ACTUALITE, CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/112

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1599

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/1606

CHRONIQUES

Eduardo BERTI + MONOBLOQUE

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Clemens Helmke, né à Neubrandeburg, et Dorothée Billard, née à Paris, ont fondé en 2004 Monobloque à Berlin, rencontre de design, d’architecture et de graphisme.

 

Inventaire d’inventions (inventées)

2017 / 2017

Si la machine d’environ 750 pièces imaginée par Pierre Dac (réimaginée des années plus tard sous le nom de Schmilblic) et simultanément inventée par un habitant de Los Angeles n’entre pas dans l’Inventaire de Jacques Prévert, elle figure en tête de cet Inventaire d’inventions (inventées) que proposent Eduardo Berti, Dorothée Billard et Clemens Helmke (Monobloque), texte de l’un et illustrations débridées des deux autres.

Où donc va se réfugier le pur génie ? Un peu partout, nous dit Eduardo Berti. Dans l’absurde, souvent (la savonnette qui, cloutée, ne glisse pas entre les mains), dans la pratique parfois (il aurait fallu attendre le milieu du XXème siècle pour qu’on pense à rallonger le manche de certains pinceaux, ce qui aurait enfin permis d’atteindre les angles les plus éloignés). Même le grand Léonard s’est payé le luxe de quelques inventions sans le moindre usage envisageable. En 2008, une machine a été capable d’écrire (en 3 jours) une variante d’Anna Karénine dans le style de Murakami. Génie ou massacre ? Rêve ou réalité ? Au lecteur de décider, s’il le souhaite, surtout s’il devine que, parmi la centaine d’ « inventeurs » présent dans cette vaste récapitulation, certains ont été inventés par Eduardo Berti.

Cet Inventaire, par ailleurs, est inépuisable : allusions littéraires, qui nous font croiser, quelques secondes ‒ une ou deux lignes ‒ ou plusieurs pages l’Argentin J.R. Wilcock, Raymond Queneau et Paul Fournel, frères oulipiens d’Eduardo Berti, ou Edgar Poe, pensées profondes ou loufoques, qui peuvent être profondément loufoques, ou réciproquement, et ces dessins en tout point pareils aux textes. Les dessins, les esquisses, sont parfois proches de l’ésotérisme, souvent pleins de poésie, qui jouent à un autre jeu, les dessins n’étant pas toujours présentés dans un ordre logique, la Marelle du grand maître joueur, Julio Cortázar, n’est pas loin du tout !

Cela prouve en tout cas que Vérité, avec un grand V, et farfelu, toujours plus modeste, à tort, à mon avis, font un remarquable ménage dont le divorce n’est pas pour demain.

En compagnie d’Eduardo Berti et de ses deux compères, on parcourt une espèce de marché aux puces dans lequel le ratage spectaculaire voisine avec le grand luxe. Comme aux puces, on n’est pas obligés de suivre un itinéraire imposé, il est permis de muser d’un dessin à l’autre sans aller retrouver ce à quoi sert l’objet, ou même ce que peut bien représenter le schéma, d’errer, comme dans Marelle, laisser une phrase prise au hasard germer et éclore d’une idée qui ne nous serait jamais venue en tête, voilà le plaisir offert par Inventaire d’inventions (inventées) !

Inventaire d’inventions (inventées) d’Eduardo Berti & Monobloque, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 205 p., 24 €.

Eduardo Berti en espagnol : Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électrique, éd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral.

 MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / CULTURE / LITTERATURE / EDISION LA CONTRE ALLEE

 

BERTI, Eduardo Inventaire d'inventions (inventées)

CHRONIQUES

Diego VECCHIO

ARGENTINE

VECCIO, Diego

 

Né en 1969 à Buenos Aires, il réside depuis 1992 en  France. Il enseigne la littérature à l’Université de Paris 8. Il est l’auteur d’essais, de textes narratifs et de romans.

