CHRONIQUES

Fernanda TORRES

BRÉSIL

Fernanda Torres est née à Rio de Janeiro en 1955. Elle est actrice de télévision et de cinéma (elle a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1986) et romancière.

Shakespeare à Rio

2017 / 2021

« La gloire et son cortège d’horreurs » est le titre original de ce roman brésilien qui évolue parmi les stars plus ou moins durables de la télévision, et qui pourrait se passer dans n’importe quel autre pays.

Mario Cardoso est une vedette qu’on reconnaît et qu’on arrête dans la rue, il est le personnage principal d’un de ces feuilletons latino-américains qui passent à l’heure de meilleure audience. Mais tout a une fin sur cette terre. Sa carrière a suivi, en parallèle, l’évolution de la culture au Brésil : dans les années 60 une volonté sincère d’offrir une culture populaire de qualité en obéissant aux discours bien intentionnés inspirés par le marxisme, puis la dictature militaire qui vient museler ces jeunes gens enthousiastes qui parviennent pourtant à contourner la censure… pour mieux s’écharper dans des luttes intestines. Mario Cardoso finit par s’imposer en tant que star respectée des collègues et adulée des foules. Il n’empêche, une dictature est toujours une dictature, celle du Brésil a été particulièrement longue et féroce, et une simple maladresse peut avoir de graves conséquences pour la personne et sa carrière.

Les coulisses du monde du spectacle sont (comme dans Shakespeare) comiques et tragiques et (comme pour Shakespeare) rendent évident le côté dérisoire de toute action humaine. Les pantins que sont les producteurs, les théoriciens et les acteurs s’agitent, ridicules et attachants, mais (comme dirait Shakespeare), où est la vie, où est le théâtre ?

Fernanda Torres connaît cet univers à la perfection. Elle fréquente les plateaux de télévision, de cinéma et les scènes de théâtre depuis plusieurs dizaines d’années. Elle est à son aise pour faire vivre les coulisse, les répétitions, les triomphes et, plus souvent, les échecs. Son personnage ne cesse de se poser les questions fondamentales auxquelles personne n’a su répondre depuis Eschyle : où se situe la limite, sur scène et en public, entre l’homme, l’acteur et le personnage. La création par Mario Cardoso d’Oncle Vania est un modèle, une leçon à méditer par tout acteur ou tout metteur en scène.

Il est tout aussi difficile de distinguer dans cet environnement fait d’apparences quand cesse la farce et quand elle est déjà devenue tragédie : la mort peut être au bout d’un chemin fait d’actes grotesques et drôles, et surtout si le quotidien de l’acteur (une mère âgée tout près de la fin) occupe les rares intervalles entre deux moments de tension purement théâtrale ou extra-théâtrale (les acteurs ont aussi une vie amoureuse).

Tout à côté des misères d’un rôle bradé contre un modeste cachet, apparaît la noblesse de ce « métier » qui souvent est une vocation : un acteur dans le Brésil du XXIème siècle est-il Charlot ou Don Quichotte ?

Il y a tout, dans ce très grand roman : une histoire qui tient en haleine du début à l’épilogue, des personnages parfaitement dessinés avec, en tant que tête d’affiche, ce Mario Cardoso, le contexte historique brésilien, qui n’occulte pas l’universalité du sujet central, des atmosphères à la fois fortes et pleines de nuances, un tableau complet et lui aussi nuancé de ce que sont les théâtreux. Une réussite absolue.

Shakespeare à Rio, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Gallimard, 227 p., 22,50 €.

Fernanda Torres en portugais : A glória e seu cortejo de horrores / Fim, ed. Companhia das Letras.

Fernanda Torres en français : Fin, éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / THEATRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

Un conseil : éviter absolument de lire la 4ème de couverture, véritable spoiler très gênant, qui raconte ce qui se passe à la page 202 (et suivantes) d’un roman de 225 pages !

