V.O.

Gonzalo CELORIO

MEXIQUE

Gonzalo Celorio est né à Mexico en 1948. Professeur, critique littéraire et écrivain, il dirige depuis 2017 l’Académie mexicaine de a langue. Il a publié au Mexique cinq romans et plusieurs essais.

Los apóstatas

2020

Après deux romans flirtant avec l’autobiographie, Gonzalo Celorio ne peut échapper à un autre, pourtant source de souffrance pour l’auteur et pour l’homme. Il le confesse à sa sœur Rosa.

Il commence donc en revenant sur l’amitié de deux jeunes garçons élèves de la même école primaire qui ne s’éloigneront l’un de l’autre qu’au niveau de l’université. Quand on est l’avant dernier d’une fratrie de douze, qu’on a à peine connu son père, déjà âgé au moment de sa naissance, il est parfois un peu difficile de se repérer par rapport aux camarades de son âge éduqués de façon plus « normale ». Le roman qui se dessine ne se crée pas par une ligne droite. Gonzalo Celorio tâtonne avant de trouver, guidé par un hasard qui finit par devenir une évidence : le récit familial se fera autour de deux frères, l’aîné, Miguel et Eduardo, plus proche de Gonzalo, avec en plus l’ami de collège, un autre Gonzalo, Gonzalo Casas.

À 11 ans, Eduardo, sans préavis, décide d’entrer dans une congrégation mariste. Il est toujours apparu comme un garçon secret, silencieux. Quand son frère Gonzalo lui demande, la soixantaine passée, de lui parler de son adolescence, ces années où ils s’étaient perdus de vue, l’un dans leur famille, l’autre au couvent, il sent une certaine réticence qui peu à peu se relâche dans un échange de lettres, jusqu’à l’aveu de ce qu’il a dû subir d’un frère mariste, supérieur de l’école où, à 10 ans, il était interne. Ce sera le premier pas vers d’autres découvertes de l’écrivain. Eduardo avait déjà été agressé par un autre détenteur de l’autorité, comme on dit.

À partir de là, une soixantaine d’années ayant passé, il ne s’agit plus de reproches, de vengeances, mais, pour l’écrivain, de s’approcher de la vérité : leur mère avait-elle deviné ? Avait-elle été informée ? Avait-elle, aurait-elle pu faire quelque chose pour protéger son  / ses fils ? Le confier à l’internat des Maristes avait-ce été la solution qu’elle s’était imposée à elle-même ? Le travail du romancier devient cette série de questions qu’il se pose, qu’il nous pose, avec bien d’autres qui s’imposent à lui et qui donnent toute la profondeur à ce récit sur un des thèmes déjà bien connu grâce à la presse, au cinéma et à la littérature.

Mexico, dans les années 60, est presque encore et pour peu de temps une ville à l’ambiance provinciale, malgré sa croissance et elle deviendra peu après monstrueuse. L’enfance de Gonzalo est elle-même très provinciale, dans sa famille tout tourne autour de la religion, un catholicisme distancié mais envahissant.

Quand, après une présentation du frère aîné, Miguel, dont la vie sera détaillée à la fin du « roman », notre narrateur revient sur la destinée d’Eduardo, sur son engagement auprès de la révolution sandiniste et sur ses contradictions personnelles, assez énormes pour un lecteur européen mais pas étonnantes du tout pour son frère et probablement pour un Mexicain issu de la même classe sociale, par exemple sa richesse, arrivée tout droit de la Communauté européenne, due directement à ses fonctions « révolutionnaires », ses enfants semés ici et là, ses accrocs idéologiques (faire s’« évader » vers l’étranger les fils de ses amis « révolutionnaires » eux aussi pour leur éviter l’armée et en même temps (comme on dit chez nous !) une sincère volonté d’aider les paysans pauvres  et 40 ans passés au Nicaragua par cet idéaliste très matérialiste.

On comprend mieux certaines réalités latino-américaines, des situations qui peuvent nous apparaître comme incohérentes, voire invraisemblables, les frontières hermétiques dans une même ville entre les classes sociales, par exemple. On ne peut reprocher à l’auteur et à ses proches aucune arrogance consciente, mais leur façon de parler de ces gens du peuple ne parvient pas à cacher une impossibilité de communiquer d’égal à égal. Ils sont sincèrement généreux envers les défavorisés, ils ne restent pas inactifs, ils sont « de gauche », mais ils restent à leur place.