 

Microbes 

2006 / 2010

 

Diego Vecchio pratique la globalisation (la mondialisation, en meilleur français). Les neuf  nouvelles de ce recueil promènent le lecteur d’Oxford à Moscou, de Comodoro Rivadavia à Bruxelles, avec toutefois un point commun : la santé, bonne, passable ou carrément dégradée, de ses personnages. Pour être plus précis, ce qui se trouve au centre de tout, dans Microbes, c’est la santé en relation directe avec la création littéraire. Étonnant, me direz-vous ? Et je vous répondrai : oui ! Et il y va fort ! Il n’a pas froid aux yeux !

Certains contes pour enfants ne pourraient-ils pas être d’efficaces antibiotiques, sans pour autant que leur auteure soit une sorcière, mais une honnête mère de famille ? Le tabac, accidentellement réintroduit dans un passé futur aurait-il des vertus révolutionnaires ? L’auteur de la fiction qui raconte cet épisode méconnu, lui-même tellement imprégné de nicotine que les manuscrits envoyés aux éditeurs ‒ et immédiatement refusés ‒ puent le tabac froid, sera la victime professionnelle du tabagisme, ce qui nous vaut un conte moralisateur, sinon moral. Une greffe de cerveau ratée ne pourrait-elle pas favoriser l’émergence d’un courant poétique d’avant-garde ? Diego Vecchio, celui qui nous raconte ces histoires débridées, nous fait remarquer que l’appendice, cette petite extension qu’on nous enlève souvent, vexé de ne servir à rien, pourrait bien savoir se venger.

Santé physique et santé mentale se renvoient la balle, jouent à cache-cache. Je ne suis pas absolument certain de la rigueur médicale de certains passages, qu’un ver solitaire aille par exemple se loger dans la prostate d’un homme ordinaire , mais je sais qu’on s’amuse beaucoup en lisant ces tribulations pourtant maladives.

Un lecteur hypocondriaque sera ravi et un lecteur qui ne l’est pas aura peut-être envie de le devenir ! Chacun apprendra en outre une somme de mots nouveaux (« adenomectre rétropubienne », ou « discarides / monosaccharides », peut-être difficiles à placer dans une conversation de salon, mais d’une beauté tellement inquiétante !

Quelle belle machinerie que le corps humain, et quelle belle mécanique que ces neuf récits terribles et hilarants !

 

Microbes, traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis Amutio, éd. L’Arbre vengeur, 208 p., 15 €.

Diego Vecchio en espagnol : Microbios, ed. Beatriz Viterbo, Buenos Aires / Historia calamitatum, ed. Paradiso, Buenos Aires / Osos , ed. Beatriz Viterbo / La extinción de las especies, ed. Anagrama, Barcelona (finaliste du Prix Herralde).

Diego Vecchio en français : Ours, éd. l’Arbre Vengeur, Bordeaux  / L’extinction des espèces, éd. Grasset, 2021.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS L’ARBRE VENGEUR.

VECCHIO, Diego Microbes

CHRONIQUES

Les « victimes » du confinement

SALVADOR / ARGENTINE / CUBA / FRANCE / PÉROU

 

 

 

 

Le 11 mai, les librairies peuvent enfin rouvrir. Pendant ces deux mois ou presque, les sorties n’ont pas pu se faire. Certains livres prévus seront en librairie dans les semaines qui viennent, d’autres pendant l’été ou à la rentrée, en septembre, une rentrée qui va être très différente de celles des années passées : beaucoup moins de livres mis sur le marché (ce qui n’est sûrement pas une mauvaise chose, comment faire le tri, parmi les plus de 500 romans de l’an dernier ?). Plusieurs livres prévus pour le mois dernier ne verront le jour qu’en 2021. Les nouveautés de février et de mars, si elles se sont faites « normalement », n’ont pas pu avoir la diffusion à laquelle s’attendaient éditeurs, libraires et, forcément, auteurs. Voilà l’occasion de revenir sur ces bons romans dont nous avons parlé mais qui ont été occultés par notre confinement.

