CHRONIQUES

César VALLEJO

PÉROU

César Vallejo est né dans les Andes péruviennes en 1892, dans une famille très modeste. Sa jeunesse se passe entre des études e Lettres et des travaux divers pour gagner sa vie. Après quelques années à Lima, il s’installe à Paris en 1923. Il y meurt en 1938. Il est reconnu comme étant le plus grand poète péruvien de son époque.

Vers le royaume des Sciris

1944 / 2021

À la frontière entre un réalisme à  la française et le courant littéraire né en Espagne au XIXème siècle, le costumbrismo, qui a été adopté au Pérou par Ricardo Güiraldes, entre autres, César Vallejo, avant tout poète, l’un des principaux du Pérou, a voulu s’immerger dans l’histoire, dans l’époque qui a précédé l’arrivée des Espagnols, qui  a été l’apogée de l’empire inca peu avant son effondrement.

Ce que j’ai nommé réalisme à la française (le Hugo des Misérables, Balzac ou Zola) se traduit dans Vers le royaume des Sciris par des passages documentaires très riches en informations de type naturalistes, les couleurs de la laine d’alpaga tissée, les aliments et les boissons des Incas, par des passages historiques également : les guerres d’expansion déclenchées par les empereurs successifs, la soumission des peuples voisins vaincus. Le costumbrismo se traduit, lui, par des scènes de vie quotidienne et beaucoup de mots quechuas qui font couleur locale et qui entravent souvent la lecture par leur abondance. On s’y habitue assez vite et le récit historique prend son envol.

Malgré la fin peu glorieuse de ce qui aurait dû être une expédition triomphale de conquête menée par Huayna Cápac, son fils, l’Inca Túpac Yupanki déclare achevée la période de guerre et ouvre une période de sérénité.

Cependant plusieurs signes inquiètent les proches de Túpac Yupanki, des présages peut-être ? L’époque de paix ne serait-elle que brève et sans lendemain ? Viracocha, le créateur du monde était-il fâché ? Faudra-t-il entreprendre de nouvelles guerres pour le tranquilliser ? Qui désormais sera le conquérant ?

Ce récit de l’avant-conquête, historique et humain à la fois, nous plonge dans une société à la fois très différente et tout de même proche sous certains aspects de l’Europe de l’époque, jolie création romanesque d’un poète.

Vers le royaume des Sciris, traduit de l’espagnol (Pérou) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 112 p., 14 €.

César Vallejo en espagnol : On peut trouver Hacia el reyno de los Sciris dans plusieurs éditions de la Narration complète de César Vallejo. Plusieurs éditions de ses poèmes.

MOTS CLES : PEROU / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETES / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

CHRONIQUES

William NAVARRETE

CUBA – FRANCE

Né dans la province de Holguín, à Cuba, en 1968, William Navarrete s’est établi en France en 1991, il a la nationalité française. Il est traducteur, journaliste, critique d’art, poète et auteur de nouvelles et de romans.

Vidalina

2017 / 2019

La Havane, 2006. Elba ne supporte plus sa vie de tous les jours, les privations, le manque de liberté. Le gouvernement espagnol vient d’annoncer qu’il donnera la nationalité espagnole à tous les Cubains pouvant prouver une ascendance espagnole. Elba se lance alors dans une vaste enquête sur ses origines, l’occasion rêvée pour William Navarrete de se plonger dans l’histoire de son pays d’origine, mais sans s’éloigner de la dimension humaine.

Vidalina survole cent soixante dix ans d’histoire hispanique, depuis les révoltes paysannes dans les campagnes espagnoles, les idées anarchistes commençant à avoir un certain écho, jusqu’aux années de la fin du castrisme.

À travers des personnages, féminins pour la plupart, l’auteur dresse une fresque ample qui ne s’écarte pourtant jamais des difficultés humaines, celles contre lesquelles il nous faut lutter en permanence (manque de moyens, amours contrariées, amour maternel ou filial). Les soldats espagnols envoyés à Cuba à plusieurs reprises au cours du XIXe siècle pour tenter de maintenir l’autorité de la métropole qui avait perdu toutes ses autres « colonies », n’avaient pas un sort plus enviable que les Cubains qui souffraient de l’autorité de la monarchie et des violences causées par la guerre d’indépendance. Au milieu de ces misères, se dressent des figures admirables, comme cette Vidalina, qui deviendra pour Elba un modèle, un siècle et demi après.

William Navarrete n’oublie pas non plus le sort de la génération qui suit celle d’Elba, ses deux enfants, exilés, l’une au Mexique, l’autre à Miami, et dont l’existence n’est pas davantage un chemin semé de roses. Tous les personnages de ce roman choral souffrent, mais il ne manque pas de lueurs d’espoir pour chacun d’eux, rien n’est définitivement bouché, il n’est pas nécessaire d’être un héros pour avoir en soi le courage et la force de réagir.

Roman historique, roman politique, Vidalina est avant tout un roman de lutte, une vaste fresque humaine.

Vidalina, traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Million), éd. Emmanuelle Collas, 410 p., 21 €.

