CHRONIQUES

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

Tout pour la patrie 

2018 / 2020

Martín Caparrós, on le sait, adore varier, sa création le prouve : après La faim, un prestigieux essai-reportage réalisé dans le monde entier et À qui de droit, un roman émouvant sur la résilience, voici un roman policier et historique qui se passe en Argentine en 1933, époque de crise économique (celle de 1929) et de richesses intellectuelles.

Le football est déjà un art, ou du moins une religion, le tango s’affirme, le roman et la poésie ont leurs vedettes, Ricardo Güiraldes, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges. Et la viande de bœuf est incomparable. Bernabé Ferreyra, star d’une des meilleures équipes de Buenos Aires, s’est brusquement retiré dans un endroit discret où il est né : serait-ce à cause de certains détails embarrassants (il semble qu’il ne dédaignerait pas de consommer des substances illicites, tout le milieu est au courant mais personne n’en parle). Quand une jeune fille, Mercedes Olivieta, fille d’une des familles connues et probable petite amie de Bernabé est retrouvée morte dans son lit, il ne reste plus qu’à notre narrateur, Andrés Rivarola, jeune homme oisif et universellement considéré comme incapable, de tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, assisté par Raquel, une jolie Juive d’origine russe qui a de solides connaissances sur la société portègne.

Une fois la chose engagée, tout roule. Andrés, qui ne brille pas par son habileté, visite le café de la rue Florida fréquenté par les écrivains bien élevés, manque de peu Roberto Arlt, le journaliste mal élevé et génial, peut entrer dans un couvent de nonnes cloîtrées… De multiples occasions de découvrir Buenos Aires dans les années 30, bouillonnante, multiple.

La  victime, jeune héritière d’un papa ruiné proche des fascistes qui deviennent à la mode en ces temps du règne de Mussolini et de l’élection de Hitler s’est-elle vraiment suicidée ? Dans le cas contraire, qui a pu l’égorger ? Autour d’elle Andrés découvre beaucoup de zones troubles, de magouilles politico-financières touchant le football. Les gens véreux ne manquent pas et les menaces de plus en plus inquiétantes entourent notre pauvre enquêteur qui commence à se demander ce qu’il fait là, d’autant plus qu’il pourrait bien entraîner dans sa chute la belle Raquel.

Les années 30 en Argentine ressemblent considérablement à notre époque, crise économique, libération de la femme, encore timide, ragots rapportés par une certaine presse, progrès d’une extrême droite qui ne croit plus utile de rester discrète, haine de ses partisans envers les journalistes, valeurs morales qui se gomment peu à peu.

Comme toujours, Martín Caparrós domine à la perfection son récit : la hauteur de vues donne à l’intrigue policière une force qui loin de l’alourdir, l’enrichit, l’humour discret est partout, insistant sur la dérision de tout ce qui est humain. Une lecture de choix !

Tout pour la patrie de Martín Caparrós, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aline Valesco, éd. Buchet-Chastel, 288 p., 21 €.

Martín Caparrós en espagnol : Todo por la patria / El enigma Valfierno, ed. Planeta / Los living / A quien corresponda / El hambre,ed. Anagrama.

Martín Caparrós en français : Valfierno / Living / La faim / À qui de droit, éd. Buchet-Chastel.

 

Souvenir (Saint-Étienne, octobre 2016) : 

2016-11-03 Martín Caparrós

CHRONIQUES

Rubén GALLO

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Né au Mexique, Rubén Gallo enseigne la littérature latino-américaine à l’Université de Princeton. il a publié en français plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’Amérique latine et l’Europe.

 

 

GALLO, Rubén (2)

 

Proust latino

2016 / 2019

Marcel Proust est très peu sorti de France : un ou deux voyages « culturels » pour voir des tableaux ou des cathédrales. Même Cabourg-Balbec lui semblait bien loin de Paris. Mais, toujours très sociable, il s’est fait de nombreuses relations avec des étrangers cultivés, fascinés par la Ville Lumière. Parmi eux, des Latino-Américains.

Cette étude documentée, précise, commence par un tableau de cette mode, pas des plus positives, du personnage « sud-américain », connu sous le nom de rastaquouère qu’on trouve chez Offenbach, Feydeau et même déjà chez Voltaire. Or les amis de Proust sont très éloignés de ces caricatures.

Le tout premier, on le sait, est Reynaldo Hahn, un homme très cultivé parlant quatre langues, compositeur un peu trop négligé de nos jours, dont les oeuvres pourtant sont d’une grande élégance. Reynaldo Hahn était né à Caracas, mais il n’avait que trois ans quand une révolution chassa sa famille du Venezuela. Son père était d’origine allemande, sa mère d’origine espagnole, alors quelle était la nationalité profonde de Reynaldo ? C’est ce qu’analyse très finement Rubén Gallo.

