CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Carlos CAILLABET

URUGUAY

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandú. Politiquement engagé, il a passé 13 ans emprisonné sous la dictature militaire. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et de romans, il a été primé à plusieurs reprises

Hôtel Lebac

2017 / 2022

Tomy, 14 ans vit avec sa mère à Montevideo (le père est allé chercher sinon la fortune au moins une vie un peu plus aisée à Buenos Aires et y est resté). Ne pouvant plus payer son loyer, elle a décidé de trouver une pension de famille dans ses prix. Ce sera l’Hôtel Lebac, du nom de son propriétaire qui tient à l’appellation Hôtel malgré la modestie des lieux. On est dans les années 60, une époque où l’Uruguay vivait encore et pour peu de temps une période de paix.

Tomy décrit donc ce déménagement imposé à sa mère Marta par ce qu’on pourrait appeler un revers de fortune si cette mini famille avait été bourgeoise. Quitter une petite maison pleine de souvenirs d’enfance, quitter son quartier et le seul copain qu’il y avait ne lui plaît pas du tout, mais il faut bien suivre sa mère.

Notre adolescent est un garçon timide et très naïf pour son âge. Sa principale source culturelle ce sont les films policiers, les westerns avec leurs héros virils et invincibles qu’il essaie de retrouver en chair et en os dans sa vie terne de garçon pauvre et solitaire, mais ils ne courent pas les rues.

Ce déménagement est pourtant l’occasion de découvrir la vie, en commençant par les gens qui vont désormais cohabiter avec lui. Sa mère lui avait présenté cet hôtel Lebac comme un palace et il est frappé dès leur arrivée par la modestie du bâtiment, des locataires et du patron, cet énorme, ce gigantesque señor Lebac qui est l’homme  à tout faire, la cuisine, le ménage et aussi, plus discrètement, des prêts à taux très exagérés qui lui rapportent plus que les loyers.

Pour Tomy, pendant les mois qu’il passe dans la pension, les différentes facettes de ce que peut vivre un être humain s’imposent à lui : la pension est un petit monde presque clos, un couple de retraités acariâtres, un veuf mélancolique, une infirmière militaire, d’apparence bien plus militaire qu’infirmière, deux jumeaux mutiques, étudiants en médecine, et, pour le garçon, chacun avec un mystère léger mais excitant.

Comme de bien entendu, il découvrira que la société, dans un pays moyen comme l‘était l’Uruguay des années 60 n’était surtout pas un tout uniforme, que des gens qui vivaient juste à côté avaient des conditions de vie radicalement différentes de ce qu’il avait connu jusque là, qu’il y avait une certaine violence dans les rapports sociaux, qu’on pouvait avoir l’occasion, tout timide qu’on était naturellement, de jouer aux durs et de frôler la délinquance, que l’amour était autre chose que les chastes baisers du cinéma américain… et que la performance dans ce domaine n’était pas forcément assurée !

Carlos Caillabet sait maintenir son récit dans une modestie qui reflète parfaitement celle des personnages, de Tomy surtout et l’humour qui accompagne cette atmosphère ajoute un charme indéniable à ce roman qui refuse de se prendre trop au sérieux.

Hôtel Lebac est un vrai roman d’initiation, avec pourtant une différence − de taille – par rapport au modèle traditionnel : l’adolescent du début, qui a vécu, qui a découvert, qui aurait dû apprendre, se retrouve à la fin de son séjour dans la pension, aussi naïf et démuni qu’à son arrivée… à moins que quelques graines aient été semées et qu’elles germent après le mot « FIN ».

Hôtel Lebac, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Thomas Evellin, éd. Baromètre, 192 p., 14 €.

Carlos Caillabet en espagnol : Hotel Lebac, ed. Planeta, Montevideo.

MOTS CLES : URUGUAY / SOCIETE / PSYCHOLOGIE FAMILLE / HUMOUR / ADOLESCENCE / EDITIONS BAROMETRE.

