CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Haroldo CONTI

ARGENTINE

 

CONTI, Haroldo

Né en 1925 dans la province de Buenos Aires, après des études de philosophie, Haroldo Conti a pratiqué des activités très diverses. Il est l’auteur de nouvelles et de quatre romans. Mascaró, el cazador americano, a reçu en 1975 le Prix Casa de las Américas. En 1976, il a été arrêté à son domicile. Il fait partie des « disparus » victime de la dictature militaire.

 

Mascaró, le chasseur des Amériques

1975/1982/2019

Mascaró, le chasseur des Amériques a obtenu le Prix Casa de las Américas à La Havane en 1975. Moins d’un an plus tard son auteur, Haroldo Conti, était enlevé chez lui à Buenos Aires par la dictature militaire. On n’a plus eu de nouvelles de lui. Homme aux multiples activités (il fut instituteur, pilote d’avions, scénariste de films et auteur de romans et de nouvelles), il a dans ses œuvres montré des gens simples amoureux de la vie et de la liberté, c’est probablement ce qui l’a rendu suspect aux yeux de la dictature.

Joli présage : c’est sur un rafiot nommé Le Lendemain que s’embarque Oreste, le personnage principal de ce beau roman qu’est Mascaró, le chasseur des Amériques. Il laisse derrière lui son village de pêcheurs, peu d’habitants mais plein d’amis, ceux qu’on rencontre dans le seul bar, tenu par Lucho, animé par quelques musiciens et dont on ressort à point d’heure sans pouvoir marcher droit. Au moment d’embarquer vers Palmares, au moment de faire ses adieux, on ne veut pas donner l’impression d’être émus, mais on se frotte les yeux. À cause de la cheminée du Lendemain qui crache une fumée irritante ? Peut-être, après tout…

Oreste est en bonne compagnie sur ce bateau décrépit, outre le capitaine se trouvent le Prince et le cavalier noir. Le Prince Patagon n’a de prince que le nom sur des affiches un peu décolorées et le cavalier noir se nomme Mascaró. Autant le prince est bavard et un rien fanfaron, autant le cavalier est silencieux et discret, et même mystérieux, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Quand le Lendemain  se met en panne au beau milieu de la mer, moteur brisé, on se demande si Palmares n’est pas un mythe et si on est bien soi-même de chair et d’os.

Tous sont d’accord, sans réserve, pour dire que « la vie, il faut la vivre en libations ». L’alcool et les cigares ne sont pas les seules libations, il y a aussi la poésie, la musique et les rires. Quelques bateaux fantômes se laissent admirer quelques minutes, parfois, les jours se ressemblent, en l’absence de vent et de mouvement.

Oreste et le Prince, enfin à Palmares, se lancent dans de nouvelles aventures en compagnie de trois ou quatre sympathiques comparses. Le Prince, avant d’avoir été Prince, avoue avoir été un scélérat, et ce qu’il a fait pour changer, il en fait profiter les autres, Oreste est le premier à appliquer ses préceptes. Soigner son corps pour qu’il nous serve, savoir deviner ce que la pire crapule a de lumière en elle, aimer les gens, qui qu’ils soient, telles sont les leçons distillées par le Prince, artiste misérable dont le succès n’est connu que de lui, qui finit par devenir, pour le lecteur et pour Oreste, un lumineux modèle dans sa modestie autant que dans ses excès.

Malheureusement, et même si rien dans le roman ne permet de dater l’action, il a été écrit au tout début des années de la terrible dictature militaire argentine et déjà « l’altération de l’ordre naturel conduit à celle de l’ordre établi », on commence à voir partout la subversion. Le grand oiseau qui survole les villages (en réalité un rêveur bricoleur qui a su créer une merveilleuse machine volante dont il est  lui-même le moteur) est chassé de son village : les autorités ont décidé justement qu’il était subversif de faire rêver le commun des mortels. Il est vrai aussi que « l’art est une conspiration à lui tout seul », comme le souligne le Prince.