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya (Salvador), qui se situe en 1944, joue, comme toujours chez cet auteur, sur le tragique de la situation (historique, ici) de son pays et cet humour grinçant, ce qui permet de sourire et de rire d’événements absolument tragiques. Dans ce roman, il ajoute l’évolution d’une bourgeoise proche du pouvoir qui est amenée à prendre conscience de ce qu’est une dictature aveugle.

C’est une autre mémoire qui pourrait être aussi qualifiée de tyrannique qu’évoque l’Argentin Guillermo Saccomanno dans 1977, celle d’un modeste professeur jadis traumatisé par la mort violente de deux de ses amies, en 1955, quand Perón avait été destitué et qui, vingt ans plus tard voit réapparaître les menaces de la dictature.

La mémoire, encore, est au centre de la rencontre entre ces anciens amis qui ont perdu les liens qui les avaient unis jusque là dans le centre de La Havane, rencontre qui est le sujet du film de Laurent Cantet sur un synopsis de Leonardo Padura. Le livre, Retour à Ithaque, n’est pas la transcription du scénario, les deux auteurs en expliquent la genèse et surtout leur vision personnelle de leur rencontre, ce qui, venant de deux hommes ouverts à autrui, est une vraie richesse.

La mémoire de la Française Michèle Teysseyre est indirecte, la narratrice de son roman Patagonie retrouve un paquet de lettres écrites un siècle plus tôt et va tâcher de reconstituer la vie en Argentine de son lointain ancêtre, mais l’auteure réussit, à force d’imagination, à recréer une Argentine des immigrants d’un réalisme poétique troublant.

Les deux frères Óscar et Juan José Martínez (Salvador) sont, eux, à l’opposé de l’imagination : les deux ouvrage d’eux publiés fin février et début mars, El Niño  de Hollywood et Voir, entendre et se taire sont deux reportages remarquablement documentés (Juan José a passé un an au contact direct d’un des gangs les plus sanguinaires de San Salvador) qui entraînent leur lecteur au cœur d’un des pays les plus violents. Ils expliquent ce qui peut être expliqué (tout n’est pas rationnel,  loin de là) et donnent un éclairage nouveau sur ces zones abandonnées par les autorités locales.

On connaissait déjà en France Padura, Castellanos Moya et Saccomanno, ce printemps bizarre a permis de découvrir un Péruvien, auteur là-bas de plusieurs romans, dont la première traduction nous est parvenue, Gustavo Rodríguez. Les  matins de Lima, ce n’est pas un roman, mais quatre, cinq, six, en commençant pas une comédie un peu folle et réaliste à la fois, dans une Lima moderne et traditionnelle, déjantée. L’auteur ne respecte presque rien et le fait dans la bonne humeur. Rire sur les malheurs des autres peut faire un bien fou !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.  * voir la chronique sur AnnA le 17 février.

1977 de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.  * voir la chronique sur AnnA le 27 février.

Retour à Ithaque de Laurent Cantet et Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 176 p., 18 €.  * voir la chronique sur AnnA le 11 mars.

Patagonie de Michèle Teysseyre, éd. Serge Safran, 208 p., 17,90 €. * voir la chronique sur AnnA le 24 avril. Sortie en librairie le 19 juin.

El Niño de Hollywood de Óscar et Juan José Martínez, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd.  Métailié, 336 p., 22 €. * voir la chronique sur AnnA le 5 mars.

Voir, entendre et se taire de Juan José Martínez d’Aubuisson, traduit de l’espagnol (Salvador) par Bernard Cohen, éd. Hachette (So lonely), 200 p., 15,90€. * voir la chronique sur AnnA le 8 mai.

Les matins de Lima de Gustavo Rodríguez, traduit de l’espagnol (Pérou) par Margot Nguyen Béraud, éd. de l’Observatoire, 269 p., 21 €. * voir la chronique sur AnnA le 15 mars.

