V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Historia de un brazo

2019

Le père du narrateur présente une particularité bénigne qu’il ne cache pas systématiquement, mais qu’il n’exhibe pas plus que ça : il bénéficie d’un bras supplémentaire, plutôt discret, mais qui est bien là, attaché à sa poitrine. C’est un fait bien connu de sa famille un peu éparpillée, il arrive au patriarche de faire des farces avec, on n’en parle pas plus que s’il s’agissait d’un léger handicap. Ce n’en est pas un  pour tout le monde, ses nombreuses maîtresses lui trouvent un charme indéniable, dans l’intimité.

Toujours vert, le brave homme, mais les années sont là et il a de plus en plus tendance à délirer, à confondre les personnes, son frère est-il son fils, la petite amie du fils a-t-elle été la sienne, ce doux délire s’introduit peu à peu dans notre récit, ce qui fait qu’on navigue entre deux, entre dix fantasmes qui sont peut-être réalité, peut-être imagination.

C’est léger, quoique vieillesse, maladie, violences diverses, amours contrariées et mort ne soient jamais très loin), c’est drôle, un peu amer tout de même, c’est agréablement bizarre, bizarre comme ce troisième bras.

En contrepoint de l’enquête sur le passé familial et de la fantaisie de ce que nous raconte Ricardo Sumalavia, mine de rien, se tisse un autre récit, subtilement, celui de la relation entre père et fils. Cette relation paraît d’abord assez baroque et elle se révèle être un bel amour entre ces personnages qui se ressemblent beaucoup sans le vouloir, sans même le savoir. Le lecteur est – avec l’auteur – le maître du secret.

Historia de un brazo , ed. Seix Barral, Lima, 96 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / FANTASTIQUE.

CHRONIQUES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES

Rita INDIANA

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Rita Indiana est née en 1977 à Saint-Domingue. Après avoir vécu quelque temps à Porto Rico, elle revient en République dominicaine et se consacre à la musique, le groupe qu’elle forme mêle musique caribéenne et art contemporain. A partir de 2000, elle publie romans et textes courts. Son influence (musique et littérature dans la zone caraïbe est reconnue.

Les tentacules

2015 /2020

Pas question de résumer, encore moins de raconter un roman aussi hors normes que Les tentacules de la Dominicaine Rita Indiana. On pourrait penser qu’elle était elle-même sous l’influence d’Olokun, d’Oshun ou de Yémaya, quelques unes des divinités de la santería que pratiquent plusieurs des personnages.

Ces personnages naviguent entre un futur très proche et un passé inquiétant et violent. Les tentacules du titre sont ceux  du récit dont on ne sait où il nous mènera, sinuant entre rêve, magie, réalité présente, passée et future.

Une adolescente, Acilde, mal dans son corps de fille, pourra-t-elle réussir la mutation si souhaitée (on est en 2027). Le couple de mécènes installés sur la côte, au nord, pourra-t-il protéger la faune qui vit parmi les récifs coralliens menacés par un massacre écologique (on est en 2000). Le peintre pourra-t-il s’évader d’un passé marqué par pirates et flibustiers ?

À travers des épisodes qui s’entrecroisent, se rejoignent pour mieux se  séparer, Rita Indiana, déjà reconnue pour son originalité, signe un roman multiple, d’une énorme richesse de thèmes et qui éblouit par son style (on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est aussi musicienne et artiste plasticienne). Sens de l’histoire, destin individuel et collectif, identité personnelle, relativité de la morale, écologie, création artistique et ses rapports avec l’argent tout puissant, on n’est pas près d’épuiser les sources de réflexion qu’elle nous propose en variant constamment sa manière de raconter. Un lecteur cartésien ne pénétrera pas avec facilité dans cette jungle, elle dérange le sens d’une certaine logique. Si l’on accepte cette condition, on se laissera porter par une imagination qui ne veut pas de limites.

Les tentacules, traduit de l’espagnol (République dominicaine) par François-Michel Durazzo, éd. Rue de l’échiquier, 176 p., 17 €.

Rita Indiana en espagnol : La mucama de Omicunlé, ed. Periférica, Cáceres, 2015.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / SOCIETE / MAGIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RUE DE L’ECHIQUIER.