William Navarrete en espagnol : Deja que se muera España, ed. Tusquets, México.

MOTS CLES : CUBA / ESPAGNE / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS EMMANUELLE COLLAS.

V.O.

Perla SUEZ

ARGENTINE

Née en 1948 à Córdoba, Perla Suez a terminé des études de Lettres et de Cinéma en France, puis au Canada. Ses vingt premiers romans sont destinés aux enfants avant qu’elle s’adresse à un plus vaste public. Depuis 2000, elle a publié une dizaine de romans. El país del diablo a obtenu le Prix Rómulo Gallegos.

El país del diablo

2015

Par quel miracle Perla Suez arrive-t-elle à faire que nous entrions de façon aussi intime dans ce monde d’affrontement, moment d’histoire pour tout un pays, l’Argentine, moment absurde pour nous, lecteurs extérieurs ?  Entre 1878 et 1885, l’État argentin donna à ses troupes l’ordre d’envahir de vastes territoires indiens (mapuches, parmi d’autres) pour, officiellement, (re)prendre les terres conquises jadis par les Espagnols. C’est le cadre historique qu’utilise Perla Suez, mais ce n’est qu’un cadre, ce qu’elle veut montrer, ce sont aussi des destins humains. D’un côté, des Indiens isolés qui existent par leur culture, en face une troupe de jeunes gens, qui se retrouvent là obligés ou par hasard, et parmi eux un Indien. Ce pourrait être l’image glorieuse, en cinémascope, version Hollywood, c’est la misère humaine. La force, énorme, du récit, c’est le contact direct que l’auteure impose. C’est vrai pour les deux « camps ». Mais, quand on est à côté des Indiens, c’est pour suivre une cérémonie séculaire dont on devine les racines. Le rite a beau être simple, le dépouillement n’empêche pas la grandeur. Peu avant un massacre général, Lum, une adolescente, devient machi, une chamane, désormais elle aura un pouvoir.

Du côté de la troupe, c’est le contact avec la boue, les insectes, la faim. « Aller à la guerre, c’est pire que d’élever des cochons », dit un lieutenant fatigué, et sa fatigue, son découragement se ressentent à chaque page.

Pendant qu’aux États-Unis la conquête de l’Ouest était l’application de la loi de la jungle, le plus fort étant évidemment le Blanc (on a voulu oublier qu’il y avait une certaine proportion de cowboys noirs, esclaves affranchis), en Argentine, c’est l’armée qui faisait la conquête de terres vierges à offrir aux futurs exploitants venus d’Europe. Cette campagne la « Conquête du Désert », dura presque huit ans. Les victimes, aux États-Unis comme en Argentine, furent les mêmes, les Indiens. Ici, c’est Lum.

Cette «  conquête », Perla Suez en montre l’absurdité tragique. Les militaires, qu’on voit rarement actifs, jouent aux cartes, font griller des viandes juteuses, ils ont fini par oublier la cause de leur présence. La nature est cruelle, ils le sont quand ils ont à avancer pour retrouver leur camp de base. Lum, seule face à ces deux réalités, l’armée argentine et la nature, observe, elle souffre, sans bien comprendre pourquoi, de voir un oiseau tué par une arme militaire. Nous devinons, par contre qu’étant indienne, ayant été initiée, elle a le contact naturel avec ce qui l’entoure, elle partage d’ailleurs ce contact avec l’Indien soldat, celui qui est entre les deux mondes.

La volonté de Perla Suez de refuser tout « effet de style », de contenir ses phrases et ses mots, rend la violence qui est partout encore plus choquante : elle nous montre simplement une fille et des hommes tout à fait ordinaires, un paysage qui n’a rien de grandiose et pourtant, grâce à ce parti-pris de la narratrice, elle transfigure ces « petits » personnages, ces « petits » événements en un drame qui s’élève au niveau de l’épopée modeste et universelle à la fois. Elle crée un réalisme si réel qu’il en devient fantastique à plusieurs reprises.

Je parlais de miracle pour commencer, c’en est un, pas religieux, littéraire.

El país del diablo, ed. Edhasa, Buenos Aires, 2015, 192 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS EDHASA.

V.O.

Alonso CUETO

PÉROU

 

CUETO, Alonso

 

 

Né à Lima en 1954, Alonso Cueto est universitaire, journaliste et romancier. Son œuvre a été primée à plusieurs reprises, tant au Pérou qu’en Europe et même en Chine. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

La Perricholi : reina de Lima

2019

12 octobre 1762, arrive à Lima, en grande pompe, le nouveau vice-roi, Manuel Amat y Junyent. Lima est alors une des villes les plus peuplées d’Amérique, à la tête du plus grand territoire gouverné par l’Espagne. Certes, un tremblement de terre l’a pratiquement rasée en 1746, elle n’a plus le lustre du siècle précédent, mais elle veut reconquérir sa gloire et son éclat, et le nouveau gouverneur est bien décidé à laisser sa trace dans l’histoire de sa capitale.

