CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

CHRONIQUES

Fernanda TORRES

BRÉSIL

Fernanda Torres est née à Rio de Janeiro en 1955. Elle est actrice de télévision et de cinéma (elle a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1986) et romancière.

Shakespeare à Rio

2017 / 2021

« La gloire et son cortège d’horreurs » est le titre original de ce roman brésilien qui évolue parmi les stars plus ou moins durables de la télévision, et qui pourrait se passer dans n’importe quel autre pays.

Mario Cardoso est une vedette qu’on reconnaît et qu’on arrête dans la rue, il est le personnage principal d’un de ces feuilletons latino-américains qui passent à l’heure de meilleure audience. Mais tout a une fin sur cette terre. Sa carrière a suivi, en parallèle, l’évolution de la culture au Brésil : dans les années 60 une volonté sincère d’offrir une culture populaire de qualité en obéissant aux discours bien intentionnés inspirés par le marxisme, puis la dictature militaire qui vient museler ces jeunes gens enthousiastes qui parviennent pourtant à contourner la censure… pour mieux s’écharper dans des luttes intestines. Mario Cardoso finit par s’imposer en tant que star respectée des collègues et adulée des foules. Il n’empêche, une dictature est toujours une dictature, celle du Brésil a été particulièrement longue et féroce, et une simple maladresse peut avoir de graves conséquences pour la personne et sa carrière.

Les coulisses du monde du spectacle sont (comme dans Shakespeare) comiques et tragiques et (comme pour Shakespeare) rendent évident le côté dérisoire de toute action humaine. Les pantins que sont les producteurs, les théoriciens et les acteurs s’agitent, ridicules et attachants, mais (comme dirait Shakespeare), où est la vie, où est le théâtre ?

Fernanda Torres connaît cet univers à la perfection. Elle fréquente les plateaux de télévision, de cinéma et les scènes de théâtre depuis plusieurs dizaines d’années. Elle est à son aise pour faire vivre les coulisse, les répétitions, les triomphes et, plus souvent, les échecs. Son personnage ne cesse de se poser les questions fondamentales auxquelles personne n’a su répondre depuis Eschyle : où se situe la limite, sur scène et en public, entre l’homme, l’acteur et le personnage. La création par Mario Cardoso d’Oncle Vania est un modèle, une leçon à méditer par tout acteur ou tout metteur en scène.

Il est tout aussi difficile de distinguer dans cet environnement fait d’apparences quand cesse la farce et quand elle est déjà devenue tragédie : la mort peut être au bout d’un chemin fait d’actes grotesques et drôles, et surtout si le quotidien de l’acteur (une mère âgée tout près de la fin) occupe les rares intervalles entre deux moments de tension purement théâtrale ou extra-théâtrale (les acteurs ont aussi une vie amoureuse).

Tout à côté des misères d’un rôle bradé contre un modeste cachet, apparaît la noblesse de ce « métier » qui souvent est une vocation : un acteur dans le Brésil du XXIème siècle est-il Charlot ou Don Quichotte ?

Il y a tout, dans ce très grand roman : une histoire qui tient en haleine du début à l’épilogue, des personnages parfaitement dessinés avec, en tant que tête d’affiche, ce Mario Cardoso, le contexte historique brésilien, qui n’occulte pas l’universalité du sujet central, des atmosphères à la fois fortes et pleines de nuances, un tableau complet et lui aussi nuancé de ce que sont les théâtreux. Une réussite absolue.

Shakespeare à Rio, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Gallimard, 227 p., 22,50 €.

Fernanda Torres en portugais : A glória e seu cortejo de horrores / Fim, ed. Companhia das Letras.

Fernanda Torres en français : Fin, éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / THEATRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

Un conseil : éviter absolument de lire la 4ème de couverture, véritable spoiler très gênant, qui raconte ce qui se passe à la page 202 (et suivantes) d’un roman de 225 pages !

CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES

Alan PAULS

ARGENTINE

Alan Pauls est né à Buenos Aires en 1959. Il est critique littéraire et de cinéma, scénariste, enseignant et écrivain. Son roman El pasado (Le passé) a reçu le Prix Herralde. La vie pieds nus est la réédition en format de poche du livre publié en français en 2006.

