CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Les chiens de la pluie

2011 / 2022

Il pleut très fort cette nuit à Paraná, au nord-ouest de Buenos Aires. Minute après minute, dans différentes parties de la ville, des gens vivent l’instant : un gardien de cimetière handicapé mental léger dont le chien Duque a disparu, une jeune femme dont la robe rouge attire les regards, deux tueurs à gage,  deux hommes, voisins de couloir dans un hôtel miteux que tout semble opposer (quitter la ville ou y revenir), un adolescent qui s’accroche à sa batterie qu’on entend dans tout le quartier.

Au début on est désorienté, on n’a pas de repères, l’obscurité, la solitude semblent être tout ce qui  pourrait les rapprocher, la pluie battante qui paraît ne jamais devoir s’arrêter. Les actions des personnages sont étranges mais ont pourtant l’air raisonnées. Étranges aussi les phrases, comme une poésie un peu poisseuse qui est celle de la ville dont l’averse fait briller les ombres. Le narrateur nous fait partager certaines images que voient ou croient voir les personnages et nous fait douter de ces visions : un fantôme peut-il avoir avec lui un parapluie ?

Peu à peu chacun nous devient plus familier. La succession de courtes scènes, toutes situées précisément, heure et lieu, qui s’arrêtent d’un coup nous mettent dans ces mêmes sensations, obscurité, humidité, solitude, celle du lecteur cette fois. Il faut se laisser porter par l’inconnu qui peu à peu s’éclaircit.

Les acteurs du récit vivent leur vie nocturne et mouillée malgré l’obscurité humide de cette soirée qui devient petit matin, une certaine logique apparaît, elle semble paradoxale parmi ces actes inexpliqués qui finissent par faire découvrir leur raison d’avoir été. Mais après tout l’explication, la raison, le raisonnable sont-ils nécessaires ? Le plaisir de la lecture est ailleurs, dans cette atmosphère qui colle physiquement aux hommes et aux femmes, jeunes et vieux, pris dans des activités dont ils sont les jouets, dans leur lutte pour nouer des liens avec d’autres, proches ou inconnus, avec des résultats variables.

L’enfer est-il sur cette terre imbibée de cette pluie qui ne s’arrête que quelques minutes pour mieux recommencer, dans cette nuit humide où l’on tue ou on se fait tuer comme si rien d’autre n’était envisageable, ou sous cette terre boueuse, dans les effondrements provoqués par l’averse, dans les galeries creusées jadis qui deviennent des labyrinthes  où s’égarent chiens et hommes ? N’est-il pas en chacun des personnages qui ne savent plus…

Les chiens de la pluie, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik . ed.. Asphalte. 272 p., 22 €.

Ricardo Romero en espagnol : Perros de la lluvia, ed. Norma – La Otra orilla.

Ricardo Romero en français : Je suis l’hiver, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / ROMAN NOIR / VILLE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

On peut aussi lire sur AnnA mon commentaire sur Je suis l’hiver de Ricardo Romero :

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Martín MUCHA

PÉROU

Martín Mucha est né à Lima en 1977. Après des études au Pérou puis en Espagne, il s’installe à Madrid où il réside. Il est journaliste, rédacteur d’une chronique hebdomadaire pour El Mundo. Il a été lauréat à 30 ans du Prix de Journalisme Rey de España, le plus prestigieux en Espagne.

Tes yeux dans une ville grise

2011 / 2012 / 2021

Jeremías est un adolescent solitaire et angoissé. Il se reproche, alors que des  années ont passé, d’avoir causé la mort de son grand-père. Le vieil homme avait trébuché sur un tas de linge que le petit garçon aurait dû ranger. Tous les matins il prend un bus qui le mène à l’université, à l’autre bout de Lima. Le Sentier Lumineux pose des bombes, on périt ou on survit, question de chance. De chance ? Jeremías parle de sa « pâle tristesse de survivant ».

À coups de phrases courtes, incisives, dans un chœur de sensations qui se mêlent aux sentiments, Martín Mucha nous oblige à être  Jeremías, à sentir ce qu’il ressent, à voir ce qui passe devant ses yeux. Les combis, ces minibus qui sillonnent Lima et les villes du Pérou sont vieux, sales, surpeuplés par des gens comme Jeremías, jeunes ou vieux, qui supportent chaque jour les secousses, les odeurs, une promiscuité qui peut devenir malsaine, qui peut être subie en silence, qui peut s’achever par un drame, toujours en silence.

