CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel LINK

ARGENTINE

Daniel Link est né en 1959 à Córdoba. Il enseigne la littérature dans plusieurs universités argentines. Il a publié, outre des poèmes et des pièces de théâtre, une quarantaine d’essais autour el la littérature.

Autobiographie d’un lecteur argentin

2016 / 2022

Oui, Daniel Link, enseignant, poète, essayiste, bref intellectuel argentin, écrit bien son autobiographie. Mais c’est une autobiographie très originale, centrée sur la lecture, le livre, les textes, lus, étudiés  ou écrits. Il a passé son enfance dans un quartier un peu perdu de Córdoba avant de résider à Buenos Aires, un quartier où, paradoxalement si l’on pense à l’avenir du petit garçon, les rues n’ont pas de nom, mais des numéros !

Des digressions philosophiques, autour de Michel Foucault par exemple, coupent l’histoire de l’évolution du jeune Daniel Link en l’enrichissant de considérations plus universelles. Ainsi est analysé le rapport d’hostilité entre l’école et les medias de masse : peut-on à la fois lire Sabato et regarder les feuilletons télé, qui ne s’appelaient pas encore séries ? Daniel le faisait bien, et nous ?

Le cheminement d’un adolescent vers la lecture est curieusement un acte intime que chacun partage pourtant, ce n’est pas une ligne droite, mais une ligne qui devient réseau, qui peut se retourner sur elle-même, dont on ne comprend la logique que bien plus tard, si on la comprend un jour.

En grandissant, en découvrant de nouveaux auteurs (Borges, au centre), le garçon donne à l’adulte l’occasion de revenir sur ces textes fondateurs pour lui et de les analyser. Et l’analyse de Daniel Link est éblouissante. C’est l’époque où l’Université argentine s’ouvre aux grands thèmes venus d’Europe. Ces passages de l’Autobiographie d’un lecteur argentin, qui ne sont pas destinés au « grand public » satisferont amplement les lecteurs, enseignants et étudiants ouverts à cette évolution des études littéraires.

Vient ensuite un moment de la vie de l’auteur, encore étudiant, où la lecture devient dangereuse : la dictature militaire sévit, des proches « disparaissent » et être pris en possession d’un livre « subversif » peut coûter la liberté ou la vie.

Une question revient, préoccupation de beaucoup d’intellectuels latino-américains : se considèrent-ils colonisés par les courants venus d’Europe, puis d’Amérique du Nord, ou est-il possible pour eux, après s’en être libérés, d’avoir une autonomie de pensée, d’analyse ? La réponse (affirmative) se trouve dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux.

C’est bien évident, Daniel Link se trouve au centre de ce livre, mais autour de lui, de ses idées sur la littérature, c’est tout l’univers culturel de Buenos Aires entre les années 70 et maintenant qu’il fait revivre pour nous, l’omniprésence de la dictature et de ses répressions, les luttes culturelles avec des rapports de force démesurés entre les différentes influences, les courants culturels qui faisaient tout pour exister et qui souvent y parvenaient tant bien que mal.

Un bilan général, sans fausse modestie, bilan d’une vie de lecteur, de penseur, d’intellectuel.

Autobiographie d’un lecteur argentin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Charlotte Lemoine, éd. Gallimard (coll. Arcades), 296 p., 18,50 €.

Daniel Link en espagnol : La lectura : una vida…, ed. Ampersand, Buenos Aires / Madrid.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / ESSAI / HISTOIRE / SOCIETE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Sara ROSENBERG

ARGENTINE

Sara Rosenberg est née à San Miguel de Tucumán, au nord-ouest de l’Argentine. Etudiante, elle est arrêtée pour son militantisme et emprisonnée pendant trois ans. Elle vit à Madrid.

Un fil rouge

1998 / 2012 / 2022

Julia a milité en Argentine dans les années 1970 dans les groupes révolutionnaires. Un documentaire sur elle par un homme qui a connu la jeune femme se prépare sous nos yeux dans un désordre apparent. Peu à peu, c’est toute la vie de Julia qui se reconstitue, son enfance dans une famille plutôt aisée, les distances qu’elle prend par rapport à ses parents, son activité dans les groupes qu’elle commence à fréquenter, ses amours et ses souffrances.

