CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Edyr AUGUSTO

BRÉSIL

Edyr Augusto est né en 1954 à Bélem, au nord-est du Brésil, ville qui est le décor de ses romans. Il est journaliste, dramaturge et poète.

Casino Amazonie

2020 / 2021

Casino Amazonie n’est pas un roman, c’est une toile d’araignée : Gio, un jeune habitant de Belém, tisse son fil vers Zazá, une amie de sa mère. Ils auront une fille. Paulo tisse son fil vers Paula qui le brise. Paula est prise par le fil tissé par Samuca, un garçon qui vit de parties de poker plus ou moins truquées. Le docteur Clayton Marollo tisse un fil vers le président du Country Club qui lui facilitera les choses… et ainsi de suite. Un seul homme reste hors de la toile, il se doit d’être discret, il tue au hasard dans les rues désertes, entre deux consultations à l’hôpital où il opère. Finira-t-il par être happé ? L’architecture de cette toile est complexe et évidente : chacun a besoin de l’autre, un seul brise le ou les liens et tout se déchirerait. Mais rien ne se déchire, tout est trop parfait et d’ailleurs la toile n’attend que d’être complétée par de nouveaux réseaux. Elle est tendue comme l’ambiance d’une partie de  poker, comme le roman tout entier.

Au fait, c’est vrai, les jeux de hasard sont interdits au Brésil, mais il est question qu’on les légalise prochainement, on le sait depuis des années, alors, en attendant…

On assiste à la spectaculaire ascension sociale de certains, à la brusque déchéance d’autres, à des transformations inattendues, au succès d’institutions pas légales du tout fonctionnant très bien en marge des autres, officielles, c’est bien pour ça qu’elles s’entendent aussi bien. Le style est direct, coupant, le rythme très rapide et la force principale de Casino Amazonie est qu’Edyr Augusto sait rester toujours à hauteur exacte des hommes et des femmes qui se croisent, se joignent, sa battent parfois (c’est rare), s’aiment parfois (ça arrive). Il y a des rapports timidement tendus (il faut conserver une politesse bienvenue) entre classes sociales, entre celui qui peut perdre quelques millions ou sa voiture de luxe en trois heures et l’autre, né dans un bidonville qui est très utile au premier.

Les « héros » sont modestes, ils (elles) savent rester à leur place et réussissent assez bien à masquer leur ambition, leur farouche volonté de prendre leur revanche et à garder pour les autres une allure présentable. Mais, quand la toile d’araignée se réduit à trois personnes, elle ne peut plus rester tendue, tout peut se produire.

Tout est-il vrai ? Mais non, voyons ! Le narrateur n’est qu’un romancier ! Oui, mais il a pris ses sources chez des gens bien renseignés, la preuve, son informateur apparaît de temps en temps parmi ses « personnages » !

Je ne pense guère m’avancer en prévoyant que Casino Amazonie sera un des meilleurs romans noirs de cette année 2021 !

Casino Amazonie, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Asphalte, 208 p., 20 €.

Edyr Augusto en portugais : BelHell / Pssica / Moscow, ed. Boitempo, São Paulo.

Edyr Augusto en français : Belém / Moscow / Nid de vipères / Pssica, éd. Asphalte.

MOTS CLES : BRÉSIL / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

ACTUALITE, CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/112

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1599

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1606

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

 

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

 

L’employé 

2010 / 2012 / 2020

 

Ce court roman publié en 2012 par les éditions Asphalte est réédité  en même temps que sort, toujours chez Asphalte, 1977( voir la chronique de Christian Roinat) C’est un roman oppressant où le monde extérieur fait de violence et de danger reflète le monde intérieur de l’employé, personnage terne et soumis qui va se réveiller sous l’effet de l’amour à ses risques et périls.

La ville apparaît comme un personnage à part entière, entre réalisme et anticipation : les nuits et les jours gris et brumeux sont déchirés par les faisceaux des hélicoptères qui surveillent, les feux des attentats terroristes, les explosions. Partout le danger, rues parcourues par les meutes de féroces chiens clonés, par les épaves humaines de drogués et d’ivrognes, par les bandes d’enfants hargneuses, véritable cour des miracles, sans oublier l’omniprésence des forces de l’ordre sans état d’âme.

Partout les écrans de télévision ânonnent la longue liste des attentats, des massacres de masse, des meurtres, des violences domestiques, actes plus sordides les uns que les autres.

Dans les rues, les piétons cheminent, tête basse, chacun pour soi, la peur au ventre, les sans-abris et les mendiants semblent haineux et violents, monde dur et impitoyable où les plus forts seulement survivent.