Portrait d’un jeune homme, portrait d’une ville, d’un pays, tout défile sans s’attarder, lent panoramique vu par les fenêtres d’un autobus surchargé. La ville est grise, l’avenir incertain, parfois une lueur brève et intense jette un peu de couleur sur la grisaille. Jeremías est témoin, un témoin qui semble détaché des scènes cruelles ou banales, et pourtant, nous, lecteurs (voyeurs ?), sommes incapables de rester impassibles. Il ne s’agit jamais de juger, nous ne pouvons que frémir devant ces flashes. Mais ces images tarderont à s’effacer de notre mémoire (le lecteur de  la première édition, en 2012 en témoigne). Jeremías, ou Martín Mucha, dit quelque part que les personnages de fiction « ne s’en vont pas », qu’« ils restent avec toi ». On ne peut mieux définir ce roman.

Et puis un long épilogue vient tout remettre en question, pas tout, mais le centre de tout, Jeremías lui-même, et il nous laisse pétrifiés, nous plongeant dans le tréfonds de la réalité d’un homme, de Jeremías, de l’Homme.

Tes yeux dans une ville grise, traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia García Castro, éd. Asphalte, 165 p., 18 €.

Martín Mucha en espagnol : Tus ojos en una ciudad gris, ed. Alianza.

MOTS CLES : PÉROU / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE

Soiuvenirs:

Espagne, Guetaria, 2018.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Boris QUERCIA

CHILI

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants. Avec Les rêves qui nous restent il change complètement d’univers.

Les rêves qui nous restent

2021

Dans un avenir peut-être pas très lointain, la vie en général est assez grise, assez désespérée pour que les autorités de la City créent Rêves Différents, un organisme officiel qui, en permettant à chaque patient de rêver une existence qui lui corresponde, ou plutôt en lui imposant une existence de rêve, lui permet de soigner son mal de vivre. Des gens vivent dans la City, mais on ne les voit pas, tant la société est cloisonnée. Derrière des silhouettes qui avancent mécaniquement s’étale une affiche : « Un monde meilleur n’est pas nécessairement un monde plus humain ».

Natalio, qui a été rétrogradé à la suite d’un événement qu’il n’y a pas lieu de rappeler, est une sorte d’enquêteur bas de gamme aidé par un assistant, un électroquant à forme humaine. Son électroquant lui aussi est bas de gamme, acheté d’occasion, mais si dévoué qu’il en devient touchant, modeste, toujours en retrait.

L’enquête dont on charge Natalio concerne précisément Rêves Différents : un échange de personnes semble avoir pu être réalisé, situation dangereuse qui préoccupe au plus haut point Olivia, dont, soit dit entre parenthèses, le processus de rajeunissement a eu des ratés, la cheffe de Natalio.

Les drames personnels qu’a connus Natalio ne comptent guère face au verrouillage de la City où tout est organisé pour maintenir un certain ordre menacé par des syndicalistes dont le but n’est pas de faire s’effondrer l’État, mais de survivre quand il se sera effondré.

L’enquête progresse, mais c’est plutôt l’ambiance générale dans ce pays qui semble bloqué sur lui-même que décrit Boris Quercia, avec, ce qu’on présume, quelque part, au-delà de l’Océan Pacifique, des gens qui vont et viennent, se nourrissent  de légumes et de fruits frais et dont les enfants jouent avec des lapins, des vrais, bien vivants. C’est aussi la relation qui se tisse entre Natalio et son électroquant, de plus en plus amicale, bien qu’ils sachent l’un et l’autre que tout n’est qu’illusion, que rôde l’ombre de la mort qui peut toucher aussi bien (aussi mal ?) l’être fait de chair que l’être de métal et de fils électriques.

Boris Quercia, dans un récit haletant et sensible, réussit un petit miracle : faire renaître un souffle puissant d’humanité dans un décor où il a été décidé que toute forme de sensibilité était exclue.

Après la trilogie policière qui avait Santiago Quiñones pour héros, ce virage dans la création littéraire de Boris Quercia est tout à fait réussie. Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Les rêves qui nous restent, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi et Gilles Marie, éd. Asphalte, 105 p, 20 €.

Le roman n’est pas encore publié dans sa version espagnole. Las calles de Santiago et Perro muerto sont édités en Espagne par Alrevés, Barcelone.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / La légende de Santiago / Tant de chiens, éd. Asphalte.

MOTS CLES : CHILI / ANTICIPATION / POLAR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

Clin d’oeil :

Affiche du film écrit et réalisé par Boris Quercia en 2006 dan lequel il tenait le premier rôle.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Edyr AUGUSTO

BRÉSIL

Edyr Augusto est né en 1954 à Bélem, au nord-est du Brésil, ville qui est le décor de ses romans. Il est journaliste, dramaturge et poète.

