CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN, ROMAN FRANCAIS

Blaise CENDRARS

SUISSE – FRANCE – BRÉSIL

Frédéric Louis Sauser est né à La Chaux de Fonds, en Suisse, en 1887. Dès l’âge de 17 ans, il voyage, un peu partout dans le monde. Il prend le pseudonyme de Blaise Cendrars en 1911. Journaliste, il s’intéresse aux autres civilisations et à l’évolution du monde. Il est l’auteur d’ouvres autobiographiques, de poèmes, de pièces radiophoniques, de romans et d’une abondante correspondance. Il est mort à Paris en 1961.

Trop c’est trop

1957 / 2022

L’infatigable voyageur manchot (il avait perdu un bras pendant la guerre de 1914) Blaise Cendrars a bien connu une bonne partie de l’Amérique latine, tout comme la Chine, le Kenya, la Nouvelle Zélande et tant d’autres pays. Folio propose une réédition d’un recueil publié en 1957 qui a deux grands mérites : donner une idée de l’étonnante variété des talents du bourlingueur : nouvelles, souvenirs personnels, articles de presse, récits de voyage, chroniques, et aussi de montrer ce qu’étaient des lieux (le Brésil pour ce qui nous concerne plus directement) à une époque pas si lointaine mais qui n’a plus grand-chose à voir avec le pays malmené que nous avons sous les yeux.

Parmi la quinzaine de textes présents dans Trop c’est trop, plusieurs nous intéressent en particulier, nous, les amateurs d’Amérique latine. Ils nous emmènent dans des endroits connus (Rio de Janeiro par exemple) mais si différents de l’idée que s’en fait un Européen aujourd’hui.

Un exemple : sur les douze articles intitulés Noël aux quatre coins du monde, trois concernent notre Amérique. Dans Chez les Indiens du Nouveau Mexique, on découvre une coutume à la fois jolie et très amère : un arc en ciel multicolore en papier de soie qu’ils éclairent de l’intérieur tout en mâchant du peyotl, « en exil dans leur propre pays ». Mais, tout près, de l’autre côté de la frontière, les boîtes de nuit brillent de tous leurs feux, miroirs aux alouettes. On est à Ojos Calientes. À Bahia, la « Rome des Noirs », le petit Jésus de la crèche vivante n’est pas blond du tout, et même il est souvent une petite fille, noire, forcément.

Dans un autre texte, le dernier descendant d’une famille aristocratique parisienne, les de la Rancheraie, devenu chercheur d’or au beau milieu du plateau désertique quelque part au Brésil intéresse particulièrement Blaise Cendrars. L’accès est difficile, on n’a que de vagues nouvelles de l’homme prénommé Tigre, de sa femme et de leurs innombrables enfants. Mais l’histoire entamée dévie brusquement, et c’est le Brésil hors des métropoles qu’a envie de faire connaître l’auteur, un Brésil débordant de lumières, de sons, de rythmes (la samba est un peu partout), de métissages, de vie. Un Brésil qu’il a voulu, vers 1920, mettre en images pour le faire découvrir aux Européens.

Le modernisme des idées surprend : dans les années 50 du XXème siècle, Blaise Cendrars se plaint, par la bouche d’une vieille Russe vivant à Rio de l’abondance excessive des avions qui occupent « son » ciel et de leur inutilité. Il annonce dès ces années 50 les risques écologiques (qu’on ne nommait pas encore ainsi) que faisaient planer les projets « modernes ». On est aussi surpris par la liberté que se donne le narrateur : ce qui était censé décrire un Noël à Rio de Janeiro devient le récit d’un terrible naufrage.

Il ressort aussi un immense respect pour les gens qu’il croise et dont il parle, les plus pauvres surtout, pour la vie qu’ils mènent, pour leurs coutumes, leurs civilisations si méprisées par une majorité d’Européens. Aucun colonialisme chez lui, même si une lecture actuelle fera ressortir quelques vocables qu’on n’utiliserait plus de nos jours, dans la crainte ridicule de réactions plus ou moins justifiées : oui on devrait pouvoir utiliser le mot Nègre sans mépris !

Blaise Cendrars, c’est l’acceptation de l’autre quel qu’il soit.

Trop c’est trop, Folio n° 7128, 357 p.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURES / SOCIETES / ECOLOGIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

José FALERO

BRÉSIL

José Falero est né à Porto Alegre en 1987. Il a vécu ses premières années dans un bidonville et a pratiqué divers métiers dans la construction, la restauration… et dans un supermarché. Supermarché est son premier roman.

Supermarché

2020 : 2022

Deux hommes se partagent la vedette, avec, en arrière plan, deux ou trois comparses dont M. Geraldo, le directeur d’un supermarché dans un quartier un peu bourgeois de Porto Alegre. Deux de ses rayonnistes, autrement dit des hommes à tout faire dans l’établissement, Pedro et Marques que M. Geraldo soupçonne de lui choper diverses marchandises dans la réserve, mais qu’il a du scrupule à mettre à la porte. Il n’a aucune preuve contre euxet, en plus, ce sont les meilleurs professionnels de son équipe. Pedro est un grand lecteur, de Marx en particulier, et Marques est un auditeur consciencieux des discours de son collègue et ami.

