CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Un doute et une certitude

2022

Trente années d’amitié sans faille, d’une amitié créatrice, les deux hommes ayant « travaillé » (est-ce le bon terme ?) ensemble et publié ensemble à plusieurs reprises. Aux deux hommes, j’ajouterai une femme qui a vécu cette si belle amitié en publiant leurs livres. Luis Sepúlvera, Daniel Mordzinski et Anne-Marie Métailié réunis dans cet ouvrage, poignant hommage à l’écrivain disparu victime du covid en 2020, que je vois, moi, comme un hommage à rendre aussi au trio.

La naissance de cette amitié entre les deux hommes a été professionnelle : des articles illustrés, calibrés (un certain nombre de signes, un certain nombre de photos, etc.), mais pour des hommes comme nos deux socios le cadre est trop étroit. Luis publie en 1992 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Daniel se met à photographier une foule d’écrivains latinos et dans les deux cas le génie créatif se manifeste, dans la description de la vie en pleine forêt vierge ou dans une originalité, parfois une folie qui révèle la personnalité profonde des modèles photographiés, « le moment précis que seul Daniel est capable de voir à force de désir », écrit Luis.

Daniel Mordzinski a choisi textes et photos et a trouvé l’équilibre exact entre écrits et images, qui se répondent, entre les genres littéraires pratiqués par Luis : récits, pensées, la biographie d’un gringo, souvenirs, confessions plus intimes, l’éventail du talent de l’écrivain est là, on le reconnaît si on l’a déjà lu, si ce n’est pas le cas on découvre toute la richesse d’une œuvre majeure dans laquelle reviennent sous des formes variées les pouvoirs du rêve, l’amitié bien sûr, le bonheur que fait naître un bon repas ou une bonne bouteille, l’orgueil de la paternité, l’écologie sincère et tant d’autres images qui, toutes sont au fond un simple et multiple hymne à la vie.

Un doute et une certitude, textes rares et inédits, sélection et photos de Daniel Mordzinski, traduits de l’espagnol par François Gaudry, Bertille Hausberg, René Solis et Anne-Marie Métailié, éd Métailié, 192 p., 19,80 €.

MOTS CLES : CHILI / LITTERATURE / ARTS / AMITIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Une autre chronique sur Luis Sepúlveda, sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN MEXICAIN

Roberto BOLAÑO

CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE

Voici le sixième et dernier tome des oeuvres complètes de Roberto Bolaño publié par les éditions de l’olivier, son roman posthume, un véritable monument littéraire. Remercions chaleureusement les éditions de l’Olivier pour s’être lancées dans ce vaste hommage à l’un des plus grands écrivains de son temps.

Roberto Bolaño est né à Santiago du Chili en 1953. En 1968, sa famille s’installe à México où il commence à s’engager politiquement. Il y demeure jusqu’à 1973, il va alors au Chili pour militer, mais après une expérience douloureuse (arrestation et bref séjour en prison), il parcourt une partie de l’Amérique latine et e l’Europe. Il s’installe en Catalogne et à partir de 1980 il réside à Blanes où il meurt en 2003. Il est mondialement reconnu comme un des grands créateurs de la fin du XXème siècle.

2666

1. La partie des critiques met en scène quatre universitaires européens (une Anglaise, un Espagnol, un Français et un Italien), l’élite de l’intelligence et de la culture, qui ont une passion commune, un mystérieux écrivain allemand, Beno von Archimboldi, qui a beaucoup publié depuis des décennies, mais dont on ignore absolument toute la biographie. On voit se créer des relations culturelles, puis amicales, puis (peut-être) amoureuses entre ces intellectuels de haut vol, qui bien vite vont tomber de leur piédestal grâce à l’ironie de Bolaño qui, implacablement, non sans une certaine cruauté (méritée), les remet à la place qui est la leur : de simples êtres humains : au moment où ils sont sur la trace de leur écrivain mythique, une cuvette de W.C. ébréchée dans une chambre d’hôtel occupe l’esprit du Français et tous, les quatre, mondialement reconnus, se font laminer, intellectuellement, par un « petit » professeur mexicain, Amalfitano (d’origine chilienne, exilé au Mexique, comme Bolaño lui-même), qui enseigne dans une université perdue dans le désert, qui leur offre une vision infiniment plus vaste des choses qu’ils ne parviennent que difficilement à comprendre.

