CHRONIQUES

Luize VALENTE

BRÉSIL

 

VALENTE, Luize

 

Née à Rio de Janeiro, après des études de Littérature et de Journalisme, Luize Valente s’est consacrée à l’histoire, en particulier celle du judaïsme. Elle a publié, outre des essais, trois romans et une pièce de théâtre.

Sonate pour Haya.

2017 / 2019

 

L’auteure brésilienne Luize Valente fait plonger son lecteur dans le drame de la Shoah à travers une famille juive berlinoise dont seuls une jeune femme et son bébé survivront. Elle nous interroge aussi sur le poids du passé, le silence et le secret que maintiennent certaines familles pendant des années soit par dégoût (passé nazi) soit pour protéger les survivants et leur descendance (passé juif). Elle met en valeur également l’humanité inattendue de certains et la lâcheté d’autres, bref la complexité de l’âme humaine.

 

C’est un roman en quelque sorte historique qui apprend entre autres à un public brésilien bien loin de l’Europe la tragédie engendrée par le IIIème   Reich. A travers le parcours d’une famille de notables berlinois, les Eisen, elle retrace les humiliations, la lente et cruelle déchéance, la nuit de Cristal en 1938 et les étapes de la mort programmée qui s’enchaînent. Peu de rescapés par famille : des Eisen il ne restera qu’Adele enceinte à son arrivée au camp.

En parallèle apparaît le capitaine SS Friedrich Schmidt, pur produit de l’Allemagne aryenne et nazie, de la propagande du régime et de l’endoctrinement dès l’enfance. C’est un brillant pilote de la Luftwaffe jusqu’à la blessure qui le rend incapable de voler. On lui confie alors un autre genre de mission qui lui fera prendre conscience de la face sombre du nazisme…

Tous les renseignements fournis par l’auteure sont minutieux, relèvent d’une véritable recherche historique, bien documentée.

Mais cette histoire ne nous est pas racontée au premier degré, elle passe par la recherche de la vérité et du  passé familial d’une jeune femme, Amalia. Nous sommes en 1999, au Portugal. Amalia par pur hasard surprend une conversation téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre : le refus de son père de rencontrer Frida, l’aïeule à Berlin, père qui a toujours refusé de parler du passé allemand de ses propres parents. Elle décide d’aller en cachette à Berlin rencontrer son arrière grand-mère centenaire et proche de la mort. Elle en reviendra bouleversée par les révélations de Frida et partira à Rio sur les traces d’Haya, le bébé juif né au camp et sauvé par Friedrich alors capitaine SS et grand père d’Amalia.

C’est à Rio qu’elle retrouvera facilement Haya, la cinquantaine épanouie, et également sa mère Adele. Haya ne sait pas elle aussi grand-chose du passé de ses parents et par respect pour eux n’a jamais posé de questions.

Assises l’une à côté de l’autre sur un divan, pendant un long après midi, Haya et Amalia vont découvrir l’histoire bouleversante d’Adele et de sa famille. Le long récit plonge Amalia d’abord dans la honte puis dans la confusion quand elle apprendra le rôle de son grand père dans le sauvetage d’Haya. Elle découvrira le pardon et la résilience, tout comme elle acceptera le secret d’Enoch, mari d’Adele, survivant lui aussi des camps.

Voici un roman inspiré d’une histoire vraie qui dévoile son aspect historique parfaitement documenté et précis jusque dans les détails (comme par exemple le règlement point par point du ghetto de Nagyvarad où échouent Adele et sa famille) Et ce n’est pas le récit aride et sec d’un historien car nous vivons cette tragédie à travers le destin de personnages incarnés, humains et complexes.

Grâce à la distance due au temps, plus de cinquante ans après les faits, à l’éloignement (Amalia n’a pas connu cette période, ni les protagonistes de cette histoire. Haya toute petite s’est retrouvée, sans souvenir réel transplantée au Brésil) il n’y a pas de jugement de valeur, ni de rancœur, ni de haine, mais il reste des regrets et de la douleur. Même si le récit frôle parfois l’invraisemblance et le mélodrame, le traitement de la rédemption sonne juste et nous met, lecteurs, face à une question essentielle : qui sommes-nous pour juger du bien fondé de telle ou telle attitude prise dans des circonstances extrêmes ?

