CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Naufrages

2020

Parallèlement à la sortie du nouveau roman de Miguel Bonnefoy, Héritage, les éditions Rivages ont la bonne idée de proposer à ses lecteurs sept nouvelles, qui montrent un autre aspect du talent de l’auteur du Voyage d’Octavio et de Sucre noir.

Ces sept récits qui plongent leurs racines dans la mythologie antique et dans notre actualité éclairent de façon la plus originale des personnages que l’on croyait connaître, qu’ils soient dieux, monstres ou simples humains.

Il paraît que les Français ne sont pas amateurs de nouvelles. Il serait très dommage qu’ils passent à côté de ces petits bijoux.

Naufrages, éditions Rivages poche, 96 p., 6,50 €.

MOTS CLES : FRANCE /  VENEZUELA / CHILI / CULTURE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

 

BONNEFOY, Miguel Naufrages

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Saint-Étienne, mars 2018) :

Miguel BONNEFOY

 

 

CHRONIQUES

Benjamín LABATUT

CHILI

 

LABATUT, Benjamín

 

Né à  Rotterdam en 1980, Benjamín Labatut a passé son enfance entre les Pays Bas, l’Argentine et le Pérou. Il réside à Santiago du Chili depuis le milieu des années 90.

 Lumières aveugles

2019 / 2020

Est-ce un lieu commun que de dire que la réalité dépasse la fiction ? Benjamín Labatut semble dire que non, que décidément ce n’est pas un cliché. On apprend dans la première partie de son roman (Un vert terrible est la traduction littérale du titre en espagnol) qu’un juif, ayant mis au point l’horrible gaz qui fit tant de victimes dans les tranchées de la guerre de 1914, a aussi découvert les vertus de l’azote et a ainsi permis de nourrir des millions de personnes alors que ses premières découvertes ont directement servi à l’extermination de sa propre sœur parmi les millions de disparus sous le Troisième Reich.

On est très loin du Chili actuel en lisant Lumières aveugles, Benjamín Labatut nous conduit parmi les méandres des découvertes scientifiques fondamentales du XXème siècle avec quelques incursions, hors des travaux parfois un peu obscurs pour un simple lecteur mais qui globalement se suivent, dans la vie plus intime de ces chercheurs géniaux qui se révèlent souvent bien moins inspirés quand ils remettent les pieds sur terre ! Souvent le conflit entre univers intellectuel et matériel se révèle explosif : par exemple Schwarzschild, astronome surdoué, qui a même étonné Einstein, s’engageant comme volontaire pendant la Grande Guerre, a tendance à oublier les valeurs humanitaires pour servir une armée qui a utilisé à foison gaz toxiques et obus surdimensionnés.

Un peu à la manière du Roberto Bolaño de La littérature nazie en Amérique latine, Benjamín Labatut fait défiler des savants (inconnus de moi, je l’avoue), tellement surhumains qu’on hésite entre l’admiration sans bornes et une sorte de perplexité face à ce qui nous dépasse. Et cette hésitation a un charme fou.

Il ne faudrait pas que le sujet central fasse fuir les lecteurs : il n’est pas nécessaire d’être capable de résoudre les équations  données en exemple pour apprécier les méandres de ces vies qui se déroulent par exemple entre l’obtention de prestigieux prix internationaux et les périodes d’un dépouillement voulu par un professeur d’université revenu de tout qui finit par dormir sur le sol dans une simple couverture râpeuse. Il est du reste réconfortant de constater que les savants eux-mêmes ne comprennent pas toujours les mystères de ce qu’ils ont inventé !

Ces méandres se retrouvent dans la façon de raconter adoptée par l’auteur : un détail annexe du récit donne lieu à un récit annexe, à la manière des poupées russes. Ces parenthèses, plus ou moins longues, nous font changer de lieu et d’époque, attisant encore un peu plus notre curiosité.

Le plaisir d’une telle lecture naît aussi de cet étrange mélange : l’admiration absolue envers ces intelligences qu’on ne peut comparer à rien d’humain, une inquiétude de ce que ces esprits géniaux peuvent occulter de dangers pour eux-mêmes (et pour le corps qui les loge) et une peur qui peut aller jusqu’à la panique, face aux mystères insondables (pour vous, pour moi, pas pour eux, trop pris par la valeur de leurs calculs, la peur leur est inconnue) sur lesquels ils travaillent, les mystères de l’univers, de ses milliards de milliards de galaxies et de la réalité infime d’un atome. Benjamín Labatut fait de tout cela un roman qui se lit comme un roman à suspense.

Lumières aveugles, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, éd. du Seuil, 219 p., 20 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / CULTURE / EDITIONS DU SEUIL

LABATUT, Benjamín Lumières aveugles

 

CHRONIQUES

Thierry CLERMONT

FRANCE / CUBA

CLERMONT, Thierry

Né en 1966, Thierry Clermont est poète, journaliste et critique musical.