Est-ce parce que Bolaño se savait proche de sa fin au moment où il écrivait 2666 qu’il a réussi à trouver et à maintenir au long des 1100 pages du livre un tel recul, une telle profondeur ? Qu’est-ce que l’essentiel pour chacun de nous ? Pour nos chercheurs, c’est le fantôme d’un écrivain, dont on ne sait même pas s’il existe vraiment ; ce qui est le centre de leur vie n’est que du vent à nos yeux. Et pourtant Bolaño réussit quand même à créer le suspense, à nous faire pénétrer dans les mystères d’Archimboldi, à nous donner envie d’en savoir plus sur lui, c’est-à-dire à faire que nous ressemblions à ces marionnettes intelligentes, ou à ces sommités minables et ridicules, au choix.

2. La parte d’Amalfitano. C’est la partie la plus courte. On y retrouve Amalfitano, le professeur d’origine chilienne qui enseigne à l’université de Santa Teresa, à la frontière Nord du Mexique, celui qui avait donné une belle leçon d’intelligence aux universitaires européens. Il ne se passe apparemment rien de spectaculaire dans cette petite centaine de pages, mais à travers les déboires conjugaux et le mal de vivre personnel du professeur, on se trouve dans un équilibre extrêmement précaire, aux limites de la folie : qui est fou, existe-t-il une normalité, est-il possible, par exemple, dans un hôpital spécialisé, de reconnaître, si on est visiteur, les patients et le personnel ? Amalfitano ne cesse de se poser la question : suis-je en train de devenir fou ? alors que sa fille est surtout inquiète de penser que les voisins pourraient le croire fou…

Sans événement majeur, au milieu d’une vie quotidienne banale et plutôt ennuyeuse, le récit oblige le lecteur à se poser des questions sur la normalité et aussi sur la création : un créateur est-il un être comme les autres ? Et un être ordinaire qui reproduit une œuvre d’art est-il fou, surtout s’il reproduit une « œuvre » surréaliste de Marcel Duchamp ?

Tout est dans l’immobilité, dans l’arrière-plan, chaque action, pour minime qu’elle soit, ne peut que poser des questions au lecteur. Heureusement, Bolaño n’y répond jamais.

3. La partie de Fate nous emmène aux Etats-Unis, dans le milieu de la presse spécialisée (une revue pour Noirs, faite par des Noirs). Fate est un journaliste qui, au moment où meurt sa mère, est envoyé pour couvrir un match de boxe dans le nord du Mexique pour remplacer le titulaire de la rubrique qui, lui aussi, vient de mourir subitement. Dans cette ambiance morose, il découvre tout à fait par hasard une ville, Santa Teresa, qui vit au rythme des meurtres de jeunes femmes. Son instinct de journaliste se réveille et il propose, en vain un article sur les assassinats. Il se contente de suivre de façon très passive ses collègues, mexicains et américains, qui, d’un bar au lobby d’un hôtel, occupent leur temps à de vagues conversations et à quelques beuveries, indifférents finalement aux multiples drames qui se produisent presque sous leurs yeux.

4. La partie des crimes, la plus longue, la plus terrible aussi, est une énumération sans fin des assassinats de femmes à Santa Teresa. C’est un constat (tout y est rigoureusement vrai, c’est aussi du roman (seuls des noms sont changés). Mais surtout Bolaño y fait éclater son génie de créateur : une fois de plus, il semble qu’on lise la chronique des faits divers du journal local, et pourtant, pour chaque cas il nous fait pénétrer au cœur de la vérité humaine, qu’on soit avec la famille d’une disparue, à côté de la famille ou des journalistes ou encore dans les milieux des nouveaux riches trafiquants de drogue ou homme politiques. Pour chacun d’eux, tout est humain, qualités et défaut, et la profondeur atteinte est extraordinaire. Rien de lassant ou de monotone dans cette longue liste des victimes ; on s’évade de l’énumération par de longues digressions, tranches de vies annexes, toujours inattendues, comme les apparitions récurrentes de la voyante à la télévision locale, qui commente et juge avec son bon sens d’autodidacte les drames.