Des interviews enregistrées, des extraits des cahiers de Julia, les pensées de Miguel, l’ami du passé qui voudrait en savoir plus sur le destin de cette Julia, enthousiaste et désabusée, qui a été heureuse et a souffert. La reconstitution par l’homme qui a muri (la dernière interview est faite à la fin des années 80) est complète, on voit bien les contrastes dans la personnalité de l’héroïne, certains la méprisent, d’autres la jalousent, on l’admire aussi, parfois sans bien arriver à comprendre ses actes. Sans aucune présence directe elle est au centre de tout le roman, avec ses failles comme ses grandeurs.

Sara Rosenberg mène d’une main sûre ce récit de mémoire qui dresse un tableau complet de cette époque dramatique de l’Argentine, les violences injustifiées, les trahisons, la droiture de certains, la douleur des proches, tous les aspects du cauchemar argentin apparaissent dans le roman, les enfants volés, les exécutions sans jugement, les souffrances des militants, les menaces contre leurs proches.

Un fil rouge est un roman utile. Utile pour maintenir une mémoire nécessaire. Utile pour montrer le destin tragique d’une jeunesse qui n’a pas voulu se laisser écraser par des autorités illégitimes dont une forme de violence était le moyen de dominer. Utile pour nous inciter à  résister à toute forme d’autoritarisme.

Un fil rouge, traduit de l’espagnol (Argentine) par Belinda Corbacho, éd. La Contre Allée, 257 p., 9,50 €.

Sara Rosenberg en espagnol : Un hilo rojo, ed. Espasa, Madrid.

Sara Rosenberg en français : Contre-jour, éd. La Contre Allée.

MOTS CLES : ARGENTINE / DICTATURE / MILITANTISME / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

 La distance qui nous sépare

2015 :/ 2017

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a  vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Videla ou de Pinochet qui était avant tout son père. Et il réussit de façon magistrale.

Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux a eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart ces hommes a eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXème siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art.

Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément de que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits  hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui.

Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit, le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : La distancia qu nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

MOTS CLES : HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi sur AnnA mon commentaire sur le deuxième tome du dyptique familal de Renato Cisneros, Tu quitteras la terre.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Rodney SAINT- ÉLOI

HAÏTI / ÉTATS-UNIS

Essentiellement poète, Rodney Saint-Éloi est né à Cavaillon (Haïti) en 1963. Après des études de Lettres, il a créé une maison d’édition et plusieurs magazines culturels. Au Québec, où il s’est installé, il est membre de l’Académie des lettres.

Quand il fait triste Bertha chante

2020 / 2022

Cavaillon, on le sait, est une ville du Vaucluse. Cavaillon, on l’ignore sûrement, est aussi une ville en Haïti. C’est là qu’est né le poète Rodney Saint-Eloi, c’est là que lui et sa famille n’ont plus pu vivre. Il s’est exilé à Montréal. Il est membre de l’Académie des lettres du Québec, tandis que la famille s’éparpille et que Bertha, la mère s’installe à New York. Famille, vraiment ? Une mère, quatre enfants avec chacun un père. Famille, peut-être, Bertha et les enfants assurément.

Bertha meurt à 72 ans, laissant un fils désemparé bien qu’adulte. Il se voit comme un Nègre qui passe son temps à pourchasser la malchance », « un Nègre qui repousse la mort […] pour faire accoucher l’histoire ». Un Nègre tourmenté par sa négritude. Haïti pour eux est devenu le « pays-pourri », endroit du souvenir.

Ce moment particulier, la disparition de la mère, ouvre la porte à la mémoire, aux questions, aux remises en cause. Réapparaissent, depuis la neige canadienne, le quartier de Bois-Cochon et son soleil écrasant, des voisins plus ou moins supportables, un père absent (il s’est évaporé avant même la naissance du garçon) qui pourtant offre à son fils des camions de pompiers pour Noël, ce qui par ailleurs provoque une sorte de jalousie chez ses demi-frères mais lui donne un peu de supériorité.

Au fil des souvenirs qui remontent devant le cercueil de Bertha,  les hommes de sa vie refont surface avec la présence diffuse et oppressante du dictateur et des tontons macoutes et, malgré ces menaces, la liberté que vit tout de même cette femme lumineuse. Puis viendra l‘exil, refusé d’abord (« Un être humain doit mourir chez lui », qui finit par s’imposer.

