerger et de s’éloigner des miséreux, sales et souvent indigènes. La ville s’embellit, tout semble aller au mieux.

Puis commencent à arriver les enfants. Ils ont entre 9 et 12 ans, parlent entre eux une langue inintelligible, se regroupent ou se déploient dans le centre, parfois agressent pour voler. Ils s’infiltrent dans la ville, en douceur pourrait-on dire, par petits groupes, immobiles presque toujours. Ils se ressemblent beaucoup et finissent par apparaître comme différentes versions d’un seul être. Quand ils évoluent en groupe, en ville ou sur le parking du supermarché, aucun chef ne les entraîne.

Devant l’inexplicable, l’incompréhensible, l’angoisse progresse dans la population. Le jour où tout dégénère et où deux habitants de la ville sont poignardés dans le supermarché, la ville change de visage. Les contradictions, qui abondaient en silence avant l’« attaque » se font jour, deviennent manifestes : haine et pitié envers les enfants meurtriers, oubli ou vengeance.

Une république lumineuse n’est pourtant pas qu’une histoire angoissante : Andrés Barba utilise ce fond qui pourrait être fantastique, pour évoquer nos sociétés peu ouvertes, routinières, soupçonneuses et malgré tout naïves, il explore la psychologie des gens ordinaires, donne une vision originale de ce que peut être l’amour. Le charme légèrement maléfique vient de ce qu’on (les personnages comme les lecteurs) se trouve à la fois dans notre univers et dans un autre univers. Fantastique ? Pas totalement, tout en l’étant un peu. Troublant, sans nul doute, quand la loi sur le châtiment des mineurs est remise en cause et prévoit la possibilité de jeter en prison, avec toutes les conséquences bien connues, des enfants de 13 ans. On a entendu cela chez nous, il me semble, il n’y a pas une éternité. « Insupportablement étrange », dit une femme politique locale, « mais c’était supportable ». À la lecture d’Une république lumineuse, il devient impossible, pour paraphraser cette respectable dame, de décider si l’étrange est évident, ou si c’est l’évidence qui, ainsi présentée, devient étrange. Mais le charme troublant, fascinant, lui, est bien là.

Une république lumineuse de Andrés Barba, traduit de l’espagnol par François Gaudry, éd. Christian Bourgois, 224 p., 16 €.

Andrés Barba en espagnol : República luminosa, ed. Anagrama. Premio Herralde de novela, 2017.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / FANTASTIQUE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

BARBA, Andrés Une république lumineuse

CHRONIQUES

Gilberto VILLAROEL

CHILI / FRANCE

VILLAROEL, Gilberto

Producteur de télévision et de cinéma, scénariste et romancier, Gilberto Villaroel est né à Santiago en 1964. Cochrane vs Cthulhu est le premier tome d’uns série ded romans autour de Lord Cochrane.

 

Cochrane vs Cthulhu 

2017 / 2020

Lord écossais, officier de marine et homme politique, Thomas Cochrane (1775-1860), peu connu en France, est une des figures historiques célébrées au Chili, au Pérou et au Brésil pour avoir aidé les patriotes locaux désireux d’indépendance. Apprécié en Amérique latine, il est controversé au Royaume Uni, sa vie aventureuse a inspiré plusieurs romans historiques. Le Chilien Gilberto Villaroel a préféré la pure imagination, son héros est chargé, en 1815, de raser le fort Boyard, mais ce qu’il rencontre sur place est bien pire qu’un détachement français.

Fort Boyard se dresse, fier et sinistre, face à Oléron et à Fouras, le capitaine français Eonet est chargé de le défendre. Napoléon est à nouveau en France, l’Angleterre est la principale menace. Mais, au moment où les ennemis se trouvent en présence, des évènements inquiétants surviennent, inexpliqués : la découverte du cadavre mutilé d’un soldat français envoyé en mission, l’attaque par des créatures maléfiques. La découverte d’une origine jusque là inconnue du fort, qui aurait été déjà un bastion à l’époque romaine va déclencher des calamités qu’il sera difficile de surmonter.