En plus de cette passionnante incursion dans la bourgeoisie éclairée mais qui  reste très bourgeoise tout de même, la trajectoire du frère aîné, Miguel, mystique, satanique, est étonnante. Gonzalo, le romancier, n’enjolive pas « sa » vérité, les mesquineries, les jalousies ne manquent pas, dans et hors de la famille, ce qui rajoute au réalisme de l’ensemble. Indirectement mais clairement, il montre les ravages causés par une religion – le catholicisme – mal appliquée qui déséquilibre certains, qui est à l’origine de séparations, d’incompréhensions durables, tout le contraire de ce qu’elle devrait être.

Ce long « roman », qui n’en est pas vraiment un, est aussi un outil indispensable pour pénétrer beaucoup de réalités mexicaines rarement aussi bien disséquées, la famille, la religion, les rapports entre frères, les silences coupables et le Mexique, pays multiple, vu en direct par un acteur de son évolution entre 1960 et le XIXème siècle.

Los apostatas, ed. Tusquets, 416 p.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION / FAMILLE / EDITIONS TUSQUETS.

CHRONIQUES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

L’Empereur

2021

L’Empereur, le Berger vénéré du titre est un gourou sorti jadis d’un mystérieux néant. Vénéré par le narrateur abandonné enfant après le passage d’un ouragan, comme des centaines de garçons et de filles que leurs parents ne pouvaient plus nourrir, le Berger–Empereur règne sur son troupeau de moutons qui l’entourent, lui obéissent, lui cèdent. Même le Très Vieux Mouton, un vieil aveugle sage au bord de la mort le craint et préfère parler quand il est sûr que le « Maître » n’est pas à côté. L’ombre de Baron Samedi se devine proche, à certains moments.

L’homme qui raconte l’histoire devine les failles chez l’Empereur, et pourtant il accepte la soumission imposée, jusqu’au moment où il est chassé, devenu parasite.

Vue par un « petit », un « tout petit » de la société, l’oppression générale est ressentie par tous. L’Empereur régnant en tyran sur ses ouailles, donnant des ordres, est-il au fond pire qu’un patron régnant sur ses inférieurs, ses « collaborateurs », comme on dit maintenant ?  La force de l’homme qui raconte est en lui : face à l’Empereur, il a l’Autre intérieur, qui le guide dans ses décisions.

On ne peut qu’être porté par la somptuosité du style de Makenzy Orcel, certains passages touchent par leur réalisme, par leur dureté, L’Empereur est aussi une chronique du quotidien des oubliés, et soudain s’élève une vague de poésie sous la forme d’un hommage à La Femme, celle qui sait où elle va et qui regarde droit devant elle, de ses yeux vairons. La lumière sait s’échapper des laideurs qui ont envahi Haïti, la lumière de l’homme qui raconte, la lumière qu’il va  probablement perdre très bientôt c’est sa liberté, celle qui le fait vivre, celle qui le redresse, au mépris des petits chefs et du pseudo grand Empereur En refusant, en se refusant le malheur, il jouit de son existence ; ce n’est sûrement pas la meilleure, mais c’est la sienne, il ne peut en changer, et c’est pour cela qu’il en jouit.

Dominé, écrasé par son patron, pendant les mois où il gagne pauvrement sa vie, écrasé par l’organisation générale des choses dans un pays comme Haïti (mais qui pourrait être beaucoup d’autres régions du monde), l’homme  qui raconte garde au fond de son être son bien le plus cher : sa liberté intérieure, mais attention : ce beau récit n’est surtout pas une incitation à savoir rester soumis et à s’en accommoder Au contraire, c’est bien une incitation à cultiver, même modestement, même en silence, la flamme que chacun porte en soi Sublime leçon.

Mais on sait dès la première ligne que – peut-être, qui sait ? – la fin ne sera pas  une ouverture sur le paradis. Makenzy Orcel, romancier mais aussi poète, est un virtuose de la phrase, des atmosphères, jouant sur les contrastes, sur les ruptures de ton pour toucher son lecteur au cœur.

