ACTUALITE

Paco Ignacio TAIBO II

MEXIQUE

Né en 1949 à Gijón, en Espagne, il émigre avec sa famille au Mexique en 1958. Enseignant, journaliste essayiste, militant politique et romancier, il est à l’origine du festival Semana Negra, à Gijón.

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique

1981 /1983 / 2021

Ce n’est pas l’auteur de polars bien connu et très apprécié en France qu’on retrouve dans ce recueil d’une petite vingtaine de chroniques, mais l’autre facette de Paco Ignacio Taibo II, l’homme engagé qu’il n’a cessé d’être.

Qu’on soit dans une conserverie qui farcit des poivrons, une entreprise textile ou une raffinerie de pétrole, les ouvriers et les employés souffrent mais résistent. Dans les années 1970 – 80, quand ces textes ont été publiés pour la première fois, il existe au Mexique des syndicats, des tendances politiques variées malgré un pouvoir politique verrouillé par un parti dominant, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui a monopolisé le pouvoir de façon continue de 1928 à 2000 (avant de le reprendre en 2012).

Journaliste à l’époque, Paco Ignacio Taibo suit les étapes de plusieurs luttes syndicales et met en relief quelques personnalités, comme l’Araignée, qui entretiennent le mystère pour mieux faire passer des slogans destinés à améliorer les conditions de travail ou rendre les syndicats plus efficaces. Car les syndicats peuvent être gangrenés de l’intérieur par des jaunes, les charros, infiltrés par le patronat. Alors, la vraie lutte ouvrière prend des allures d’épopée (le sous-titre n’est pas menteur), une lutte fraternelle qui peut faire penser, avec une certaine nostalgie, à celle de la grande épopée des syndicats européens, quand le mot syndicat voulait encore dire quelque chose. L’épopée, même petite, atteint son apogée avec le récit du long conflit avec l’entreprise Pascual, conflit qui a été à l’origine de plusieurs morts violentes et qui s’achève sur les mots : « immense promesse ».

Ces textes sont aussi, sont surtout, un vibrant hommage à des hommes et des femmes, ceux qui ont su ne pas renoncer, ne pas se courber et qui, au prix souvent de sacrifices coûteux, ont aidé leurs proches, leurs collègues plus timorés, des femmes et des hommes très  modestes, peu conscients de leur propre valeur, que les mots de Paco Ignacio Taibo II grandissent en les montrant toujours humains : c’est bien cela l’épopée : une action qui dépasse, qui grandit les individus.

On peut lire ces chroniques soit dans une certaine nostalgie : elles ne sont pas dans l’air du temps, mais, au cœur d’une mondialisation qui déshumanise, pourra-t-on un jour à nouveau imaginer des actions individuelles ou par petits groupes qui puissent conduire vers un progrès (ce que pense une autorité telle que Edgar Morin), soit dans une vision positive : ces femmes et ces hommes seraient des modèles qu’on pourrait, qu’on devrait imiter : alors pourquoi attendre ?

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 235 p., 14€.

MOTS CLES : MEXIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

V.O.

Gonzalo CELORIO

MEXIQUE

Gonzalo Celorio est né à Mexico en 1948. Professeur, critique littéraire et écrivain, il dirige depuis 2017 l’Académie mexicaine de a langue. Il a publié au Mexique cinq romans et plusieurs essais.

Los apóstatas

2020

Après deux romans flirtant avec l’autobiographie, Gonzalo Celorio ne peut échapper à un autre, pourtant source de souffrance pour l’auteur et pour l’homme. Il le confesse à sa sœur Rosa.

Il commence donc en revenant sur l’amitié de deux jeunes garçons élèves de la même école primaire qui ne s’éloigneront l’un de l’autre qu’au niveau de l’université. Quand on est l’avant dernier d’une fratrie de douze, qu’on a à peine connu son père, déjà âgé au moment de sa naissance, il est parfois un peu difficile de se repérer par rapport aux camarades de son âge éduqués de façon plus « normale ». Le roman qui se dessine ne se crée pas par une ligne droite. Gonzalo Celorio tâtonne avant de trouver, guidé par un hasard qui finit par devenir une évidence : le récit familial se fera autour de deux frères, l’aîné, Miguel et Eduardo, plus proche de Gonzalo, avec en plus l’ami de collège, un autre Gonzalo, Gonzalo Casas.