5. La partie d’Archimboldi est la biographie d’un Allemand, né en 1920 dans une région reculée, passionné uniquement de plongée dans les eaux glacées de la Baltique. Un parcours sinueux, sans enthousiasmes, Hans Reiter se trouve confronté au grand séisme que connaît l’Allemagne, y participe physiquement mais reste, dans son esprit, totalement extérieur à tout ce qu’il vit, souffrances du soldat, horreurs qu’il côtoie, le hasard dirige son destin (comme le hasard dirige le destin de Boris Abramovich Ansky, un Russe né en 1909, dont Reiter lit les mémoires et qui est véritablement un double, côté soviétique. Après la guerre, Reiter continue une vie mi errante mi sédentaire, est pris par le besoin d’écrire et sera édité en prenant le pseudonyme de Benno von Archimboldi. Cette biographie fictive, plus vraie qu’une vraie, est en fait une longue méditation sur ce qu’est un écrivain tel que le voit (le vit) Bolaño, un dilettante investi sans qu’il le sache d’une mission ou plutôt qui DOIT faire ce « métier ». Tout cela avec beaucoup de modestie : un écrivain peut avoir une influence mondiale (on le sait de puis la première partie, celle des critiques), lui reste un homme petit, avec sa réalité, modeste. Inlassablement, Bolaño nous montre les limites de cette fonction d’écrivain, avec son humour habituel (les petitesses des grands auteurs, les avanies que leur fait subir un régime dictatorial (le destin d’Ivanov, écrivain fêté par le régime soviétique, avant d’être jeté aux oubliettes, sans qu’il en comprenne le motif). Un auteur ne peut pas faire autrement qu’écrire, mais son rôle s’arrête là, s’il est reconnu, influent, tant mieux, ce n’est pas ce qui compte le plus.

Un peu avant de mourir, Bolaño nous offre son testament, mais un testament plutôt jouissif que tragique, son immense force est bien là.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN, ROMAN CHILIEN

Manuel ROJAS

CHILI / ARGENTINE

Manuel Rojas, d’origine chilienne, est né à Buenos Aires en 1896. Autodidacte, il s’intéresse très jeune à la littérature et écrit pour des journaux, en Argentine et au Chili. Il est mort à Santiago en 1973.

Fils de voleur

1951 / 2021

Aniceto, le narrateur, a pour père un célèbre voleur dont la réputation est internationale, comme ses larcins. La vie de famille est malgré tout assez sereine, entre deux incarcérations. Malheureusement la mort brutale de la mère suivie de l’arrestation du père, cette fois pour très longtemps, contraint les quatre fils à s’éparpiller pour survivre. Aniceto, 17 ans, nous raconte son errance à travers l’Argentine et le Chili.

Buenos Aires, Valparaiso, quelques lieux argentins servent de décor à la dérive picaresque d’Aniceto, à ses rencontres avec des hommes et quelques femmes, très peu, aussi marginaux que lui. Les sociétés argentine et chilienne sont bien présentes, mais restent à l’écart, lui vit dans un autre monde, un misérable salaire de temps en temps lui donne à manger, un peu, un petit boulot dans la menuiserie et il retourne à la rue, entouré de beaucoup de gens comme lui, et il reste tellement seul, en dehors de quelques rares moments, par exemple une émeute dans le quartier du port, à Valparaiso. Une foule renverse un tramway, affronte la police, certains pillent les magasins, et tout se termine par une virée dans les bars… et une arrestation inattendue.

Les atmosphères successives dans lesquelles se retrouve le pauvre Aniceto se rapprochent de celles du Quevedo du Buscón, du Arlt du Jouet enragé ou du Dostoïevski de Souvenirs de la maison des morts, mais dans un contexte moderne, celui du milieu du XXème siècle. Elles font aussi penser à ce qu’écriront un peu plus tard Francisco Coloane et Luis Sepúlveda (qui appréciait beaucoup le Fils de voleur). On y voit l’errance d’un brave gars poussé malgré lui (l’hérédité peut-être, l’« éducation ») vers une petite délinquance traquée par l’autorité, par la société. Aniceto est-il anarchiste ? Pas vraiment. Libertaire ? Sans aucun doute, mais plutôt poussé à l’être que l’ayant voulu. Il se qualifie d’ailleurs lui-même de solitaire. Solitaire comme  un ou plusieurs de ses compagnons de cellule, une dizaine d’hommes, une dizaine de solitaires qui se ressemblent tous dans leur misère.

La traduction est savoureuse, restituant un léger parfum des années 1950, elle suit les méandres d’un récit qui peut abandonner en chemin un personnage, même important, pour un retour en arrière de plusieurs années. Ce qui compte c’est de faire le portrait d’un jeune homme victime de son hérédité qui en profite tout de même pour tenter d’égaler son père, voleur et célèbre.

Fils de voleur , traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Lorris, postface de Carla Cordua, éd. L’échappée, 301 p., 21 €.