La théorie sur le fonctionnement de l’économie moderne et mondiale énoncée par Pedro est un modèle qu’on devrait imposer dans les écoles spécialisées à former ceux qui s’intituleront économistes, qu’on lit dans les revues sérieuses, qu’on entend à la radio, qui se plantent la plupart du temps (et pas qu’un peu) dans leurs prévisions.

Mais une théorie ne suffit pas, il faut passer à la pratique et enfin accéder à la richesse (Marx a-t-il été correctement digéré ?). Or passer à la pratique est facile : ils vendront de la marijuana. Le hic, qui apparaît dès le premier jour de l’entreprise, c’est d’appliquer la belle théorie de Pedro et son concept social, voire carrément socialiste (l’égalité, la confiance, etc.) se révèle d’une complexité inattendue et insoluble.

Sous des aspects de comédie constamment drôle par ses situations et surtout son langage, José Falero dresse très habilement un tableau désabusé de la société brésilienne (pas seulement brésilienne, d’ailleurs), les inégalités sociales, le rapport à l’argent, ce qu’on nomme la réussite, le regard des autres. Si l’auteur semble ne plus se faire aucune illusion sur les réalités économiques mondiales et régionales, il s’en amuse avec une ironie, un humour cynique qui est une des grandes réussites du roman. Un autre mérite est la langue utilisée, celle des jeunes néo-délinquants, brillamment traduite dans un français plein de saveur populaire, la tchatche convaincante de Pedro et la lourdeur sympathique de Marques qui refuse,  proteste, consent, accepte et finit plus enthousiaste encore que son pote : deux hommes, pas des héros, quoique…

Quant aux arguments longuement exposés par Pedro, ils sont déroutants, tordus, mais leur conclusion est finalement d’une évidence confondante. Pedro décidément est un véritable philosophe doublé d’un économiste doué.

Alors, la morale dans tout ça ? Supermarché oblige à rire en la laissant de côté. Il n’est ni amoral, ni immoral, il est extra-moral ! Tout en débordant d’humour, il est aussi purement social, chaque chapitre offre une surprise, les émotions ne manquent pas, l’émotion tout court non plus. Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !

Supermarché, traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 336 p., 22 €.

José Falero en portugais : Os supridores, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / HUMOUR / AVENTURES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMITIE / EDITIONS METAILIE.

En lisant ce Supermarché, on peut penser à un roman argentin dont le thème est voisin, La nuit de l’Usine de Eduardo Sacheri. Voici mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Le frère allemand

2014 / 2016

Brillantissime ! Ce roman faussement autobiographique qui l’est quand même un peu, écrit par un homme qui, à 70 ans passés retrouve une extraordinaire fraîcheur pour évoquer des (ses ?) émois d’adolescent avec un entrain plein d’humour ou pour laisser pointer un désir presque inavouable d’être reconnu par un père impressionnant, sommité intellectuelle pris par ses lectures et ses rencontres avec tout ce que le Brésil des années 60 compte de créateurs. Le narrateur, ce Francisco de Hollander, délicatement, timidement, raconte ses failles et le choc de la découverte qui marque le début de son adolescence : avant de se marier au Brésil, le père, Sergio de Hollander, a eu un fils en Allemagne dont personne ne lui a jamais parlé.

Francisco n’ose confier ses doutes ni à sa mère ni à son unique frère, il pressent que le secret devrait rester intact. Il se met plutôt à échafauder des hypothèses sur ce demi-frère tout en vivant pleinement les précaires équilibres de l’adolescence : amours passagères, délinquance occasionnelle et toujours cette pesante impression de n’exister vraiment pour personne.

La virtuosité de Chico Buarque s’exprime totalement dans ce Frère allemand, toujours profond et léger à la fois. Il passe du rire au drame, des naïvetés du garçon qui se confie en toute innocence aux tortures de la dictature. Et puis il pratique quelques jeux de miroir en faisant vivre, ou revivre, une famille dont lui seul connaît les rapports avec la sienne, une famille dont le père est reconnu comme critique littéraire, pas comme historien, une famille qui s’appelle de Hollander, dont un fils est surnommé Ciccio.  Il ne s’agit pas de se demander ce qui est « vrai » et ce qui est inventé, cette vaine question qu’entendent à longueur de temps tous les romanciers et qui généralement les horripile. Non, ici c’est bien l’auteur lui-même qui fait de cette question sans réponse un jeu troublant et d’autant plus beau qu’il est  lui aussi complètement gratuit : le roman est un roman, il faut le prendre tel quel, même si, forcément, il nous arrive de nous demander si, peut-être…

Cette virtuosité est partout, dans un formidable brassage de thèmes (nazisme et condition juive, génie et désillusion des artistes, amour des livres et de la littérature, paternité et filiation, pour n’en citer que quelques uns) et un envoûtant brassage de styles : une prodigieuse mise en abyme non dénuée d’humour, par exemple quand le narrateur tente lamentablement de se faire passer pour le pianiste de João Gil, sans savoir que le chanteur n’utilise pas de pianos sur scène, cet épisode suivant de près une cruelle allusion aux camps de concentration nazis. Et par-dessus tout cela, cette virtuosité s’impose tout au long du récit dans le mélange d’invention et de réel, la note finale et quelques photos imposant le vertige qui a accompagné la lecture.

