CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.

CHRONIQUES

Makenzy ORCEL

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Maître-Minuit.

2018

Cela ne fait aucun doute, la Mer des Caraïbes est bien un lien physique et immatériel entre les diverses terres, iliennes ou continentales, qui la peuplent. Qu’on y parle ou qu’on y écrive en français, en espagnol, en anglais ou dans sa langue originelle, il y existe un esprit commun. Deux publications récentes des éditions Zulma le prouvent encore une fois, le superbe Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de la Nord-Américaine Zora Neale Hurston, qui se situe pourtant en Floride, et ce Maître-Minuit de l’Haïtien Makenzy Orcel.

Comment grandir dans un des pays les plus pauvres du monde, sous une des dictatures les plus cruelles, quand on voit sa mère, qui n’est peut-être pas vraiment sa mère, qui passe ses journées à inhaler de la colle et que la seule chose que l’on sache de son père est que c’était un jeune marin de passage ?

Tout est pourri sur cette terre, sur ce morceau d’île dominé, écrasé par l’ombre de ce Papa-à-vie, de ce « diable en costume officiel ». Alors sniffer de la colle est une solution que ne rejettent même pas les esprits vaudou qui assistent les humains à la dérive. Poto, le jeune narrateur, observe d’un œil  neutre (pour lui tout est habituel, il ne peut comparer à rien le spectacle d’horreur que lui présente sa ville) les corps démembrés, les boutiques dévastées et les tontons macoutes qui sont partout.

Par moments, le roman s’évanouit derrière une virulente (mais justifiée) chronique engagée : les crimes du régime montrés au premier degré, des fêtes somptueuses au Palais, qui généralement ne manquent pas de se transformer en orgies aux condamnations à mort sans jugement à cause d’un mot déplacé. Par moments encore, on voit un citoyen ordinaire devenir un sanguinaire tonton macoute (pléonasme !). Une « impératrice » s’auto-décrit, s’auto-analyse avec une bonne dose d’autosatisfaction. C’est du baroque à dominance tragique, proche et éloigné du baroque caraïbe dont on a beaucoup parlé au temps d’Alejo Carpentier, un baroque  qui multipliait senteurs, couleurs et sons, alors qu’ici ce sont les atrocités, les viols des idéaux et des corps.

Du baroque, on passe à l’hyperréalisme, à la vie quotidienne dans la rue, sans ressources. La seule chose que Poto transporte avec lui sans jamais s’en défaire, c’est son sac à dos et ses dessins. Depuis tout petit il a ce talent, mais, en dehors de sa « mère », personne ne le sait. Ce sac fait aussi sa célébrité : Poto c’est le fou avec son sac à dos, il devient un spectacle, il danse au milieu de la chaussée.

Après le départ du dictateur (1986), si le danger de mort est moins présent pour Poto, sa situation matérielle n’est pas meilleure : la faim, toujours la faim.

Makenzy Orcel ne nous invite pas à la facilité : son récit, haché est cahoteux, rugueux, comme ce qu’il montre et raconte : la vie (est-ce bien le mot ?)  dans la rue, les années passées auprès d’un caïd proche du pouvoir, la solitude, toujours, une solitude qui ne le renferme pas sur lui-même, le très beau portrait d’une femme aimée et délaissée, avec ses douleurs et sa force le prouve.

On peut lire ce roman comme de l’hyperréalisme, comme la description impitoyable d’une ville dans un éternel chaos ou comme la vision symbolique d’un pays à l’abandon livré à la folie. Tout est possible, aussi, pour le lecteur.

Maïtre-Minuit, éd. Zulma, 320 p., 20 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Alia TRABUCCO ZERÁN

CHILI

Alicia Trabucco Zerán est née à Santiago en 1983, fille d’une journaliste et d’un cinéaste. Après des études de Droit et de Littérature, au Chili, aux États-Unis et en Grande Bretagne, elle se consacre à l’édition et à l’écriture de nouvelles et de roman. La soustraction est son premier.

La soustraction

2014 / 2021

Deux voix se répondent dans ce roman centré sur la mort, la séparation et la disparition, sur des  soustractions. Felipe et Iquela étaient amis, enfants, parce que leurs parents étaient amis. Amis, militants et victimes.

