CHRONIQUES

Luis DO SANTOS

URUGUAY

DO SANTO, Luis

Luis Do Santos est né en 1967 à Calpica, petit village près des frontières brésilienne et argentine. Auteur de chansons et de nouvelles, il publie son premier roman en 2017.

 

L’enfant du fleuve 

2017 / 2020

Un hameau perdu au bout de tout, près d’un grand fleuve qui donne le rythme de la vie des habitants avec, parmi eux, un garçon de sept ans qui découvre la vie. On est en Uruguay, près de la frontière brésilienne, ce joli roman, le premier de son auteur, reflète avec un grand sens de l’humain la vie de chaque jour dans ce coin ignoré de tous.

L’ambiance ressemble beaucoup à celle de plusieurs récits de Horacio Quiroga qui se situent dans le même coin reculé, tout au bout de l’Uruguay, près de la frontière avec le Brésil et l’Argentine. La vie est rude dans ces lieux désolés, le père du jeune narrateur travaille dans des conditions épouvantables : il assemble des tuyaux destinés à l’irrigation, à une profondeur de plusieurs mètres. Grâce à ses capacités exceptionnelles (il peut tenir cinq minutes en apnée), il est devenu une sorte de vedette dans la région, mais une vedette qui à tout moment risque sa santé et même sa vie, une vedette qui termine ses journées couvert d’une boue malsaine, puante.

On n’est pas tendre dans le village près du fleuve, la vie n’est pas tendre, cela ne choque personne si une vieille voisine grincheuse demande à des garçons de sept ans d’aller jeter une portée de chiots dans le fleuve boueux. Méchant garçon, gentil garçon, notre guide à travers cette région à cheval entre les trois pays peut être déchaîné, tendre ou justicier. Il est bien seul, son copain blondinet quitte la région pour suivre sa famille, son chien meurt et c’est le fantôme de son grand-père qui intervient quand l’enfant a besoin de soutien, de consolation.

L’amour, l’amitié existent pourtant dans ce monde sans pitié, la dureté des uns n’est que l’effet de la dureté des choses, elle fait place parfois à des éclats d’humanité, tout comme le réalisme des descriptions fait souvent place à des éclats de poésie. La famille est bien le centre de la vie du jeune garçon, la tendresse de la mère, fatiguée par l’abondance des tâches, la rudesse du père, les sentiments en général sont forcément ponctuels, contradictoires, chacun est soumis à tout ce qui  lui est imposé, qu’il doit bien finir par accepter.

Et puis, réconfort éternel de l’enfant, il y a l’arbre dans lequel il grimpe quand tout va mal, l’arbre au nom prédestiné, le paraíso.

L’enfant du fleuve de Luis Do Santos, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. Yovana, Castelnau-le-Lez, 110 p., 15 €.

Luis Do Santos en espagnol : El zambullidor ed. Fin de Siglo, Montevideo.

MOTS CLES : ROMAN URUGUAYEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POESIE / EDITIONS YOVANA.

DO SANTO, Luis L'enfant du fleuve

 

CHRONIQUES

Ariana HARWICZ

ARGENTINE

 

HARWICZ, Ariana

Née en 1977 à Buenos Aires, Ariana Harwicz a étudié la Littérature et a obtenu un doctorat à Paris. Elle est scénariste, dramaturge et romancière. Elle vit en France.

 

Crève, mon amour

2012 / 2020

Les femmes seraient-elles en train de prendre leur revanche et de conquérir par leur talent la fameuse parité dont on parle tant et qu’on réalise si peu ? En Amérique latine en tout cas la génération des auteures nées à la fin des années 70 et dans les années 80 s’illustre brillamment depuis déjà quelque temps et on découvre des nouvelles voix toutes plus impressionnantes les unes que les autres. Voici, pour la première fois en traduction française, l’Argentine Ariana Harwicz, déjà auteure de quatre romans et de pièces de théâtre.

