CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.

CHRONIQUES, V.O.

Luis BUÑUEL

ESPAGNE / MEXIQUE

Luis Buñuel est né en Aragon en 1900. Il est un des cinéastes majeurs, scénariste et metteur en scène de plus de quarante films. Il a été proche du surréalisme en France. Il s’est exilé au Mexique pour se mettre à l’abri du franquisme et a pris la nationalité mexicaine en 1951. Il est mort à Mexico en 1983.

Le chien andalou

1982 / 1995 / 2022

Trichons un peu pour faire entrer ce petit bijou dans la création latino-américaine, et ne passons pas à côté d’une riche curiosité. Luis Buñuel, Aragonais, a pris la nationalité mexicaine en 1951 et ces textes datent de bien avant. Vers ses vingt ans, il se trouve dans le même établissement d’éducation madrilène que Federico García Lorca puis de Salvador Dalí : trois génies naissants, trois génies multiples (Lorca, avant d’écrire ses chefs d’œuvre a été concertiste et compositeur et a dessiné et Buñuel, on le verra, a écrit de très belles choses) qui se côtoient et vivent, un temps, une profonde amitié.

Dans les années 20, encore en Espagne, avec déjà une solide culture classique (et scientifique, ses premières passions sont pour l’entomologie, aucun de ses films postérieurs ne manquera de la présence d’insectes divers !) s’amuse à écrire des poèmes ou de courts textes qui ressemblent à des nouvelles mais qui sont plutôt des textes surréalistes. Ils sont longtemps restés dans l’ombre, les films ayant évidemment pris toute la lumière, une première édition (Heraldo de Aragón), par Agustín Sánchez Vidal, est publiée à  Saragosse en 1982. C’est la traduction de certains de ces écrits et d’un certain nombre d’autres, tous traduits par Jean-Marie Saint-Lu, publiée en France en 1995, qui fait son retour chez Folio, enrichie d’une préface de Philippe Lançon. Je le répète, un véritable bijou.

Ne jouons pas trop les analystes pédants, il vaut bien mieux se glisser dans un poème, au hasard, et se remplir des émotions qu’il fait naître, il y a bien sûr du dadaïsme, ou du surréalisme, même si le nom « officiel » n’est pas encore défini dans ces éclairs d’absurde, dans une description qui semble classique. On est obligé de penser à Lorca, aucun des deux n’a copié l’autre, mais un même esprit en marge les habite. On pense aussi à Ramón Gómez de la Serna et à sa liberté d’aligner des mots qui prennent un sens inouï jusque là.

Il faut ensuite (ou avant) s’amuser avec les fausses nouvelles en provenance d’Hollywood, qui évoquent des ragots passionnants et indispensables, la vedette bien connue (Clarita Bow) qui fait scandale en démissionnant d’un studio hollywoodien ou le dentifrice de Mary Pickford qui ne lui plaît plus.

On peut imaginer une mise en scène des dialogues d’Hamlet – Tragédie comique) environnés de didascalies absolument farfelues.

Et on ne pourra se passer de la lecture d’une partie du scénario du film Un chien andalou (ne pas confondre, le livre que nous avons entre les mains s’intitule Le chien andalou !) et de quelques autres malheureusement jamais tournés.

Alors, prenons et gardons, conservons cette édition bilingue, puisons de temps en temps un poème, un sketch (sainete en espagnol), lisons un délire surréaliste après avoir revu Viridiana  ou Belle de jour. Le plaisir fou sera bien au rendez-vous, en éditions bilingue, plaisir supplémentaire..

Le chien andalou et autres textes poétiques, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, préface de Philippe Lançon, ed. Folio (coll. Poésie/Gallimard n° 570), 416 p., 10,60 €.

MOTS CLES : SURREALISME / HUMOUR / CREATION / POESIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES

Pola OLOIXARAC

ARGENTINE

Pola Oloixarac (pseudonyme de Paola Caracciolo) est née à Buenos Aires en 1977, est journaliste, traductrice et l’auteure de trois romans. Elle vit à Barcelone.

Mona

2019 / 2022

Mona? romancière péruvienne résidant aux États-Unis a quelques petits défauts, l’alcool et des antidépresseurs pris en quantité, elle peut être un peu nymphomane quoique frustrée. Elle a aussi de grandes qualités : c’est une observatrice douée et son premier roman vient d’être sélectionné pour un prix renommé en Suède. Elle est née au Pérou, a séjourné dans divers pays et vit en Californie.