Et, niveau suprême, ce roman éblouissant est aussi un émouvant hommage de Chico Buarque de Holanda à Sergio Gunther, son demi-frère allemand qu’il n’a pas connu mais à qui il élève ce tombeau magnifique. Un Sergio Gunther qui, ironie de l’histoire, a été lui aussi un chanteur et un homme de télévision relativement connu en Allemagne de l’Est dans les années 60, celles où son demi-frère brésilien commençait à triompher.

Le frère allemand de Chico Buarque, traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich, éd. Gallimard, 269 p., 22,50 €.

Chico Buarque est publié au Brésil aux éd. Companhia das Letras, São Paulo.

Chico Buarque en français est publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / ALLEMAGNE / FAMILLE /L PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Budapest

2003 / 2005

La plupart du temps, on achète un roman si on a envie de lire une histoire, « avec un début, un milieu et une fin ». La démarche du lecteur est alors de s’attacher aux personnages et de suivre, avec plus ou moins d’enthousiasme, le déroulement de l’intrigue jusqu’au mot fin. Avec Chico Buarque, il vaut mieux procéder autrement. Peut-être parce que dans beaucoup de ses chansons ou dans ses comédie musicales, il raconte des histoires, lorsqu’il écrit des livres, il renonce à une trame narrative classique. Le personnage de Embrouille (publié en français en 1992) est peut-être poursuivi par un homme mystérieux (on ne saura jamais si sa crainte est fondée et, si elle l’est, pour quelles raisons on le pourchasse) et le récit nous montre des moments, parfois oniriques, parfois bien réels, de cette fuite. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas quand même une narration, c’est la continuité de l’action (ou le manque de continuité) qui peut surprendre. Même chose pour Court circuit (édition française, 1997), dans lequel l’ambiance est assez semblable, les personnages et les événements étant différents.

La grande nouveauté de Budapest par rapport aux deux premières œuvres, ce sont d’une part une grande profondeur des thèmes abordés et l’irruption du comique dans l’univers de Chico Buarque. L’humour était déjà là, mais discret, fugace. Il est ici partout. José Costa, le narrateur, nègre de profession, autrement dit écrivain anonyme, l’est aussi, indirectement, dans sa vie de tous les jours : il a par exemple un fils, qui est bien à lui, mais dont il est dépossédé par son épouse, avec laquelle il entretient des relations plutôt distantes. Toute son existence n’est pas vraiment à lui, à l’image des livres qu’il écrit sous le nom des autres. A l’occasion d’une étape imprévue en Hongrie à cause d’un problème technique, il est immobilisé quelques heures à Budapest et cet arrêt inopiné déclenche un enchaînement de révélations pour notre Brésilien qui, jusque là, avait une fâcheuse tendance à se complaire dans la banalité. Et la première de ces révélations est la langue, le hongrois, réputé comme l’une des langues les plus difficiles, qu’il va se faire un devoir d’apprivoiser, et finalement de dominer. Ce banal incident, la panne d’avion, va finir de dédoubler sa vie : une moitié en Europe, une moitié à Rio, les deux moitiés étant rigoureusement symétriques.

Pas de récit à proprement parler, mais une succession de scènes dont l’ensemble baigne dans une atmosphère à la fois assez mystérieuse et hyper-réaliste, qui est pour beaucoup à l’origine du charme émanant du roman. A travers ses allers-retours entre deux villes, deux femmes, deux pays, mais surtout deux langues, le personnage va progresser sur tous les plans, même si la fin laisse planer un doute sur l’optimisme de la morale.

Le lecteur n’a qu’à se laisser porter par ces images, ces changements de lieux et de moments et surtout par cet humour très subtil et toujours porteur de sens. Rien en effet n’est inutile dans ces 150 pages et l’auteur aborde en profondeur un bon nombre de sujets de réflexion autour du double, de la création, de l’identité collective et individuelle, des relations hommes-femmes ou parent-enfants. Encore mieux que dans ses deux premiers romans Chico Buarque maîtrise parfaitement ses effets et réussit exactement ce qu’il voulait faire : déconcerter tout en amusant et en donnant à réfléchir. Que demander de plus à un roman, en 2022 ?

Budapest, traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot, éd. Gallimard, 154 p., 13,90 €. et Folio, 8,90 €.

Chico Buarque en portugais : Budapeste, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

À un peu plus de soixante-dix ans, Chico Buarque, toujours très populaire au Brésil où sa dernière tournée a été un triomphe en 2014, est peut-être un peu moins connu en France des jeunes générations. Pourtant depuis les années 60 il s’est imposé comme un très grand auteur-compositeur et interprète, mais aussi comme un homme engagé reconnu pour la solidité de ses prises de position, comme un créateur d’œuvres à mi-chemin entre la comédie musicale populaire et l’opéra. Dans les années 90 il a rajouté à cette panoplie ses romans, tous de grande qualité. Un honnête homme, à tous les sens du terme.