Derrière les événements d’une vie règne toujours l’amour d’un fils pour sa mère, la tendresse partagée . Quelques poèmes parsèment le récit, lui-même tellement poétique que prose et vers se confondent. On a rarement aussi bien dit la déchirure qu’est un exil, de façon aussi subtile. Ce sont des phrases qui semblent voler non dans un azur pseudo romantique, mais par-dessus les terribles réalités du pays-pourri et qui, en survolant des misères bien matérielles, les transfigurent en un souffle lyrique, un hommage à cette femme qui sait « le prix de chaque mot comme le prix de l’eau, du pain, du sucre roux… ». Une femme qui n’avait peur de rien.

Universel et intime, Quand il fait triste Bertha chante n’est pas qu’un très bel hommage à une femme, à une mère, il est le portrait d’un pays qu’on ne peut qu’aimer en le haïssant, le portrait des femmes de ce pays, de la femme, de la mère qui a fait l’homme et l’écrivain dont nous avons l’œuvre entre les mains. Bertha a vraiment tout réussi !

Quand il fait triste Bertha chante, éd. Héloïse d’Ormesson, 265 p., 19 €.

MOTS CLES : HAÏTI / CANADA / PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETE / EXIL / EDITIONS HELOÏSE D’ORMESSON.

CHRONIQUES

Laura ALCOBA

ARGENTINE / FRANCE

Laura Alcoba est née en 1968 à Buenos Aires. Sa famille s’installe en France chassée par la dictature militaire. Elle est enseignante, traductrice et romancière. Son premier roman, Manège, a été adapté au cinéma en 2021 (La casa de los conejos, mis en scène par Valeria Selinger).

Par la forêt

2022

La vie de Griselda a basculé un jour d’hiver en 1984. Argentine exilée en banlieue parisienne, elle habitait avec Claudio, son mari et ses trois enfants dans une annexe d’un lycée où travaillait Claudio comme homme à tout faire. Les premières pages, dans un froid glacial en ce jour de décembre 1984, évoquent le drame dont on ne sait rien sinon qu’il s’est produit.

Trente quatre ans plus tard, la narratrice (la romancière) rencontre Griselda en 2018 dans un café parisien, elle souhaite décrypter les années argentines, les années de jeunesse, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé en 1984.

On est à la fin des années 40, la famille de Griselda (un fils aîné, une fille cadette et, entre les deux, venus trop tôt selon une voisine, Griselda et son jumeau qui ne comptent guère : l’aîné est prometteur, la cadette est parfaite, blonde, poupée de porcelaine, princesse. Griselda fillette, adolescente, a-t-elle eu une enfance heureuse ? Pas vraiment : toute petite déjà, elle sent, elle sait que sa mère, la MADRE (si ce nom revient en majuscule, le père, pharmacien, n’a droit qu’à des lettres normales, minuscules) ne l’aime pas. Mais l’immensité de la pampa où elle passe une partie de son enfance avec sa famille est un régal pour elle. Mais dans ce décor de rêve le danger est là sous la forme de deux hommes qui ne cesseront de la harceler que quand le père aura cassé la figure à l’un d’eux. Mais, à côté de cela, elle se découvre un talent pour le dessin et la création. Sa jeune vie avance ainsi entre deux souffles, du plus et du moins, avec tout de même davantage de moins.

L’Argentine du milieu des années 70 n’est pas du tout aimable. La dictature militaire a imposé sa violence, la suite de l’existence de Griselda se fait en France et ressemble à celle de beaucoup d’exilés politiques (dont les parents de Laura Alcoba). C’est donc dans la banlieue parisienne, par un temps glacial, que se produit le drame.

Laura Alcoba, témoin privilégiée (elle a connu la famille de Griselda quand elle avait 14 ans) semble se contenter de ce rôle de témoin. C’est loin de n’être que cela. Par sa maîtrise du récit, elle donne une puissance dramatique au décor qu’elle décrit à la perfection et surtout aux événements, que ce soit ce qui fait le quotidien des deux époques, des deux familles évoquées (la période argentine, la période française) ou le moment central, celui qui a motivé la romancière à revenir sur les années 70 et 80, sur l’Argentine et la France, ce qui la motive à écouter celle qui est au centre et ses proches, avec un mélange de rigueur et d’empathie qui, ici, ne sont pas contradictoires mais bien complémentaires.