CHRONIQUES

Juliana LEITE

BRÉSIL

Entre les mains

2018 / 2021

C’est un roman qui se mérite : paragraphes indépendants, peu ou pas d’explications, des indications semées, sur le présent et sur un passé peut-être assez récent. L’idéal serait, à la fin de la lecture, de la reprendre au début.

Au début, on se retrouve à l’hôpital. Elle vient d’être victime d’un accident et lutte contre la mort. Une voix nous informe des risques, des espoirs : oui, elle devrait s’en sortir. La voix en question ne cherche pas à nous informer, elle veut communiquer des sensations, celles des différents personnages autour de la femme accidentée.

Pendant que la santé de l’accidentée s’améliore peu à peu, les différents narrateurs nous mènent dans une agence bancaire, dans quelques salles de soins et jusqu’aux frigos de la morgue, rouges à lèvres compris, la morgue étant en rapport direct avec une naissance. Les personnages qui, à une exception près, ne sont pas nommés, tissent, comme l’accidentée le faisait dans sa vie active, un tableau éclaté de vies qui se croisent et se rejoignent.

Avec de la patience, beaucoup de patience, la même mise par la tisseuse pour achever son tapis ou pour recoller les minuscules détails brisés d’une statuette, le lecteur pourra reconstituer des fragments de cette convalescence vue par elle et ses proches. Cette évocation devient plus fluide en même temps que la conscience de la femme devient plus claire.

Je pense avoir compris ce qu’a voulu Juliana Leite : recréer l’esprit de la femme accidentée qui récupère peu à peu lucidité et activités, mais j’avoue n’avoir pas été capable d’adhérer à ces paragraphes illogiques (on sait pourquoi ils le sont) qu’il faut survoler en n’en comprenant que des bribes.

Entre les mains est un roman-expérience, aux deux sens du terme : expérience littéraire de l’auteure et expérience de vie de la protagoniste. Le (dieu) lecteur y reconnaitra ce qui lui revient.

Entre les mains, traduit du portugais (Brésil) par Anne-Claire Ronsin, éd. De l’Aube, 296 p., 21 €.

Juliana Leite en portugais : Entre as mãos,ed. Record.

MOTS CLES : BRÉSIL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Edyr AUGUSTO

BRÉSIL

Edyr Augusto est né en 1954 à Bélem, au nord-est du Brésil, ville qui est le décor de ses romans. Il est journaliste, dramaturge et poète.

Casino Amazonie

2020 / 2021

Casino Amazonie n’est pas un roman, c’est une toile d’araignée : Gio, un jeune habitant de Belém, tisse son fil vers Zazá, une amie de sa mère. Ils auront une fille. Paulo tisse son fil vers Paula qui le brise. Paula est prise par le fil tissé par Samuca, un garçon qui vit de parties de poker plus ou moins truquées. Le docteur Clayton Marollo tisse un fil vers le président du Country Club qui lui facilitera les choses… et ainsi de suite. Un seul homme reste hors de la toile, il se doit d’être discret, il tue au hasard dans les rues désertes, entre deux consultations à l’hôpital où il opère. Finira-t-il par être happé ? L’architecture de cette toile est complexe et évidente : chacun a besoin de l’autre, un seul brise le ou les liens et tout se déchirerait. Mais rien ne se déchire, tout est trop parfait et d’ailleurs la toile n’attend que d’être complétée par de nouveaux réseaux. Elle est tendue comme l’ambiance d’une partie de  poker, comme le roman tout entier.

Au fait, c’est vrai, les jeux de hasard sont interdits au Brésil, mais il est question qu’on les légalise prochainement, on le sait depuis des années, alors, en attendant…

On assiste à la spectaculaire ascension sociale de certains, à la brusque déchéance d’autres, à des transformations inattendues, au succès d’institutions pas légales du tout fonctionnant très bien en marge des autres, officielles, c’est bien pour ça qu’elles s’entendent aussi bien. Le style est direct, coupant, le rythme très rapide et la force principale de Casino Amazonie est qu’Edyr Augusto sait rester toujours à hauteur exacte des hommes et des femmes qui se croisent, se joignent, sa battent parfois (c’est rare), s’aiment parfois (ça arrive). Il y a des rapports timidement tendus (il faut conserver une politesse bienvenue) entre classes sociales, entre celui qui peut perdre quelques millions ou sa voiture de luxe en trois heures et l’autre, né dans un bidonville qui est très utile au premier.