La voix qui s’adresse à nous est celle d’une jeune femme qui vit dans une province reculée d’un pays quelconque. Autour d’elle, tout est parfaitement normal : elle a un mari attentionné, un bébé sans problème, une belle-mère, veuve depuis peu, disponible et prévenante. Tout semble aller à la perfection. Ce qui ne va pas fort se trouve quelque part dans sa  tête.

Ce qui passe devant ses yeux, ce dont elle nous fait part, est banal et monstrueux : une vie sans aspérités, des repas à préparer et à manger, un enfant à changer et à nourrir, le linge à laver et à étendre. Tout cela, tout ce néant, passant par le tamis de l’esprit dérangé de la jeune femme, devient difforme, absurde, drôle ou d’une surprenante beauté : le mari prend des formes diverses, l’enfant devient un poisson sans écailles, les tâches ménagères sont des travaux d’Hercule plus réels que les vrais.

Le superbe délire prend aussi des allures poétiques, terribles, drôles. Elle s’exprime, au premier degré, comme le ferait un enfant découvrant ce qui l’entoure, ce qui est désormais son univers.

Il y a, en plus du couple, un troisième personnage, le lecteur. Le talent d’Ariana Harwicz fait de lui un acteur, l’acteur principal, car entre les mots, les phrases imprimées et la lecture qu’il en fait se glisse l’univers branlant de cette femme qui est heureuse et qui souffre en même temps, qui est peut-être heureuse de souffrir.

Sa réalité, qui n’a rien à voir avec la nôtre, devient nôtre par la force de ses phrases, de ses mots. On a l’impression, tout au long de la lecture, qu’elle dit l’indicible, impression qui fluctue, parfois tout est clair, parfois cela devient rêve ou pure sensation. On se laisse flotter dans cette matière entre poésie et délire, entre couches du bébé à jeter et oiseaux pleins de couleurs et de ramage. La réussite d’Ariana Harwicz est de rendre cette matière non seulement déchiffrable, mais prenante, envoûtante. Mention spéciale à la traductrice qui a su trouver tournures et mots pour rendre ce charme parfois maléfique qui caractérise ce monologue par ailleurs émouvant : cette femme est aussi une victime de son sort de femme : malgré la bonté probable du mari, elle doit jouer le jeu social, ce serait peut-être folie que de ne pas s’y prêter.

« Les experts vont avoir du boulot avec moi, dit-elle, dans un moment de lucidité. Le boulot d’Ariana Harwicz, lui, est réussi de bout en bout : non seulement on est pris par la violente beauté des paroles de cette malheureuse héroïne, mais, comme pour don Quichotte, on ne saura pas qui est fou, qui est sain.

Crève, mon amour de Ariana Harwicz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 203 p., 18 €.

Ariana Harwicz en espagnol : Matate, amor / La débil mental / Precoz, ed. Mardulce, Madrid .

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS LE SEUIL

HARWICZ, Ariana Crève, mon amour

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

la fille aux ciseaux

1999 / 2001 : 2020

 

La fille aux ciseaux a été le premier succès de Jorge Franco, dont la réédition en format de poche vient de sortir aux éditions Métailié. Le roman a donné lieu à deux adaptations, deux succès populaires, un film, Rosario (2006) de Emilio Maillé et une série de 60 épisodes pour la télévision colombienne (2010). Medellín sert de cadre à cette histoire tout juste sur la marge des narcotrafics et des narcotrafiquants qui montre l’arrière du décor.

Au début il y avait Rosario, malheureuse gamine née dans un des pires bidonvilles de Medellín. Autour d’elle, aucune famille, sa mère l’a rejetée à plusieurs reprises, il ne lui reste que son frère, la seule personne sur laquelle el le peut compter. Puis eux garçons de son âge, enfin peut-être, quand on le lui demande, la réponse n’est jamais la même. Antonio, le narrateur et Emilio, sont tous deux amoureux, et elle a fait son choix : Emilio est l’amant, Antonio l’ami, un ami frustré de devoir ne rester qu’un ami. Il y en a en plus un troisième dont le rôle reste peu clair pour les deux autres. Obligée de se défendre depuis son plus jeune âge, elle a appris à le faire et le fait bien. On l’appelle Rosario Ciseaux : violée quand elle avait 13 ans, elle s’est vengée de son agresseur avec une paire de ciseaux qui a définitivement empêché l’homme de récidiver.