On connait bien la relation entre Marcel et Reynaldo, mais Proust avait d’autres rapports avec l’Amérique latine, infiniment moins connus. Par exemple, on sait qu’il était un grand maniaque dans les détails minutieux de son quotidien, il surveillait également de très près l’état de sa fortune, qui n’était pas négligeable, et il s’intéressait méticuleusement à ses actions boursières, les latino-américaines en particulier. On était au moment du développement colonial de la France et ces nouvelles entreprises minières, avec leur intitulé exotique, semblaient le faire rêver, un rêve qui se révélera fort malheureux : acheter des actions de la compagnie des tramways de Mexico courant 1910 alors que la révolution, qui va durer dix ans, commence en novembre, revendre celles qui lui restent et qui ont perdu presque toute leur valeur vers 1920, quand elle vont remonter, les violences s’étant calmées, tout cela s’avère « désastreux » (c’est lui qui l’écrit) pour son portefeuille.

Il arrive parfois à Rubén Gallo de s’égarer un peu (l’analyse de Ciboulette, qui n’a tout de même pas la profondeur célébrée dans une longue parenthèse), mais il nous apprend tellement de choses sur ces Latinos, pas toujours bien acceptés dans les salons parisiens qu’on lui pardonne volontiers ces légers dérapages.

Amant (Reynaldo Hahn), ami (l’Argentin Gabriel de Yturri), référence intellectuelle (José María de Heredia), jeune critique et admirateur (Ramon Fernandez, le père de Dominique) se succèdent. Tous ont un même double souci : la France m’aime-t-elle ? Que puis- je lui offrir ? Rubén Gallo a une vision panoramique, assez proche, au fond, de celle de Marcel Proust lui-même : à la fois l’ensemble d’une société à un moment précis où tout est en train de basculer, et le rôle de l’homme, de l’humain, au cœur de ce bouleversement. Conclusion : la mémoire est LE salut.

Proust latino de Rubén Gallo, traduit de l’anglais par Cécile Magné, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 22 €.

Rubén Gallo en français : Chroniques littéraires d’une mégalopole baroque, éd. Autrement /  Freud au Mexique, éd. Campagne Première / L’atelier du roman: conversation à Princeton (conversation avec Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard *

* cf. chronique sur AnnA

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

GALLO, Rubén Proust latino

CHRONIQUES

Miriam TOEWS

CANADA

TOEWS, Miriam

Miriam Toews est en 1964 née dans une communauté mennonite dans le Manitoba (Canada). Elle a fait des études de Lettres et a publié son premier roman en 1996. Ses oeuvres, traduites en français,ont été publiées au Canada.

 

Ce qu’elles disent

2018 / 2019

Dans une colonie mennonite, quelque part en Bolivie, entre 2005 et 2009, huit hommes ont drogué femmes, adolescentes et même enfants pour les violer. On expliquait ensuite à ces femmes analphabètes (leur religion le leur imposait) que c’était l’œuvre du diable et la rançon de leurs péchés. À partir de ces horreurs, Miriam Toews, elle-même née dans une communauté mennonite canadienne, a imaginé comment, les jours qui ont suivi l’arrestation des coupables, et en attendant leur probable retour grâce à une caution payée par les autres hommes, certaines victimes se réunissent secrètement pour envisager leur futur.

August Epp est né dans la colonie, mais ses parents en ont été exclus, ce qui a permis au garçon d’apprendre d’autres langues que le plantdietsh, celle parlée exclusivement sur place, mélange médiéval de langues d’Europe centrale, puis de faire des études universitaires, avant de réintégrer la colonie. Il est donc le seul homme à pouvoir noter, puis transcrire en anglais les paroles échangées par les femmes au cours de leur conseil secret.

Livrées pour la première fois à elles-mêmes, elles parlent sans lignes clairement tracées, de choses et d’autres, sans omettre les trois options qui s’ouvrent à elles : rester sans rien changer, au retour des hommes, quarante huit heures plus tard, quitter la colonie ou y rester et se venger. Mais la décision est bien trop lourde pour être prise en quelques heures. Les deux jours seront nécessaires.

Comme le dit l’une d’elles, ce sont « des femmes sans voix (…), des femmes en dehors du temps et de l’espace », elles ne parlent même pas la langue du pays qu’elles habitent. La prise de conscience est lente, presque douloureuse, toute leur existence a été organisée pour qu’elles soient sans existence. Découvrir soudain que c’est faux est source d’une immense angoisse.