Manuel Rojas en espagnol : Hijo de ladrón, ed. Cátedra / ed. Montaña Mágica / ed. Bruguera.

MOTS CLES : CHILI / ARGENTINE / SOCIETE / ANARCHISME / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / EDITIONS L’ECHAPPEE.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

L’automne serait-il la saison propice aux rééditions de textes devenus des classiques ou ce qu’on appelle des romans-cultes ? Cette année, les reprises d’œuvres qui ont gagné leurs galons et que des éditeurs considèrent comme indispensables, à juste titre, se multiplient, on ne peut que s’en réjouir.

Dans les semaines qui viennent AnnA (americanostra) présentera plusieurs de ces rééditions, des « classiques » (Roberto Bolaño, Manuel Rojas et Reinaldo Arenas), des « populaires » (Luis Sepúlveda) des « modernes » (Martín Mucha).

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Raconter c’est résister

1992 / 1989 / 1994 / 2009 / 2021

Anne-Marie Métailié a publié en 1992 le premier roman de Luis Sepúlveda. L’énorme succès du roman a grandement participé à l’essor de la maison d’édition. La façon avec laquelle Anne-Marie Métailié travaille avec « ses » écrivains, le rapport humain et la confiance étant en permanence le principe principal de toute sa relation professionnelle avec la personnalité de Luis Sepúlveda, a fait que, entre 1992 et 2020, date du décès de l’auteur, les liens ne se sont jamais relâchés.

L’éditrice souhaitait depuis le début de la pandémie qui a emporté le romancier chilien lui rendre hommage. La publication sous une forme très soignée de quatre de ses romans en un tome est la manifestation de cette longue amitié personnelle et littéraire. Une série de photos signées par leur ami commun, le génial Daniel Mordzinski vient donner encore un peu plus de beauté spontanée aux textes du grand Luis Sepúlveda.

Le vieux qui lisait des romans d’amour

El Idilio, quel joli nom de village perdu au cœur de la forêt amazonienne. C’est là que vit Antonio José Bolívar Proaño, près de ses amis indiens qui lui ont tout appris de la nature et du respect que tout être humain lui doit. Le docteur Rubicundo Loachamín, dentiste qui passe deux fois par an, lui apporte des romans, merveilleux complément à son autre culture. Un roman universel, devenu culte, indispensable, inoubliable.

Le monde du bout du monde

Habité par la lecture de Moby Dick, le narrateur, au temps de son adolescence, est allé découvrir les limites australes du continent et de son pays, le Chili. Devenu adulte et militant écologiste, il y retournera pour lutter contre les atteintes à la nature et les trafics, bien réels, eux.

Le neveu d’Amérique

Voyages et rencontres, ce serait une possible définition de Luis Sepúlveda qui ne s’est jamais vraiment posé nulle part. L’Espagne des origines (lointaines), la prison, sous Pinochet, la Terre de Feu, dans chaque lieu des femmes et des hommes qui vivent, qui racontent, et lui qui transmet.

L’ombre de ce que nous avons été

Quatre sexagénaires, autrefois militants contre la dictature, rêvent de prendre une sorte de revanche dérisoire puisque la démocratie est revenue. L’émotion, côté personnages et côté lecteurs, est bien présente, comme dans tous les écrits de Luis Sepúlveda.

Raconter c’est résister (Le vieux qui lisait des romans d’amour / Le monde du bout du monde, traduits de l’espagnol (Chili) par François Maspero / Le neveu d’Amérique, traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry / L’ombre de ce que nous avons été, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, éd. Métailié, 493 p., 28,30 €.

MOTS CLES : CHILI / EDITIONS METAILIE

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Boris QUERCIA

CHILI

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants. Avec Les rêves qui nous restent il change complètement d’univers.

Les rêves qui nous restent

2021

Dans un avenir peut-être pas très lointain, la vie en général est assez grise, assez désespérée pour que les autorités de la City créent Rêves Différents, un organisme officiel qui, en permettant à chaque patient de rêver une existence qui lui corresponde, ou plutôt en lui imposant une existence de rêve, lui permet de soigner son mal de vivre. Des gens vivent dans la City, mais on ne les voit pas, tant la société est cloisonnée. Derrière des silhouettes qui avancent mécaniquement s’étale une affiche : « Un monde meilleur n’est pas nécessairement un monde plus humain ».