 

CHRONIQUES

Michèle TEYSSEYRE

ARGENTINE / FRANCE

 

TEYSSEYRE, Michèle

Michèle Teysseyre est née à Toulouse où elle habite. Son intérêt pour l’Antiquité ou pour Venise à l’époque baroque l’ont conduite à publier des ouvrages en rapport avec ces sujets et à accompagner la création musicale qui les complète. Elle est également illustratrice.

 

Patagonie 

 

À la mort de son  père, la narratrice, en triant ses papiers, découvre une correspondance qui s’est amorcée au début du XXème siècle et s’est prolongée sur une vingtaine d’années, soigneusement rangée dans un cahier bleu intitulé Patagonie, correspondance signée par un certain Louis Capelle.

Tout commence avec un discret passage de frontière. L’homme, plus très jeune, pas riche du tout mais pas franchement pauvre, ne tient pas, de toute évidence, à être repéré. Il s’installe dans une modeste pension de Puigcerda, en Catalogne espagnole. On est en mars  1905. Louis Capelle s’embarque de Barcelone, pour l’autre bout du monde. Il a une quarantaine d’années, une mystérieuse dette l’a obligé à s‘éloigner de la terre natale, son honneur et celui de sa famille sont en cause.

Pendant des années, les lettres envoyées  d’Argentine sont le lien ente Louis et son frère Lucien. Mais on ne peut pas tout raconter, même à son frère : les humiliations, les misères banales et, pire encore, la misère… la narratrice le fait pour nous, elle bouche les trous, complète ce touchant récit d’une installation qui baigne dans l’espoir et qui cache la désespérance. Il y a aussi des trous que la narratrice ne pourra combler, quand par exemple il manque les lettres pendant une dizaine d’années : qu’imaginer sur l’absence de courrier, sur ce qu’a été la vie de l’exilé ?

Poussé par la misère, Louis tente de gagner la Terre promise, ou au moins la terre d’espoir, la Patagonie. En train, à pied, ce sont sept ans d’errance, d’une quête à demi consciente : il lui faut retrouver l’Italien qui a été le premier à l’accueillir sans rien lui demander à son arrivée à Buenos Aires. Lui, qui ne s’intéresse pas à l’histoire de ce pays qui n’est le sien que provisoirement, et encore moins à la politique, est doucement happé par les conflits sociaux de ces années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, dont l’Argentine profiterait abondamment pour enrichir une partie de sa population.

On a rarement montré avec autant de délicatesse, de justesse aussi, un déracinement forcé : l’eldorado espéré n’existe évidemment pas, ce qui intéresse Michèle Teysseyre ce sont surtout les réactions de cet homme entre deux âges et ses liens à la fois ténus et solides avec son hameau français et ceux qui malgré tout se créent eux-mêmes dans ces nouveaux territoires si durs, si prometteurs.

Elle traite avec la  même délicatesse le mystère autour de la fuite de Louis et celui autour de ses rapports avec le reste de sa famille. Pour montrer l’évolution de Buenos Aires, de son port, de sa population à cette époque où naît la ville que nous connaissons, elle préfère l’évocation au réalisme direct, et elle a bien raison : on ressent ces changements et ils nous apparaissent évidents. La douce poésie de son style est à l’image du personnage principal, pour l’une comme pour lui, il est impossible de ne pas ressentir ce genre d’empathie qu’on peut éprouver pour le passant croisé quelques secondes, dont on sait qu’on partage avec lui l’essentiel.

On est à mille lieues de l’épopée, c’est la vraie Argentine qui vit sous nos yeux, la beauté des gens modestes qui, grâce à une Française, un siècle plus tard, peuvent acquérir le statut de héros de roman. Un héros, oui, parce que, discrètement, il a su tenir sa place, unique, entre la France et l’Argentine.

Patagonie de Michèle Teysseyre, éd. Serge Safran, 208 p., 17,90 €.

On peut commander le livre (e-book) sur le site de Serge Safran : sergesafranediteur.fr

Sa sortie en librairie est prévue le 19 juin.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / POESIE / EDITIONS SERGE SAFRAN.