Medellín est très belle, si on la regarde la nuit ; elle a même un métro ! Si on approche trop, on se brûle les ailes à la violence de ses deux parties, le centre qui pourrait ressembler à celui de toute capitale d’Amérique du Sud et les quartiers pauvres, celui de Rosario. Deux parties qui se rejoignent dans la saleté, la négligence. Dans ce cadre, les deux garçons se rendent confusément compte qu’ils pourraient eux aussi se brûler les ailes, à trop s’approcher de Rosario. Mais peuvent-ils s’en détacher ? Elle les tient, sans violence, elle les fascine.

Le mystère autour de la personne qu’est Rosario, que les deux amis n’arrivent pas à dissiper et qui est une grande partie de l’attrait qu’ils ressentent pour elle, le lecteur le perce peu à peu : ses profondes contradictions font partie de son être : naïve, implacable selon les moments, elle ne perd jamais, même aux pires moments (et ils ne manquent pas pour elle), une farouche volonté et même une joie de vivre malgré tout. Elle sait être tendre, jamais par calcul, elle sait aussi être terrifiante.

Venus de la classe relativement aisée, Emilio et Antonio flirtent avec le milieu de la drogue, particulièrement violent en ces années 1990, conscients du danger, ils sont incapables de résister. Impossible de résister à l’attrait de ce milieu, à celui de Rosario. À côté de cette fillette-jeune fille-femme si complexe et au fond si cohérente, les deux garçons découvrent par l’intermédiaire de cet univers la délinquance proche géographiquement mais hors de leur cadre bourgeois, rien moins que la vie, par le filtre de l’amitié et de l’amour.

Oui, mais la vie avec Rosario est insupportable et irremplaçable. On ne peut pas se passer de la fille aux ciseaux malgré l’enfer qu’elle porte en elle.

La fille aux ciseaux de Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éd. Métailié (Coll. Suites), 167 p., 9 €.

Jorge Franco en espagnol : El cielo a tiros,  El mundo afuera, ed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, Le ciel à bout portant, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, Jorge La fille aux ciseaux

 

 

 

 

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

 

Le monde extérieur.

2014 / 2016

 

