ACTUALITE, CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

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CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

 

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

 

L’employé 

2010 / 2012 / 2020

 

Ce court roman publié en 2012 par les éditions Asphalte est réédité  en même temps que sort, toujours chez Asphalte, 1977( voir la chronique de Christian Roinat) C’est un roman oppressant où le monde extérieur fait de violence et de danger reflète le monde intérieur de l’employé, personnage terne et soumis qui va se réveiller sous l’effet de l’amour à ses risques et périls.

La ville apparaît comme un personnage à part entière, entre réalisme et anticipation : les nuits et les jours gris et brumeux sont déchirés par les faisceaux des hélicoptères qui surveillent, les feux des attentats terroristes, les explosions. Partout le danger, rues parcourues par les meutes de féroces chiens clonés, par les épaves humaines de drogués et d’ivrognes, par les bandes d’enfants hargneuses, véritable cour des miracles, sans oublier l’omniprésence des forces de l’ordre sans état d’âme.

Partout les écrans de télévision ânonnent la longue liste des attentats, des massacres de masse, des meurtres, des violences domestiques, actes plus sordides les uns que les autres.

Dans les rues, les piétons cheminent, tête basse, chacun pour soi, la peur au ventre, les sans-abris et les mendiants semblent haineux et violents, monde dur et impitoyable où les plus forts seulement survivent.

On pourrait penser que l’entreprise serait un refuge pour ses employés. Il n’en n’est rien : climat délétère, jalousie, trahison, paranoïa, peur obsédante de perdre son emploi empoisonnent les relations humaines et empêchent toute relation d’empathie ou d’amitié.

Et dans ce cadre oppressant, il y a l’employé, notre protagoniste qui n’aura pas de patronyme, pas plus que les autres acteurs, la secrétaire, le chef, le collègue.

Obscur petit employé, amer, frustré, complexé, il se fond dans la masse pour ne pas se faire remarquer, se méfiant de tous et quittant le dernier son bureau pour être bien vu du chef. A première vue cette attitude soumise et veule de l’employé modèle ne plaide pas en sa faveur et ne le rend guère sympathique. Mais derrière ce masque neutre, beaucoup de pensées complexes circulent, des scenarii de violence, de meurtre, une imagination fertile. Chapitre après chapitre, l’auteur décortique toute sa vie intérieure très torturée, lui qui interprète chaque détail du quotidien avec ses pulsions, ses fantasmes et analyse son impuissance à passer à l’acte pour rompre cette paralysie qui l’étouffe. On va le découvrir mal marié avec une mégère énorme qui le domine physiquement et le frappe, affublé d’enfants tout aussi obèses et monstrueux qui le méprisent.

Tout bascule quand il tombe amoureux fou de la secrétaire, mais il doit la partager avec le chef, et elle ne répond pas franchement à cette passion. Pour elle, il se sent prêt à tout. Victime des femmes, objet sexuel des deux, épouse légitime et maîtresse, incapable de confiance et d’amitié envers le collègue gentil avec qui il s’est laissé aller à échanger des confidences, voilà le triste bilan de sa vie, et la fin sera très noire pour lui.

C’est une excellente fiction qui représente, poussée à l’extrême, la situation actuelle de nos sociétés et qui nous pousse à nous interroger sur ce futur déshumanisé qui nous guette déjà. On ressent un profond malaise face à ces personnages et leurs failles, dans lesquels on peut un peu se retrouver.

Quant à la violence, la répression, et le changement climatique catastrophique…ce n’est malheureusement pas entièrement pure fiction !

Nous avons affaire ici à un grand écrivain qui dans le style d’Orwell ou de Bradbury,  nous fait peur et  nous prévient et nous fait réfléchir.

 L’employé  de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 192 p. 18 euros.

Louise Laurent

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (1)

 

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Je suis l’hiver 

2021 / 2020

La couverture de Je suis l’hiver est superbe, elle prédit parfaitement l’ambiance qui règne dans le nouveau roman de l’Argentin Ricardo Romero. Ouvrons le livre, nous ne serons pas déçus : tout y est mystérieux mais palpable, les personnages tellement humains qu’ils nous sont tour à tour étrangers et proches, et ce qui pourrait être une enquête policière prend des allures de quête morale. Ouvrons le livre et découvrons un roman d’une originalité fascinante.

Pampa Asiain est un garçon timide, et même secret, on pourrait dire un frère très proche de Meursault, l’étranger d’Albert Camus. Son enfance n’a pas été heureuse, son père le battait et battait sa mère, à 22 ans il rêve de ne pas exister. Il a malgré tout réussi l’examen d’entrée dans la police et, pour son premier poste, il se retrouve dans un coin isolé, Monge, un village de 200 habitants. Au cours d’une mission de routine, il découvre une jeune femme pendue à un arbre, dans une forêt déserte et, sans bien savoir pourquoi, il ne donne l’info à personne.