L’horreur s’accentue de chapitre en chapitre, avec l’apparition chaque fois plus effrayante de monstres menaçants, tandis que Français et Anglais sont contraints de collaborer.

Le contexte historique, aménagé pour le récit, n’est pas très rigoureux, l’auteur explique sa volonté dans une intéressante postface, il a voulu réussir un roman d’aventures et d’horreur sur fond napoléonien. Dans la réalité Lord Cochrane ne tardera pas à répondre à la demande des insurgés chiliens et à débarquer à Valparaiso (en 1818).

Gilberto Villaroel promet une suite des tribulations de Lord Cochrane. Au Chili cette fois ?

Cochrane vs Cthulhu de Gilberto Villaroel, traduit de l’espagnol (Chili) par Jacques Fuentealba, éd. Aux Forges de Vulcain, 400 p., 20 €.

Gilberto Villaroel en espagnol : Cochrane vs Ctulhu, ed. Penguin Random House, Santiago, 2017.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HORREUR / FANTASTIQUE / EDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN.

 

VILLAROEL, Gilberto Cochrane vs Cthulhu

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

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CHRONIQUES

Agustina BAZTERRICA

ARGENTINE

 

BAZTERRICA, Agustina

 

Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Grande lectrice, elle participe à des ateliers d’écriture. Ses nouvelles ont obtenu plusieurs prix importants.

 

Cadavre exquis

2017 / 2019

Et si ?… Si une terrible et soudaine épidémie avait exterminé toute espèce vivante non animale et qu’elle ait rendu impropre à la consommation l’ensemble de notre alimentation ?… S’il avait bien fallu remplacer la nourriture animale par une autre sorte de viande ?… Si des « savants » avaient démontré qu’en créant une nouvelle catégorie à partir de gènes humains on pourrait donner à manger à l’humanité ?… Agustina Bazterrica nous invite à entrer dans un monde terrifiant, au fond si proche du nôtre.

Marcos Tejo, le narrateur, a un métier tout à fait en rapport avec l’actualité : il est « étourdisseur » (on n’a plus le droit, depuis la Transition, d’utiliser certains mots comme « tuer » ou « assassiner ») La Transition a suivi la GGB, la Grande Guerre Bactériologique, qui s’est achevée avec l’interdiction de consommer toute viande animale, contaminée par un virus.

Tejo vit très seul, sa femme s’est temporairement installée chez sa mère, son père est devenu fou (il faut dire qu’il a toujours été intègre, sa folie est donc explicable), il a bien une sœur à qui il rend parfois visite, mais elle cache sa profonde indifférence sous une bienveillance de pacotille qui ne trompe personne. Son métier lui prend presque tout son temps. Mais les choses vont changer le jour où un gros client lui offre un cadeau royal, pure amabilité ou tentative de corruption qui ne dit pas son nom ? Le cadeau, c’est une jeune « tête », autrement dit une femme dont le destin aurait dû être dégustée.

Agustina Baztarrica, sans concession, on pourrait dire naturellement, partage avec nous des scènes quotidiennes, des moments si semblables à ce qu’on connaît déjà, semblables à notre propre vie, avec de minuscules différences : on a vu, forcément, des images d’abattoirs de porcs ou de bœufs, ce sont les mêmes ici, mais les « victimes » sont autres. La vie en ville est banale, on va prendre un verre avec des copains, on a des difficultés avec son conjoint, on fait la bise à sa collègue. On croise même des nouveaux riches insupportables.

La visite de l’abattoir est un documentaire qui, en déclinant les opérations successives qui permettent aux « têtes », c’est à dire aux produits, de devenir consommables, nous entraine dans une expérience de lecteur unique, nous plonge dans des impressions mouvantes, des réactions qui nous forcent à nous poser des questions sur nous-mêmes. Ou sur ceux qui nous entourent. Ou encore sur le monde dans lequel nous vivons. L’auteure nous emmène loin, très loin, et pourtant ce que nous lisons nous est familier et étranger à la fois : officiellement, dans cette société-là, les sentiments n’ont pas lieu de se manifester, mais malgré tout l’humain reste humain, et Marcos le reste vraiment. C’est susceptible de devenir source de problèmes.