Natalio, qui a été rétrogradé à la suite d’un événement qu’il n’y a pas lieu de rappeler, est une sorte d’enquêteur bas de gamme aidé par un assistant, un électroquant à forme humaine. Son électroquant lui aussi est bas de gamme, acheté d’occasion, mais si dévoué qu’il en devient touchant, modeste, toujours en retrait.

L’enquête dont on charge Natalio concerne précisément Rêves Différents : un échange de personnes semble avoir pu être réalisé, situation dangereuse qui préoccupe au plus haut point Olivia, dont, soit dit entre parenthèses, le processus de rajeunissement a eu des ratés, la cheffe de Natalio.

Les drames personnels qu’a connus Natalio ne comptent guère face au verrouillage de la City où tout est organisé pour maintenir un certain ordre menacé par des syndicalistes dont le but n’est pas de faire s’effondrer l’État, mais de survivre quand il se sera effondré.

L’enquête progresse, mais c’est plutôt l’ambiance générale dans ce pays qui semble bloqué sur lui-même que décrit Boris Quercia, avec, ce qu’on présume, quelque part, au-delà de l’Océan Pacifique, des gens qui vont et viennent, se nourrissent  de légumes et de fruits frais et dont les enfants jouent avec des lapins, des vrais, bien vivants. C’est aussi la relation qui se tisse entre Natalio et son électroquant, de plus en plus amicale, bien qu’ils sachent l’un et l’autre que tout n’est qu’illusion, que rôde l’ombre de la mort qui peut toucher aussi bien (aussi mal ?) l’être fait de chair que l’être de métal et de fils électriques.

Boris Quercia, dans un récit haletant et sensible, réussit un petit miracle : faire renaître un souffle puissant d’humanité dans un décor où il a été décidé que toute forme de sensibilité était exclue.

Après la trilogie policière qui avait Santiago Quiñones pour héros, ce virage dans la création littéraire de Boris Quercia est tout à fait réussie. Espérons qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Les rêves qui nous restent, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi et Gilles Marie, éd. Asphalte, 105 p, 20 €.

Le roman n’est pas encore publié dans sa version espagnole. Las calles de Santiago et Perro muerto sont édités en Espagne par Alrevés, Barcelone.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / La légende de Santiago / Tant de chiens, éd. Asphalte.

MOTS CLES : CHILI / ANTICIPATION / POLAR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ASPHALTE.

Clin d’oeil :

Affiche du film écrit et réalisé par Boris Quercia en 2006 dan lequel il tenait le premier rôle.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Arelis URIBE

CHILI

Arelis Uribe est née en 1987 à Santiago. Après des études de journalisme et de communication, elle a participé en tant que journaliste à une ONG militant contre le harcèlement de rue.

Les bâtardes

2016 / 2021

Beaucoup d’Européens pensent que l’Amérique latine est un bloc uniforme où l’on vit de la même façon à La Havane qu’à Buenos Aires, qu’un Mexicain se voit comme le frère jumeau d’un Uruguayen. Rien de plus faux évidemment. Dans la grande diversité des nations, le Chili tient une place un peu à part, en grande partie à cause de sa situation géographique et de sa réalité physique. Très isolé par la barrière andine, tout en longueur, il a été peuplé en nombre plus tard que ses « frères » et voisins, par des vagues successives. Au XXème siècle, le Chili apparaît, un peu comme l’Argentine et l’Uruguay mais avec sa propre originalité, comme le pays latino-américain le plus européen par son mode de vie et par sa vie culturelle, franchement tournée vers le « vieux monde ».

Sa littérature est, c’est vrai, très influencée par celle venue d’Espagne, de France et de Grande Bretagne. Le dernier roman de Jorge Marchant Lazcano, par exemple, De ahí venía el miedo (ed. Tajamar, Santiago, non traduit en français) imaginait une rencontre entre un romancier chilien, Augusto D’Halmar, et deux figures des lettres anglaises au début du XXème siècle. Les sujets le plus souvent abordés par les nombreux écrivains chiliens se situent dans une classe bourgeoise, catholique, aisée et cultivée.

Or Les bâtardes fait figure d’exception. Huit nouvelles, des personnages presque exclusivement féminins, des jeunes filles ou des jeunes femmes élevées dans la classe moyenne, plutôt démunie sans être dans la pauvreté, nous racontent leur quotidien. Ce ne sont pas des héroïnes qui feront changer le monde ni même leur quartier, elles vivent, avec les moyens qui leur sont donnés. Dans ces récits qui partent d’une banalité à laquelle elles souhaitent échapper, sourd une insatisfaction qu’elles font comprendre et partager, une insatisfaction qu’elles espèrent bien fuir bientôt, mais comment ?