Francisco Buarque de Holanda, qui deviendra Chico n’est pas le seul personnage connu de sa famille : son père, Sérgio (1902-1982), a été l’un des plus grands historiens brésiliens, co-auteur en particulier d’une imposante Histoire  de la civilisation brésilienne. La plupart de ses livres sont encore réédités, ses sœurs Cristina et Heloisa Maria (Miúcha) sont elles aussi chanteuses et Ana a été Ministre de la Culture d’un des gouvernements de Dilma Rousseff. C’est grâce à la situation de son père que le jeune Francisco fait la connaissance de Vinicius de Moraes, diplomate en poste à Rome quand la famille de Holanda s’y trouve pour suivre Sérgio qui enseigne à l’Université. Chico est né en 1944, on est en 1953. En 1961 paraît la première photo de Chico dans un journal de São Paulo, mais à la rubrique des faits divers : avec un copain il a « emprunté » une voiture pour une balade dans les rues de São Paulo où vit la nombreuse famille (ils sont sept enfants). Il entame en 1963 des études d’Architecture et d’Urbanisme et il compose et chante pour ses camarades. En 1964 commence l’une des plus longues périodes de dictature militaire qu’a connues le Brésil. Précisément quand il fait ses premiers pas dans la chanson.

Pendant presque vingt ans il lutte pour offrir une certaine idée de la liberté, celle qui va avec la vie, tout le contraire de ce qu’essayent d’imposer les militaires au pouvoir. Il doit même passer plus d’un an exilé en Italie, après avoir été emprisonné au Brésil pour des raisons politiques. Il retournera en prison en 1978, à cause de sa participation au jury du Prix Casa de las Américas à Cuba. Pendant ces longues années, il fait courageusement entendre sa voix en prenant soin de ne pas le faire seul. Près de lui les plus grands noms de la création musicale de l’époque, la belle époque de la bossa nova, ne cessent de collaborer à des projets dont beaucoup déplaisaient au pouvoir. Leur grande popularité et l’unité du groupe (non formel) qu’ils formaient a causé bien du tourment aux dictateurs et autres censeurs. Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, Caetano Veloso, Gilberto Gil, João Gilberto, Milton Nascimento et beaucoup d’autres ont popularisé ces rythmes nouveaux dans le monde entier, portés par le succès mondial d’un film, Palme d’or à Cannes en 1959, Orfeo negro, une musique qui mêle les mélodies classiques, le jazz et les percussions d’origine africaine, une musique de grande qualité mais qui sait rester populaire. Et, plus que simplement des rythmes et des mélodies, ils parlent aussi de la misère du plus grand nombre et de l’impossibilité de vivre normalement sous un tel régime.

Dès 1965, sur son premier disque, une chanson donne le ton, Pedro Pedreiro. Elle décrit un homme, simple ouvrier du bâtiment saisi en train d’attendre le bus pour aller au travail, mais dont toute la vie n’est qu’une attente, celle du bus, celle de la prochaine paye, celle de l’improbable augmentation, celle de l’enfant à venir… Par la suite, parmi ses plus belles chansons se trouvent celles sur la dictature dont la plupart sont bien sûr censurées (Cálice, peut-être la meilleure sur le sujet, chantée sur scène avec Gilberto Gil et enregistrée avec Milton Nascimento, Meu caro amigo parmi beaucoup d’autres). Parfois aussi il parvient habilement à contourner la censure, c’est le cas de  Apesar de você qui en 1970 se vend à des centaines de milliers d’exemplaires avant que les responsables ne se rendent compte que l’autoritarisme dont se plaint le chanteur ne vient pas de la femme aimée, comme pourrait le laisser croire le texte très ambigu, mais bien du pouvoir politique. Elle sera elle aussi censurée, mais un peu tard !

À côté de ces chansons très politiques, la production de Chico Buarque est extrêmement variée et toujours populaire. En France chacun de nous, toutes générations confondues, connaît (sans forcément savoir qu’il en est l’auteur) plusieurs de ses chansons, en version originale (A banda, son premier succès mondial, il en existe même une version allemande par… France Gall) ou grâce à des adaptations parfois excellentes (O que será, devenu Tu verras de Claude Nougaro), parfois plus discutables quant à la profondeur du texte (le fameux Qui c’est celui-là ? de Pierre Vassiliu, adapté de Partido alto, dont on dit que Vassiliu a cessé de chanter les paroles françaises quand il a su ce que disait le texte original, lui-même censuré au Brésil). L’amour tient aussi une bonne place évidemment, ou l’écologie (Pasarredo), le féminisme (le sublime Mulheres de Atenas) et des thèmes plus philosophiques mais jamais difficiles d’accès (Roda viva, une pure merveille, Partido alto déjà cité, Construção, tragique succession de jeux de mots).