Qu’il est difficile de faire craquer le carcan d’une éducation aussi réductrice : elles ont beau vouloir s’évader (au moins par l’esprit), leur acquis refait surface : les hommes sont faits pour labourer la terre, les femmes pour se taire. Alors soudain prendre son envol semble inimaginable. August, qui ne sait pas labourer, qui n’a ni femme ni enfants, n’étant pas véritablement un homme, peut sans problème être présent dans cette assemblée exclusivement féminine.

Dans ce beau texte austère, sont évoqués l’obéissance, la culpabilité, l’éducation, l’espoir, la résilience, la prédestination, la responsabilité et, bien sûr, la foi. Autant dire qu’il parle en profondeur à chacune, à chacun de nous.

Ce qu’elles disent, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, éd. Buchet-Chastel, 232 p., 19 €.

Miriam Toews en français : Jamais je ne t’oublierai / Drôle de tendresse /Les Troutman volants / Irma Voth / Pauvres petits chagrins, éditions Boréal, Montréal.

MOTS CLES : ROMAN CANADIEN / RELIGION / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

 

TOEWS, Miriam Ce qu'elles disent

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Guadalupe NETTEL

MEXIQUE

 

NETTEL, Guadalupe

 

Née en 1973 à Mexico, Guadalupe Nettel a également vécu en France où elle a terminé ses études. Auteure de nouvelles, de romans et d’essais, elle tient des chroniques dans plusieurs journaux.

 

Le corps où je suis née

2011 / 2012

 

Être regardée ou regarder. Être l’auteure d’un récit et en être le sujet central, le sujet unique. S’adresser à un certain Docteur Sazlavski qui n’existe pas tout en s’adressant au lecteur que nous sommes. Raconter la vérité en sachant que celle qui raconte ignore presque tout de son sujet, c’est-à-dire d’elle-même. Cela peut sembler un peu obscur, et pourtant ce «  roman », qui, c’est évident,  n’en est pas un, se lit d’une traite, tant le personnage central est attachant.

La narratrice naît avec une marque de naissance à l’œil, impossible à dissimuler sinon en apposant un cache bien plus spectaculaire. La fillette devient, « naturellement », un objet  d’observation et de curiosité, mais semble ne pas le vivre de façon trop pesante. En réalité, plutôt que de se sentir regardée, c’est elle qui regarde : tout est objet d’observation, ce monde qu’elle découvre, la ville de Mexico, les camarades de classe, sa famille surtout.

Ses parents pratiquent le libéralisme moral et sexuel très en vogue dans les années 70, ils l’imposent à leurs enfants, la fillette et son jeune frère. Aux yeux de la narratrice, cette attitude des parents, avec ses limites (on peut être baba cool et « passablement intransigeant » !) conduit directement le couple à la rupture, conséquence logique et inévitable, pour la fillette qu’elle est alors, d’idées plutôt mal digérées. La reprise en main par une grand-mère qui semble ne pas avoir quitté les années 40 ou 50 vient apparemment remettre de l’ordre dans tout ça. Mais cette nouvelle situation est-elle un malheur pour la fillette? Est-ce une sorte de bonheur faute de mieux ? La narratrice ne tranche pas, semblant nous dire que toute existence humaine est cette espèce de compromis, pas entièrement satisfaisant, mais qui est le lot commun. Malgré la gravité des situations, l’humour est partout dans ce récit… « l’humour, politesse du désespoir » ? Probablement. Toujours est-il que cette morosité du fond fait pourtant sourire et même rire franchement.

Guadalupe Nettel présente une galerie de personnages souvent hors des normes, des situations parfois mystérieuses (qu’est devenu le père qui disparaît sans explication immédiate), elle nous conduit de Mexico à Aix en Provence, nous fait partager ses doutes, qui sont l’essence de sa personnalité, c’est du moins ce qu’elle prétend.

Une question cruciale demeure d’ailleurs quand on referme le livre : qui peut bien être ce mystérieux docteur Sazlavski, le psychiatre à qui s’adresse tout le monologue qui constitue le roman et dont le nom semble sortir tout droit de chez Nabokov, qui n’aimait guère les psys ! Et la réponse jaillit, d’une évidence totale et absolue : le docteur Sazlavski, c’est nous ! Guadalupe Nettel a fait de nous un éminent spécialiste en psychologie ! Merci, Guadalupe ! On peut donc sans hésitation recommander Le corps où je suis née qui sans aucun doute nous aidera à surmonter nos inévitables moments de découragement.

Guadalupe Nettel : Le corps où je suis née, traduit de l’espagnol (Mexique) pat Delphine Valentin, Actes Sud, 189 p., 18,50 €.