À 11 ans, Eduardo, sans préavis, décide d’entrer dans une congrégation mariste. Il est toujours apparu comme un garçon secret, silencieux. Quand son frère Gonzalo lui demande, la soixantaine passée, de lui parler de son adolescence, ces années où ils s’étaient perdus de vue, l’un dans leur famille, l’autre au couvent, il sent une certaine réticence qui peu à peu se relâche dans un échange de lettres, jusqu’à l’aveu de ce qu’il a dû subir d’un frère mariste, supérieur de l’école où, à 10 ans, il était interne. Ce sera le premier pas vers d’autres découvertes de l’écrivain. Eduardo avait déjà été agressé par un autre détenteur de l’autorité, comme on dit.

À partir de là, une soixantaine d’années ayant passé, il ne s’agit plus de reproches, de vengeances, mais, pour l’écrivain, de s’approcher de la vérité : leur mère avait-elle deviné ? Avait-elle été informée ? Avait-elle, aurait-elle pu faire quelque chose pour protéger son  / ses fils ? Le confier à l’internat des Maristes avait-ce été la solution qu’elle s’était imposée à elle-même ? Le travail du romancier devient cette série de questions qu’il se pose, qu’il nous pose, avec bien d’autres qui s’imposent à lui et qui donnent toute la profondeur à ce récit sur un des thèmes déjà bien connu grâce à la presse, au cinéma et à la littérature.

Mexico, dans les années 60, est presque encore et pour peu de temps une ville à l’ambiance provinciale, malgré sa croissance et elle deviendra peu après monstrueuse. L’enfance de Gonzalo est elle-même très provinciale, dans sa famille tout tourne autour de la religion, un catholicisme distancié mais envahissant.

Quand, après une présentation du frère aîné, Miguel, dont la vie sera détaillée à la fin du « roman », notre narrateur revient sur la destinée d’Eduardo, sur son engagement auprès de la révolution sandiniste et sur ses contradictions personnelles, assez énormes pour un lecteur européen mais pas étonnantes du tout pour son frère et probablement pour un Mexicain issu de la même classe sociale, par exemple sa richesse, arrivée tout droit de la Communauté européenne, due directement à ses fonctions « révolutionnaires », ses enfants semés ici et là, ses accrocs idéologiques (faire s’« évader » vers l’étranger les fils de ses amis « révolutionnaires » eux aussi pour leur éviter l’armée et en même temps (comme on dit chez nous !) une sincère volonté d’aider les paysans pauvres  et 40 ans passés au Nicaragua par cet idéaliste très matérialiste.

On comprend mieux certaines réalités latino-américaines, des situations qui peuvent nous apparaître comme incohérentes, voire invraisemblables, les frontières hermétiques dans une même ville entre les classes sociales, par exemple. On ne peut reprocher à l’auteur et à ses proches aucune arrogance consciente, mais leur façon de parler de ces gens du peuple ne parvient pas à cacher une impossibilité de communiquer d’égal à égal. Ils sont sincèrement généreux envers les défavorisés, ils ne restent pas inactifs, ils sont « de gauche », mais ils restent à leur place.

En plus de cette passionnante incursion dans la bourgeoisie éclairée mais qui  reste très bourgeoise tout de même, la trajectoire du frère aîné, Miguel, mystique, satanique, est étonnante. Gonzalo, le romancier, n’enjolive pas « sa » vérité, les mesquineries, les jalousies ne manquent pas, dans et hors de la famille, ce qui rajoute au réalisme de l’ensemble. Indirectement mais clairement, il montre les ravages causés par une religion – le catholicisme – mal appliquée qui déséquilibre certains, qui est à l’origine de séparations, d’incompréhensions durables, tout le contraire de ce qu’elle devrait être.

Ce long « roman », qui n’en est pas vraiment un, est aussi un outil indispensable pour pénétrer beaucoup de réalités mexicaines rarement aussi bien disséquées, la famille, la religion, les rapports entre frères, les silences coupables et le Mexique, pays multiple, vu en direct par un acteur de son évolution entre 1960 et le XIXème siècle.

Los apostatas, ed. Tusquets, 416 p.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION / FAMILLE / EDITIONS TUSQUETS.

