V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Historia de un brazo

2019

Le père du narrateur présente une particularité bénigne qu’il ne cache pas systématiquement, mais qu’il n’exhibe pas plus que ça : il bénéficie d’un bras supplémentaire, plutôt discret, mais qui est bien là, attaché à sa poitrine. C’est un fait bien connu de sa famille un peu éparpillée, il arrive au patriarche de faire des farces avec, on n’en parle pas plus que s’il s’agissait d’un léger handicap. Ce n’en est pas un  pour tout le monde, ses nombreuses maîtresses lui trouvent un charme indéniable, dans l’intimité.

Toujours vert, le brave homme, mais les années sont là et il a de plus en plus tendance à délirer, à confondre les personnes, son frère est-il son fils, la petite amie du fils a-t-elle été la sienne, ce doux délire s’introduit peu à peu dans notre récit, ce qui fait qu’on navigue entre deux, entre dix fantasmes qui sont peut-être réalité, peut-être imagination.

C’est léger, quoique vieillesse, maladie, violences diverses, amours contrariées et mort ne soient jamais très loin), c’est drôle, un peu amer tout de même, c’est agréablement bizarre, bizarre comme ce troisième bras.

En contrepoint de l’enquête sur le passé familial et de la fantaisie de ce que nous raconte Ricardo Sumalavia, mine de rien, se tisse un autre récit, subtilement, celui de la relation entre père et fils. Cette relation paraît d’abord assez baroque et elle se révèle être un bel amour entre ces personnages qui se ressemblent beaucoup sans le vouloir, sans même le savoir. Le lecteur est – avec l’auteur – le maître du secret.

Historia de un brazo , ed. Seix Barral, Lima, 96 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / FANTASTIQUE.

CHRONIQUES

Rita INDIANA

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Rita Indiana est née en 1977 à Saint-Domingue. Après avoir vécu quelque temps à Porto Rico, elle revient en République dominicaine et se consacre à la musique, le groupe qu’elle forme mêle musique caribéenne et art contemporain. A partir de 2000, elle publie romans et textes courts. Son influence (musique et littérature dans la zone caraïbe est reconnue.

Les tentacules

2015 /2020

Pas question de résumer, encore moins de raconter un roman aussi hors normes que Les tentacules de la Dominicaine Rita Indiana. On pourrait penser qu’elle était elle-même sous l’influence d’Olokun, d’Oshun ou de Yémaya, quelques unes des divinités de la santería que pratiquent plusieurs des personnages.

Ces personnages naviguent entre un futur très proche et un passé inquiétant et violent. Les tentacules du titre sont ceux  du récit dont on ne sait où il nous mènera, sinuant entre rêve, magie, réalité présente, passée et future.

Une adolescente, Acilde, mal dans son corps de fille, pourra-t-elle réussir la mutation si souhaitée (on est en 2027). Le couple de mécènes installés sur la côte, au nord, pourra-t-il protéger la faune qui vit parmi les récifs coralliens menacés par un massacre écologique (on est en 2000). Le peintre pourra-t-il s’évader d’un passé marqué par pirates et flibustiers ?

À travers des épisodes qui s’entrecroisent, se rejoignent pour mieux se  séparer, Rita Indiana, déjà reconnue pour son originalité, signe un roman multiple, d’une énorme richesse de thèmes et qui éblouit par son style (on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est aussi musicienne et artiste plasticienne). Sens de l’histoire, destin individuel et collectif, identité personnelle, relativité de la morale, écologie, création artistique et ses rapports avec l’argent tout puissant, on n’est pas près d’épuiser les sources de réflexion qu’elle nous propose en variant constamment sa manière de raconter. Un lecteur cartésien ne pénétrera pas avec facilité dans cette jungle, elle dérange le sens d’une certaine logique. Si l’on accepte cette condition, on se laissera porter par une imagination qui ne veut pas de limites.

Les tentacules, traduit de l’espagnol (République dominicaine) par François-Michel Durazzo, éd. Rue de l’échiquier, 176 p., 17 €.

Rita Indiana en espagnol : La mucama de Omicunlé, ed. Periférica, Cáceres, 2015.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / SOCIETE / MAGIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RUE DE L’ECHIQUIER.