Quelques années plus tard, Micaela Villegas, qui a assisté à l’arrivée du nouveau vice-roi, est une demoiselle orpheline, peu fortunée mais correctement éduquée par sa mère, elle-même issue d’une petite noblesse sans argent qui avait désapprouvé son mariage avec Joseph Villegas, un homme assez mal vu par les gens bien. Elle a beaucoup de grâce et possède des talents pour le chant, la danse et la comédie et, talent suprême, de très jolis pieds, tout petits, le comble pour une Liménienne. Elle pourra vivre dans une des plus belles villes américaines à une époque de bouleversements historiques radicaux, entre la solidité de l’empire espagnol et les troubles qui conduiront à l’indépendance.

Alonso Cueto fait vivre une Lima contrastée, puanteur et parfums raffinés, oraisons et médisances, beaucoup de couleurs sur les murs des maisons coloniales et sur les robes des femmes. Micalea a seize ans, elle est déjà le point de convergence de tous les regards, belle et potentiellement sulfureuse, elle attire la sympathie, le désir et la méfiance. Il faut dire que rien ni personne n’échappe aux commentaires de tous et de chacun : Lima tout entière est une grande scène pour le théâtre de la vie.

Les œuvres françaises qui racontent la Périchole (la courte pièce de Mérimée, le film de Renoir et plus encore l’opéra d’Offenbach), reprennent l’image d’une femme superficielle et capricieuse, amoureuse du luxe plus que de ses (nombreux) amants, espèce de cocotte mâtinée de diva et celle d’un souverain un peu nouveau riche attiré par le tape-à-l’œil. Alonso Cueto offre au contraire un roman historique parfaitement documenté dans lequel don Manuel est un digne représentant des lumières, amateur de culture et de partage de la culture (tout en moralisant l’accès aux salles de spectacle), se faisant un devoir d’améliorer l’hygiène et de développer l’économie du territoire dont il est responsable. Cela ne l’empêche pas d’avoir recours à un certain nombre d’exécutions, il faut bien veiller à la tranquillité de ce paradis urbain, une ville où on s’efforce d’oublier que quelque part dans les montagnes, des Indiens sont cruellement exécutés simplement parce qu’ils tentent, avec très peu de moyens, d’exister en tant qu’Indiens. On est à l’époque où un noble indien, se faisant appeler Tupac Amarú, paie de sa vie son espoir de faire revivre l’empire inca de ses ancêtres.  Et il aime les femmes, le vice roi, il en est conscient, mais il est tout aussi conscient qu’il lui sera impossible de trouver la femme idéale.

Micaela, elle, est une jeune fille qui fait tout pour qu’on la respecte sans pour autant étouffer sa personnalité qu’elle sait solide.

Une des principales forces du roman, c’est que tout y est double et même contradictoire : le vice roi, qui sait être grand reste un homme, avec ses démons et ses mesquineries, Micaela, qui est sortie de la misère, parvient à force de dignité à une certaine noblesse, à l’image de Lima, entre misère, saleté et grandeur. Et ce qui est complètement double, c’est la situation de la jeune femme, mère de l’enfant de l’homme le plus puissant du continent mais maîtresse illégitime, vue à la fois avec une certaine admiration par le peuple et même par l’aristocratie locale qui n’ose pas déplaire au vice roi, et avec mépris par ceux et surtout celles qui se posent en moralistes.

Micaela est une femme libre, on pourrait la comparer à la María de Jorge Isaacs ou à la Carmen de Prosper Mérimée, le même Mérimée qui a fait de sa Périchole une diva capricieuse !

La Perricholi : reina de Lima est un riche roman historique, une histoire d’amour belle parce qu’assez complexe, un portrait de femme nuancé et un hymne à Lima. Un grand roman.

La Perricholi : reina de Lima, ed. Penguin Random House, Lima y Barcelona, 443 p.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS PENGUIN RANDOM HOUSE

 

CUETO, Alonso La Perricholi reina de Lima

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio PACHECO

MEXIQUE

 

PACHECO, José Emilio

 

 

Né en 1939 à Mexico, José Emilio Pacheco est un poète, un auteur de nouvelles, de deux romans et de scénarios pour le cinéma (il a travaillé à plusieurs reprises avec le grand Arturo Ripstein). Il a été également traducteur et a enseigné dans plusieurs universités au Mexique et aux États-Unis. Il a reçu en 2009 le Prix Cervantes. Il est décédé en 2014 à Mexico.

 

Tu mourras ailleurs

1967 / 1988

Mexico, après la Seconde Guerre mondiale. Un homme en observe un autre depuis sa fenêtre. Ils ne se connaissent pas, n’ont pas de nom, pas de réalité, et toute l’action du livre se trouve dans le regard de l’un sur l’autre et dans les multiples questions qu’il se pose. Le premier, désigné comme M, semble inquiet de la présence du second (Quelqu’un), tous les jours sur le même banc, en train de lire le même journal, les petites annonces. Est-il venu pour lui ? Pour l’observer lui aussi, le menacer, le découvrir ? Ce jeu de regards répétés au quotidien est, dans la première partie, régulièrement interrompue par le récit de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, puis par celle du ghetto de Varsovie.