On peut très facilement sur internet voir et entendre la plupart de ses meilleures chansons interprétées par lui ou par de nombreux autres chanteurs brésiliens ou européens.

Plusieurs de ses pièces de théâtre sont jouées avec succès au Brésil, parfois musicales (Roda viva, visée par la censure, malgré son succès public ou Opera do malandro, adapté au cinéma par Ruy Guerra), parfois adaptation de ses romans (Estorvo, Benjamim, Budapeste).

Il vient au roman en 1991 avec Estorvo, traduit sous le titre de Embrouille en 1992. Les critiques, en Europe surtout, accueillent cette sortie avec prudence : un chanteur qui se veut romancier, on a déjà vu ça et souvent le résultat est pour le moins décevant. Mais cette fois ils doivent reconnaître les qualités indéniables de cette découverte. Cela se confirme avec les livres suivants : l’évolution se fait vers un certain dépouillement des intrigues et des situations qui, un peu paradoxalement, s’accompagne d’un enrichissement de la technique et qui atteint son sommet avec Le frère allemand que Gallimard a publié en 2016 dans sa version française.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Nélida PIÑON

BRÉSIL / PORTUGAL

Nélida Piñon est née en 1937 à Rio de Janeiro. Auteure de plus de vingt romans, elle est académicienne (elle a été la première femme à la présider). Elle est aussi membre de l’Académie mexicaine. Elle a également été lauréate, enter autres distinctions, du Prix Juan Rulfo et du prestigieux Prix Prince des Asturies en Espagne.

Un jour j’irai à Sagres

2020 / 2022

Mateus, le narrateur âgé, revient sur son enfance, vers 1860, dans un village perdu à l’extrême nord du Portugal. Fils de personne (personne ne sait qui est son père et sa mère l’a rejeté à la naissance comme elle a été rejetée par Vicente, son père à elle), il vit en tant que petit-fils. Vicente lui sert de mère, de père, de frère et lui enseigne la vie. Une vie en communion intime avec une nature amicale : elle nourrit les hommes et les animaux, les aide et les aime dans un amour partagé. En hiver une poule ou même un âne peuvent donner leur chaleur en dormant contre les humains. Ce n’est pas pour autant l’Éden dans cette région au climat ingrat : Mateus souffre de l’absence qu’on ne lui a jamais expliquée de sa mère qui de temps en temps fait de brèves apparitions qui se terminent dans la violence. Il apprend la vie, observe, aime ce qui l’entoure, les silences inexpliqués, les accouplements exempts de sentiments, la nature, humains et animaux, est ainsi faite. Mais la nature, c’est aussi la fragilité des êtres vivants, animaux et humains.

Sagres est un village situé exactement à l’autre bout du Portugal, là-bas, tout au sud. Il attire irrésistiblement Mateus (le nom ? l’image qu’il en a ? le souvenir historique ?). Réalisera-t-il cette chimère, titre du roman ? Mateus sait qu’il y a bien longtemps un roi du Portugal y a créé une école de navigation qui ouvrirait les nouveaux horizons aux prestigieux navigateurs portugais, ceux, parmi d’autres, qui installeraient le pouvoir de Lisbonne au Brésil, le pays de Nélida Piñon. Ce qui fut cette école est devenu un fort désormais en ruine, le décor de scènes troublantes dans le roman.

Le texte de ce beau roman est semblable à une broderie : on retrouve le doux mouvement de la main qui pique vers l’avant pour retourner un peu en arrière et former par ce geste un motif qui prend forme. Les couleurs se mêlent, se séparent, font contraste et se complètent et surtout s’harmonisent. À la fin, c’est une tapisserie superbe et grandiose que nous avons sous les yeux.

Cette manière de conter a une autre qualité, à la lecture : elle provoque un agréable enivrement : on est par exemple à Lisbonne, au centre du roman et du parcours de Mateus, on est aussi dans le village natal, le grand-père mort est très présent (vraiment présent ?), un événement qui s’est produit sous nos yeux est à venir. Rien de fantastique dans tout cela, mais une poésie prenante, émouvante toujours.

Dans les différents épisodes, c’est la vie qui est célébrée, une vie ordinaire faite de désillusions et de bonheurs, de beaucoup de recherches, de tâtonnements et aussi d’amours instinctives et d’un amour irréalisable, un ou peut-être deux. Le sexe est pour le jeune homme une des préoccupations les plus vives et les plus douloureuses. L’homme est un animal à qui le salut est peut-être accessible. Et la vie, c’est plus que tout le lieu où on se trouve, un lieu universel, qui se partage entre plantes, animaux et humains, entre la malédiction qu’est à certains moments exister et à d’autres de jouissances débridées ou de contemplation, entre ce que certains appellent le mal et ce que les mêmes prennent pour le bien. L’univers entier tient en Mateus, et le péché « fait partie de notre humanité », comme le souligne l’intellectuel du village.