Au bord d’un lac de rêve, Meeting réunit des auteurs venus du monde entier qui passent quelques jours en rencontres dites littéraires avant la proclamation du prix prestigieux. Mona écoute et regarde, elle se souvient aussi. Elle écoute les échanges entre ces créateurs, certains qui ont produit des séries de best sellers, d’autres qui sont restés de parfaits inconnus en dehors de leur cercle proche, certains qui sont même apeurés par un peu de lumière sur eux, d’autres qui sont persuadés d’être le centre du monde littéraire… et d’être le futur lauréat.

Mais Mona ne se limite pas à ironiser sur la vanité, bien réelle, de ce spectacle, il lui arrive d’être émue, par un témoignage, par un aveu échappé, même si l’ironie domine. On n’est pas étonné du nombrilisme, discret, caché souvent, du snobisme, du pouvoir de la mode, qu’on rejette violemment ou qu’on admire béatement, on l’est en revanche des fêlures secrètes que Mona débusque, des blessures qui se donnent ou qui se reçoivent, inconsciemment ou pas. Le regard de Mona est implacable mais juste. On n’assiste pas à un jeu de massacre, seulement à la réunion de gens artificiellement confrontés à eux-mêmes et à leur art, à l’art. Implacables aussi sont les phrases de Pola Oloixarac pour caractériser les silhouettes croisées. Quelques mots lui suffisent pour faire connaître celui ou celle qui apparaît devant Mona.

Discret et omniprésent, au centre de tout sans que cela soit une évidence, se trouve le corps, le corps qu’on cache ou qu’on dévoile. Celui de la grosse traductrice un peu aigrie, celui, attirant le plus souvent, de quelques auteurs mâles, celui d’un renard assassiné. Celui de Mona surtout, qui lui réclame ses doses d’alcool et de médicaments, qui souhaiterait attirer mais qui hésite à le faire, qui probablement a souffert, on s’en doute. Malgré les apparences, elle est pudique, Mona.

Le vrai féminisme peut être subtil ! Pola Oloixarac est une battante, son style le montre, ce qu’elle raconte est tout sauf tiède. Sa vision de la femme, Mona et les autres écrivaines, est variée (la femme existe-t-elle ?), elle n’est pas combative, ce qu’elle montre de ces femmes-là est une somme de touches qui dévoilent, pour ceux qui veulent voir, une fragilité cachée qui n’est pas faiblesse, elles ont en elles les ressources qu’elles pourront mettre en œuvre si…

L’humour qui imprègne le roman tient non seulement dans l’ironie des descriptions ou dans l’évidence du rapport direct entre l’art et le spectacle, chacun des auteurs joue un rôle (plus ou moins réussi), certains échappent au ridicule, d’autres s’y complaisent sans toujours en être conscients. Cette réunion de vrais bons écrivains est une farce dont nous sommes les seuls à jouir, avec Mona, eux sont les acteurs inconscients des plaisirs qu’ils nous donnent.

Et, superbe paradoxe, malgré l’ironie, la dérision, qui sont les vainqueurs absolus de cette réunion chaotique, comme souvent dans ce genre de réunions, universitaires ou entre auteurs, c’est la Littérature, avec un grand L, qui triomphe, non une comparaison entre écrivains, qui aurait pu être une émulation, non la gloire de recevoir un prix, non une pseudo reconnaissance internationale, la Littérature, c’est-à-dire, écrire dans son coin, aussi bien que possible, et partager un aboutissement qui plaira peut-être… Mona, qui est bien l’aboutissement qu’on a sous les yeux, pourra surprendre mais plaira forcément à un amoureux de la littérature.

En écrivant ces lignes, j’avoue avoir éprouvé une inquiétude un peu glaçante : ressembler aux participants du roman dans leur pédanterie, leur rigidité, leur supériorité affichée et le ridicule qui en découle !

Mona, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 171 p., 19 €.

Pola Oloixarac en espagnol : Mona / Las constelaciones oscuras, ed. Literatura Random House / Las teorías salvajes, ed. Alpha Decay, Barcelona.