TEYSSEYRE, Michèle Patagonie

 

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

 

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

 

L’employé 

2010 / 2012 / 2020

 

Ce court roman publié en 2012 par les éditions Asphalte est réédité  en même temps que sort, toujours chez Asphalte, 1977( voir la chronique de Christian Roinat) C’est un roman oppressant où le monde extérieur fait de violence et de danger reflète le monde intérieur de l’employé, personnage terne et soumis qui va se réveiller sous l’effet de l’amour à ses risques et périls.

La ville apparaît comme un personnage à part entière, entre réalisme et anticipation : les nuits et les jours gris et brumeux sont déchirés par les faisceaux des hélicoptères qui surveillent, les feux des attentats terroristes, les explosions. Partout le danger, rues parcourues par les meutes de féroces chiens clonés, par les épaves humaines de drogués et d’ivrognes, par les bandes d’enfants hargneuses, véritable cour des miracles, sans oublier l’omniprésence des forces de l’ordre sans état d’âme.

Partout les écrans de télévision ânonnent la longue liste des attentats, des massacres de masse, des meurtres, des violences domestiques, actes plus sordides les uns que les autres.

Dans les rues, les piétons cheminent, tête basse, chacun pour soi, la peur au ventre, les sans-abris et les mendiants semblent haineux et violents, monde dur et impitoyable où les plus forts seulement survivent.

On pourrait penser que l’entreprise serait un refuge pour ses employés. Il n’en n’est rien : climat délétère, jalousie, trahison, paranoïa, peur obsédante de perdre son emploi empoisonnent les relations humaines et empêchent toute relation d’empathie ou d’amitié.

Et dans ce cadre oppressant, il y a l’employé, notre protagoniste qui n’aura pas de patronyme, pas plus que les autres acteurs, la secrétaire, le chef, le collègue.

Obscur petit employé, amer, frustré, complexé, il se fond dans la masse pour ne pas se faire remarquer, se méfiant de tous et quittant le dernier son bureau pour être bien vu du chef. A première vue cette attitude soumise et veule de l’employé modèle ne plaide pas en sa faveur et ne le rend guère sympathique. Mais derrière ce masque neutre, beaucoup de pensées complexes circulent, des scenarii de violence, de meurtre, une imagination fertile. Chapitre après chapitre, l’auteur décortique toute sa vie intérieure très torturée, lui qui interprète chaque détail du quotidien avec ses pulsions, ses fantasmes et analyse son impuissance à passer à l’acte pour rompre cette paralysie qui l’étouffe. On va le découvrir mal marié avec une mégère énorme qui le domine physiquement et le frappe, affublé d’enfants tout aussi obèses et monstrueux qui le méprisent.

Tout bascule quand il tombe amoureux fou de la secrétaire, mais il doit la partager avec le chef, et elle ne répond pas franchement à cette passion. Pour elle, il se sent prêt à tout. Victime des femmes, objet sexuel des deux, épouse légitime et maîtresse, incapable de confiance et d’amitié envers le collègue gentil avec qui il s’est laissé aller à échanger des confidences, voilà le triste bilan de sa vie, et la fin sera très noire pour lui.

C’est une excellente fiction qui représente, poussée à l’extrême, la situation actuelle de nos sociétés et qui nous pousse à nous interroger sur ce futur déshumanisé qui nous guette déjà. On ressent un profond malaise face à ces personnages et leurs failles, dans lesquels on peut un peu se retrouver.

Quant à la violence, la répression, et le changement climatique catastrophique…ce n’est malheureusement pas entièrement pure fiction !

Nous avons affaire ici à un grand écrivain qui dans le style d’Orwell ou de Bradbury,  nous fait peur et  nous prévient et nous fait réfléchir.

 L’employé  de Guillermo Saccomanno, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 192 p. 18 euros.

