CHRONIQUES

Thierry CLERMONT

FRANCE / CUBA

CLERMONT, Thierry

Né en 1966, Thierry Clermont est poète, journaliste et critique musical.

 

Barroco bordello

2020

Cuba, dans les années 1920 – 1930, est un des points de rencontre favori des créateurs venus du Nord, du Sud de l’Amérique ou d’Europe. Le charme tropical est là, la mode est aux couleurs et aux rythmes venus des Caraïbes, la sensualité ambiante est une des raisons, pas toujours raisonnables, de l’attirance des poètes, des peintres et des musiciens.

On l’a un peu oublié, cet entre-deux guerres a été une période d’échanges intellectuels unique dans l’histoire de la création. Le Russe Stravinsky créait ses ballets à Paris, Federico García Lorca parlait de théâtre et de poésie devant des salles pleines dans une longue tournée entre l’Argentine et les États-Unis et rencontrait Serge Prokofiev pendant sa halte cubaine, on pourrait multiplier les exemples.

Autour des années 2000, Thierry Clermont, journaliste et poète français, amoureux de La Havane, parcourt ses places et ses rues, fait des rencontres pour rechercher, en amateur éclairé, des traces des séjours qu’y fit Robert Desnos en 1928. Au jour le jour, il évoque les figures cubaines inévitables, Alejo Carpentier, José Lezama Lima, Nicolás Guillén, d’autres bien moins connus, comme le peintre Pascin, qui s’est suicidé à Paris en 1930.

Une Havane moribonde, crasseuse, souvent obscène, qui conserve pourtant une réelle beauté, une noblesse blessée, une dignité populaire, existe sous nos yeux, dans nos oreilles aussi (que serait Cuba sans la musique ?), avec partout des odeurs de fleurs tropicales, quand e n’est pas des odeurs corporelles, tout cela vit d’une vie que rien ne peut éteindre. On mange des bananes salées, on boit du rhum, on se frotte contre des inconnus en écoutant des orchestres improvisés : celui dont un seul des cinq sens serait déficient est à plaindre à Cuba !

Thierry Clermont n’offre pas que des informations, un autre de ses cadeaux est sa façon de dire, du réalisme évidemment, et aussi de la pure poésie qui n’imite pas celle de Desnos ou de Lorca mais qui les rappelle parfois, quand il évoque l’humidité mouvante du Malecón ou un jeu de lumière sur une maison coloniale de la ville.

Quelle luxueuse manière d’apprendre une foule de choses autour de la littérature occidentale du XXème siècle, de découvrir des noms et des poèmes, tout en se promenant dans les rues d’une des villes les plus attachantes ! Thierry Clermont donne la sensation que, à La Havane comme dans son livre inclassable, la vie est un roman.

Barroco bordello de Thierry Clermont, éd. Le Seuil (collection Fiction & Cie.), 240 p., 19 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / LITTERATURE / CULTURE / POESIE ° EDITIONS LE SEUIL.

 

CLERMONT, Thierry Barroco bordello

CHRONIQUES

Catherine BARDON

FRANCE / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

 

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine.

 

Et la vie reprit son cours 

2020 

Troisième épisode d’une série commencée avec Les déracinés et L’Américaine, Et la vie reprit son cours raconte la vie d’une famille juive installée dans un village de République dominicaine et parfaitement intégrée, qui ne perd pas pour autant le contact avec ses racines mouvantes. Une idéale lecture de détente où l’on dénichera émotions et où l’on découvrira des pans de l’histoire dominicaine peu connue chez nous.

Ruth Rosenheck, 27 ans, la narratrice, descendante d’une famille juive, vit en 1967 tranquillement à Sosúa. Vers 1940, le gouvernement dominicain a créé une petite communauté juive en offrant des terres à plusieurs milliers de migrants qui fuyaient l’Europe en guerre. Son ami Arturo, fils de fabricants de cigarettes, artiste homosexuel, préfère rester à New York plutôt que revenir mener une vie peu libre dans sa famille et dans un pays corseté.

De la République dominicaine, on ressent les sursauts de l’époque, une fausse démocratie locale, la guerre du Vietnam, la profonde révolution culturelle des États-Unis au moment où la société dominicaine est verrouillée. Ruth est amoureuse de Domingo, le frère d’Arturo, dont la famille est très traditionnelle. C’est aussi l’année d’une autre guerre, la guerre des Six Jours au Moyen Orient, qui touche indirectement l’héroïne et sa famille.