Beaucoup de souffrances occultées font surface, sans être spectaculaires, un certain mépris des mieux lotis envers elles, des mâles, en position naturellement supérieure, une hésitation au moment où on doit trouver sa place. Elles se conforment souvent, mais en étant conscientes de l’injustice qu’elles subissent, et aussi de la possibilité de faire changer tout cela. Le style d’Arelis Uribe sert parfaitement cette volonté de montrer très nettement mais sans en rajouter cette infériorité imposée depuis une éternité ce qui n’est plus senti comme la normalité. Tout garde une apparence de calme : les choses sont comme ça, la société fonctionne bien, tout peut durer encore longtemps… Et soudain, un mot, une phrase qui fait jaillir une situation que ces filles ne parviennent plus à accepter… Un espoir de voir qu’il devient possible de se rapprocher d’un certain équilibre, que cet équilibre est à la portée de toutes les femmes chiliennes.

Les bâtardes, à peine 100 pages, est une petite révolution à lui tout seul : par le dépouillement, Arelis Uribe fait mieux que beaucoup de militant(e)s engagé(e)s dans la médiatisation excessive. Elle convainc en gommant tout effet : la vérité est plus forte, ce qui n’empêche pas l’émotion.

Les bâtardes, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon, avec une postface de Gabriela Wiener, éd. Quidam, 128 p., 14 €.

Arelis Uribe en espagnol : Quiltras, ed. Tránsito, Madrid.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS QUIDAM.

On peut lire, sur AnnA, rubrique VO, mon commentaire sur le roman de Jorge Marchant Lazcano cité dans l’article, De ahí venía el miedo.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Alia TRABUCCO ZERÁN

CHILI

Alicia Trabucco Zerán est née à Santiago en 1983, fille d’une journaliste et d’un cinéaste. Après des études de Droit et de Littérature, au Chili, aux États-Unis et en Grande Bretagne, elle se consacre à l’édition et à l’écriture de nouvelles et de roman. La soustraction est son premier.

La soustraction

2014 / 2021

Deux voix se répondent dans ce roman centré sur la mort, la séparation et la disparition, sur des  soustractions. Felipe et Iquela étaient amis, enfants, parce que leurs parents étaient amis. Amis, militants et victimes.

Devenus adultes et restés amis, Felipe et Iquela sont incapables d’échapper au passé qu’ils partagent avec la génération qui les a précédés. Dans un Santiago nocturne, sinistre de nuit et de jour, qui perd ses couleurs sous la pluie de cendres provoquée par l’éruption d’un volcan, Felipe vit dans l’obsession de la mort, des morts connus et surtout inconnus qu’il passe son temps à compter en établissant d’infinies statistiques : nombre, âge, calendrier…

Iquela elle aussi remplit ses pensées de chiffres : les sucres dans son café, les années qui passent, les pigeons sur un arbre, tout pour elle se transforme en nombres.

C’est pendant cette pluie de cendres qu’arrive d’Allemagne où ses parents s’étaient réfugiés pendant les années terribles Paloma, autre fille de militants. Sa mère, Ingrid, vient de mourir et elle veut l’enterrer à Santiago. Mais l’éruption a obligé l’avion à se détourner et à atterrir à Mendoza, en Argentine.

Il est difficile de dominer ses émotions quand la plupart de ceux qui ont compté (ou qui auraient dû compter) ne sont plus là. L’humour cynique est une des possibilités. Felipe, Iquela et Paloma la pratiquent, mais sans trop y croire, un humour qui se mêle à l’ambiance noircie par les cendres volcaniques qui continuent de couvrir rues et passants.

Le style tendu, nerveux d’Alia Trabucco Zerán, dont c’est le premier roman, manque parfois de naturel, de spontanéité. Les cours d’écriture, très en vogue en Amérique du Nord et qui se développent considérablement au sud, aident certainement à la technique, mais le mot lui-même, technique, n’est-il pas une contradiction flagrante de toute création ? Les recettes (autre mot contestable) ne sont éventuellement valables que si elles ne sont pas apparentes et, au fond, tout écrivain devrait savoir s’en passer.

Ces remarques n’enlèvent rien à ce qu’a voulu dire Alia Trabucco Zerán, une autre vision de cette « deuxième génération » des jeunes Chiliens (elle est elle-même née en 1983, sous le régime du général Pinochet) qui dans diverses créations, littéraires en particulier, se posent des questions essentielles, la responsabilité, la mémoire et, ici, ce désespoir fondamental qu’elle partage avec une partie de cette jeunesse.