Guadalupe Nettel en espagnol : El huésped / Pétalos y otras historias incómodas / El cuerpo en que nací, ed. Anagrama, Barcelona / El matrimonio de los peces rojos, ed. Páginas de Espuma, Madrid.

Guadalupe Nettel en français : Les jours fossiles, éd. L’Éclose, Paris, / L’hôte, Pétales et autres histoires embarrassantes Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL.

 

NETTEL, GUADALUPE Le corps où je sui snée

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Guadalupe NETTEL

MEXIQUE

NETTEL, Guadalupe

 

 

Née en 1973 à Mexico, Guadalupe Nettel a également vécu en France où elle a terminé ses études. Auteure de nouvelles, de romans et d’essais, elle tient des chroniques dans plusieurs journaux.

 

 Après l’hiver

2014 / 2016

Entre Cuba et New York, entre le Mexique et Paris, un homme et une jeune femme, qui ont voulu leur exil, tentent de s’acclimater à une autre existence, et surtout de laisser de côté d’anciennes blessures qui les ont poursuivis jusque dans leur présent. Les deux monologues se répondent en s’opposant ou en se complétant, avec un point qui leur est commun : le bonheur n’est pas le lot de ces deux personnes. Avec Après l’hiver, lauréat du prix Herralde en Espagne, Guadalupe Nettel poursuit une œuvre originale, dérangeante et profonde.

 

Désabusé, il est profondément désabusé, Claudio, l’un des deux narrateurs. Pour lui, l’image du paradis est toute blanche et glacée. Il s’est construit une distance infranchissable avec les autres, avec tous les autres, il ne veut avoir de contacts avec aucun être humain et la seule relation qu’il entretient, avec Ruth, celle qu’il appelle sa cougar, ne comporte aucune trace de sentiment.

Cecilia, l’autre voix, est aussi solitaire mais n’a rien décidé. Sa nature mélancolique l’a menée jusqu’à cette vie qu’elle n’aime pas vraiment, mais qu’elle accepte faute de mieux. Elle ne croit se sentir bien que dans une tiédeur qu’elle confond souvent avec la sérénité.

La description de ces deux personnages est magistrale : par petites touches d’une grande justesse, Guadalupe Nettel les rend attachants quand ils devraient logiquement paraître horripilants. Leur souffrance personnelle, juste suggérée, est pourtant manifeste et ne peut que nous les rendre proches malgré tout.

Ce qu’on sait d’eux est trompeur, ou tout au moins porteur de doutes : ont-ils l’âge qu’ils semblent avoir ? Sont-ils aussi détachés de ce qui fait leur vie de tous les jours qu’ils semblent l’être ? Ce sont un homme qui croit se protéger d’un monde qu’il a décidé de juger hostile et une femme qui, sans être à même de se diriger seule, souffre de ne pouvoir le faire. Leur rencontre sera-t-elle possible ?

Si, pour Claudio, tout tourne autour de la mort des passions, la mort physique rôde autour de Cecilia. Les cimetières tiennent une place importante dans sa vie, celui du Père Lachaise, sur lequel donnent ses fenêtres, ceux de Montmartre ou du Montparnasse, qu’elle visite avec son voisin Tom, un Italien qui sait que sa maladie ne tardera guère à envoyer ses restes dans une des niches qu’il s’est déjà achetées dans plusieurs nécropoles européennes.

Guadalupe Nettel nous offre un roman riche et exigeant. Exigeant, il l’a sûrement été pour son auteure. Il l’est aussi pour le lecteur, qui doit accepter sa rudesse et la désespérance tranquille de ses personnages, mais qui aura la profondeur des idées comme récompense. Sans oublier une lueur d’espoir, ténue mais réelle, qui finit pas s’allumer.

Après l’hiver de Guadalupe Nettel , traduit de l’espagnol (Mexique) par François Martin, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 21 €.

Guadalupe Nettel en espagnol : Después del invierno / El huésped / El cuerpo en que nací / Pétalos : Y otras historias incómodas, Anagrama / El matrimonio de los peces rojos, Páginas de espuma.

Guadalupe Nettel en français : Pétales : Et autres histoires embarrassantes / L’hôte / Le corps où je suis née, Actes Sud / Les jours fossiles, L’éclose  / La vie de couple des poissons rouges, Buchet-Chastel.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL.

NETTEL, Guadalupe Après l'hiver

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Michel LAUB

BRÉSIL

 

LAUB, Michel

 

Né en 1973 à Porto Alegre, Michel Laub, descendant d’une famille juive dont plusieurs membres ont été déportés dans des camps de concentration nazis, il est journaliste et romancier.

 

La pomme empoisonnée.