L’auteur colombien, Jorge Franco, nous revient avec son roman « Le monde extérieur » qui a reçu en 2014 le prix Alfaguara et dont les éditions Métailié viennent de publier la traduction.Nous sommes en 1971, à Medellín, où se déroule une classique histoire d’enlèvement contre rançon de don Diego, riche homme d’affaires, propriétaire d’un château extravagant. Les ravisseurs sont une bande de petits malfrats issus des quartiers pauvres avoisinant la résidence. Avides d’argent facile ils se révèlent plutôt minables. Mais rien ne se passe comme prévu, les négociations traînent, ce qui permet à Jorge Franco de nous transporter dans le Berlin d’après guerre avec don Diego, dans la vie au château de la famille composée de sa femme, aristocrate allemande et de leur fille Isolda, dans la vie également de Mono et de sa bande de voyous. Peu à peu la tragédie finale se profile… En effet, l’histoire à priori est classique : le riche don Diego séquestré par l’horrible Mono et sa bande, dans des conditions assez rudes et dégradantes pour le vieillard, l’attente pesante de la rançon ! Très vite cependant, le lecteur sent que la famille ne paiera pas, que l’issue risque d’être tragique et que cette possibilité laisse don Diego de marbre.L’originalité de ce récit par contre tient à son traitement en patchwork : nous plongeons dans le passé de don Diego qui, à 50 ans rencontre à Berlin une jeune aristocrate prussienne dans le contexte violent de l’après guerre. Il la ramène à Medellín, lui construit ce château         qu’il transforme en prison dorée pour elle et pour leur fille unique, Isolda (prénom choisi en hommage à Wagner). Nous suivons la vie très solitaire et peuplée d’imaginaire de la fillette, nous la voyons grandir, étouffer, se révolter et au seuil de l’adolescence provoquer un scandale qui l’enverra dans un pensionnat.Nous assistons aussi aux longues conversations entre Mono et don Diego, meublées surtout par les confidences provocatrices de Mono qui avoue avoir adoré de façon obsessionnelle Isolda, l’avoir épiée sans cesse depuis les arbres qui encerclent la propriété.Entre ces révélations, nous voyons Mono et ses compagnons agir, s’agiter et s’agacer les uns les autres.Une autre alternance inattendue dans ce roman c’est le traitement du narrateur : c’est tantôt un narrateur omniscient à la troisième personne, tantôt un « nous » représentant les gamins pauvres du coin qui espionnent dans les arbres le château, le parc et surtout Isolda, tantôt un « je » associé aux « nous » et qui recoupe dans ses remarques et sa passion pour Isolda le « je » du dialogue de Mono avec don Diego. Est-ce le même personnage ? Aucune réponse n’est fournie et le lecteur restera libre de son interprétation.Autre point intéressant, aucun personnage n’est sympathique, ni parmi les protagonistes, ni parmi les  seconds rôles, ils sont tous à l’image de la vraie vie, tantôt touchants, tantôt agaçants, voire repoussants. Isolda nous reste lointaine, on assiste à ses caprices d’enfant gâtée, mal élevée,  on voit sa solitude  pesante, ses révoltes vaines, vite étouffées par ses parents, mais elle est dure, n’aime personne hormis elle-même. Don Diego, la victime, nous émeut parfois par sa dignité orgueilleuse, face à ses ravisseurs, même quand il se fait humilier mais on ne peut que blâmer sa raideur, son obstination due à son éducation et ses principes rigides et égoïstes qui ont fait le malheur d’Isolda à qui il refusera l’accès à la normalité du monde extérieur.

Mono lui aussi nous fait un peu sourire dans ses délires irréalistes d’amour possible partagé avec Isolda, dans ses rodomontades devant sa bande peu intelligente, alors qu’il se fait manipuler par un petit ami sans scrupules, et qu’il vit chez sa mère. Puis peu à peu quand tout lui échappe et qu’arrive la déchéance, il provoque un peu la pitié du lecteur, mais il est cruel, méchant, aime humilier ses semblables, joue les petits chefs sadiques et nous agace prodigieusement.

Donc malgré quelque élans d’empathie fugace dans certaines scènes, la plupart du temps, on n’éprouve ni compassion, ni solidarité pour aucun des personnages qu’ils soient victimes ou bourreaux. On se contente d’observer avec froideur ou œil critique ce qui nous est donné à voir.

En définitive, les alternances de narrateur, ce va et vient dans le temps et dans l’espace selon les chapitres, le côté un peu conte de fée des moments réservés à la vie au château et à l’enfance d’Isolda, qui se mélange au réalisme cru du monde bien réel et violent, voilà ce qui fait l’originalité et la force de ce roman passionnant à lire.

Louise Laurent.

Jorge Franco, Le monde extérieur, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éditions Métailié, 272 p. 20 €. El mundo de afuera a obtenu le Prix Alfaguara en 2014

Jorge Franco en espagnol :  El mundo afueraEl cielo a tirosed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, éd. Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, JOrge Le monde extérieur

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Je suis l’hiver 

2021 / 2020

La couverture de Je suis l’hiver est superbe, elle prédit parfaitement l’ambiance qui règne dans le nouveau roman de l’Argentin Ricardo Romero. Ouvrons le livre, nous ne serons pas déçus : tout y est mystérieux mais palpable, les personnages tellement humains qu’ils nous sont tour à tour étrangers et proches, et ce qui pourrait être une enquête policière prend des allures de quête morale. Ouvrons le livre et découvrons un roman d’une originalité fascinante.