Louise Laurent.

Une sonate pour Haya, traduit du portugais (Brésil) par Daniel Matias, éd. Les Escales, 390 p. 21,90 euros.

Luize Valente en portugais : Sonata en Auschwitz, ed. Record, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / ROMAN HISTORIQUE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / SOCIETE / EDITIONS LES ESCALES.

 

VALENTE, Luize Sonate pour Haya

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Isabelle MAYAULT

FRANCE

MAAYAULT, Isabelle.jpg

Née à Parie en 1986, Isabelle Mayault est journaliste et vit successivement au Liban, en Turquie et dans divers pays africains. Elle écrit en anglais et en français. Une longue nuit mexicaine est son premier roman.

Une longue nuit mexicaine

2019

La valise mexicaine, on en a beaucoup parlé en 2008, quand la nouvelle a été communiquée : on venait de retrouver 4500 négatifs de trois photographes qui avaient suivi la Guerre d’Espagne. Comment ces trésors s’étaient–ils retrouvés à Mexico, quel avait été leur parcours ? Isabelle Mayault s’empare d’une réalité pour imaginer. Son roman est une réussite absolue.

Longtemps, bien longtemps avant, Greta, la fantasque cousine du narrateur, Luca, qu’elle surnomme affectueusement Jamón, lui avait vaguement parlé d’une valise pleine de pellicules de photos qui avait traversé l’Atlantique, mais il ne parviendra pas à découvrir son contenu jusqu’à la mort accidentelle de Greta. De façon inattendue, presque inexplicable, à trente ans, Greta a laissé un testament et légué les négatifs à Jamón. On est dans les années 1970.

Le tableau que brosse Isabelle Mayault, dont c’est le premier roman,  est fascinant. Il est presque impossible à la lecture des passages sur le passé espagnol, portugais ou mexicain des clichés de se souvenir que l’auteure est française, qu’elle n’a qu’une trentaine d’années. Ses descriptions de Mexico dans les années 60 par exemple sont dignes des grandes heures du roman mexicain contemporain des faits, Leñero, Spota, Pitol ou Fuentes. Demeures bourgeoises, ambiances, portraits des personnages, des femmes surtout, on est à Mexico. Le tout est servi par un style impeccable, entre pur classique et inventivité de bon aloi.

Jamón, donc, reprend la saga familiale, l’histoire de sa tante Maria, épouse d’un général mexicain nommé diplomate, en poste à Paris puis à Vichy dans les années noires, tandis que Maria soigne ses poumons à Lisbonne. Ce qu’il sait, il le tient de versions discordantes passant pour la vérité absolue mais critiquées et mises en doute par des proches, sœur et fille de Maria, pourtant une vérité se crée sous nos yeux. Les presque trente ans qui séparent l’accident initial de l’épilogue connu défilent sous forme de tableaux situés à des époques et dans des lieux très différents, dont on ne saurait dire lequel est le plus vivant. En filigrane, discrètement, Isabelle Mayault tisse aussi le lien, fort et conflictuel, que l’Histoire a formé entre l’Europe et l’Amérique, entre l’Espagne et le Mexique, le lien dont le narrateur est la preuve vivante, modeste et éclatante.

On suit, d’abord indirectement, la fameuse valise dont on ne fait que pressentir l’existence au début et qui peu à peu prend de plus en plus de réalité. Cela donne lieu à de superbes portraits de femmes, un éloge d’un féminisme discret mais d’une force, d’une beauté bien plus évidentes qu’une vision primaire : comment peuvent se former de telles personnalités, quand on a un peu de caractère, une certaine intelligence et la volonté, encore souterraine, de devenir soi-même, dans un monde fait pour les hommes et par eux, pas encore disposé à  laisser un espace au « sexe faible » ? Ce n’est finalement pas impossible, pas très difficile, au fond, c’est ce que démontre Isabelle Mayault. Il ne sert à rien de hurler, une voix ‒ féminine ‒ modulée est bien suffisante pour célébrer une beauté intérieure. On peut parier, sans grand risque qu’on a là le roman féministe réussi de l’année.

Mais pas seulement le roman féministe, un des meilleurs romans de ce début d’année. C’est intelligent, c’est agréable, c’est discrètement drôle, c’est très juste, c’est beau. Une révélation !

Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault, éd. Gallimard, 275 p., 21 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / ROMAN HISTORIQUE / EDITIONS GALLIMARD

 

MAYAULT, Isabelle Une longue nuit mexicaine

À noter que Actes Sud a publié, en 2011 (coll. Beaux Arts) l’intégralité des films retrouvés dans « la valise mexicaine ».

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

 

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

La transparence du temps.

2018/2019

Quelle joie de retrouver Mario Conde, l’ex-policier qui vit à La Havane, dont les enquêtes nous avaient aidés à connaître une ville attachante et malade, vivante pourtant, lumineuse et chaude, gangrenée par la misère et la corruption mais qui tient bon. Mario Conde se voit vieillir : encore un mois et il aura soixante ans… Est-on vieux à soixante ans ? La question, terrible pour lui, est mineure, en comparaison de celle qu’il aura à résoudre.

Un de ses anciens compagnons de lycée prend contact avec lui : il vient de se faire détrousser par celui qu’il croyait être un petit ami fiable et fidèle et qui n’était qu’un gigolo. Meubles et bijoux ont disparu avec une sculpture ancienne à laquelle il tenait beaucoup.

Les premiers épisodes de la série Mario Conde étaient brefs, la résolution du mystère allait bon train, toujours complétée par des remarques sur l’état de l’île au moment où le régime castriste donnait des signes de faiblesse, ce qui faisait leur richesse. Cette fois Leonardo Padura prend son temps. La Havane, en 2014, l’époque de l’enquête, est un des centres du roman et donne lieu à de longues et très impressionnantes descriptions d’un coin de rue dans le quartier historique ou dans un des bidonvilles qui ont poussé près de là depuis les années 90. La maturité de Mario Conde, qui reste le double de Padura, partageant même avec lui sa date de naissance, lui ‒ leur ‒ permet de donner un avis éclairé sur la Révolution cubaine, son évolution et ses résultats contrastés. Tous les deux, protagoniste et auteur, sont toujours aussi clairvoyants et honnêtes par rapport à ce qui les entoure.

La recherche de Mario Conde n’est pas pour autant négligée. Où sont passés les bijoux qui ont potentiellement une jolie valeur ? Où est passée surtout la statue de la vierge dont on n’arrive pas à connaître l’origine de façon certaine ? Mais là, le narrateur se dissocie du  personnage, il en sait bien plus que lui. Ayant bénéficié depuis Les brumes du passé (la dernière apparition de Mario Conde), de la double expérience de L’homme qui aimait les chiens et de Hérétiques, romans purement historiques, il va fouiller dans un passé espagnol ou catalan (la statue est-elle d’origine catalane ou andalouse ?) et remonte de l’époque de la guerre civile jusqu’au Moyen-Âge.

Le double documentaire accompagne alors la quête de la statue. La description d’une ville croulant de plus en plus sous la misère, pas seulement dans ses bidonvilles, mais conservant malgré tout quelques oasis de luxe comme les diverses résidences des collectionneurs d’art alterne avec une évocation précise et détaillée des croisades, des origines diverses des images qualifiées de saintes puis de miraculeuses.

La lenteur de l’action et l’abondance de la partie historique peuvent surprendre le lecteur qui a fait de Mario Conde son proche depuis des années. Leonardo Padura a voulu aller au fond des choses, le curieux chapitre d’autocommentaire le confirme.

La transparence du temps, nouvel épisode de la série des Mario Conde, permet en tout cas de retrouver un univers que Leonardo Padura nous a rendu familier, enrichi cette fois d’incursion dans un passé lointain, et de refaire un bout de route avec des personnages amis à jamais.

La transparence du temps de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) Par Elena Zayas, 430 p., 23€.

Leonardo Padura en espagnol : Ses œuvres ont été éditées en Espagne par Tusquets.