2013 / 2016

Le Brésilien Michel Laub, auteur de Journal de la chute, revenait sur un passé douloureux, la Shoa, le mêlant au présent du narrateur brésilien. Dans la deuxième partie d’une trilogie prévue, il évoque une génération plus proche de nous, celle des jeunes gens des années 90.

Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana, est mort à Seattle le 5 avril 1994. La guerre civile au Rwanda était en train de se terminer dans le sang. Quelques mois plus tôt, le narrateur, dix huit ans, élève officier dans l’armée brésilienne, avait fait le mur pour assister à l’unique concert du groupe Nirvana au Brésil. Un peu plus tard, devenu journaliste, il interviewera une femme tutsi victime des horreurs commises dans son pays. Tous les souvenirs viennent en désordre, un désordre apparent car il y a toujours un lien qui les réunit. Michel Laub parvient très bien à créer le même effet dans ce récit à la première personne : l’homme, qui a maintenant quarante ans, laisse agir sa mémoire.

Cette impression de désordre s’impose, mais curieusement tout apparaît remarquablement clair, les courtes scènes se suivent comme les épisodes, détachés l’un de l’autre, d’une jeune vie ancrée dans son présent, les années 90 au Brésil et en Europe. Le plus frappant est cette insouciance du garçon qui découvre inconsciemment (il n’a pas connu autre chose) la liberté potentielle qui lui est offerte par son époque. Michel Laub est né en 1973, à peu près comme son héros. Avec vingt ans de plus, avec l’expérience de la longue dictature brésilienne et des libertés maltraitées dans toute l’Amérique latine, il aurait insisté sur cette nouvelle manière d’aborder la vie ; il se borne à la montrer comme un fait naturel par ceux qui avaient vingt ans à la mort de Kurt Cobain. C’est très subtil et très fort.

Les massacres au Rwanda, la mort de Kurt Cobain, les malheurs sentimentaux du narrateur n’ont pas en commun que leur simultanéité. Ces éléments apparemment sans lien ont pourtant un rapport, que pressentent le narrateur et le lecteur et qui va peu à peu se révéler comme se révélait une  photo au temps de l’argentique.

Le point commun entre tous les acteurs de ces scènes éparpillées est leur âge : tous ont une vingtaine d’années à l’époque des faits, tous se trouvent à ce qu’on appelle par cliché un tournant de leur existence, fatal pour Cobain, vers du mieux ou du pire pour les autres. Une jeunesse qui lutte et souffre, avec la violence pour la Tutsi et le recours plus ou moins prononcé aux artifices que les sociétés occidentales proposent (imposent ?), alcools ou drogues, avec aussi l’instinct de survie que possède malgré tout chaque individu, qu’il soit africain, européen ou américain, et enfin la toute puissance de ce qu’un autre cliché nomme la maladie du siècle, la dépression : celle de la star du rock est-elle plus dramatique ou plus prestigieuse que celle d’un Brésilien ou d’une Brésilienne de base ?

Qui peut juger ? De quel droit ? Pour quoi ? Là est la magnifique force de La pomme empoisonnée.

La pomme empoisonnée de Michel Laub, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. Buchet-Chastel, 130 p., 14 €.

Michel Laub en portugais : A maçã envenenada / Música anterior / Longe da água / O segundo tempo / O gato diz adeus / Diário da queda / O tribunal da quinta feira (2016), Companhia das Letras.

Michel Laub en français : Journal de la chute, Buchet-Chastel.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL.

LAUB, Michel La pomme empoisonnée

 

CHRONIQUES

Michel LAUB

BRÉSIL

 

LAUB, Michel

 

Né en 1973 à Porto Alegre, Michel Laub, descendant d’une famille juive dont plusieurs membres ont été déportés dans des camps de concentration nazis, il est journaliste et romancier.

 Journal de la chute.

2011 / 2014

Premier roman traduit en français de l’écrivain brésilien Michel Laub, Journal de la chute  ne peut que surprendre un lecteur européen, même habitué à la littérature latino-américaine.

Il raconte l’enfance et l’adolescence du narrateur, juif brésilien vivant à Porto Alegre dans les années 1970, descendant d’un rescapé d’Auschwitz. Le narrateur, qui a une quarantaine d’années, est dépressif, il a l’impression d’avoir tout raté, à commencer par ses trois mariages et il cherche à faire partager son malaise existentiel à son lecteur.

Ce roman est un long monologue apparemment organisé (chaque paragraphe est soigneusement numéroté), mais cet ordre n’est qu’apparent : les titres des « chapitres » ne correspondent que très indirectement avec le contenu, le texte est plutôt chaotique, avec des retours en arrière ou des explications de faits qui au préalable nous avaient échappés.