Pampa Asiain est un garçon timide, et même secret, on pourrait dire un frère très proche de Meursault, l’étranger d’Albert Camus. Son enfance n’a pas été heureuse, son père le battait et battait sa mère, à 22 ans il rêve de ne pas exister. Il a malgré tout réussi l’examen d’entrée dans la police et, pour son premier poste, il se retrouve dans un coin isolé, Monge, un village de 200 habitants. Au cours d’une mission de routine, il découvre une jeune femme pendue à un arbre, dans une forêt déserte et, sans bien savoir pourquoi, il ne donne l’info à personne.

Parfois, pour respirer un peu, il va dans un silo désaffecté et chante ‒ mal ‒ en jouant ‒ mal ‒ de la guitare, timide et secret, je le disais. D’autres fois, pour respirer un peu, il va dans un endroit isolé pour tirer avec son Beretta. Il est très doué pour ça, mais il le garde pour lui, en plus il n’aime pas les armes, trop de bruit, trop de danger.

Peu à peu le narrateur présente la vie très lente du village où rien ne se passe, où une chute de neige est l’événement du mois, il présente aussi quelques habitants de Monge et peu à peu il nous fait connaitre qui était la victime. Décrits par lui, ces gens d’une banalité extrême prennent une intensité inattendue. Le ton, extérieur, détaché, renforce l’atmosphère feutrée de ce lieu trop calme.

Chacun des chapitres ajoute un nouveau personnage à ceux qu’on connait déjà, composant une sorte de symphonie tragique au cours de laquelle Pampa et les autres protagonistes se découvrent à nous, prennent de la profondeur pendant que l’action avance par bonds successifs, que les surprises brisent la banalité des hommes et des femmes qui agissent souvent hors de la logique, dans leur logique, immergés dans un univers cotonneux, fait de pures sensations. Ce que nous lisons devient à la fois fantasmagorique et tout à fait réaliste, à la fois flou et limpide, d’un gris clair ou foncé, envoûtant.

Peut-on devenir le héros (mais quel genre de héros ?) de roman quand on a toujours vécu dans la banalité la plus décourageante ? Ricardo Romero démontre brillamment que c’est possible avec ce roman, l’un des romans les plus troublants depuis longtemps.

Je suis l’hiver de Ricardo Romero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïa Muchnik, éd. Asphalte, 208 p., 21 €.

Ricardo Romero en espagnol : Yo soy el invierno sera publié en espagnol par les ed. Alfaguara en 2021.

Ricardo Romero en français : Histoire de Roque Rey, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

 

ROMERO, Ricardo Je su il'hiver

CHRONIQUES

Chloe ARIDJIS

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

 

ARIDJIS, Chloe

 

Née à New York en 1971, fille de l’écrivain et militant écologiste Homero Aridjis et d’une traductrice nord-américaine, elle a eu une enfance internationale et multiculturelle, son père étant l’ami de la plupart des grands auteurs latino-américains. Elle écrit en anglais et réside actuellement à Londres.

Fugue mexicaine 

2019

À 17 ans Luisa, étudiante plutôt sérieuse, a quitté la demeure familiale pour suivre Tomás, un garçon qu’elle connait à peine, fascinée plus que séduite par ce jeune homme original. Elle est la fille d’un professeur parfois un peu pesant et d’une mère traductrice un peu trop absente. On est en 1988, trois ans après le tremblement de terre qui a détruit des quartiers entiers de Mexico et laissé presque intacte la petite maison occupée par la famille. Comment a-t-elle franchi le pas ?