L’Empereur, éd. Rivages, 186 p, 17,50 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / RELIGIONS / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

On pourra compléter la lecture de L’Empereur avec celle de Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (éd. Actes Sud) et aussi lire ou relire Maître Minuit (éd. Zulma) de Makenzy Orcel. Mes chroniques sur AnnA.

V.O.

Claudia PIÑEIRO

ARGENTINE

Claudia Piñeiro est née à Buenos Aires en 1960. Elle est l’auteure de pièces de théâtre, de scénarios de films et de plus d’une dizaine de romans dont certains destinés à la jeunesse. Elle a obtenu divers prix littéraires importants.

Catedrales

2021

Quelle famille n’a pas une cicatrice, plus ou moins visible, plus ou moins enfouie ? Celle des Sardá est profonde et même ineffaçable : la plus jeune des trois filles, Ana, a été retrouvée morte, son corps a été brûlé et mis en morceaux. Elle avait 17 ans. Chaque autre membre de la famille réagit à sa façon, la sœur aînée, Carmen, en se plongeant encore plus qu’avant dans une religion très frileuse, la deuxième, Lía en fuyant son pays, l’Argentine, pour s’installer à Saint-Jacques de Compostelle et le père, Alfredo en recherchant inlassablement le motif et l’auteur du drame.

Trente ans plus tard, les cartes se sont redistribuées. La famille compte deux nouveaux membres, Julián, qu’on avait connu séminariste au moment de la tragédie, qui n’a toujours pas été élucidée, a épousé Carmen, et ils ont eu un fils, Mateo. Apparaît aussi Marcela, l’amie la plus proche d’Ana, en partie amnésique depuis qu’elle a assisté à la mort de son amie.

Ce qui pourrait ressembler à un mélo  populaire prend, grâce à la maîtrise de Claudia Piñeiro, des allures de fresque très originale, mêlant thriller, analyse psychologique et tableau d’une société paralysée par un catholicisme refermé sur lui-même, incapable de la moindre tolérance même envers la souffrance.

Un peu à la manière d’un Manuel Puig (quelques clins d’œil lui rendent hommage), défilent les narrateurs, chacun avec son style, les points de vue, ce qui construit une vision globale de ce qui s’est passé trente ans plus tôt et qui rend passionnante cette découverte progressive. Manuel Puig n’est d’ailleurs pas le seul clin d’œil littéraire : nommer Funes, dans le pays de Borges, la malheureuse Marcela qui a perdu une bonne partie de ses souvenirs en est un autre.

Un peu comme Marcela, qui a juré à son amie Ana de ne jamais révéler ce secret qui l’a conduite à la mort, je suis tenu à la discrétion, impossible pour moi d’en dire plus, au risque de gâcher tout l’intérêt du futur lecteur. J’en serai réduit à souligner la grande honnêteté intellectuelle de Claudia Piñeiro : son roman est la dénonciation sans appel d’un scandale social qui a été récemment au centre de longues discussions en Argentine. Cette dénonciation est nette et claire, cela ne l’empêche pas de conserver une modération qui lui rajoute encore de la force. Le catholicisme rigoureux que pratiquent certains de ses personnages n’est pas caricatural, même quand dans leur obstination ils font preuve d’une hypocrisie effrayante, les prêtres ne sont pas des monstres, mais parfois les bonnes intentions ne résistent pas devant l’inévitable. La modération de l’auteure, Dieu merci, ne tue pas l’indignation du lecteur contre certains personnages, si « respectables » aux yeux de la société et de l’Église catholique !

Les romans de Claudia Piñeiro se suivent, variés dans leur thématique, ils gardent les qualités qu’on lui connaît depuis ses débuts : des idées bien affirmées sur une société en plein questionnement et en pleine évolution qu’elle réussit brillamment à faire partager grâce à des histoires en relation étroite avec ce que chacun de nous peut voir autour de lui. N’est-ce pas le rôle du romancier depuis Zola ?

Catedrales, ed. Alfaguara, 306 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION : EDITIONS ALFAGUARA.

ACTUALITE, V.O.

Giovanni RODRíGUEZ

HONDURAS

Giovanni Rodríguez est né en 1980 au Hondura. Il est professeur de Littérature à l’Université Nationale du Honduras. Il a publié des poèmes, un essai et trois romans.