Louise Laurent

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (1)

 

CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

ARGENTINE

 

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Guillermo Saccomanno, né en 1948 à Buenos Aires, est journaliste et auteur de scénarios pour la bande dessinée, de nouvelles et de romans. Son oeuvre, dans ces domaines divers, a été couronnée par de nombreux prix.

1977 

2008 : 2020

Buenos Aires en 1977. La dictature militaire s’est installée depuis plusieurs années, certains résistent, des femmes défilent chaque jeudi pour rappeler qu’un de leurs proches, leur fils ou leur fille dans la plupart des cas, a « disparu », des voitures peintes en vert, comme un uniforme, bien reconnaissables, patrouillent, et la majorité des habitants essaie d’adapter sa vie aux circonstances. Parmi eux, un professeur de collège. Peut-on faire comme si… ?

Gómez, le professeur Gómez comme on l’appelle souvent, a 56 ans en 1977. Il enseigne la littérature à des adolescents, vit seul, très seul, a des relations tout ce qu’il y a de plus normales avec ses voisins, son concierge, s’évade les soirs pour de brèves étreintes avec des inconnus

1977. La dictature est de plus en plus active, d’inquiétantes Falcon vertes dont personne n’ignore la fonction sont partout dans les rues et chaque jeudi des femmes au foulard blanc tournent Plaza de Mayo, face au Palais présidentiel dont on dit que la couleur rouge provient du sang de bœufs qui, symbole de l’Argentine au XIXème siècle, aurait été sa première peinture.

En 1955, au moment où le général Perón a été brutalement renversé, deux amies proches de Gómez ont été tuées par une bombe devant le palais. Elles allaient précisément se libérer de leur mari, de leur société. Le traumatisme est toujours là, vingt-deux ans plus tard, mais il faut bien vivre. Et, vingt-deux ans plus tard, le fils de l’une d’elles fait irruption dans la vie du professeur.

Guillermo Saccomanno décrit magistralement une vie de tous les jours banale mais qui se fait dans une insécurité permanente, sous un crachin qui semble éternel : est-on observé alors qu’on boit son thé dans un bar, que faire si on arrête sous vos yeux un adolescent dont vous êtes responsable, à qui parler et pour quoi dire ? Gómez ne se voit pas en héros, il ne l’est pas, son passé est terne comme son présent, ses amours sont pitoyables, est-il capable, serait-il capable d’agir, et pour quoi ?

Guillermo Saccomanno décrit surtout les conséquences sur chacun de l’affreuse atmosphère imposée par la dictature, la tension et la peur de chaque instant bien sûr, les insomnies, les crises soudaines qui poussent un infirme à précipiter son fauteuil roulant contre les murs, le vide laissé par un fils « disparu », et la vie qui continue malgré tout.

Magistral et subtil, voilà la définition de 1977. La subtilité est partout, en particulier dans un jeu constant dans la narration entre passé et présent, entre 1955, 1977 et le temps où l’histoire nous est racontée par un narrateur qui interroge Gómez. La force de cette méthode est de nous obliger à admettre, un peu inconsciemment, qui ce qui est arrivé en Argentine en 1977 est en relation directe avec notre présent et peut se reproduire, et aussi que Gómez, tout différent qu’il soit de nous, est un frère et même un jumeau de chaque lecteur. « La littérature est une aventure de seconde main », dit Gómez ; après avoir lu 1977, je ne suis plus du tout convaincu qu’il ait raison, tant Guillermo Saccomanno fait de son lecteur un récepteur direct de ses mots.

La contradiction, première caractéristique de l’être humain, est un autre axe fondamental du roman, opinion politique ou orientation sexuelle, et Gómez est particulièrement bien placé pour extérioriser questions claires et réponses incomplètes, lâcheté ou brusque éclair de courage inattendu, ces questions nous sont aussi adressées. Et là encore s’imposent les adjectifs subtil et magistral.