La plage de la côte pacifique au bord de laquelle elle traîne peut passer pour un de ces « endroits paradisiaques » que vantent les agences de voyages, elle peut aussi sembler menaçante : ses courants à drapeaux rouges, son nom même, dont on a oublié la véritable étymologie, Plage des Morts ou Lieu à papillons ? Luisa n’arrive pas à se faire une idée. Elle en est au même point que Tomás qui l’a entraînée là. Les eaux du Pacifique sont-elle pures ? Renferment-elles des monstres ? Ressemblent-elles à celles de Cythère qui, elles, on le sait, renferment des statues grecques échouées lors d’un naufrage il y a des milliers d’années ? Et ces nains ukrainiens dont les journaux ont parlé sont-ils tout à côté de ce couple bizarre que forment, ou ne forment pas Luisa et Tomás ?

Pour la jeune fille, rien n’est fixé, solide. Les phrases, souvent poétiques, de Chloe Aridjis, donnent ce vertige doux, doucement coloré, qui permet au lecteur de partager les doutes de Luisa, la plongée qui pourrait être brutale dans une soirée de lutte libre (mais n’est-on pas dans les jeux de la Rome antique ?) ou dans une discothèque mexicaine branchée (qui n’est pas loin de l’orgie romaine) en sont des exemples.

À travers ces images si fortes, l’auteure crée un tableau hyperréaliste de la petite bourgeoisie mexicaine de ces années 1980. Le désenchantement est partout, la mort est proche, overdose d’une fille, agression nocturne d’un prostitué, envie de vivre réduite à presque rien. Alors quel rôle peut avoir Tomás dans la vie de Luisa ?

Il n’y a rien de mieux qu’un séjour à deux pour découvrir l’autre, surtout si c’est un presque inconnu, mais aussi, peut-être pour se découvrir soi-même. La découverte, des êtres humains, des lieux, des atmosphères, est par essence double, les hésitations de Luisa en sont le reflet, et Chloe Aridjis le montre puissamment en mêlant poésie, étrange, naïveté, celle de l’adolescente, et éventuelle rouerie, celle de Tomás, dont le côté fuyant ne reflète que le ressenti de Luisa.

Le ressenti de Luisa, c’est justement ce que nous avons sous les yeux, elle est troublante, cette fille paumée et volontaire, attirante et décourageante, qui expose avec pas mal de candeur ses hésitations. Pourquoi cette fugue ? Trouvera-t-elle la réponse ? La découvrirons-nous à son insu ?

« Au maximum c’était la moitié d’une histoire », conclut Luisa vers la fin du roman. Mais pour le lecteur, l’histoire est bien complète, riche, subtile. Chloe Aridjis, la fille d’Horacio, grand écrivain mexicain et d’une mère nord-américaine, qui écrit pour le moment en anglais, est en train de se faire un solide nom dans les Lettres, américaines ou mexicaines puisqu’elle domine les deux langues et les deux civilisations.

Fugue mexicaine de Chloe Aridjis, traduit de l’anglais  par Antoine Bargel, éd. Mercure de France, 175 p., 21 €.

Chloe Aridjis en français : Le livre des nuages / Déchirures, éd. Mercure de France.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS MERCURE DE FRANCE

ARIDJIS, Chloe Fugue mexicaine

 

CHRONIQUES

Michèle-Baj STROBEL

FRANCE – CARAÏBE

STROBEL, Michèle-Baj

Les gens de l’or

1998 / 2019

On y parle créole, français, brésilien, on y est noir, blanc, métissé, on s’y croise plus qu’on ne cohabite, l’existence de chacun n’est qu’à lui ou à elle, de toute manière leur vie est rude, instable, riche de cette instabilité. Michèle-Baj Strobel, ethnologue mais avant tout observatrice généreuse, fait exister pour nous des dizaines de ces aventuriers.