Parfois, pour respirer un peu, il va dans un silo désaffecté et chante ‒ mal ‒ en jouant ‒ mal ‒ de la guitare, timide et secret, je le disais. D’autres fois, pour respirer un peu, il va dans un endroit isolé pour tirer avec son Beretta. Il est très doué pour ça, mais il le garde pour lui, en plus il n’aime pas les armes, trop de bruit, trop de danger.

Peu à peu le narrateur présente la vie très lente du village où rien ne se passe, où une chute de neige est l’événement du mois, il présente aussi quelques habitants de Monge et peu à peu il nous fait connaitre qui était la victime. Décrits par lui, ces gens d’une banalité extrême prennent une intensité inattendue. Le ton, extérieur, détaché, renforce l’atmosphère feutrée de ce lieu trop calme.

Chacun des chapitres ajoute un nouveau personnage à ceux qu’on connait déjà, composant une sorte de symphonie tragique au cours de laquelle Pampa et les autres protagonistes se découvrent à nous, prennent de la profondeur pendant que l’action avance par bonds successifs, que les surprises brisent la banalité des hommes et des femmes qui agissent souvent hors de la logique, dans leur logique, immergés dans un univers cotonneux, fait de pures sensations. Ce que nous lisons devient à la fois fantasmagorique et tout à fait réaliste, à la fois flou et limpide, d’un gris clair ou foncé, envoûtant.

Peut-on devenir le héros (mais quel genre de héros ?) de roman quand on a toujours vécu dans la banalité la plus décourageante ? Ricardo Romero démontre brillamment que c’est possible avec ce roman, l’un des romans les plus troublants depuis longtemps.

Je suis l’hiver de Ricardo Romero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïa Muchnik, éd. Asphalte, 208 p., 21 €.

Ricardo Romero en espagnol : Yo soy el invierno sera publié en espagnol par les ed. Alfaguara en 2021.

Ricardo Romero en français : Histoire de Roque Rey, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

 

ROMERO, Ricardo Je su il'hiver

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

 

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

La légende de Santiago.

2019 / 2018

Il n’y a pas qu’en Europe que les migrants sont un sujet de discussions et de polémiques. On le sait moins ici, mais l’Amérique latine, pas seulement dans la zone Mexique-Amérique centrale, est aussi le théâtre de vagues d’émigration des pays les plus pauvres vers ceux qu’ils imaginent plus favorisés. Ils sont victimes à Santiago comme ailleurs de manifestations de racisme qui peuvent dégénérer. Pour la troisième fois on retrouve Santiago Quiñones, le flic chilien, mûrissant, problématique et sympathique, dont on aura du mal à savoir si ses ennemis principaux sont professionnels ou personnels.

Le pauvre Quiñones est au fond d’un gouffre matériel et mental, et le premier chapitre l’enfonce encore plus. Difficile de faire pire, et pourtant il y parvient ! Ce n’est pas la bonne volonté qui lui fait défaut, malgré quelques travers : sa fidélité n’est pas exemplaire, sa consommation de substances non autorisées ne diminue que lentement et il n’est pas à l’abri d’une éventuelle bavure, y compris dans sa vie personnelle.

Il connaissait depuis un certain temps l’existence d’une « deuxième famille » qu’avait son père, phénomène assez fréquent en Amérique latine, il savait qu’il avait un demi-frère et ce Gustavo, qui ne lui plaît pas du tout, s’impose à lui, encore une complication de plus !

Pendant ce temps les crimes contre les étrangers se multiplient et les milieux d’extrême droite se réjouissent des violences perpétrées contre eux, on croise même des punks-nazis, de l’eau de Javel est trouvée dans des yaourts achetés dans une supérette d’un quartier défavorisé et commence à apparaître un logo qui représente deux balais entrecroisés qui veut dire : « Nous nettoierons le Chili des envahisseurs étrangers ».

L’ombre d’un autre cadavre, beaucoup plus proche de Santiago, plane sur toute cette enquête et se réveille dans ses pensées, s’atténue, jamais très longtemps, pour mieux revenir.

Heureusement quand même il reste des zones de lumière, comme cette juge d’instruction nommée dans l’affaire qui est une connaissance de Quiñones : qu’il est bon de se rendre de petits services mutuels, en toute discrétion ! Surtout si l’on connaît les faiblesses de l’autre. Une jeune (et jolie) témoin peut aussi donner un coup de pouce au malheureux flic.

Comme à son habitude, Boris Quercia pense en même temps que son personnage, inspiré par les dérives du pays dans lequel ils vivent. Il le fait par petites touches, jamais pesantes, d’autant plus qu’il n’y manque jamais d’humour, un humour du genre vachard en général. Et le Santiago du titre n’est pas que la ville, c’est aussi Quiñones, auquel la légende de flic pourri bourré de coke colle à la peau, un flic pourri qui est en même temps, qu’il le veuille ou non, membre d’une famille un peu éclatée qui pourrait se recomposer et qui se nomme lui-même, justement, le Décomposé. Jusqu’à quel point est-elle valable, cette légende, c’est aussi ce que raconte ce polar haletant et désabusé.

La légende de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 255 p., 21 €.