Casino Amazonie

2020 / 2021

Casino Amazonie n’est pas un roman, c’est une toile d’araignée : Gio, un jeune habitant de Belém, tisse son fil vers Zazá, une amie de sa mère. Ils auront une fille. Paulo tisse son fil vers Paula qui le brise. Paula est prise par le fil tissé par Samuca, un garçon qui vit de parties de poker plus ou moins truquées. Le docteur Clayton Marollo tisse un fil vers le président du Country Club qui lui facilitera les choses… et ainsi de suite. Un seul homme reste hors de la toile, il se doit d’être discret, il tue au hasard dans les rues désertes, entre deux consultations à l’hôpital où il opère. Finira-t-il par être happé ? L’architecture de cette toile est complexe et évidente : chacun a besoin de l’autre, un seul brise le ou les liens et tout se déchirerait. Mais rien ne se déchire, tout est trop parfait et d’ailleurs la toile n’attend que d’être complétée par de nouveaux réseaux. Elle est tendue comme l’ambiance d’une partie de  poker, comme le roman tout entier.

Au fait, c’est vrai, les jeux de hasard sont interdits au Brésil, mais il est question qu’on les légalise prochainement, on le sait depuis des années, alors, en attendant…

On assiste à la spectaculaire ascension sociale de certains, à la brusque déchéance d’autres, à des transformations inattendues, au succès d’institutions pas légales du tout fonctionnant très bien en marge des autres, officielles, c’est bien pour ça qu’elles s’entendent aussi bien. Le style est direct, coupant, le rythme très rapide et la force principale de Casino Amazonie est qu’Edyr Augusto sait rester toujours à hauteur exacte des hommes et des femmes qui se croisent, se joignent, sa battent parfois (c’est rare), s’aiment parfois (ça arrive). Il y a des rapports timidement tendus (il faut conserver une politesse bienvenue) entre classes sociales, entre celui qui peut perdre quelques millions ou sa voiture de luxe en trois heures et l’autre, né dans un bidonville qui est très utile au premier.

Les « héros » sont modestes, ils (elles) savent rester à leur place et réussissent assez bien à masquer leur ambition, leur farouche volonté de prendre leur revanche et à garder pour les autres une allure présentable. Mais, quand la toile d’araignée se réduit à trois personnes, elle ne peut plus rester tendue, tout peut se produire.

Tout est-il vrai ? Mais non, voyons ! Le narrateur n’est qu’un romancier ! Oui, mais il a pris ses sources chez des gens bien renseignés, la preuve, son informateur apparaît de temps en temps parmi ses « personnages » !

Je ne pense guère m’avancer en prévoyant que Casino Amazonie sera un des meilleurs romans noirs de cette année 2021 !

Casino Amazonie, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Asphalte, 208 p., 20 €.

Edyr Augusto en portugais : BelHell / Pssica / Moscow, ed. Boitempo, São Paulo.

Edyr Augusto en français : Belém / Moscow / Nid de vipères / Pssica, éd. Asphalte.

MOTS CLES : BRÉSIL / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/112

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1599

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1606

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Guillermo SACCOMANNO

 

ARGENTINE

 

images

 

Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

 

L’employé 

2010 / 2012 / 2020

 

Ce court roman publié en 2012 par les éditions Asphalte est réédité  en même temps que sort, toujours chez Asphalte, 1977( voir la chronique de Christian Roinat) C’est un roman oppressant où le monde extérieur fait de violence et de danger reflète le monde intérieur de l’employé, personnage terne et soumis qui va se réveiller sous l’effet de l’amour à ses risques et périls.

La ville apparaît comme un personnage à part entière, entre réalisme et anticipation : les nuits et les jours gris et brumeux sont déchirés par les faisceaux des hélicoptères qui surveillent, les feux des attentats terroristes, les explosions. Partout le danger, rues parcourues par les meutes de féroces chiens clonés, par les épaves humaines de drogués et d’ivrognes, par les bandes d’enfants hargneuses, véritable cour des miracles, sans oublier l’omniprésence des forces de l’ordre sans état d’âme.

Partout les écrans de télévision ânonnent la longue liste des attentats, des massacres de masse, des meurtres, des violences domestiques, actes plus sordides les uns que les autres.

Dans les rues, les piétons cheminent, tête basse, chacun pour soi, la peur au ventre, les sans-abris et les mendiants semblent haineux et violents, monde dur et impitoyable où les plus forts seulement survivent.

On pourrait penser que l’entreprise serait un refuge pour ses employés. Il n’en n’est rien : climat délétère, jalousie, trahison, paranoïa, peur obsédante de perdre son emploi empoisonnent les relations humaines et empêchent toute relation d’empathie ou d’amitié.

Et dans ce cadre oppressant, il y a l’employé, notre protagoniste qui n’aura pas de patronyme, pas plus que les autres acteurs, la secrétaire, le chef, le collègue.