 

Ficción hereje para lectores castos

2019

 

Quatre jeunes gens, bien sous tout rapport, se rencontrent et se réunissent un peu par hasard comme les Copains de Jules Romains auxquels ils ressemblent pas mal, même sens de l’artisanat, même sens de la blague que n’appréciera certainement pas la « bonne société » locale, pour secouer les institutions, une en particulier : Ils se proclament hérétiques.

Jolie fable que cette Fiction ! Giovanni Rodríguez se moque avec beaucoup d’humour et une certaine élégance d’une société corsetée, et surtout de ces Églises, celles venues du grand voisin du Nord, aux intérêts évangélico-financiers. Il sait aussi se moquer de ces jeunes héros qui, eux-mêmes, ne se prennent qu’épisodiquement au sérieux. Le lecteur, lui, qu’il soit chaste ou non, se réjouit de ces aventures. Et l’auteur (ou le narrateur, qui sait ?) intervient directement dans son récit pour enchaîner des n’importe-quoi savoureux qui, mine de rien, sont farfelus mais très utiles.

Autre plaisir : quand on croit que c’est fini, ça recommence et le plaisir se prolonge, ultime(s) fantaisie(s) de notre auteur-narrateur-farceur.

Ficción hereje para lectores castos , éditions Lettres de mon trapiche, 100 p., 10 €.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / RELIGIONS / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS LETTRES DE MON TRAPICHE.

CHRONIQUES

Miriam TOEWS

CANADA

TOEWS, Miriam

Miriam Toews est en 1964 née dans une communauté mennonite dans le Manitoba (Canada). Elle a fait des études de Lettres et a publié son premier roman en 1996. Ses oeuvres, traduites en français,ont été publiées au Canada.

 

Ce qu’elles disent

2018 / 2019

Dans une colonie mennonite, quelque part en Bolivie, entre 2005 et 2009, huit hommes ont drogué femmes, adolescentes et même enfants pour les violer. On expliquait ensuite à ces femmes analphabètes (leur religion le leur imposait) que c’était l’œuvre du diable et la rançon de leurs péchés. À partir de ces horreurs, Miriam Toews, elle-même née dans une communauté mennonite canadienne, a imaginé comment, les jours qui ont suivi l’arrestation des coupables, et en attendant leur probable retour grâce à une caution payée par les autres hommes, certaines victimes se réunissent secrètement pour envisager leur futur.

August Epp est né dans la colonie, mais ses parents en ont été exclus, ce qui a permis au garçon d’apprendre d’autres langues que le plantdietsh, celle parlée exclusivement sur place, mélange médiéval de langues d’Europe centrale, puis de faire des études universitaires, avant de réintégrer la colonie. Il est donc le seul homme à pouvoir noter, puis transcrire en anglais les paroles échangées par les femmes au cours de leur conseil secret.

Livrées pour la première fois à elles-mêmes, elles parlent sans lignes clairement tracées, de choses et d’autres, sans omettre les trois options qui s’ouvrent à elles : rester sans rien changer, au retour des hommes, quarante huit heures plus tard, quitter la colonie ou y rester et se venger. Mais la décision est bien trop lourde pour être prise en quelques heures. Les deux jours seront nécessaires.

Comme le dit l’une d’elles, ce sont « des femmes sans voix (…), des femmes en dehors du temps et de l’espace », elles ne parlent même pas la langue du pays qu’elles habitent. La prise de conscience est lente, presque douloureuse, toute leur existence a été organisée pour qu’elles soient sans existence. Découvrir soudain que c’est faux est source d’une immense angoisse.

Qu’il est difficile de faire craquer le carcan d’une éducation aussi réductrice : elles ont beau vouloir s’évader (au moins par l’esprit), leur acquis refait surface : les hommes sont faits pour labourer la terre, les femmes pour se taire. Alors soudain prendre son envol semble inimaginable. August, qui ne sait pas labourer, qui n’a ni femme ni enfants, n’étant pas véritablement un homme, peut sans problème être présent dans cette assemblée exclusivement féminine.

Dans ce beau texte austère, sont évoqués l’obéissance, la culpabilité, l’éducation, l’espoir, la résilience, la prédestination, la responsabilité et, bien sûr, la foi. Autant dire qu’il parle en profondeur à chacune, à chacun de nous.