Leonardo Padura en français, chez Anne-Marie Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN NOIR / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE

PADURA, Leonardo La transparence du temps

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Hérétiques

2013:2013

Après le chef d’œuvre qu’est L’homme qui aimait les chiens, paru il y a quatre ans, Leonardo Padura revient en force avec ce nouveau roman dans lequel on retrouve avec plaisir Mario Conde, le détective un peu blasé des premiers polars. Mais cette fois Conde n’est pas vraiment au centre de l’action, il n’est qu’un des éléments moteurs car, en réalité, Padura nous offre non pas un mais trois romans en un, deux enquêtes du détective et, au centre, un somptueux roman historique. Tout se rejoint à la fin, porté par le sujet commun aux trois parties mais aussi à l’ensemble de l’œuvre de Leonardo Padura : une certaine marginalité, forcément salutaire et la quête de la liberté. Ce n’est pas par hasard que Don Quichotte soit cité à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que toute forme d’hérésie, sinon une volonté ou une nécessité d’échapper à une ligne religieuse imposée par des dogmes dont les raisons originelles sont de plus en plus obscures à mesure que passent les siècles. Et cela s’applique aussi à une ligne politique dont les principes ont été dévoyés par le temps et par les hommes. Cela s’applique encore aux conceptions morales dont on a de plus en plus de mal à leur trouver une signification. On trouve ces trois types de « déviances » dans cet immense roman qui avant tout est un roman, avec ses mystères, ses rebondissements, ses personnages savoureux et cet humour à la fois mordant et plein d’humanité propre à Leonardo Padura. On y découvre par exemple l’univers des emos (attention : les prendre pour des freaks ou des gothiques, malgré les apparentes ressemblances serait une véritable hérésie !), on y retrouve non seulement l’ex policier, fétiche et double de l’auteur, et ses amis de toujours, mais on s’échappe aussi de cette Havane misérable et belle qui nous est familière pour un grand saut dans l’espace et le temps.

Au centre du roman, le Livre d’Elías qui, entre parenthèses peut se lire indépendamment du reste, fait revivre Amsterdam au milieu du XVIIème siècle, à l’époque où Rembrandt, au sommet de son art, commence sa descente aux enfers, tenaillé par le manque d’argent et par un manque de reconnaissance : depuis qu’il s’écarte des canons officiels il est peu à peu marginalisé. Ce Livre d’Elías, modèle de roman historique, est à lui seul une merveille : Amsterdam, la vraie, pas celle des images toutes faites, vit littéralement sous nos yeux, avec ses beautés et ses misères : l’atelier de Rembrandt et aussi son mauvais caractère, les canaux et aussi les égouts : comment évacuer toutes les sortes d’ordures dans une ville baignant dans des eaux stagnantes ? Il est tellement tentant d’embellir le passé, surtout dans les romans, que cette volonté de vérité est à saluer. Amsterdam, avec son climat à l’opposé de celui de La Havane, est une ville qui sait accueillir, les Juifs entre autres, mais qui sait aussi châtier celui qui s’écarte des normes. Tout cela est vivant, prend les couleurs austères de la peinture flamande, et cette ambiance un peu glaçante n’empêche pas les passions de s’exprimer sous les traits de personnages qui sont, comme toujours chez Padura, des êtres humains attachants sans jamais être mièvres.

Les deux parties qui encadrent le Livre d’Elías, le Livre de Daniel et le Livre de Judith, nous l’avons dit, sont deux missions au cours desquelles Mario Conde ne se contente pas de mener l’enquête. On retrouve l’homme avec quelques années de plus sur le dos, constatant en souriant avec un rien d’amertume, les dégâts causés par le passage du temps, mais restant bon mangeur, bon buveur et toujours amoureux de Tamara. Comme Amsterdam dans la partie centrale, La Havane est une ville de contrastes, décadente et bouillonnante de vie sous toutes ses formes. Quant aux enquêtes, l’une est centrée sur des tableaux anciens, un en particulier, qui a beaucoup voyagé et qui continue de le faire, avec un million de dollars, peut-être plus, à la clé, l’autre est centrée sur un monde futuriste proche de celui du film Blade runner, passé, présent, futur, tout va décidément par trois dans ce roman.

Depuis plusieurs années, depuis plusieurs livres, Leonardo Padura est parvenu au sommet de son art, il s’y maintient avec Hérétiques, qui une fois encore nous surprend et nous séduit sans réserves.

Leonardo Padura : Hérétiques, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Éditions Métailié, 620 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : toute son œuvre est publiée chez Tusquets.