Les « héros » sont modestes, ils (elles) savent rester à leur place et réussissent assez bien à masquer leur ambition, leur farouche volonté de prendre leur revanche et à garder pour les autres une allure présentable. Mais, quand la toile d’araignée se réduit à trois personnes, elle ne peut plus rester tendue, tout peut se produire.

Tout est-il vrai ? Mais non, voyons ! Le narrateur n’est qu’un romancier ! Oui, mais il a pris ses sources chez des gens bien renseignés, la preuve, son informateur apparaît de temps en temps parmi ses « personnages » !

Je ne pense guère m’avancer en prévoyant que Casino Amazonie sera un des meilleurs romans noirs de cette année 2021 !

Casino Amazonie, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Asphalte, 208 p., 20 €.

Edyr Augusto en portugais : BelHell / Pssica / Moscow, ed. Boitempo, São Paulo.

Edyr Augusto en français : Belém / Moscow / Nid de vipères / Pssica, éd. Asphalte.

MOTS CLES : BRÉSIL / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Cesare BATTISTI

BRESIL / ITALIE

Né en 1954 au sud de Rome, Cesare Battisti est connu pour ses démêlés avec la justice italienne autant que pour son œuvre littéraire (une vingtaine de romans ou d’essais). Condamné pour assassinat, à l’époque des années de plomb, il fuit à l’étranger après son évasion d’une prison italienne. Il passe 8 ans au Mexique, 14 ans en France, 14 ans au Brésil avant de se réfugier en Bolivie (2018 – 2019) où il est arrêté par Interpol, puis transféré dans une prison italienne. En 2019, il reconnaît sa responsabilité dans quatre assassinats.

 « La vie m’emmène, et je m’engage souvent sur des chemins inconnus ». Cette phrase tirée du roman Indio s’applique parfaitement à la trajectoire de Cesare Battisti.

Indio

2020

Indio Fernandes Pessoa est un drôle de type, dont le narrateur surnommé le gringo fait la connaissance dans un curieux quartier de São Paulo qui se consacre à toute sorte de création artistique. Sculpteur, solitaire, taiseux, il avait annoncé au gringo sa volonté de faire à vélo les 350 kilomètres qui séparent Embu das Artes de Cananéia, au sud, ville qui pourrait être la première ville brésilienne et où on le retrouvera noyé parmi les mangroves, lui qui était un excellent plongeur.

Celui qui raconte est donc un étranger « devenu plus brésilien qu’une feijoada ». Son ami Baiano l’a fait venir à Cananéia pour l’enterrement d’Indio, c’était lui qui était le lien entre les deux Brésiliens. Indio s’était installé sur ce curieux îlot tout en longueur pour fouiller l’histoire locale.

Indio, le sculpteur, n’est pas le seul homme taciturne, tous les sont, le gringo du fait de son passé, se doit de rester discret. On échange naturellement par un regard, par un léger froncement des lèvres, les mots sont inutiles.

Cananéia est ce qu’un amateur de clichés appellerait un paradis terrestre à couper le souffle. La nature y est imposante et familière à la fois, le calme, peut-être trompeur, s’impose aussi, souverain, le rêve s’insinue dans le réel. Les phrases de Cesare Battisti sont remplies de légendes antiques, celles du Nordeste comme celles du sud brésilien, qui se fondent dans son présent.