CHRONIQUES

Andrés RESÉNDEZ

Né en 1970, après des études à Mexico, il collabore quelque temps avec le gouvernement mexicain avant de se consacrer à une carrière universitaire aux États-Unis. Il est enseignant à l’université de Davis, en Californie. La version originale de ce roman a obtenu le Bancroft Prize

L’autre esclavage

2016 / 2021

L’Histoire, comme toutes les sciences, est constamment soumise à des remises en question, on s’en rend compte particulièrement dans la pratique actuellement à propos de la médecine. Il est très sain de faire évoluer les connaissances qu’on croyait acquises, et c’est un des grands mérites de L’autre esclavage de le faire.

Ainsi, Andrés Reséndez revoit pour commencer son étude les causes avancées pour expliquer le génocide des Indiens dans les Caraïbes dès l’arrivée des Européens. Une analyse très fine montre comment la volonté des souverains espagnols dès les années qui ont suivi l’installation espagnole en Amérique la volonté de respecter, dans une certaine mesure (n’oublions pas le contexte socio-historique), était vouée à l’échec par l’impossibilité matérielle d’appliquer les lois censées défendre les populations indiennes : contrairement à ce qui a été la règle au Nord, une personne dépendant de la Couronne espagnole avait le statut − théorique – de « vassal libre » et était donc − théoriquement− défendue par un tribunal royal. Le problème, éternel et universel, c’est l’application de la loi, fût-elle la meilleure sur le papier. Si en Espagne même la plupart des procès intentés par des Indiens « importés » contre leurs maîtres sont perdus par les « propriétaires », en Amérique la force est du côté des Européens et l’esclavage devient un système. On apprend ainsi que dès 1528 des Noirs font partie des possessions des riches Espagnols.

Le conflit entre les rois successifs, jusqu’à Philippe II et ce qu’on appelle de nos jours les lobbies formés par les propriétaires tourna bien entendu à l’avantage de ces derniers. Enfin, réalité elle aussi hors du temps, les lois en principe officielles et univoques n’étaient pas appliquées de la même façon dans les différentes régions colonisées, sans parler de l’importance de la personnalité des hauts fonctionnaires chargés de faire respecter la volonté royale, la vision des suzerains.

Ce livre d’histoire, solidement documenté se lit avec la plus grande facilité, avec souvent des allures de roman, par exemple le récit du destin de ce nouveau chrétien d’origine modeste, devenu gouverneur d’une vaste région du Mexique après s’être enrichi comme trafiquant d’esclaves et qui meurt au fond  d’un cachot.

Les années passant, il s’établit une espèce de lutte permanente entre les rois successifs et les exécutants, à des milliers de kilomètres de la Cour, les uns restant sur une vision ouverte et généreuse, théorique, les autres expliquant de façon répétée que les ordres donnés par Madrid ne pouvaient être exécutés car ils entraîneraient la ruine des zones concernées et donc qu’ils continueraient à pratiquer un esclavage non officiel mais bien réel.

Le principe de l’esclavage n’était pas que le fait des derniers arrivants sur le continent : au Nord comme au Sud, de vastes réseaux, pas toujours aux mains des seuls Espagnols, loin de là, avaient établi des systèmes de déportations massives, à but lucratif, de Québec aux Antilles. Et puis, la nature humaine étant ce que nous savons, il n’a pas manqué d’Indiens mettant d’autres tribus indiennes en esclavage et traitant avec les Espagnols. Quand arrivent les premiers Anglo-saxons, ils entrent eux aussi dans la danse en dépit de quelques scrupules religieux… La nature humaine !

La victime d’un temps deviendra oppresseur un ou deux siècles après, comme les Apaches en plein XIXème siècle, au moment où la notion même d’esclavage change de nature : des deux côtés, on enlève des civils pour les faire travailler au grand jour sans compensation : servitude, péonage ou esclavage ? Le cynisme des colons anglo-américains installés en Californie montre clairement le passage de l’esclavage, officiellement aboli, en oppression, ce qui revient exactement au même, mais avec un vocabulaire plus acceptable, politiquement correct, dirait-on maintenant : on fait travailler les gens en les privant de liberté et en ne les rétribuant pas, ou peu.