La soustraction, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 208 p., 21 €, version numérique, 15,99 €.

Alia Trabucco Zerán en espagnol : La resta, ed. Demipage, Madrid / Las homicidas, ed. Lumen.

MOTS CLES : CHILI / HISTOIRE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD.

ROMAN CHILIEN, V.O.

Jorge MARCHANT LAZCANO

CHILI

Jorge Marchant Lazcano est né à Santiago en 1950. Après des études de Lettres, il travaille comme journaliste et publie son premier roman qui est censuré par la dictature. Scénariste à succès pour la télévision dans les années 80, auteur de théâtre, militant de la cause homosexuelle, il a publié une quinzaine de romans.

De ahí venía el miedo

2020

Aux alentours des années 1900, le Chili, pourtant au bout du monde, était-il aussi isolé de toute civilisation occidentale ? Augusto, écrivain et diplomate, à l’instar des premiers Indiens importés d’Amérique à la Cour d’Espagne, découvre ébahi la rudesse de la vie ordinaire dans la campagne anglaise et celle des rapports sociaux entre ses habitants.

On connaît, en France, Edward Morgan Forster (1879-1970), surtout grâce à son roman Maurice et, probablement, grâce au film qui en a été l’adaptation réussie. On connaît bien moins Edward Carpenter (1844-1929), poète et militant (socialiste, végétarien, féministe et homosexuel). Et on ne connaît pas du tout Augusto D’Halmar (1882-1950), romancier chilien disciple de Zola.

Ces trois créateurs ont bien existé, tout ce qui est dit de leur vie est rigoureusement exact. Jorge Marchant Lazcano a simplement imaginé une rencontre qui aurait pu se produire si le hasard l’avait voulu. Le romancier n’a-t-il pas parmi ses pouvoirs celui de forcer le hasard ? Surtout si ça lui donne la possibilité de jouer avec les ambiances, littéraires et historiques ? Dans De ahí venía el miedo, il joue non seulement avec ce hasard qu’il crée, mais aussi avec ses anciens confrères, les auteurs britanniques d’il y a un siècle, de ceux qui prenaient la longue période victorienne comme décor et comme référence (morale, entre autres) pour dénoncer ses travers. On se retrouve souvent, dans le roman de Jorge Marchant Lazcano, en plein récit de Oscar Wilde ou même de Arthur Conan Doyle, sans pourtant que ce soit une parodie ou un pastiche.

Edward Carpenter était un militant affirmé, il vivait isolé, cultivant son vaste jardin, ne cachait pas ses idées politiques ou sa situation sentimentale : il vivait depuis des années avec un paysan de la région. Quant à Foster, il ressentait très vaguement une attirance pour un jeune Indien, son étudiant venu en métropole, mais n’imaginait pas qu’il lui soit possible d’aller plus loin dans sa relation. La société victorienne était encore bien solide. D’Halmar, enfin, bercé par le catholicisme bourgeois sud-américain, était lui aussi conscient que les amis qui avec lui avaient mis sur pied une communauté imitée de Tolstoï, qu’on n’appelait pas encore écologique mais qui déjà appliquait ces préceptes modernes et idéalement égalitaires, pouvaient devenir plus que des amis.

Cette rencontre due au hasard − et au talent de Jorge Marchant Lazcano −, est l’occasion idéale pour chacun de se poser quelques questions fondamentales qui tournent toutes autour de la connaissance de l’autre et de soi-même : est-on vraiment ce que l’on montre aux autres, ce que l’on se montre à soi-même ? L’autre est-il ce qu’il veut (ou peut) nous montrer ? Un Sud-Américain qui, à ce qu’il paraît, vit entouré de bêtes sauvages dans les forêts indomptées n’est-il pas au fond très proche de ce que nous sommes, nous, Anglais « civilisés » Notre société si bien réglée n’enferme-t-elle pas elle-même des bêtes sauvages prêtes à nous dévorer ?

Ils ont tant en commun, ces trois écrivains et aussi cet homme du peuple, l’amant de Carpenter pourtant peu cultivé, les idées sociales, le retour à la terre, les doutes sur leur « moralité », cette unique journée passée en commun sera une confirmation pour certains, une découverte pour d’autres. C’est aussi peut-être, en plus de cette avancée timide, une occasion manquée qu’ils regretteront de n’avoir pas réalisée. Et pour tous, lecteur compris, c’est une superbe façon de se rapprocher de l’acceptation de l’autre, différent ou proche.