Les enfants grandissent, les adultes essaient de mener leur vie malgré les obstacles, parfois un événement vient briser la routine : à l’occasion du trentième anniversaire de l’installation des juifs à Sosúa, une grande fête comporte même un service religieux à la fois catholique et juif, symbole de cette intégration parfaite.

Tout baigne dans une ambiance heureuse : les personnages traversent des épreuves, se heurtent à des oppositions, sont conscients des tragiques inégalités locales, mais les épreuves trouvent leur résolution, les oppositions ne dégénèrent pas en conflits irréparables et les inégalités, bien qu’on agisse pour les atténuer, restent hors champ.

Caroline Bardon veut distraire sans trop déranger mais sans éluder les réalités sombres. Elle profite des nombreux rebondissements romanesques de sa saga pour aborder plusieurs sujets qui intéressent et inquiètent les Latino-Américains, l’évolution politique, si noire en ces années 1970, le rôle des États-Unis par rapport au Sud, les dictatures (celle qui sévit en République dominicaine n’est pas aussi cruelle que dans d’autres pays, mais elle est bien réelle). Une excursion en famille permet une agréable visite touristique de l’île. L’histoire familiale se déroule, avec ce recul un peu nonchalant et donc très plaisant, qui évoque la façon de vivre caribéenne.

Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon, éd. Les Escales, 346 p., 19,90 € (papier), 14,99 € (numérique).

Les déracinés et L’Américaine, les premiers tomes de la saga, ont paru aux éditions Les Escales.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDITIONS LES ESCALES

BARDON, Catherine Et la vie reprit son cours

 

CHRONIQUES

Michèle TEYSSEYRE

ARGENTINE / FRANCE

 

TEYSSEYRE, Michèle

Michèle Teysseyre est née à Toulouse où elle habite. Son intérêt pour l’Antiquité ou pour Venise à l’époque baroque l’ont conduite à publier des ouvrages en rapport avec ces sujets et à accompagner la création musicale qui les complète. Elle est également illustratrice.

 

Patagonie 

 

À la mort de son  père, la narratrice, en triant ses papiers, découvre une correspondance qui s’est amorcée au début du XXème siècle et s’est prolongée sur une vingtaine d’années, soigneusement rangée dans un cahier bleu intitulé Patagonie, correspondance signée par un certain Louis Capelle.

Tout commence avec un discret passage de frontière. L’homme, plus très jeune, pas riche du tout mais pas franchement pauvre, ne tient pas, de toute évidence, à être repéré. Il s’installe dans une modeste pension de Puigcerda, en Catalogne espagnole. On est en mars  1905. Louis Capelle s’embarque de Barcelone, pour l’autre bout du monde. Il a une quarantaine d’années, une mystérieuse dette l’a obligé à s‘éloigner de la terre natale, son honneur et celui de sa famille sont en cause.

Pendant des années, les lettres envoyées  d’Argentine sont le lien ente Louis et son frère Lucien. Mais on ne peut pas tout raconter, même à son frère : les humiliations, les misères banales et, pire encore, la misère… la narratrice le fait pour nous, elle bouche les trous, complète ce touchant récit d’une installation qui baigne dans l’espoir et qui cache la désespérance. Il y a aussi des trous que la narratrice ne pourra combler, quand par exemple il manque les lettres pendant une dizaine d’années : qu’imaginer sur l’absence de courrier, sur ce qu’a été la vie de l’exilé ?

Poussé par la misère, Louis tente de gagner la Terre promise, ou au moins la terre d’espoir, la Patagonie. En train, à pied, ce sont sept ans d’errance, d’une quête à demi consciente : il lui faut retrouver l’Italien qui a été le premier à l’accueillir sans rien lui demander à son arrivée à Buenos Aires. Lui, qui ne s’intéresse pas à l’histoire de ce pays qui n’est le sien que provisoirement, et encore moins à la politique, est doucement happé par les conflits sociaux de ces années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, dont l’Argentine profiterait abondamment pour enrichir une partie de sa population.