Boris Quercia en espagnol : La sangre no es agua, ed. Mondadori, Santiago (2019) / Santiago Quiñones, tira / Perro muerto, ed. Mondadori, Santiago.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / Tant de chiens (Grand Prix de Littérature policière 2016), éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris La loégende de Santiago

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

Tant de chiens

2015 / 2015

 

L’acteur  et réalisateur chilien Boris Quercia a fait ses débuts littéraires en 2010  avec Les rues de Santiago. Il a été l’invité de l’édition 2015 de Belles latinas, au moment où les éditions Asphalte publient son deuxième roman en traduction française, qui sortira dans sa version originale espagnole en 2017. Dans Tant de chiens, il confirme qu’il faut désormais compter avec lui dans le genre Roman noir pourtant déjà bien fourni en Amérique latine.

 

« Quelle connerie d’être un homme et de vivre comme un chien ! ». Cette remarque du narrateur résume parfaitement ce récit trépidant du début à la fin, avec, comme le suggère le titre (jolie trouvaille de la traductrice) la présence discrète mais permanente du canidé sous toutes ses formes, chien policier, chien de narco ou pauvre bête qui souffre autant que le moindre humain.

Ici, celui qui meurt au premier chapitre est un collègue de Santiago Quiñones, le flic dont nous avons fait la connaissance dans Les rues de Santiago, le premier roman de Boris Quercia paru l’an dernier. Les circonstances de la mort de Jiménez sont claires, ce qui l’est beaucoup moins, c’est la personnalité de la victime. Les Affaires internes, une espèce de Police des polices semblait s’intéresser à lui, en qui Santiago avait toute confiance. Cela suffit à notre « héros » pour essayer d’en savoir plus. Mais à qui se fier ? Ce point de vue original est passionnant : Santiago a le plus grand mal à savoir d’où vient le danger : de l’intérieur même de la police ou des voyous traditionnels ? Mais si on parle de voyous traditionnels, pense-ton aux petits délinquants, vendeurs de drogue ou malfrats minables ou à des gens bien mieux placés dans la société dont les loisirs ne sont pas forcément innocents ?

Au fur et à mesure que l’enquête avance, le mystère s’épaissit, on fait face à des zones d’ombre de plus en plus opaques, et Santiago est aussi perdu que nous qui le suivons amicalement. Car on peut sentir une véritable amitié pour ce personnage qui a ses propres problèmes personnels, qui lutte contre lui-même (son penchant pour l’alcool et la drogue finissent par émouvoir !), et surtout qui considère les autres non pas comme des numéros ou des ombres anonymes mais comme des personnes.

Les différents fils de l’histoire partent dans plusieurs directions, s’écartent les uns des autres, semblent se rapprocher, s’enroulent, se tissent de façon magistrale. Chaque personnage, même le plus secondaire, a son rôle à jouer, rien n’est inutile et le rythme ne ralentit jamais. Boris Quercia est décidément très habile : l’histoire avance à grands pas, avec ce qu’il faut de fausses pistes, de zones d’ombre qui ressurgissent sans livrer leur mystère, les personnages sont à la fois familiers et troubles.

Et surtout il y a le style de Boris Quercia qui, en deux romans, réussit à s’imposer comme un auteur majeur de roman  noir : une apparente sécheresse, avec des phrases courtes au présent, qui cache un mélange d’humour désabusé, de scepticisme et de lucidité.

Tant de chiens, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 204 p., 21€.

Boris Quercia en espagnol : Perro muerto, Mondadori, Santiago, 2017 / Santiago Quiñones, tira, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Tant de chiens

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

 

 

 

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

 Les rues de Santiago

2010 / 2014

 

Qu’il est sympa, ce flic ! Amoureux sans histoire de Marina, dont les dents légèrement de travers sont un charme supplémentaire, il est lassé de la violence, des coups de feu, il est à l’opposé de ces super keufs, ceux qui dégainent avant de réfléchir.

Et pourtant, dès le premier chapitre il descend un jeune délinquant. Et puis, qu’est-ce qui pousse Santiago Quiñones à suivre dans la rue cette fille qu’il ne connaît pas (et dont les dents de devant sont légèrement de travers…) ? On s’en doute, il se met dans une situation compliquée.

Belle inconnue, avocat véreux, collègues dont on ne sait pas s’ils sont des amis ou des menaces, les ingrédients sont là pour créer un beau suspense dont l’enjeu est la vie ou la mort de notre Santiago. Boris Quercia, dont c’est le premier roman, réussit un récit tendu, dans une ambiance crépusculaire, sans négliger un certain humour qui rend son personnage très humain.

Boris Quercia : Les rues de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Baptiste Chardon, éd.Asphalte, 152 p., 15 €.

Titre original : Santiago Quiñones, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Les rues de Santiago

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Roberto ARLT

ARGENTINE

ARLT, Roberto

Né en 1900 dans le quartier populaire de Flores à Buenos Aires, Roberto Arlt, après une enfance difficile, autodidacte, pratique divers métiers avant de commencer une carrière de journaliste. Il publie son premier roman en 1926, suivi de son chef d’oeuvre, Los siete locos / les sept fous. Il meurt en 1943 en laissant des chroniques, des romans et nouvelles et une dizaine de pièces de théâtre.