MOTS CLES : PEROU / LITTERATURE / CREATION / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, un roman de César Aira raconte lui aussi la réunion, très loufoque, d’un groupe d’écrivains : Le congrès de littérature. Mon commentaire sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

L’eau de toutes parts

2019 / 2022

Dès les premières lignes de ce recueil d’essais de Leonardo Padura, on est pris par ce qui est une constante chez lui : la profondeur de la pensée qui n’empêche jamais l’absence de toute grandiloquence de l’expression. J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion – et à chaque fois le plaisir – d’interviewer Leonardo Padura, en public ou dans l’intimité du bureau d’Anne-Marie Métailié, son éditrice, et à chaque fois j’ai été frappé par sa capacité à aller immédiatement au fond des choses. Il fait partie de ces personnalités qui, pour répondre à une question souvent banale, donnent en quelques secondes une réponse qui va à l’essentiel, ces personnalités qui trouvent le mot qui méritait d’être retenu.

Une autre caractéristique de Leonardo Padura est son humanité qu’on retrouve aussi bien dans son rapport à l’autre en ville (il veut en permanence nous faire croire que l’autre est plus important que lui), que par rapport à ses personnages : on peut chercher dans ses œuvres de fiction un homme et encore moins une femme qui soit haïssable, les moins fréquentables conservent une part d’humanité.

Quand on s’éloigne de la fiction pour entrer dans la chronique, ce qui est le cas avec L’eau de toutes parts, Il garde ces qualités qu’on connaît bien, la justesse des idées, l’honnêteté intellectuelle (si rare quand on parle de Cuba), la fluidité des phrases (jamais de jargon pseudo intellectuel ou politisé) et toujours cette humanité déjà évoquée. La Havane vit devant nous avec ses bruits et ses odeurs, ses effondrements et sa grandeur encore présente malgré tout.

Il faut aussi souligner l’indépendance d’esprit qu’a toujours pratiqué Leonardo Padura. On ne trouvera dans toute son œuvre, et ici en particulier, aucune trace de complaisance envers le régime, une forme d’objectivité que lui ont parfois reproché certains commentateurs de mauvaise foi, aveuglés par leur haine du régime : si on est honnête, on peut parfaitement rester lucide, c’est-à-dire remarquer ce qui est positif comme ce qui est négatif. L’eau de toutes parts en est une preuve de plus et une belle leçon pour les porteurs d’œillères.

Plusieurs des chroniques (écrites à l’origine entre 2001 et 2018) révèlent des secrets connus seulement des Cubains, comme par exemple l’importance du baseball dans l’histoire cubaine, il s’est imposé au XIXème siècle par opposition à l’Espagne encore dominante, des secrets plus personnels aussi, sur l’absence de vocation littéraire de Leonardo, au départ. D’autres textes reviennent sur les processus de la création d’un roman. Tous sont passionnants, surtout si l’on a lu les romans en question. Celui intitulé Le roman qui n’a pas été écrit est en cela magistral, il reprend, toujours avec les deux caractéristiques principales chez Padura, la profondeur dans la simplicité et l’honnêteté, la préparation et la rédaction de ce qui est probablement son chef d’œuvre,  L’homme qui aimait les chiens. Ce faisant, c’est un second roman qu’il nous fait lire, une somme de mystères, pas tous résolus, des coïncidences incroyables qui se sont bien manifestées, de l’obscurité, de la générosité de personnes en marge de la vie et de la mort de l’assassin de Trotski.

Ce n’est pas pour nous étonner, Leonardo Padura se révèle ici comme un excellent essayiste. Comme pour sa vision de  Cuba depuis la Révolution, il est capable d’être à la fois impliqué directement et suffisamment extérieur pour communiquer une vision équilibrée de son île ou, ici, de la littérature cubaine.

L’eau de toutes parts, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 400 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : Aguas por todas partes, ed. Tusquets, l’éditeur espagnol des autres œuvres.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETE / LITT2RATURE / CREATION / EDITIONS METAILIE.

Leonardo Padura évoque à plusieurs reprises le nom d’Antón Arrufat, écrivain connu très peu connu en France. Ça tombe bien, les éditions L’Atinoir publient (en version bilingue) une première traduction en français de cet auteur : Fracture et autres histoires / Fracturas y otras historias. Rendez-vous sur AnnA vendredi prochain pour une chronique !