Depuis les origines, l’Espagne catholique, jusqu’au XXème siècle, Andrés Reséndez souligne à juste titre l’hypocrisie des religions, avec en particulier l’exemple des mormons qui proclamaient bien fort leur horreur de l’asservissement mais ne se privaient pas d’utiliser abondamment la main d’œuvre indienne, pour qui la seule rétribution était l’éducation et donc la conversion des âmes en perdition.

L’autre esclavage a tout de la solide étude historique, graphiques, cartes, dessins et photos à l’appui, et se lit comme un roman d’aventures : on y retrouve Christophe Colomb, les Rois catholiques, des anonymes victimes ou persécuteurs, le chef indien Geronimo et Abraham Lincoln, et surtout on apprend énormément d’informations, certaines inconnues jusque là, beaucoup d’autres qui révisent totalement une vision largement diffusée : l’esclavage auquel on pense en premier, celui de La case de l’Oncle Tom n’est pas le seul qui a été florissant dans l’histoire.

L’autre esclavage, la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard, 541 p., 25 €.

Andrés Reséndez en anglais : The Other Slavery : The Uncovered Story of Indian Enslavement in America, ed. Houghton Mifflin Harcourt, Boston.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / ETATS-UNIS / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS ALBIN MICHEL.

La lecture des premiers chapitres de L’autre esclavage renvoie au roman de Paula Anacaona 1492 Anacaona l’insurgée des Caraïbes. Vous pouvez lire mon commentaire sur AnnA.

CHRONIQUES

Eduardo Antonio PARRA

MEXIQUE

Eduardo Antonio Parra est né en 1965 dans l’État de Guanajuato, dans le centre du Mexique. Il est éditeur, auteur de nouvelles et de romans. Il est lauréat du Prix Juan Rulfo, en 200 à Paris.

El Edén

2019 / 2020

El Edén, petite ville où tout le monde se connaît, au nord du Mexique, avait autrefois tout de l’endroit où il fait bon vivre. Le narrateur y était professeur dans le collège public, il entraînait des footballeurs juniors, parmi lesquels Darío, son jeune voisin, sportif très doué.

Un jour, première alerte, Silverio, le père de Darío, épicier, reçoit la visite de trois jeunes gens qui lui annoncent qu’il devra leur payer 5000 pesos par semaine en échange de leur protection. Un tabassage en règle suit le refus du commerçant, le laissant gravement handicapé. Puis vient l’escalade, une nuit d’enfer qui paralyse la ville. Après avoir prévenu la population et lui avoir conseillé de ne pas sortir, deux bandes rivales lourdement armées et équipées livrent une bataille avec explosions multiples et balles perdues, intrusions et pillages des maisons de particuliers. L’horreur.

Huit ans après, le professeur, qui a très vite quitté El Edén pour s’installer à Monterrey, rencontre Darío dans une cantina minable de la ville. En s’appuyant sur le témoignage de l’ex-jeune homme (à 23 ans, il est presque un vieillard) qui lui raconte ce qu’il a vécu cette nuit du siège et en le recoupant avec d’autres récits de témoins, il reconstitue ce qui s’est passé et qui a fait basculer la vie des habitants d’El Edén.

S’ils repensent à la période qui a précédé la crise, Darío et son professeur prennent conscience d’une autre sorte de violence, provoquée, elle, par une fille de 15 ans, Norma, ex-lolita qui dès ses 12 ans jouait à exciter adolescents et adultes et qui était devenue la petite amie du garçon.

La reconstitution se fait par des croisements, à partir de souvenirs précis de Darío, violence déchaînée des deux groupes qui s’entretuent, érotisme déchaîné lui aussi entre Darío et Norma partis à la recherche de Santiago, le jeune frère de Darío. Chez l’ex-professeur, les souvenirs de son ancien élève font naître les siens, ceux de la période d’avant, le calme apparent mais dont on sait à présent qu’il était trompeur, et ces souvenirs font naître à leur tour l’évocation du passé proche et de son présent, lorsqu’il a à peu près tout perdu.

On se retrouve alors plongés, comme les personnages, dans une avalanche de violences et de sexe. Eduardo Antonio Parra veut frapper fort, au risque à certains moments de saturer : coups de feu, sang, sexe, sexe, explosions, blessures, cadavres, avant de retrouver l’atmosphère morne de la cantina.