Dans une deuxième partie, on découvrira qui a été ce M et ses rapports avec le nazisme.

Ce pourrait être un roman psychologique (peur, remords, arrogance, rapports humains, dans le désordre), ce pourrait être un roman historique (triplement historique, entre Jérusalem, Varsovie et les camps d’extermination). Ça l’est, mais avant tout c’est un roman sur le roman. Au-delà des questions posées sur l’histoire, l’Histoire et les personnages, José Emilio Pacheco crée tout au long de ses pages tout un questionnement sur ce qu’est écrire un roman. Ainsi le narrateur tout puissant ne cesse de se poser à lui-même des questions sur sa façon de procéder : qui suis-je, qui me raconte cette histoire, à qui est-ce que je la raconte ? Il reconnaît à plusieurs reprises qu’il conduit son lecteur sur de fausses pistes, qu’il dément un peu plus loin, cela fait partie du « travail » du romancier, même si, sur le sujet, cela prend une tout autre tonalité, une tout autre responsabilité. Dans le fond c’est bien de responsabilité qu’il s’agit, celle des nazis, celle de ceux qui furent des  chasseurs de nazis dans les années qui ont suivi la guerre, et puis celle de celui qui raconte les horreurs passées, ce qui entraîne celle des lecteurs.

Il y a une chose que je crains, arrivé à ce point de mon commentaire, c’est de donner l’impression qu’on a affaire à un roman très intellectuel, disons illisible, mais c’est tout le contraire qui se passe pour un lecteur de ceux que j’appelle courant (pour ne pas dire normal ou banal), vous ou moi, qui tout simplement aime lire. Tu mourras ailleurs se présente comme un roman à suspense, sans action c’est vrai au premier degré, mais rempli de ces questions qui font la littérature de suspense. On passe les deux heures de cette lecture immergés sous des questions à résoudre. Et elles se résoudront tellement bien que José Emilio Pacheco nous offre, cadeau sublime, six dénouements alternatifs, nous donnant le luxe de pouvoir décider nous-mêmes. J’insiste, malgré l’incroyable richesse de ce roman, la lecture n’est à aucun moment gênée par de quelconques complications, tout est simple et l’émotion n’est jamais au second plan.

Publié en 1967, Tu mourras ailleurs (Morirás lejos) a dès sa parution été considéré comme un livre marquant. Il l’est resté, n’a rien perdu de ses audaces ou, bien sûr, de la profondeur de ses idées sur le cours de l’histoire en lien avec la nature humaine (comment a-t-on pu en arriver à de telles abjections, au cœur de ce qu’on considérait comme la région la plus cultivée du monde ?). On trouve des traces de son influence dans des dizaines de romans publiés ultérieurement, la plus récente étant le nouveau roman de Guillermo Fadanelli (à paraître au Mexique dès que la pandémie le permettra), El hombre mal vestido, avec une présence parfois étonnante d’un narrateur lui-même peut-être personnage… Autrement dit Tu mourras ailleurs est un livre absolument indispensable pour toute personne ayant l’envie et le besoin de réfléchir.

Tu mourras ailleurs de José Emilio Pacheco, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gérard de Cortanze, éd. La Différence, 168 p., 8,10 €.

José Emilio Pacheco en espagnol : Morirás lejos, ed. Montesinos, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN HISTORIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

 

PACHECO, José Emilio Tu mourras ailleurs

CHRONIQUES

Luize VALENTE

BRÉSIL

 

VALENTE, Luize

 

Née à Rio de Janeiro, après des études de Littérature et de Journalisme, Luize Valente s’est consacrée à l’histoire, en particulier celle du judaïsme. Elle a publié, outre des essais, trois romans et une pièce de théâtre.

Sonate pour Haya.

2017 / 2019

 

L’auteure brésilienne Luize Valente fait plonger son lecteur dans le drame de la Shoah à travers une famille juive berlinoise dont seuls une jeune femme et son bébé survivront. Elle nous interroge aussi sur le poids du passé, le silence et le secret que maintiennent certaines familles pendant des années soit par dégoût (passé nazi) soit pour protéger les survivants et leur descendance (passé juif). Elle met en valeur également l’humanité inattendue de certains et la lâcheté d’autres, bref la complexité de l’âme humaine.

 

C’est un roman en quelque sorte historique qui apprend entre autres à un public brésilien bien loin de l’Europe la tragédie engendrée par le IIIème   Reich. A travers le parcours d’une famille de notables berlinois, les Eisen, elle retrace les humiliations, la lente et cruelle déchéance, la nuit de Cristal en 1938 et les étapes de la mort programmée qui s’enchaînent. Peu de rescapés par famille : des Eisen il ne restera qu’Adele enceinte à son arrivée au camp.

En parallèle apparaît le capitaine SS Friedrich Schmidt, pur produit de l’Allemagne aryenne et nazie, de la propagande du régime et de l’endoctrinement dès l’enfance. C’est un brillant pilote de la Luftwaffe jusqu’à la blessure qui le rend incapable de voler. On lui confie alors un autre genre de mission qui lui fera prendre conscience de la face sombre du nazisme…

Tous les renseignements fournis par l’auteure sont minutieux, relèvent d’une véritable recherche historique, bien documentée.