Autour d’Indio Fernandez Pessoa, le narrateur sent un mystère : pourquoi, sur son vélo hors d’âge, avait-il tenu à parcourir tous ces kilomètres ? Pour quoi ? Il semble que ça ait été dans le but d’éclaircir d’autres zones mystérieuses, historiques celles-là ou de redécouvrir un trésor bien matériel. Le continent américain a-t-il été découvert et exploré exactement comme on nous l’a dit ? Y a-t-il encore de l’or enterré secrètement à découvrir ?

Il est donc question de morts brutales mystérieuses, des légendes indiennes, de l’histoire, celle officielle de la découverte du continent américain et d’autres versions qui se sont répandues dans le Sud du Brésil, de pirates connus dont ce qu’on croyait savoir est remis en cause. Indio est bien à la fois un polar, un roman d’aventures historiques et un roman noir, mais teinté d’une saine écologie et porté par la beauté d’un style efficace et très poétique.

Le polar, c’est l’enquête que mène le gringo, sur la mort peu claire de deux hommes. Le roman historique, ce sont plusieurs épisodes de la conquête, avec caravelles et rapports avec les populations indiennes. L’écologie est partout, la beauté des paysages et l’accord entre la mer, les arbres, les animaux et, souvent, les hommes.

La nature règne non seulement sur ces rivages sauvages, mais aussi sur leurs habitants, sur la vie, simplement parce qu’elle est la vie : il est nécessaire, quand on vit au XIXème siècle, qu’on vient de cette mégapole qu’est São Paulo, de redire certaines évidences, Cesare Battisti le fait magistralement.

Indio, éd. Le Seuil, 256 p., 18,90 €.

MOTS CLES : BRESIL / ITALIE / ROMAN NOIR / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / ECOLOGIE / EDITIONS LE SEUIL.

ACTUALITE, CHRONIQUES

10 décembre 2020 : il y a 100 ans naissait Clarice Lispector

Le centenaire de la naissance de Clarice Lispector

Le 10 décembre 1920, naissait en Ukraine Clarice Lispector. Fuyant les persécutions contre les juifs, sa famille s’installe au Brésil dès 1922 et se fixe d’abord à Recife, où Clarice commence ses études, puis à Rio, qui deviendra sa ville. Elle épouse Maury Gurgel Valente en 1943. Il est diplomate et elle le suit dans ses différentes résidences, Italie, Suisse puis États-Unis. Ils ont deux fils, Pedro et Paulo qui entretient avec énergie la mémoire de sa mère.

Dominant plusieurs langues, elle traduit, de l’anglais et du français et publie son premier roman en 1944 (Perto do corazão selvagem / Près du cœur sauvage).

Elle se sépare de son mari en 1959 et retourne vivre à Rio. Désormais elle se consacre à l’écriture : littérature pour enfants et adolescents, nouvelles, romans (une dizaine) et de nombreuses chroniques pour des journaux.

Trop peu connue en France, elle est pourtant considérée à juste titre, au Brésil, mais aussi sur tout le continent américain, au Nord comme au Sud, comme une des figures majeures de la création littéraire mondiale au XXème siècle. Ses sujets sont souvent intimistes, représentatifs de la condition humaine universelle. Des petits riens significatifs, les sensations qui prennent le dessus sur l’action sont une des constantes de l’œuvre romanesque de Clarice Lispector. On l’a souvent comparée à Virginia Woolf, et il est vrai que des éléments de ces deux auteures sont assez proches, mais Clarice Lispector n’avait lu aucun texte de l’Anglaise quand elle a publié son premier roman.

Son style se caractérise par deux mots, la précision et la délicatesse, notions qui, loin de s’opposer chez elle, se complètent, de même que la subtilité n’empêche jamais la profondeur, bien au contraire, elle la fait ressortir. On est à l’opposé de la préciosité tout en baignant dans l’élégance discrète.