Un autre roman récent, dans un genre tout à fait différent, se situe exactement dans les mêmes décors, Sosúa, au nord de la République dominicaine, Et la vie reprit son cours, de la Française Catherine Bardon (éd. Les escales.  On peut lire ma chronique sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/?s=bardon

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

CHRONIQUES

Dolores REYES

ARGENTINE

Dolores Reyes est née à Buenos Aires en 1978. Après des études de Lettres classiques, elle est enseignante et militante politique. Mangeterre est son premier roman.

Mangeterre

2019 / 2020

L’adolescente pas vraiment sortie de l’enfance que tout le monde désormais appelle Mangeterre a de bizarres rapports avec la terre dont elle découvre un peu par hasard les étranges propriétés si elle en ingère un peu. Cela lui arrive pour la première fois au moment  où sa mère, en mourant, la laisse seule avec son frère Walter. En mangeant de la terre qui a été en contact avec elles (cela ne concerne que des filles, à une exception près), elle a la douloureuse révélation de ce qui a été le sort de victimes de violences : elle entre littéralement en contact avec elles. Elle ne peut échapper à cette expérience, elle préférerait vivre sa vie d’adolescente en compagnie de Walter, jouer sur sa console avec ses copains, mais elle doit assumer sa condition de medium. Ses dons commencent à être connus dans son quartier, dans sa ville…

C’est un roman réaliste que ce Mangeterre, un réalisme dont les racines sont irréelles. J’ai conscience de n’être pas clair comme de l’eau de roche, il faudra lire ces courts chapitres qui souvent ressemblent à une enquête policière dans l’au-delà pour me comprendre.

Mangeterre est-elle sorcière ou fée ? La vie dans nos sociétés machistes est-elle toute blanche ou toute noire ? Le flic qui devient un personnage central est par exemple d’une humanité saisissante. Pourtant Dolores Reyes n’hésite pas à bien nommer et dénoncer le mal qui se cache mais qui agit. Il apparaît indirectement, sous les traits des victimes, il n’en est que plus présent.

Dolores Reyes a choisi peut-être le meilleur moyen de dénoncer les violences faites aux filles et aux femmes. Sans jamais devenir voyeur (un mot qui n’a pas de féminin !) ni faire de son lecteur lui-même un voyeur, elle s’attaque de façon implacable à l’infâme injustice.

La jeune héroïne navigue entre rêves, divination et vie prosaïque (le manque de bière dans le frigo est un de ses soucis), elle ne distingue pas toujours  tout à fait ce qui est secondaire et fondamental : au lecteur de faire le tri, l’auteure nous y aide.

Mangeterre est une des révélations de cette rentrée en France, un roman d’une grande originalité qui se lit comme un thriller sur un sujet douloureux et tellement actuel.

Mangeterre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. de l’Observatoire, 209 p., 20 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / FEMINISME / VIOLENCE / EDITIONS E L’OBSERVATOIRE.

Les lecteurs qui aimeront ce roman aimeront aussi Les jeunes mortes de l’Argentine Selva Almada (éd. Métailié), sur le même thème,  chronique sur AnnA :

https://wordpress.com/block-editor/post/americanostra.wordpress.com/150

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

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Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 Héritage

2020

Après un Venezuela un peu magique, voici le Chili réaliste – jusqu’à un certain point, Dieu soit loué – de Miguel Bonnefoy, qu’on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Lazare, originaire du Jura, fuit la France pour la Californie où il n’arrivera jamais : une quasi mort en passant le détroit de Magellan, une deuxième naissance dans la souffrance, et il est débarqué à Valparaíso. C’est le premier des hasards qui font un homme, Lazare devient chilien, le premier de sa dynastie. On est en plein XIXème siècle et il s’agit déjà de ce qu’on appelle à présent l’intégration. Les enfants de Lazare et de Delphine, Bordelaise arrivée tout autant pas hasard au Chili, sans la moindre goutte de sang latino-américain, se sentent français, mais d’une France folklorique, tout en étant chiliens. Français au point de traverser l’Atlantique dans l’autre sens pour se battre contre l’ennemi héréditaire quelque part, dans les tranchées de la paraît-il Grande guerre. Chilien au point de fraterniser avec… n’en disons pas plus.

Ne disons rien de plus de cette saga qui s’étale sur tout le siècle passé. Les personnages savoureux, touchants, dynamiques se succèdent, tous animés par un bel élan vital. Tout n’est pas rose dans leur monde, on doit lutter, on ne reste pas éternellement jeunes, mais si on fait appel au surnaturel, il arrive qu’on ait des résultats, un guérisseur mapuche est là pour le démontrer.