La vie pieds nus

2006 / 2006 / 2021

La plage, le sable, l’hiver et surtout l’été… De quoi rêver, se souvenir, penser, étendu au soleil en n’ayant que le bruit régulier des vagues. Alan Pauls, enfant blond, passait le mois de février, le plus chaud de l’été, tous les ans avec son père à Villa Gesell, entre Buenos Aires et Mar del Plata et menait la vie de tout estivant d’Europe ou d’Amérique, dégustation de crustacés ou de glaces, sorties au cinéma et longues stations sur la plage de sable fin. Au milieu de sa vie (il avait 47 ans quand il a publié ce texte pour la première fois), il revient sur ces étés en les englobant dans une suite de pensées qui lui viennent, l’une en entraînant une autre, parsemées de photos du petit garçon en maillot de bain, un peu nostalgiques, un peu floues qui, si elles appartiennent à la vie de l’auteur, deviennent universelles dans ces écrin.

On se laisse porter par ce flot  de notations, de références, de descriptions souvent drôles par leur hyperréalisme de ces espaces surpeuplés deux ou trois mois de l’année, déserts et presque hostiles le reste du temps, ces espaces qui ont leurs rituels, leurs petits et leurs grands côtés, sociétés éphémères, artificielles et indispensables.

La plage est au centre de beaucoup de créations aussi, qu’Alan Pauls se régale de partager, de mêler, réunissant Marcel Proust et un navet nord-américain projeté sur le drive-in de la station balnéaire. La plage peut être un échantillon sociologique ou une caricature des strates sociales.

Avec une totale liberté et beaucoup d’humour, Alan Pauls vogue parmi ses jeux d’enfant et ses pensées d’adulte et fait défiler, sans jamais paraître artificiel, les romans, les anecdotes, les films, les évocations familiales, les déceptions aussi.

En ce début d’été, prenons donc la Fiat 600 du père, feuilletons Camus (forcément) ou Patricia Highsmith, allons visionner à nouveau François Ozon, un James Bond ou Éric Rohmer, n’oublions pas les migrants sur leurs radeaux de misère ou les balseros cubains, sourions des tenues invraisemblables de certains baigneurs et réjouissons-nous du bonheur profond d’un petit garçon jouissant de sa liberté sur les plages de ses 6 ou 8 ans.

La vie pieds nus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, éd. Christian Bourgois (Coll. Titres), 142 p., 7,80 €.

Alan Pauls en espagnol : la vida descalzo, ed. Sudamericana, Buenos Aires / Wasabi / El pasado / Historia del llanto / Historia el pelo / Historia del dinero, ed. Anagrama.

Alan Pauls en français : Wasabi / Le facteur Borges : Histoire de l‘argent / Histoire des cheveux / Le passé, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / CINEMA / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 Une lecture qui complète bien cette Vie pieds nus serait celle de Basse saison de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), qui raconte, de façon assez cruelle, la vie d’une station balnéaire qui ressemble beaucoup à Villa Gesell (clin d’œil, le titre original est… Camara Gesell, nom d’un système de caméras de surveillance). Voici le lien vers mon commentaire de Basse saison :

CHRONIQUES

Alain DELMAS

Alain Delmas est né en 1958. Il a passé quelques années en Amérique latine et en Caraïbe.

Xéno

2021

Pour la première fois  depuis les quarante dernières années, le régime solidement installé (c’est un euphémisme) semble être fragilisé. Un terrible attentat, inspiré de celui qui causa la mort au Premier ministre espagnol en 1973, a tué et sème le trouble. Qui, dans un pays aussi bien verrouillé, a réussi à tenir tête à Victor Casanegra, le dictateur ? Les victimes sont pour la plupart des hommes et des femmes, indigènes, qui viennent d’être condamnés.

Le régime s’essouffle, plusieurs signes le montrent, et à cela s’ajoute une épidémie qui pourrait être jugulée en faisant de certains prisonniers des donneurs de greffes. Tout le monde y gagnerait, sauf les malheureux prisonniers. Dans cette société parfaitement hiérarchisée, ceux qui sont en bas végètent et les proches du pouvoir complotent autour du Caudillo pour maintenir cet état qui leur est plus que profitable. Olga Mancuso, la commissaire à la Santé, est en première ligne.

Pendant qu’on s’agite beaucoup dans les sphères du pouvoir, les quelques opposants tentent de s’organiser. Ils sont peu nombreux car l’immense majorité est anesthésiée depuis des lustres par la propagande officielle. Un petit groupe, les Guadaltèques, est particulièrement actif malgré le peu de moyen dont ils disposent.