Et, à propos de Leonardo Padura c’est peut-être l’occasion de lire ou de relire un de ses romans, par exemple :

CHRONIQUES

Mélanie SADLER

FRANCE – ARGENTINE

Née en Alsace en 1990, Mélanie Sadler a parcouru plusieurs régions du monde, dont l’Amérique latine. Elle enseigne la civilisation d’Amérique latine à Paris.

Borges fortissimo

2022

Saviez-vous que Jorge Luis Borges avait écrit deux romans ? On a toujours dit que toutes ses œuvres publiées sont courtes, que ce soit poésie, essais ou récits. Eh bien oui, on vient de découvrir à Buenos Aires deux romans de lui. Qui donc en fait la promo à la télévision ? Rien moins qu’un ancien président de la république à rouflaquettes, le grand, l’inoubliable Cástor Manam (manant ?). Toute la ville s’agite, des studios de la télévision où Beatriz García  García a une solide réputation d’intervieweuse de choc à la cuisine du restaurant italien où travaille Pía, jeune Indienne venue de la province férue de littérature.

Sous l’aspect d’une histoire pleine d’humour, Borges fortissimo est une brillante variation autour de la création littéraire, sur ce qui a été écrit, ce qui aurait pu l’être et sur la réception que l’on a ou qu’on peut avoir des œuvres. Ce malheureux Cástor Manam ne voit dans ce qu’il dit avoir sorti de l’ombre, ces deux romans inédits, que le rapport financier qu’ils peuvent (lui ?) rapporter ou quelques photos de son visage botoxé dans la presse bas de gamme. À l’opposé, la jeune Indienne est une vraie passionnée d’une littérature qui n’a ni dates, ni frontières, la littérature « comme une bourrasque ».

En passant du studio télé de l’interview à la modeste librairie, le Rufián melancólico (Bonjour, Roberto Arlt !), on ne s’éloigne pas du cercle littéraire de Buenos Aires, ville de culture depuis toujours. On a bien les deux aspects, le côté public, mondain, superficiel, et le côté intime dans lequel les discussions souvent enflammées vont à l’essentiel, ce qu’est vraiment la littérature et forcément ce qui pose bien plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Cela n’empêche pas les personnages de vivre dans une Argentine avec une inflation monstrueuse, celle de la lutte des femmes pour faire avancer leurs droits.

Il n’en reste pas moins qu’on sourit tout au long de cette fiction dont on se prend à souhaiter qu’elle raconte un fait réel, un coup de tonnerre (légèrement effrayant tout de même) dans le monde un peu replié sur lui-même que sont la littérature, la télévision et l’édition. Et on peut appliquer à ce roman ce que dit Mélanie Slader de Borges, qu’il ne faisait que « mener sa barque en nous faisant perdre pied dans les lisières que se disputent la fiction et la réalité ».

La réalité, pour Mélanie Slader, c’est un immense amour du livre, de la littérature et de la lecture qui devient un bien universel, libérateur, partagé par la jeune indienne qui en a été privée dans son village et en tombe amoureuse dès que l’occasion lui est offerte, par les jeunes libraires, par la journaliste spécialisée et même par ce pédant de Cástor. Il n’est pas fréquent d’avoir sous les yeux un tel hommage à ce bien pourtant si simple, si quotidien qu’est un bon livre, hommage qu’on est obligé d’appliquer aussi à ce Borges fortissimo, savant et léger, drôle et puissant, fantaisiste et réaliste. Un régal !

Borges fortissimo, éd. Flammarion, 276 p., 19 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CREATION / POLITIQUE / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Mario LEVRERO

URUGUAY

Mario Levrero est né à Montevideo en 1940. Il a durant sa vie pratiqué une foule de « métiers » divers en rapport avec ses activités littéraires : libraire, scénariste de bandes dessinées, animateur d’ateliers littéraires et bien sûr romancier. Il est considéré comme l’un des créateurs majeurs en Amérique hispanique. Il est mort en 2004 à Montevideo.