Mais cette histoire ne nous est pas racontée au premier degré, elle passe par la recherche de la vérité et du  passé familial d’une jeune femme, Amalia. Nous sommes en 1999, au Portugal. Amalia par pur hasard surprend une conversation téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre : le refus de son père de rencontrer Frida, l’aïeule à Berlin, père qui a toujours refusé de parler du passé allemand de ses propres parents. Elle décide d’aller en cachette à Berlin rencontrer son arrière grand-mère centenaire et proche de la mort. Elle en reviendra bouleversée par les révélations de Frida et partira à Rio sur les traces d’Haya, le bébé juif né au camp et sauvé par Friedrich alors capitaine SS et grand père d’Amalia.

C’est à Rio qu’elle retrouvera facilement Haya, la cinquantaine épanouie, et également sa mère Adele. Haya ne sait pas elle aussi grand-chose du passé de ses parents et par respect pour eux n’a jamais posé de questions.

Assises l’une à côté de l’autre sur un divan, pendant un long après midi, Haya et Amalia vont découvrir l’histoire bouleversante d’Adele et de sa famille. Le long récit plonge Amalia d’abord dans la honte puis dans la confusion quand elle apprendra le rôle de son grand père dans le sauvetage d’Haya. Elle découvrira le pardon et la résilience, tout comme elle acceptera le secret d’Enoch, mari d’Adele, survivant lui aussi des camps.

Voici un roman inspiré d’une histoire vraie qui dévoile son aspect historique parfaitement documenté et précis jusque dans les détails (comme par exemple le règlement point par point du ghetto de Nagyvarad où échouent Adele et sa famille) Et ce n’est pas le récit aride et sec d’un historien car nous vivons cette tragédie à travers le destin de personnages incarnés, humains et complexes.

Grâce à la distance due au temps, plus de cinquante ans après les faits, à l’éloignement (Amalia n’a pas connu cette période, ni les protagonistes de cette histoire. Haya toute petite s’est retrouvée, sans souvenir réel transplantée au Brésil) il n’y a pas de jugement de valeur, ni de rancœur, ni de haine, mais il reste des regrets et de la douleur. Même si le récit frôle parfois l’invraisemblance et le mélodrame, le traitement de la rédemption sonne juste et nous met, lecteurs, face à une question essentielle : qui sommes-nous pour juger du bien fondé de telle ou telle attitude prise dans des circonstances extrêmes ?

Louise Laurent.

Une sonate pour Haya, traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, éd. Les Escales, 390 p. 21,90 euros.

Luize Valente en portugais : Sonata en Auschwitz, ed. Record, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / ROMAN HISTORIQUE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / SOCIETE / EDITIONS LES ESCALES.

 

VALENTE, Luize Sonate pour Haya

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Isabelle MAYAULT

FRANCE

MAAYAULT, Isabelle.jpg

Née à Parie en 1986, Isabelle Mayault est journaliste et vit successivement au Liban, en Turquie et dans divers pays africains. Elle écrit en anglais et en français. Une longue nuit mexicaine est son premier roman.

Une longue nuit mexicaine

2019

La valise mexicaine, on en a beaucoup parlé en 2008, quand la nouvelle a été communiquée : on venait de retrouver 4500 négatifs de trois photographes qui avaient suivi la Guerre d’Espagne. Comment ces trésors s’étaient–ils retrouvés à Mexico, quel avait été leur parcours ? Isabelle Mayault s’empare d’une réalité pour imaginer. Son roman est une réussite absolue.

Longtemps, bien longtemps avant, Greta, la fantasque cousine du narrateur, Luca, qu’elle surnomme affectueusement Jamón, lui avait vaguement parlé d’une valise pleine de pellicules de photos qui avait traversé l’Atlantique, mais il ne parviendra pas à découvrir son contenu jusqu’à la mort accidentelle de Greta. De façon inattendue, presque inexplicable, à trente ans, Greta a laissé un testament et légué les négatifs à Jamón. On est dans les années 1970.

Le tableau que brosse Isabelle Mayault, dont c’est le premier roman,  est fascinant. Il est presque impossible à la lecture des passages sur le passé espagnol, portugais ou mexicain des clichés de se souvenir que l’auteure est française, qu’elle n’a qu’une trentaine d’années. Ses descriptions de Mexico dans les années 60 par exemple sont dignes des grandes heures du roman mexicain contemporain des faits, Leñero, Spota, Pitol ou Fuentes. Demeures bourgeoises, ambiances, portraits des personnages, des femmes surtout, on est à Mexico. Le tout est servi par un style impeccable, entre pur classique et inventivité de bon aloi.