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CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Julia ALVAREZ

ÉTATS-UNIS / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Julia Alvarez est née à New York en 1950 mais a passé ses premières années en République dominicaine d’où est originaire sa famille. En 1960 sa famille doit s’exiler à nouveau et elle vit depuis aux États-Unis. Elle est l’auteure de recueils de poésie, d’essais, de roman s pour la jeunesse et de cinq romans.

Au-delà

2020 / 2022

Antonia, veuve depuis quelques mois, est aidée par ses trois sœurs dans le douloureux espoir de retrouver une vie plus « normale ». D’origine dominicaine, elle vit depuis l’enfance dans le nord-est des États-Unis. Elle était professeure de littérature, a la tête remplie de citations, elle militait dans diverses associations, elle était la femme, le complément de Sam, qu’est-elle désormais ? Mario, l’employé (sans papiers) et son voisin, un jeune Mexicain, lui offre bien involontairement l’occasion de se sentir à nouveau utile, mais est-ce suffisant ?

Le jour où trois de ses sœurs sont réunies pour fêter l’anniversaire d’Antonio, Izzy, la quatrième, n’arrive pas et ne répond plus au téléphone. Autrefois psychothérapeute, elle est à la retraite et marque depuis déjà pas mal de temps des signes de déséquilibre. Ses sœurs, quoique se sentant toujours proches d’elle, ont opté pour lui laisser son autonomie, sa liberté. Le problème pour Antonia, c’est son impression de perdre sa propre liberté face aux soucis qui s’ajoutent les uns aux autres, l’état mental d’Izzy, le statut de Mario et la petite amie mexicaine de Mario, Estela, enceinte, sans papiers, s’imposent tout d’un coup. Antonia va avoir à gérer tout cela. Elle joindra ses deux sœurs à la recherche de la troisième : laissera-t-elle Estela ou suivra-t-elle l’enquête depuis chez elle ?

La grande question que se pose Antonia et que pose Julia Alvarez est de savoir quelle place occupent chacune, chacun par rapport aux autres, à ses proches comme aux inconnus, quelle place et quel rôle tenir. Pour Antonia c’est le décès récent qui génère l’interrogation : tant qu’elle a été près de Sam, son mari, la question n’avait pas lieu d’être : elle était qui elle devait être, avec des rôles bien définis, la femme de…, la sœur de…, l’enseignante, etc., elle était où elle devait être. Le deuil remet tout en cause et les deux ou trois problèmes entremêlés lui permettent de se redéfinir.

Pour toute sorte de raisons, Antonia s’est très bien adaptée, intégrée à la vie nord-américaine. Mais ses racines latinas s’imposent sans cesse, ses rapports avec ses trois sœurs, des réactions imprévues qui refont surface, cette proximité qu’elle sent naturelle avec ce que les Nord-Américains appellent « les membres de sa communauté », ce qui veut dire les hispanophones, la faiblesse étant que cette « communauté », comme ils disent, n’est pas un bloc, il y a ceux qui sont intégrés et les illégaux.

Julia Alvarez a voulu un roman modeste : pas de grandes envolées, pas de situations exagérées, des personnages, loin d’être neutres ou pâlichons mais qui ne flirtent pas avec les extrêmes, et c’est très bien ainsi.
La réserve de l’intention et du propos est une des grandes qualités de cet Au-delà dont, malgré tout, il restera des traces dans la mémoire.

Au-delà, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, éd. La Croisée, 239 p., 20 €.

Julia Alvarez en anglais : Afterlife, ed. Algonquin, Chapel Hill.

Julia Alvarez en français : Au temps des papillons / Yo / Au nom de Salomé / Sauver le monde, éd. Métailié.

MOTS CLES : ETATS-UNIS / REPUBLIQUE DOMINICAINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FAMILLE / EXIL / EDITIONS LA CROISEE.

CHRONIQUES, V.O.

Mariana ENRÍQUEZ

ARGENTINE

Mariana Enríquez est née à Buenos Aires en 1973, elle a passé une partie de son enfance à La Plata. Après des études de communication et de journalisme, elle s’intéresse à la musique (punk et rock) et publie ses premiers textes. Elle est l’auteure de quatre romans et de trois recueils de nouvelles, parmi lesquels Ce que nous avons perdu dans le feu. Nuestra parte de noche a obtenu le prestigieux Prix Herralde à Barcelone en 2019.