1977, publié en 2008 et qui a donc précédé les deux autres très grands romans de Guillermo Saccomanno, L’employé (voir la chronique de Louise Laurent) et Basse saison (chronique en janvier 2019), réédité en livre de poche, annonçait la force et l’originalité de cet écrivain devenu indispensable.

Un conseil pour les futurs lecteurs : bien situer les personnages, ils sont nombreux, on les perd un temps pour les retrouver, il serait dommage d’avoir oublié leurs prénoms et, à travers leurs prénoms, leur réalité.

1977, traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont, éd. Asphalte, 304 p., 21 €.

Guillermo Saccomanno en espagnol : 77, ed. Planeta / El ofinista / Cámara Gessel, ed. Seix Barral.

Guillermo Saccomano en français : L’employé / Basse saison, éd. Asphalte.

SACCOMANNO, Guillermo L'employé (2)

CHRONIQUES

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

Tout pour la patrie 

2018 / 2020

Martín Caparrós, on le sait, adore varier, sa création le prouve : après La faim, un prestigieux essai-reportage réalisé dans le monde entier et À qui de droit, un roman émouvant sur la résilience, voici un roman policier et historique qui se passe en Argentine en 1933, époque de crise économique (celle de 1929) et de richesses intellectuelles.

Le football est déjà un art, ou du moins une religion, le tango s’affirme, le roman et la poésie ont leurs vedettes, Ricardo Güiraldes, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges. Et la viande de bœuf est incomparable. Bernabé Ferreyra, star d’une des meilleures équipes de Buenos Aires, s’est brusquement retiré dans un endroit discret où il est né : serait-ce à cause de certains détails embarrassants (il semble qu’il ne dédaignerait pas de consommer des substances illicites, tout le milieu est au courant mais personne n’en parle). Quand une jeune fille, Mercedes Olivieta, fille d’une des familles connues et probable petite amie de Bernabé est retrouvée morte dans son lit, il ne reste plus qu’à notre narrateur, Andrés Rivarola, jeune homme oisif et universellement considéré comme incapable, de tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, assisté par Raquel, une jolie Juive d’origine russe qui a de solides connaissances sur la société portègne.

Une fois la chose engagée, tout roule. Andrés, qui ne brille pas par son habileté, visite le café de la rue Florida fréquenté par les écrivains bien élevés, manque de peu Roberto Arlt, le journaliste mal élevé et génial, peut entrer dans un couvent de nonnes cloîtrées… De multiples occasions de découvrir Buenos Aires dans les années 30, bouillonnante, multiple.

La  victime, jeune héritière d’un papa ruiné proche des fascistes qui deviennent à la mode en ces temps du règne de Mussolini et de l’élection de Hitler s’est-elle vraiment suicidée ? Dans le cas contraire, qui a pu l’égorger ? Autour d’elle Andrés découvre beaucoup de zones troubles, de magouilles politico-financières touchant le football. Les gens véreux ne manquent pas et les menaces de plus en plus inquiétantes entourent notre pauvre enquêteur qui commence à se demander ce qu’il fait là, d’autant plus qu’il pourrait bien entraîner dans sa chute la belle Raquel.

Les années 30 en Argentine ressemblent considérablement à notre époque, crise économique, libération de la femme, encore timide, ragots rapportés par une certaine presse, progrès d’une extrême droite qui ne croit plus utile de rester discrète, haine de ses partisans envers les journalistes, valeurs morales qui se gomment peu à peu.

Comme toujours, Martín Caparrós domine à la perfection son récit : la hauteur de vues donne à l’intrigue policière une force qui loin de l’alourdir, l’enrichit, l’humour discret est partout, insistant sur la dérision de tout ce qui est humain. Une lecture de choix !

Tout pour la patrie de Martín Caparrós, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aline Valesco, éd. Buchet-Chastel, 288 p., 21 €.

Martín Caparrós en espagnol : Todo por la patria / El enigma Valfierno, ed. Planeta / Los living / A quien corresponda / El hambre,ed. Anagrama.

Martín Caparrós en français : Valfierno / Living / La faim / À qui de droit, éd. Buchet-Chastel.