On a rarement montré avec autant de délicatesse, de justesse aussi, un déracinement forcé : l’eldorado espéré n’existe évidemment pas, ce qui intéresse Michèle Teysseyre ce sont surtout les réactions de cet homme entre deux âges et ses liens à la fois ténus et solides avec son hameau français et ceux qui malgré tout se créent eux-mêmes dans ces nouveaux territoires si durs, si prometteurs.

Elle traite avec la  même délicatesse le mystère autour de la fuite de Louis et celui autour de ses rapports avec le reste de sa famille. Pour montrer l’évolution de Buenos Aires, de son port, de sa population à cette époque où naît la ville que nous connaissons, elle préfère l’évocation au réalisme direct, et elle a bien raison : on ressent ces changements et ils nous apparaissent évidents. La douce poésie de son style est à l’image du personnage principal, pour l’une comme pour lui, il est impossible de ne pas ressentir ce genre d’empathie qu’on peut éprouver pour le passant croisé quelques secondes, dont on sait qu’on partage avec lui l’essentiel.

On est à mille lieues de l’épopée, c’est la vraie Argentine qui vit sous nos yeux, la beauté des gens modestes qui, grâce à une Française, un siècle plus tard, peuvent acquérir le statut de héros de roman. Un héros, oui, parce que, discrètement, il a su tenir sa place, unique, entre la France et l’Argentine.

Patagonie de Michèle Teysseyre, éd. Serge Safran, 208 p., 17,90 €.

On peut commander le livre (e-book) sur le site de Serge Safran : sergesafranediteur.fr

Sa sortie en librairie est prévue le 19 juin.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / POESIE / EDITIONS SERGE SAFRAN.

TEYSSEYRE, Michèle Patagonie

 

V.O.

Antonio BARRAL

FRANCE

BARRAL, Antonio

Né dans le sud de la France en 1962, Antonio Barral a passé son enfance et son adolescence en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud. Après trois romans écrits en français, il publie son premier roman en espagnol.

 

 Todo el bien, todo el mal

2019

 

Amour, engagement, musique, voyages et écologie. Ce roman qui se déploie sur plus de trente ans raconte les amours tumultueuses du narrateur et de la fuyante destinataire de ces mémoires qui ne les aura peut-être jamais lues. Ils se rencontrent à treize ans dans leur collège à Quito. On est en 1975, lui arrive d’Afrique où travaillaient ses parents, elle est la fille la plus populaire du collège, il est paralysé par sa timidité, mais le temps, l’amour de la musique et de la politique les rapprochent.

Trois ans de séjour en Équateur, puis le garçon suit ses parents en France, sans qu’il puisse oublier la jolie élève. Pendant des années, ils se retrouveront et se perdront, partageront des moments d’amour torride et de longues périodes d’éloignement, en conservant leur préoccupation pour l’avenir de la planète et leur passion pour l’écologie, en échangeant des découvertes musicales, de nouvelles modes, des groupes originaux et en espérant concrétiser cet amour si durable pour pouvoir enfin vivre l’un près de l’autre. Elle s’est mariée en Équateur, a eu des enfants, a un temps quitté sa famille pour vivre avec un amant. Il s’est marié en France, a divorcé, a eu des aventures, mais ils finissent toujours par se retrouver quelque part dans le monde pour vivre des moments d’une intensité érotique envoûtante.

Pourtant il y a un problème : pourquoi la belle Équatorienne se dérobe-t-elle toujours si le Français lui propose une vie commune ? Elle ne refuse jamais l’idée, mais au moment de la rendre réelle, elle remet à plus tard sa réponse. Qui fait souffrir l’autre ? En un mot, qui est victime du pouvoir de l’autre ?

L’amour entre deux êtres proches et différents à la fois est bien au centre du roman, mais la musique a un rôle important, le texte est parsemé de citations de chansons en espagnol et en français. L’évolution de l’écologie est une autre richesse : Antonio Barral montre la volonté des militants, la déception face aux puissances bien supérieures auxquelles ils s’affrontent et l’impossibilité de changer les choses face à des gouvernements étouffés à la base par ceux qui manipulent l’économie. Il montre très bien aussi les contradictions (très humaines, inévitables), de ces militants sincères mais qui font aussi partie du monde : comment aller au bout du monde pour protester contre les gaspillages sans prendre l’avion ?