Je le répète, l’incomparable mérite de Agustina Bazterrica est de nous mettre, de force mais sans violence, face à nous-mêmes. Nous nous sommes probablement déjà posé les questions qu’elle nous pose, mais elle le fait de telle façon que ses questions deviennent encore plus essentielles sous nos yeux. Un premier roman aussi maitrisé est une splendide promesse pour l’avenir.

Cadavre exquis de Agustina Bazterrica, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. Flammarion, 295 p., 19 €.

Agustina Bazterrica en espagnol : Cadáver exquisito, ed. Alfaguara.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN FANTASTIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.

 

BAZTERRICA, Agustina Cadavre exquis

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Antônio XERXENESKY

BRESIL

A. Xerxenesky

 

Antônio Xerxenesky est né en 1984 à Porto Alegre. ses études littéraires l’amènent à travailler sur Roberto Bolaño et Enrique Vila Matas. Il collabore régulièrement à des journaux et revues brésiliens.

Malgré tout la nuit tombe

2017:2020

 

Le cinéma est au centre des romans d’Antônio Xerxenesky qui avait évoqué western et morts vivants dans le délirant Avaler du sable et la figure mythique d’Orson Welles dans F. Cette fois il approche les films d’horreur, mais en évitant adroitement tous les pièges d’une telle entreprise, que ce soit en images, les quantités d’hémoglobine dans un film ou par des descriptions crapoteuses dans un roman : on ne sera pas déçu, mais pas de la façon que l’on attendait.

Alina est en pleine crise existentielle. Elle vit à São Paulo. Elle a une petite trentaine, s’ennuie considérablement entre ses soucis financiers, sa thèse universitaire inachevée et la routine de son travail qui ne présente pas le moindre intérêt. Elle est convoquée un jour au commissariat où Carla, la commissaire, une femme de son âge, lui demande de l’aider dans une enquête sur un mystérieux groupe qui semble flirter avec l’occultisme. Il y aurait eu plusieurs disparitions inexpliquées.

À quoi cela sert-il de mener une vie banale, en n’ayant que des activités routinières, en ne faisant rien de ce qu’on aime, en n’ayant personne à aimer ? Même un terrible choc émotionnel, un an plus tôt, qui aurait pu la pousser par réaction vers une existence plus positive s’est avéré impuissant à la faire évoluer.

Alina vit plongée, enterrée dans une vie des plus prosaïques : vaisselle sale dans l’évier et frigo vide, ses rapports ‒ intellectuels ‒ avec l’occultisme et ses mystères lui semblent s’être éloignés d’elle : le mémoire, puis la thèse doivent plus au hasard qu’à une passion, et pourtant renouer, par l’intermédiaire de la commissaire, avec l’inexplicable se met à l’attirer.

La première partie, qui se passe dans la journée, baigne dans la banalité. Dans la deuxième (de nuit), avec un changement virtuose, surprenant, de point de vue, tout bascule. La nuit tout devient possible, mais si tout  peut arriver, que se passera-t-il vraiment ?

Antônio Xerxenesky se montre diaboliquement habile dans sa façon d’avancer, d’un pas bien ordinaire, sur des chemins qui pourraient bien se révéler troublants, inquiétants, paniquants ou désespéramment communs. On souhaite avoir évidemment notre dose d’horreur et on l’aura, mais pas de la façon à laquelle on s’attendait : où se terre l’horreur, dans le surnaturel ou à portée de notre main ?

À l’opposé du grand spectacle, Antônio Xerxenesky a parfaitement réussi là le récit de la journée qui aurait pu être aussi banale que toutes les autres d’une jeune Brésilienne qui depuis son enfance, sans le savoir, vit entre ombre et lumière, entre chiens et loups (garous ?) et qui se pose, comme son créateur en littérature, bien des questions fondamentales. Malgré tout la nuit tombe marie vie quotidienne et brefs flashs étranges, philosophie et mystère. Et c’est le mystère qui survit !

Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xexenesky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 215 p., 20 €.

Antônio Xerxenesky en portugais : As perguntas, ed. Companhia das Letras, São Paulo / Areia nos dentes / F, ed. Rocco, Rio de Janeiro.

Antônio Xerxenesky en français : Avaler du sable / F, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / FANTASTIQUE : ROMAN PSYCHOLOGIQUE / SOCIETE.

XERXENESKY, Antônio Malgré tout la nuit tombe

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

SOUVENIR (en compagnie de Gabriela Castro) :

Antônio XERXENESKY

ROMAN MEXICAIN

Patricia RODRÍGUEZ

MEXIQUE

RODRIGUEZ, Paticia

 

 

Patricia Rodríguez est née à Mexico. Après des études de Médecine elle devient psychiatre, elle enseigne à l’UNAM de Mexico, en parallèle elle publie romans et nouvelles et elle donne des consultations d’astrologie.

 

 

 Oméga

2016

Voici quelques années, la Mexicaine Patricia Rodríguez participait à Belles Latinas, faisait partager à ses auditeurs son humour et ses idées sur les « avancées » de la science et l’évolution de nos sociétés. Elle venait avec un premier roman paru en traduction française, À la recherche de l’utérus perdu. Les éditions Des femmes-Antoinette Fouque publient une deuxième œuvre, tout aussi drôle, tout aussi riche.

 

Si on annonce d’entrée que Patricia Rodríguez, en plus d’écrire pièces de théâtre, nouvelles et romans, est médecin et psychiatre, qu’elle est amatrice d’astrologie (elle a tenu une chronique dans une grande revue mexicaine et elle donne des consultations), si on ajoute que dans Oméga elle nous fait partager ses passions, on va peut-être effrayer le lecteur potentiel qui a envie de se divertir tout en s’instruisant , comme on disait naguère. Il aurait pourtant bien tort de se priver d’un tel roman. Anticipation, féminisme, poésie, analyse toujours humoristique des comportements humains, tout est bien là.

Renversant, pourrait-on dire d’Oméga, qui commence par le chapitre 33 pour s’achever au premier. Tout y est un peu bousculé, sauf les valeurs fondamentales, ce qui doit rendre humain l’être humain. Sous des saillies souvent très drôles, Patricia Rodríguez ne néglige jamais l’essentiel.

On est en 2039, tout près du lac Baïkal. Dans un vieux bunker survivent quelques rescapés de la troisième guerre mondiale. Les plus âgés (enfin, selon notre vision obsolète du XXIème siècle) sont ceux qui ont échappé au désastre. Savants et médecins, ils ont pu, en se hâtant, concevoir quelques êtres nouveaux qui vont permettre à l’espèce humaine de ne pas s’éteindre. L’ennui, c’est que, manipulation de fécondation mal maîtrisée ou conséquence du jour du solstice d’hiver de 2039 où, après un bref arrêt, la Terre se mit à tourner à l’envers, le cours de la vie humaine s’inverse lui aussi : les créatures naissent vieilles et finissent fœtus.

Dans le bunker isolé au milieu d’un paysage désolé et désert, cohabitent les rescapés qui mènent une vie « normale » et les nouvelles créatures, semblables en tous points, en dehors de leur étrange trajectoire de vie.

On le devine, on est plongé dans un univers absurde et poétique, inquiétant et très drôle, parsemé de digressions scientifiques ou médicales, notre science, notre médecine et notre psychiatrie étant chamboulées par les nouvelles données. Patricia Rodríguez laisse souvent pointer le nez du médecin au cours du récit qui s’enrichit ainsi d’informations sur les conséquences de la guerre bactériologique, ou le nez de l’astrologue qui fait de nombreuses allusions aux influences astrales. Cela donne un ton scientifique qui contraste joliment avec la fantaisie de l’ensemble.