Miguel Bonnefoy, après deux romans pleins de poésie, poursuit son cheminement littéraire dans la même veine, mais en ajoutant une dose de profondeur supplémentaire. Les périodes dramatiques dans Héritage sont des périodes historiques et les épreuves que traversent Lazare et ses proches ont leur origine dans l’histoire connue de tous.

Et puis, encore une fois, on se régale d’un bout à l’autre de ce roman, de la qualité du style de Miguel Bonnefoy. Il a un talent particulier à mêler simplicité et raffinement, à glisser ici ou là un de ces mots un peu mystérieux pour le lecteur en plein milieu d’une phrase tout à fait prosaïque, à lancer des élans de pur lyrisme puis à ramener ses personnages au niveau du quotidien. Le lecteur vole, plane, en permanence entre reconnaissance d’un monde connu et élan vers des territoires poétiques inattendus.

Héritage est une nouvelle preuve de la personnalité unique de Miguel Bonnefoy, fils du Venezuela et du Chili qui écrit en français, de sa capacité à créer des atmosphères bien à lui, à jouer en permanence avec l’essence des mots, avec l’équilibre des phrases pour réussir des romans de portée universelle.

Héritage, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / CHILI / VENEZUELA / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POESIE.

BONNEFOY, Miguel Héritage

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Roanne, octobre 2017) :

BONNEFOY, Miguel

 

CHRONIQUES

Pilar QUINTANA

COLOMBIE

 

QUINTANA, Pilar

 

Née en 1972 à Cali, Pilar Quintana, après des études en Communication et un long voyage à travers le monde, s’est installée sur la côte Pacifique colombienne. Elle est l’auteure de nouvelles et de quatre romans.

 

La chienne

2017 / 2020

Le village colombien qu’habite Damaris, la touchante héroïne (anti-héroïne ? non, héroïne) n’est pas le paradis sur terre, des habitations bancales mélangées à quelques villas de riches touristes venus de la capitale pour les vacances, un bras de mer qui coupe le village en deux, qu’on peut traverser à pied presque sec à marée basse, des voisins, les mêmes que partout ailleurs.

Damaris est maladroite, ses doigts, « trop gros comme tout le reste de son corps » lui obéissent mal. Son mari, Rogelio, est trop occupé pour gagner en pêchant les trois sous qui les feront vivre, n’est pas un mauvais homme, même s ‘il a « la tête de quelqu’un toujours en colère ».

La plage tropicale se couvre à marée haute des immondices généreusement produites par l’espèce humaine ou par la nature elle-même, il pleut la plupart du temps. Dans cet univers bouché, la lumière, pour Damaris, ne vient pas du ciel mais d’une minuscule boule de poils, une petite chienne dont la mère a été empoisonnée peu après sa naissance. Le désir frustré d’enfant que Damaris, et Rogelio dans une moindre mesure, traînent depuis bien longtemps, trouve avec cette Chirli (une Chirli a été récemment élue Miss Colombie) la substitution idéale.

Si une somme de joies minuscules ne fait pas forcément le grand bonheur, elles permettent au moins de ne pas être malheureuse. Damaris applique cette banalité avec constance, et la banalité de sa vie, loin de lui peser, lui permet de supporter, la tête haute, ce qui pourrait sembler méprisable à un esprit prétendument supérieur.

Il y a pourtant des drames, quelle vie n’en croise pas, le temps finit par les atténuer, les périodes de privations succèdent aux moments où on se croit dans l’opulence. On aime et on se prend à douter, l’être proche semble avoir changé ‒ mais est-ce seulement lui ?‒, puis redevient celui qu’on avait aimé. Pilar Quintana a su parfaitement adapter son style à cette histoire, qui s’apparente pour un lecteur français à deux récits célèbres, Une vie de Gustave Flaubert et Un cœur simple  de Guy de Maupassant : une apparence lisse sous laquelle se devinent les tempêtes réfrénées et les joies qu’on n’ose pas étaler. Tout comme la résignation apparente de Damaris qui occulte une force de caractère qu’elle ne voudrait montrer pour rien au monde : elle sait la place que doit occuper la femme, mais elle connaît sa vraie nature.