Voilà un roman qui ne manque pas d’intérêt, qui donne une vision à la fois très humaine et à bonne distance des réalités contemporaines, qui est aussi une source d’inspiration musicale et politique tout en maintenant un certain suspense : un amour heureux est-il possible?

Todo el bien, todo el mal de Antonio Barral, ed. H, Montevideo, 215 p., 20 € (+ 5 € pour frais de port). Contact : editions.trapiche@yahoo.com

MOTE CLES : ROMAN FRANÇAIS / EQUATEUR / AMOUR / MUSIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

 

BARRAL, Antonio Todo el bien, todo el mal

CHRONIQUES

Sébastien RUTÉS

FRANCE

RUTES, Sébastien

Né en 1975,Sébastien Rutés est universitaire, spécialiste de l’Amérique latine. Il a en particulier travaillé sur le roman noir latino-américain.

 

Mictlán 

Noir, c’est noir ! La série de Gallimard, la couverture du livre, ce qui y est raconté. Le Mexique est devenu un immense cimetière, le désert parcouru par un camion à la cargaison mystérieuse est couvert de canettes de bière et de cadavres d’animaux (et parfois pire) et reste indifférent aux souffrances humaines. Et les humains ne sont pas reluisants. Seuls des cercueils lumineux qu’on voit fugacement passer sur une remorque de camion sont blancs, scintillants.

Gros et Vieux se relaient pour conduire leur semi-remorque frigorifique sans jamais pouvoir s’arrêter sauf pour remplir le réservoir d’essence. Ils parcourent des centaines de kilomètres à travers les déserts au nord du Mexique, obéissant aux ordres du Commandant, lui-même sous les ordres du Gouverneur, personnages que nous ne verrons jamais.

On découvrira assez vite ce que contient le camion (pire que la nitroglycérine du Salaire de la peur, dit un des deux chauffeurs). Et pourquoi le Gouverneur (d’un État mexicain) est tellement insistant pour que les deux hommes n’arrêtent jamais leur course, pourquoi il est tellement menaçant. Sa réélection est en jeu et sa situation très compromise par les violences qu’il n’a pas su maitriser. Il faut dire que son poste est la source de très juteux revenus et qu’il ne souhaite pas le perdre, c’est humain. Parce qu’en plus il n’est pas seul, autour de lui beaucoup d’« hommes d’affaires » dont la prospérité dépend de lui n’hésiteraient pas à lui faire la peau en cas de défection.

C’est cet engrenage infernal que dénonce Sébastien Rutés dans ce thriller nerveux, filtré par les pensées ou les rêves torturés de Gros et de Vieux qui commentent ce qui leur passe devant les yeux, leur situation actuelle, des bribes de leur passé et leur avenir très indécis alors qu’ils sont indissociables, uniques responsables du devenir du camion de son chargement.

Le huis clos étouffant dans la chaleur insupportable du désert ne se défait que rarement, même les rêves sont peuplés de cadavres, même les ombres des bâtiments lépreux ressemblent à des mourants. Reste-t-il une place pour un espoir ?

Sébastien Rutés réussit un roman terrible, hélas réaliste, il est parti d’un fait divers de 2018. Bonne route vers Mictlán, le « lieu des morts » ! Bonne route au cœur de la noirceur !

Mictlán de Sébastien Rutés, éd. Gallimard (coll. La Noire),  159 p, 17 €.

RUTES, Sébastien Mictlán

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN NOIR / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

CHRONIQUES

Caryl FÉREY

FRANCE

FEREY, Caryl

Caryl Férey est né en 1967. Plusieurs de ses romans ^policiers ont décrit la réalité latino-américaine.

 

Paz

2019

 

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.

Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle  où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.
Justement dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables.

Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays, père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.

Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant.  Je le recommande vivement.

Louise Laurent

Paz de Caryl Férey , éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN POLICIER / ROMAN NOIR / VIOLENCE  / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

 

FEREY, Caryl Paz

CHRONIQUES

Rubén GALLO

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Né au Mexique, Rubén Gallo enseigne la littérature latino-américaine à l’Université de Princeton. il a publié en français plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’Amérique latine et l’Europe.