Devenus adultes et restés amis, Felipe et Iquela sont incapables d’échapper au passé qu’ils partagent avec la génération qui les a précédés. Dans un Santiago nocturne, sinistre de nuit et de jour, qui perd ses couleurs sous la pluie de cendres provoquée par l’éruption d’un volcan, Felipe vit dans l’obsession de la mort, des morts connus et surtout inconnus qu’il passe son temps à compter en établissant d’infinies statistiques : nombre, âge, calendrier…

Iquela elle aussi remplit ses pensées de chiffres : les sucres dans son café, les années qui passent, les pigeons sur un arbre, tout pour elle se transforme en nombres.

C’est pendant cette pluie de cendres qu’arrive d’Allemagne où ses parents s’étaient réfugiés pendant les années terribles Paloma, autre fille de militants. Sa mère, Ingrid, vient de mourir et elle veut l’enterrer à Santiago. Mais l’éruption a obligé l’avion à se détourner et à atterrir à Mendoza, en Argentine.

Il est difficile de dominer ses émotions quand la plupart de ceux qui ont compté (ou qui auraient dû compter) ne sont plus là. L’humour cynique est une des possibilités. Felipe, Iquela et Paloma la pratiquent, mais sans trop y croire, un humour qui se mêle à l’ambiance noircie par les cendres volcaniques qui continuent de couvrir rues et passants.

Le style tendu, nerveux d’Alia Trabucco Zerán, dont c’est le premier roman, manque parfois de naturel, de spontanéité. Les cours d’écriture, très en vogue en Amérique du Nord et qui se développent considérablement au sud, aident certainement à la technique, mais le mot lui-même, technique, n’est-il pas une contradiction flagrante de toute création ? Les recettes (autre mot contestable) ne sont éventuellement valables que si elles ne sont pas apparentes et, au fond, tout écrivain devrait savoir s’en passer.

Ces remarques n’enlèvent rien à ce qu’a voulu dire Alia Trabucco Zerán, une autre vision de cette « deuxième génération » des jeunes Chiliens (elle est elle-même née en 1983, sous le régime du général Pinochet) qui dans diverses créations, littéraires en particulier, se posent des questions essentielles, la responsabilité, la mémoire et, ici, ce désespoir fondamental qu’elle partage avec une partie de cette jeunesse.

La soustraction, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 208 p., 21 €, version numérique, 15,99 €.

Alia Trabucco Zerán en espagnol : La resta, ed. Demipage, Madrid / Las homicidas, ed. Lumen.

MOTS CLES : CHILI / HISTOIRE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

CHRONIQUES

Mauricio ELECTORAT

CHILI / FRANCE

Après des études de Lettres et de Journalisme, Mauricio Electorat, né à Santiago en 1960 a vécu une vingtaine d’années en Europe (Barcelone, puis Paris), avant de se fixer dans sa ville natale, où il est professeur et journaliste. Il a publié des recueils de poésie, des nouvelles et cinq romans, plusieurs fois primés.

Petits cimetières sous la lune

2017 / 2020

Le romantisme des jeunes Latino-Américains qui venaient « étudier » à Paris, découvrir la « vraie » vie et les émotions interdites en principe dans leurs familles bourgeoises peut-il se marier avec les dures réalités de leurs pays d’origine, où régnaient inégalités criantes et souvent dictatures sanglantes ? Un dilemme souvent occulté par ces garçons (les filles restaient dans le giron familial, bien sûr) que Mauricio Electorat met brillamment en lumière dans ce nouveau roman.

Emilio Ortiz, 27 ans, fils de ce que l’on a l’habitude de qualifier de « bonne famille », installée au Chili depuis le début du XXème siècle, catholiques tellement bien pensants qu’ils ont bien été obligés de soutenir activement le général Pinochet quand celui-ci s’est consacré corps et âme à remettre le pays dans le droit chemin, a préféré aller terminer ses études à Paris. Des études qui se prolongent, non qu’il roule sur l’or (il a miraculeusement déniché une place de veilleur de nuit dans un petit hôtel de Montparnasse), mais parce que l’envie de rejoindre le cocon familial ne le taraude pas.