Notre auteur chilien a plusieurs fois prouvé ses qualités d’architecte, il se surpasse ici, mêlant réalité (la fidélité des personnages à leur modèle est remarquable) et une fiction d’un réalisme troublant, à l’image des romans anglais de l’époque : E.M.  Forster imaginant, au cœur de cette journée unique, le sujet de Maurice est un exemple parmi d’autres dans cette nouvelle réussite de Jorge Marchant Lazcano.

De ahí venía el miedo, ed. Tajamar, Santiago de Chili, 312 p.

MOTS CLES : CHILI / ANGLETERRE / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TAJAMAR.

Voir aussi sur AnnA les commentaires sur les romans Un sang pareil au mien et La nuit qui n’a jamais porté le jour.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

LIna Meruane est née à Santiago en 1970. Elle est professeure à New York, éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Système nerveux

2018 /2020

Faut-il oser « endurcir » ses enfants en les encourageant à manger un morceau de nourriture tombé par terre, en les faisant s’embrasser quand l’un est grippé, ou vaut-il mieux passer les fruits au chlore, comme le préconise la bonne de la famille ? C’est un des dilemmes qu’aborde le nouveau roman de la Chilienne Lina Meruane. Le premier, Un regard de sang[1],  était centré sur les yeux et la vue, celui-ci élargit le problème au corps tout entier, aux corps pour être exact, car pour Elle (la narratrice) et ses proches, disparus ou vivants, la maladie est partout.

Elle prépare une thèse scientifique. Les troubles hypocondriaques qui la dévorent l’obligent – ou plus objectivement – la poussent à en interrompre la rédaction pour un temps. Peut-être consciente de son mal, elle rêve de mettre en bouteille la lumière des étoiles filantes, mais dans la réalité, ce sont des petits bouts d’ongle de son Père, des fragments de matière morte ou des cheveux de sa Mère qu’elle conserve dans de petits flacons.

Elle vit entre deux pays, entre deux époques aussi, elle enseigne à des étudiants qui s’ennuient. Son Père, médecin  généraliste passionné par l’image d’un cerveau découpé, pourrait bien être à l’origine de ce mal dont Elle souffre, cela est sans importance, l’espèce de plaisir morbide de fouiller les maux divers qui l’assaillent, ses propres maux, et de les comparer avec ceux des autres, est devenu son occupation principale. Elle ne connaît qu’une seule exception au défilé de gens souffrants autour d’elle, c’est Lui, avec qui Elle vit depuis des années et qui refuse toute visite chez le médecin, n’en éprouvant pas le besoin.

Lina Meruane ne cherche pas à séduire un lecteur qui passe d’une chimio à un examen IRM, elle le plonge dans la tête de cette patiente dont on ne voit pas par quelque miracle elle pourrait un jour sortir de tout cela. Et elle le fait très bien, Lina Meruane : une personne en bonne santé découvre les chemins de croix de celles et ceux qui vivent dans la maladie, pour la maladie.

Le métier de Lui, le conjoint, consiste à dater au carbone 14 des ossements extraits des fosses enterrées plus ou moins anciennes, ce qui le confronte aux disparus d’une dictature passée ou à des immigrants dont on a perdu la trace. Il le fait dans l’espoir de pouvoir faire cesser la violence officielle. Elle et Lui vivent tout de même dans un monde matériel, rencontres, vie de couple,  parents un peu critiques qui observent, Lui dans ce passé daté au carbone 14, Elle dans l’infini des planètes et des trous noirs, le sujet de sa thèse.

Quant à sa famille restée dans son pays lointain – et son époque –, elle n’incite guère à la joie, un Père médecin qui ne cesse de pronostiquer de futurs décès, un Aîné avec lequel elle ne s’entend pas et des jumeaux sur lesquels on ne compte plus les fractures tant elle sont nombreuses, on comprend l’état de marasme de la narratrice.

La construction est impeccable, le style irréprochable, voilà un roman techniquement réussi qui demande au lecteur une lecture détachée s’il veut éviter le trou noir qu’Elle étudie. Et vous, prenez soin de vous !

Système nerveux, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, 334 p., 24 €.

Lina Meruane en espagnol : Sistema nervioso / Sangre en el ojo / Contra los hijos / Volverse Palestina, ed. Literatura Random House.

Lina Meruane en français : Un regard de sang, éd. Grasset.


[1] Chronique sur AnnA.