Ce qu’elles disent, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, éd. Buchet-Chastel, 232 p., 19 €.

Miriam Toews en français : Jamais je ne t’oublierai / Drôle de tendresse /Les Troutman volants / Irma Voth / Pauvres petits chagrins, éditions Boréal, Montréal.

MOTS CLES : ROMAN CANADIEN / RELIGION / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

 

TOEWS, Miriam Ce qu'elles disent

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, Non classé, ROMAN CHILIEN

Alexandro JODOROWSKY

CHILI / FRANCE /MONDE

 

 

JODOROWSKY, Alexandro

Alejandro / Alexandro Jodorowsky est né en 1929 à Tocopilla au nord du Chili. Venu à Paris pour des études de médecine, il ttravaille avec le mime Marceau et écrit son premier scénario de bande dessinée. Ensuite, résidant au Mexique, il crée une troupe de théâtre et tourne trois films, dont La montagne sacrée (1973) qui devient très vite un film culte. De retour à Paris, à partir des années 80, il partage son temps entre la bande dessinée, le cinéma, le roman et différentes traditions spirituelles qu’il associe.

 

Psychomagie.

204/2019

La médecine est-elle une science ou un art ? Quand il arrive qu’un guérisseur guérisse, car cela peut arriver, est-ce un miracle ou un tour de passe-passe ? Ce sont les premières questions que pose Alexandro Jodorowsky, génial touche à tout, littérature, cinéma, ésotérisme, qui aura passé sa vie à chercher et à faire profiter tout un chacun de ses découvertes qui, ne rejetant rien de ce qui existe, unit christianisme, bouddhisme, religions indiennes d’Amérique et magie.

 Après avoir clairement défini en à peine quelques pages ce qu’est la psychomagie, Alexandro Jodorowsky se livre à des réflexions multiples, universelles pourrait-on dire, qui, toutes, tournent autour de l’être humain et de son accomplissement. Une phrase pourrait résumer : « Il faut avoir conscience de ce que nous sommes. »

L’étendue des sujets abordés est immense, ils ont tous pour axe l’existence humaine, d’où, justement leur multiplicité. Son indépendance, qui n’est plus à souligner depuis bien longtemps, est absolue, ce qui n’empêche pas une certaine cohérence : il est, à 90 ans, parvenu à un très haut degré de perception, il en fait profiter. On peut, un peu par commodité, un peu par jeu, partir sur la piste de quelques-uns de ces thèmes, pas tous, on récrirait le livre !

GOUROU : Il avoue avoir un temps voulu l’être. Il l’a été, mais comme personnage, dans son film La Montagne sacrée. Il ne l’a jamais été dans la réalité, et aujourd’hui moins que jamais. Il parle de certaines de ses expériences, il ouvre des pistes vers une meilleure connaissance de soi, mais Psychomagie est l’opposé exact de ces épouvantables manuels pour vaincre sa timidité ou réussir sa relation à autrui.

TAROT : Pour Alexandro Jodorowsky, le Tarot n’est surtout pas une divination de l’avenir, mais l’analyse du présent.  « M’installerai-je à Madrid ou à Barcelone ? », lui demande un consultant. L’essentiel est de trouver par les cartes la cause de l’hésitation.

GRATUITÉ : Ce qui a de la valeur doit être gratuit. Faire payer (un conseil, une consultation, une aide quelconque) revient à détruire l’objet du paiement. Cette notion revient constamment dans le livre et elle est pratiquée, pendant des années Jodorowsky a donné à Paris des consultations hebdomadaires autour du Tarot sans prendre un franc ou un euro.

RELIGIONS : Elles ne sont pas à rejeter, puisqu’elles existent et qu’elles influencent une bonne partie des populations, en réalité elles ne sont qu’une et doivent être considérées comme une parcelle de vérité, la seule religion est l’univers dont chacun de nous est une partie. Les manifestations de la religion, que sont miracles, ou apparitions dans le christianisme, sont des bizarreries intéressantes, à observer, mais ne font en rien avancer notre connaissance (de l’univers et de soi-même).