Un autre roman récent, dans un genre tout à fait différent, se situe exactement dans les mêmes décors, Sosúa, au nord de la République dominicaine, Et la vie reprit son cours, de la Française Catherine Bardon (éd. Les escales.  On peut lire ma chronique sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/?s=bardon

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

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Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 Héritage

2020

Après un Venezuela un peu magique, voici le Chili réaliste – jusqu’à un certain point, Dieu soit loué – de Miguel Bonnefoy, qu’on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Lazare, originaire du Jura, fuit la France pour la Californie où il n’arrivera jamais : une quasi mort en passant le détroit de Magellan, une deuxième naissance dans la souffrance, et il est débarqué à Valparaíso. C’est le premier des hasards qui font un homme, Lazare devient chilien, le premier de sa dynastie. On est en plein XIXème siècle et il s’agit déjà de ce qu’on appelle à présent l’intégration. Les enfants de Lazare et de Delphine, Bordelaise arrivée tout autant pas hasard au Chili, sans la moindre goutte de sang latino-américain, se sentent français, mais d’une France folklorique, tout en étant chiliens. Français au point de traverser l’Atlantique dans l’autre sens pour se battre contre l’ennemi héréditaire quelque part, dans les tranchées de la paraît-il Grande guerre. Chilien au point de fraterniser avec… n’en disons pas plus.

Ne disons rien de plus de cette saga qui s’étale sur tout le siècle passé. Les personnages savoureux, touchants, dynamiques se succèdent, tous animés par un bel élan vital. Tout n’est pas rose dans leur monde, on doit lutter, on ne reste pas éternellement jeunes, mais si on fait appel au surnaturel, il arrive qu’on ait des résultats, un guérisseur mapuche est là pour le démontrer.

Miguel Bonnefoy, après deux romans pleins de poésie, poursuit son cheminement littéraire dans la même veine, mais en ajoutant une dose de profondeur supplémentaire. Les périodes dramatiques dans Héritage sont des périodes historiques et les épreuves que traversent Lazare et ses proches ont leur origine dans l’histoire connue de tous.

Et puis, encore une fois, on se régale d’un bout à l’autre de ce roman, de la qualité du style de Miguel Bonnefoy. Il a un talent particulier à mêler simplicité et raffinement, à glisser ici ou là un de ces mots un peu mystérieux pour le lecteur en plein milieu d’une phrase tout à fait prosaïque, à lancer des élans de pur lyrisme puis à ramener ses personnages au niveau du quotidien. Le lecteur vole, plane, en permanence entre reconnaissance d’un monde connu et élan vers des territoires poétiques inattendus.

Héritage est une nouvelle preuve de la personnalité unique de Miguel Bonnefoy, fils du Venezuela et du Chili qui écrit en français, de sa capacité à créer des atmosphères bien à lui, à jouer en permanence avec l’essence des mots, avec l’équilibre des phrases pour réussir des romans de portée universelle.

Héritage, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / CHILI / VENEZUELA / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POESIE.

BONNEFOY, Miguel Héritage

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Roanne, octobre 2017) :

BONNEFOY, Miguel

 

CHRONIQUES

Pilar QUINTANA

COLOMBIE

 

QUINTANA, Pilar

 

Née en 1972 à Cali, Pilar Quintana, après des études en Communication et un long voyage à travers le monde, s’est installée sur la côte Pacifique colombienne. Elle est l’auteure de nouvelles et de quatre romans.

 

La chienne

2017 / 2020

Le village colombien qu’habite Damaris, la touchante héroïne (anti-héroïne ? non, héroïne) n’est pas le paradis sur terre, des habitations bancales mélangées à quelques villas de riches touristes venus de la capitale pour les vacances, un bras de mer qui coupe le village en deux, qu’on peut traverser à pied presque sec à marée basse, des voisins, les mêmes que partout ailleurs.

Damaris est maladroite, ses doigts, « trop gros comme tout le reste de son corps » lui obéissent mal. Son mari, Rogelio, est trop occupé pour gagner en pêchant les trois sous qui les feront vivre, n’est pas un mauvais homme, même s ‘il a « la tête de quelqu’un toujours en colère ».

La plage tropicale se couvre à marée haute des immondices généreusement produites par l’espèce humaine ou par la nature elle-même, il pleut la plupart du temps. Dans cet univers bouché, la lumière, pour Damaris, ne vient pas du ciel mais d’une minuscule boule de poils, une petite chienne dont la mère a été empoisonnée peu après sa naissance. Le désir frustré d’enfant que Damaris, et Rogelio dans une moindre mesure, traînent depuis bien longtemps, trouve avec cette Chirli (une Chirli a été récemment élue Miss Colombie) la substitution idéale.

Si une somme de joies minuscules ne fait pas forcément le grand bonheur, elles permettent au moins de ne pas être malheureuse. Damaris applique cette banalité avec constance, et la banalité de sa vie, loin de lui peser, lui permet de supporter, la tête haute, ce qui pourrait sembler méprisable à un esprit prétendument supérieur.