 

Eaux fortes de Buenos Aires

1998 / 2010 / 2019

Le premier ouvrage publié par les éditions Asphaltes, qui allaient devenir une référence en matière de littérature urbaine, fut ces Eaux fortes de Buenos Aires, recueil de chroniques écrites dans les années 1920 et 30. Observateur pointu des petites choses du quotidien, il met en mots, souvent mordants, une scène de rue, un dialogue, une situation, de ceux qu’on voit tous les jours, à Buenos Aires ou à Paris.

 Il est capable de tout, de passer dans une même chronique de l’ironie acérée à la tendresse, d’utiliser un comique appuyé sans être méchant pour ses cibles, de critiquer le présent (les années 30, pas très différentes des nôtres) sans tomber dans une nostalgie benoite. Son immense culture d’autodidacte, il ne l’étale jamais, c’est toujours à propos qu’il cite Nietzsche, Gorki ou Barbusse.

Faisant de nous ses proches, il nous présente un ami pour décrire ses petits défauts, pour s’en moquer gentiment et pour finalement prouver que cette amitié est justifiée. Il démontre aussi la supériorité indiscutable des petits théâtres miteux dans lesquels le décor est poussiéreux mais où les clients fraternisent, sur la grande salle à panneaux lumineux en façade dans laquelle on reste passif. Il fait un remake de « Mignone, allons voir si la rose… », mais dans une langage plus adapté au temps présent : « Prends garde, pisseuse, car les siècles filent ! »

Il ne faut surtout pas réduire les textes d’Arlt à son légendaire pessimisme. Avec la politesse que peuvent avoir les désespérés, il cache son découragement sous des couches d’humour, il sait débusquer le ridicule de chacun, et surtout il sait trouver les mots pour faire naitre le sourire à chaque paragraphe. Ce qu’il montre est unique et universel, tragique, réel et comique, correspond aussi bien à son époque qu’à la nôtre. Autant dire qu’il est nécessaire, encore et toujours, indispensable, encore et toujours, de lire Arlt.

Roberto Arlt : Dernières nouvelles de Buenos Aires, présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonia García Castro, Asphalte, 208 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

ARLT, Roberto Eaux fortes de Buenos Aires

VOIR LA RUBRIQUE N’OUBLIONS PAS… ROBERTO ARLT (mai 2019)

ACTUALITE, CHRONIQUES

Roberto ARLT

ARGENTINE

ARLT, Roberto

Roberto Arlt est né en 1900 dans le quartier populaire de Flores, à Buenos Aires. Après une enfance difficile et une adolescence chaotique, il est entré par la lecture dans le monde littéraire argentin. Journaliste à quinze ans, il est devenu le secrétaire du grand romancier Ricardo Güiraldes. Ses romans, admirés par les uns et décrié par beaucoup d’autres, se sont imposés des décennies plus tard comme des références de la littérature du XXème siècle. Il est mort en 1942.

Eaux fortes de Buenos Aires

1998 / 2010 / 2019

 

Le premier livre publié aux éditions Asphalte, en 2010, était un très beau socle pour cette collection de romans urbains modernes et même très actuels. Eaux fortes de Buenos Aires, réédité ce mois, est un concentré des chroniques écrites par le jeune Roberto Arlt pour un quotidien local. Il y jouit d’une totale liberté, choisissant ses sujets, des croquis de la vie quotidienne et surtout s’exprimant comme il le sent, en s’échappant des normes, assez strictes, qui s’étaient imposées dans la presse européenne vers le milieu du XIXème siècle.

Dans tous ses écrits, journalistiques ou narratifs, Arlt bouscule les normes et s’en amuse : combien de fois s’amuse-t-il à commenter lui-même les viols de la bienséance ? Un seul exemple : Un prétexte : l’homme au trombone, une des Eaux fortes de Buenos Aires publiée vers 1930. Tout commence avec l’évocation d’un voisin qui joue du trombone pendant qu’un journaliste, qui doit remettre sa chronique dans les heures qui viennent ne parvient pas à écrire à cause du bruit qui est tout sauf de la musique. Rien ne lui vient. Deux pages et demie plus loin, l’article se réduit à rien, mais rien du tout, sauf la conclusion : « … Ah ! Journalisme !… Cependant, quoi qu’on en dise, c’est beau. Surtout quand on a un directeur indulgent, qui vous présente aux visiteurs avec ces mots éloquents : « Cet enfoiré d’Arlt. Grand écrivain. » ! N’oublions pas le titre : Un prétexte ! Deuxième, troisième énième degré, une belle occasion en tout cas de méditer sur le néant !