Bajar es lo peor

1995 / 2022

Trois jeunes gens se partagent la vedette de ce premier roman de Mariana Enríquez, si on peut nommer vedettes ces épaves de la nuit qui errent d’un bar à l’autre dans ce Buenos Aires des années 90, se droguent, se prostituent. Personne, homme ou femme, ne peut résister au charme et à la beauté surhumaine de Facundo, ni Narval, hanté par des apparitions inquiétantes qu’il est le seul à deviner, ni Carolina, que sa famille bourgeoise a renoncé à sauver de ses ondes négatives.

Malgré des ressources irrégulières mais solides (vente de drogues, prostitution), Facundo manque souvent d’argent comme ses « amis ». Partout règne la peur, peur de ses apparitions chez Narval, peur de la mort qu’ils ont parfois frôlée de près, peur qu’ils imposent aux autres. Peur surtout d’eux-mêmes, Facundo est hanté la nuit par des cauchemars horribles qui  s’imposent à lui depuis l’enfance, c’est pour cela qu’il ne peut passer une nuit seul, ce qui ne l’empêche pas de très peu dormir. Narval, lui, subit les apparitions  de ces fantômes dont il n’arrive plus à savoir s’ils sont visions ou personnes réelles. L’alcool et les drogues, qu’ils voient comme une aide, contribuent à les enfoncer davantage.

Une violence feutrée parcourt le roman. Drogues, alcool, sexe, nuits sans sommeil remplissent, si l’on peut dire, la vie des personnages, une vie très vide en fait, cela ressemble à l’ennui éternel, c’est une souffrance sourde mais profonde dans des décors sans charme, une souffrance humaine, ces hommes et ces femmes ne sont pas des pantins et la narratrice ne veut surtout pas les  juger.

On pourrait parler d’amitiés, d’amours, d’amitiés amoureuses, parfois même de tendresses partagées si on était dans un monde familier. Mais celui que décrit Mariana Enríquez (qui existe bien dans la réalité, à Buenos Aires et ailleurs), semble passer à travers des visions diffractées, comme biseautées, et l’horreur n’est jamais très éloignée, elle peut faire irruption à chaque instant. Les monstres qui visitent Narval sont des êtres répugnants, il n’a pas la force de les chasser quand ils font irruption dans sa vie, mais ceux qu’il fréquente dans sa vie réelle ont de troublantes ressemblances. Le pire est peut-être la conscience qu’il a de tout et de l’impossibilité de plus en plus prégnante de séparer ce qu’il sait, de ce qu’il croit savoir imaginaire et sa réalité.

À mi-chemin entre l’hyperréalisme des bas fonds et la fantastique d’horreur, Mariana Enríquez maintient un fragile équilibre qui ne se rompt jamais, entre amour, indifférence et amitié, entre une dose de plus d’alcool ou de drogue et une dose de trop, entre la vie et la mort, le bien et le mal peut-être (ces notions ont-elles encore une quelconque valeur dans ce contexte ?). Qu’elle ait écrit cela à moins de vingt ans est déjà impressionnant, que plus de vingt ans après cela reste aussi fort l’est encore plus.

Bajar es lo peor, ed. Alfaguara, 273 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SEXE / DROGUE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / SOCIETE / HOMOSEXUALITE / EDITIONS ANAGRAMA.

Ne manquez pas le roman (Prix Herralde et Prix de la Critique en Espagne en 2019) de Mariana Enríquez, Notre part de nuit, chef d’oeuvre absolu de roman noir, gothique, fantastique et réaliste à la fois. Mon commentaire sur AnnA :

Et, dans la même veine argentine de roman autour de la vie nocturne gay ou transgenre, de la prostitution et de la drogue, deux très bons livres :

Les vilaines de Camila Sosa Villada :

et Los putos de Ioshua :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

CHRONIQUES, V.O.

Carla GUELFENBEIN

CHILI

418 Carla Guelfenbein

Née en 1959 à Santiago, elle a fui la dictature militaire et a vécu exilée pendant onze ans. À son retour au Chili elle a été rédactrice en chef de plusieurs revues avant de se consacrer à la rédaction de romans. La naturaleza del deseo est son huitième roman.