Dans ce pays imaginaire et un contexte de science fiction, Alain Delmas nous plonge dans une troublante quasi réalité, celle des proches d’un pouvoir « fort », le clan de ceux qui veulent à la fois bénéficier, financièrement avant tout, de leur position tout en étant certains de conserver leur avantage. On trafique donc, l’impunité est assurée, on complote, y compris contre le patron, il ne faudrait pas qu’un caprice du Caudillo vous écarte du cercle des happy fews, on prépare diverses voies de secours, au cas où… Le grand problème, c’est la confiance : en qui peut-on raisonnablement la placer ? El les Guadaltèques partagent ce doute : à qui  peuvent-ils se fier ? Un journaliste étranger, « invité » par une autorité locale, sera un grain de sable qui risquera de déstabiliser cet ensemble prétendument inébranlable.

Tout est passionnant dans ce roman : l’ambiance crépusculaire d’une fin de règne, l’environnement d’un dictateur, les complots et trahisons, les ambigüités des personnes les mieux placées auprès du vieux despote. Alain Delmas mène son intrigue d’un décor bien connu vers des zones instables, des coups de théâtre intervenant pour donner un nouveau souffle. Une parfaite lecture pour l’été, par exemple.

Xéno, éd. Intervalles, 304 p., 19,90 €.

MOTS CLES : ROMAN NOIR / DICTATURE / POLITIQUE / CORRUPTION / SCIENCE FICTION / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS INTERVALLES.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Le tilleul

2005 / 2021

Surprenante, cette comparaison entre un artisan électricien modérément doué, semble-t-il, vu les réclamations suite à des courts-circuits consécutifs à son passage, et un écrivain. C’est pourtant très logique pour César Aira : les deux, contraints de manipuler sans mode d’emploi à leur portée des objets auxquels « ils ne comprennent pas grand-chose », fils électriques, douilles et dominos pour l’un, mots, souvenirs et images pour l’autre, se retrouvent exactement dans la même situation. Tout César Aira se trouve dans ce rapprochement apparemment incongru dont la logique saute aux yeux.

Sur la place centrale de Coronel Pringles (appelé familièrement Pringles par notre narrateur, une statue (la toute première installée dans la petite ville qui s’en était bien passé jusque là), hommage à la Mère (la Vierge ?), représentant une femme allaitant. Le sein un peu dénudé a été une grande source (j’ai osé !) d’inspiration pour les garnements à peine pubères, dont le jeune César faisait partie. Plus tôt, César étant encore plus jeune, la petite ville était d’une banalité telle qu’il lui fallait bien un écrivain (et aussi un peintre, comme dans Esquisses musicales) pour la faire connaître au monde !

César grandit entre un père géant tirant sur le noir (la notion n’est pas très tranchée en Argentine, un métis d’Indien et de Blanc est normalement appelé Noir) et une mère presque naine avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient être deux boules de  verre pour l’enfant.

Mais surtout il grandit en plein péronisme, dans sa phase finale (César Aira est né en 1949 et Perón a été chassé du pouvoir en 1955, avant de le reprendre en 1972 pour peu de temps). La façon de gouverner du général dictateur est plutôt difficile à expliquer à un non-Argentin, ces mémoires  démontrent qu’elles le sont autant pour un Argentin contemporain. Aussi ne cherche-t-il pas à expliquer l’inexplicable mais à faire sentir comment on pouvait vivre avec ce gouvernant inspiré par Mussolini et réussissant des réformes très favorables aux plus pauvres.

Ce sont des scènes quotidiennes, teintées de fantaisie, de légèreté et parfois de ce pessimisme que ressent parfois un garçon de 5 ou 6 ans, qui lui tombe dessus sans même qu’il sache ce que c’est.

Il regarde surtout beaucoup autour de lui, son père et ses sautes non d’humeur mais de croyances aveugles, qui passe d’un catholicisme un peu excessif (la communion quotidienne, quand on est l’électricien, père de famille et même peut-être de familles, quand même, à un péronisme du même tabac, sa mère qui semble dépassée aux yeux de l’enfant, qui joue son rôle. Il se regarde aussi, avec le recul de l’adulte qui se rappelle son propre passé, ses jeux, ses découvertes de ce qui l’entoure.

Contrairement à beaucoup de romans de César Aira, celui-ci est plus « classique », on y retrouve bien cette liberté qu’il a toujours pratiquée (déjà, dans La robe rose, son premier livre traduit en français, c’était en 1988, et il n’a pas pris une ride), une liberté qui se traduit par une légèreté, des moments de pure poésie qui se glissent au milieu d’une description pleine de réalisme, une fantaisie omniprésente, des moments de cette respiration que j’évoque pour Esquisses musicales et qu’on retrouve bien sûr autour de ce tilleul monumental au centre de la place principale de Pringles.