Le roman lumineux

2005 / 2021

Si on veut jouer à la comparaison, ce Roman lumineux  peut faire penser à Luis Buñuel qui s’est amusé à montrer, dans Le charme discret de la bourgeoisie, un groupe de bourgeois qui passent tout le temps du film à souhaiter un bon repas ensemble et qui ratent lamentablement leur coup à répétition, ou à Marcel Proust qui se plaint abondamment, entre nombre d’autres choses, de son impossibilité de rédiger l’œuvre de sa vie, ce qu’il est précisément en train de faire sous nos yeux. Le narrateur du roman lumineux, qui s’appelle bien Mario comme celui de la Recherche s’appelait Marcel, vient d’obtenir une bourse prestigieuse qui lui permettra de reprendre une esquisse abandonnée, intitulée Le roman lumineux. Hélas, les premières mensualités versées par Monsieur Guggenheim passent dans des travaux électriques dans le modeste appartement du créateur ou dans l’achat de mobilier semble-t-il indispensable (deux fauteuils, dont un pour lire), il l’explique dans un journal qu’il tient avant d’aller se coucher, entre 3 et 4 h 30 du matin.

Il y parle de son quotidien, les sorties avec des amies bienveillantes qui le fournissent en escalopes milanaises et en ragouts de lentilles, qui l’accompagnent faire un tour de quartier et passer chez un bouquiniste qui lui vend des séries de polars qu’il a déjà lus. Il s’y plaint des addictions dont il est victime, les jeux de cartes proposés par son ordinateur et les visites, fréquentes et interminables, sur des sites pornographiques. Il y revient avec une indéniable délectation sur ses misères physiques et morales (quand son estomac se réjouit d’un léger mieux, c’est sa vue qui se dégrade)… et le roman n’avance pas. Il faudra attendre la page 463 pour lire enfin : CHAPITRE PREMIER !

Et pourtant, il n’est pas question de sauter ce qui semble être un prologue qui pourrait sembler démesuré. Ce qui est démesuré, c’est la multiplicité, l’intensité de cet énorme vide existentiel, qui n’est qu’apparent.

Le déroulé des jours est plutôt monotone : quelques cours par semaine que donne le narrateur à quelques pseudo-étudiants qui n’ont pas l’air des plus motivés, les promenades susdites avec ces dames compatissantes, l’achat et la lecture des polars dont il connaît le dénouement. Mais, en commençant la lecture, on entre dans une véritable Odyssée moderne (d’ailleurs Ulysse apparaît sous diverses formes), mais une Odyssée immobile. Paradoxal, direz-vous ? Vous avez raison, le paradoxe est partout dans ce roman lumineux, le vide apparent de ces centaines de pages n’est qu’apparent, les remarques confiées à la plume (ou au clavier) abordent, souvent avec humour, des sujets universels, souvent en rapport direct avec notre monde actuel : les addictions (tabac, écrans, sexe et ses représentations, médicaments), des sujets intemporels aussi : la survie de l’être humain plongé dans une désespérance originelle, comment la surpasser, si toutefois cela est envisageable.

Et il offre souvent aussi des motifs pour sourire ou même rire franchement. Étalé sur des mois, le destin d’un pigeon mort et de sa présumée compagne bien vivante dont le narrateur-auteur-observateur explique avec une rigoureuse rationalité le  mystère des attitudes colombines, nous tient en haleine et nous fait nous poser des questions, oserai-je dire vitales ? Oui, malgré le comique de la situation,  ce pauvre tas de plumes prend une profondeur étonnante.

Il n’est pas banal d’écrire 500 pages pour répéter qu’on n’est pas capable d’écrire ce qu’on voudrait écrire, Mario Levrero le fait avec un panache modeste et pourtant étincelant, ce fatras génial montre de façon lumineuse un des mystères de la création, littéraire dans ce cas : comment peut-on sortir aussi comblés de ce récit qui n’est ni un roman, ni un essai psychologique, ni un journal, qui est une œuvre majeure ?

Le roman lumineux, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, éd. Notabilia, 592 p., 29 €.

Mario Levrero en espagnol : La novela luminosa, El discurso vacío / Diario de un canalla. Burdeos, 1972 /La banda del ciempiés : Dejen todo en mis manos,  ed. Literatura Random House.

Mario Levrero en français : Fauna, éd. Complexe, Bruxelles et Paris / J’en fais mon affaire, éd. L’Arbre vengeur / Le discours vide, éd. Notabilia.

MOTS CLES : URUGUAY / LITTERATURE / HUMOUR / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.