Ajoutons qu’un des vieillards s’éveille à l’amour comme un adolescent, jeunesse et vieillesse deviennent totalement relatives, ce qui constitue une belle leçon d’optimisme. Optimiste, Oméga l’est, à contre-courant de la plupart des romans d’anticipation qui décrivent la fin d’un monde, alors qu’ici, au contraire, nous assistons à sa renaissance, après le cataclysme qui peut-être est proche !

Patricia Rodríguez : Oméga, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne-Charlotte Chasset, éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 250 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN FANTASTIQUE / HUMOUR.

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Souvenir :

RODRIGUEZ, Patricia (2)

ROMAN ARGENTIN

César AIRA

ARGENTINE

 

AIRA, César

Né en 1948 dans la province de Buenos Aires, César Aira est unanimement considéré comme un des auteurs argentins les plus importants de sa génération. Amoureux de la littérature française, il est traducteur de l’anglais et de l’italien. Il est l’auteur de plusieurs dizaines de romans, extrêmement variés dans leurs thèmes et leur structure.

Le congrès de littérature.

1997 / 2016

 César Aira est capable de tout et il le prouve, depuis La robe rose (1984). Chaque œuvre publiée est une surprise. Et avec Le congrès de littérature, qui vient de sortir en traduction mais qui date de 1997, il le démontre brillamment.

On a un Savant fou (n’oublions pas la majuscule !) dont l’intention est bien entendu de dominer l’univers. Oui, mais il est le narrateur, on a donc un Narrateur fou (attribuons-lui la majuscule !), mais il nous faut aussi admettre que le texte que nous avons sous les yeux est bien de l’Auteur, qui ne peut qu’être qualifié de fou lui aussi. Fou, il l’est pour notre plus grande jouissance. Fou, comme l’était don Quichotte, comme l’a célébré Érasme, fou comme a pu l’être Léonard de Vinci, mais je risque de heurter sa modestie.

César Aira, l’auteur, joue avec ses personnages, avec son récit (raconte-t-il quelque chose ?), l’univers, ses lecteurs. Le Savant fou est un scientifique de haut niveau qui gagne sa vie en faisant des traductions, il a écrit quelques pièces de théâtre auxquelles il avoue ne rien comprendre : faut-il par conséquent comprendre son roman ? Ce qu’il faut, si toutefois il peut exister une obligation quelconque, c’est glaner ici ou là une image ou une idée. Il n’en manque pas, autour des dangers d’une science livrée à un illuminé, de la création littéraire, de l’imprécision de toute traduction, une quantité de graines posées semble-t-il au hasard et que chaque lecteur pourra développer, faire vivre ou (ce serait dommage, mais il en a le droit) ignorer. Il s’agit bien de les faire croître et prospérer individuellement. Il est clair que l’esprit rationnel aura du mal à supporter ce grand souffle de liberté, probablement il s’insurgera contre la « folie » de tout cela.

Mais qu’est-ce que la littérature, sinon la faculté qu’a le (bon) écrivain de semer sans qu’il puisse jamais savoir ce que son lecteur éventuel fera de ce qu’il lui propose ? Chacun est libre, le lecteur de fermer le livre ou de se régaler, l’auteur de faire intervenir sans plus d’explications un mystérieux appareil ou des centaines de gigantesques larves bleues. La liberté, cette fabuleuse conquête des romanciers, les latino-américains en particulier, César Aira en fait sa conquête et sa réussite personnelles, au grand bénéfice de chacun de nous.

 

Le congrès de littérature, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois,  110 p., 14 €.

En espagnol, la plupart des romans de César Aira sont publiés aux éd. Literatura Random House et bénéficient d‘une édition de poche (Debolsillo).

En français, César Aira est essentiellement publié chez Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN FANTASTIQUE / HUMOUR / CHRISTIAN BOURGOIS.

AIRA, César Le congrès de littérature
PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN ARGENTIN

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

La promesse.