Avec El Edén, un lecteur européen est immergé dans les assauts de violence extrême qui a été une des plaies du Mexique, surtout dans le nord. Comme pour les Mexicains qui eux-mêmes en ont été les victimes directes, les questions restent sans réponse : pourquoi ces déchaînements ? Pourquoi à cet endroit ? Et les habitants, qui n’avaient rien à voir avec les groupes qui s’affrontaient ? Et les autorités, absentes, muettes, impuissantes elles aussi ? Et enfin, pour les survivants, comment sortir de cette apocalypse ?

El Edén, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 21,80 €

Eduardo Antonio Parra en espagnol : Laberinto, ed. Literatura Random House / Tierra de nadie : Los límites de la noche / Nadie los vio salir / Parábolas el silencio, ed. Txalaparta, Tudela (Navarra).

Eduardo Antonio Parra en français : Les limites de la nuit, éd. Zulma / Terre de personne, éd. Boréal.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / SOCIETE / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

Sur la violence extrême au Mexique, on peut lire ou relire la très riche étude de Sergio González Rodríguez El hombre sin cabeza (ed. Anagrama) / L’homme sans tête (éd. Passage du Nord-Ouest), document essentiel pour tenter de comprendre le phénomène.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

La file indienne

2013 / 2016

Les migrants… un sujet récurrent quand on parle de la zone de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, un sujet qui fait la une des journaux européens depuis quelques années. Le roman du Mexicain Antonio Ortuño reprend le thème déjà abondamment traité, mais il le fait d’une façon tout à fait originale, préférant observer indirectement l’enfer des gens déplacés, du point de vue d’une administration mexicaine débordée et pas toujours très solide.

Généralement, les difficultés vécues par les migrants en provenance d’Amérique du Sud ou des pays voisins d’Amérique centrale qui tentent de gagner la frontière du Nord sont appréhendées frontalement. Montrer leur galère par le biais d’une assistante sociale ou d’un journaliste n’atténue pas les horreurs vécues, mais fait de nous, lecteur, un témoin, au sens premier du mot. Cette façon de faire permet aussi de croiser plusieurs points de vue : le porte-parole du Gouvernement ne fera jamais ressortir les mêmes éléments que le reporter venu de la capitale ou que la femme chargée d’aider les migrants. Or tout cela défile sous nos yeux et nous une vision vraiment globale.

On est dans une petite ville, Santa Rita, quelque part dans le Sud du Mexique et on découvre la Conami (Commission nationale de migration), un organisme d’État chargé de gérer les mouvements de migrants sur le territoire mexicain. Après l’assassinat brutal de l’assistante sociale, Irma, surnommée la Negra, arrive pour la remplacer, accompagnée de sa fillette. Un groupe de migrants vient d’être sauvagement attaqué avec des cocktails Molotov et elle doit prendre le dossier en main, autrement dit s’occuper des survivants et indemniser les familles des victimes. Ce qu’elle découvre est de plus en plus trouble et elle doit partager ses informations avec un autre fonctionnaire de la Conami et un journaliste, sans savoir à qui elle peut faire confiance.

Autant la Conami, en tant qu’institution est forcément froide, autant la Negra, le journaliste et même le sicaire sont des êtres humains, avec avant tout leurs doutes, leur angoisse qui peut prendre des formes d’agressivité. Un être humain, le père de la petite Irma l’est aussi, professeur aigri et méprisant, désespéré en réalité, mais rempli d’une hargne qui le rend méprisable et détestable lui-même. Il faut voir comme il traite son chien et sa femme de ménage.

Le récit est parfaitement soutenu par un style acéré, l’agencement des phrases fait penser à des morceaux de fer mal coupés qui s’entrechoqueraient et qui d’une certaine façon blessent le lecteur. La traduction sert bien cette violence des phrases et des mots.

On évolue dans une atmosphère trouble, de plus en plus trouble. Negra n’est pas un être idéal, loin de là, mais notre imparfaite référence fait ressortir la faiblesse de tous, elle comprise, et la noirceur de la plupart. On n’est jamais loin de l’apocalypse.