Leonardo Padura en français : toute son œuvre a été publiée en traduction française chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

hérétiques-hd-300x460

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

L’homme qui aimait les chiens

2011/2014 

On peut être Cubain et ne rien savoir de la vie et des idées de Lev Davidovitch, également appelé Trotski, c’est même tout à fait logique puisque le régime, s’alignant sur Moscou, évitait de parler du « traître » et donc de l’enseigner à l’école. Dans les années 70, Iván, jeune homme sans passé et sans avenir, fait la connaissance sur une plage déserte d’un mystérieux personnage accompagné par un Noir silencieux qui promène deux superbes chiens. L’homme, qui dit s’appeler Jaime López, se confie à Iván et lui parle longuement de Trotski en lui demandant, de façon plus ou moins claire, de transmettre son « message ». Le Cubain, après de longues hésitations, entreprend des recherches qui confirment les dires de l’inconnu de la plage et finira, de longues années plus tard, par rédiger un récit sur les dernières années de Trotski et sur la vie de son assassin, Ramón Mercader.

Leonardo Padura portait ce sujet depuis bien longtemps, il lui a fallu près de trente ans pour qu’il mûrisse en lui, pour lui permettre de réunir une impressionnante documentation au Mexique, en Europe et surtout dans cette Union Soviétique qui venait tout juste de mourir après avoir tenté d’imposer, plus encore que sa force, une image de justice qui voulait être un exemple pour le monde. En prenant le temps nécessaire pour entrer dans les détails, sans jamais lasser le lecteur, Padura nous conduit dans l’intimité de chacun des trois personnages principaux, Iván, Lev Davidovitch et Ramón Mercader, dans des chapitres alternés où l’on partage tout d’eux, l’idéologie aussi bien que les pensées les plus secrètes que l’auteur nous livre de façon magistrale.

On pénètre dans l’intimité familiale de Trotski. On est happé avec lui dans la spirale terrible qui le rejette, lui et les siens, d’Istanbul à Mexico en passant par Paris. On vit littéralement ses souffrances intimes, on partage avec lui un profond sentiment d’abandon et d’inutilité. On ressent avec le fugitif l’espoir aussi de pouvoir être à nouveau  une référence politique dans son lointain pays d’origine et cette volonté de défendre des idées qu’il ne cesse jamais de croire valables, cette volonté de vivre malgré tout et de ne pas sacrifier ses proches, dans la mesure où il y aurait encore quelque chose à sauver.

On suit un cheminement parallèle avec Ramón Mercader, fils plutôt malheureux d’une bourgeoise catalane qui au milieu de sa vie a décidé de rompre avec son milieu et de se lancer avec ses enfants dans une aventure militante. On assiste à son parcours de soldat pendant la Guerre civile espagnole puis à son « éducation politique », autrement dit un véritable conditionnement à Moscou, éducation à la fin de laquelle sa vie n’aura plus qu’un seul but : tuer le traître. Comme pour Trotski, on suit le personnage de si près qu’on a l’impression de participer avec lui à son évolution.

Plus surprenant si on sait que le sujet du roman est la mort de Trotski, et peut-être encore plus passionnant, le troisième volet, celui qui se situe sur l’île de Cuba et qui nous fait partager les sentiments et la vie quotidienne d’Iván, celui qui est peut-être finalement le narrateur. Entre 1977 et 2004, il mène la vie de tout Cubain et on souffre avec lui des diverses pénuries, mais aussi de l’autorité pointilleuse du régime, des mises à l’écart brutales et du formidable gâchis provoqué par l’Etat. On assiste enfin à la genèse de ce qui sera le livre qu’on a entre les mains.

On n’a jamais aussi bien montré la faiblesse pathétique de l’être humain, celle des protagonistes, tous trois écrasés par ce système sans pitié qui se voulait généreux mais dont Staline avait fait un mécanisme terrifiant, et chacun luttant pour une idée ou pour sa survie. Le gâchis humain est là, sous nos yeux, palpable et extrêmement émouvant. Idéologiquement, il est assez facile de renvoyer dos à dos victime et bourreau et de se refuser à prendre une position, morale ou politique. Ce que fait ici Leonardo Padura est infiniment plus profond, il nous montre trois êtres humains, différents mais dans le fond semblables qui, chacun à la place que lui a donnée l’Histoire, subit des contraintes qu’il n’a pas choisies mais qu’il doit traîner avec lui vaille que vaille.