À Paris, Emilio mène la vie des étudiants latinos descendants de Cortázar (la lecture récurrente de Marelle est obligatoire pour eux !) ou de Bryce Echenique. Lui, il vivote grâce à ses trois nuits par semaine payées par l’hôtel, ses rapports avec sa famille sont extrêmement limités, ils seraient nuls si, de temps en temps, la sœur de sa mère, la tante Amalia, ne lui donnait des nouvelles. La nouvelle du brusque divorce de ses parents, son père s’étant amouraché d’une femme trente ans plus jeune que lui, le pousse à faire le voyage vers Santiago.

La situation qu’il trouve là-bas est inquiétante pour tous, dans des proportions différentes.

Mauricio Electorat réussit un très bel équilibre entre le personnel et le national, entre les liens familiaux et les liens politiques (sujet qui reste brûlant, au Chili plus qu’ailleurs), entre l’humour et le drame. Dans la famille, chacun est à sa place, le père, sympathisant du dictateur à la retraite et macho classique, la mère, triste et digne (enfin, qui essaie de l’être), les frère et sœur, proches comme on doit l’être dans une famille unie, mais légèrement indifférents. Emilio, peu à peu, en découvre plus sur le passé de son père. A-t-il été manipulé, timide, volontaire ou un soutien inconditionnel ?

Une des questions posées est de savoir si on peut impunément fouiller dans le passé d’êtres proches, ou qu’on croit proches, petite amie de passage ou géniteur. Emilio trouve les moyens de le faire, mais n’a-t-il pas tort ? La forme en puzzle de la dernière partie est particulièrement brillante à ce propos : manquera-t-il une pièce, alors qu’il s’attaque aux secrets des services de renseignement de Pinochet, presque aussi performants que le Mossad ?

Mauricio Electorat maîtrise parfaitement non seulement son sujet, ou, plus exactement ses sujets, mais aussi la manière de les présenter à son lecteur : il le fait passer de l’humour de l’étudiant fauché à l’angoisse de découvrir ce qu’on ne devrait jamais découvrir, il le tient pour ne pas le lâcher avant d’avoir une vérité qui n’est pas la fin de la lecture : une fois qu’on possède cette vérité, il lui reste, il nous reste à nous aussi, à nous demander tout ce qu’on peut tirer de cette révélation. Dit d’une autre façon, quand on referme ce roman, on n’a pas terminé d’y repenser.

Petits cimetières sous la lune , traduit de l’espagnol (Chili) par Mauricio Electorat, éd. Métailié, 304 p., 21 €.

Mauricio Electorat en espagnol : Pequeños cementerios bajo la luna, ed. Alfaguara / La burla del tiempo, ed. Seix Barral.

Mauricio Electorat en français : Sartre et la Citroneta, éd. Métailié.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / OLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

(chez Mauricio, à Santiago, en avril 2015)

CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Haroldo CONTI

ARGENTINE

 

CONTI, Haroldo

Né en 1925 dans la province de Buenos Aires, après des études de philosophie, Haroldo Conti a pratiqué des activités très diverses. Il est l’auteur de nouvelles et de quatre romans. Mascaró, el cazador americano, a reçu en 1975 le Prix Casa de las Américas. En 1976, il a été arrêté à son domicile. Il fait partie des « disparus » victime de la dictature militaire.

 

Mascaró, le chasseur des Amériques

1975/1982/2019

Mascaró, le chasseur des Amériques a obtenu le Prix Casa de las Américas à La Havane en 1975. Moins d’un an plus tard son auteur, Haroldo Conti, était enlevé chez lui à Buenos Aires par la dictature militaire. On n’a plus eu de nouvelles de lui. Homme aux multiples activités (il fut instituteur, pilote d’avions, scénariste de films et auteur de romans et de nouvelles), il a dans ses œuvres montré des gens simples amoureux de la vie et de la liberté, c’est probablement ce qui l’a rendu suspect aux yeux de la dictature.