Il y a pourtant des drames, quelle vie n’en croise pas, le temps finit par les atténuer, les périodes de privations succèdent aux moments où on se croit dans l’opulence. On aime et on se prend à douter, l’être proche semble avoir changé ‒ mais est-ce seulement lui ?‒, puis redevient celui qu’on avait aimé. Pilar Quintana a su parfaitement adapter son style à cette histoire, qui s’apparente pour un lecteur français à deux récits célèbres, Une vie de Gustave Flaubert et Un cœur simple  de Guy de Maupassant : une apparence lisse sous laquelle se devinent les tempêtes réfrénées et les joies qu’on n’ose pas étaler. Tout comme la résignation apparente de Damaris qui occulte une force de caractère qu’elle ne voudrait montrer pour rien au monde : elle sait la place que doit occuper la femme, mais elle connaît sa vraie nature.

Sous une banalité apparente (mais pour le lecteur français le dépaysement est tout de même bien présent) Pilar Quinata fait ressortir une profondeur universelle, le destin de Damaris est un peu celui de milliers de femmes sur tous les continents.

La chienne, premier roman de Pilar Quinata traduit en français et qui a reçu un important prix littéraire à Bogotá, est à contre courant de beaucoup de récits en provenance d’Amérique latine, souvent saturés de violences.

La chienne de Pilar Quintana, traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril, éd. Calmann-Lévy, 127 p., 17 €.

La perra, ed. Literatura Random House, Barcelone.

MOTS CLES :  COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

QUINTANA, Pilar La chienne

CHRONIQUES

Benjamín LABATUT

CHILI

 

LABATUT, Benjamín

 

Né à  Rotterdam en 1980, Benjamín Labatut a passé son enfance entre les Pays Bas, l’Argentine et le Pérou. Il réside à Santiago du Chili depuis le milieu des années 90.

 Lumières aveugles

2019 / 2020

Est-ce un lieu commun que de dire que la réalité dépasse la fiction ? Benjamín Labatut semble dire que non, que décidément ce n’est pas un cliché. On apprend dans la première partie de son roman (Un vert terrible est la traduction littérale du titre en espagnol) qu’un juif, ayant mis au point l’horrible gaz qui fit tant de victimes dans les tranchées de la guerre de 1914, a aussi découvert les vertus de l’azote et a ainsi permis de nourrir des millions de personnes alors que ses premières découvertes ont directement servi à l’extermination de sa propre sœur parmi les millions de disparus sous le Troisième Reich.

On est très loin du Chili actuel en lisant Lumières aveugles, Benjamín Labatut nous conduit parmi les méandres des découvertes scientifiques fondamentales du XXème siècle avec quelques incursions, hors des travaux parfois un peu obscurs pour un simple lecteur mais qui globalement se suivent, dans la vie plus intime de ces chercheurs géniaux qui se révèlent souvent bien moins inspirés quand ils remettent les pieds sur terre ! Souvent le conflit entre univers intellectuel et matériel se révèle explosif : par exemple Schwarzschild, astronome surdoué, qui a même étonné Einstein, s’engageant comme volontaire pendant la Grande Guerre, a tendance à oublier les valeurs humanitaires pour servir une armée qui a utilisé à foison gaz toxiques et obus surdimensionnés.

Un peu à la manière du Roberto Bolaño de La littérature nazie en Amérique latine, Benjamín Labatut fait défiler des savants (inconnus de moi, je l’avoue), tellement surhumains qu’on hésite entre l’admiration sans bornes et une sorte de perplexité face à ce qui nous dépasse. Et cette hésitation a un charme fou.

Il ne faudrait pas que le sujet central fasse fuir les lecteurs : il n’est pas nécessaire d’être capable de résoudre les équations  données en exemple pour apprécier les méandres de ces vies qui se déroulent par exemple entre l’obtention de prestigieux prix internationaux et les périodes d’un dépouillement voulu par un professeur d’université revenu de tout qui finit par dormir sur le sol dans une simple couverture râpeuse. Il est du reste réconfortant de constater que les savants eux-mêmes ne comprennent pas toujours les mystères de ce qu’ils ont inventé !

Ces méandres se retrouvent dans la façon de raconter adoptée par l’auteur : un détail annexe du récit donne lieu à un récit annexe, à la manière des poupées russes. Ces parenthèses, plus ou moins longues, nous font changer de lieu et d’époque, attisant encore un peu plus notre curiosité.