Et, surtout, il y a le poids des souvenirs, pas seulement de ceux du narrateur : le grand-père, qui a survécu aux camps nazis, s’obstine à tourner la page, à ne plus se souvenir, ce qui n’est pas la même chose qu’oublier, ce qui, paradoxalement, oblige ses descendants à le faire et à récupérer une part de cette culpabilité propre à ceux qui ont échappé à une mort dramatique et partagée. Aussi, pour le narrateur, la référence littéraire est-elle Primo Levi : Auschwitz devient pour l’adolescent une obsession morbide, que Michel Laub décrit parfaitement.

Les conséquences psychologiques d’une telle tragédie historique sont-elles réservées à ses victimes directes, peuvent-elles se partager sur deux, voire trois générations, voilà une des questions posées par ce récit, mais le leitmotiv qui revient sans cesse, cyclique et désabusé, c’est de savoir si l’expérience humaine est viable ou au contraire vouée au néant.

On l’aura compris, Journal de la chute n’est pas d’une lecture confortable, c’est un roman qui forcément dérange parce qu’il pose des questions universelles.

Michel Laub : Journal de la chute, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, Buchet-Chastel, 193 p., 18 €.

Michel Laub en portugais : Diario da queda, Companhia das letras, 2011.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL.

LAUB, Michel Journal e la chute

 

 

 

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Pedro MAIRAL

ARGENTINE

MAIRAL, Pedro

 

Pedro Mairal est né à Buenos Aires en 1970. Il publie ses premiers poèmes dans le supplément littéraire du journal El País. Una noche con Sabrina Love Une nuit avec Sabrina Love, son premier roman, a obtenu le Prix Clarín et a été adapté au cinéma. Il partage son activité entre la création (poésie et roman) et la diffusion culturel (émissions de télévision, ateliers de création etc.).

 

L’Uruguayenne.

2016/2018

Nous étions sans nouvelles de l’Argentin Pedro Mairal, dont nous avions beaucoup aimé Une nuit avec Sabrina Love (2004) et  L’intempérie (2007), bien qu’il ait publié entre-temps des chroniques et de la poésie (Supermarket spring). Le revoici, et en beauté, avec un nouveau roman, L’Uruguayenne, drôle et tragique, mené de main de maître.

Une journée dans la vie d’un homme… Lucas Pereyra est un homme ordinaire, un Argentin de 44 ans, marié, un fils, un couple qui, cahin-caha, va correctement, et une journée hors de la routine qui va changer pas mal de choses. Il est romancier et poète, il est donc tout indiqué pour raconter cette journée-là  et, peut-être, en faire son prochain roman.

Écrivain résidant à Buenos Aires, il doit toucher une assez grosse somme d’argent en paiement d’un roman à écrire destiné à un éditeur espagnol et d’un recueil de chroniques publiées en Colombie. Les règles de transfert d’argent sont telles qu’il est bien plus avantageux ‒ quoique illégal ‒ de faire passer ces 15000 dollars par l’Uruguay et les rapatrier directement en Argentine, d’où cet aller-retour d’une journée à Montevideo où il n’est pas mécontent de retrouver une jolie demoiselle uruguayenne, Guerra, rencontrée quelques mois plus tôt et qui est devenue pour lui un fantasme secret.

Lucas raconte sa journée en détail, avec des retours en arrière qui nous permettent de connaître sa vie familiale, avec aussi des flashs sur son avenir présumé, escompté ou rêvé.

Sans appuyer, mine de rien, il parle de relations de couple, de la valeur de l’argent, de troubles amoureux, d’éducation (les hilarantes pages sur ses rapports avec son fils resteront dans les mémoires !), toujours de façon légère mais tellement sentie qu’il parle à chacun de ses lecteurs, de ses amis, pourrait-on dire.

En principe sa journée à Montevideo est rigoureusement programmée : retirer l’argent, rencontrer Guerra, passer probablement un agréable moment avec elle (le premier tête à tête, appelons-le ainsi, s’était achevé de façon abrupte), peut-être aller saluer son ami Enzo et regagner son foyer pour reprendre sa vie de père de famille. Ce joli plan est peu à peu mis à mal.

Le charme principal de Lucas, s’il en a un, est ce côté ingénu : il est tout sauf prétentieux mais assez sûr de lui pour penser que tout ne peut que lui sourire. Hélas, le moindre joint qu’on lui propose le met au bord de l’asphyxie et il se rend compte qu’il n’est pas si facile de tromper impunément sa femme ou de gérer une toute nouvelle fortune. Le retour au foyer n’aura rien à voir avec ce qu’il avait rêvé.