Un jour j’irai à Sagres, d’une originalité éblouissante, survole et pénètre des domaines aussi différents que la poésie, la philosophie, l’histoire, le corps, l’esprit et l’âme humaine, le désespoir existentiel, les diverses formes de l’amour, tout cela sans que jamais la lecture soit alourdie. Rien n’est ennuyeux, au contraire, c’est à la fois léger et profond. Un très grand roman.

Un jour j’irai à Sagres, traduit du portugais (Brésil) par Didier Voïta et Jane Lessa, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 480 p., 24 €.

Nélida Piñon en portugais : Um dia chegarei a Sagres, ed. Editora Record Ldta, Rio de Janeiro.

MOTS CLES : BRESIL / PORTUGAL / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / SOCIETE / AVENTURES / EDITIONS DES FEMMES.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

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La femme qui a tué les poissons et autres contes

Le 13 décembre dernier, AnnA publiait le commentaire de Martine Laurent sur le recueil pour enfants de Clarice Lispector. Vient de sortir, toujours aux éditions des femmes– Antoinette Fouque, le livre audio, les textes sont lus par Lio.

Martine Laurent ajoute un commentaire sur la version audio:

Ah ! L’enfance et ses souvenirs heureux de lecture ! Ah! La nostalgie d’une voix féminine, le plus souvent maternelle, qui nous berçait le soir, au coucher, nous livrant un conte tiré du réel ou de l’imaginaire.

Tout nous est rendu dans ce livre audio qui mêle les cinq histoires de Clarice Lispector pour son fils et le talent de conteuse de Lio.

De sa voix tantôt chantante, tantôt guillerette et vive, tantôt plus sévère et plus sombre, Lio donne vie à ces cinq récits et entraîne petits et grands dans ces histoires pleines de charme et de grâce, parfois mystérieuses, parfois tragiques. On redevient l’enfant à qui Lio comme une mère fait la lecture et nous emmène dans un monde plein d’animaux dont nous partageons le destin le temps du récit.

La femme qui a tué les poissons et autres contes

1967 à 1978 / 2021

Quatre histoires ou récits mettent en scène Clarice Lispector elle-même et son rapport à la fois aux enfants et aux animaux domestiques.

Elle s’adresse à son fils, petit garçon, et au-delà à tous les enfants du monde et elle imagine ce que pense un lapin, la vie d’une poule, la passion dévorante d’un chien pour son maître, passion qui le conduira jusqu’à la tragédie.

Elle affronte sans voile le destin de ces bêtes, marqué par l’abandon ou la mort.

Et, dans la nouvelle la plus longue, qui fournit le titre au recueil, elle raconte les animaux qui l’ont accompagnée depuis l’enfance.

Il n’y a aucune mièvrerie, pas d’anthropomorphisme ni d’histoires où se mêleraient magie et irréalisme. Mine de rien, elle tire des leçons de vie pour les enfants auxquels elle s’adresse avec franchise, sans mensonge édulcoré sur le sort des animaux mais sans complaisance macabre et avec, de ci de là, des touches d’humour bienvenu.

C’est remarquable !

Martine Laurent

La femme qui a tué les poissons et autres contes, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, Jacques et Teresa Thériot avec des illustrations de Julia Chausson, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 96 p., 15 €.

MOTS CLES : BRESIL / LITTERATURE POUR ENFANTS / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

CHRONIQUES

Jean-Paul DELFINO

FRANCE / BRÉSIL / ARGENTINE

Jean-Paul Delfino est né à Aix-en-Provence en 1964. Amoureux de l’Amérique latine, en particulier du Brésil, il est l’auteur de romans pour la jeunesse, d’essais, de scénarios pour la radio et d’une vingtaine de romans.

Bossa nova, la grande aventure du Brésil.

2017

Il y a quelques années, Paulo Lins, le romancier brésilien, auteur aussi de La Cité de Dieu, publiait aux éditions Asphalte  Depuis que la samba est samba, un roman très coloré et vivant sur la naissance de cette forme purement brésilienne. Cette fois c’est un Français, Jean-Paul Delfino, qui ouvre les portes sur son héritière, la bossa nova, sous la forme d’une enquête qui revient sur la création et les débuts de cette musique qui très vite a conquis le monde.

Jean-Paul Delfino est passionné depuis toujours, il ne le cache pas, par le Brésil, les Brésiliens et surtout par la musique brésilienne. Parmi les romans qu’il a publiés, plusieurs ont pour cadre Rio de Janeiro et les années noires. Dans ce nouvel ouvrage, il rassemble des souvenirs recueillis dans les années 80, alors qu’il était un tout jeune journaliste, pour présenter une synthèse, la somme de ses recherches.

L’étude est fouillée, sérieuse, avec des partis pris assumés. Pour lui, toute cette période tourne autour d’un seul musicien génial et fou, João Gilberto, les autres (Antônio Carlos Jobim ou Vinícius de Moraes) restent au second plan. Il voit l’américanisation systématique du Brésil dans les années 50, qui est un fait avéré) comme étant l’origine du mouvement. On peut effectivement voir les choses ainsi, comme on peut faire l’analyse exactement inverse, la bossa nova étant la version nationale de la musique populaire, c’est-à-dire s’opposant directement au rock n’ roll.