Joli présage : c’est sur un rafiot nommé Le Lendemain que s’embarque Oreste, le personnage principal de ce beau roman qu’est Mascaró, le chasseur des Amériques. Il laisse derrière lui son village de pêcheurs, peu d’habitants mais plein d’amis, ceux qu’on rencontre dans le seul bar, tenu par Lucho, animé par quelques musiciens et dont on ressort à point d’heure sans pouvoir marcher droit. Au moment d’embarquer vers Palmares, au moment de faire ses adieux, on ne veut pas donner l’impression d’être émus, mais on se frotte les yeux. À cause de la cheminée du Lendemain qui crache une fumée irritante ? Peut-être, après tout…

Oreste est en bonne compagnie sur ce bateau décrépit, outre le capitaine se trouvent le Prince et le cavalier noir. Le Prince Patagon n’a de prince que le nom sur des affiches un peu décolorées et le cavalier noir se nomme Mascaró. Autant le prince est bavard et un rien fanfaron, autant le cavalier est silencieux et discret, et même mystérieux, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Quand le Lendemain  se met en panne au beau milieu de la mer, moteur brisé, on se demande si Palmares n’est pas un mythe et si on est bien soi-même de chair et d’os.

Tous sont d’accord, sans réserve, pour dire que « la vie, il faut la vivre en libations ». L’alcool et les cigares ne sont pas les seules libations, il y a aussi la poésie, la musique et les rires. Quelques bateaux fantômes se laissent admirer quelques minutes, parfois, les jours se ressemblent, en l’absence de vent et de mouvement.

Oreste et le Prince, enfin à Palmares, se lancent dans de nouvelles aventures en compagnie de trois ou quatre sympathiques comparses. Le Prince, avant d’avoir été Prince, avoue avoir été un scélérat, et ce qu’il a fait pour changer, il en fait profiter les autres, Oreste est le premier à appliquer ses préceptes. Soigner son corps pour qu’il nous serve, savoir deviner ce que la pire crapule a de lumière en elle, aimer les gens, qui qu’ils soient, telles sont les leçons distillées par le Prince, artiste misérable dont le succès n’est connu que de lui, qui finit par devenir, pour le lecteur et pour Oreste, un lumineux modèle dans sa modestie autant que dans ses excès.

Malheureusement, et même si rien dans le roman ne permet de dater l’action, il a été écrit au tout début des années de la terrible dictature militaire argentine et déjà « l’altération de l’ordre naturel conduit à celle de l’ordre établi », on commence à voir partout la subversion. Le grand oiseau qui survole les villages (en réalité un rêveur bricoleur qui a su créer une merveilleuse machine volante dont il est  lui-même le moteur) est chassé de son village : les autorités ont décidé justement qu’il était subversif de faire rêver le commun des mortels. Il est vrai aussi que « l’art est une conspiration à lui tout seul », comme le souligne le Prince.

Haroldo Conti est le chantre des petits, des modestes. Vus par lui ils se métamorphosent en seigneurs, ils apprennent à être eux-mêmes, à être heureux malgré la laideur qui les entoure, qui les encercle et les enferme, ils imposent leur liberté. Quelle leçon, surtout venant d’un homme qui n’a jamais prétendu à la gloire et qui a disparu de façon aussi injuste. Mascaró était-il prémonitoire ?

Mascaró, le chasseur des Amériques de Haroldo Conti, traduit de l’espagnol (Argentine) par Annie Morvan, éd. La dernière goutte, 380 p., 2 €.

Haroldo Conti en espagnol : Mascaró, el cazador americano / La balada del alamo carolina /  Sudeste, ed. Alfaguara / En la vida, ed. Barral Editores, Barcelone.

Haroldo Conti en français : La balade du peuplier carolin, éd. La dernière goutte.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / DICTATURE / SOCIETE / EDITIONS LA DERNIERE GOUTTE

CONTI, Haroldo Mascaró le chasseur ds Amériques

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Mario VARGAS LLOSA

PÉROU

 

 

VARGAS LLOSA, Mario

 

Mario Vargas Llosa est né à Arequipa en 1936. Après quelques années d’internat dans l’Académie militaire qu’il décrit dans son premier roman et des études de Lettres, il collabore à plusieurs revues et journaux. La ville et les chiens (1963) le propulse au premier plan des jeunes écrivains latino-américains qui vont être le noyau du Boom. Auteur d’essais, de pièces de théâtre, de nouvelles et de plus de vingt romans, il a reçu en 2010 le Prix Nobel de Littérature.