Jamón, donc, reprend la saga familiale, l’histoire de sa tante Maria, épouse d’un général mexicain nommé diplomate, en poste à Paris puis à Vichy dans les années noires, tandis que Maria soigne ses poumons à Lisbonne. Ce qu’il sait, il le tient de versions discordantes passant pour la vérité absolue mais critiquées et mises en doute par des proches, sœur et fille de Maria, pourtant une vérité se crée sous nos yeux. Les presque trente ans qui séparent l’accident initial de l’épilogue connu défilent sous forme de tableaux situés à des époques et dans des lieux très différents, dont on ne saurait dire lequel est le plus vivant. En filigrane, discrètement, Isabelle Mayault tisse aussi le lien, fort et conflictuel, que l’Histoire a formé entre l’Europe et l’Amérique, entre l’Espagne et le Mexique, le lien dont le narrateur est la preuve vivante, modeste et éclatante.

On suit, d’abord indirectement, la fameuse valise dont on ne fait que pressentir l’existence au début et qui peu à peu prend de plus en plus de réalité. Cela donne lieu à de superbes portraits de femmes, un éloge d’un féminisme discret mais d’une force, d’une beauté bien plus évidentes qu’une vision primaire : comment peuvent se former de telles personnalités, quand on a un peu de caractère, une certaine intelligence et la volonté, encore souterraine, de devenir soi-même, dans un monde fait pour les hommes et par eux, pas encore disposé à  laisser un espace au « sexe faible » ? Ce n’est finalement pas impossible, pas très difficile, au fond, c’est ce que démontre Isabelle Mayault. Il ne sert à rien de hurler, une voix ‒ féminine ‒ modulée est bien suffisante pour célébrer une beauté intérieure. On peut parier, sans grand risque qu’on a là le roman féministe réussi de l’année.

Mais pas seulement le roman féministe, un des meilleurs romans de ce début d’année. C’est intelligent, c’est agréable, c’est discrètement drôle, c’est très juste, c’est beau. Une révélation !

Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault, éd. Gallimard, 275 p., 21 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / ROMAN HISTORIQUE / EDITIONS GALLIMARD

 

MAYAULT, Isabelle Une longue nuit mexicaine

À noter que Actes Sud a publié, en 2011 (coll. Beaux Arts) l’intégralité des films retrouvés dans « la valise mexicaine ».

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

 

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

La transparence du temps.

2018/2019

Quelle joie de retrouver Mario Conde, l’ex-policier qui vit à La Havane, dont les enquêtes nous avaient aidés à connaître une ville attachante et malade, vivante pourtant, lumineuse et chaude, gangrenée par la misère et la corruption mais qui tient bon. Mario Conde se voit vieillir : encore un mois et il aura soixante ans… Est-on vieux à soixante ans ? La question, terrible pour lui, est mineure, en comparaison de celle qu’il aura à résoudre.

Un de ses anciens compagnons de lycée prend contact avec lui : il vient de se faire détrousser par celui qu’il croyait être un petit ami fiable et fidèle et qui n’était qu’un gigolo. Meubles et bijoux ont disparu avec une sculpture ancienne à laquelle il tenait beaucoup.

Les premiers épisodes de la série Mario Conde étaient brefs, la résolution du mystère allait bon train, toujours complétée par des remarques sur l’état de l’île au moment où le régime castriste donnait des signes de faiblesse, ce qui faisait leur richesse. Cette fois Leonardo Padura prend son temps. La Havane, en 2014, l’époque de l’enquête, est un des centres du roman et donne lieu à de longues et très impressionnantes descriptions d’un coin de rue dans le quartier historique ou dans un des bidonvilles qui ont poussé près de là depuis les années 90. La maturité de Mario Conde, qui reste le double de Padura, partageant même avec lui sa date de naissance, lui ‒ leur ‒ permet de donner un avis éclairé sur la Révolution cubaine, son évolution et ses résultats contrastés. Tous les deux, protagoniste et auteur, sont toujours aussi clairvoyants et honnêtes par rapport à ce qui les entoure.

La recherche de Mario Conde n’est pas pour autant négligée. Où sont passés les bijoux qui ont potentiellement une jolie valeur ? Où est passée surtout la statue de la vierge dont on n’arrive pas à connaître l’origine de façon certaine ? Mais là, le narrateur se dissocie du  personnage, il en sait bien plus que lui. Ayant bénéficié depuis Les brumes du passé (la dernière apparition de Mario Conde), de la double expérience de L’homme qui aimait les chiens et de Hérétiques, romans purement historiques, il va fouiller dans un passé espagnol ou catalan (la statue est-elle d’origine catalane ou andalouse ?) et remonte de l’époque de la guerre civile jusqu’au Moyen-Âge.

Le double documentaire accompagne alors la quête de la statue. La description d’une ville croulant de plus en plus sous la misère, pas seulement dans ses bidonvilles, mais conservant malgré tout quelques oasis de luxe comme les diverses résidences des collectionneurs d’art alterne avec une évocation précise et détaillée des croisades, des origines diverses des images qualifiées de saintes puis de miraculeuses.

La lenteur de l’action et l’abondance de la partie historique peuvent surprendre le lecteur qui a fait de Mario Conde son proche depuis des années. Leonardo Padura a voulu aller au fond des choses, le curieux chapitre d’autocommentaire le confirme.