Haroldo Conti est le chantre des petits, des modestes. Vus par lui ils se métamorphosent en seigneurs, ils apprennent à être eux-mêmes, à être heureux malgré la laideur qui les entoure, qui les encercle et les enferme, ils imposent leur liberté. Quelle leçon, surtout venant d’un homme qui n’a jamais prétendu à la gloire et qui a disparu de façon aussi injuste. Mascaró était-il prémonitoire ?

Mascaró, le chasseur des Amériques de Haroldo Conti, traduit de l’espagnol (Argentine) par Annie Morvan, éd. La dernière goutte, 380 p., 2 €.

Haroldo Conti en espagnol : Mascaró, el cazador americano / La balada del alamo carolina /  Sudeste, ed. Alfaguara / En la vida, ed. Barral Editores, Barcelone.

Haroldo Conti en français : La balade du peuplier carolin, éd. La dernière goutte.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / DICTATURE / SOCIETE / EDITIONS LA DERNIERE GOUTTE

CONTI, Haroldo Mascaró le chasseur ds Amériques

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Mario VARGAS LLOSA

PÉROU

 

 

VARGAS LLOSA, Mario

 

Mario Vargas Llosa est né à Arequipa en 1936. Après quelques années d’internat dans l’Académie militaire qu’il décrit dans son premier roman et des études de Lettres, il collabore à plusieurs revues et journaux. La ville et les chiens (1963) le propulse au premier plan des jeunes écrivains latino-américains qui vont être le noyau du Boom. Auteur d’essais, de pièces de théâtre, de nouvelles et de plus de vingt romans, il a reçu en 2010 le Prix Nobel de Littérature.

 

 L’atelier du roman

2017/2019

On va vite oublier la triste image récente d’un Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, au premier rang d’une manifestation madrilène de rétrogrades aigris, adversaires pour la plupart du mariage pour tous et défenseurs de ce qu’ils nomment la tradition sans préciser, proches de l’homophobie… Il nous faut penser au littéraire, à l’écrivain qui se penche sur son œuvre dans un dialogue avec enseignants et étudiants d’une université nord-américaine.

Mario Vargas Llosa a été invité à plusieurs reprises à l’université de Princeton. L’atelier du roman reprend quelques unes des interventions de l’écrivain interrogé par professeurs et étudiants. Le principal interlocuteur est Rubén Gallo, ami de confiance, et Mario Vargas Llosa évite les deux pièges qui pouvaient se présenter : quand on parle en public avec un proche, soit on tombe dans trop d’intimité, soit on donne un spectacle. Il se livre ici, en disant seulement ce qui est nécessaire pour éclairer certains aspects de l’homme et surtout de l’œuvre. Ses revirements politiques ne sont pas éludés, il les explique même de façon convaincante. Pour le reste, il est inutile, si l’on connaît un minimum Vargas Llosa, de souligner l’intelligence de ses propos sur l’évolution du roman depuis les années 60 ou sur la censure. On pourra seulement, peut-être, regretter leur brièveté.

L’analyse de quatre romans (Conversation à La Catedral, Histoire de Mayta, Qui a tué Palomino Molero et La fête au Bouc), ainsi que Le poisson dans l’eau,  est très enrichissante sur le plan littéraire. Mais là aussi l’analyse politico-historique laisse planer des doutes : les dictatures militaires qui ont sévi dans toute l’Amérique latine ou presque à partir des années 60 ne seraient qu’une réponse aux tentatives révolutionnaires qui ont suivi l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’économie espagnole ne se serait développée qu’après la disparition de Franco, cela est tout de même un peu simpliste et pas du tout exact sur le plan historique ! Oublions !

En revanche, les origines d’Histoire de Mayta  ou de La fête au Bouc, leur élaboration, le sens qu’a voulu leur donner leur créateur, ne peuvent que passionner tout lecteur de ces romans. Les judicieuses questions posées par les interlocuteurs donnent un relief supplémentaire, obligeant parfois l’auteur à s’engager sur des chemins qu’il n’aurait pas abordés seul. Parfois, et c’est tout à fait normal, il n’a pas la réponse, par exemple quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pratiquement jamais de dates précises, ou de laps de temps entre deux épisodes, il doit le reconnaître, sans pouvoir l’expliquer.