Sous une banalité apparente (mais pour le lecteur français le dépaysement est tout de même bien présent) Pilar Quinata fait ressortir une profondeur universelle, le destin de Damaris est un peu celui de milliers de femmes sur tous les continents.

La chienne, premier roman de Pilar Quinata traduit en français et qui a reçu un important prix littéraire à Bogotá, est à contre courant de beaucoup de récits en provenance d’Amérique latine, souvent saturés de violences.

La chienne de Pilar Quintana, traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril, éd. Calmann-Lévy, 127 p., 17 €.

La perra, ed. Literatura Random House, Barcelone.

MOTS CLES :  COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

QUINTANA, Pilar La chienne

CHRONIQUES

Cédric RUTTER

FRANCE / COLOMBIE

 

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Photographe et traducteur, Cédric Rutter a été enseignant en Europe et en Amérique.

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo]

2019

Tout commence comme dans la série télé Parlement (2020) : un jeune journaliste stagiaire accepte (imprudemment) d’aller interviewer des Colombiens de passage à Bruxelles, au parlement européen. Par une suite de hasards, lui qui ne connaissait de la Colombie que, très vaguement, les noms d’Ingrid Betancourt et de Pablo Escobar, se retrouve deux mois plus tard à Bogotá. Il s’appelle Cédric Rutter et, dès ses premières minutes après l’atterrissage, il voit s’effondrer la plupart des idées reçues qu’il croyait avoir sur le pays : le premier café bu sur place est déplorable, il fait froid et personne ne porte de poncho !

Invité par des Colombiens intervenant dans la rencontre de Bruxelles, la mission de Cédric Rutter consiste à faire connaitre aux Européens les activités de diverses ONG qui, dans les provinces, tentent d’aider des populations en souffrance et de défendre les victimes des autorités officielles autant que des guérilleros et des paramilitaires. Ce qui fait la force incomparable de ce témoignage (je préfère de beaucoup ce terme à celui de reportage), c’est que son regard est vierge de toute idée préconçue.

Dès sa première incursion sur le terrain, le jeune Européen est plongé au cœur des horreurs : violences venant de toutes parts, paysans innocents tués, torturés, « disparus », rapports étroits entre politiques, militaires, caïds de la drogue. Il se révèle être un excellent journaliste, posant les bonnes questions, faisant dire à ses interlocuteurs les bonnes informations, qui couvrent les années 1980 jusqu’à 2010, date de son voyage. Un bon nombre de photos prises en cours de voyage sont un très riche complément au texte.

Les paysans auxquels le groupe (correspondants locaux des ONG et intervenants extérieurs en quête d’information) rend visite, sont les victimes, on le sait d’avance. Mais de qui ? Ce qui les domine est tellement tentaculaire, souvent sans visage, pourtant on devine qu’au-delà de la nature elle-même, qui est tout sauf charitable sous ces latitudes), du manque d’éducation (elle est refusée par la capitale et les classes dirigeantes), ce n’est pas la fatalité qui commande, mais bien des êtres humains, qu’ils soient riches propriétaires ou hommes politiques, sans compter quelques noms connus : la famille Escobar, vient de se rendre propriétaire de terres et la vie des villages voisins change radicalement. Qui sont ces Escobar ? Des proches ou des parents éloignés de ceux de la drogue ? Voilà le genre de choses, très quotidiennes, que Cédric Rutter découvre et raconte.

Dans ce pays où tout se mêle, violence, politique, corruption, agression contre l’environnement, avec en premier lieu le problème de la distribution de l’eau, il arrive souvent qu’une question posée depuis des années trouve une réponse acceptable venue non d’un responsable mais plutôt d’un ou d’une anonyme, ce qui profite à l’auteur-découvreur comme au lecteur.

L’expérience de Cédric Rutter remonte à 2010, mais ce matin-même, un flash de France-info annonce que les violences contre les paysans de certaines régions de Colombie ont repris, si jamais elles se sont interrompues. D’ailleurs, un dernier chapitre du livre met en parallèle l’actualité de 2010 en Colombie et la nôtre. Une raison supplémentaire de lire La Colombie [sans Ingrid ni Pablo].

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo], éd. La Guillotine, 221 p., 12 €.

https://assolaguillotine.wordpress.com/

–> On peut aussi reprendre l’indispensable La faim de Martín Caparrós (éd. Buchet Chastel), chronique ici même,  sur AnnA.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS LA GUILLOTINE

 

 

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V.O.