Padura sait ne jamais rester neutre, qu’il parle des rivalités entre Républicains pendant la guerre civile, des horreurs staliniennes ou des difficultés de la vie quotidienne d’un Cubain des années 80 ou 90. Avec une hauteur qui n’est jamais froideur, il dénonce la malhonnêteté, la fourberie, l’obsession du pouvoir surtout. Et cette hauteur de vues n’existe jamais au détriment de ce qui compte toujours le plus pour Leonardo Padura, omniprésent aussi dans ses romans policiers, l’amour profond, et sans restriction, pour l’Homme.

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire une dénonciation sans pitié de toute une tranche d’histoire qui mette les larmes aux yeux. C’est le cas avec ce très grand roman.

L’homme qui aimait les chiens traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 671 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol est publié chez Tusquets. On y trouve les six romans du cycle Mario Conde et La novela de mi vida.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

homme qui aimait les chiens-300x460

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN CUBAIN

Eduardo MANET

CUBA / FRANCE

 

MANET, Eduardo

 

 

Eduardo Manet est né à Santiago de Cuba en 1930. Après des études à La Havane, il est nommé Directeur du Théâtre à Cuba après la Révolution, avant de s’installer en France dès 1968. Homme de théâtre, romancier, il a publié une vingtaine de romans dont plusieurs ont obtenu des prix importants.

Le Fifre

2011

 La belle Eva Gonzalès, jeune peintre de talent, est-elle l’aïeule d’Eduardo Manet, l’homme de théâtre et le romancier d’origine cubaine ? C’est la question qu’il se pose, intrigué, encore adolescent, par une phrase sibylline que son père lâcha peu de temps avant de mourir. Eduardo la mit de côté dans sa mémoire et, un peu mystérieusement, elle lui revient, en plein XXIème siècle. Le romancier prend alors le dessus et, après une enquête minutieuse, il se lance dans un extraordinaire récit dans lequel la part personnelle et l’histoire de l’art du temps des impressionnistes s’entremêlent.

Edouard Manet est un peintre reconnu qui soulève des polémiques par la hardiesse de certains de ses sujets quand on lui présente une jeune fille qui, dit-on, a un certain talent. Eva est la fille d’un chroniqueur à succès, sa famille, quoique bourgeoise, est ouverte à toute la nouvelle création qui, vers la fin du règne de Napoléon III, éclate dans tous les domaines, poésie, roman et nouvelle, musique et bien sûr peinture. En compagnie de sa sœur Jeanne, sa cadette de sept ans, elle apprend à dessiner et à peindre avant d’être présentée au grand Manet qui reconnaît immédiatement son grand talent. Cela provoque des tensions avec Berthe Morisot avec laquelle elle entre en concurrence, et pas uniquement pour des raisons artistiques. La liaison amoureuse qu’elle a avec le maître devient une véritable passion qui se termine brusquement avec le départ inattendu de la jeune femme pour Madrid où elle passe quelques mois, logée par une tante. Pourquoi a-t-elle fui ainsi ? Qu’a-t-elle fait dans la capitale espagnole pendant ces mois d’absence ?

La richesse du roman est multiple. Tous en gardant en permanence un équilibre miraculeux entre les différents pôles du récit, Eduardo Manet nous parle, familièrement, amicalement, des débuts du courant impressionniste, de la vie quotidienne dans les ateliers de peinture et des rapports amicaux ou méfiants entre artistes, des amours orageuses entre personnalités affirmées, avec, au centre de tout, sa propre recherche : est-il réellement le descendant du grand peintre ?

Dans un style alerte, Eduardo Manet fait vivre, vraiment vivre sous nos yeux, ces personnages que l’on connaît plus par leur œuvre que par leur personne, il nous fait pénétrer dans leur intimité, nous les montre comme des êtres, non comme des génies,  nous fait rêver sur des amours contrariées et sur la force presque incontrôlable de la création : un peintre ou un romancier qui voudrait la limiter ne le pourrait pas : peindre, pour Edouard, est une nécessité vitale, comme l’est écrire pour Eduardo.

Le fifre, éd. Écriture, 259 p., 19,95 €.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / ROMAN HISTORIQUE / EDITIONS ECRITURE

 

MANET, Edurdo Le Fifre

SOUVENIR :

MANET, Eduardo Paris