Dans ses récits, comme dans ses chroniques (environ 120, écrites entre 1946 et 1977 ont paru récemment en français), elle part de petits riens significatifs et avance des pensées qui naissent d’eux. Le plus souvent les sensations prennent le pas sur les actes. Une autre grande caractéristique de l’œuvre écrite de Clarice Lispector est la liberté qu’elle s’est en permanence appliquée à elle-même et à ce qu’elle écrivait : pas question d’entrer dans un système, d’imiter, de reprendre qui ou quoi que ce soit. Elle écrit, elle propose, si l’éditeur, si le lecteur n’en veut pas, qu’il s’éloigne, la créatrice continue sur cette voie qu’elle ne s’est probablement pas fixée, mais qui est sa voie – et sa voix −.

C’est tout aussi naturellement qu’elle est féministe, c’est bien un féminisme naturel qu’elle pratique : aucune grande théorie, la simple affirmation, qui devrait sembler évidente à tous, hommes et femmes, qu’un être humain n’est qu’un être humain et que, s’il est femme, il – elle – a exactement les mêmes « droits » (que le mot est laid !), les mêmes raisons d’exister dans la liberté (encore !), la dignité, d’exister, c’est tout : les difficultés font partie de la vie, elles peuvent être graves, elles le sont souvent plus pour les femmes, alors n’en rajoutons pas à une moitié de l’humanité sous le prétexte qu’elle vit au féminin.

Pour découvrir l’œuvre de Clarice Lispector, on peut se demander par où commencer. Si on hésite à choisir un roman, parmi la dizaine publiée en France, on peut se lancer soit dans les chroniques (ce serait mon conseil) : ouvrir au hasard, entamer les premières lignes, je garantis qu’on continue, et qu’on ne s’en tient pas à une seule chronique. Si on préfère la narration, les nouvelles seraient une très bonne introduction au charme des écrits de notre auteure. Les prendre au hasard, comme pour les chroniques me semble la meilleure possibilité, c’est-à-dire, respecter de notre côté cette liberté qu’elle pratiquait en écrivant. Pour les romans, je proposerais de commencer soit par le premier (Perto do corazão selvagem / Près du cœur sauvage), soit par le dernier (Um sopro de vida / Un souffle de vie), puis se laisser guider, encore, par le hasard. Je serais étonné qu’après une première lecture, d’une chronique, d’une nouvelle ou d’un roman, on ne continue pas la découverte.

Grâce aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, le lecteur français a accès à l’intégralité des écrits de Clarice Lispector, avec, en prime, à l’occasion du centenaire, un coffret de trois jolis petits volumes, deux romans et un livret (chronologie et photos personnelles de l’auteure).

Cinq romans ont paru sous forme de livres-audio, avec les voix  de Sterenn Guirriex, Fanny Ardant, Chiara Mastroianni, Hélène Fillières et Anouk Aimée.

On peut lire également, en français : N. Setti-M-G. Besse (éditrices)  Clarice Lispector : une pensée en écriture pour notre temps, Paris, l’Harmattan « Créations au féminin », 2013 (273 p.).

Et, aux éditions des femmes-Antoinette Fouque :

Vous pouvez lire sur AnnA plusieurs chroniques sur l’œuvre de Clarice Lispector.

CHRONIQUES

Paula ANACAONA – Claudia AMARAL

Paula Anacaona est directrice des éditions Anacaona, traductrice et auteure.

D’origine brésilienne, Claudia Amaral vit à Paris, elle est photographe et collabore comme dessinatrice à plusieurs magazines.

1492, Anacaona l’insurgée des Caraïbes

2020

Bien avant que les Espagnols prennent possession de l’Empire aztèque (1519 – 1521), Christophe Colomb (ou Cristóbal Colón), après avoir mis pied à terre sur l’île d’Ayiti (Haïti) découvre une terre qu’il croit prometteuse et des peuples qu’il juge primitifs. Entre 1492 et 1500, et avant une toute dernière expédition, il effectue trois allers-retours avec comme base Ayiti.