Le mérite supplémentaire de ce « roman » est constitué par l’originalité de sa construction : les notes prises par la narratrice, par Laura Alcoba, par la romancière, se complètent mutuellement par des points de vue qui s’enrichissent les uns les autres.

Par la forêt, un roman intime et universel.

Par la forêt, éd. Gallimard, 194 p., 18,50 €.

Autres œuvres de Laura Alcoba : Manèges /  Jardin blanc / Les passagers de l’Anna C / Le bleu des abeilles / La danse de l’araignée, éd. Gallimard.

ATTENTION : Surtout ne pas lire une 4ème de couverture regrettable qui révèle, qui ruine une bonne proportion de la force du roman !

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / DICTATURE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Milton HATOUM

BRÉSIL

HATOUM, Milton

Milton Hatoum est né dans une famille d’origine libanaise en 1952 à Manaus, ville qui sert de cadre à la  plupart de ses œuvres. Il a enseigné la littérature aux États-Unis puis au Brésil. Il est aussi traducteur.

La nuit de l’attente

2017 : 2021

À 16 ans, Martim voit sa vie basculer : la séparation inattendue de ses parents l’éloigne de São Paulo où il est né : il vivra désormais avec son père qui travaille sur le chantier de construction à Brasília. L’année 1967 va s’achever, Brasília n’est accueillante ni pour le père, encore sous le choc de la « trahison » de Lina,  ni pour le fils qui ne comprend pas ce qu’il fait là, père et fils qui ne se parlent guère.

Quand, en mars 1968, commencent des troubles provoqués par des étudiants, la ville se transforme en piège avec ses larges avenues qui n’offrent aucun refuge. C’est grâce à ces jeunes révoltés contre la dictature que Martim se rapproche d’élèves du même lycée que lui.

Dix ans plus tard, Martim vit à Paris. Son adaptation se fait tant bien que mal. L’enthousiasme (de la jeunesse ?) n’est pas là, elle ne l’était pas davantage à Brasília. De quoi souffre l’adolescent, puis le jeune homme ? À Brasilia, rien n’était vraiment certain pour lui, la relation qu’il menait avec Dinah, peut-être amoureuse, Dinah n’était pas très claire dans ses mots ou dans ses actes, la possible amitié avec les autres membres du groupe avec lequel il s’est lié, élèves comédiens et artistes en graine, pleins d’envie de créer et de partager, rien n’est assuré dans son esprit, il se laisse porter par le courant, comme il se laisse porter par les aléas politiques qu’il voudrait laisser sur la marge. Ce qui n’est pas facile, quand les étudiants qui partagent son quotidien sont dans la révolte et que leurs parents, ambassadeurs ou députés, sont parfois très proches des militaires au pouvoir, ou pour le moins très conservateurs comme le père de Martim.

Ce qui le mine, ce n’est pas la solitude, c’est la sensation d’être abandonné par les autres, par tous  les autres, par ses parents en premier. Pendant ses années d’études (des études peu attirantes, semble-t-il), Martim reste dans un flou très inconfortable pour lui : est-il vraiment abandonné par sa mère, son père, sa propre existence, ou est-ce seulement son ressenti ? Ce flou, Milton Hatoum le transmet en ne voulant donner que des informations fragmentaires, sur les camarades de la fac par exemple, dont les rapports mutuels sont instables, dont les sentiments profonds, comme leurs motivations, restent peu clairs pour Martim et, donc, pour le lecteur. Sentiments et motivations sont pour le jeune homme perpétuellement embarrassants, comme le souligne (en silence) la nouvelle épouse de son père.

Est-il possible d’écrire un roman léger, optimiste, dans le Brésil de Jairo Bolsonaro et sous l’empire du Covid ? Certainement pas, ou alors avec une bonne dose d’humour qui ne pourrait qu’être très noir. Milton Hatoum, en parlant d’autres années noires brésiliennes, évoque avec un grand talent le  marasme général, celui qui touche tout le monde  dans une ville toute neuve, un cadre qui idéalement aurait dû être la pointe du modernisme mais qui n’est que gris, ennuyeux, mortifère : que peuvent ces jeunes gens ? Que peuvent les adultes qui, même du « bon » côté politique, subissent eux aussi. Une question reste en suspens : après son « exil » à Paris, en 1978, comment Martim a-t-il pu évoluer ? Cette Nuit de l’attente est le premier volume d’une trilogie.