Le dialogue avec les universitaires, organisé mais très spontané aussi, revient sur les sources d’inspiration, les influences littéraires, Hemingway en tête, les lieux qu’il a fréquentés, enfant, permet de découvrir des pans d’intimité peu connus des lecteurs et qui aident à mieux comprendre des détails de sa création.

Un dernier « chapitre » reprend la visite de Philippe Lançon, le journaliste parisien qui vient de publier Le lambeau (Prix Femina 2018), cette visite à Princeton a été sa première intervention publique après l’attentat contre Charlie Hebdo où il a été gravement blessé. Ses mots sont forts et émouvants, il revient sur la notion de terrorisme et sur les leçons que nous devons malgré tout en tirer.

Le passage le plus faible de cet ouvrage, il fallait s’y attendre, est la partie consacrée aux mémoires de Mario Vargas Llosa, Le poisson dans l’eau, centré sur sa désastreuse campagne électorale, dont il n’est de toute évidence pas remis. 25 ans plus tard, la leçon, pourtant très simple, n’a pas été tirée : on peut être Prix Nobel de littérature et un des plus grands écrivains de son siècle et n’avoir pas de don pour la politique. Si l’on se place du côté du lecteur, le nôtre, la morale de l’histoire est aussi simple : apprécions l’écrivain, ses mots, ses phrases, fermons les yeux sur ce qui est extérieur à la pure littérature.

L’atelier du roman de Mario Vargas Llosa et Rubén Gallo, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard (collection Arcades), 312 p., 21 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol : Conversación en Princeton con Rubén Gallo, ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éditions Gallimard.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / LITTERATURE / SOCIETE / POLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

 

VARGAS LLOSA, Mario L'atelier du roman

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN CHILIEN

Pedro LEMEBEL

CHILI

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Né à Santiago en 1952, décédé en 2015, militant homosexuel, il est avant tout connu pour ses chroniques, irrévérencieuses, acides et extrêmement drôles, qui s’attaquaient à toute forme d’autorité. Les romans (dont un seul a été traduit en France confirment son immense talent d’écrivain.

 

Je tremble, ô matador

2001/2004

 

Dès les premières lignes, on est happés par les mots, les phrases et les images. Il ne nous reste plus qu’à nous laisser emporter : le narrateur / narratrice, travesti vieillissant et folle flamboyante, nous conduit au cœur de son univers fait du quotidien le plus prosaïque et des fantasmes les plus débridés.

Pedro Lemebel est chilien. Artiste plasticien et chroniqueur dont les textes sont très suivis en Amérique par un public de fidèles, il a aussi touché au cinéma. Je tremble, ô matador est son premier roman publié, le seul pour le moment. L’œuvre et l’homme sont évidemment inclassables, comme l’est ce récit délirant, qui serait d’une simplicité toute classique s’il n’y avait cette façon de s’exprimer de la Folle, personnage déchiré et déchirant, insupportable et attachant.

Nous sommes en 1986 à Santiago, le régime de Pinochet, en place depuis déjà plus de douze ans, commence à vaciller tout en restant extrêmement dangereux. Notre travesti vaincu par la vie tombe amoureux (sans grand espoir) de Carlos, un jeune homme beau comme un dieu qui, malgré sa discrétion, se révèle très vite être un militant anti Pinochet. Il se crée entre eux une très belle relation humaine, au sujet de laquelle aucun des deux n’est dupe, qui a pour épicentre la confiance, une confiance totale et aveugle qui n’exclut pas les questions : jusqu’où ira l’engagement de Carlos, jusqu’où ira le silence de la Folle, que ressentira chacun des deux pour l’autre.

Malgré la gravité du sujet, rien n’est profondément dramatique dans les mots du travesti amateur de chansons à la guimauve : il suffit d’adapter ce que disent ces chansons à la réalité et faire de sa vie un mélo plein de larmes et de petits oiseaux, comme la nappe qu’il vient de broder et qui est son chef d’œuvre. L’amour impossible devient un superbe espoir qui ne finira jamais, et la dictature une farce grotesque dans laquelle le général tyran n’est qu’un fantoche ridicule manipulé par sa femme. Car l’autre pan du roman, le contrepoint qui fait aussi verser des larmes, mais de rire cette fois, ce sont les épisodes qui se passent dans l’intimité du couple Pinochet. On y voit un pauvre homme soûlé par les bavardages stupides et vides de son épouse, doña Lucía.  Mme Pinochet sait tout, décide de tout, assistée quand même par les conseils avisés de son couturier : par exemple, mettre de la couleur sur les uniformes tristounets des militaires redonnerait sûrement le moral à un pays en pleine déprime, qui, ainsi, pourrait repartir d’un bon pied. Le vrai dictateur, c’est elle, et on finit par plaindre son malheureux mari ! Comment mieux rendre absurde une réalité aussi cruelle.