Cela fait un bien fou de rire des infortunes des autres, surtout si la victime de nos rires est le narrateur lui-même. Pedro Mairal déploie tout au long de son roman un humour plutôt cruel, d’une efficacité absolue qui fait ressortir encore davantage la justesse et la profondeur des thèmes abordés. L’Uruguayenne est un véritable bijou.

L’Uruguayenne de Padro Mairal, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, éd. Buchet-Chastel, 144 p., 14 €.

Pedro Mairal en espagnol : La uruguaya, ed. Libros del Asteroide, Barcelona / Una noche con Sabrina Love, ed. Anagrama, Barcelona / El año del desierto, ed. Salto de página, Madrid  / Salvatierra, ed. El Aleph, Barcelona.

Pedro Mairal en français : Tôt ce matin / Une nuit avec Sabrina Love / L’intempérie / Salvatierra, éd. Rivages / El gran surubi, éd. Les Rêveurs / Supermarket spring : poésie argentine contemporaine, éd. L’Atelier du tilde, Lyon.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

MAIRAL, Pedro L'Uruguayenne

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN PERUVIEN

Diego TRELLES PAZ

PEROU

Diego Trelles Paz est né en 1977 à Lima. Après des études de cinéma et de journalisme,ils se consacre à la littérature, sous différentes formes (enseignant, éditeur et auteur). Il est l’auteur de trois romans, dont deux sont traduits en France.

trelles paz, diego

 

La procession infinie

2016/2017

Diego Trelles Paz s’est fait connaître en France en 2015, avec Bioy, premier élément d’une trilogie dont la deuxième partie nous arrive. L’effondrement d’un pays, le Pérou, qui après avoir souffert d’une violence partagée par des terroristes et l’armée qui voulait les réduire, a connu instabilité et dictature, est aussi l’effondrement des personnes qui continuent d’être les victimes d’une réalité politique qui leur fut imposée. Ce nouveau roman est un prolongement du premier, c’est aussi une variation sur le thème des retombées de situations douloureuses dont les gens ordinaires sont les victimes.

Francisco, Diego, amis par le cœur et par la raison, tous deux Liméniens, ont dû longtemps s’éloigner de leur ville, de leur pays malmené par la violence politique, par la corruption qui est partout. À Paris, c’est la morosité qui règne, un racisme diffus et général, pas très différent de celui des Péruviens contre les cholos.

Le troisième élément du « groupe » est justement une chola, Cayetana, fille d’une domestique et du fils des patrons. Diego, Francisco, Cayetana, beaucoup d’autres, étudiants comme eux, ont vécu leur jeunesse dans des luttes idéologiques, et aussi sous l’emprise ‒ plus ou moins directe ‒ de Sentier lumineux, avec de brusques disparitions d’amis dont un jour on n’avait plus aucune trace.

Ce qui relie ces jeunes gens est la vulnérabilité. Chacun tente de le cacher, mais elle est bien là, chez la fille qui ignore tout de son vrai père ou le beau gars, le jeune enseignant qui fait fantasmer autour de lui. Pour celui qui raconte cela, qui a mûri, s’ajoute une dose de nostalgie : Paris avant l’arrivée massive des Sud-Américains désargentés, bohèmes gueulards et confiants en l’avenir est un autre des décors, un Paris qui n’a pas grand-chose à voir avec le Paris de 2015, ce Paris qui motive une bonne partie de sa colère.

Il éprouve la même profonde colère contre son pays, jadis trahi à plusieurs reprises, par les terroristes, par les dirigeants, par ceux qui auraient dû être les gardiens de l’ordre, la colère contre ce que son pays a imposé à sa jeunesse, contre le chaos généralisé qui a caractérisé le passé et qui s’est maintenu. Diego Trelles Paz fait ressentir ce chaos politique, social, humain, par de multiples ruptures du récit, des retours en arrière, des obscurités qui finissent par s’éclaircir et font de nous, lecteurs, une des pièces du puzzle. Le désordre est le fruit de la (des) dictature (s) passée (s), tous en sont victimes, de même que tous ont été victimes de la violence généralisée.

On peut toutefois vivre au quotidien une vie normale ou apparemment normale dans un tel contexte, avoir des ambitions, les mesurer à celle des collègues, être par exemple une journaliste reconnue puis changer d’orientation, c’est aussi ce que montre de façon très efficace Diego Trelles Paz. Lima, au début du XXIème siècle, n’est plus la Lima dévorée par le terrorisme, mais elle ne parvient pas à ressembler tout à fait aux autres capitales latino-américaines, à se remettre en fait du long traumatisme. La génération qui a suivi le traumatisme ne parvient pas davantage à lui échapper.