On pourrait penser que l’entreprise serait un refuge pour ses employés. Il n’en n’est rien : climat délétère, jalousie, trahison, paranoïa, peur obsédante de perdre son emploi empoisonnent les relations humaines et empêchent toute relation d’empathie ou d’amitié.

Et dans ce cadre oppressant, il y a l’employé, notre protagoniste qui n’aura pas de patronyme, pas plus que les autres acteurs, la secrétaire, le chef, le collègue.

Obscur petit employé, amer, frustré, complexé, il se fond dans la masse pour ne pas se faire remarquer, se méfiant de tous et quittant le dernier son bureau pour être bien vu du chef. A première vue cette attitude soumise et veule de l’employé modèle ne plaide pas en sa faveur et ne le rend guère sympathique. Mais derrière ce masque neutre, beaucoup de pensées complexes circulent, des scenarii de violence, de meurtre, une imagination fertile. Chapitre après chapitre, l’auteur décortique toute sa vie intérieure très torturée, lui qui interprète chaque détail du quotidien avec ses pulsions, ses fantasmes et analyse son impuissance à passer à l’acte pour rompre cette paralysie qui l’étouffe. On va le découvrir mal marié avec une mégère énorme qui le domine physiquement et le frappe, affublé d’enfants tout aussi obèses et monstrueux qui le méprisent.

Tout bascule quand il tombe amoureux fou de la secrétaire, mais il doit la partager avec le chef, et elle ne répond pas franchement à cette passion. Pour elle, il se sent prêt à tout. Victime des femmes, objet sexuel des deux, épouse légitime et maîtresse, incapable de confiance et d’amitié envers le collègue gentil avec qui il s’est laissé aller à échanger des confidences, voilà le triste bilan de sa vie, et la fin sera très noire pour lui.

C’est une excellente fiction qui représente, poussée à l’extrême, la situation actuelle de nos sociétés et qui nous pousse à nous interroger sur ce futur déshumanisé qui nous guette déjà. On ressent un profond malaise face à ces personnages et leurs failles, dans lesquels on peut un peu se retrouver.

Quant à la violence, la répression, et le changement climatique catastrophique…ce n’est malheureusement pas entièrement pure fiction !

Nous avons affaire ici à un grand écrivain qui dans le style d’Orwell ou de Bradbury,  nous fait peur et  nous prévient et nous fait réfléchir.

 L’employé  de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 192 p. 18 euros.

Louise Laurent

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (1)

 

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Je suis l’hiver 

2021 / 2020

La couverture de Je suis l’hiver est superbe, elle prédit parfaitement l’ambiance qui règne dans le nouveau roman de l’Argentin Ricardo Romero. Ouvrons le livre, nous ne serons pas déçus : tout y est mystérieux mais palpable, les personnages tellement humains qu’ils nous sont tour à tour étrangers et proches, et ce qui pourrait être une enquête policière prend des allures de quête morale. Ouvrons le livre et découvrons un roman d’une originalité fascinante.

Pampa Asiain est un garçon timide, et même secret, on pourrait dire un frère très proche de Meursault, l’étranger d’Albert Camus. Son enfance n’a pas été heureuse, son père le battait et battait sa mère, à 22 ans il rêve de ne pas exister. Il a malgré tout réussi l’examen d’entrée dans la police et, pour son premier poste, il se retrouve dans un coin isolé, Monge, un village de 200 habitants. Au cours d’une mission de routine, il découvre une jeune femme pendue à un arbre, dans une forêt déserte et, sans bien savoir pourquoi, il ne donne l’info à personne.

Parfois, pour respirer un peu, il va dans un silo désaffecté et chante ‒ mal ‒ en jouant ‒ mal ‒ de la guitare, timide et secret, je le disais. D’autres fois, pour respirer un peu, il va dans un endroit isolé pour tirer avec son Beretta. Il est très doué pour ça, mais il le garde pour lui, en plus il n’aime pas les armes, trop de bruit, trop de danger.

Peu à peu le narrateur présente la vie très lente du village où rien ne se passe, où une chute de neige est l’événement du mois, il présente aussi quelques habitants de Monge et peu à peu il nous fait connaitre qui était la victime. Décrits par lui, ces gens d’une banalité extrême prennent une intensité inattendue. Le ton, extérieur, détaché, renforce l’atmosphère feutrée de ce lieu trop calme.