Michèle-Baj Strobel arrive en 1981 avec ses deux enfants à Maripasoula, petite ville de Guyane, pour rejoindre son mari médecin. Au bord du fleuve Maroni, la bourgade ressemble à une île au cœur de la forêt équatoriale. Jeune ethnologue, elle découvre une Amérique qu’elle était loin d’imaginer, un mélange extraordinaire de langues et de peuples, Amérindiens, Noirs, Créoles et quelques rares Blancs, tous ou presque fonctionnaires français. Portée par une envie de découvrir, professionnelle et encore plus humaine, elle publie la première version des Gens de l’or en 1998. L’orpaillage étant revenu fortement dans l’actualité (dramatique et politique), les éditions Plon ont eu la très bonne idée de rééditer le livre, augmenté d’un avant-propos qui, plus que l’actualiser, lui donne une profondeur supplémentaire.

Les relents coloniaux et esclavagistes sont toujours bien là, dans les années 1980, la hiérarchie raciale a toujours cours malgré l’égalité républicaine. Plusieurs langues se côtoient, reflet des origines et des classes sociales, des classes sociales qui se jalousent et s’envient mutuellement. Peu à peu, Michèle-Baj Strobel découvre ce nouveau monde, les paysages et surtout ses habitants. Peu à peu, elle sent naître l’envie de découvrir plus en profondeur la vie et la réalité des gens de l’or, orpailleurs, leurs amis et leurs familles. Comme le dit un chamane : « Lorsque l’or reste enfoui sous la terre, tout va bien. Il n’est pas dangereux (… »).

Michèle-Baj Strobel alterne naturellement, pourrait-on dire, mais en réalité c’est de la virtuosité, chapitres sur l’histoire de la chasse à l’or depuis la conquête, passages techniques détaillés sur l’extraction, descriptions lyriques et d’une beauté saisissante de la forêt superbe et mortifère, et portraits criants de vérité de personnages, hommes et femmes qui parfois acceptent de parler de ce qui a été leur vie. Ce patchwork se révèle passionnant, on est dans un roman du XIXème siècle, dans un western et dans un recueil poétique, l’intérêt ne se dément pas au long de ces presque 500 pages pourtant bien denses. En prime, on apprendra des bribes de langue créole, savoureuse elle aussi.

La vie et la mort sont évidemment au cœur de l’ouvrage. La disparition rapide d’un magasin sur le bord du Maroni donne lieu, parmi d’autres exemples, à un récit d’anthropologie et d’humanisme poignant : l’homme qui le tenait après une vie d’errance, de constants changements d’état, d’activité, meurt de vieillesse dans sa « boutique » désordonnée où l’on peut acheter singe boucané, poisson séché et plusieurs marques prestigieuses de champagne français. En quelques mois tout a disparu, la grande case s’est effondrée, ne restent que des souvenirs que le vieil homme a pu laisser à ses clients et à ses connaissances.

Le temps est essentiel pour la recherche de l’or, puis pour l’exploitation, puis pour l’éventuelle rentabilité. Il en va de même pour l’auteure, il lui faut plusieurs années pour sentir qu’elle commence à dominer son sujet, à connaitre la réalité de ces hommes et de ces femmes. Dans son livre, elle réussit à nous faire admettre cette progressivité des découvertes, ce lent passage des apparences vers une vérité que nous aussi finissons par partager.

Rappelons que ce texte a été publié une première fois en 1998 (éditions Ibis Rouge). Un avant-propos de 2019 (que j’ai préféré lire après le texte original) remet la découverte d’origine dans la perspective actuelle, assez déprimante : qu’a apporté la mondialisation, sinon des nouveaux riches en 4×4 de luxe, la multiplication des suicides chez les tout jeunes Amérindiens locaux et la destruction de la nature par les orpailleurs clandestins dont les Indiens sont les principales victimes ?

La collection Terre Humaine (Jean Malaurie, Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacarrière et même Émile Zola) est en soi prestigieuse. Ces Gens de l’or en sont désormais un de ses joyaux.

Les gens de l’or de Michèle-Baj Strobel, éd. Plon, collection Terre Humaine, 528 p., 27 €.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / SOCIETE / ETHNOGRAPHIE / LITTERATURE / EDITIONS PLON.

TROBEL, Michèle-Baj Les gens de l'or