La transparence du temps, nouvel épisode de la série des Mario Conde, permet en tout cas de retrouver un univers que Leonardo Padura nous a rendu familier, enrichi cette fois d’incursion dans un passé lointain, et de refaire un bout de route avec des personnages amis à jamais.

La transparence du temps de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) Par Elena Zayas, 430 p., 23€.

Leonardo Padura en espagnol : Ses œuvres ont été éditées en Espagne par Tusquets.

Leonardo Padura en français, chez Anne-Marie Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN NOIR / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE

PADURA, Leonardo La transparence du temps

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Hérétiques

2013:2013

Après le chef d’œuvre qu’est L’homme qui aimait les chiens, paru il y a quatre ans, Leonardo Padura revient en force avec ce nouveau roman dans lequel on retrouve avec plaisir Mario Conde, le détective un peu blasé des premiers polars. Mais cette fois Conde n’est pas vraiment au centre de l’action, il n’est qu’un des éléments moteurs car, en réalité, Padura nous offre non pas un mais trois romans en un, deux enquêtes du détective et, au centre, un somptueux roman historique. Tout se rejoint à la fin, porté par le sujet commun aux trois parties mais aussi à l’ensemble de l’œuvre de Leonardo Padura : une certaine marginalité, forcément salutaire et la quête de la liberté. Ce n’est pas par hasard que Don Quichotte soit cité à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que toute forme d’hérésie, sinon une volonté ou une nécessité d’échapper à une ligne religieuse imposée par des dogmes dont les raisons originelles sont de plus en plus obscures à mesure que passent les siècles. Et cela s’applique aussi à une ligne politique dont les principes ont été dévoyés par le temps et par les hommes. Cela s’applique encore aux conceptions morales dont on a de plus en plus de mal à leur trouver une signification. On trouve ces trois types de « déviances » dans cet immense roman qui avant tout est un roman, avec ses mystères, ses rebondissements, ses personnages savoureux et cet humour à la fois mordant et plein d’humanité propre à Leonardo Padura. On y découvre par exemple l’univers des emos (attention : les prendre pour des freaks ou des gothiques, malgré les apparentes ressemblances serait une véritable hérésie !), on y retrouve non seulement l’ex policier, fétiche et double de l’auteur, et ses amis de toujours, mais on s’échappe aussi de cette Havane misérable et belle qui nous est familière pour un grand saut dans l’espace et le temps.

Au centre du roman, le Livre d’Elías qui, entre parenthèses peut se lire indépendamment du reste, fait revivre Amsterdam au milieu du XVIIème siècle, à l’époque où Rembrandt, au sommet de son art, commence sa descente aux enfers, tenaillé par le manque d’argent et par un manque de reconnaissance : depuis qu’il s’écarte des canons officiels il est peu à peu marginalisé. Ce Livre d’Elías, modèle de roman historique, est à lui seul une merveille : Amsterdam, la vraie, pas celle des images toutes faites, vit littéralement sous nos yeux, avec ses beautés et ses misères : l’atelier de Rembrandt et aussi son mauvais caractère, les canaux et aussi les égouts : comment évacuer toutes les sortes d’ordures dans une ville baignant dans des eaux stagnantes ? Il est tellement tentant d’embellir le passé, surtout dans les romans, que cette volonté de vérité est à saluer. Amsterdam, avec son climat à l’opposé de celui de La Havane, est une ville qui sait accueillir, les Juifs entre autres, mais qui sait aussi châtier celui qui s’écarte des normes. Tout cela est vivant, prend les couleurs austères de la peinture flamande, et cette ambiance un peu glaçante n’empêche pas les passions de s’exprimer sous les traits de personnages qui sont, comme toujours chez Padura, des êtres humains attachants sans jamais être mièvres.

Les deux parties qui encadrent le Livre d’Elías, le Livre de Daniel et le Livre de Judith, nous l’avons dit, sont deux missions au cours desquelles Mario Conde ne se contente pas de mener l’enquête. On retrouve l’homme avec quelques années de plus sur le dos, constatant en souriant avec un rien d’amertume, les dégâts causés par le passage du temps, mais restant bon mangeur, bon buveur et toujours amoureux de Tamara. Comme Amsterdam dans la partie centrale, La Havane est une ville de contrastes, décadente et bouillonnante de vie sous toutes ses formes. Quant aux enquêtes, l’une est centrée sur des tableaux anciens, un en particulier, qui a beaucoup voyagé et qui continue de le faire, avec un million de dollars, peut-être plus, à la clé, l’autre est centrée sur un monde futuriste proche de celui du film Blade runner, passé, présent, futur, tout va décidément par trois dans ce roman.

Depuis plusieurs années, depuis plusieurs livres, Leonardo Padura est parvenu au sommet de son art, il s’y maintient avec Hérétiques, qui une fois encore nous surprend et nous séduit sans réserves.

Leonardo Padura : Hérétiques, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Éditions Métailié, 620 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : toute son œuvre est publiée chez Tusquets.