La nuit de l’attente, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Actes Sud, 256 p., 22 €, version numérique, 16,99 €.

Milton Hatoum en portugais : A  noite da espera, ed. Companhia das Letras.

Milton Hatoum en français : Récit d’un certain Orient / Deux frères / Sur les ailes du condor, éd. Du Seuil / Cendres d’Amazonie : Orphelins de l’Eldorado / La ville au milieu des eaux, éd. Actes Sud à Chronique sur AnnA.

MOTS CLES : BRESIL / HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD.

CHRONIQUES

Daniel LOEDEL

ÉTATS-UNIS / ARGENTINE

Daniel Loedel, fils d’Argentine ayant fui la dictature, vit à New York où il est éditeur. Hadès, Argentine est son premier roman.

Hadès, Argentine

2020 / 2021

1976 : une dictature militaire s’installe en Argentine, très vite et très fort, elle organise une répression qu’on sait maintenant terrible mais qu’on découvrait peu à peu quand on vivait à La Plata ou à Buenos Aires. 1986 : Tomás Orilla, un Argentin qui vit désormais à New York, revient pour la première fois à Buenos Aires, rappelé par Pichuca, la mère d’Isabel, une amie très proche de son adolescence. Pichuca sait qu’elle mourra très bientôt et lui demande de venir la voir une dernière fois. Ce retour, qui sera bref, devient pour Tomás une immersion dans la période la plus noire de son existence.

Raconter quoi que ce soit des jours que passe Tomás dans la grande ville argentine est littéralement impossible : ce serait la garantie d’ôter tout l’intérêt de ce roman qui n’en manque pas. Les thèmes abordés de la façon la plus originale, tournent autour du rôle des tortionnaires et des victimes de cette violence sans limite des « fonctionnaires » utilisés par le régime : que se passait-il dans les locaux aménagés spécialement ici ou là en ville, comment vivait la majorité des Porteños sous la menace quotidienne, avec la présence constante des sinistres Ford Falcon utilisées par les policiers et les militaires, comment certains ressentaient la nécessité de résister, et avec quels moyens.

Au centre de ce tableau, qui pourrait être hyperréaliste se pose, pour le lecteur bien plus que pour les acteurs pris dans l’action au point qu’il devient impossible de réfléchir sereinement, la question morale : « bien » et « mal » peuvent-ils seulement exister quand quelques militaires sadiques règnent en maîtres sur des hommes qui leur sont soumis et en aucun cas ne peuvent désobéir ?

Parmi des personnages imaginés mais très probablement inspirés des personnes ayant existé on rencontre (sous un nom légèrement modifié) Alfredo Astiz qu’on connaît jusqu’en Europe sous le surnom d’Ange blond ou l’Ange de la Mort (qui a fini par être condamné en 2011 pour divers enlèvements, dont ceux de deux religieuses françaises).

La richesse d’un tel sujet et la manière de le traiter (ce dont justement je ne peux pas parler), la psychologie très nuancée des  personnages principaux, surtout celle de Tomás, font de ce roman une véritable réussite qui renvoie le lecteur vers sa propre conception de la morale et qui ouvre une multitude de questions qui concernent chacun de nous. Un premier roman très prometteur.

Hadès, Argentine, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg), éd. La Croisée, 397 p., 21,50 €.

Daniel Loedel en anglais : Hades, Argentina, ed. Riverhead, Penguin Random House.

MOTS CLES : ARGENTINE / DICTATURE / VIOLENCE / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LA CROISEE.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ariel MAGNUS

ARGENTINE

Ariel Magnus est né à Buenos Aires en 1975. Après des études en Argentine et en Allemagne, il est journaliste et romancier et collabore à et des revues et des journaux argentins et allemands .

Eichmann à Buenos Aires

2021

Pas de chance ! Après une séparation de 6 ans, Ricardo Klement se prépare à accueillir à Buenos Aires sa femme et ses enfants précisément le lendemain de la mort d’Eva Perón. Toute la ville est morte elle aussi, pas moyen d’acheter la moindre fleur à son épouse bien aimée ! En plus, cette Eva-là, morte à la fleur de l’âge, lui rappelle une autre Eva, morte jeune elle aussi loin de là, dans un bunker, près de son homme, dictateur lui-même… Klement n’est Klement que depuis peu. Avant, il s’appelait Adolf Eichmann.