Il y a beaucoup de côtés très sympathiques, un agréable désordre, qui mélange les dates et les nombreux noms d’interprètes de bosse nova qui ont eu leur heure de gloire et dont l’aura s’est éteinte depuis les années 60. Mais si on suit le récit décontracté du temps de la gestation, on apprend des tas de choses, importantes à retenir ou tout à fait secondaires. On lit, et avec intérêt, ensuite on fera le tri, on oubliera ce qui peut l’être et on gardera l’essentiel.

On acceptera aussi les partis pris de Jean-Paul Delfino, qui met certains sur un piédestal (mérité) et qui en laisse d’autres sur le bord du chemin (c’est dommage). Vinícius Cantuária par exemple n’est même pas cité une fois, peut-être trop jeune.

On assiste ainsi à la naissance artisanale et chaotique de ce courant tout nouveau à la fin des années 50, né de la samba qui, elle, a déjà plusieurs années d’activité. Les personnalités se forment, se rejoignent, s’épaulent, de très jeunes gens (certains ont tout juste 15 ans), filles et garçons, se réunissent dans la chambre de l’un ou de l’autre, discutent, jouent de la guitare, complètement inconscients d’être en train de créer un formidable courant qui va déborder des limites de Rio, puis du Brésil, pour être connu et très apprécié partout dans le monde, en Occident comme en Orient.

La vraie naissance a lieu un peu avant 1960, avec l’apparition de João Gilberto et sa façon insensée de jouer, de chanter et surtout de rythmer, interprète idéal, alors que Vinícius de Moraes et Tom Jobim ont été déjà reconnus comme auteurs et compositeurs.

La reconnaissance mondiale se fait très vite, grâce à l’intérêt que portent à la bossa nova de grands jazzmen, Dizzy Gillespie et Mile Davis en tête, qui ouvrira aux musiciens brésiliens les portes des plus grands labels discographiques des États-Unis et d’Europe.

Les interviews de divers chanteurs brésiliens ou français réalisées par Jean-Paul Delfino dans les années 80 et offertes en annexe laissent malheureusement une saveur un peu amère : était-il vraiment indispensable de garder, trente ans plus tard, des anecdotes peu chargées de sens (un échec public d’Astor Piazzola à Rio) ou, pire, des critiques des uns sur les autres (Baden Powell éreintant Toquinho et Jorge Ben, Moustaki critiquant Lavilliers et Nougaro…) ?

Il reste pourtant de Bossa nova la grande aventure du Brésil une somme de noms, de faits, de musique, de vie.

Bossa nova, la grande aventure du Brésil de Jean-Paul Delfino, éd. Le Passage, 320 p., 18 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / MUSIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS LE PASSAGE.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi mon commentaire sur le nouveau roman de Jean-Paul Delfino Isla Nogra, sur AnnA :

CHRONIQUES

João Gilberto NOLL

BRÉSIL

João Gilberto Noll est né à Porto Alegre en 1946. Après des études e Lettres dans sa ville puis à Rio, il a été journaliste avant d’écrire des pièces de théâtre puis des tomans et des nouvelles. Il a enseigné aux États-Unis. Il est décédé à Porto Alegre en 1917.

Hôtel Atlantique

1989 / 2022

Le narrateur a tout juste la quarantaine mais il est dans un sale état, il se sent vieux, ce qui ne l’empêche pas de lutiner allègrement la jeune réceptionniste de l’hôtel miteux où il s’installe sans savoir s’il restera une nuit ou plus. On vient d’ailleurs d’y assassiner un client, c’est un détail.

Ballotté par le hasard, le quadragénaire prend le lendemain un bus sans savoir où il a envie d’aller… mais, en fait, a-t-il des envies ? Après c’est une voiture qui le rapproche du Sud du Brésil, pourquoi pas ?

Le narrateur fait montre d’un grand détachement : les déplacements à travers le Sud brésilien comme les différentes étapes semblent glisser sur sa conscience comme une goutte d’eau sur les plumes d’un canard. Au lecteur de décider si un des événements qui adviennent compte ou pas, c’est un jeu que propose João Gilberto Noll. On peut y jouer volontiers jusqu’au moment où…

Hôtel Atlantique  fait heureusement partie de ces romans absolument inclassables. César Aira est un des inconditionnels de l’œuvre de João Gilberto Noll, cela semble tout à fait normal si l’on connaît un peu ses écrits. Leur liberté de narrateur est leur espace naturel.

Au fur et à mesure que l’état de santé du pauvre anti-héros se dégrade, que son espoir s’affaiblit au même rythme que son corps, sa volonté de bouger, de réagir peut-être (ce n’est pas certain) se développe, il lui est nécessaire de reprendre sa route en ignorant où elle le mènera, mais cette incertitude est secondaire.

Sous ses allures d’histoire qui s’égare, Hôtel Atlantique donne une belle leçon de vie à chacun. Oui, bien sûr, la mort rôde, s’approche parfois pour se retirer, parfois pour s’approcher encore un peu plus, tant qu’elle n’est pas sur nous, tout contre nous, il y a moyen de faire quelque chose. João Gilberto donne cette leçon avec la plus grande maîtrise, sans en avoir l’air.