La naturaleza del deseo

2022

« Aucune passion n’est pure », une idée qui s’impose à S, la protagoniste du nouveau roman de Carla Guelfenbein. Elle vient de faire l’amour, comblée, avec F, un Chilien marié, juriste reconnu, avec qui elle vient de reprendre contact. Ils s’étaient connus étudiants à Edimbourg, perdus de vue et retrouvés par hasard. Fille de Chiliens exilés du temps de Pinochet, elle venait de se séparer de Christopher et n’avait pas pu encore refaire surface après le décès accidentel de leur fils Noah qui l’avait éloignée de tout ce qui faisait sa vie. Il s’estimait parfaitement heureux auprès de sa femme et de ses deux filles. Mais la passion s’était imposée.

Les rencontres des amants se succèdent, à chaque fois dans une ville différente, motivées par des séminaires ou des conférences professionnelles de F, ou par des séances de signatures pour S qui publie des romans dont le succès est assez modeste. Pas de passé, pas de futur, pur plaisir, c’est la règle de principe de ces amours clandestines. C’est aussi leur limite.

Souvent, les passions (celles des romans) avancent en ligne droite qui semble tracée à l’avance. Ici, cette histoire d’un amour vrai et sincère sinue, on pourrait l’imaginer dessinée sur la Carte du Tendre, écueils, avec ses moments injustifiés de violence, jalousie, espaces désolés, avec les inévitables questions (où allons-nous, toi et moi ?), précipices que l’on frôle à deux et au fond desquels peut tomber l’un ou l’autre, ou les deux.

Et puis, on oublie parfois que nous avons les mots et les sentiments de S, de la femme, et demeure la question fondamentale de toute relation humaine : qui est vraiment l’autre, on le connaît, on a appris à le connaître, on croit le connaître, et finalement… ?

D’un sujet amplement choisi par les romanciers, Carla Guelfenbein réussit pleinement son pari : offrir un roman vraiment original.

La naturaleza del deseo, ed. Alfaguara, Santiago de Chile, 296 p.

MOTS CLES : CHILI / GRANDE BRETAGNE / PASSION / AMOUR / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (Santiago, avril 2015) :

CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.

CHRONIQUES, ROMAN BOLIVIEN, ROMAN BRESILIEN

Cesare BATTISTI

ITALIE – BOLIVIE – BRÉSIL

Né en 1954 au sud de Rome, Cesare Battisti est connu pour ses démêlés avec la justice italienne autant que pour son œuvre littéraire (une vingtaine de romans ou d’essais). Condamné pour assassinat, à l’époque des années de plomb, il fuit à l’étranger après son évasion d’une prison italienne. Il passe 8 ans au Mexique, 14 ans en France, 14 ans au Brésil avant de se réfugier en Bolivie (2018 – 2019) où il est arrêté par Interpol, puis transféré dans une prison italienne. En 2019, il reconnaît sa responsabilité dans quatre assassinats.

Le guet-apens

2022

Adriano vient d’être enlevé quelque part en Bolivie, son avion le débarque, il le saura plus tard, en Sardaigne. Ayant quitté le Brésil pour échapper à la police du Capitaine (Jair Bolsonaro), il devait en principe se trouver en sûreté dans une petite ville bolivienne, un petit groupe de sympathisants, proches du gouvernement de La Paz, se demandent comment il a pu être trahi, c’est bien ce qui s’est produit.

Désormais, pour Adriano, il s’agit de survivre : il est, après quarante ans de fuite, dans une prison de haute sécurité, il ne doit pas flancher.

À La Paz, on parle officiellement mais discrètement de « raison d’État », la droite et l’extrême droite progressent sur tout le continent, la Bolivie, pour survivre (elle aussi) a, semble-t-il, dû céder : un terroriste recherché par toutes les polices du monde contre la paix intérieure d’une nation.

À Rio de Janeiro où Adriano avait vécu longtemps, d’autres militants exilés pour la plupart survivent (eux aussi) dans la nostalgie et dans la sensation d’être parvenus au bout de tout.