Chacun des chapitres ajoute un nouveau personnage à ceux qu’on connait déjà, composant une sorte de symphonie tragique au cours de laquelle Pampa et les autres protagonistes se découvrent à nous, prennent de la profondeur pendant que l’action avance par bonds successifs, que les surprises brisent la banalité des hommes et des femmes qui agissent souvent hors de la logique, dans leur logique, immergés dans un univers cotonneux, fait de pures sensations. Ce que nous lisons devient à la fois fantasmagorique et tout à fait réaliste, à la fois flou et limpide, d’un gris clair ou foncé, envoûtant.

Peut-on devenir le héros (mais quel genre de héros ?) de roman quand on a toujours vécu dans la banalité la plus décourageante ? Ricardo Romero démontre brillamment que c’est possible avec ce roman, l’un des romans les plus troublants depuis longtemps.

Je suis l’hiver de Ricardo Romero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïa Muchnik, éd. Asphalte, 208 p., 21 €.

Ricardo Romero en espagnol : Yo soy el invierno sera publié en espagnol par les ed. Alfaguara en 2021.

Ricardo Romero en français : Histoire de Roque Rey, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

 

ROMERO, Ricardo Je su il'hiver

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

 

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

La légende de Santiago.

2019 / 2018

Il n’y a pas qu’en Europe que les migrants sont un sujet de discussions et de polémiques. On le sait moins ici, mais l’Amérique latine, pas seulement dans la zone Mexique-Amérique centrale, est aussi le théâtre de vagues d’émigration des pays les plus pauvres vers ceux qu’ils imaginent plus favorisés. Ils sont victimes à Santiago comme ailleurs de manifestations de racisme qui peuvent dégénérer. Pour la troisième fois on retrouve Santiago Quiñones, le flic chilien, mûrissant, problématique et sympathique, dont on aura du mal à savoir si ses ennemis principaux sont professionnels ou personnels.

Le pauvre Quiñones est au fond d’un gouffre matériel et mental, et le premier chapitre l’enfonce encore plus. Difficile de faire pire, et pourtant il y parvient ! Ce n’est pas la bonne volonté qui lui fait défaut, malgré quelques travers : sa fidélité n’est pas exemplaire, sa consommation de substances non autorisées ne diminue que lentement et il n’est pas à l’abri d’une éventuelle bavure, y compris dans sa vie personnelle.

Il connaissait depuis un certain temps l’existence d’une « deuxième famille » qu’avait son père, phénomène assez fréquent en Amérique latine, il savait qu’il avait un demi-frère et ce Gustavo, qui ne lui plaît pas du tout, s’impose à lui, encore une complication de plus !

Pendant ce temps les crimes contre les étrangers se multiplient et les milieux d’extrême droite se réjouissent des violences perpétrées contre eux, on croise même des punks-nazis, de l’eau de Javel est trouvée dans des yaourts achetés dans une supérette d’un quartier défavorisé et commence à apparaître un logo qui représente deux balais entrecroisés qui veut dire : « Nous nettoierons le Chili des envahisseurs étrangers ».

L’ombre d’un autre cadavre, beaucoup plus proche de Santiago, plane sur toute cette enquête et se réveille dans ses pensées, s’atténue, jamais très longtemps, pour mieux revenir.

Heureusement quand même il reste des zones de lumière, comme cette juge d’instruction nommée dans l’affaire qui est une connaissance de Quiñones : qu’il est bon de se rendre de petits services mutuels, en toute discrétion ! Surtout si l’on connaît les faiblesses de l’autre. Une jeune (et jolie) témoin peut aussi donner un coup de pouce au malheureux flic.

Comme à son habitude, Boris Quercia pense en même temps que son personnage, inspiré par les dérives du pays dans lequel ils vivent. Il le fait par petites touches, jamais pesantes, d’autant plus qu’il n’y manque jamais d’humour, un humour du genre vachard en général. Et le Santiago du titre n’est pas que la ville, c’est aussi Quiñones, auquel la légende de flic pourri bourré de coke colle à la peau, un flic pourri qui est en même temps, qu’il le veuille ou non, membre d’une famille un peu éclatée qui pourrait se recomposer et qui se nomme lui-même, justement, le Décomposé. Jusqu’à quel point est-elle valable, cette légende, c’est aussi ce que raconte ce polar haletant et désabusé.

La légende de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 255 p., 21 €.