Hôtel Atlantique, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec, éd. Christian Bourgois, 139 p., 18,50 €.

João Gilberto Noll en portugais : Hotel Atlántico, ed. Francisco Alves (1995).

João Gilberto Noll en français : La brave bête du coin, éd. do.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURES / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut (on doit !) lire ou relire tout roman de César Aira, peut-être le plus récemment traduit, Le Président (éd. Christian Bourgois :

CHRONIQUES

Pedro CESARINO

BRÉSIL

Pedro Cesarino est né en 1977. Il est un anthropologue réputé, chercheur et enseignant à São Paulo, il s’est particulièrement intéressé aux peuples indiens vivant au Nord-Ouest du Brésil. Il a participé au scénario du film La fièvre de Maya Da Rin en 2019. L’attrapeur d’oiseaux est son premier roman.

L’attrapeur d’oiseaux

2016 / 2022

Au fin fond de la forêt amazonienne, les frontières entre États existent bien sur le papier. Brésil, Venezuela, Colombie, Pérou ne sont pas très loin (aux proportions américaines). Elles sont invisibles sur le terrain. Les gens qu’on croise, indiens pour la plupart sont de leur village ou de leur peuple avant de se sentir colombiens ou brésiliens. Pedro Cesarino, qui est un anthropologue  reconnu au Brésil, connaît bien la zone d’où il part pour tenter, après plusieurs échecs, de trouver la trace de l’Attrapeur d’oiseaux, de compléter les bribes de la légende connue chez certains peuples mais qu’on garde secrète. Il le sait bien, rien n’est facile. Il faut suffisamment de provisions, de carburant, de diplomatie. La violence entre tous ces humains réunis là par le plus grand des hasards, les peuples indiens errants devant se faire une place, les Blancs aventuriers trafiquants persuadés qu’ils ne peuvent s’imposer que par la violence.

Sur la pirogue d’un Indien ami de longue date et de sa famille, Pedro Cesarino s’intègre peu à peu, malgré les incompréhensions réciproques : « Que fais-tu ici ?, lui demande-t-on » sans que la réponse soit très claire même pour le Blanc. L’anthropologue écoute et note la légende qu’il poursuivait, observe comment va la vie, comment se font les liens d’amitié entre Indiens et parfois, rarement, entre Indiens et Blancs.

Parfois, quand les conditions sont trop dures (et notre écrivain n’est pas un pleurnichard, un timoré), on se demande à quoi bon répéter de telles épreuves, les jours de pluie continue, les fièvres, la fatigue proche de l’épuisement. La réponse est toute simple : il ne peut pas vivre autrement. Il a renoncé à son couple, à l’idée d’avoir un jour des enfants parce que sa vie est là, sur cette pirogue habitée par une famille indienne. Au bout du voyage devrait l’attendre la réalité de cette légende qu’il poursuit depuis des années. Est-elle inatteignable ? Il en existe plusieurs versions et Pedro Cesarino, comme les explorateurs mythiques à la recherche sur les mêmes terres de l’El Dorado, en a fait son but unique. Mais elle le fuit, on lui dit, on lui répète qu’elle est dangereuse, qu’elle n’a jamais été terminée, qu’on ne sait pas, qu’on ne sait plus.

L’ethnologue, qui est déjà familier des lieux et des gens (on le considère comme un fils de plus dans la famille, on lui propose d’être le nouveau chef du village) n’en finit pas de découvrir des nuances jusque là inconnues dans le protocole local (rire ou ne pas rire devant un visiteur, accepter ou non les avances d’une femme mariée au risque de provoquer un conflit dans le village), ou de nouvelles variantes dans la cosmologie des tribus où il réside de temps en temps. Il avoue ne pas tout comprendre, ce qui est rare chez un scientifique de cette trempe.

Un peu à l’inverse de Luis Buñuel qui avait donné la forme d’un documentaire à un film qui avait été mis en scène (Las Hurdes / Terre sans pain), Pedro Cesarino fait un roman d’un sujet parfaitement documenté. Et peu importe la classification, la frontière s’efface souvent. Le roman, c’est l’aventure du narrateur dans la forêt, aux prises avec la nature et les peuples hostiles, le documentaire c’est la vie dans un village indien, les croyances, les légendes et un extraordinaire rite funéraire. Un rite funéraire qui s’accorde avec l’ambiance générale et personnelle d’une fin de séjour où, hors une légende incomplète, la vie semble se dissoudre dans une nature implacable.

L’attrapeur d’oiseaux, traduit du portugais (Brésil) par Hélène Melo, éd. Rivages, 158 p., 16 €.

Pedro Cesarino en portugais : Rio acima, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / ANTHROPOLOGIE / SOCIETES / FORET VIERGE / EDITIONS RIVAGES.

Un autre livre récent sur une expéditions aventureuse : Un arc de grand cercle de Mateusz Janiszewski :