S’il n’y avait que ça, que cet humour ravageur… Il y a surtout aussi une véritable révolution sur la langue qu’a imposée Roberto Arlt. Il est probablement le premier à systématiquement utiliser amplement la « vraie » langue, celle qui se parle dans les rues de Buenos Aires, en l’occurrence une langue très mélangée où on trouve des mots italiens ou issus de l’italien, mais aussi de l’allemand et le fameux lunfardo, espèce d’argot propre aux quartiers très populaires de la ville. A peine quelques décennies plus tôt en France Emile Zola, le maître du naturalisme, met des imparfaits du subjonctif dans la bouche de Gervaise malgré sa volonté sincère de réalisme. Les personnages d’Arlt parlent leur langue sans masque. Inutile de dire combien cela a choqué du côté de Florida ! Et bien au-delà, puisque pendant une bonne cinquantaine d’années soit on ne trouve aucune trace de l’œuvre de Roberto Arlt dans les histoires de la littérature hispano-américaine, on n’entend pas parler de lui dans les universités et, si on en parle c’est pour dire que sa production est d’une qualité plus que douteuse. Les rares critiques de l’époque ne parlent que de la mauvaise qualité du style et de l’absence de construction de ses romans.

Ce recueil frappe par sa finesse d’observation (l’être humain n’a guère changé depuis un siècle), par la richesse des sujets évoqués et des commentaires personnels de l’auteur, peut-être encore plus par le génie de Roberto Arlt pour décrire et faire vivre toute une ville avec des mots qui continuent à surprendre.

Eaux fortes de Buenos Aires, traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonia García Castro, éd. Asphalte, 269 p., €.

 → Pour la bibliographie de Roberto Arlt, en espagnol et en français, voir dans la rubrique N’OUBLIONS PAS (mai 2019) consacrée à Roberto Arlt.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS ASPHALTE.

ARLT, Roberto Eaux fortes de Buenos Aires

 

 

N'OUBLIONS PAS...

Roberto ARLT le précurseur

ARGENTINE

ARLT, Roberto

 

Roberto Arlt, fils d’un immigré prussien, nait en 1900 et passe son enfance dans le quartier de Flores, près du port de Buenos Aires. Son père, très autoritaire et violent, le frappe fréquemment. Renvoyé de l’école, il fuira le foyer familial à 16 ans et se constitue seul une solide culture littéraire.

Après avoir dû pratiquer divers métiers dans l’industrie et sur le port, il est remarqué par un journal qui lui demande des articles qui soient des sortes de photographies de la vie quotidienne de la grande ville en pleine transformation. Ce genre littéraire avait été à la mode en Espagne un peu avant le milieu du XIXème siècle sous le nom de costumbrismo, descendant direct du romantisme, il correspondait à tout un courant qui, contemporain du développement de la photographie, consistait à saisir des façons de vivre dont on pressentait qu’elles allaient disparaître. Quand Roberto Arlt écrit ses chroniques, publiées en 1933, presque un siècle a passé depuis les origines espagnoles, la photographie s’est répandue auprès du grand public, mais il reste la possibilité de traiter le sujet avec des mots et des phrases et Roberto Arlt fait de ce genre en fin de course un véritable modèle. Au moment où il débute dans le journalisme, le grand romancier et poète Ricardo Güiraldes (1886 – 1927) le prend à son service comme secrétaire. Cette rencontre sera essentielle pour Arlt.

Il publie son premier roman en 1926, El juguete rabioso / Le jouet enragé qu’il voulait intituler La vida puerca (qu’on pourrait traduire Une vie de merde), c’est Güiraldes qui l’en dissuade, mais l’anecdote donne le ton des futurs écrits de Roberto Arlt : la provocation ne l’effraiera jamais, pourvu qu’elle ne soit pas gratuite.

Toute sa vie, il gardera en lui une profonde colère contre une société injuste, celle qui lui a été imposée, il vivra avec le souvenir des années de souffrance, familiale pour commencer, puis sociale, de la misère matérielle et affective qui l’a suivi jusqu’à sa mort, à 42 ans. Marié deux fois, il n’a jamais pu trouver une stabilité dont pourtant il rêvait. Cette colère, contre la société mais aussi contre lui-même, éclate dans ses romans, ses nouvelles et son théâtre.

Après El juguete rabioso / Le jouet enragé, un roman en deux parties (avec  deux titres pour de pures raisons éditoriales), Los siete locos / Les sept fous (publié en 1929) et Los lanzallamas / Les lance-flammes  (1931) est son chef d’œuvre. Il sera suivi en 1932 de El amor brujo (non traduit en français), puis de Viaje terrible / Un terrible voyage (publié chez Belfond mais épuisé).

Après Los lanzallamas / Les lance-flammes, Arlt se tourne plutôt vers le théâtre, une dizaine de pièces dont le succès public ne fut pas probant de son vivant. Il meurt d’une crise cardiaque en 1942.

 

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Éternellement marginal, depuis les révélations littéraires de son adolescence, où il s’inscrivait dans des bibliothèques publiques pour se livrer au plaisir de la découverte, il avait senti que raconter des histoires, décrire des scènes quotidiennes ou extraordinaires et surtout manier les mots pour faire naitre des images inédites pouvait devenir son domaine, comment il avait en lui la possibilité de renouveler de pied en cap la littérature d’alors. Comme tout l’intéressait, il avait un temps été aussi inventeur et parvint même à déposer des brevets, il se servira de cette expérience dans Los siete locos / Les sept fous.