Assez curieusement, et c’est une des grandes réussites de La file indienne, cette succession d’horreurs reste nuancée, grâce à la personnalité de Negra que l’auteur parvient à maintenir proche de nous.

La file indienne de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, 240 p., 18 €.

Antonio Ortuño en espagnol : La fila india, Océano, México.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

John GIBLER

ÉTATS-UNIS / MEXIQUE

John Gibler est un journaliste indépendant né aux États-Unis mais il travaille essentiellement sur l’actualité mexicaine, les violences en particulier.

L’évasion d’un guérillero

2014 / 2021

Il y aurait au Mexique, depuis 1973, (chiffre officiel publié en 2020) 73000 disparus. Comment expliquer un nombre aussi invraisemblablement élevé alors qu’un État démocratique est censé veiller à la sécurité de ses citoyens ? On découvrira en lisant L’évasion d’un guérillero  que ce même État est à l’origine de beaucoup de ces disparitions.

Est-on encore dans une démocratie quand on peut être arrêté dans la rue seulement parce qu’un « ami » vous a signalé comme guérillero et qu’on disparaît sans que l’armée ou la police ne donne aucune information ?

Avec ce récit, chronique socio-historique, roman, témoignage, John Gibler renouvelle sans en trahir le principe le roman non fictionnel inventé par Truman Capote. Son livre inclassable selon les normes, peut être vu aussi bien comme un essai sur le rôle de l’informateur, comme un roman à suspens (l’évasion) ou un roman d’amour (le sublime témoignage de l’épouse d’Andrés), une dénonciation politique, une réflexion philosophique, tout cela étant d’une lecture passionnante sans la moindre pédanterie.

Andrés Tzompaxtle Tecpile, dont le nom est une preuve que sa famille n’a été ni conquise, ni colonisée, comme il le dit fièrement, a été arrêté en 1996. Il a 30 ans. Une enfance dans une misère digne, une langue, le nahuatl, une éducation qui lui ont appris les vertus du travail et de l’honnêteté, l’apprentissage de l’espagnol parce que « c’est le premier pas pour s’en sortir », puis, à 13 ans, la violence du choc : les familles de copains de leur âge qui ont été massacrées la veille et, forcément, la prise de conscience. À 18 ans, il le décide : il luttera pour la liberté et la dignité. Pour une « vie meilleure » et, sous ce cliché, il sait nettement ce qu’il veut : vivre sans piller (les autres et la nature), sans exploiter ni dominer, respecter et, simplement, être respectable.

Andrés Tzompaxtle Tecpile a été arrêté, gardé prisonnier 4 mois et torturé avant de s’évader. Il ne fait aucun doute que l’armée mexicaine est à l’origine de l’arrestation, de la détention et des tortures. Cela se complique si on sait que des brigades paramilitaires, en rapport avec certaines branches officielles de l’armée et de la police ont des contacts étroits les uns avec les autres.

Une fois en liberté, Andrés Tzompaxtle Tecpile est confronté à de nouvelles difficultés : rejoindre un terrain connu, puis faire face à la méfiance de tous, journalistes et frères de lutte.

En marge de l’enquête, du récit, John Gibler se livre à une réflexion fondamentale sur le rôle du relais, le journaliste, le transcripteur : quid de la mémoire du témoin-victime, surtout s’il a été torturé, sur ce que le témoin-victime veut ou peut révéler, ce que le transcripteur, qui n’a pas été torturé, pourra en faire, etc. L’évasion d’un guérillero est un modèle d’honnêteté journalistique, qui peut, d’ailleurs, s’appliquer à d’autres domaines, car c’est le langage qui est au cœur du sujet.

Oui, ce livre est un modèle qui devrait être lu (au-delà du cas personnel de Andrés Tzompaxtle Tecpile) par toute personne qui s’intéresse aux droits de l’homme, aux victimes des monstruosités officielles si bien cachées, en un mot à la Vérité, si difficile à faire connaître et qui, ici, éclate. Le chapitre consacré au pouvoir de l’écrit en rapport avec l’histoire immédiate et la vie politique pourrait servir de base à tout étudiant journaliste.

L’évasion d’un guérillero, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anna Touati et Simon Prime, éd. Ici-bas, Toulouse, 256 p., 23 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / POLITIQUE / EDITONS ICI-BAS.