 

Barroco bordello

2020

Cuba, dans les années 1920 – 1930, est un des points de rencontre favori des créateurs venus du Nord, du Sud de l’Amérique ou d’Europe. Le charme tropical est là, la mode est aux couleurs et aux rythmes venus des Caraïbes, la sensualité ambiante est une des raisons, pas toujours raisonnables, de l’attirance des poètes, des peintres et des musiciens.

On l’a un peu oublié, cet entre-deux guerres a été une période d’échanges intellectuels unique dans l’histoire de la création. Le Russe Stravinsky créait ses ballets à Paris, Federico García Lorca parlait de théâtre et de poésie devant des salles pleines dans une longue tournée entre l’Argentine et les États-Unis et rencontrait Serge Prokofiev pendant sa halte cubaine, on pourrait multiplier les exemples.

Autour des années 2000, Thierry Clermont, journaliste et poète français, amoureux de La Havane, parcourt ses places et ses rues, fait des rencontres pour rechercher, en amateur éclairé, des traces des séjours qu’y fit Robert Desnos en 1928. Au jour le jour, il évoque les figures cubaines inévitables, Alejo Carpentier, José Lezama Lima, Nicolás Guillén, d’autres bien moins connus, comme le peintre Pascin, qui s’est suicidé à Paris en 1930.

Une Havane moribonde, crasseuse, souvent obscène, qui conserve pourtant une réelle beauté, une noblesse blessée, une dignité populaire, existe sous nos yeux, dans nos oreilles aussi (que serait Cuba sans la musique ?), avec partout des odeurs de fleurs tropicales, quand e n’est pas des odeurs corporelles, tout cela vit d’une vie que rien ne peut éteindre. On mange des bananes salées, on boit du rhum, on se frotte contre des inconnus en écoutant des orchestres improvisés : celui dont un seul des cinq sens serait déficient est à plaindre à Cuba !

Thierry Clermont n’offre pas que des informations, un autre de ses cadeaux est sa façon de dire, du réalisme évidemment, et aussi de la pure poésie qui n’imite pas celle de Desnos ou de Lorca mais qui les rappelle parfois, quand il évoque l’humidité mouvante du Malecón ou un jeu de lumière sur une maison coloniale de la ville.

Quelle luxueuse manière d’apprendre une foule de choses autour de la littérature occidentale du XXème siècle, de découvrir des noms et des poèmes, tout en se promenant dans les rues d’une des villes les plus attachantes ! Thierry Clermont donne la sensation que, à La Havane comme dans son livre inclassable, la vie est un roman.

Barroco bordello de Thierry Clermont, éd. Le Seuil (collection Fiction & Cie.), 240 p., 19 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / LITTERATURE / CULTURE / POESIE ° EDITIONS LE SEUIL.

 

CLERMONT, Thierry Barroco bordello

CHRONIQUES

Eduardo BERTI + MONOBLOQUE

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Clemens Helmke, né à Neubrandeburg, et Dorothée Billard, née à Paris, ont fondé en 2004 Monobloque à Berlin, rencontre de design, d’architecture et de graphisme.

 

Inventaire d’inventions (inventées)

2017 / 2017

Si la machine d’environ 750 pièces imaginée par Pierre Dac (réimaginée des années plus tard sous le nom de Schmilblic) et simultanément inventée par un habitant de Los Angeles n’entre pas dans l’Inventaire de Jacques Prévert, elle figure en tête de cet Inventaire d’inventions (inventées) que proposent Eduardo Berti, Dorothée Billard et Clemens Helmke (Monobloque), texte de l’un et illustrations débridées des deux autres.

Où donc va se réfugier le pur génie ? Un peu partout, nous dit Eduardo Berti. Dans l’absurde, souvent (la savonnette qui, cloutée, ne glisse pas entre les mains), dans la pratique parfois (il aurait fallu attendre le milieu du XXème siècle pour qu’on pense à rallonger le manche de certains pinceaux, ce qui aurait enfin permis d’atteindre les angles les plus éloignés). Même le grand Léonard s’est payé le luxe de quelques inventions sans le moindre usage envisageable. En 2008, une machine a été capable d’écrire (en 3 jours) une variante d’Anna Karénine dans le style de Murakami. Génie ou massacre ? Rêve ou réalité ? Au lecteur de décider, s’il le souhaite, surtout s’il devine que, parmi la centaine d’ « inventeurs » présent dans cette vaste récapitulation, certains ont été inventés par Eduardo Berti.