 

 

GALLO, Rubén (2)

 

Proust latino

2016 / 2019

Marcel Proust est très peu sorti de France : un ou deux voyages « culturels » pour voir des tableaux ou des cathédrales. Même Cabourg-Balbec lui semblait bien loin de Paris. Mais, toujours très sociable, il s’est fait de nombreuses relations avec des étrangers cultivés, fascinés par la Ville Lumière. Parmi eux, des Latino-Américains.

Cette étude documentée, précise, commence par un tableau de cette mode, pas des plus positives, du personnage « sud-américain », connu sous le nom de rastaquouère qu’on trouve chez Offenbach, Feydeau et même déjà chez Voltaire. Or les amis de Proust sont très éloignés de ces caricatures.

Le tout premier, on le sait, est Reynaldo Hahn, un homme très cultivé parlant quatre langues, compositeur un peu trop négligé de nos jours, dont les oeuvres pourtant sont d’une grande élégance. Reynaldo Hahn était né à Caracas, mais il n’avait que trois ans quand une révolution chassa sa famille du Venezuela. Son père était d’origine allemande, sa mère d’origine espagnole, alors quelle était la nationalité profonde de Reynaldo ? C’est ce qu’analyse très finement Rubén Gallo.

On connait bien la relation entre Marcel et Reynaldo, mais Proust avait d’autres rapports avec l’Amérique latine, infiniment moins connus. Par exemple, on sait qu’il était un grand maniaque dans les détails minutieux de son quotidien, il surveillait également de très près l’état de sa fortune, qui n’était pas négligeable, et il s’intéressait méticuleusement à ses actions boursières, les latino-américaines en particulier. On était au moment du développement colonial de la France et ces nouvelles entreprises minières, avec leur intitulé exotique, semblaient le faire rêver, un rêve qui se révélera fort malheureux : acheter des actions de la compagnie des tramways de Mexico courant 1910 alors que la révolution, qui va durer dix ans, commence en novembre, revendre celles qui lui restent et qui ont perdu presque toute leur valeur vers 1920, quand elle vont remonter, les violences s’étant calmées, tout cela s’avère « désastreux » (c’est lui qui l’écrit) pour son portefeuille.

Il arrive parfois à Rubén Gallo de s’égarer un peu (l’analyse de Ciboulette, qui n’a tout de même pas la profondeur célébrée dans une longue parenthèse), mais il nous apprend tellement de choses sur ces Latinos, pas toujours bien acceptés dans les salons parisiens qu’on lui pardonne volontiers ces légers dérapages.

Amant (Reynaldo Hahn), ami (l’Argentin Gabriel de Yturri), référence intellectuelle (José María de Heredia), jeune critique et admirateur (Ramon Fernandez, le père de Dominique) se succèdent. Tous ont un même double souci : la France m’aime-t-elle ? Que puis- je lui offrir ? Rubén Gallo a une vision panoramique, assez proche, au fond, de celle de Marcel Proust lui-même : à la fois l’ensemble d’une société à un moment précis où tout est en train de basculer, et le rôle de l’homme, de l’humain, au cœur de ce bouleversement. Conclusion : la mémoire est LE salut.

Proust latino de Rubén Gallo, traduit de l’anglais par Cécile Magné, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 22 €.

Rubén Gallo en français : Chroniques littéraires d’une mégalopole baroque, éd. Autrement /  Freud au Mexique, éd. Campagne Première / L’atelier du roman: conversation à Princeton (conversation avec Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard *

* cf. chronique sur AnnA

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

GALLO, Rubén Proust latino

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS

Frédéric COUDERC

FRANCE

 

COUDERC, Frédéric

Frédéric Couderc est né en 1956. Grand reporter, il a vécu entre la France et l’Afrique du Sud. Il se consacre désormais à la littérature.

 

 Aucune pierre ne brise la nuit.

2018

Ce nouveau roman de Frédéric Couderc (écrivain invité à Belles Francesas au printemps 2017, puis à Belles Latinas à l’automne de la même année), par le biais d’une fiction très originale et parfaitement maîtrisée, nous transporte en France et en Argentine dans les années 1998, soit une vingtaine d’années après les horreurs de la dictature. Un tableau d’un Français vivant en Argentine, exposé au Havre, un Argentin exilé et une Française, femme de diplomate, le contemplant en même temps, rencontre improbable et décisive, voilà le point de départ d’une formidable quête autour des disparus et d’une plongée dans les eaux sombres de cette terrible dictature des années 70.