L’évasion d’un guérillero est le troisième volet de la trilogie mexicaine, précédé par Mourir au Mexique et Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa. Prochainement sur AnnA mon commentaire (publié sur la newsletter d’ Espaces latinos) de Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa.

CHRONIQUES

Edmundo PAZ SOLDÁN

BOLIVIE

Né à Cochabamba en 1967, Edmundo Paz Soldán est chroniqueur pour plusieurs journaux et revues européennes et américaines, traducteur et auteur de nouvelles, d’essais et de romans (certains de science fiction). Il enseigne dans une université nord-américaine. Il réside aux depuis 1991 aux États-Unis.

Norte

2011/2014

Norte est le premier roman traduit en France d’un romancier bolivien, Edmundo Paz Soldán né en 1967. Il est traducteur et enseignant dans une université nord-américaine. Il a déjà publié en espagnol une dizaine de romans et autant de recueils de nouvelles et obtenu plusieurs prix importants. Dans  Norte, il nous parle non pas de son pays d’origine, mais du Mexique et des États-Unis et de la difficile adaptation des chicanos à certains moments du 20ème siècle. Voilà une nouvelle voix hispano-américaine qu’il est grand temps de découvrir en France.

Trois récits, trois époques, trois angles différents, mais un sujet, l’exil et ses conséquences sur les personnes, qu’elles aient quitté volontairement ou non le pays où elles sont nées. Jesús est un tueur en série qui sévit entre 1984 et 1999. Martín Ramírez, à présent considéré comme un des artistes majeurs de l’art brut, a produit des œuvres tourmentées et obsessionnelles entre 1931 et 1963. Enfin, plus près de nous, Michelle, étudiante dans une université vit une passion chaotique avec Fabián, un de ses professeurs. Il faut ajouter que les deux premiers personnages ne sont pas nés de l’imagination du romancier, mais qu’ils ont bien existé, le tueur sous un autre nom.

Ce que nous montre Edmundo Paz Soldán, ce sont des êtres déséquilibrés et dont l’exil, voulu ou subi, accentue encore davantage le malaise. Sans vouloir à aucun moment jouer le rôle d’avocat, il décrit chez Jesús encore adolescent la montée irrépressible d’une violence irréfléchie dont l’origine est probablement son amour excessif pour sa sœur. Chez Martín, ce sont les ravages de la schizophrénie qui se traduisent par ces dessins que la critique finira par juger géniaux et chez Michelle et Fabián c’est l’impossibilité absolue de trouver une stabilité sentimentale, écartelés qu’ils sont entre leurs origines et ce que leur offre le pays d’adoption. Le déséquilibre de chacun d’eux ne peut en aucun cas trouver de remède dans ce pays, officiellement accueillant mais qui ne réussit pas à les accepter.

Cette description de personnes en souffrance nous conduit aux confins de la folie, avec les explosions de violence aveugle, sans limites de Jesús d’un côté, et aussi cette banale dépression que chaque lecteur peut partager avec Michelle. Edmundo Paz Soldán évoque de façon à la fois subtile et profonde le sort des exilés et leurs rapports si difficiles avec les « vrais » Américains, qui le sont peut-être depuis à peine une génération mais qui, eux, se sentent parfaitement intégrés.

On peut regretter le déséquilibre entre les trois récits, celui autour de Jesús ayant été privilégié, ce qui provoque une certaine impression d’inachevé pour les deux autres, mais l’unité du roman est réelle et les impressions qui naissent de cette lecture sont si fortes qu’on reste sous ce véritable choc que nous donne ce roman.

 Edmundo Paz Soldán : Norte, traduit de l’espagnol (Bolivie) par Robert Amutio, Gallimard, 338 p. , 26 €.

Edmundo Paz Soldán en espagnol : Río fugitivo , Libros del Asteroide/ Sueños digitales / La materia del deseo / El delirio de Turing / Palacio quemado / Los vivos y los muertos / Iris, Alfaguara / Norte, Literatura Random House.

En français, sur l’œuvre d’Edmundo Paz Soldán : Tradition et modernité dans l’œuvre de Edmundo Paz Soldán, ouvrage collectif, Presses de l’Université d’Angers, 2010.

MOTS CLES : BOLIVIE / MEXIQUE / ETATS-UNIS / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org