Comment raconter l’arrivée de Colón et des Européens sur les îles, à l’Est du continent américain (dont il ne connaîtra jamais l’immensité) de façon complète, originale et ludique ? C’est ce qu’a cherché à faire Paula Anacaona et qu’elle a brillamment réussi.

L’auteure part de ce qui peut nous sembler des évidences, si on a déjà lu une Histoire de la découverte (découverte était le mot communément employé, quand on ne lui préfère pas celui de conquête) pour mieux rectifier ou nuancer.

Une voix féminine interrompt le récit proprement historique, celle d’Anacaona, une cacica, cheffe de la région qui couvre une partie d’Ayiti. Anacaona raconte avec douceur comment elle a vécu l’arrivée de ces étranges étrangers. Ainsi la vision « officielle » de ces premiers contacts, celle que tout Européen a apprise, est enrichie par la version « subjective », celle de l’autre camp, celle de la princesse curieuse de ce que lui offre son destin personnel. Peu à peu se manifeste la richesse de la culture des Indiens Taïnos que Colón n’a pas su reconnaître, aveuglé par cette supériorité qu’il considère comme naturelle, innée, indiscutable. En réalité, il est pris entre deux convictions contradictoires : mépriser ces populations sauvages et faire savoir au monde que sa découverte est prodigieuse, fondamentale.

Quant à la princesse (appelons-la ainsi, avec nos termes européens), elle est un témoin simplement curieux de ces êtres si différents (on ne les a jamais vus prendre un bain, leur odeur en est la preuve). Dans cet affrontement entre ces virilités étalées et cette féminité toute calme, ce n’est pas le mâle qui en sort moralement vainqueur, à l’image de l’affrontement entre Européens et Taïnos. Les libertés que prend Anacaona-princesse-narratrice, celle de s’adresser directement à l’autre narratrice, l’officielle, ajoutent un charme naturel, familier, amical à une lecture strictement historique, essentielle elle aussi.

Des dizaines d’illustrations réalisées par Claudia Amaral agrémentent la lecture, d’un style qui marie le réalisme, la poésie, une certaine (fausse) naïveté, une autre très belle réussite de ce livre qui devrait toucher un très vaste lectorat.

1492, Anacaona l’insurgée des Caraïbes, éd. Anacaona, 194 p., 22 €.

MOTS CLES : BRESIL / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / AVENTURES / EDITIONS ANACAONA.

CHRONIQUES

Joca REINERS TERRON

BRESIL

Joca Reiners Terron est né en 1968 dans le Matto Grosso. Il vit à Sao Paulo. Il a publié une dizaine d’oeuvres narratives et trois recueils de poésie.

 La mort et le météore

2019 / 2020

« Les Européens n’ont pas l’exclusivité de l’assassinat, ils ne l’ont jamais eue, seulement de la cruauté ». C’est Boaventura qui prononce ces paroles, Boaventura au visage transpercé jadis par  une flèche – pas empoisonnée, heureusement – tirée par un Kaajapukugi. Les Kaajapukugi sont un des tout derniers, peut-être même le dernier peuple amazonien qui est resté intouché par l’extérieur (expéditions européennes ou même peuples voisins) et qui est sur le point de disparaître. Boaventura, étrange aventurier, veut les sauver et organise leur transfert (comment nommer ce déplacement dont on ignore s’il est accepté par ses « bénéficiaires » ?) vers la région d’Oaxaca, au Mexique, sur le territoire des Mazatèques, qui présenteraient certaines similitudes avec les « frères » amazoniens.

Les motivations de Boaventura sont assez complexes, il le reconnaît lui-même : besoin de savoir, et aussi de se mettre en avant, en se targuant d’être un découvreur, et puis désir de s’effacer en tant qu’homme « civilisé » pour se rapprocher en toute sincérité des « sauvages » en en devenant un.