Constamment Lemebel nous fait changer d’univers, d’ambiance, de sentiments, et les personnages principaux, même s’ils n’ont a priori rien de commun avec nous deviennent forcément proches du lecteur.

La traduction d’un texte aussi fulgurant ressemblait à une gageure. Alexandra Carrasco a pourtant totalement réussi ce qui paraissait impossible : on retrouve dans le texte français non seulement les mots et les images, mais aussi l’esprit subtil et excessif de l’original.

Un seul regret, pour l’instant, c’est le seul roman de Pedro Lemebel. Un éditeur français pourrait envisager une traduction de ses chroniques…

 

Je tremble, ô matador, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Denoël, 2004 et 10/18, 2007.

 

Pedro Lemebel en espagnol : Tengo miedo, torero, Anagrama, Barcelone, Loco afán (chroniques), Anagrama, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMANCIERS CHILIENS / DICTATURE.

 

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN ARGENTIN

Elsa OSORIO

ARGENTINE

 

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Elsa Osorio est née à Buenos Aires en 1953. Elle est auteure de romans et de scénarios pour le cinéma et la télévision. Elle a vécu exilée en Europe pendant les années de dictature. Elle est également militante des droits de l’homme.

Double fond.

2017/2018

En 2000, Luz ou le temps sauvage avait marqué une date dans la création argentine. Après plusieurs romans réussis, Elsa Osorio provoque un nouveau choc, littéraire mais aussi émotionnel, avec Double fond, une histoire en rapport avec la période sombre des années 80 en Argentine, qui touche ce qu’il y a de plus humain en chaque lecteur. Entre 1976 et 2006, entre Buenos Aires, la Bretagne et Paris, la romancière crée une atmosphère trouble qu’elle fait parfaitement partager à ses lecteurs.

1984 : une militante montonera est séquestrée avec Matías, son fils de trois ans, dans la sinistre ESMA, le centre de détention de l’armée argentine alors au pouvoir. Elle est torturée et « retournée » contre la promesse de garder son enfant en vie. Devenue agent double, dont tout le monde se méfie, elle est envoyée en France pour espionner un groupe d’opposants à la dictature.

2004 : un corps de femme est retrouvé sur une plage française, près de Saint-Nazaire. Muriel, jeune journaliste attachée aux faits divers, prise de doute sur l’éventuel accident, se plonge dans l’histoire récente de l’Argentine, pensant voir un très lointain rapport avec les origines du docteur Le Boullec, la noyée de la plage.

Le début du roman semble confus : on doit naviguer parmi les noms, les surnoms et les pseudos des militants, mais vite on est littéralement aspirés par les mystères qui s’empilent, le passé de Marie Le Boullec, celui de Soledad (que cache ce prénom ?), celui d’une autre femme qui interfère dans les recherches de Muriel. Le mystère est multiple, beaucoup de points ne sont compris ni des personnages qui enquêtent, ni du lecteur… Mais le lecteur a un avantage : il sait que, en avançant dans sa lecture, tout se clarifiera.

Double fond est un roman exigeant : il demande à son lecteur une attention sans faille. Il lui  faut bien identifier les multiples personnages, les lieux qui se succèdent, les faux semblants, simulés ou réels, de la protagoniste, qui n’est qu’une des victimes de l’amiral Massera, l’un des membres de la junte militaire, une de ces victimes qu’il a voulu « retourner », pour les associer à son projet politique. La mystérieuse protagoniste centrale, esclave ou consentante, a participé à cette action, qui a même impliqué un temps Valéry Giscard d’Estaing quand il était président de la République. Politique et psychologie se rejoignent dans le destin de ces victimes comme dans le roman.