Effectivement, tout commence avec un tableau assez médiocre, représentant le port de Buenos Aires, ses grues et six dockers, assorti d’un étrange commentaire très mystérieux. Le peintre est un français, Ferdinand Constant, qui vit depuis les années soixante en Argentine. Nous apprendrons peu à peu le passé de cet homme et des six dockers qui ne sont pas anodins, et ses liens avec Gabriel, l’exilé qui regarde la peinture, la reconnaît et replonge dans son douloureux passé : en 1977, l’arrestation et la perte de sa compagne, la fille de ce Constant complice des militaires depuis l’Algérie et l’OAS.

Face à Gabriel, Ariane qui a vécu également en Argentine en 1977, expatriée, femme de diplomate, dans sa bulle de privilégiée. Tous deux se revoient à Paris : coup de foudre et coup de théâtre pour chacun. Ariane découvre que sa fille, Clara,  adoptée à Buenos Aires est en fait une enfant volée par les militaires auxquels son mari l’a achetée. Gabriel de son côté apprend que sa compagne Véro a été exécutée dans un vol de la mort après son accouchement en prison et le bébé bien sûr a disparu. Gabriel ignorait tout de cette grossesse.

A partir de là, l’intrigue se resserre, se complexifie, chacun doit assumer des choix, prendre des décisions douloureuses. Et nous, lecteurs, sommes emportés dans un tourbillon étourdissant de péripéties, d’informations, de suspense angoissant. Certaines scènes sont dignes d’un thriller palpitant, car il faut ajouter à la double enquête d’Ariane et de Gabriel, la vengeance de Constant, père de Véro, qui se sent trahi par ses anciens camarades d’un bien sale période. Il est resté un tueur sans scrupule et ira jusqu’au bout de sa vendetta haineuse.

Avec un ton très juste, l’auteur analyse également les états d’âme de ses héros : tous les scrupules d’Ariane, sa peur de perdre sa fille et de bouleverser son avenir, d’être elle-même accusée de vol d’enfant.  Il met en valeur son courage et sa détermination à aller jusqu’au bout, en faisant voler en morceaux sa vie confortable et en affrontant l’inconnu. Il nous livre aussi la souffrance de Gabriel, ses doutes sur la force du pardon, sur la capacité de la justice à réparer les tragédies. Certains passages sont véritablement poignants grâce à une écriture sobre, précise et pleine d’émotion.

Reste la belle histoire d’amour au milieu de ces fantômes, ce formidable coup de foudre qui régénère Ariane et Gabriel malgré leurs différences et leur passé aux antipodes et qui leur donne la force d’affronter la réalité.

Et derrière le récit, les péripéties, les coups de théâtre, le lecteur découvre l’Histoire, comment des militaires français ont appris la torture à des militaires argentins envoyés en stage en Algérie, puis comment ils se sont réfugiés là-bas quand ex-OAS ils sont devenus des parias et comment ils ont continué à « aider ».

L’auteur nous dévoile aussi les pratiques des militaires, le mode d’emploi inhumain pour voler les bébés des prisonnières et les revendre ; nous suivons dans un chapitre bouleversant tout le martyre de Véro depuis son arrestation jusqu’à sa mort. Le ton est si juste qu’on en a les larmes aux yeux.

Mais, lueur d’espoir vingt ans plus tard, il y a aussi la description de l’organisation sans faille des grands mères de la place de Mai, leur travail de fourmis pour retrouver ces bébés volés. L’auteur pose aussi les problèmes soulevés par la révélation d’une nouvelle identité pour ces jeunes confrontés à un passé qu’ils ne soupçonnaient pas et à l’amour qu’ils portent à leurs parents adoptifs.

Il y a enfin la description fabuleuse de la ville de Buenos Aires, les rues, les décors, les ambiances, les traces du passé et les blessures occasionnées par le passage de la dictature qui a beaucoup détruit. On déambule dans les pas d’Ariane et de Gabriel en partageant les sensations exactes qu’ils nous livrent.

Voilà donc un formidable récit foisonnant où s’entremêlent une belle passion amoureuse, des personnages très attachants, des dialogues et des introspections tout à fait justes, des scènes de reconstitution du passé très fortes et des renseignements précieux sur la dictature et ses conséquences actuelles. S’y ajoute une réflexion philosophique sur le pardon, la foi en la justice et la compassion qui redonne un peu d’optimisme.
N’oublions pas de souligner l’angle d’attaque très original et inédit jusqu’alors pour aborder ce thème douloureux de la dictature.