Buenos Aires, dans les années 1920, était le théâtre d’une véritable guerre intellectuelle entre deux camps radicalement opposés, le groupe de Florida et celui de Boedo, du nom des rues où se situait leur siège. Même si les frontières entre les deux groupes ne sont pas totalement hermétiques (Arlt était à ce moment le secrétaire de Ricardo Güiraldes, véritable idole de ceux de Florida et quelques écrivains ont appartenu aux deux groupes), même si, après la fin du « conflit » Borges avoua que pour lui c’était du niveau de la plaisanterie, les différences étaient très marquées, sociales, pour commencer, les membres de Boedo provenaient en général de la classe ouvrière et leurs idées politiques penchaient nettement à gauche, alors que le groupe de Florida, dont le membre le plus connu était Jorge Luis Borges était conservateur, en politique comme sur les techniques littéraires : pour résumer, la littérature devant être un outil de lutte ou devant représenter l’avant-garde de la création esthétique.

Pour Roberto Arlt en effet, la littérature devait être une véritable bombe, destinée à faire éclater les normes de tout genre, dans la littérature bien sûr mais aussi dans la société. C’est ce qui fait du double roman Los siete locos / Les sept fous – Los lanzallamas / Les lance-flammes un véritable manifeste de sa pensée. L’esthétique était au centre des préoccupations de ceux de Florida, pour ceux de Boedo, Arlt en tête, il fallait rejeter l’esthétique et fuir ce qui pouvait apparaitre comme beau. C’est aussi, probablement, ce qui explique le rejet universel des milieux intellectuels qui a duré plusieurs décennies, pratiquement jusqu’aux années 1990, et cela dans le monde entier. Jusqu’aux années 1990, la plupart des histoires de la littérature hispano-américaine ne cite même pas Roberto Arlt et, si elles le citent c’est pour lui consacrer quelques lignes qui le qualifient d’écrivain médiocre.

À l’opposé, les créateurs des générations suivantes ont pour la plupart reconnu avoir une immense dette envers Arlt, de Gabriel García Márquez à Roberto Bolaño. Sans s’avancer, on peut dire que la presque totalité des écrivains nés après 1920 reconnaissent une dette envers Arlt. Arlt leur a apporté au moins cette notion de liberté absolue du créateur qu’ils ne se sont pas privés d’appliquer. Cette coupure entre créateurs et commentateurs est intéressante, elle correspond exactement à la pensée de Roberto Arlt, lui-même, répétons-le, parfait autodidacte et qui voulait une création hors de toute norme imposée.

 

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Vers 1925, au moment où Roberto Arlt commence à écrire de la fiction, la littérature latino-américaine est encore balbutiante. Traditionnellement la culture, en Amérique latine, indépendante politiquement depuis moins d’un siècle, est directement inspirée de ce qui se fait en Europe, plus précisément en Espagne, en Allemagne, en Grande Bretagne et surtout en France. Les romanciers français sont lus par cette classe de propriétaires qui s’inspirent de Paris pour tout ce qui concerne la mode, la littérature en fait partie. Le roman, en Amérique, reste donc dans les normes et les premiers romanciers produisent des œuvres dignes d’intérêt mais peu originales dans leur forme.

La langue écrite est aussi parfaitement policée (n’oublions pas qu’Émile Zola, tout moderne qu’il soit, fait parler ses personnage issus du peuple avec beaucoup de subjonctifs !). Au Mexique, dans les années 1915 – 1925, les « romanciers de la Révolution » commencent à prendre des distances avec cette forme encore académique : les révolutionnaires ont un langage beaucoup plus proche de la réalité. Roberto Arlt ne prend plus de gants, le Porteño (l’habitant de Buenos Aires) du peuple parle le langage de la rue, il parle même argot, verlan s’il est voyou, un mélange d’espagnol, d’italien, d’allemand, ce que parlaient ces immigrés récents, mais sans le moindre fard.

La construction du double roman, qui n’en forme qu’un seul, est également une nouveauté complète. L’auteur et le narrateur se sentent totalement libres de raconter l’histoire comme ils le veulent, ou comme ils le peuvent. La rédaction en effet a été assez rapide pour la première partie, très rapide pour la seconde, l’éditeur ayant imposé une date. Le narrateur multiplie les allusions vers la fin des Lanzallamas / Lance-flammes, du genre : « j’en dirais volontiers plus, mais je dois rendre mon manuscrit pour… », un jeu de complicité entre lecteur et auteur. Si on analyse le roman de façon universitaire, il est vrai qu’on trouvera une foule de « défauts », mais cette vision est forcément réductrice par rapport à la créativité.