On pourrait trouver d’autres têtes de chapitres, beaucoup d’autres. Le plus frappant, dans ses propos, c’est la distance, admirable chez un homme « normal » ou « ordinaire », que prend Alexandro Jodorowsky avec tout, la science, l’ésotérisme, la vie et la mort, et même la magie, qui est au centre de tous ces propos. Il est parfois un peu difficile de le suivre sans réagir : le monde futuriste, hyper technologique qu’il voit à peu près idéal, semble en contradiction avec ses aspirations spirituelles, mais du moment qu’en fin de compte c’est l’esprit qui s’imposera, on lui pardonnera bien volontiers ! D’ailleurs, peut-on seulement imaginer un Jodorowsky sans délires ? C’est pour ça aussi qu’on l’aime !

Si on trouve parfois qu’il va un peu loin, quelques lignes plus tard on se remet à accepter ce qui nous est dit, le dialogue avec le maître est constant, riche et nuancé. On en ressort inévitablement enrichi. Il pourrait nous écraser par la force de ses conceptions, et non, sa bienveillance est là, il nous met en confiance.

« Nous n’avons pas besoin de contes de fées », nous sommes adultes, la Bible ou le Coran peuvent même être dangereux. La vérité est en soi. Je suis persuadé qu’elle est aussi dans Psychomagie !

Psychomagie de Alexandro Jodorowsky, traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier, éd. Albin Michel, 267 p., 17 €..

à À noter la prochaine sortie du nouveau film d’Alejandro Jodorowsky Psychomagie. Un art pour guérir.

Alexandro Jodorwsky en espagnol : Psychomagia, ed. Siruela, Madrid.

MOTS CLES : PSYCHOLOGIE / RELIGIONS/ SOCIETES / ROMAN CHILIEN / EDITIONS ALBIN MICHEL.

JODOROWSKY, Alexandro Psychomagie

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN CUBAIN

Erick de ARMAS

CUBA

armas, erick de

Né en 1965 à La Havane. À sept ans, il est vedette à la télévision cubaine, il chante et joue la comédie. Après des études de médecine, devant les difficultés de plus en plus graves à vivre au quotidien, il décide de fuir son pays. Il pratique la médecine quelques années à Barcelone, avant de retourner en Belgique, le pays qui l’avait accueilli. Il partage son temps entre la musique et la médecine.

Elena est restée… et papa aussi

2007

Erick, tout jeune  médecin qui vit à La Havane, qui aime sa ville, qui aime son pays, n’a qu’une hâte : partir. La vie de tous les jours est devenue impossible : manque de tout, administration tatillonne, contrôles policiers, hygiène inexistante. Pour garder tout de même un peu de lumière il ne reste que les Cubains (pas tous, on doit aussi savoir se protéger, se méfier, les délateurs sont partout, et ce n’est pas de la paranoïa), disons les amis cubains.

L’espoir d’un départ est porté par Elena, une amie avisée qui a déjà bien avancé dans son plan. Ou par Berto, un ami rencontré sur une plage, élevé dans une ambiance hyper religieuse, lui-même pratiquant sa propre religion, mélange d’à peu près toutes les croyances mondiales. D’ailleurs si Erick veut embarquer, il devra se livrer à d’étranges rites…

Il choisit l’option Berto. Ce sera ramer dans un radeau fabriqué maison. Erick, qui est bien l’auteur, traitant son lecteur comme un ami proche, détaille sa préparation : les mètres de tuyaux en plastique, la façon de gonfler en silence des pneus de camions, l’extrême discrétion à respecter impérativement, et la vie qui doit continuer, normale, la priorité absolue de ne jamais attirer sur soi des regards soupçonneux, qu’ils viennent des voisins ou des autorités. Erick n’est pas qu’un ami pour nous, il se révèle aussi comme un écrivain au talent multiple : l’humour discret rejoint le réalisme. Ce n’est pas un reportage qu’il propose, mais bien une œuvre littéraire.

Mais c’est l’option Elena qui reprend le dessus, tout en continuant à exercer sa fonction de médecin, ce métier qu’il aime.

Séances de santería, cette sorcellerie tropicale universellement pratiquée à Cuba, passages par des dispensaires de quartiers, flirts répétés avec de tout petits trafics qui permettent d’améliorer le quotidien (même celui d’un médecin), vie familiale, évocation du passé d’Enrique, le père, militant de la première heure et même d’avant l’arrivée des Barbus à La Havane, un homme droit et attachant : la richesse de ce roman est époustouflante, elle s’impose, sans effet inutile. Erick est un homme simple et son témoignage l’est aussi, dans la meilleure acception du terme : ce qui est sincère, ce qui est fort, n’a pas besoin de s’encombrer d’artifices.