Peu à peu, en découvrant les activités de la femme en Argentine  et en France, on se rapproche d’elle, même si elle garde une bonne part d’opacité (qui est un des atouts du roman), qu’elle est bien obligée de conserver pour survivre. On se rapproche aussi de Muriel la journaliste bretonne et de son cercle immédiat, ceux qui l’aident dans ses enquêtes et tentent de lever le mystère de l’existence multiple de la morte pendant les vingt dernières années.

Tout bien sûr se résout dans les derniers chapitres, ce qui laisse une forte impression d’avoir navigué à travers les années noires de l’Argentine, mais sans quitter la partie humaine, douloureuse, sensible, des faits. La souffrance des êtres enfoncés dans les horreurs de la dictature ne leur ôte pas leur volonté de vivre, au contraire, belle leçon pour chacun de nous.

 

 

Double fond, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 400 p., 21 €.

Elsa Osorio en français : Luz, ou le temps sauvage / Tango / Sept nuits d’insomnie  / La Capitana, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / DICTATURE / SOCIETE.

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN BRESILIEN

Guiomar de GRAMMONT

BRÉSIL

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GUIOMAR DE GRAMMONT est née à Ouro Preto EN 1963. Universitaire dans sa ville natale, elle est auteure de romans, de pièces de théâtre, historienne et philosophe. Son roman O fruto de vosso ventre a obtenu le Prix Casa de las Américas (Cuba) en 1995.

 Les ombres de l’Araguaia.                             

2015 / 2017

 

Brésil, années 70, la dictature militaire semble devoir durer toujours. Un groupe d’étudiants utopistes tente de reproduire le modèle cubain : installer dans l’État de Pará, au Nord-Ouest du pays, une guérilla qui convaincrait les paysans de participer à une lutte qui mettrait fin aux injustices. Le bilan sera impitoyable pour les jeunes gens. Bien des années plus tard la sœur d’un des participants disparus tente de retrouver la trace de son frère disparu.

Ce serait une famille normale s’il ne manquait le fils, Leonardo. Étudiant et militant, il était passé très vite à la clandestinité et avait disparu. Le père se réfugie dans le silence et dans l’invention de jouets pour sa fille Sofia, la mère Luisa dans le souvenir et l’espoir de son retour et Sofia, encore enfant, grandit en apprenant tout doucement le sens du mot absence : le vide, me manque, mais aussi comme une présence en négatif qui finit par perturber son existence d’adolescente puis de jeune adulte. À la mort du père, en 1992, vingt ans après la disparition de Leonardo, elle ne peut que reprendre les vagues recherches entamées des années plus tôt.

Une soixantaine d’étudiants transformés en guérilleros dans la forêt amazonienne, entre cinq et dix mille militaires chargés de les éliminer, voilà la réalité historique qui est le fond du roman de Guiomar de Grammont ; une impressionnante inégalité des forces, des violences pratiquées des deux côtés, exploitées pour déstabiliser l’adversaire ; et, à la fin, la presque totalité des guérilleros tués par l’armée. Telle est la Guérilla de l’Araguaia dans toute sa brutalité.

Sofia a récupéré de façon peu claire un cahier : deux voix, une masculine et une féminine, racontent la vie quotidienne des jeunes utopistes, leur générosité, leur espoir de convaincre les paysans voisins de l’utilité de leur lutte, les dangers naturels et humains, et aussi, sous-entendu mais omniprésent dans l’esprit de Sofia et celui du lecteur qui le connaissent d’avance, le dénouement sanglant et l’oubli : qui connaît encore au Brésil cette dérisoire épopée ? Tout a été fait pour que soit oubliée la longue période de dictature subie par le pays et ses conséquences.

La grande habileté de Guiomar de Grammont est d’avoir fait alterner l’enquête de Sofia dans diverses régions brésiliennes et même à Cuba avec les longues citations du mystérieux cahier qui plonge au même titre Sofia et le lecteur dans la réalité des entraînements au cœur de la forêt équatoriale et dans les horreurs de la répression.