 

Souvenir (Saint-Étienne, octobre 2016) : 

2016-11-03 Martín Caparrós

CHRONIQUES

Ariana HARWICZ

ARGENTINE

 

HARWICZ, Ariana

Née en 1977 à Buenos Aires, Ariana Harwicz a étudié la Littérature et a obtenu un doctorat à Paris. Elle est scénariste, dramaturge et romancière. Elle vit en France.

 

Crève, mon amour

2012 / 2020

Les femmes seraient-elles en train de prendre leur revanche et de conquérir par leur talent la fameuse parité dont on parle tant et qu’on réalise si peu ? En Amérique latine en tout cas la génération des auteures nées à la fin des années 70 et dans les années 80 s’illustre brillamment depuis déjà quelque temps et on découvre des nouvelles voix toutes plus impressionnantes les unes que les autres. Voici, pour la première fois en traduction française, l’Argentine Ariana Harwicz, déjà auteure de quatre romans et de pièces de théâtre.

La voix qui s’adresse à nous est celle d’une jeune femme qui vit dans une province reculée d’un pays quelconque. Autour d’elle, tout est parfaitement normal : elle a un mari attentionné, un bébé sans problème, une belle-mère, veuve depuis peu, disponible et prévenante. Tout semble aller à la perfection. Ce qui ne va pas fort se trouve quelque part dans sa  tête.

Ce qui passe devant ses yeux, ce dont elle nous fait part, est banal et monstrueux : une vie sans aspérités, des repas à préparer et à manger, un enfant à changer et à nourrir, le linge à laver et à étendre. Tout cela, tout ce néant, passant par le tamis de l’esprit dérangé de la jeune femme, devient difforme, absurde, drôle ou d’une surprenante beauté : le mari prend des formes diverses, l’enfant devient un poisson sans écailles, les tâches ménagères sont des travaux d’Hercule plus réels que les vrais.

Le superbe délire prend aussi des allures poétiques, terribles, drôles. Elle s’exprime, au premier degré, comme le ferait un enfant découvrant ce qui l’entoure, ce qui est désormais son univers.

Il y a, en plus du couple, un troisième personnage, le lecteur. Le talent d’Ariana Harwicz fait de lui un acteur, l’acteur principal, car entre les mots, les phrases imprimées et la lecture qu’il en fait se glisse l’univers branlant de cette femme qui est heureuse et qui souffre en même temps, qui est peut-être heureuse de souffrir.

Sa réalité, qui n’a rien à voir avec la nôtre, devient nôtre par la force de ses phrases, de ses mots. On a l’impression, tout au long de la lecture, qu’elle dit l’indicible, impression qui fluctue, parfois tout est clair, parfois cela devient rêve ou pure sensation. On se laisse flotter dans cette matière entre poésie et délire, entre couches du bébé à jeter et oiseaux pleins de couleurs et de ramage. La réussite d’Ariana Harwicz est de rendre cette matière non seulement déchiffrable, mais prenante, envoûtante. Mention spéciale à la traductrice qui a su trouver tournures et mots pour rendre ce charme parfois maléfique qui caractérise ce monologue par ailleurs émouvant : cette femme est aussi une victime de son sort de femme : malgré la bonté probable du mari, elle doit jouer le jeu social, ce serait peut-être folie que de ne pas s’y prêter.

« Les experts vont avoir du boulot avec moi, dit-elle, dans un moment de lucidité. Le boulot d’Ariana Harwicz, lui, est réussi de bout en bout : non seulement on est pris par la violente beauté des paroles de cette malheureuse héroïne, mais, comme pour don Quichotte, on ne saura pas qui est fou, qui est sain.

Crève, mon amour de Ariana Harwicz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 203 p., 18 €.

Ariana Harwicz en espagnol : Matate, amor / La débil mental / Precoz, ed. Mardulce, Madrid .

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS LE SEUIL

HARWICZ, Ariana Crève, mon amour