Obscur petit employé, amer, frustré, complexé, il se fond dans la masse pour ne pas se faire remarquer, se méfiant de tous et quittant le dernier son bureau pour être bien vu du chef. A première vue cette attitude soumise et veule de l’employé modèle ne plaide pas en sa faveur et ne le rend guère sympathique. Mais derrière ce masque neutre, beaucoup de pensées complexes circulent, des scenarii de violence, de meurtre, une imagination fertile. Chapitre après chapitre, l’auteur décortique toute sa vie intérieure très torturée, lui qui interprète chaque détail du quotidien avec ses pulsions, ses fantasmes et analyse son impuissance à passer à l’acte pour rompre cette paralysie qui l’étouffe. On va le découvrir mal marié avec une mégère énorme qui le domine physiquement et le frappe, affublé d’enfants tout aussi obèses et monstrueux qui le méprisent.

Tout bascule quand il tombe amoureux fou de la secrétaire, mais il doit la partager avec le chef, et elle ne répond pas franchement à cette passion. Pour elle, il se sent prêt à tout. Victime des femmes, objet sexuel des deux, épouse légitime et maîtresse, incapable de confiance et d’amitié envers le collègue gentil avec qui il s’est laissé aller à échanger des confidences, voilà le triste bilan de sa vie, et la fin sera très noire pour lui.

C’est une excellente fiction qui représente, poussée à l’extrême, la situation actuelle de nos sociétés et qui nous pousse à nous interroger sur ce futur déshumanisé qui nous guette déjà. On ressent un profond malaise face à ces personnages et leurs failles, dans lesquels on peut un peu se retrouver.

Quant à la violence, la répression, et le changement climatique catastrophique…ce n’est malheureusement pas entièrement pure fiction !

Nous avons affaire ici à un grand écrivain qui dans le style d’Orwell ou de Bradbury,  nous fait peur et  nous prévient et nous fait réfléchir.

 L’employé  de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 192 p. 18 euros.

Louise Laurent

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (1)

 

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

images

 

Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Je suis l’hiver 

2021 / 2020

La couverture de Je suis l’hiver est superbe, elle prédit parfaitement l’ambiance qui règne dans le nouveau roman de l’Argentin Ricardo Romero. Ouvrons le livre, nous ne serons pas déçus : tout y est mystérieux mais palpable, les personnages tellement humains qu’ils nous sont tour à tour étrangers et proches, et ce qui pourrait être une enquête policière prend des allures de quête morale. Ouvrons le livre et découvrons un roman d’une originalité fascinante.

Pampa Asiain est un garçon timide, et même secret, on pourrait dire un frère très proche de Meursault, l’étranger d’Albert Camus. Son enfance n’a pas été heureuse, son père le battait et battait sa mère, à 22 ans il rêve de ne pas exister. Il a malgré tout réussi l’examen d’entrée dans la police et, pour son premier poste, il se retrouve dans un coin isolé, Monge, un village de 200 habitants. Au cours d’une mission de routine, il découvre une jeune femme pendue à un arbre, dans une forêt déserte et, sans bien savoir pourquoi, il ne donne l’info à personne.

Parfois, pour respirer un peu, il va dans un silo désaffecté et chante ‒ mal ‒ en jouant ‒ mal ‒ de la guitare, timide et secret, je le disais. D’autres fois, pour respirer un peu, il va dans un endroit isolé pour tirer avec son Beretta. Il est très doué pour ça, mais il le garde pour lui, en plus il n’aime pas les armes, trop de bruit, trop de danger.

Peu à peu le narrateur présente la vie très lente du village où rien ne se passe, où une chute de neige est l’événement du mois, il présente aussi quelques habitants de Monge et peu à peu il nous fait connaitre qui était la victime. Décrits par lui, ces gens d’une banalité extrême prennent une intensité inattendue. Le ton, extérieur, détaché, renforce l’atmosphère feutrée de ce lieu trop calme.

Chacun des chapitres ajoute un nouveau personnage à ceux qu’on connait déjà, composant une sorte de symphonie tragique au cours de laquelle Pampa et les autres protagonistes se découvrent à nous, prennent de la profondeur pendant que l’action avance par bonds successifs, que les surprises brisent la banalité des hommes et des femmes qui agissent souvent hors de la logique, dans leur logique, immergés dans un univers cotonneux, fait de pures sensations. Ce que nous lisons devient à la fois fantasmagorique et tout à fait réaliste, à la fois flou et limpide, d’un gris clair ou foncé, envoûtant.

Peut-on devenir le héros (mais quel genre de héros ?) de roman quand on a toujours vécu dans la banalité la plus décourageante ? Ricardo Romero démontre brillamment que c’est possible avec ce roman, l’un des romans les plus troublants depuis longtemps.

Je suis l’hiver de Ricardo Romero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïa Muchnik, éd. Asphalte, 208 p., 21 €.

Ricardo Romero en espagnol : Yo soy el invierno sera publié en espagnol par les ed. Alfaguara en 2021.

Ricardo Romero en français : Histoire de Roque Rey, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

 

ROMERO, Ricardo Je su il'hiver