Sans  nous étendre trop, il nous faut évidemment évoquer les idées qui, elles aussi dans une grande mesure ont contribué au rejet de l’œuvre, étant forcément choquantes pour l’époque et pour ceux qui lisaient qui n’étaient pas la classe populaire : le monde va mal, Dieu ne s’intéresse plus aux hommes et le capitalisme s’est imposé, représenté par les États-Unis qui ont plongé l’Amérique latine dans la misère (n’oublions pas que Los siete locos / Les sept fous a paru en 1928, un an avant le début de la grande crise économique et que Los lanzallamas / Les lance-flammes sort en 1931). Dans ces conditions qu’est-ce que vivre à Buenos Aires en ces années sans espoir ? La solution, c’est un des personnages principaux, l’Astrologue, qui la trouvera : une société secrète qui infiltrera tous les corps de la société et qui la fera exploser de l’intérieur. Le narrateur, lui, se trouve constamment à la frontière des notions admises du bien et du mal : voler ou assassiner peut être une solution si cela sert nos idées. Mais cette frontière entre le bien et le mal est la même qu’entre le bon sens et la folie (n’oublions pas le titre de la première partie !). La notion prend sa source dans l’œuvre la plus classique de la littérature espagnole, Don Quichotte évidemment, mais pour proposer des idées directement anarchistes.

On est en 1928 et 1931 et on ne peut qu’être fascinés par tout ce que Roberto Arlt annonce de la suite du XXème  siècle : les dictatures latino-américaines, la montée de la violence un peu partout, le développement des armes de guerre, une certaine vision du communisme, tout récent à l’époque, les mouvements féministes, tout cela se trouve déjà dans cette œuvre terrible et prémonitoire.

Ajoutons que, étrangement, exactement à la même époque parait au Pérou un autre ouvrage qui de son côté révolutionnera la création en Amérique de langue espagnole, La casa de cartón / La maison de carton de Martín Adán. Les deux hommes ont tout pour les opposer, ils ne se connaissent pas et ne connaissent pas l’existence de l’autre, et pourtant, en même temps ils jouent un rôle fondamental dans le futur des Lettres latino-américaines. Ce sera le sujet du prochain N’OUBLIONS PAS, début juin.


* Lire Roberto Arlt :

En espagnol :

Obra completa (1. El juguete rabioso : Los siete locos / Los lanzallamas / El amor brujo / 2.  Aguasfuertes porteñas / Aguasfuertes españolas / Teatro.), ed. Planeta, Buenos Aires.

En français :

 

Eaux fortes de Buenos Aires, traduit par Antonio García Castro, éd. Asphalte, 2010 réédition 2019. 

Les sept fous, traduit par Isabelle et Antoine Berman, éd. Belfond, 2010 et éd. Cambourakis, avril 2019 / Les lance-flammes, traduit par Lucien Mercier, éd. Belfond, 2011.

Le jouet enragé traduit par Isabelle et Antoine Berman, éd. Cent pages, 2011.

 

L’éleveur de gorilles, traduit par Georges Tyras et Jean-François Carcelen, éd. Cent pages, 2011.

L’écrivain raté, traduit par Geneviève Adrienne Orssaud, éd. Sillage, 2014.

Dernières nouvelles de Buenos Aires, traduit par Antonia García Castro, 2015.

Un crime presque parfait, traduit par Margot Nguyen Beraud et Aurélie Bartolo, éd. Cent pages, 2018.


 

Le jouet enragé

Silvio Astier est le narrateur, un adolescent qui ressemble beaucoup à Roberto Arlt, même s’il ne suit pas sa trajectoire personnelle. Il a quatorze ans au début du premier chapitre, dix-sept à la fin du récit.

El juguete rabioso / Le jouet enragé est un roman de formation, mais inversé si on reprend les normes : il se présente sous la forme de quatre chapitres d’égale longueur, chacun situé dans un lieu différent, avec un an qui s’écoule entre chacun d’eux. Dans le premier, Silvio, qui vit seul avec sa mère (on peut souligner que les pères sont absents de toute l’œuvre de Roberto Arlt) lit beaucoup et prend comme modèle les héros de ses lectures. Entraîné par d’autres adolescents de son quartier, il découvre que le vol est une excellente façon de s’enrichir et aussi de se venger d’une société qui ne lui offre rien. Dans le deuxième chapitre, poussé par sa mère, il entre au service d’un couple de libraires qui l’obligent à se ridiculiser pour attirer les clients. Dans le troisième, il intègre l’École militaire mais se fait rejeter parce que trop intelligent pour l’armée. Dans le dernier, il est vendeur de papier à imprimer. Il est tenté par un vol chez un architecte, mais peu avant l’exécution du projet, il trahit ses amis et raconte tout à l’architecte. Sa trahison sera sa salvation.

On le voit, tout est renversé par rapport à la morale commune, par rapport aussi à la « progression » de règle dans un roman d’apprentissage : tout ce qui pourrait entrer dans cette morale traditionnelle lui est refus, son admission à l’École militaire avant tout, la société le pousse à entrer dans la délinquance et à s’y maintenir et, paradoxalement, la trahison finale est le résultat totalement logique de tout ce qui précède : Silvio ne fait qu’appliquer ce que la société lui a montré.

