CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Christiane TAUBIRA

FRANCE (CARAÏBES)

Née en 1952 à Cayenne, Christian Taubira a exercé de nombreuses charges politiques, en Guyane et en métropole et est professeure en Sciences économiques. Elle est l’auteure d’une dizaine d’essais. Gran balan est son premier « roman ».

Gran balan

2020

Le premier chapitre présente Kerma Nofis comparaissant devant ses juges. Ses juges ? Ceux plutôt de la République française. Pour 15 €, il a transporté dans sa voiture-taxi deux jeunes délinquants. Mais voilà, ce n’est pas le procès et sa froide technique qui intéressent l’ancienne ministre de la Justice, ce sont les êtres qui se retrouvent dans des cases trop bien définies d’avance, le banc des accusés, le banc des témoins, le siège solennel de l’avocat général, celui du président du tribunal.

L’amoureuse de sa région natale veut, avec ce roman-chronique – bien plus chronique que roman – partager sa passion pour les paysages et, bien au-delà, pour ses compatriotes (c’est le mot), leur façon de vivre. Pour cela elle entrecoupe le récit, très réduit, par des passages directement documentaires dans lesquels éclatent les couleurs et les bruits, cris, chants, musiques du carnaval, dans lesquels elle fait ressentir la moiteur de l’air.

Gran balan, c’est savoir rendre possible de « contrôler son propre sort », définition donnée par un des personnages. C’est précisément ce que fait Christiane Taubira dans cet éventail de situations propres à la Guyane, autour des préoccupations de l’auteure : l’égalité pour tous, à commencer par les femmes, le respect de chaque individu, sa dignité.

Elle réussit admirablement à faire ressortir dans un même paragraphe les difficultés, énormes, de la vie de chaque jour pour presque tous, les fantômes d’un esclavage pas si ancien que ça, et cette vitalité, une joie de vivre malgré tout qui prend le dessus : « la bonne humeur têtue qui tient tête au dénuement ».

C’est parfois un peu obscur pour un Français de métropole, souvent très touffu, comme la forêt tropicale, et, comme la forêt tropicale c’est un débordement, celui de la vie. Christiane Taubira reste une militante, elle constate, elle dénonce, elle propose aussi, indirectement, toujours dans le même sens : plus d’humanité, que ces gens qui sont si peu aux yeux de ce qui est officiel soient des personnes, elles le valent, toutes les scènes le montrent avec tendresse, avec justesse.

Si on s’attend à lire un roman, Gran balan n’est pas au rendez-vous, c’est dommage, on aime beaucoup Christiane Taubira, la femme engagée, féministe dans le meilleur des sens du mot, enthousiaste, optimiste. Les éditeurs devraient être plus rigoureux avec la formule de plus en plus répandue qui consiste à mettre « ROMAN » sur la couverture de récits qui  ne le sont pas (Yoga d’Emmanuel Carrère, publié récemment, en est un nouvel exemple). En revanche, si on veut lire un document sur cette Guyane qu’elle aime tant, qui la fait souffrir par ses violences, ses injustices, les inégalités bien plus criantes qu’en métropole, on sera comblé devant des aspects peu connus de cette terre de souffrance et de vie.

Un plaidoyer pour que vive la Guyane, et qu’elle vive bien, enfin !

Gran balan, éd. Plon,363 p., 17,90 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS PLON

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Rita INDIANA

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Rita Indiana est née en 1977 à Saint-Domingue. Après avoir vécu quelque temps à Porto Rico, elle revient en République dominicaine et se consacre à la musique, le groupe qu’elle forme mêle musique caribéenne et art contemporain. A partir de 2000, elle publie romans et textes courts. Son influence (musique et littérature dans la zone caraïbe est reconnue.

Les tentacules

2015 /2020

Pas question de résumer, encore moins de raconter un roman aussi hors normes que Les tentacules de la Dominicaine Rita Indiana. On pourrait penser qu’elle était elle-même sous l’influence d’Olokun, d’Oshun ou de Yémaya, quelques unes des divinités de la santería que pratiquent plusieurs des personnages.

Ces personnages naviguent entre un futur très proche et un passé inquiétant et violent. Les tentacules du titre sont ceux  du récit dont on ne sait où il nous mènera, sinuant entre rêve, magie, réalité présente, passée et future.

Une adolescente, Acilde, mal dans son corps de fille, pourra-t-elle réussir la mutation si souhaitée (on est en 2027). Le couple de mécènes installés sur la côte, au nord, pourra-t-il protéger la faune qui vit parmi les récifs coralliens menacés par un massacre écologique (on est en 2000). Le peintre pourra-t-il s’évader d’un passé marqué par pirates et flibustiers ?

À travers des épisodes qui s’entrecroisent, se rejoignent pour mieux se  séparer, Rita Indiana, déjà reconnue pour son originalité, signe un roman multiple, d’une énorme richesse de thèmes et qui éblouit par son style (on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est aussi musicienne et artiste plasticienne). Sens de l’histoire, destin individuel et collectif, identité personnelle, relativité de la morale, écologie, création artistique et ses rapports avec l’argent tout puissant, on n’est pas près d’épuiser les sources de réflexion qu’elle nous propose en variant constamment sa manière de raconter. Un lecteur cartésien ne pénétrera pas avec facilité dans cette jungle, elle dérange le sens d’une certaine logique. Si l’on accepte cette condition, on se laissera porter par une imagination qui ne veut pas de limites.

Les tentacules, traduit de l’espagnol (République dominicaine) par François-Michel Durazzo, éd. Rue de l’échiquier, 176 p., 17 €.

Rita Indiana en espagnol : La mucama de Omicunlé, ed. Periférica, Cáceres, 2015.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / SOCIETE / MAGIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RUE DE L’ECHIQUIER.

Un autre roman récent, dans un genre tout à fait différent, se situe exactement dans les mêmes décors, Sosúa, au nord de la République dominicaine, Et la vie reprit son cours, de la Française Catherine Bardon (éd. Les escales.  On peut lire ma chronique sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/?s=bardon