Le tilleul, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : El tilo, ed. Beatriz Viterbo, Rosario.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

Eduardo Antonio PARRA

MEXIQUE

Eduardo Antonio Parra est né en 1965 dans l’État de Guanajuato, dans le centre du Mexique. Il est éditeur, auteur de nouvelles et de romans. Il est lauréat du Prix Juan Rulfo, en 200 à Paris.

El Edén

2019 / 2020

El Edén, petite ville où tout le monde se connaît, au nord du Mexique, avait autrefois tout de l’endroit où il fait bon vivre. Le narrateur y était professeur dans le collège public, il entraînait des footballeurs juniors, parmi lesquels Darío, son jeune voisin, sportif très doué.

Un jour, première alerte, Silverio, le père de Darío, épicier, reçoit la visite de trois jeunes gens qui lui annoncent qu’il devra leur payer 5000 pesos par semaine en échange de leur protection. Un tabassage en règle suit le refus du commerçant, le laissant gravement handicapé. Puis vient l’escalade, une nuit d’enfer qui paralyse la ville. Après avoir prévenu la population et lui avoir conseillé de ne pas sortir, deux bandes rivales lourdement armées et équipées livrent une bataille avec explosions multiples et balles perdues, intrusions et pillages des maisons de particuliers. L’horreur.

Huit ans après, le professeur, qui a très vite quitté El Edén pour s’installer à Monterrey, rencontre Darío dans une cantina minable de la ville. En s’appuyant sur le témoignage de l’ex-jeune homme (à 23 ans, il est presque un vieillard) qui lui raconte ce qu’il a vécu cette nuit du siège et en le recoupant avec d’autres récits de témoins, il reconstitue ce qui s’est passé et qui a fait basculer la vie des habitants d’El Edén.

S’ils repensent à la période qui a précédé la crise, Darío et son professeur prennent conscience d’une autre sorte de violence, provoquée, elle, par une fille de 15 ans, Norma, ex-lolita qui dès ses 12 ans jouait à exciter adolescents et adultes et qui était devenue la petite amie du garçon.

La reconstitution se fait par des croisements, à partir de souvenirs précis de Darío, violence déchaînée des deux groupes qui s’entretuent, érotisme déchaîné lui aussi entre Darío et Norma partis à la recherche de Santiago, le jeune frère de Darío. Chez l’ex-professeur, les souvenirs de son ancien élève font naître les siens, ceux de la période d’avant, le calme apparent mais dont on sait à présent qu’il était trompeur, et ces souvenirs font naître à leur tour l’évocation du passé proche et de son présent, lorsqu’il a à peu près tout perdu.

On se retrouve alors plongés, comme les personnages, dans une avalanche de violences et de sexe. Eduardo Antonio Parra veut frapper fort, au risque à certains moments de saturer : coups de feu, sang, sexe, sexe, explosions, blessures, cadavres, avant de retrouver l’atmosphère morne de la cantina.

Avec El Edén, un lecteur européen est immergé dans les assauts de violence extrême qui a été une des plaies du Mexique, surtout dans le nord. Comme pour les Mexicains qui eux-mêmes en ont été les victimes directes, les questions restent sans réponse : pourquoi ces déchaînements ? Pourquoi à cet endroit ? Et les habitants, qui n’avaient rien à voir avec les groupes qui s’affrontaient ? Et les autorités, absentes, muettes, impuissantes elles aussi ? Et enfin, pour les survivants, comment sortir de cette apocalypse ?

El Edén, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 21,80 €

Eduardo Antonio Parra en espagnol : Laberinto, ed. Literatura Random House / Tierra de nadie : Los límites de la noche / Nadie los vio salir / Parábolas el silencio, ed. Txalaparta, Tudela (Navarra).

Eduardo Antonio Parra en français : Les limites de la nuit, éd. Zulma / Terre de personne, éd. Boréal.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / SOCIETE / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

Sur la violence extrême au Mexique, on peut lire ou relire la très riche étude de Sergio González Rodríguez El hombre sin cabeza (ed. Anagrama) / L’homme sans tête (éd. Passage du Nord-Ouest), document essentiel pour tenter de comprendre le phénomène.