En devenant Klement, il devient officiellement l’oncle de ses enfants et peut vivre une existence nouvelle. Il en profite pour réécrire son passé en se glorifiant auprès de sa famille des économies en reichsmarks dont il a fait bénéficier ses supérieurs qui l’avaient nommé responsable des Transports du Reich et en se targuant de la reconnaissance que lui manifestaient les Juifs qui « dépendaient » de lui dans les camps-modèles qu’il avait aidé à réaliser.

Avec une éblouissante subtilité, Ariel Magnus joue sur les nuances, les paradoxes : comment une autorité nazie peut-elle considérer un SS gradé qui découvre qu’il est un Juif pur sang ? Le cynisme ambiant est bien partagé, Eichmann n’en manque pas, mais Ariel Magnus non plus, pour le plus grand bonheur de son lecteur. Il éclate, par exemple, quand Eichmann compare l’Allemagne à Ithaque et lui-même à Ulysse qui un jour reprendra possession de son royaume… Ou quand l’auteur (autant que le narrateur) fait mine de compatir sur le sort de la malheureuse victime qu’est devenu Adolf Eichmann En procédant ainsi, il pose les vraies questions : comment peut réagir un quelconque lecteur de 2021 par rapport à la responsabilité de chacun, pas seulement celle des criminels nazis, impliqués directement ou indirectement, par rapport aussi aux dizaines d’années passées depuis le suicide d’Hitler : enterrer tout ça, comme on pousse la poussière sous le tapis, ou jeter une lumière renouvelée sur cette période ?

Elle n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, la vie de ce pauvre Adolf : une famille à entretenir dans le secret, un secret que doivent tenir ses enfants, des moyens insuffisants pour s’inscrire dans un club huppé (la vente de peaux de lapins ne rapporte pas des fortunes), une méfiance permanente envers presque tout le monde, des complexes d’infériorité aussi, beaucoup, ses modestes origines sociales, son train de vie actuel, le manque de reconnaissance pour tout ce qu’il a apporté au IIIème Reich : il n’a même jamais été présenté au Führer. Il y a aussi, conséquence des années passées parmi les chefs nazis, ce manque absolu de confiance en quiconque (mais, de cela, il ne souffre pas, c’est devenu naturel pour lui). En tout cas, la haine viscérale contre la « race » juive ne s’est pas éteinte.

Les rebondissements ne manquent pas dans cette « histoire vraie », entièrement vraie, qui fascine, qui inquiète, qui pose des questions fondamentales : la responsabilité de chacun, le jugement, la réécriture de l’Histoire, le pardon, la nature humaine surtout.

« Capturer le personnage et le condamner à la fiction », voilà la définition, justifiée, que donne Ariel Magnus de son propre roman dans une postface des plus émouvantes. Il a du mal, son livre fini d’écrire, à ne pas replonger dans un passé si proche dans le temps et l’espace (il vit près de la résidence de la famille « Klement »). Et oui, il faut s’évader de ce passé, il faut vivre, et il ne le faut pas : il faut que ne s’éteigne pas le souvenir des horreurs, des victimes. Ce grand roman permet de réaliser brillamment cette apparente contradiction.

Eichmann à Buenos Aires, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. de l’Observatoire, 206 p., 20 €.

Ariel Magus en espagnol : El desafortunado, ed. Seix Barral / El que mueve las piezas (una novela bélica), ed. Tusquets, Buenos Aires.

Ariel Magnus en français : une partie d’échecs avec mon grand-père, éd. Rivages.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / PSYCHOLOGIE / DICTATURE / EDITIONS E L’OBSERVATOIRE.

Plusieurs œuvres littéraires récentes jouent avec une reconstitution, véridique ou imaginaire, d’un morceau de vie de personnages connus : Georges Bernanos et son bref passage par le Paraguay (La piste Bernanos. Paraguay de Jean-Christophe Potton, éd. Temporis, 2019) et Marcel Duchamp qui a passé quelques mois dans la capitale argentine (Buenos Aires n’existe pas de Benoît Coquil, éd. Flammarion). 

CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.