CHRONIQUES

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Christiane TAUBIRA

FRANCE (CARAÏBES)

Née en 1952 à Cayenne, Christian Taubira a exercé de nombreuses charges politiques, en Guyane et en métropole et est professeure en Sciences économiques. Elle est l’auteure d’une dizaine d’essais. Gran balan est son premier « roman ».

Gran balan

2020

Le premier chapitre présente Kerma Nofis comparaissant devant ses juges. Ses juges ? Ceux plutôt de la République française. Pour 15 €, il a transporté dans sa voiture-taxi deux jeunes délinquants. Mais voilà, ce n’est pas le procès et sa froide technique qui intéressent l’ancienne ministre de la Justice, ce sont les êtres qui se retrouvent dans des cases trop bien définies d’avance, le banc des accusés, le banc des témoins, le siège solennel de l’avocat général, celui du président du tribunal.

L’amoureuse de sa région natale veut, avec ce roman-chronique – bien plus chronique que roman – partager sa passion pour les paysages et, bien au-delà, pour ses compatriotes (c’est le mot), leur façon de vivre. Pour cela elle entrecoupe le récit, très réduit, par des passages directement documentaires dans lesquels éclatent les couleurs et les bruits, cris, chants, musiques du carnaval, dans lesquels elle fait ressentir la moiteur de l’air.

Gran balan, c’est savoir rendre possible de « contrôler son propre sort », définition donnée par un des personnages. C’est précisément ce que fait Christiane Taubira dans cet éventail de situations propres à la Guyane, autour des préoccupations de l’auteure : l’égalité pour tous, à commencer par les femmes, le respect de chaque individu, sa dignité.

Elle réussit admirablement à faire ressortir dans un même paragraphe les difficultés, énormes, de la vie de chaque jour pour presque tous, les fantômes d’un esclavage pas si ancien que ça, et cette vitalité, une joie de vivre malgré tout qui prend le dessus : « la bonne humeur têtue qui tient tête au dénuement ».

C’est parfois un peu obscur pour un Français de métropole, souvent très touffu, comme la forêt tropicale, et, comme la forêt tropicale c’est un débordement, celui de la vie. Christiane Taubira reste une militante, elle constate, elle dénonce, elle propose aussi, indirectement, toujours dans le même sens : plus d’humanité, que ces gens qui sont si peu aux yeux de ce qui est officiel soient des personnes, elles le valent, toutes les scènes le montrent avec tendresse, avec justesse.

Si on s’attend à lire un roman, Gran balan n’est pas au rendez-vous, c’est dommage, on aime beaucoup Christiane Taubira, la femme engagée, féministe dans le meilleur des sens du mot, enthousiaste, optimiste. Les éditeurs devraient être plus rigoureux avec la formule de plus en plus répandue qui consiste à mettre « ROMAN » sur la couverture de récits qui  ne le sont pas (Yoga d’Emmanuel Carrère, publié récemment, en est un nouvel exemple). En revanche, si on veut lire un document sur cette Guyane qu’elle aime tant, qui la fait souffrir par ses violences, ses injustices, les inégalités bien plus criantes qu’en métropole, on sera comblé devant des aspects peu connus de cette terre de souffrance et de vie.

Un plaidoyer pour que vive la Guyane, et qu’elle vive bien, enfin !

Gran balan, éd. Plon,363 p., 17,90 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS PLON

CHRONIQUES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES

Rita INDIANA

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Rita Indiana est née en 1977 à Saint-Domingue. Après avoir vécu quelque temps à Porto Rico, elle revient en République dominicaine et se consacre à la musique, le groupe qu’elle forme mêle musique caribéenne et art contemporain. A partir de 2000, elle publie romans et textes courts. Son influence (musique et littérature dans la zone caraïbe est reconnue.

Les tentacules

2015 /2020

Pas question de résumer, encore moins de raconter un roman aussi hors normes que Les tentacules de la Dominicaine Rita Indiana. On pourrait penser qu’elle était elle-même sous l’influence d’Olokun, d’Oshun ou de Yémaya, quelques unes des divinités de la santería que pratiquent plusieurs des personnages.

Ces personnages naviguent entre un futur très proche et un passé inquiétant et violent. Les tentacules du titre sont ceux  du récit dont on ne sait où il nous mènera, sinuant entre rêve, magie, réalité présente, passée et future.

Une adolescente, Acilde, mal dans son corps de fille, pourra-t-elle réussir la mutation si souhaitée (on est en 2027). Le couple de mécènes installés sur la côte, au nord, pourra-t-il protéger la faune qui vit parmi les récifs coralliens menacés par un massacre écologique (on est en 2000). Le peintre pourra-t-il s’évader d’un passé marqué par pirates et flibustiers ?

À travers des épisodes qui s’entrecroisent, se rejoignent pour mieux se  séparer, Rita Indiana, déjà reconnue pour son originalité, signe un roman multiple, d’une énorme richesse de thèmes et qui éblouit par son style (on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est aussi musicienne et artiste plasticienne). Sens de l’histoire, destin individuel et collectif, identité personnelle, relativité de la morale, écologie, création artistique et ses rapports avec l’argent tout puissant, on n’est pas près d’épuiser les sources de réflexion qu’elle nous propose en variant constamment sa manière de raconter. Un lecteur cartésien ne pénétrera pas avec facilité dans cette jungle, elle dérange le sens d’une certaine logique. Si l’on accepte cette condition, on se laissera porter par une imagination qui ne veut pas de limites.

Les tentacules, traduit de l’espagnol (République dominicaine) par François-Michel Durazzo, éd. Rue de l’échiquier, 176 p., 17 €.

Rita Indiana en espagnol : La mucama de Omicunlé, ed. Periférica, Cáceres, 2015.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / SOCIETE / MAGIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RUE DE L’ECHIQUIER.

Un autre roman récent, dans un genre tout à fait différent, se situe exactement dans les mêmes décors, Sosúa, au nord de la République dominicaine, Et la vie reprit son cours, de la Française Catherine Bardon (éd. Les escales.  On peut lire ma chronique sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/?s=bardon