Alejandro ZAMBRA

CHILI

ZAMBRA, Alejandro

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago. Après des études littéraires au Chili et en Espagne, il publie ses premiers romans tout en participant à plusieurs revues chiliennes, espagnoles et mexicaines.

 

Poeta chileno

2020

Le Chili reste un des pays d’Amérique latine, mais peut-être aussi du monde, où la poésie est toujours aussi vivante : lectures publiques, rencontres entre artistes, académies locales, partout, même dans des provinces éloignées de la capitale, femmes et hommes de tout âge partagent, discutent, rivalisent. Voilà un sujet tout trouvé pour Alejandro Zambra, que l’on a connu poète qui écrivait des récits ou romancier tendance poétique. Avec ce nouveau roman, il se jette à corps perdu dans un réalisme teinté d’humour pour donner sa vision du personnage qu’est « le » poète chilien.

Gonzalo, qui sort de façon un peu chaotique d’une adolescence timide, noircit des pages et des pages de ses vers. Le monde qui l’entoure, Santiago à la charnière du deuxième millénaire, est le départ de son inspiration. Ses poèmes sont-ils bons, médiocres, banals ou géniaux ? Là n’est pas le sujet : ils ont le mérite d’exister.

Tout se complique quand il tombe amoureux, par étapes, avec éclipses, de Clara, jeune fille fantasque de la « bonne société ». Au moment de cohabiter à trois (elle a un jeune fils, Vicente, 6 ans), le poète amateur doit entrer (enfin) dans le monde matériel. Il découvre ainsi que repasser une chemise est bien plus compliqué qu’écrire un quatrain et que jouer les pères de substitution ne manque pas d’un certain charme.

Les rapports d’Alejandro Zambra avec la notion de famille ont toujours été assez complexes, au moins dans ses romans : pour plusieurs de ses personnages, il s’agit de la recherche d’un groupe, d’une communauté que l’on construit ou que l’on subit, la vie en solitaire étant une autre option. C’est le cas dans ce Poeta chileno, avec un Gonzalo heureux de se retrouver au centre d’une famille qui n’est qu’à moitié la sienne et qu’il s’approprie dans le bonheur. Mais le bonheur, quel qu’il soit, a ses limites. Les doutes qui s’imposent à Gonzalo culminent de façon hilarante au cours d’une fête d’anniversaire de l’aïeul, père d’une trentaine d’enfants semés ici et là. Famille, avons-nous dit ? Une scène hilarante, mais terriblement dramatique.

On retrouve dans ce Poeta chileno la délicatesse qui faisait le charme de Bonsaï et de La vie privée des arbres, ses premiers romans, mais avec un réalisme plus marqué, mêlé à un humour décapant qui reste malgré tout léger, passant ici et là à des zones disons très prosaïques : rien ne manque !

Alejandro Zambra est devenu un guide avisé, qui nous emmène d’une main sûre vers des ambiances changeantes : doutes adolescents, brefs enthousiasmes de poètes débutants, nostalgies fugaces et espoirs tenaces. Il marie narration et poésie en feignant de les opposer. C’est la force vitale qui domine.

Une des questions centrales, comme le suggère le titre, est claire : les poètes (les chiliens seulement ?) sont-ils différents de nous, pauvres mortels ? Au long de ces 400 pages, une vaste galerie de personnages répond à cette encore plus vaste question, auteurs réels, bien connus comme Raúl Zurita ou Nicanor Parra ou absolument fictifs. Les discordances, terriblement humaines, entre poètes chiliens, les grands et les moins célèbres, ceux qui ont été déclarés héros nationaux à l’haleine souvent défectueuse, alternent avec les démonstrations d’amitié qui peut être nuancée par une certaine jalousie. Sous la moquerie, c’est un bel hommage à la vitalité de la création, pas seulement poétique, que rend l’auteur.

Dans une impeccable construction, avec un style d’une immense richesse dans sa variété, une profondeur d’idées sur des sujets eux aussi très variés, la création, les relations amoureuses, la transmission et la paternité (faut-il être père pour se sentir père ?), Alejandro Zambra, qu’on savait talentueux fait, avec ce Poeta chileno le cadeau total de ce talent.

Poeta chileno, ed. Anagrama, 423 p.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR /EDICIONES ANAGRAMA.