En Sardaigne, Adriano pousse les murs de sa cellule en visualisant Rio et ceux qu’il y a laissés, Heléna et leur fils et ce qui peut être leur présent, ce qui pourra être leur avenir et surtout son propre passé puisque toute idée de futur lui est fermée.

C’est évident, il y a une bonne proportion d’autobiographie dans Le guet-apens, mais Cesare Battista, qui l’a écrit dans sa cellule sarde, a tenu à écrire un roman. Les chapitres non numérotés, qui semblent donc extérieurs à l’action et qui concernent directement un Adriano au bout de sa course, sont courts, ont un ton neutre. L’homme emprisonné ne veut jamais avoir l’air de se plaindre, son intérêt est ailleurs, dans ce qu’il n’a pas vécu directement (les coulisses de sa fuite et de son arrestation) et ce que ses pensées lui permettent d’imaginer : c’est bien là le principe de tout roman.

À La Paz, la vie politique est compliquée : Evo Morales, après l’euphorie des premiers mois, doit lutter contre ennemis déclarés et amis qui commencent à douter de ses capacités à garder la ligne originelle.

À Rio et à São Paulo, Bolsonaro est tout juste élu, il commence sans cap très net et sans la moindre compétence à se voir en maître absolu et n’hésite pas à faire taire ses opposants par la violence. Adriano se revoit arpentant des rues, rencontrant amis et sympathisants politiques. Adriano, du fond de sa cellule – et Cesare Battisti dans sa prison sarde – reconstruisent tout un monde secret, le secret que doivent tenir ces groupes parmi lesquels se mêlent le rôle officiel que chacun doit jouer avec ses dangers permanents, le personnel et l’intime, les amours à l’intérieur du groupe, les soupçons qui naissent : qui a trahi ? Par conséquent les côtés politiques, militants, évoluent vers une enquête d’autant plus serrée qu’elle porte sur des très proches. «  Je suis une chose, la lutte à laquelle nous participons en est une autre » dit un personnage, et c’est bien l’expression qui s’applique à ce roman qui hésite un peu entre la lutte politique et la lutte très personnelle, on ne sait pas toujours laquelle privilégier. On atteint toutefois une vraie profondeur quand Adriano revient sur son expérience d’homme traqué qui ne renie pas l’extrême violence de son passé, mais qui a pris le recul que lui ont apporté les années : ce qui a été n’est pas effacé, cela appartient à une réalité différente.

« Dans son pays, il n’y a plus de cause à défendre », cette phrase s’applique aussi bien à Adriano qu’à Cesare Battisti. Nous parlons bien ici d’un roman. Qu’en est-il de la situation personnelle de son auteur ? Peu importe pour le lecteur, il n’a pas la compétence, et encore moins la légitimité, pour porter un jugement : le roman l’intéresse. Rien de plus.

Le guet-apens, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éd. du Seuil, 416 p., 21 €.

MOTS CLES : BOLIVIE / BRÉSIL / POLITIQUE / SOCIETES / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, onpeut se replonger dans le roman précédent de Cesare Battisti, Indio qui se situe au Brtésil et lire mon commentaire sur AnnA…

… et, Jair Bolsonaro étant très présent dans Le guet-apens, prendre ou reprendre le Cauchemar brésilien de Bruno Meyerfeld :

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs, puis pour Appelez-moi Cassandre. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans. Il vit à Buenos Aires.

Appelez-moi Cassandre

2019 / 2022

Dès les premières pages, on ne peut qu’être subjugués, éblouis. On est pris dans un tourbillon  dans lequel lieux et époques n’ont plus aucune réalité, aucune valeur matérielle. Rauli est un enfant, puis un adulte, jeune transgenre (à la fin des années 90, l’époque de l’action, on ne les appelait pas ainsi) élevé dans une petite ville cubaine que sa mère associe à sa sœur morte jusqu’à lui faire endosser des robes, puis soldat cubain en Angola, il n’est pas mort, mais sera tué, il le sait comme il connaît le sort de ses compagnons d’armes mais il n’en parle à personne. Comme Cassandre, dont il sait qu’il est non la réincarnation, mais qu’il est  Cassandre, il/elle garde pour lui/elle le secret de ce qui se produira.