Les personnages se côtoient, s’éloignent, se déçoivent, traversent une vie qui pourrait être la nôtre ou au moins lui ressembler, on les suit, on les oublie pour les retrouver un peu changés (ou est-ce nous qui ne les avions pas vus comme ils étaient ?). Cette sensation, pour le lecteur, d’être plongé dans une réalité proche et différente, est agréablement troublante. La réalité péruvienne de ces dernières années, elle, n’est jamais loin et elle nous assaille à nouveau, le trouble est toujours là, dramatique désormais, qui s’accompagne, comme au premier chapitre déjà, de la colère contre l’inévitable réalité. Le cercle est fermé, le roman a trouvé sa forme parfaite, et son centre est une question : comment expliquer la mort voulue d’un ami ?

La procession infinie,  traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Buchet-Chastel, 276 p., 20 €.

Diego Trelles Paz en espagnol : La procesión infinita, ed. Anagrama / Bioy, ed. Destino / El círculo de los escritores asesinos, ed. Candaya / Adormecer a los felices, ed. Demipage.

Diego Trelles Paz en français : Bioy, éd. Buchet-Chastel.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / SOCIETE / HISTOIRE / POLITIQUE /PSYCHOLOGIE

 

trelles paz la procesison infinie

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN PERUVIEN

Diego TRELLES PAZ

PEROU

Diego Trelles Paz est né en 1977 à Lima. Après des études de cinéma et de journalisme,ils se consacre à la littérature, sous différentes formes (enseignant, éditeur et auteur). Il est l’auteur de trois romans, dont deux sont traduits en France.

trelles paz, diego

 

Bioy.

2012/2015

Le Pérou, dans les années 80, qui sont peut-être les pires de son histoire, avec les tortures, les massacres, Sentier lumineux, l’armée officielle, les militaires ou paramilitaires, pas moyen de les distinguer, on a déjà lu des études et des romans sur le sujet. Bioy  pourtant apporte un éclairage nouveau en prolongeant le drame des années de violence jusqu’au début de notre 21ème siècle et en montrant les conséquences de cette terrible page que certains ont cru tournée.

Tout le récit alterne les deux époques, autour de 1986 d’une part, de 2002 à 2008 d’autre part, le lien étant les violences, qui ont considérablement évolué ente les deux, mais qui forcément se ressemblent. On assiste pour commencer aux tortures, pratiques courantes dans les deux camps, mais Diego Trelles Paz insiste, avec raison, sur le racisme endémique au Pérou : cholo, zambo, chino, tous ces mots qui reviennent sans cesse dans tous les contacts que peuvent avoir les personnages entre eux. Un personnage se détache, par ses réactions incompréhensibles pour les autres, Bioy qui, sous des traits et des allures de bon blanc, se comporte comme une des brutes qui l’entourent. C’est presque incompréhensible, et ça le restera jusqu’à l’époque contemporaine, où on le retrouve épisodiquement. Il a donné son titre au roman, mais il n’apparaît que très peu, beaucoup plus comme une apparence que comme une réalité.

Un des intérêts principaux du livre c’est que tout est vécu de l’intérieur, que ce soit les tortures appliquées par les militaires aux « subversifs », les violences entre bandes de narcotrafiquants ou les compromissions obligatoires d’un infiltré, un policier dont la mission consiste à observer une de ces bandes tout en en faisant partie, pour à terme, la faire tomber. Mais le terme est bien éloigné et l’engrenage dans lequel se trouve le policier infiltré le fait descendre de plus en plus profondément. Est-il responsable de sa chute ? À qui l’imputer ? Et finalement qui est-il ? Humberto Hernández, le policier, ou le Macarra, le membre de la bande ?

À travers ces violences, parfois à la limite du soutenable, c’est ce que l’être humain a de plus profond qui est montré. À la limite du soutenable, les scènes décrites froidement de torture ou de sexe, de viols, de résistances où chacun doit se montrer le plus fort et donc où il y a forcément un vaincu.

Tout est éclaté dans Bioy, éclatée la chronologie, éclatée la psychologie des personnages, principaux et secondaires, dont aucun n’est sorti intact, physiquement et moralement, des épreuves subies, et surtout, éclatée la façon de raconter, ce qui forme une sorte de puzzle dont toute lumière est exclue.

Ce roman, finaliste du prestigieux Premio Rómulo Gallegos en 2013, volontairement dérangeant, souvent agressif, atteint sa cible : dénoncer, sans le moindre manichéisme.

Diego Trelles Paz : Bioy, traduit de l’espagnol (Pérou) par Julien Berrée, Buchet-Chastel, 352 p., 21 €.

Diego Trelles Paz en espagnol : Bioy, éd. Destino.

 

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / HISTOIRE / POLITIQUE/ SOCIETE.

trelles paz bioy

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org