Le plaisir d’une telle lecture naît aussi de cet étrange mélange : l’admiration absolue envers ces intelligences qu’on ne peut comparer à rien d’humain, une inquiétude de ce que ces esprits géniaux peuvent occulter de dangers pour eux-mêmes (et pour le corps qui les loge) et une peur qui peut aller jusqu’à la panique, face aux mystères insondables (pour vous, pour moi, pas pour eux, trop pris par la valeur de leurs calculs, la peur leur est inconnue) sur lesquels ils travaillent, les mystères de l’univers, de ses milliards de milliards de galaxies et de la réalité infime d’un atome. Benjamín Labatut fait de tout cela un roman qui se lit comme un roman à suspense.

Lumières aveugles, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, éd. du Seuil, 219 p., 20 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / CULTURE / EDITIONS DU SEUIL

LABATUT, Benjamín Lumières aveugles

 

V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno

CHRONIQUES

Catherine BARDON

FRANCE / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

 

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine.

 

Et la vie reprit son cours 

2020 

Troisième épisode d’une série commencée avec Les déracinés et L’Américaine, Et la vie reprit son cours raconte la vie d’une famille juive installée dans un village de République dominicaine et parfaitement intégrée, qui ne perd pas pour autant le contact avec ses racines mouvantes. Une idéale lecture de détente où l’on dénichera émotions et où l’on découvrira des pans de l’histoire dominicaine peu connue chez nous.

Ruth Rosenheck, 27 ans, la narratrice, descendante d’une famille juive, vit en 1967 tranquillement à Sosúa. Vers 1940, le gouvernement dominicain a créé une petite communauté juive en offrant des terres à plusieurs milliers de migrants qui fuyaient l’Europe en guerre. Son ami Arturo, fils de fabricants de cigarettes, artiste homosexuel, préfère rester à New York plutôt que revenir mener une vie peu libre dans sa famille et dans un pays corseté.

De la République dominicaine, on ressent les sursauts de l’époque, une fausse démocratie locale, la guerre du Vietnam, la profonde révolution culturelle des États-Unis au moment où la société dominicaine est verrouillée. Ruth est amoureuse de Domingo, le frère d’Arturo, dont la famille est très traditionnelle. C’est aussi l’année d’une autre guerre, la guerre des Six Jours au Moyen Orient, qui touche indirectement l’héroïne et sa famille.

Les enfants grandissent, les adultes essaient de mener leur vie malgré les obstacles, parfois un événement vient briser la routine : à l’occasion du trentième anniversaire de l’installation des juifs à Sosúa, une grande fête comporte même un service religieux à la fois catholique et juif, symbole de cette intégration parfaite.

Tout baigne dans une ambiance heureuse : les personnages traversent des épreuves, se heurtent à des oppositions, sont conscients des tragiques inégalités locales, mais les épreuves trouvent leur résolution, les oppositions ne dégénèrent pas en conflits irréparables et les inégalités, bien qu’on agisse pour les atténuer, restent hors champ.

Caroline Bardon veut distraire sans trop déranger mais sans éluder les réalités sombres. Elle profite des nombreux rebondissements romanesques de sa saga pour aborder plusieurs sujets qui intéressent et inquiètent les Latino-Américains, l’évolution politique, si noire en ces années 1970, le rôle des États-Unis par rapport au Sud, les dictatures (celle qui sévit en République dominicaine n’est pas aussi cruelle que dans d’autres pays, mais elle est bien réelle). Une excursion en famille permet une agréable visite touristique de l’île. L’histoire familiale se déroule, avec ce recul un peu nonchalant et donc très plaisant, qui évoque la façon de vivre caribéenne.

Et la vie reprit son cours de Catherine Bardon, éd. Les Escales, 346 p., 19,90 € (papier), 14,99 € (numérique).

Les déracinés et L’Américaine, les premiers tomes de la saga, ont paru aux éditions Les Escales.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDITIONS LES ESCALES

BARDON, Catherine Et la vie reprit son cours

 

ACTUALITE, CHRONIQUES

Guillermo SACCOMANNO

SACCOMANNO, Guillermo Basse saison 10-18

Pour vous, qui n’avez pas encore lu Basse saison, le chef d’oeuvre de Guillermo Saccomanno, paru en 2015  chez Asphalte, il sort le 18 juin en édition de poche (10/18).

Ne manquez pas de vous plonger dans les coulisses d’une charmante station argentine de bord de mer quand les touristes sont repartis et découvrez ce qui leur est caché pour que leur séjour soit paradisiaque !

Vous pouvez consulter ma chronique sur le roman et aller découvrir les autres livres de Guillermo Saccomanno sur AnnA.

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