Parmi tous les sujets abordés, et ils sont nombreux, on peut faire ressortir la spiritualité qui à Cuba (et en particulier dans le roman) prend des formes très originales : les catholiques sont encore nombreux, les adeptes de Yemayá ou d’Ochún, les partisans du régime, ceux qui sont attirés par les sectes d’inspiration nord-américaines, ceux qui ne croient plus en rien, sans qu’aucun (sauf les castristes purs et durs peut-être) ne se limite qu’à un seul courant de pensée ou de croyance : il demeure toujours un fond de catholicisme sous le verni castriste ou une pincée d’animisme sous le verni catholique. De toute façon, quelle que soit sa nature, le poids qui vient d’au-dessus, politique ou religieux, est bien là.

Erick de Armas a quitté son île natale, le titre le dit indirectement, il a senti la nécessité de partager son expérience, celle de la vie quotidienne dans les années 90, période de crise à Cuba, et il l’a fait de la plus belle façon possible, en restant dans la sincérité et la simplicité, ce qui crée une proximité rarement atteinte entre celui qui raconte et celui qui lit ou qui écoute.

Elena est restée… et papa aussi, traduit de l’espagnol (Cuba) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 382 p., 21,80 €.

Erick de Armas en espagnol : Elena se quedó… y papá también.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / POLITIQUE / RELIGIONS / CORRUPTION /EDITIONS ACTES SUD /

armas, erick de elena est restée... et papa aussi

 

*Pour découvrir le chanteur dont deux albums sont disponibles :

Vida moderna

armas, erick de vida moderna
Alivio y recuerdo 
armas, erick de alivio y recuerdo

 

ROMAN EQUATORIEN

Telmo HERRERA

ÉQUATEUR / FRANCE

8

Telmo Herrera est né en 1948 en Équateur, il a passé toute son enfance et son adolescence à Quito. Après avoir parcouru le monde il s’est installé à Paris où il réside. Acteur de théâtre et de cinéma, metteur en scène, calligraphe, il a écrit et publié en France, en Espagne et en Équateur des recueils de poésie, des romans et des pièces de théâtre.

 

 

Le prêtre fou et les trente-sept vierges de Santa Rosa

Il dit la messe tous les dimanches, mais il n’est pas prêtre. Il est cependant ancien séminariste et docteur en théologie, est devenu (ou a toujours été) révolutionnaire et il fuit la police politique. Le prêtre fou du titre n’est pas plus fou qu’il n’est prêtre. Et pourtant…

On est quelque part dans les Andes, dans un univers en équilibre instable mais durable entre la fiction la plus débridée et le réalisme parfois le plus sinistre. La première partie du récit se passe à Pinto, un village où ne vivent plus que des vieillards, la deuxième à Santa Rosa, un village déserté par tous les hommes. Les absents ont fui ces lieux inhospitaliers pour répondre à l’appel de l’argent et à celui d’un modernisme tellement inaccessible qu’ils n’en sont jamais revenus, et n’en reviendront probablement plus.

Dans ce cadre étrange, le « prêtre fou » vit des aventures étranges et hors du temps, et l’auteur joue avec cette étrangeté pour poser des questions très modernes, même si elles aussi sont de toutes les époques : la filiation, la paternité, la complexité du désir sexuel, l’exploitation des uns par les autres, la duplicité naturelle de l’être humain.

Le docteur en théologie, héros du roman, se trouve lui-même prisonnier d’un monde intermédiaire, entre la fuite (la police politique, pense-t-il, le traque) et son présent, fait de rencontres, surtout féminines, qu’il ne parvient pas à maîtriser. Dès le début de son parcours, il est en effet soumis à ce qui est peut-être son destin et qui lui impose un trajet qu’il ne peut changer.

Le passé du personnage, que le lecteur découvrira peu à peu, donne peut-être une explication à ses contradiction, peut-être seulement, car le récit est surtout composé d’une bonne dose de poésie pure, de celle qui repousse tout excès de logique sous peine de s’auto-détruire. On peut privilégier l’aspect militant, la critique sociale, politique et religieuse ou le pur plaisir de la beauté des mots et des images.