CHRONIQUES

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

Inventions du souvenir

2006 / 2021

Pendant une vingtaine d’années, tout en écrivant nouvelles et romans, Silvina Ocampo, l’auteure de La promesse rédigeait une grande œuvre intime, mi-prose, mi-vers, évocation de son enfance heureuse et contrariée. La soixantaine déjà bien entamée, elle cherchait à faire renaître les sensations de son enfance autant et plus qu’une chronologie qui, de toute manière, ne serait pas des plus fiables. On sait comment Marcel Proust y est parvenu. Elle le fera par le biais de la poésie.

C’est une poésie aussi éloignée des élans lyriques des romantiques que des fulgurances de l’intelligence de Jorge Luis Borges, son ami. Elle n’a besoin ni de nostalgies larmoyantes, ni de naïveté reconstruite par la femme adulte. En exprimant comme le ferait une fillette de huit ans mais avec la maturité de l’adulte ce qui lui passe par les yeux, les oreilles ou les doigts, elle revit en cette enfant.

On ne peut faire l’inventaire de tous ces plaisirs, de toutes les joies offertes par ces 180 pages, des portraits qui seraient de terribles caricatures si ne perçait la tendresse pour une tante ou l’ami des parents, les petites espiègleries, du genre de celles qu’on a tous commises un jour, mais qui, racontées par nous, seraient plates, les drames pour elle qui font sourire l’adulte et restent gravés dans une mémoire d’enfant, les péchés inconfessables, ineffaçables, les attitudes déplacées et répétées d’un domestique que la petite ne comprend pas mais qui la plongent dans un trouble qu’elle sait malsain… Chaque page, chaque scène a sa saveur sucrée ou amère.

Parmi les images pleines de vie et d’humour (on sourit très souvent), des bouffées de pure poésie surgissent, le cèdre du Liban dans le jardin qui « aimait comme elle / ne rien faire : face au fleuve ». Puis un événement carrément surréaliste qu’a vécu la fillette, un intrus dévoreur de meringues et voleur de cendriers précieux, puis de l’hyperréalisme, la mort du petit frère qu’on ne sait comment cacher aux enfants.

Ce grand fleuve poétique est aussi léger que du Larbaud, aussi vrai que du Proust, aussi cruel que du Jules Renard, ces références françaises n’étant pas dues au pur hasard : Silvina Ocampo était une vraie Argentine, ayant donc baigné dans la culture à la pointe en ce début du XXème siècle, qui arrivait directement d’Europe. Et ce grand fleuve poétique est un régal, un délice.

Inventions du souvenir, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes– Antoinette Fouque, 192 p., 16 €.

Silvina Ocampo en espagnol : Invenciones del recuerdo, ed. Sudamericana

Silvina Ocampo en français : Mémoires secrètes d’une poupée / La musique de la pluie et autres nouvelles / Faits divers de la Terre et du ciel, éd. Gallimard / La pluie de feu / Ceux qui aiment haïssent (en collaboration avec Adolfo Bioy Casares), éd. Christian Bourgois / Sentinelles de la nuit / La promesse, éd. des femmes-Antoinette Fouque.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

CHRONIQUES

Juliana LEITE

BRÉSIL

Entre les mains

2018 / 2021

C’est un roman qui se mérite : paragraphes indépendants, peu ou pas d’explications, des indications semées, sur le présent et sur un passé peut-être assez récent. L’idéal serait, à la fin de la lecture, de la reprendre au début.

Au début, on se retrouve à l’hôpital. Elle vient d’être victime d’un accident et lutte contre la mort. Une voix nous informe des risques, des espoirs : oui, elle devrait s’en sortir. La voix en question ne cherche pas à nous informer, elle veut communiquer des sensations, celles des différents personnages autour de la femme accidentée.

Pendant que la santé de l’accidentée s’améliore peu à peu, les différents narrateurs nous mènent dans une agence bancaire, dans quelques salles de soins et jusqu’aux frigos de la morgue, rouges à lèvres compris, la morgue étant en rapport direct avec une naissance. Les personnages qui, à une exception près, ne sont pas nommés, tissent, comme l’accidentée le faisait dans sa vie active, un tableau éclaté de vies qui se croisent et se rejoignent.

Avec de la patience, beaucoup de patience, la même mise par la tisseuse pour achever son tapis ou pour recoller les minuscules détails brisés d’une statuette, le lecteur pourra reconstituer des fragments de cette convalescence vue par elle et ses proches. Cette évocation devient plus fluide en même temps que la conscience de la femme devient plus claire.