Vraiment, c’est un excellent roman à découvrir au plus vite !

Aucune pierre ne brise la nuitéd. Héloise d’Ormesson, 320 p., 19 euros.

Louise Laurent

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / POITIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS HELOISE D’ORMESSON

 

COUDERC, Frédéric Aucune pierre ne brise la nuit

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

David ZUKERMAN

FRANCE

ZUKERMAN, David

Né à Créteil en 1960, David Zukerman a pratiqué divers métiers tout en écrivant. Il est l’auteur d’une quinzaine de pièces radiophoniques et de quatre romans. San Perdido est le premier qu’il ait accepté de publier.

 

San Perdido 

2019

Encore un Français qui s’intéresse à l’Amérique latine ! David Zukerman est né à Créteil. Il décrit dans le premier roman qu’il publie un bidonville panaméen, San Perdido, et réussit un curieux mélange de documentaire et de quasi fantastique en suivant l’évolution d’un étrange personnage sorti de nulle part.

Nul ne sait d’où est venu ce garçon d’une dizaine d’années à la peau très noire, aux yeux très bleus, aux mains impressionnantes et qui ne parle pas. Felicia, qui a autour de 70 ans, arrivée bébé du Ghana, entame une relation de confiance absolue avec celui qu’elle a nommé La Langosta à cause de ces mains qui semblent avoir une force extraordinaire et qui savent tout faire.

On est vers la fin des années 1940, La Langosta grandit, isolé de tous, sans qu’on apprenne quoi que ce soit, sinon que sa seule présence éloigne tous les animaux et fait taire les oiseaux, et qu’on voit quelques injustices mystérieusement punies en silence.

La Langosta devient un grand adolescent, impressionne par son regard, par son silence et parce qu’il est rigoureusement impossible de deviner ce qu’il ressent, sauf, parfois, fugacement.

S’il est au centre du récit, le jeune Noir aux yeux si bleus est loin d’être seul : on voyage beaucoup dans San Perdido, non pour parcourir de grandes distances, mais à travers la société panaméenne. Du bidonville à la résidence du gouverneur qui n’a pas volé son surnom (Taureau panaméen), de la « maison » de Madame au cabinet de consultation du timide docteur Portillo-López, on croise des personnages souvent hauts en couleurs, tous très humains : les jeunes prostituées de chez Madame ont l’espoir, qui se réalise le plus souvent, d’un riche mariage avec un propriétaire terrien ou un commerçant de la ville, la vieille habitante du quartier le plus pauvre survit comme elle le peut, le récit linéaire devient puzzle.

Le réseau des relations entre ces personnages, qui appartiennent à toutes les classes sociales, du gouverneur aux Cimarrons, les descendants des esclaves noirs révoltés contre les « maîtres » européens, se tisse sous nos yeux, en même temps que croissent les tensions, que surgissent les violences. Mais le meilleur du roman, c’est la touche de mystère apportée par le grand Noir aux yeux bleus qui fait taire les oiseaux. On a tous, au fond de nous, l’espoir de croiser un jour LE redresseur de torts pur, fort, beau. Pourtant, le destin de celui-ci sera inattendu.

On pourra reprocher à David Zukerman de parfois s’éparpiller, quelques personnages sont superflus. Certes. Mais il fait vivre toute une communauté de façon si convaincante qu’on oubliera volontiers des passages un peu trop longs, un peu trop détaillés pour profiter du suspense et pour apprécier les tableaux et les portraits, tous réussis.

Bien qu’écrit en français par un Français, ce San Perdido pourrait être une très bonne prise de contact avec la littérature latino-américaine, la meilleure. Tout y est, réalisme mâtiné de fantastique, jeux de pouvoir avec la corruption comme moyen d’échanges, luttes sociales et amours tropicales. Une belle réussite.

San Perdido,  éd. Calmann-Lévy, 413 p., 19,90 €.

San Perdido fait partie des cinq finalistes du Grand Prix RTL Lire 2019 (remporté par Joseph Ponthus).

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / SOCIETE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

ZUKERMAN, David San Perdido

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org