ZAMBRA, Alejandro Poeta chileno

CHRONIQUES

Juan VILLORO

MEXIQUE

 

VILLORO, Juan

 

Né en 1956 à Mexico, Juan Villoro est un touche-à-tout, auteur de romans, de nouvelles, de chroniques de voyages, de pièces de théâtre et d’essais. Il a été enseignant dans plusieurs universités, au Mexique et aux États-Unis et il est un fervent supporter de foot. Il a été primé à de nombreuses reprises, dans différents domaines.

 

La peur dans le miroir / El miedo en el espejo 

2010 / 2020

 

Si en ce début d’été 2020 il fallait ne lire que quelques pages de cet ouvrage, ce serait le chapitre intitulé Quelques conclusions – Les habitants de Claustropolis. En une demi-douzaine de pages, Juan Villoro, il y a dix ans (date de la publication en espagnol), décrivait avec une étonnante précision la période dont sous sommes en train de sortir, avec des phrases telles que : «  Les virus, les tremblements de terre, les cendres volcaniques ne sont pas des misères locales »… Les ravages de la mondialisation sauvage, l’impréparation des responsables, les risques nouveaux créés par les technologies qui oublient l’humain avec pour conséquence directe la souffrance humaine, tout est dit.

…Mais il ne faut pas lire que le chapitre en question de ce livre passionnant, autour du tremblement de terre dont l’épicentre était la ville chilienne de Concepción, un livre écrit par un Mexicain qui avait vécu le séisme qui a ravagé Mexico en 1985.

Le 27 février, à 3 h 30 du matin, Juan Villoro se trouve à Santiago à l’occasion d’une rencontre autour de la littérature de jeunesse. Bien qu’il ne découvre pas le phénomène, il est stupéfié par son ampleur. À 3 h 34, Juan Villoro se retrouve par terre, rejeté de son lit d’hôtel, dans le centre de Santiago.

Ce récit, fait de fragments, de témoignages, d’impressions, montre le chaos vécu, les scènes surréalistes, les personnes surprises en pleine nuit qui se rencontrent dans la rue avec les vêtements les plus bizarres, la femme qui se sent incapable de quitter son appartement sans s’être douchée et qui, ne pouvant le faire dans sa salle de bains dévastée, demande poliment à ses voisins de lui laisser l’usage de la leur, la panique des uns, la sérénité de beaucoup face à la fatalité. Juan Villoro ne peut éviter la comparaison, par exemple le Chili bien mieux préparé que le Mexique où  la corruption a empêché une reconstruction fiable après 1985 même si, curieusement, les immeubles chiliens construits après 1990 ont moins bien résisté que les plus anciens : le relâchement des constructeurs…

Mais La peur dans le miroir est bien plus qu’une suite d’anecdotes. Toute rupture avec la norme peut être l’occasion de poser des questions fondamentales, et Juan Villoro ne s’en prive pas, autour de la relation sociale essentiellement, les pillages évoqués, l’indifférence parfois : si j’ai survécu, je préfère, inconsciemment, ne pas penser aux milliers de morts et de blessés pourtant si proches : réaction naturelle et saine d’une certaine façon, peut-être difficile à accepter si on est extérieur, dans un confort de sécurité.

Il ne manque même pas le prolongement mystique, à partir d’un roman allemand, Le tremblement de terre au Chili, paru en 1807, qui posait la première question qui venait à l’esprit au début du XIXème siècle : un séisme peut-il être perçu comme un châtiment ? De nos jours, la pensée en général a évolué, cela permet à notre auteur d’ouvrir une réflexion qui efface (religion mise à part) le temps écoulé entre les deux catastrophes, celle du récit et celle de 2010, les réactions humaines sont très voisines, entre solidarité et mesquinerie, et ce sentiment de culpabilité du survivant, à la fois  compréhensible et au fond injustifié.

Juan Villoro, qui aime à pratiquer à peu près tous les genres de la narration, réussit avec cette Peur dans le miroir  un livre multiple, témoignage, récit, reportage, essai littéraire, autobiographie, sur un sujet qui sera, hélas, toujours d’actualité.

El miedo en el espejo / La peur dans le miroir, édition bilingue, traduit par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, Marseille, 296 p., 14 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HISTOIRE / PHILOSOPHIE / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

 

VILLORO, Juan 8.8 Lapeur dans le miroir - el miedo en el espejo