Tout est limpide pourtant dans ce récit qui trouve ses racines dans un Homère dont les dieux ne seraient pas que ceux de l’Olympe mais que s’y ajouteraient les références chrétiennes et vaudoues, et aussi cette espèce de religion rajoutée par le castrisme : le marxisme-léninisme revisité par Fidel. Rauli/Cassandre a été élevé par un couple cabossé, la maîtresse du père, une Russe s’insinuant dans le foyer et éduquant le petit Rauli qui finit par accepter, malgré les écueils, sa particularité et a grandi mi-garçon, mi-fille pour la façade et fille dans un corps de garçon pour lui. À l’armée, les vexations ne manquent pas et, bien pire encore, il subit, « parce c’est comme ça ».

J’insiste, malgré le contexte (la mythologie, les religions qui  s’entremêlent, l’histoire contemporaine de Cuba), Marcial Gala a trouvé le ton juste pour conduire son lecteur sans lui imposer aucune pédanterie, aucune difficulté.

On a sous les yeux la vie « normale » dans une ville de province cubaine dans les années 70, la vie des soldats cubains près du front en Angola, avec un Raulito qui subit son destin : il n’est pas le « pédé », ce mot qu’il entend depuis ses plus jeunes années, la sexualité est hors de ses préoccupations et même de ses besoins, il est Cassandre et agit en plein XXème siècle comme elle aurait agi elle-même, elle sait son futur et celui des autres, sa famille ou les militaires qui  l’entourent, il/elle n’en dit rien, on sait pourquoi si on a lu Homère, mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour être ému par ce qu’exprime cet être mi-masculin, mi-féminin dont la force quasi divine est occultée par ses faiblesses purement humaines. Et ces faiblesses ne sont qu’illusion, car lui/elle voit l’invisible, l’insaisissable, l’infini : Hector et Ajax près de Napoléon au pied des pyramides, lui-même proche des orishás cubains. Rauli n’est que le dépositaire éphémère d’une éternité englobant le tout.

À Cuba, l’enfant chétif est la proie des violences idiotes de ses petits camarades qui se croient virils, mollement défendu par les institutrices et poussé à la féminité par sa mère. En Angola, il est la risée de beaucoup de soldats de son régiment, pas de tous, et la victime ambiguë de son capitaine, des jours, des semaines plus tôt, il voit se réaliser la mort violente de ces militaires qui sont ses compagnons. Il vit ce que lui a imposé le sort, peut-être les dieux.

J’ajouterai que cet immense roman est la démonstration évidente que l’idée de « réalisme magique » (j’avoue n’avoir jamais bien compris le sens de ces deux mots accolés en dehors d’une regrettable réduction, d’un rétrécissement de leurs sens cumulés) est absolument vaine : ce roman, comme beaucoup d’autres ainsi qualifiés, ne supporte pas d’entrer dans une case, quelle qu’elle soit : il est, ils sont, un jaillissement impressionnant d’images, d’idées, un torrent de sensations pour les personnages et pour les lecteurs. Un plaisir sensoriel et intellectuel qui ne s’épuise que parce qu’il a une fin, la page 277 ici.

Appelez-moi Cassandre est un drame très accessible aux lecteurs mais dont l’absolu dépasse les personnages.

Appelez-moi Cassandre, traduit de l’espagnol (Cuba) par François-, Michel Durazzo, éd. Zulma.

Marcial Gala en espagnol : Llámenme Casandra, ed. Arte gráfico, Buenos Aires / La catedral de los negros, ed. Corregidor, Buenos Aires.

Marcial Gala en français : La cathédrale des Noirs, ed. Belleville éditions.

MTS CLES : CUBA / HISTOIRE / GUERRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / MYTHOLOGIE / VIOLENCE / RELIGIONS / EDITIONS ZULMA.

On peut aussi lire ma chronique publiée sur AnnA le 25 octobre 2021 sur un autre roman de Marcial Gala La cathédrale des Noirs :