Telmo Herrera est né en Equateur en 1948, depuis 1973, il réside à Paris, il partage son temps entre ses trois passions, le théâtre, les beaux arts et la littérature. Dans Le prêtre fou, il demande à son lecteur une certaine bonne volonté, de la disponibilité, mais en échange il lui offre beaucoup. Il réussit à créer un univers qui est bien à lui, dans lequel on est à la fois un peu chez soi et tout à fait dépaysé et le mélange de poésie et d’horreur, de critique et de bienveillance que constitue le fond du récit est très riche.

Le prêtre fou et les trente-sept vierges de Santa Rosa, traduit de l’espagnol (Equateur) par l’auteur, éd. Indigo, Paris, 2005, 227 p., 21 €

Telmo Herrera en espagnol : Papá murió hoy, ed. Destino, Barcelona (1985). /  La cueva, Quito (1997) / Ítaca / Luzmila (poésie), ed. deculturas, Séville.

MOTS CLES : ROMAN EQUATORIEN / HUMOUR / SOCIETE

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Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN ARGENTIN

Selva ALMADA

ARGENTINE

 

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Selva Almada est née dans la province argentine de Entre Ríos. Après des études de Communication et de Lettres elle se consacre à la littérature (publication de romans, de nouvelles et direction d’ateliers d’écriture). Elle est aussi une militante active des droits de la femme.

 

 Après l’orage

2012/2014

Le décor est sinistre sous le soleil. Tout se passe au cœur d’un désert écrasé de chaleur. Ou plutôt rien ne se passe. Tout est immobile. Des quatre personnes présentes, une seule parle beaucoup, c’est son métier. Le Révérend Pearson attend que le garagiste du coin, le Gringo Brauer, répare sa voiture tombée en panne. Leni, la fille de Pearson, et Tapioca, le fils (adoptif ?) de Brauer, adolescents tous eux, dont les destins sont assez comparables, observent cette immobilité, s’observent…

Les heures passent, chacun joue son rôle, le Révérend parle du Christ, Brauer bricole le moteur en évitant de répondre à l’homme de Dieu. Leni se rebelle timidement contre l’autorité de son père et José Emilio (le vrai nom de Tapioca) découvre en silence que le monde existe en dehors de la station-service.

Peu à peu, au-delà des apparences, la jeune romancière, maîtrisant de façon étonnante un récit forcément chaotique, forcément statique aussi, donne des informations troublantes qui fissurent tout doucement ces clichés dans lesquels nous étions prêts à nous installer : un décor vu des dizaines de fois, dans des films nord-américains, des personnages déjà croisés, croyions-nous… Et la surprise est au rendez-vous.

C’est une lecture qui se fait dans une espèce de vertige : qu’y a-t-il de vrai dans ce qui est montré, dans ce que disent les quatre personnages, dans ce qu’ils croient : la foi du révérend, par exemple devient un mystère équivalent à celui offert ou imposé par sa religion. Et le lecteur, dans tout cela, il est bercé par le doute, peut-être aussi par un espoir : comme disait Brel à ses débuts : « et si c’était vrai ? »

Selva Almada se révèle dans ce premier roman comme une magnifique manipulatrice : n’est-ce pas une des fonctions de base du romancier ?

Par-dessus ce désert, ces quelques personnes, cette vingtaine de chiens qui traînent, on sent un souffle mystérieux, Dieu ? Mais quel Dieu ? Celui du Révérend ou cet être désincarné auquel le Gringo Brauer ne veut pas croire, mais qu’il pressent toutefois ?

Tout dans ce magnifique livre est si limpide et si complexe, si évident et si étrange.

Après l’orage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, Métailié, 134 p., 16 €.

Selva Almada en espagnol : El viento que arrasa  (2012, Mardulce Buenos Aires) /

Après l’orage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, Métailié, 134 p., 16 €.

Selva Almada en espagnol : El viento que arrasa  (2012, Mardulce Buenos Aires) / Ladrilleros, Mardulce, 2013.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMANCIERS ARGENTINS / RELIGION / WESTERN

 

 

Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org