Cet Inventaire, par ailleurs, est inépuisable : allusions littéraires, qui nous font croiser, quelques secondes ‒ une ou deux lignes ‒ ou plusieurs pages l’Argentin J.R. Wilcock, Raymond Queneau et Paul Fournel, frères oulipiens d’Eduardo Berti, ou Edgar Poe, pensées profondes ou loufoques, qui peuvent être profondément loufoques, ou réciproquement, et ces dessins en tout point pareils aux textes. Les dessins, les esquisses, sont parfois proches de l’ésotérisme, souvent pleins de poésie, qui jouent à un autre jeu, les dessins n’étant pas toujours présentés dans un ordre logique, la Marelle du grand maître joueur, Julio Cortázar, n’est pas loin du tout !

Cela prouve en tout cas que Vérité, avec un grand V, et farfelu, toujours plus modeste, à tort, à mon avis, font un remarquable ménage dont le divorce n’est pas pour demain.

En compagnie d’Eduardo Berti et de ses deux compères, on parcourt une espèce de marché aux puces dans lequel le ratage spectaculaire voisine avec le grand luxe. Comme aux puces, on n’est pas obligés de suivre un itinéraire imposé, il est permis de muser d’un dessin à l’autre sans aller retrouver ce à quoi sert l’objet, ou même ce que peut bien représenter le schéma, d’errer, comme dans Marelle, laisser une phrase prise au hasard germer et éclore d’une idée qui ne nous serait jamais venue en tête, voilà le plaisir offert par Inventaire d’inventions (inventées) !

Inventaire d’inventions (inventées) d’Eduardo Berti & Monobloque, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 205 p., 24 €.

Eduardo Berti en espagnol : Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électrique, éd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral.

 MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / CULTURE / LITTERATURE / EDISION LA CONTRE ALLEE

 

BERTI, Eduardo Inventaire d'inventions (inventées)

CHRONIQUES

Alberto MANGUEL

ARGENTINE

MANGUEL, Albeto

Né en 1948 à Buenos Aires, Alberto Manguel a passé sa jeunesse en Israël où son père était ambassadeur, puis a vécu dans plusieurs parties du monde. Journaliste, romancier, essayiste, critique littéraire, son oeuvre publiée est très copieuse, dans des genres différents. Il vit actuellement à New York.

 

Monstres fabuleux 

2019 / 2020

On connaît depuis longtemps la gigantesque culture littéraire d’Alberto Manguel. On s’est régalé de ses commentaires, de ses réactions personnelles devant tel roman immortel ou telle publication moins universellement connue, de ses opinions souvent tranchées (il sait de quoi il parle) mais jamais écrasante pour son lecteur lambda. Il n’est pas de ceux qui disent ou, ce qui est bien pire, qui suggèrent qu’ils savent tout et qui assènent leur vérité indiscutable.

En s’en prenant cette fois à ces monstres fabuleux, il se promène parmi les héroïnes et les héros d’œuvres de tous les temps et de tous les continents. Le monstre, rappelle-t-il à propos de la Chimère, est « le prodige, l’anomalie, l’être insolite, la chose inattendue, ce qu’on voit rarement ou jamais ».

Ce n’est pas un cours qu’il nous donne, c’est,  je le répète, une promenade détendue à travers ce qui peut être lu, légende, conte, roman, tradition. Certains monstres nous sont familiers, d’autres nous sont seulement connus de nom ou pas connus du tout. Notre guide s’offre une liberté totale de choix et de jugement (le grand-père de Heidi est-il vraiment un monstre ?), mais il nous laisse cette même liberté.

On n’est pas obligé de tout lire, de lire dans l’ordre ni même d’être toujours d’accord (Don Juan seulement présenté comme un séducteur, comme un collectionneur, sans aucune allusion à sa nature libertaire…). On aura à chaque fois, pour chacun de ces 38 portraits, l’impression d’une découverte décontractée, avec, pour chacun d’eux, en prime, une caricature dessinée par Alberto Manguel, autre vision personnelle du personnage.

Parfois le « portrait du monstre » est un simple résumé de l’œuvre d’origine, œuvre littéraire ou texte sacré, parfois un commentaire savant et multiple à partir ou autour de l’œuvre, parfois une occasion pour Alberto Manguel de mêler situations littéraires et intellectuelles pour créer un éblouissant feu d’artifice d’idées.

Actes Sud profite de la sortie de ces Monstres fabuleux pour publier en version poche (collection Babel essai) De la curiosité (première édition en 2015, en anglais comme en traduction), vaste essai autobiographique sur les bienfaits pour tout un chacun de la découverte universelle, dont la Divine Comédie  est l’axe central. Les centaines de noms cités donnent une idée de cette richesse. Cette réflexion donne une envie frénétique d’ouverture.

Monstres fabuleux d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine  Le Bœuf, éd. Actes Sud, 288 p., 22,50 € / 16,99 €, version numérique.

De la curiosité d’Alberto Manguel, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf, éd. Actes Sud (Essai Babel n° 1677), 528 p., 10,80 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / LITTERATURE / CULTURE / EDITIONS ACTES SUD.

MANGUEL, Alberto Monstres fabuleux