Boris Quercia en espagnol : La sangre no es agua, ed. Mondadori, Santiago (2019) / Santiago Quiñones, tira / Perro muerto, ed. Mondadori, Santiago.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / Tant de chiens (Grand Prix de Littérature policière 2016), éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris La loégende de Santiago

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

Tant de chiens

2015 / 2015

 

L’acteur  et réalisateur chilien Boris Quercia a fait ses débuts littéraires en 2010  avec Les rues de Santiago. Il a été l’invité de l’édition 2015 de Belles latinas, au moment où les éditions Asphalte publient son deuxième roman en traduction française, qui sortira dans sa version originale espagnole en 2017. Dans Tant de chiens, il confirme qu’il faut désormais compter avec lui dans le genre Roman noir pourtant déjà bien fourni en Amérique latine.

 

« Quelle connerie d’être un homme et de vivre comme un chien ! ». Cette remarque du narrateur résume parfaitement ce récit trépidant du début à la fin, avec, comme le suggère le titre (jolie trouvaille de la traductrice) la présence discrète mais permanente du canidé sous toutes ses formes, chien policier, chien de narco ou pauvre bête qui souffre autant que le moindre humain.

Ici, celui qui meurt au premier chapitre est un collègue de Santiago Quiñones, le flic dont nous avons fait la connaissance dans Les rues de Santiago, le premier roman de Boris Quercia paru l’an dernier. Les circonstances de la mort de Jiménez sont claires, ce qui l’est beaucoup moins, c’est la personnalité de la victime. Les Affaires internes, une espèce de Police des polices semblait s’intéresser à lui, en qui Santiago avait toute confiance. Cela suffit à notre « héros » pour essayer d’en savoir plus. Mais à qui se fier ? Ce point de vue original est passionnant : Santiago a le plus grand mal à savoir d’où vient le danger : de l’intérieur même de la police ou des voyous traditionnels ? Mais si on parle de voyous traditionnels, pense-ton aux petits délinquants, vendeurs de drogue ou malfrats minables ou à des gens bien mieux placés dans la société dont les loisirs ne sont pas forcément innocents ?

Au fur et à mesure que l’enquête avance, le mystère s’épaissit, on fait face à des zones d’ombre de plus en plus opaques, et Santiago est aussi perdu que nous qui le suivons amicalement. Car on peut sentir une véritable amitié pour ce personnage qui a ses propres problèmes personnels, qui lutte contre lui-même (son penchant pour l’alcool et la drogue finissent par émouvoir !), et surtout qui considère les autres non pas comme des numéros ou des ombres anonymes mais comme des personnes.

Les différents fils de l’histoire partent dans plusieurs directions, s’écartent les uns des autres, semblent se rapprocher, s’enroulent, se tissent de façon magistrale. Chaque personnage, même le plus secondaire, a son rôle à jouer, rien n’est inutile et le rythme ne ralentit jamais. Boris Quercia est décidément très habile : l’histoire avance à grands pas, avec ce qu’il faut de fausses pistes, de zones d’ombre qui ressurgissent sans livrer leur mystère, les personnages sont à la fois familiers et troubles.

Et surtout il y a le style de Boris Quercia qui, en deux romans, réussit à s’imposer comme un auteur majeur de roman  noir : une apparente sécheresse, avec des phrases courtes au présent, qui cache un mélange d’humour désabusé, de scepticisme et de lucidité.

Tant de chiens, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 204 p., 21€.

Boris Quercia en espagnol : Perro muerto, Mondadori, Santiago, 2017 / Santiago Quiñones, tira, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Tant de chiens

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

 

 

 

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

 Les rues de Santiago

2010 / 2014

 

Qu’il est sympa, ce flic ! Amoureux sans histoire de Marina, dont les dents légèrement de travers sont un charme supplémentaire, il est lassé de la violence, des coups de feu, il est à l’opposé de ces super keufs, ceux qui dégainent avant de réfléchir.

Et pourtant, dès le premier chapitre il descend un jeune délinquant. Et puis, qu’est-ce qui pousse Santiago Quiñones à suivre dans la rue cette fille qu’il ne connaît pas (et dont les dents de devant sont légèrement de travers…) ? On s’en doute, il se met dans une situation compliquée.

Belle inconnue, avocat véreux, collègues dont on ne sait pas s’ils sont des amis ou des menaces, les ingrédients sont là pour créer un beau suspense dont l’enjeu est la vie ou la mort de notre Santiago. Boris Quercia, dont c’est le premier roman, réussit un récit tendu, dans une ambiance crépusculaire, sans négliger un certain humour qui rend son personnage très humain.

Boris Quercia : Les rues de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Baptiste Chardon, éd.Asphalte, 152 p., 15 €.

Titre original : Santiago Quiñones, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Les rues de Santiago

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org