Je pense avoir compris ce qu’a voulu Juliana Leite : recréer l’esprit de la femme accidentée qui récupère peu à peu lucidité et activités, mais j’avoue n’avoir pas été capable d’adhérer à ces paragraphes illogiques (on sait pourquoi ils le sont) qu’il faut survoler en n’en comprenant que des bribes.

Entre les mains est un roman-expérience, aux deux sens du terme : expérience littéraire de l’auteure et expérience de vie de la protagoniste. Le (dieu) lecteur y reconnaitra ce qui lui revient.

Entre les mains, traduit du portugais (Brésil) par Anne-Claire Ronsin, éd. De l’Aube, 296 p., 21 €.

Juliana Leite en portugais : Entre as mãos,ed. Record.

MOTS CLES : BRÉSIL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Arelis URIBE

CHILI

Arelis Uribe est née en 1987 à Santiago. Après des études de journalisme et de communication, elle a participé en tant que journaliste à une ONG militant contre le harcèlement de rue.

Les bâtardes

2016 / 2021

Beaucoup d’Européens pensent que l’Amérique latine est un bloc uniforme où l’on vit de la même façon à La Havane qu’à Buenos Aires, qu’un Mexicain se voit comme le frère jumeau d’un Uruguayen. Rien de plus faux évidemment. Dans la grande diversité des nations, le Chili tient une place un peu à part, en grande partie à cause de sa situation géographique et de sa réalité physique. Très isolé par la barrière andine, tout en longueur, il a été peuplé en nombre plus tard que ses « frères » et voisins, par des vagues successives. Au XXème siècle, le Chili apparaît, un peu comme l’Argentine et l’Uruguay mais avec sa propre originalité, comme le pays latino-américain le plus européen par son mode de vie et par sa vie culturelle, franchement tournée vers le « vieux monde ».

Sa littérature est, c’est vrai, très influencée par celle venue d’Espagne, de France et de Grande Bretagne. Le dernier roman de Jorge Marchant Lazcano, par exemple, De ahí venía el miedo (ed. Tajamar, Santiago, non traduit en français) imaginait une rencontre entre un romancier chilien, Augusto D’Halmar, et deux figures des lettres anglaises au début du XXème siècle. Les sujets le plus souvent abordés par les nombreux écrivains chiliens se situent dans une classe bourgeoise, catholique, aisée et cultivée.

Or Les bâtardes fait figure d’exception. Huit nouvelles, des personnages presque exclusivement féminins, des jeunes filles ou des jeunes femmes élevées dans la classe moyenne, plutôt démunie sans être dans la pauvreté, nous racontent leur quotidien. Ce ne sont pas des héroïnes qui feront changer le monde ni même leur quartier, elles vivent, avec les moyens qui leur sont donnés. Dans ces récits qui partent d’une banalité à laquelle elles souhaitent échapper, sourd une insatisfaction qu’elles font comprendre et partager, une insatisfaction qu’elles espèrent bien fuir bientôt, mais comment ?

Beaucoup de souffrances occultées font surface, sans être spectaculaires, un certain mépris des mieux lotis envers elles, des mâles, en position naturellement supérieure, une hésitation au moment où on doit trouver sa place. Elles se conforment souvent, mais en étant conscientes de l’injustice qu’elles subissent, et aussi de la possibilité de faire changer tout cela. Le style d’Arelis Uribe sert parfaitement cette volonté de montrer très nettement mais sans en rajouter cette infériorité imposée depuis une éternité ce qui n’est plus senti comme la normalité. Tout garde une apparence de calme : les choses sont comme ça, la société fonctionne bien, tout peut durer encore longtemps… Et soudain, un mot, une phrase qui fait jaillir une situation que ces filles ne parviennent plus à accepter… Un espoir de voir qu’il devient possible de se rapprocher d’un certain équilibre, que cet équilibre est à la portée de toutes les femmes chiliennes.

Les bâtardes, à peine 100 pages, est une petite révolution à lui tout seul : par le dépouillement, Arelis Uribe fait mieux que beaucoup de militant(e)s engagé(e)s dans la médiatisation excessive. Elle convainc en gommant tout effet : la vérité est plus forte, ce qui n’empêche pas l’émotion.

Les bâtardes, traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon, avec une postface de Gabriela Wiener, éd. Quidam, 128 p., 14 €.

Arelis Uribe en espagnol : Quiltras, ed. Tránsito, Madrid.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS QUIDAM.

On peut lire, sur AnnA, rubrique VO, mon commentaire sur le roman de Jorge Marchant Lazcano cité dans l’article, De ahí venía el miedo.