 

 L’atelier du roman

2017/2019

On va vite oublier la triste image récente d’un Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, au premier rang d’une manifestation madrilène de rétrogrades aigris, adversaires pour la plupart du mariage pour tous et défenseurs de ce qu’ils nomment la tradition sans préciser, proches de l’homophobie… Il nous faut penser au littéraire, à l’écrivain qui se penche sur son œuvre dans un dialogue avec enseignants et étudiants d’une université nord-américaine.

Mario Vargas Llosa a été invité à plusieurs reprises à l’université de Princeton. L’atelier du roman reprend quelques unes des interventions de l’écrivain interrogé par professeurs et étudiants. Le principal interlocuteur est Rubén Gallo, ami de confiance, et Mario Vargas Llosa évite les deux pièges qui pouvaient se présenter : quand on parle en public avec un proche, soit on tombe dans trop d’intimité, soit on donne un spectacle. Il se livre ici, en disant seulement ce qui est nécessaire pour éclairer certains aspects de l’homme et surtout de l’œuvre. Ses revirements politiques ne sont pas éludés, il les explique même de façon convaincante. Pour le reste, il est inutile, si l’on connaît un minimum Vargas Llosa, de souligner l’intelligence de ses propos sur l’évolution du roman depuis les années 60 ou sur la censure. On pourra seulement, peut-être, regretter leur brièveté.

L’analyse de quatre romans (Conversation à La Catedral, Histoire de Mayta, Qui a tué Palomino Molero et La fête au Bouc), ainsi que Le poisson dans l’eau,  est très enrichissante sur le plan littéraire. Mais là aussi l’analyse politico-historique laisse planer des doutes : les dictatures militaires qui ont sévi dans toute l’Amérique latine ou presque à partir des années 60 ne seraient qu’une réponse aux tentatives révolutionnaires qui ont suivi l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’économie espagnole ne se serait développée qu’après la disparition de Franco, cela est tout de même un peu simpliste et pas du tout exact sur le plan historique ! Oublions !

En revanche, les origines d’Histoire de Mayta  ou de La fête au Bouc, leur élaboration, le sens qu’a voulu leur donner leur créateur, ne peuvent que passionner tout lecteur de ces romans. Les judicieuses questions posées par les interlocuteurs donnent un relief supplémentaire, obligeant parfois l’auteur à s’engager sur des chemins qu’il n’aurait pas abordés seul. Parfois, et c’est tout à fait normal, il n’a pas la réponse, par exemple quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pratiquement jamais de dates précises, ou de laps de temps entre deux épisodes, il doit le reconnaître, sans pouvoir l’expliquer.

Le dialogue avec les universitaires, organisé mais très spontané aussi, revient sur les sources d’inspiration, les influences littéraires, Hemingway en tête, les lieux qu’il a fréquentés, enfant, permet de découvrir des pans d’intimité peu connus des lecteurs et qui aident à mieux comprendre des détails de sa création.

Un dernier « chapitre » reprend la visite de Philippe Lançon, le journaliste parisien qui vient de publier Le lambeau (Prix Femina 2018), cette visite à Princeton a été sa première intervention publique après l’attentat contre Charlie Hebdo où il a été gravement blessé. Ses mots sont forts et émouvants, il revient sur la notion de terrorisme et sur les leçons que nous devons malgré tout en tirer.

Le passage le plus faible de cet ouvrage, il fallait s’y attendre, est la partie consacrée aux mémoires de Mario Vargas Llosa, Le poisson dans l’eau, centré sur sa désastreuse campagne électorale, dont il n’est de toute évidence pas remis. 25 ans plus tard, la leçon, pourtant très simple, n’a pas été tirée : on peut être Prix Nobel de littérature et un des plus grands écrivains de son siècle et n’avoir pas de don pour la politique. Si l’on se place du côté du lecteur, le nôtre, la morale de l’histoire est aussi simple : apprécions l’écrivain, ses mots, ses phrases, fermons les yeux sur ce qui est extérieur à la pure littérature.

L’atelier du roman de Mario Vargas Llosa et Rubén Gallo, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard (collection Arcades), 312 p., 21 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol : Conversación en Princeton con Rubén Gallo, ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éditions Gallimard.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / LITTERATURE / SOCIETE / POLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

 

VARGAS LLOSA, Mario L'atelier du roman

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org