Le thriller que constitue la quête de Sofia prend une profondeur de tragédie, plus il avance, plus s’accentue la sensation du vide laissé par Leonardo et sa compagne. Guiomar de Grammont ne néglige aucun personnage, même secondaire : elle nous fait partager, dans un style à la fois assuré et délicat, sensible, l’esprit des parents du disparu et surtout de Sofia, parvenant à mettre sur un plan d’égalité les violences causées par l’Histoire et les pensées, les sentiments, la noblesse et les faiblesses de simples personnes qui toutes sont des victimes directes ou non.

Avec cette enquête historique mais profondément humaine, Guiomar de Grammont non seulement réussit un roman émouvant, elle donne surtout une leçon d’histoire et d’humanité.

Les ombres de l’Araguaia , traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 240 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / DICTATURE / FORÊT VIERGE / ROMANCIERS BRESILIENS

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Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN COLOMBIEN

Evelio ROSERO

COLOMBIE

ROSERO, Evelio

 

Evelio Rosero est né en 1958 à Bogotá. Journaliste, il est l’auteur d’une douzaine de romans, de recueils de poésie et de récits pour la jeunesse.

 

Le carnaval des innocents

2012/2016

Le premier roman traduit en français du Colombien Evelio Rosero, Les armées, faisait connaître une voix originale, mélange de gravité et de légèreté, de drame et de drôlerie. Dans Le carnaval des innocents, c’est la drôlerie qui domine. L’auteur a choisi le ton du burlesque, les situations bouffonnes, sans s’épargner un véritable pessimisme quand il évoque l’être humain et la société colombienne. Un intéressant, un surprenant mélange des genres.

 

Pendant le Carnaval, tout  est possible : les messieurs les mieux considérés de la petite ville de Pasto, en Colombie, se livrent aux pires folies, les étudiants les plus effacés se saoulent en compagnie d’adultes à qui ils n’ont jamais osé adresser la parole, les bigotes les plus prudes se donnent avec la plus déplorable des impudeurs : c’est bien le ton de la farce qu’a choisi Evelio Rosero, auteur d’un superbe roman bien plus « sérieux » malgré une bonne dose d’humour, Les armées, publié en France en 2008.

Le Carnaval, c’est surtout, traditionnellement, la subversion des valeurs en vigueur le reste de l’année. C’est ce que fait un peu aussi Rosero par rapport aux usages littéraires. C’est aussi ce que les protagonistes appliquent consciencieusement, bien que sans l’avoir projeté, et dans le genre blagues de carabins.

Les lecteurs qui avaient été frappés par la force et le ton des Armées risquent de subir un choc : peu de ressemblances avec ce Carnaval des innocents, bien qu’ici aussi l’arrière fond soit plutôt noir : peut-on remettre en cause dans la province colombienne des années 60 les grands mythes fondateurs ? Peut-on impunément s’attaquer au héros premier de toute la région, Simon Bolívar lui-même ?

Le malheureux docteur Justo Pastor Proceso s’y risque et s’expose à des conséquences qui se révèlent à mi-chemin du grotesque et du tragique. Sans en être totalement conscient, il risque sa vie, en butte à la réaction des autorités locales aussi bien que des jeunes excités politisés à l’extrême. Cela d’ailleurs ne l’empêche pas de multiplier en un temps record des prouesses sexuelles multiples et variées.

On pourra trouver déséquilibrés ces débordements de farce qui sous-tend une réalité terrible et qui parfois se mêlent à de véritables cours d’histoire, parfois un peu ardus pour un public européen. Mais si on accepte ce qui réjouirait les spectateurs d’une commedia dell’arte, on rira en accompagnant les personnages gorgés d’aguardiente anisée de ces journées carnavalesques.

 

Le carnaval des innocents, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, Métailié, 304 p., 21€.

Evelio Rosero en espagnol : La carroza de Bolívar / Los ejércitos / Los almuerzos, Tusquets / Juliana los mira, Anagrama, / Clarice er auna reina, Lóguez, Salamanque.

Evelio Rosero en français : Les armées, Métailié

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / ROMANCIERS COLOMBIENS / DICTATURE / VIOLENCE

 

ROSERO, Evelio Le carnaval des innocents

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org