Leonardo Padura en français : toute son œuvre a été publiée en traduction française chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

L’homme qui aimait les chiens

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On peut être Cubain et ne rien savoir de la vie et des idées de Lev Davidovitch, également appelé Trotski, c’est même tout à fait logique puisque le régime, s’alignant sur Moscou, évitait de parler du « traître » et donc de l’enseigner à l’école. Dans les années 70, Iván, jeune homme sans passé et sans avenir, fait la connaissance sur une plage déserte d’un mystérieux personnage accompagné par un Noir silencieux qui promène deux superbes chiens. L’homme, qui dit s’appeler Jaime López, se confie à Iván et lui parle longuement de Trotski en lui demandant, de façon plus ou moins claire, de transmettre son « message ». Le Cubain, après de longues hésitations, entreprend des recherches qui confirment les dires de l’inconnu de la plage et finira, de longues années plus tard, par rédiger un récit sur les dernières années de Trotski et sur la vie de son assassin, Ramón Mercader.

Leonardo Padura portait ce sujet depuis bien longtemps, il lui a fallu près de trente ans pour qu’il mûrisse en lui, pour lui permettre de réunir une impressionnante documentation au Mexique, en Europe et surtout dans cette Union Soviétique qui venait tout juste de mourir après avoir tenté d’imposer, plus encore que sa force, une image de justice qui voulait être un exemple pour le monde. En prenant le temps nécessaire pour entrer dans les détails, sans jamais lasser le lecteur, Padura nous conduit dans l’intimité de chacun des trois personnages principaux, Iván, Lev Davidovitch et Ramón Mercader, dans des chapitres alternés où l’on partage tout d’eux, l’idéologie aussi bien que les pensées les plus secrètes que l’auteur nous livre de façon magistrale.

On pénètre dans l’intimité familiale de Trotski. On est happé avec lui dans la spirale terrible qui le rejette, lui et les siens, d’Istanbul à Mexico en passant par Paris. On vit littéralement ses souffrances intimes, on partage avec lui un profond sentiment d’abandon et d’inutilité. On ressent avec le fugitif l’espoir aussi de pouvoir être à nouveau  une référence politique dans son lointain pays d’origine et cette volonté de défendre des idées qu’il ne cesse jamais de croire valables, cette volonté de vivre malgré tout et de ne pas sacrifier ses proches, dans la mesure où il y aurait encore quelque chose à sauver.

On suit un cheminement parallèle avec Ramón Mercader, fils plutôt malheureux d’une bourgeoise catalane qui au milieu de sa vie a décidé de rompre avec son milieu et de se lancer avec ses enfants dans une aventure militante. On assiste à son parcours de soldat pendant la Guerre civile espagnole puis à son « éducation politique », autrement dit un véritable conditionnement à Moscou, éducation à la fin de laquelle sa vie n’aura plus qu’un seul but : tuer le traître. Comme pour Trotski, on suit le personnage de si près qu’on a l’impression de participer avec lui à son évolution.

Plus surprenant si on sait que le sujet du roman est la mort de Trotski, et peut-être encore plus passionnant, le troisième volet, celui qui se situe sur l’île de Cuba et qui nous fait partager les sentiments et la vie quotidienne d’Iván, celui qui est peut-être finalement le narrateur. Entre 1977 et 2004, il mène la vie de tout Cubain et on souffre avec lui des diverses pénuries, mais aussi de l’autorité pointilleuse du régime, des mises à l’écart brutales et du formidable gâchis provoqué par l’Etat. On assiste enfin à la genèse de ce qui sera le livre qu’on a entre les mains.

On n’a jamais aussi bien montré la faiblesse pathétique de l’être humain, celle des protagonistes, tous trois écrasés par ce système sans pitié qui se voulait généreux mais dont Staline avait fait un mécanisme terrifiant, et chacun luttant pour une idée ou pour sa survie. Le gâchis humain est là, sous nos yeux, palpable et extrêmement émouvant. Idéologiquement, il est assez facile de renvoyer dos à dos victime et bourreau et de se refuser à prendre une position, morale ou politique. Ce que fait ici Leonardo Padura est infiniment plus profond, il nous montre trois êtres humains, différents mais dans le fond semblables qui, chacun à la place que lui a donnée l’Histoire, subit des contraintes qu’il n’a pas choisies mais qu’il doit traîner avec lui vaille que vaille.

Padura sait ne jamais rester neutre, qu’il parle des rivalités entre Républicains pendant la guerre civile, des horreurs staliniennes ou des difficultés de la vie quotidienne d’un Cubain des années 80 ou 90. Avec une hauteur qui n’est jamais froideur, il dénonce la malhonnêteté, la fourberie, l’obsession du pouvoir surtout. Et cette hauteur de vues n’existe jamais au détriment de ce qui compte toujours le plus pour Leonardo Padura, omniprésent aussi dans ses romans policiers, l’amour profond, et sans restriction, pour l’Homme.

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire une dénonciation sans pitié de toute une tranche d’histoire qui mette les larmes aux yeux. C’est le cas avec ce très grand roman.

L’homme qui aimait les chiens traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 671 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol est publié chez Tusquets. On y trouve les six romans du cycle Mario Conde et La novela de mi vida.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org