On est dans un monde étrange : le Chili a disparu, recouvert par un Pacifique qui a débordé, on assiste en direct au décollage d’une fusée chinoise en partance pour Mars dans le but de peupler la planète rouge, Oaxaca est devenu un décor pour touristes et on est bien obligés de se demander si passé et futur ont une valeur quelconque. N’est-ce pas le tinsáanhán, la plante miraculeuse des Kaajapukugi qui guérit et plonge dans une douce brume qui abolirait le passage du temps ?

Joca Reiners Terron réussit par ses mots à recréer cette douce brume, la lecture devient une sorte d’évasion vers des zones bizarres très proches pourtant d’une réalité commune : comme le narrateur, on voit et on croit voir (des hommes, des arbres, des animaux… des formes).

Il préfère de loin ouvrir des horizons, poser des questions qu’y répondre, et ces questions sont vastes : la responsabilité individuelle (et collective : Boaventura n’est pas le seul à douter et à être douteux), les limites des sciences dites humaines, la communication entre les êtres, ce qu’on appelle le bien et le mal. C’est aussi la reprise d’un thème historique en Amérique latine, la civilisation et la barbarie. Si, à la fin du XIXème  siècle les intellectuels et les écrivains parmi eux avaient pensé avoir trouvé une réponse évidente, de nos jours Joca Reiners Terron est infiniment plus hésitant.

Le lecteur ressortira de cette lecture avec aucune certitude, c’est une des multiples richesses de ce roman inclassable, troublant.

La mort et le météore, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. Zulma, 192 p., 17,50 €.

Joca Reiners Terron en portugais : A morte e o meteoro, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRESIL / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AVENTURES / EDITIONS ZULMA

ACTUALITE

Une invitation des éditions des femmes – Antoinette Fouque

 
Chères amies, chers amis,
 
Les éditions des femmes-Antoinette Fouquevous invitent à assister à deux rencontres organisées avec le Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple 75003 Paris 
Dimanche 4 octobre 2020 autour de Clarice Lispector (1920-1977) à l’occasion du Centenaire de sa naissance. *****Clarice Lispector, un souffle de viede 15h à 16h30 Rencontre avec Didier Lamaison, traducteur, Christine Villeneuve, éditrice, et Izabella Borges, traductrice et essayiste. Animée par Pierre Benetti. Arrivée toute jeune enfant au Brésil avec ses parents qui fuyaient l’Ukraine et ses pogroms, Clarice Lispector deviendra une figure majeure de la littérature brésilienne et sud-américaine. Son œuvre fait entendre une voix unique et profonde, cernée par une écriture d’une précision implacable. En France, les éditions des femmes-Antoinette Fouque ont œuvré à la faire connaître dès les années 1980 en publiant ses romans, nouvelles et correspondances.

***** Clarice Lispector, nouvelles de 17h30 à 18h30 Anna Mouglalis prête sa voix à deux nouvelles de Clarice Lispector, accompagnée par la pianiste brésilienne Sonia Rubinsky. Lecture enregistrée en public et diffusée sur France Culture dans « L’Atelier fiction ».Direction artistique : Francesca Isidori
© Benoit Peverelli© Isabela Senatore 
À paraître aux éditions des femmes-Antoinette Fouque
Un coffret Clarice Lispector paraîtra le 22 octobre prochain et sera en vente en avant-première à l’occasion de l’événement. Il contiendra, en édition de poche :- La Passion selon G. H. dans une nouvelle traductionde Paulina Roitman et Didier Lamaison- L’Heure de l’étoile traduit par Marguerite Wünscheret Sylvie Durastanti, suivi d’une postface de Paulo Gurgel Valente- Un livret inédit de 32 pages avec une note des éditrices, une chronologie et des illustrations inédites.À très bientôt, 
L’équipe des éditions des femmes-Antoinette Fouque Billetterie
 Réservation en ligne surwww.mahj.org/fr/programme/clarice-lispector-centenaire-75784ou sur place du mardi au samedi de 15h à 17h. Musée d’Art et d’Histoire du judaïsmeHôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple 75003 Parisdes femmes-Antoinette Fouque01 42 22 60 74 • www.desfemmes.fr