2011 – 2017 

Il ne faut pas oublier Silvina Ocampo ! Les éditions des femmes–Antoinette Fouque, ont la très bonne idée de garder la mémoire d’auteures  importantes : après la Brésilienne Clarice Lispector il y a quelques mois, sort maintenant une traduction du dernier roman écrit par Silvina Ocampo, son œuvre la plus longue, qu’il faut absolument découvrir pour se rendre compte de l’immense originalité de cette femme discrète, auteure essentiellement de nouvelles.

« Qu’est-ce que tomber amoureux ? perdre le dégoût, perdre la peur, perdre tout ! ». Ce presque paradoxe est à l’image de ce texte irréel et réaliste, prose poétique au service d’une non-histoire que l’on peut raconter et qui se lit avec facilité.

Une femme, la narratrice, vient de tomber accidentellement du pont d’un paquebot sur lequel elle faisait une croisière. Pour espérer survivre, elle décide de « ranger » les souvenirs qui lui viennent et ses souvenirs sont des personnes, l’une lui évoquant la suivante, et ainsi de suite. Chaque « portrait » devient « nouvelle » ou « conte ». Tous ces guillemets ont un sens, une explication : chez Silvina Ocampo, les mots se dépouillent de leur signification habituelle, celle que l’on croit unique, pour se parer d’autres couleurs, qui les modifient et parfois vont jusqu’à leur faire dire leur contraire : de la virtuosité pure, mais une virtuosité qui est à l’opposé de ce que l’on pourrait croire « intello », un peu comme la simplicité (apparente) d’un Mozart. En découvrant chaque personnage, on découvre le peuple ou la petite bourgeoisie de Buenos Aires, avec ses règles, ses compromissions, morales pour la plupart, compromissions qu’ils se font une joie de transgresser : tout est allègrement possible, sous une retenue de façade.

La mémoire est capricieuse, certaines des personnes qui s’imposent à la naufragée reviennent à plusieurs reprises, d’autres ne font qu’apparaître avec légèreté. Tout est délicieusement trompeur, tout : les yeux de Leandro, un des personnages récurrents sont bleu clair, bleu couleur de la mer ou noirs, la narratrice se dit analphabète, mais écrit (en esprit au moins) ses mémoires, elle est encore  vivante et déjà morte. Elle est même capable, nous dit-elle, de sentir battre en elle le cœur d’un de ses personnages… et de nous faire partager ces battements.

Quant à Silvina Ocampo, se sachant à la fin de sa création et de sa vie, elle se donne une liberté totale pour écrire, pour jouer (comme le faisait son ami Borges), pour se faire plaisir et faire plaisir aux chanceux qui auront son livre entre les mains. Mais, à l’instar d’un Buñuel au cinéma, la liberté est tout sauf un n’importe quoi brouillon, l’apparente anarchie est voulue, calculée. Buñuel, accompagné par Jean-Claude Carrière, rédigeait jusqu’à huit projets de scénario pour ses films les plus hors norme, Silvina Ocampo a passé des années, pour ne pas dire des décennies avant d’achever cette œuvre inclassable et réjouissante. La promesse est une troublante expérience de lecture.

La promesse, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 134 p., 13 €.

MOTS CLÉS : ROMAN ARGENTIN / ROMANCIERS ARGENTINS / ROMAN FANTASTIQUE

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Silvina Ocampo en espagnol :  Autobiografía de Irene (1948) (n.d.) / La furia y otros cuentos (1959), Alianza, 1997 / Las invitadas (1961) / La torre sin fin (1986), Alfaguara / Y así sucesivamente (1987), Tusquets / Cornelia frente al espejo (1988), Tusquets / Las repeticiones (2006), Sudamericana / La promesa (2011), Lumen.

En collaboration avec Adolfo Bioy Casares : Los que aman odian (1946), Emecé

Autres œuvres de Silvina Ocampo disponibles en français : La pluie de feu (1997) Christian Bourgois / Mémoires secrètes d’une poupée (2012), Gallimard, L’Imaginaire.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org