Il y a un autre renversement des valeurs très intéressant dans El juguete rabioso / Le jouet enragé, très symbolique, c’est l’évolution de ce que fait Roberto Arlt du rôle culturel du papier : Silvio est un grand lecteur dans le premier chapitre, il dévore le papier imprimé, c’est sur le livre et la littérature (des histoires de bandits c’est vrai !) que s’ouvre le roman. Plus le temps passe, plus la notion s’éloigne, à quinze ans, Silvio se contente de tenter d’attirer des clients pour un libraire avare et cruel. Il lit encore un peu dans le troisième chapitre, un livre intitulé Electrotécnica. Tout cela pour, dans le quatrième,  vendre du papier blanc. Du roman d’aventures, on est passé au vide complet.

On l’a vu, la structure est classique : quatre chapitres d’une trentaine de pages, un an de plus à chaque chapitre, un lieu pour chacun. Ce qui est moins classique, en dehors de la morale, c’est le style. Pour la première fois de façon aussi systématique, Roberto Arlt, qui avait autour de 25 ans pendant la rédaction, utilise un langage « non-littéraire », le lunfardo, langue typique des quartiers populaires de Buenos Aires, à tel point que les éditions publiées en Espagne regorgent généralement de notes de bas de page pour expliquer les mots inconnus des lecteurs.

Premier roman de Roberto Arlt, El juguete rabioso / Le jouet enragé outre son réel intérêt, ouvre la voie au chef d’œuvre de Roberto Arlt, le double roman publié deux ans plus tard.

 

ARLT, Roberto Le jouet enragé

 

 

Los siete locos

Les sept fous

Los lanzallamas

Les lance-flammes

Mauvaise journée pour Remo Erdosain : son directeur vient de se rendre compte qu’Erdosain a pris dans la caisse une assez grosse somme. Il fait la tournée de ses amis pour trouver la somme qu’il rendrait à son patron. Il s’adresse à un pharmacien qui a épousé une prostituée pour appliquer les Évangiles, puis à l’Astrologue qui a le projet d’une société secrète qui finirait par dominer le monde. Hafner, surnommé le Rufian mélancolique lui prête la somme recherchée et il rentre chez lui pour apprendre que sa femme le quitte. Il se lance alors dans la réalisation du fameux projet.

La deuxième partie traite de la préparation de la déflagration que souhaitent les personnages, avec en particulier les recherches sur les gaz asphyxiants qu’ils devront mettre au point pour parvenir à leurs fins : conquérir le pays, puis le monde. Elle traite surtout des relations très conflictuelles entre les membres du groupe, tous atteints à des degrés différents de folie. Elle permet surtout aux personnages d’exprimer leurs idées sur la politique, la société, la psychologie humaine et d’étaler leur désarroi.

Cinq cents pages environ, un récit mené de façon très libre, des personnages perturbés, au bord de la folie annoncée dans le titre (mais qu’est-ce que la folie ?).

Ce sont cinq cents pages qui ont révolutionné la littérature en Amérique latine, qui allaient à contre-courant de tout ce qui avait été publié auparavant. Roberto Arlt bouscule absolument tout : la façon de raconter, le style et surtout les idées, en avance de plusieurs décennies. Arlt, dans l’absolu, est un prophète. Une nouvelle, publiée en 1933, La luna roja / La lune rouge raconte, en quelques pages, et sous la forme d’un récit fantastique le colonialisme économique nord-américain, la menace des dictatures sur le monde, la décadence culturelle et la guerre mondiale, avec des moyens tels que, quand je demandais soixante ans plus tard à mes étudiants de situer la date du texte, ils me répondaient unanimement qu’il était contemporain. Il se passe à peu près la même chose avec notre double roman. Ce qui est raconté est en même temps daté et entièrement applicable à tout le XXème siècle, les vastes questions posées sont hors du temps, éternelles, dans leur époque et toujours en cours, presque un siècle plus tard.

Tout tourne autour de la notion de bien et de mal : jusqu’où peut-on aller, si l’on reste humain, pour mettre en pratique ce que nous souhaitons voir se réaliser ? C’est ce à quoi s’emploient les personnages. Chacun est double, tendre et cruel, déterminé et hésitant, chacun aime (sans souvent se l’avouer) et hait. Chacun évolue aussi, entre la première et la deuxième partie, les nuances apparaissent.

Pour le lecteur il se passe à peu près la même chose, il est impossible de s’identifier sur la distance à l’un ou l’autre, on se sentira proche de certains, jusqu’au moment où cela devient impossible, tant le personnage est sorti de ce que nous pouvons admettre. Les excès de tous, de l’auteur en tête, sont un excellent engrais pour faire réfléchir le lecteur !

Commenter Los siete locos / Les sept fous – Los lanzallamas / Les lance-flammes est inépuisable. Il faut seulement le lire et laisser ses réactions personnelles se manifester sans surtout chercher à les maitriser, c’est la seule manière de faire vivre cette immense richesse.

 

ARLT, Roberto Les lance-flammes

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